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La guerre des Russes blancs

De
528 pages
De 1917 à 1922, la guerre civile a causé des ravages en Russie : des millions de morts, des épidémies de typhus et de choléra, la famine, la misère, des populations terrorisées, déportées, massacrées. À l’abdication de Nicolas II en 1917, les bolcheviks ? les Rouges ? prennent le pouvoir. Comment les Blancs ont-ils pu perdre une guerre dont ils s’étaient vus tant de fois les vainqueurs ?
Les Blancs, des généraux de l’ancienne armée proscrits – notamment Denikine, Koltchak, Wrangel ? organisent la lutte pour le retour du régime tsariste. Leur action prend naissance dans le sud du pays, puis s’étend jusqu’en Sibérie. Face à la terreur rouge et blanche qui s’abat sur eux, les paysans se révoltent contre les réquisitions des récoltes et la conscription imposée, souvent appuyés par des bandes de pillards partisans. Les « Verts », comme on les appelle, se battent également contre les Blancs et les Rouges. Le pays est en plein chaos. Mais les Blancs connaissent des divisions politiques et militaires. Devant l’ampleur des menaces, le gouvernement bolchévique proclame la mobilisation générale et obligatoire. Trotsky prend la direction de l’Armée rouge, qui passe d’un million d’hommes en 1918 à plus de cinq millions en 1920, et élimine les unes après les autres les armées blanches. Les dernières forces blanches rassemblées en Crimée par le général Wrangel sont battues par l’Armée rouge en novembre 1920.
Ces années d’affrontements, d’exactions et de terreur font des millions de morts parmi les troupes et la population victimes des combats, de la famine, des épidémies.
La richesse inégalable de ces sources inconnues en France fait de ce livre non seulement un récit unique des coulisses de l’histoire, un rapport sur le vif du quotidien des hommes et des populations, une image sans retouches de la vérité historique, mais aussi une synthèse magistrale sur cet épisode tragique de l’histoire russe.
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Note au lecteur
Sauf mention spéciale, les extraits et citations d’ouvrages originaux en russe sont traduits par l’auteur.
Cartographie : © Légendes cartographie/ Éditions Tallandier, 2017
© Éditions Tallandier, 2017
2, rue Rotrou – 75006 Paris
www.tallandier.com
EAN : 979-10-210-2282-9
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
Préambule
Qui sont les Blancs ?
Qui sont les Blancs ? D’abord les quelques centaines d’officiers et les quelques dizaines de soldats rassemblés par les généraux Alexeiev, Kornilov et Denikine en décembre 1917 pour former l’armée des « Volontaires » afin de combattre les « Rouges ». Puis leur mouvement s’élargit, s’étend à la Sibérie et modestement au nord de la Russie d’Europe pour rassembler au printemps 1919 plus de cinq cent mille officiers et soldats. Qui sont-ils ? Pour Dominique Venner , auteur deLes Blancs et les Rouges, les Blancs « sont un rassemblement dont la composition s’étend de l’extrême droite aux socialistes-1 révolutionnaires ». C’est-à-dire tous les partis et groupements politiques, sauf les bolcheviks eux-mêmes, évidemment, et les anarchistes. Les Blancs rassembleraient donc les monarchistes de toutes nuances, les sociaux-démocrates mencheviks – des internationalistes de Martov aux « défensistes » (partisans de la guerre jusqu’à la victoire) de Plekhanov –, les socialistes révolutionnaires (S-R) de droite et de gauche (indûment réunis sous une étiquette commune alors qu’ils avaient scissionné en septembre 1917 et formé deux partis distincts et opposés entre eux), les partisans de Savinkov, ancien terroriste socialiste-révolutionnaire, puis conseiller du président du gouvernement provisoire, Alexandre Kerenski, engagé comme simple soldat dans le régiment blanc du colonel – puis général – Kappel, plus tard organisateur de ses propres détachements, et ainsi de suite. V. Kviring, auteur deQui était qui dans la garde blanche et dans la contre-révolution armée ?, publié à Saint-Pétersbourg en 1998, compte la dirigeante des S-R de gauche Maria Spiridonova parmi les Blancs. Maria Spiridonova aurait rejeté cette définition que lui collera le NKVD avant de la condamner à vingt-cinq ans de goulag, puis de la fusiller aux côtés du vieil opposant de gauche à Staline, Christian Racovski . Certes, après avoir participé au Conseil des commissaires du peuple de décembre 1917 à mars 1918, les socialistes-révolutionnaires de gauche, hostiles à la paix de Brest-Litovsk et à la création des comités de paysans pauvres dressés contre la paysannerie riche ou aisée, combattront les bolcheviks ; ils iront même jusqu’à organiser un soulèvement à Moscou au début de juillet 1918. Or leur étrange insurrection a pour but non de renverser le gouvernement de Lénine et de Trotsky, mais de faire pression sur lui pour le contraindre à reprendre la guerre contre l’Allemagne, et jamais les S-R de gauche – à la différence de leurs anciens camarades de droite – ne s’associeront à aucune des armées blanches.
