//img.uscri.be/pth/8cf61f3c6ef40591bc21c01797e9a0447074a3f5
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La jeunesse ivoirienne face à la crise en Côte d'Ivoire

De
558 pages
Cet ouvrage est une réflexion construite autour d'une enquête menée en Côte d'Ivoire pendant six ans. Elle est révélatrice dans la compréhension de l'imaginaire social sur la construction politique car elle interroge la rébellion, la France, la communauté internationale, l'ivoirité, l'Etat, les mouvements de jeunes, la violence au travers des jeunes, afin de mettre en exergue leurs croyances, leurs motivations, leurs actions, leurs attentes.
Voir plus Voir moins









La jeunesse ivoirienne
face à la crise en Côte d’Ivoire























Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa


Dernières parutions

Jocelyn OLOMO MANGA, Les divisions au cœur de L’UPC, 2011.
Rudy MBEMBA-DYA-BÔ-BENAZO-MBANZULU, Le MÙUNTÚ et sa
philosophie sociale des nombres, 2011.
G. Bertin KADET, La politique de défense et de sécurité de la Côte d’Ivoire,
2011.
Patrick DEVLIEGER et Lambert NIEME (éd.), Handicap et société
africaine. Culture et pratiques, 2011.
Rodrigue LEKOULEKISSA, L’électrification en Afrique. Le cas du
Gabon (1935-1985), 2011.
André MBATA MANGU, Abolition de la peine de mort et
constitutionnalisme en Afrique, 2011.
Ahmed BELLO, Les libertés collectives des travailleurs, 2011.
Mathurin C. HOUNGNIKPO, L’Afrique au futur conditionnel, 2011.
Michel KOUAM et Christian MOFOR, Philosophies et cultures africaines à
l’heure de l’interculturalité, Anthologie tome 1 et 2, 2011.
Baudouin MWAMBA MPUTU, Le Congo-Kasai (1865-1950), De
l’exploration allemande à la consécration de Luluabourg, 2011.
André-Hubert ONANA-MFEGE, Cameroun, Nigeria, ONU. Entre la
force de la palabre et la primauté du droit, 2011.
Moïse Tchando KEREKOU, Union africaine et processus d’intégration,
2011.
Constant SOKO, Les Entrepreneurs Informels en Côte d’Ivoire. Entre
l’État, le marché et les circuits de financement, 2011.
Alphonse NDJATE, La police des étrangers sous le règne du maréchal
Mobutu, 2011.
Pierre AKINWANDE, Négritude et francophonie, 2011.
Arlète TONYE, Épargnants d’Afrique, inquiétez-vous !, 2011.
Patrice ITOUA « Lepatrick », Le cinquantenaire économique du Congo-
Brazzaville. Fonctionnariat et entreprenariat, 2011.
Pape Moussa SAMBA, Léopold Sédar Senghor, philosophe de la culture,
2011.
François Lonsény FALL, Mon pari pour le Guinée. Le changement est
possible, 2011.
Emmanuel YENSHU VUBO, Inventer un nouvel espace public en
Afrique. Le défi de la diversité ethnique, 2011.
Ahoué Djié






La jeunesse ivoirienne
face à la crise en Côte d’Ivoire

Le point de vue des jeunes




























.






















Nous sommes conscients que quelques scories subsistent
dans cet ouvrage.
Vu l’utilité du contenu, nous prenons le risque de l’éditer ainsi et comptons sur votre
compréhension.









© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55597-6
EAN : 9782296555976


