La Guerre secrète, vaincre la violence conjugale

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Ce livre est une déclaration de guerre au silence, à la honte et à la désespérance. A travers l'analyse du processus qui conduit une femme sur dix dans l'enfer de la maltraitance domestique, il s'agit de proposer des réponses à des questions cruciales : que faire contre les coups physiques ou psychologiques d'un conjoint? Comment comprendre ce qui n'a pas de sens? Comment se comporter lorsque l'on fait partie de l'entourage? Comment protéger les enfants plongés dans la tourmente? Comment reconquérir sa dignité pour reprendre un jour le chemin d'une vie normale?
Publié le : mardi 1 juillet 2003
Lecture(s) : 69
EAN13 : 9782296327801
Nombre de pages : 145
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LA GUERRE SECRÈTE vaincre la violence conjugale

Collection Sexualité humaine dirigée par Charlyne Vasseur FauCOflnet
Sexualité humaine offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socio-culturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'eITeur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet autre fût-il soi-même.

Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires.Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologieà l'anthropologie, etc.
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LEITE, Bruno PROTH, Pierre-Olivier BUSSCHER.

Circoncision masculine, circoncision féminine, Sami A. ALDEEB ABUSAHLIEH. Des maternités impA nsab les, l'accompagnement de l'abandon et des parentalités blessées, Sylvie BABIN. Nature Culture Guerre et Prostitution, Martine COSTES PEPLINSKI. Conversations sur l'homo (phobie), Philippe CLAUZARD. Attentats contre le sexe, ou ce que nous dévoilent les mutilations sexuelles, NA y BENSADON. Circoncision, le complot du silence, SAMIALDEEB.

Nathalie ZEBRINSKA

LA GUERRE SECRÈTE vaincre la violence conjugale

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4748-5

Ce matin, dès mon réveil, je vois encore cette femme. Debout, pieds joints, mains jointes, elle se tient au bord du vide et regarde droit devant elle comme si elle apercevait déjà ceux de l'autre côté. De l'autre côté de quoi? Elle ne sait pas, elle sait seulement qu'une ligne invisible tracée par une main machiavélique court à travers le ciel pour marquer la séparation entre elle et l'autre. Qui est l'autre? Celle qu'elle ne connaît plus, l'étrangère qui l'envahit, l'appelle sans cesse et la happe à chaque écho. Son cri lancinant est presque imperceptible, aigu cependant, et ne semble jamais s'étioler. Le vent affole les cheveux et la chemise de nuit de la femme debout. Cinglant, il l'oblige à plisser les yeux. Pourtant elle voit bien, elle voit tout, même ceux, minuscules, qui courent en bas dans un sens puis dans l'autre, avancent, reculent, repartent dans une artère puis une autre, vers un devoir puis un autre, jetant hasardeusement de temps à autre un éclat de rire en l'air, chaque être toujours identique à lui-même, pareil à ses congénères. Elle est contente d'être au-dessus de la fourmilière. Elle lève les bras et les met en croix. On dirait une brindille secouée par la tempête à laquelle s'accrocherait désespérément une libellule encore trempée de l'aube finissante. Je vois la femme se pencher vers l'avant, les membres raidis, les pieds nus décollant progressivement

du sol en béton sali par 1'haleine de la ville. Elle se laisse chuter. Je vois son corps s'incliner au ralenti jusqu'à former un angle droit avec la paroi de l'immeuble, j'entends le sifflement vipérin du vent qui couvre le vacarme d'en bas et qui prend la jeune fille dans son tourbillon sonore presque insupportable. De son visage je ne distingue rien, hormis son regard jauni par l'amertume et l'égarement. En se cherchant elle-même, elle a fini par se délaver, perdre ses couleurs léchées par une solitude infinie, celle qui enferme l'être après qu'il a rompu avec lui-même. Dans sa chute, la femme doit attraper la corde invisible tendue face à elle. C'est pour cela qu'elle veut tomber à tout prix, juste pour se rattraper... En une fraction de seconde ses bras en croix se tendent vers l'avant, raidis jusqu'à l'extrême, ses doigts s'écartent puis se referment aussitôt, signe qu'elle a réussi à attraper le fil. Maintenant le temps reprend sa dimension habituelle, et je la vois tomber vertigineusement. Elle ne crie pas, ne fait pas de moulinets avec ses bras. Elle garde ses doigts serrés jusqu'au bruit sourd qui marque la fin de la chute. Le vent, fidèle à ceux qu'il choisit d'envelopper, est tombé avec elle puis s'est tu. Elle est passée de l'autre côté, elle a franchi la frontière avec son trésor. Mon esprit revient à la réalité et je sors de mon état d'hébétude. Je regarde par la fenêtre machinalement pour voir si personne ne s'est jeté du haut de mon immeuble. La machine à café s'est déclenchée automatiquement à six heures trente, puisque c'est ainsi que je l'avais programmée, et une odeur suave envahit la pièce. Cette odeur, pour moi, c'est celle du commencement de tout, début de la journée, première saveur, première olfaction, première chaleur, premier contact avec le monde. J'écoute la paix qui règne, imposante, inquiétante. J'ai l'impression 8