Les trois historiens russes auteurs des « Généraux blancs du front et de la guerre 2 civile » notent la difficulté : « L’expression “les généraux blancs” que nous utilisons a, à un certain degré, un caractère généralisateur et conventionnel, dans la mesure où il sert à désigner non seulement le mouvement blanc dans sa forme traditionnelle, mais aussi les autres forces de la prétendue “contre-révolution démocratique”, dans le camp de laquelle se trouvaient aussi certains généraux et amiraux, des organisations militaires contre-révolutionnaires clandestines. » Cette définition reflète l’ampleur de la coalition antibolchévique au fil des mois, mais elle aurait suscité la protestation de certains des intéressés, car elle gomme les divergences parfois profondes entre les membres de cette coalition souvent vacillante, voire déchirée de conflits violents. La guerre civile plus que toute autre guerre utilise les ressources de la propagande. Alors que les insurrections paysannes se multiplient contre la politique de réquisition du blé organisée par le pouvoir soviétique pour nourrir les villes et l’armée, les rapports des commandants rouges les qualifient souvent d’insurrections de « gardes blancs » ; or, si violentes soient-elles, elles n’ont la plupart du temps aucun lien avec les armées blanches, contre les pillages desquelles elles se dressent dès qu’elles pénètrent sur leurs territoires. Il est tout aussi difficile d’y faire figurer les nationalistes ukrainiens de Simon Petlioura qui combattent les bolcheviks, s’allient même un bref moment en 1920 avec l’armée des Volontaires de Denikine et collaborent avec l’armée polonaise de Pilsudski lorsqu’elle envahit l’Ukraine en avril 1920 ; mais ces partisans de l’indépendance de leur pays ne peuvent se reconnaître dans le mouvement des Blancs, partisans farouches de la Russie unie et indivisible, hostile à l’indépendance d’une Ukraine que ces derniers continuent d’appeler, comme à l’époque tsariste, la « petite Russie ». Les chefs des Blancs ont d’ailleurs sur le sujet des idées très précises. Ainsi, dès la formation de l’armée des Volontaires dans le Sud, le général Denikine précise : « Bien entendu il ne peut y avoir aucune négociation avec Tchernov et avec son parti [les socialistes-révolutionnaires de droite dont Tchernov est le chef], nous ne faisons pas 3 route ensemble . » Ainsi en novembre 1918, à Omsk, en Sibérie, un groupe d’officiers renverse un gouvernement de S-R de droite, dont certains seront fusillés quelques jours plus tard, et porte au pouvoir l’un des principaux généraux blancs, l’amiral Koltchak ; deux ans plus tard, en décembre 1920, un « comité révolutionnaire » formé de mencheviks et de socialistes-révolutionnaires, soutenu provisoirement par les bolcheviks, arrête Koltchak, fusillé deux semaines plus tard. Évoquant l’insurrection des ouvriers d’Ijevsk et de Votkinsk au cours de l’été 1918, soutenue activement par les socialistes révolutionnaires et les sociaux-démocrates ou mencheviks de la région, l’ancien officier des armées blanches de Sibérie B. Aprelev s’indigne : « Bien entendu, les bourreaux de notre patrie, les partis des socialistes-révolutionnaires et des sociaux-démocrates, ont vu en eux leur rempart et se sont considérés comme les porte-parole de 4 leur volonté et de leurs opinions . » Usurpation intolérable aux yeux de l’officier blanc, d’autant que ces « bourreaux » ont exercé le pouvoir politiquement à Ijevsk pendant plusieurs semaines. Le général von Lampe, proche de Wrangel , attribue la défaite des Blancs aux mencheviks et aux socialistes-révolutionnaires qu’il accuse « d’avoir fait décidément de leur côté tout pour disloquer l’arrière des Blancs et le front […] pour le triomphe de 5 l’adversaire bolchevique ». Ainsi, selon lui, le mot d’ordre de ces derniers en Sibérie,