REMERCIEMENTS


J’exprime mon infinie reconnaissance à Monsieur Alain Bertho
dont les conseils, encouragements et critiques ont été précieux pour
l’élaboration et la réalisation de ces travaux. Grâce à ces
encouragements et critiques certaines difficultés ont pu être
surmontées. J’ai une éternelle dette envers Monsieur Gilbert Achcar
qui m’a donné le goût de la recherche. Je voudrais lui adresser mes
remerciements. Que Monsieur Sylvain Lazarus, veuille trouver ici
l’expression de ma profonde gratitude pour son soutien
méthodologique. A mademoiselle Jennifer Klein, j’adresse un
hommage reconnaissant pour sa sollicitude et son indéfectible soutien.
Je remercie mon frère Hilaire du quartier Lac de San Pedro pour sa
marque d’hospitalité, Mamahi du quartier Séwéké pour sa
disponibilité et Josué Eddy de Yopougon.
Aux responsables des Bibliothèques du Centre Mahler, de la
Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine (BDIC)
de l’Université de Nanterre, de l’Université de Saint-Denis ainsi qu’à
ceux de la bibliothèque de l’Institut de Hautes Etudes de Défense
Nationale (IHEDN), j’adresse mes plus vifs remerciements pour leur
disponibilité.
J’adresse mes remerciements à Yvan Anguiley ainsi qu’à toute
l’équipe administrative de l’Ecole Doctorale Sciences Sociales mais
particulièrement à Madame Mireille Morvan, pour sa disponibilité. Je
ne saurais oublier toute l’équipe de Cartographie de l’Institut Français
de Géopolitique (IFG) et plus singulièrement Hugo Lefebvre et Carine
pour leur aide inestimable dans la confection des cartes.
A toutes les personnes anonymes, qui m’ont volontairement ou
involontairement aidé par leur disponibilité lors de mes différentes
enquêtes de terrain je leur exprime toute ma gratitude.
Que toutes ces illustres personnes veuillent m’excuser des erreurs
de plume. Le travail de recherche et d’élaboration d’une thèse étant un
long moment de réflexion mais aussi un moment de fragilité, certaines
omissions et erreurs n’ont certainement pas pu être évitées.





DEDICACE







A ma famille en reconnaissance de son soutien.
J’ai une pensée particulière pour mon défunt frère Alban Marthel
Ahoué qui m’a initié à la réflexion. Qu’il trouve exprimés d’où il me
regarde, mes remerciements les plus fraternels et toute ma
reconnaissance.

A mon père Djié Ahoué et ma mère Doffou Kousso.
A mes frères Hilaire Ahoué à San-Pedro, De-Blaise et son épouse
Angèle, Marcelin et Firmin.
A mes sœurs Elisa Ahoué et Blandine Ahoué à Ans en Belgique.
A Géneviève Ouréga à Liège.
A Charlène Dumont à Yvoir (Belgique).

A mes cousines Victorine et Félicienne dont la contribution tant
matérielle que morale a été précieuse pour la réalisation de ces
travaux.

A Jennifer Klein qui en dépit de ses diverses contraintes pédagogiques
m’a aidé dans mes recherches, a lu, relu et corrigé ces travaux. Qu’elle
veuille trouver ici l’expression de toute ma reconnaissance et de toute
mon affection.






AVANT-PROPOS


Les recherches en matière de mutations politiques en Côte-d’Ivoire
ont été confinées à l’analyse des fractures religieuses, géographiques
ou ethniques entre le Nord et le Sud entre chrétiens et musulmans,
entre Bété et Dioula. A travers l’émergence des nouveaux acteurs,
porteurs de nouveaux référents politiques, nous voulons montrer la
constitution d’un mode nouveau d’expression politique au travers de
la mise en danger du corps. Elle relève la possibilité d’un autre mode
de production de la connaissance à travers la pensée des gens, mais en
dehors des théories explicatives. Elle s’inscrit donc dans le
prolongement des recherches qui tentent de voir et comprendre le
contemporain autrement que par la pensée savante classique.
Alors même que l’activité de recherche a parfois tendance à couper
le chercheur de l’actualité du monde, il me semble, à relire ce travail,
qu’on pourrait y trouver des éléments qui entrent fortement en
résonance avec des problématiques contemporaines, notamment celles
relatives aux conflits entre primordialisme et modernisme, entre
universalité et particularité, entre ethnicité, citoyenneté, nationalité,
immigration et démocratie. Ces travaux mettent par ailleurs en lumière
les conflits postcoloniaux ou idéologiques entre "Petits" et "Grands"
Etats, entre souveraineté et droit d’ingérence humanitaire dans les
relations internationales.
En définitive, ces travaux ont pris la forme d’une expédition
ethnographique qui a impliqué certes d’aller à la rencontre des gens, à
la rencontre de l’Autre afin de le comprendre et de comprendre son
monde, mais surtout, de ne pas « s’emporter avec soi », de ne pas
projeter ses propres catégories.
Toutefois, au regard du contexte de fracture territoriale, sociale et
politique dans l quel se trouve la Côte-d’Ivoire, nous n’avons pas
été en mesure d’interroger les gens dans la partie du territoire ivoirien
contrôlée par les rebelles. Travailler sur la pensée des gens, invite à
les aborder sous un registre interdisciplinaire. Aussi tenons-nous à
avertir le lecteur que nous n’avons sans doute pas pu disposer de
données globales et éviter les écueils de l’interdisciplinarité. Aussi
sommes-nous convaincus que ce travail mérite d’être poursuivi et
enrichi.
11

H

Les principaux groupes ethniques ivoiriens (Carte n°1)
GOUR
MANDE
AKAN
KROU
INTRODUCTION GENERALE