qu'un vieux sage déjeune avec moi. Cela fait tellement longtemps que je n'ai pas été invitée à la table du silence que j'ai presque peur de m'y installer. De toute façon, c'est très simple, j'ai peur de tout: peur de sortir, de regarder les gens ou bien, pire, qu'ils me regardent, de parler, de penser, de me rappeler, de projeter. Je n'ai pas d'autre choix que de vivre l'instant présent, et je ne connais aucun exercice plus difficile que celui-ci. Je ne peux m'empêcher de penser aux hommes qui reviennent après la guerre, rejoignant leurs foyers et ceux qui les ont attendus et les embrassent alors comme s'ils étaient encore ceux d'hier. Les hommes partent à la guerre et ne rentrent jamais. Certes, leur ombre reprend la place qui était la leur autrefois. L'ombre du boulanger retournera au fournil et l'ombre du chef de service derrière son bureau. Comme s'ils n'étaient jamais partis, les hommes feront les mêmes gestes et diront les mêmes mots, mais ils ne reconnaîtront jamais ni leur pays, ni leurs amis. Sans exagération je me sens comme eux. J'ai fait la guerre, une guerre secrète, effroyable, qui a tout dévasté sur le champ des combats, c'est-à-dire dans mon esprit, dans mon cœur, dans mon âme. Il ne reste rien, que de la terre brûlée, des tranchées boueuses et une odeur... une odeur pestilentielle de charnier dans lequel on a laissé macérer des corps estropiés pendant des mois. Ces corps ne sont pas ceux de mes amis ou de mes ennemis. Ce sont les dépouilles de mes sentiments, de mes rêves, les morceaux épars de mon identité, les pièces disloquées de mon intégrité psychologique. En plus, il a fallu que je ramasse ce qui n'était pas méconnaissable, je me suis sali les mains et j'ai vomi pour tenter de sauver ce qui restait de moi-même. Cette guerre était une parmi des milliers qui se déclenchent chaque jour et transforment des femmes en 9

soldates apeurées, tapies au fond des tranchées qu'elles creusent de leurs ongles dans l'obscurité et la terreur. Chaque matin, en buvant mon café, invariablement, je pense pendant un très long moment à toutes celles qui sont encore au front, blessées, menacées, exsangues, les yeux mi-clos, prêtes à renoncer, à surgir de la tranchée pour se livrer définitivement à l'ennemi en espérant sauter sur une bombe. Je sais à quel point elles tremblent et elles sont seules. Le cri à l'unisson formé par les plaintes de la multitude me fait mal et me replonge à chaque fois dans l'horreur. Je sais qu'il ne peut y avoir d'armistice. Alors que puis-je faire? Que puis-je faire? Je me pose cette question depuis trois mois, depuis que j'ai réussi à m'évader en prenant tous les risques, avec pour seul bagage quelques morceaux de moi-même plein les poches, avec mon fils pour unique mais sublime force. Aujourd'hui, encore fragile et désarmée, je veux répondre à cette question lancinante, et la réponse émerge de la douleur: écrire, peut-être... Raconter les atrocités, la barbarie, la torture, les humiliations, témoigner sur ces combats de l'ombre dont presque personne ne parle, au cours desquels aucune ambulance ne surgit, jamais... A côtoyer la mort de si près, on dirait qu'on en devient coupable, on dirait qu'on doit demander pardon. En tout cas, c'est le sentiment que l'on a lorsque tout à coup on se décide à demander de l'aide. Le silence ou le mépris nous répondent, porte-parole d'une société qui, ayant peut-être honte des monstres qu'elle engendre, nous demande alors de nous taire. Moi j'ai décidé de parler pour donner aux femmes mutilées ces explications que j'ai désespérément cherchées pendant des années, des conseils pour survivre puis s'évader d'une prison aux murs hauts de plusieurs mètres, larges de plusieurs kilomètres, dans laquelle certaines croupissent toute une vie, à bout de forces et d'espoir, à