« ni Lénine ni Koltchak », revenait à soutenir Lénine contre Koltchak. Le général rouge Kakourine n’est pas loin de partager cet avis. « Par rapport à Koltchak et à son gouvernement, écrit-il, les S-R se montrèrent jusqu’à un certain point un parti révolutionnaire et c’est pourquoi leur propagande put trouver un écho dans les masses, mécontentes du régime de Koltchak. Les événements ultérieurs montrèrent que le travail de désagrégation mené par les S-R eut son importance dans la liquidation du régime de 6 Koltchak . » Nicolas Savitch, proche collaborateur du général Denikine , prête le même double jeu aux S-R : « La fleur de la jeune génération russe travaillait main dans la main avec un ennemi caché, les S-R, qui décomposaient l’armée, faisaient une contre-propagande au Kouban, et ont trahi le mouvement blanc au moment le plus décisif. Cet ennemi méchant et impitoyable, nullement meilleur que les bolcheviks, était particulièrement dangereux parce qu’il menait son combat de façon dissimulée, à l’intérieur du camp blanc. Il était partout au milieu de nous comme un loup recouvert d’une peau de 7 brebis . » Lors de l’effondrement du régime de l’amiral Koltchak en Sibérie à la fin de 1919, l’un des chefs des débris de l’armée blanche, Voytsekovski, fait monter trente et un S-R de droite sur un bateau, les fait fouetter, puis noyer un par un dans l’Angara ; ni le noyeur ni les noyés ne pouvaient, si j’ose dire, avoir le sentiment d’appartenir au même mouvement. Pourtant c’est un instituteur S-R, Antonov, qui dirige au printemps 1921 l’insurrection des paysans de la région de Tambov, lesquels éventrent allègrement les communistes, leur arrachent les yeux et les découpent à la hache. Mais ces paysans ne veulent pas des Blancs. Il semble donc artificiel de réunir sous une même étiquette des groupes politiques aux alliances si fragiles et temporaires qu’elles peuvent à tout moment se transformer en conflit. Un antibolchevik n’est pas nécessairement un garde blanc, mais l’inverse est vrai. Pourtant les frontières entre des camps antibolchéviques aux idées politiques largement divergentes et qui peuvent parfois se combattre sont poreuses. Ainsi l’Union de résurrection de la Russie, fondée au printemps 1918 et qui se fixe comme but de préparer des insurrections dans plusieurs villes du pays avec le concours de la France, de la Grande-Bretagne et des États-Unis, rassemble des S-R de droite, des responsables du Parti monarchiste constitutionnel – démocrate, ou Cadet (initiales du nom russe), et des dirigeants du petit Parti socialiste populaire du travail dont le plus connu, Nicolaï Tchaïkovski, dirige deux mois durant le fantomatique gouvernement démocratique du nord de la Russie, mollement soutenu par les Anglais. À la fin de 1919, en pleine déroute, le chef des armées blanches de Sibérie, l’amiral Koltchak, propose à ce Tchaïkovski d’entrer dans son gouvernement moribond en tant que président de la commission pour les élections à l’Assemblée constituante (éventuelle) et d’entrer dans son Conseil des ministres. Tchaïkovski donne son accord, qui restera purement verbal. Deux mois plus tard Anton Denikine, le chef de l’armée blanche des Volontaires du Sud, l’inclut dans son gouvernement comme ministre sans portefeuille. Plus nettement encore, le gouvernement blanc dont les Anglais exigent l’installation auprès du général Ioudenitch, près de Petrograd, en août 1919, comprend deux ministres S-R de droite et deux ministres menchéviques. Le gouvernement blanc du général Miller, dans la région d’Arkhangelsk au Nord, comprend deux S-R de droite. Ces exemples ne sont pas isolés ; le menchevik Ivan Maïski, futur ambassadeur de Staline, dans une lettre d’octobre 1918, rejette la « neutralité » entre les deux camps adoptée par