1 « Séisme dans le pré-carré » , « L’Afrique de l’Ouest dans la zone
2 3de tempête », « La crise ivoirienne », « Dramatique
4 5déliquescence… », « La Côte-d’Ivoire en guerre », « Drame
6 7shakespearien » , Côte-d’Ivoire. L’année terrible 1999-2000
comprendre, le "séisme", la "tempête", la "crise", le "drame", la
"guerre", "l’année terrible" ivoirien, semble à bien des égards,
particulièrement paradoxal et ambivalent. En effet, alors que la quasi-
totalité de la classe politique de l’opposition, ainsi que nombre
d’observateurs avaient pensé que le putsch du 24 décembre 1999 avait
épargné la Côte-d’Ivoire d’un conflit civil majeur, les principaux
8griefs qui en avaient été le ferment ont été mis en exergue pour
justifier l’irruption de la rébellion armée du 19 septembre 2002.
L’irruption de cette rébellion qui contrôle la partie septentrionale
du pays, atteste d’une fracture spatiale et politique de l’Etat (Carte
n°7) qui suscite des interrogations : pourquoi, l’unité nationale tant
prônée par Houphouët Boigny pour justifier trois décennies de régime
9à parti unique (du fait de la mosaïque ethnique) n’a-t-elle pas été
réalisée ? Pourquoi le modèle de stabilité politique n’a-t-il pas survécu
à la mort de son concepteur ? Pour répondre à ces interrogations, une

1 Philippe Leymarie, « Séisme dans le pré-carré », Le Monde diplomatique, février,
2000.
22 Philippe Leymarie, « L’Afrique de l’Ouest dans la zone de tempête », Le Monde Philippe Leymarie, « L’Afriquest dans la zone de tempête », Le Monde
diplomatique, 17 février, 2001.
3
Danielle Domergue-Cloarec, (dir.), La crise ivoirienne de novembre-décembre
2004, Université/Montpellier III, Montpellier, 2005, 170 pages.
4 Jean-François Olivier De Sardan, « Dramatique déliquescence des Etats en
Afrique », Le Monde diplomatique, février 2000.
5
Richard Banégas et Ruth Marshall-Fratani (coordonné par.), « La Côte-d’Ivoire en
guerre : dynamique du dedans et du dehors », Politique Africaine, n°89-mars 2003,
pages 5-126.
6
A la Une, « Le drame shakespearien qui menace toute l’Afrique », Courrier
international, 5 juillet 2002.
7
Marc Le Pape et Claudine Vidal, (éds.), Côte-d’Ivoire. L’année terrible 1999-
e
2000, Karthala, 2 édition, Paris, 2002, 360 pages.
8
Guillaume Soro, Pourquoi je suis devenu rebelle ? La Côte-d’Ivoire au bord du
gouffre, Hachette, Paris, 2005, 171 pages.
9 La Côte-d’Ivoire est composée d’environ 60 ethnies regroupées en quatre grands
groupes (Voir Carte n°1, page 12).
13
démarche s’impose. Aussi, allons-nous tenter de présenter brièvement
le dispositif économique et sociopolitique ivoirien.
Loin de nous toute idée de sous-estimer ce pan entier de l’histoire
de la Côte-d’Ivoire, des auteurs beaucoup plus compétents s’en sont
10fait l’écho . Cette présentation en trois phases se fera donc au travers
de l’analyse du modèle ivoirien afin de montrer le dispositif sur lequel
il a été échafaudé. Ensuite celui-ci sera mis en perspective avec
l’ouverture du champ politique monolithique au multipartisme. Enfin,
au travers de l’expérience actuelle, nous tenterons de saisir et de
comprendre le politique au travers des nouveaux acteurs et de leurs
nouveaux modes d’actions. Toutefois par soucis d’efficacité et parce
que la séquence actuelle nous semble la plus riche d’enseignements,
c’est donc à celle-ci que s’intéresseront principalement nos travaux.
1. Le modèle politique ivoirien (de 1960 à la fin des
années 80)

11Appelé « miracle ivoirien » du fait de ses performances
économiques exceptionnelles, le système politique ivoirien fut érigé
en modèle d’analyse dans le champ scientifique. Il fut même le lieu
d’une controverse entre spécialistes sur l’objet de recherche. A Samir
Amin, critiquant le manque de rigueur de certains spécialistes des
sciences sociales sur l’objet de recherche, en mettant en exergue les
12stigmates d’une « croissante sans développement » , c’est-à-dire,
« une croissance engendrée et entretenue de l’extérieur, sans que les
structures sociales mises en place permettent d’envisager un passage
automatique ultérieur, celui d’un dynamisme autocentré et auto-
entretenu », Yves André Fauré, répondit qu’il « ne peut avoir de
13développement sans croissance. »