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bout de solitude et d'indignité, une prison qui s'appelle "violence conjugale". Que cette expression ne vous rebute pas, elle décrit une réalité qui malheureusement se propage et se banalise. Derrière ces deux mots qui devraient être antinomiques, il y a des femmes et des enfants dont on arrache les destins, que l'on capte et que l'on soumet avec lâcheté et ignominie, la plupart du temps en toute impunité, des femmes et des enfants qui ne connaîtront plus la paix tant qu'ils n'auront pas fui. Que vous soyez homme ou femme et même si vous n'êtes pas directement concerné par ce drame, vous devez savoir. Pour briser le silence qui finit de vider les femmes saignées, il est indispensable de comprendre le processus infernal qui se joue peut-être chez des voisins ou des amis. Vous pouvez reconnaître cette souffrance si particulière, propre aux esclaves - et je pèse mes mots - qui à force d'être soumis se murent dans le silence absolu et se résignent au pire: la dépossession d'eux-mêmes. Ils courbent le dos sous le fouet de l'humiliation constante et parfois vont jusqu'à repousser toute main tendue tant leur accablement est incommunicable, leur calvaire indicible.

Il

CHAPITRE I

CONTOURS DE LA VIOLENCE CONJUGALE

I. Définition et état des lieux

Il est difficile de définir avec précision la violence conjugale parce qu'elle est multiforme, mouvante et parfois souterraine. Comme un caméléon, elle s'adapte à l'environnement et à la personnalité de sa cible. Complexe et maligne, explosive ou rampante, sporadique ou continue, elle échappe donc à un simple regard critique. La constante que l'on retrouve cependant dans toutes les situations de ce "terrorisme domestique", c'est l'atteinte répétée à l'intégrité physique ou psychique d'un individu. S'il ne faut pas faire abstraction de l'idée qu'elle puisse être exercée par une femme à l'encontre d'un homme, c'est vraisemblablement le cas inverse qui est le plus répandu et dont je traiterai uniquement. La maltraitance conjugale s'infiltre dans la vie quotidienne et privée, et se fonde sur un rapport de force ou de domination. Cependant, ce n'est pas parce qu'un couple se dispute très souvent ou que l'un des deux manifeste un comportement dominateur qu'il y a nécessairement violence. L'élément déterminant est la stratégie développée par l'un des deux conjoints pour prendre le contrôle de l'autre à la manière d'un despote, par la manipulation mentale, en lui assénant des coups psychiques ou physiques.

TI

aura fallu attendre l'année 2000 pour que la
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première enquête d'ampleur nationale sur la violence

envers les femmes (que ce soit au travail, dans la rue ou
au sein du couple) soit réalisée. C'est dire si jusqu'à présent, les pouvoirs publics ont tout simplement négligé ce problème, ou voulu l'ignorer. Commanditée par le Secrétariat d'État aux Droits des femmes pour suivre les recommandations faites aux gouvernements lors de la conférence mondiale sur les femmes à Pékin en 1995 de "produire des statistiques précises concernant les violences faites aux femmes", l'enquête a pourtant dégagé des chiffres inquiétants: 10 % des personnes interrogées ont affirmé avoir subi des violences conjugales au cours des douze derniers mois, soit une femme sur dix. Le spectre de ces maltraitances est très large. Or plus les formes d'expression de la violence se multiplient et se diversifient au sein du couple, plus il est difficile pour la victime de mettre un nom sur ce phénomène dévastateur, et de s'en sortir. Lorsqu'ils entendent "violence conjugale", la plupart des gens traduisent par "femme battue". La pauvreté de l'information diffusée jusqu'alors est telle que beaucoup ignorent que la tyrannie au sein du couple s'exerce d'abord sur le terrain psychologique, ce qui produit des effets tout aussi désastreux que ceux induits par les coups physiques. Les sévices psychologiques adoptent divers modes d'expression:

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la manipulation (manœuvre visant à tromper et à éteindre toute vigilance chez la victime) débute dès l'instant de la rencontre et prépare le terrain pour que

ENVEFF : Enquête Nationale sur la Violence Envers les Femmes en France.

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