la direction du parti menchevik. Il déclare cette neutralité « parfaitement impensable dans une situation où partout bouillonne la guerre civile […] le parti doit […] de façon nette se placer du côté du mouvement antisoviétique […] : mener une lutte décidée contre le bolchévisme, préparer et organiser des insurrections populaires contre le pouvoir soviétique, soutenir activement les Tchécoslovaques et le Komoutch […], 8 continuer la guerre avec l’Allemagne en contact étroit avec les alliés ». Ces exemples de collaboration et la porosité qu’ils illustrent permettent-ils pourtant d’insérer réellement ces hommes et leurs partis dans le mouvement des Blancs ? Lénine, lui, répond oui et il explique pourquoi dans un discours du 19 mai 1919. Il y évoque une déclaration de deux S-R de droite, qui ont rompu avec l’amiral Koltchak alors à la tête de l’armée blanche de Sibérie. Lénine s’écrie : « Ils ont quitté Koltchak , ils ont souffert par Koltchak, en venant à nous ils nous ont rendu service contre Koltchak . » Puis, de façon apparemment surprenante, Lénine affirme pourtant : « Mais ces gens sont des partisans de Koltchak, […] quel que soit leur dégoût personnel de l’aventure de Koltchak, quelles que soient les souffrances personnelles que Koltchak leur ait fait subir et même s’ils sont passés de notre côté. Ce sont des partisans de Koltchak. » Pourquoi ? Parce que, affirme Lénine, « en matière économique Koltchak s’appuie sur la liberté du commerce, il la défend et c’est pour cela que tous les capitalistes le soutiennent. […] Et quand dans un pays qui lutte à mort contre Koltchak quelqu’un continue à combattre… 9 pour le libre commerce du blé, il est bel et bien un partisan de Koltchak », ce que les intéressés nient d’autant plus farouchement que la délégation sibérienne du parti socialiste-révolutionnaire publie en juin 1919 un réquisitoire très violent contre le régime de l’amiral. La définition que donne Lénine des Blancs s’appuie sur une conception politique. Pour lui, il n’y a pas de troisième voie possible. C’est le seul point sur lequel il est d’accord avec les idéologues des Blancs pour qui les S-R sont les fourriers des bolcheviks, alors que pour ces derniers ils sont les fourriers de Blancs. On pourrait même évoquer une troisième voie et demie plus instable encore. Dans la dislocation de l’État qui a engendré la révolution d’Octobre et que celle-ci amplifie, des gouvernements antibolchéviques, en général éphémères, se constituent ici et là et affirment leur autonomie. Ainsi en août 1918 se constitue un gouvernement régional provisoire dans l’Oural, qui affirme son fragile pouvoir jusqu’à la convocation d’une Assemblée législative ouralienne. Ce gouvernement se distingue de toutes les autres forces antibolchéviques. Peu de temps après sa formation il affirme : « Pour l’Oural des forges la politique de Samara et la politique d’Omsk ne conviennent absolument pas. […] Donner l’Oural des forges à l’un ou à l’autre camp reviendrait dans les deux cas à le 10 pousser vers le bolchévisme . » Alors que, pour Moscou, il s’agit d’un gouvernement blanc… La porosité qu’engendre la situation inconfortable de « troisième force » entre les deux forces essentielles qui s’affrontent, avec pour chacun l’objectif d’exterminer l’autre, s’exprime aussi dans l’évolution de certains officiers, qui n’a rien à voir avec l’engagement dans l’Armée rouge d’officiers monarchistes à des fins d’espionnage ou de conspiration. Le cas du général Kappel est typique : Kappel avait participé à la guerre de 1914-e e 1918 dans la 5 division cosaque du Don, puis dans la 14 division de cavalerie ; en 1917, au lendemain de la révolution de Février, il est rayé des cadres de l’armée et