10
Yves-André Fauré et Jean-François Médard, (dir.), Etat et bourgeoisie en Côte-
d’Ivoire, Karthala, Paris, 1982, 270 pages. Voir également, Samir Amin, Le
développement du capitalisme en Côte-d’Ivoire, Editions de Minuit, Paris, 1967, 336
pages.
11 Samir Amin, Le développement du capitalisme en Côte-d’Ivoire, Editions de
Minuit, Paris, 1967, page 7.
12 Samir Amin, -d’Ivoire, Editions de
Minuit, Paris, 1967, page 281.
13 Yves-André Fauré, « Le complexe politico-économique », in Yves-André Fauré,
(dir.), Etat et bourgeoisie en Côte-d’Ivoire, Karthala, Paris, 1982, page 50.
14
C’est que, ce que la littérature scientifique a appelé « miracle
ivoirien » reposait sur le triptyque : stabilité politique, prospérité
économique et ascension sociale par l’école.
1.1. Stabilité politique

Alors que le paysage politique avant l’indépendance était structuré
autour de cinq partis politiques, notamment autour de la Section
Française de l’International Ouvrier (SFIO), le Parti Démocratique de
Côte-d’Ivoire (PDCI), le Parti Progressiste de Côte-d’Ivoire (PPCI),
l’Entente Des Indépendants de Côte-d’Ivoire (EDICI) et le Bloc
Démocratique Eburnéen (BDE), le multipartisme a disparu au
lendemain des indépendances en Côte-d’Ivoire. C’est que devenu parti
dominant au terme des élections législatives du 31 mars 1957, dont il
fut le vainqueur, « le PDCI, devint parti de gouvernement ». Or
devenu parti dominant, il abandonna, les idéaux du pluralisme
politique qu’il défendait face au colonat, pour imposer par le
14truchement de manœuvres d’intimidation et d’épuration politique ,
toute velléité de contestation afin d’assurer à son leader,
15« l’instauration du pouvoir personnel. »
Ainsi, entre 1959 et 1970, la "vie politique" fut marquée par une
série d’intrigues, d’arrestations et d’incarcérations après ce qui plus
tard s’est avéré être des « faux complots ». La docilité des Ivoiriens
16fut ainsi imposée à travers la violence, et « le consensus national »
autour du Parti unique se fit sous la contrainte.
Une fois la docilité des Ivoiriens acquise, le PDCI entreprit une vaste
opération d’endoctrinement, à travers une éducation de masse par le
biais de ses organes centraux (bureau politique), syndicaux : Union
Générale des Travailleurs de Côte-d’Ivoire (UGTCI), scolaire et
universitaire : Mouvement des Elèves et Etudiants de Côte-d’Ivoire
(MEECI) et des femmes : Association des Femmes Ivoiriennes (AFI),
dont les compétences feraient a priori croire en l’émergence d’une
société civile. Or l’émergence d’une société civile dans un contexte de
"pensée unique" ne pouvait être qu’une farce, puisque « l’idéologie de