s’installe à Perm où, au début de 1918, les bolcheviks l’invitent à rejoindre les rangs de l’Armée rouge en tant que « spécialiste militaire ». Il se met un instant à la disposition de la direction de l’Armée rouge du district militaire de la Basse-Volga. Après la prise de Samara par les légionnaires tchécoslovaques et l’installation dans la ville d’un gouvernement, dit Komoutch, par des députés de l’Assemblée constituante dissoute, membres du parti S-R de droite, il devient commandant de la première milice de volontaires de l’« armée populaire » formée par le Komoutch. Après l’arrivée au pouvoir de Koltchak qui renverse à Omsk le gouvernement des mêmes S-R, Kappel s’engagera derrière lui et deviendra l’un des plus importants chefs de guerre de son armée. L’ancien adjoint du chef du gouvernement provisoire Kerenski , Boris Savinkov, ancien S-R, membre de sa section terroriste chargée des attentats – souvent réussis – contre les dignitaires du régime, puis complice du général Kornilov, auteur d’un putsch manqué en août 1917, dirigea quelque temps en 1920 une petite armée de paysans qu’il qualifia de « verte ». Son recrutement est effectivement « vert », c’est-à-dire formé de paysans dressés aussi bien contre les Blancs que contre les Rouges. Mais ce même Savinkov descendit en décembre 1917 à Novotcherkassk pour participer à la création de la première armée blanche, dite des Volontaires. Il suscite un rejet tel de la part du corps des officiers qu’il doit vite décamper, mais ce n’est pas faute d’avoir tenté de prendre part à l’entreprise, et il est, tout au long de la guerre civile, un grand fabricant de complots antibolchéviques, plus souvent manqués, il est vrai, que réussis. Son frère aîné sert d’abord dans l’armée blanche comme officier cosaque. Fait prisonnier au printemps 1918, il est invité à s’engager dans l’Armée rouge ; il accepte. Il y sert jusqu’en mai 1920. Fait alors prisonnier par l’armée polonaise qui a envahi l’Ukraine, il passe dans ses rangs et combat l’Armée rouge, sans jamais avoir apparemment le moindre problème de conscience. Lénine affirmait deux ans plus tôt : « Toute grande révolution […] est impensable sans une guerre intérieure, civile, qui entraîne une ruine économique encore plus grande que la guerre extérieure », ce qui décuple les cas « d’hésitation et de passages d’un camp à l’autre », d’où « un état extrême d’incertitude, de déséquilibre et de chaos ». Les cas d’hésitation et de passage d’un camp à l’autre en passant par des camps intermédiaires (les armées vertes par exemple) sont nombreux. Peut-on définir les Blancs par une orientation politique ? Comme ils veulent renverser le pouvoir soviétique, on peut en déduire qu’ils aspirent à restaurer l’ancien régime, d’autant que le corps des officiers qui encadrent les armées blanches est massivement monarchiste, voire ultramonarchiste. La conclusion paraît donc logique. Mais si Kornilov lui-même, l’auteur du putsch raté d’août 1917, qui visait explicitement à liquider les soviets, se proclame républicain, la plupart des chefs blancs à la tête des armées blanches (Denikine, Wrangel, Koltchak) s’affirment publiquement apolitiques ou presque, déclarent ne pas vouloir restaurer l’ancien régime, mais subordonner l’avenir politique de la Russie à la décision d’une Assemblée constituante souveraine. Or cette position relève d’une tactique et d’une ruse politiques. Denikine, Wrangel , Koltchak et bien d’autres sont incontestablement monarchistes. Le corps des officiers de l’armée dite des Volontaires commandée par Denikine l’est profondément. L’ancien président de la Douma, Rodzianko, membre du parti constitutionnel-démocrate, monarchiste modéré, en fait l’expérience, pour lui douloureuse. Comme il a présidé en février 1917 le Comité pour le rétablissement de l’ordre et les rapports avec les institutions et les personnalités, comité fort modéré mais né sur la vague de la révolution, il sent le soufre pour les officiers de l’armée blanche du Sud, dite armée des Volontaires. Il se plaint à son chef
Denikine : « Les officiers me considèrent comme le principal coupable de la révolution et de tous les malheurs qui s’en sont suivis. Ils s’indignent de ma présence près de 11 l’armée . » Il avait pourtant tout fait en février 1917 pour sauver la monarchie. Le 26, veille de la formation du soviet de Petrograd, il adressait au tsar un appel pathétique à constituer un gouvernement de confiance, « en priant Dieu que la responsabilité des 12 événements ne retombe pas sur le monarque ». Mortifié, il propose à Denikine d’abandonner le convoi de l’armée. Denikine le rassure, mais Rodzianko restera longtemps encore en butte à l’hostilité des officiers. Les déclarations publiques des chefs des armées blanches estompent cet aspect sans l’effacer. « La nouvelle armée, lit-on dans la déclaration constitutive de l’armée des Volontaires, rédigée par ses trois fondateurs défendra les libertés publiques, afin de permettre au maître de la terre russe, son peuple, d’exprimer sa volonté souveraine par le canal d’une Assemblée constituante élue. Tous les ordres, les partis et autres groupes de la population devront se soumettre à cette volonté. C’est elle seule que servira l’armée créée et tous ceux qui prennent part à sa formation devront impérativement se soumettre au pouvoir légal, instauré par cette Assemblée constituante. L’armée et tous ceux qui l’ont créée doivent impérativement se soumettre au pouvoir légal, désigné par 13 l’Assemblée constituante . » Mais de quelle Assemblée constituante – évoquée aussi plus tard par l’amiral Koltchak et par le général Wrangel – veulent parler les triumvirs ? De celle qui a été élue en novembre 1917, s’est réunie le 5 janvier et a été dissoute le lendemain même par les bolcheviks et les socialistes-révolutionnaires de gauche qui gouvernent ensemble depuis décembre – à cause de son refus de valider les décrets sur la paix et la terre adoptés par le deuxième Congrès des soviets ? Est-ce une affirmation de la légitimité de l’Assemblée dont la dissolution n’émeut guère une population soucieuse de la paix et de la faim menaçante ? Ou la volonté de procéder à de nouvelles élections à une nouvelle Assemblée constituante ? Les triumvirs, Koltchak, Wrangel , Ioudenitch et leurs pairs laissent le plus souvent dans l’ombre la nature de cette assemblée. Cette discrétion est délibérée. Mais leur position ne fait pas de doute. Koltchak l’a précisé une fois au moins : le 27 mai 1919, Clemenceau s’adresse à lui au nom des puissances alliées, qui, selon lui, veulent voir instaurer un ordre stable en Russie et à cette fin demandent la convocation d’une Assemblée constituante « dès que l’amiral Koltchak atteindra Moscou » et, si l’ordre n’est pas alors rétabli, la convocation de l’Assemblée constituante élue en 1917. Koltchak lui répond : « C’est à une Assemblée constituante élue légalement que reviendront les pouvoirs souverains, mais pas à l’Assemblée élue en 1917 sous le régime des violences bolchéviques, et dont la majorité 14 se trouve dans les rangs des bolcheviks . » Cette double affirmation est doublement fantaisiste. Lors des élections tenues mi-novembre 1917 les bolcheviks ne contrôlaient qu’une partie réduite du pays, et les campagnes ont massivement voté pour les socialistes-révolutionnaires hostiles aux bolcheviks, qui avaient recueilli 24,5 % des voix et avaient donc un quart des députés ; les S-R de toutes nuances et nationalités 42,5 % ; les mencheviks, 3,5 % ; le parti Cadet, le seul parti monarchiste et le seul quelque peu important qui collabore avec les diverses armées blanches, le chiffre misérable de 4,7 %. Le reste des suffrages se répartit entre divers groupements socialistes, qui tous ensemble recueillent 14 %, les partis nationalistes, pour certains proches des socialistes-révolutionnaires 9,2 %. Ainsi, dans ce pays paysan, 83 % des suffrages exprimés se sont