14 Samba Diarra, Les faux complots d’Houphouët Boigny, 1997, Karthala, Paris, 248
pages.
15 Laurent Gbagbo, Côte-d’Ivoire, pour une alternative politique, L’Harmattan,
Paris, 1983, page 83.
16
Henri Konan Bédié, Les chemins de ma vie, Plon, Paris, 1999, pages 131-132.
15
17la construction nationale » , refoulait tout débat et toute satisfaction
politique. La coalition politique au pouvoir était structurée autour du
monde Baoulé et des gens du Nord. Le pouvoir économique reposait
sur l’agriculture d’exportation, activité principale des gens du Sud
(zone forestière). Cette "répartition des pouvoirs" entre la coalition
politique au pouvoir (monde Baloué et gens du Nord) et la
économique reposant sur l’économie de rente (cacao et café) et le
labeur des paysans du Sud a permis d’assurer la stabilité et la
prospérité. La croissance économique qui a prévalu pendant les deux
décennies de prospérité (1960-1980) avait freiné toute velléité de
contestation.
Le « syndrome de l’ennemi » intérieur et ses accointances avec le
Bloc de l’Est, dans une période de guerre froide avait permis au
pouvoir de discréditer les éventuels téméraires et de les exposer à la
vindicte populaire. De plus, la redistribution des prébendes basée sur
le "mérite" semblait promettre aux classes populaires, une ascension
sociale par l’école. Le PDCI était censé canaliser les injustices et
servir de creuset à l’unité des Ivoiriens, des Ivoiriennes et des
étrangers, tous égaux devant leur "grand parti d’avant garde". Ainsi,
face à la diversité culturelle et religieuse, le régime du PDCI s’était-il
résolu à gommer les clivages ethniques par le régime monopartisan,
oblitérant le fait que la réponse à un tel défi, imposait certes l’ordre, la
stabilité et la prospérité, mais surtout, la justice et
l’institutionnalisation du pouvoir. En effet, bien que d’un point de vue
formel, la Constitution ivoirienne de 1959, fut calquée sur le modèle
de la Vème République française, dans les faits, il en est allé
autrement.
Cette perversion de la Constitution avait conduit le chef de l’Etat
ivoirien à s’identifier à l’Etat et au parti unique à s’identifier au
peuple, au sens de la nation du fait de la confusion au sein du
triptyque (Chef de l’Etat-PDCI-Etat) qui lui conférait une souveraineté
18absolue et lui permettait comme le rappelait Georges Bureau , dans
ce genre de situation, de se placer, « au-dessus de tout statut
constitutionnel ». Puisque le Chef de l’Etat ivoirien (Houphouët)
« n’est pas lié par lui (…). II le crée mais ne lui doit rien ».

17
Laurent Gbagbo, Côte-d’Ivoire, pour une alternative politique, L’Harmattan,
Paris, 1983, page 9.
18
Georges Bureau, Le Pouvoir et l’Etat, Paris, LGDJ, 1943, page 437.
16
En fait, le chef de l’Etat ivoirien, parce qu’il était titulaire de la
compétence discrétionnaire, pour faire abroger ou rendre inapplicable
des règles ayant valeurs constitutionnelles, notamment l’article 7 de la
Constitution relatif au multipartisme. Parce qu’il était détenteur de
prérogatives traditionnelles ou coutumières issues du groupe ethnique
(Baoulé) auquel il appartenait mais dont il se servait pour des
décisions et actions qui engageaient l’avenir de l’ensemble de l’Etat.
Parce qu’il était le président réel du Parti unique dont on sait, qu’il
était l’instrument de l’endoctrinement et de la serviabilité du peuple,
on pourra avec Maurice Kamto dire que « par l’asservissement du
Législatif à l’Exécutif et plus exactement à son chef, par la
concentration de tous les pouvoirs entre les mains de celui-ci, par la
sacralisation qui lui donne une dimension transcendante (…) », il
« détient un pouvoir originaire absolu », ce qui « est du reste, le
19propre du pouvoir personnel ou individualisé. »
Ce propos, loin de s’attarder sur les travers du régime d’Houphouët
Boigny tend plus tôt à montrer comment, en lieu et place de l’Etat qui
a vocation à garantir les particularismes culturels et religieux afin de
les faire converger dans les grands principes de la République, le
PDCI, a mis en place une stratégie de rejet à l’égard de la contestation.
Aux espoirs suscités par l’octroi de l’indépendance (garanties des
Libertés, prospérité), se sont substitués les détournements des deniers
publics et le contrôle de la pensée. Pour Amadou Koné, c’est du fait
de ces travers que « la Côte-d’Ivoire reçut les germes de l’instabilité
politique actuelle liée elle-même à l’absence de cohésion
20nationale. »
Le PDCI par « l’illusionnisme politique », avait réussi à empêcher
l’éclosion de toute manœuvre contestataire de par l’environnement
politique (régime de parti unique) et le harcèlement moral, d’une part.
D’autre part, par l’absence d’institutionnalisation du pouvoir et la
confusion entre le domaine du privé et du public par la juxtaposition
d’une association privée (le PDCI) et l’Etat (institution publique)
s’échangeant des prestations et mesures engageant l’Etat, créant ainsi
21un Etat qu’on pourrait selon le mot de Jean-François Médard ,

19
Maurice Kamto, Le Pouvoir et le droit en Afrique noire, Paris, LGDJ, 1987, page
436.
20
Amadou Koné, Houphouët Boigny et la crise ivoirienne, Paris, Karthala, 2003,
page 111.
21
Jean-François Médard, Etats d’Afrique. Formations, mécanismes et crises,
Karthala, Paris, 1995, page 332.
17
qualifié de « néo patrimonial », c’est-à-dire, « mélangeant dans une
combinaison complexe et instable des traits traditionnels et des traits
moderne. »
En dépit de ces travers, de la personnalisation du pouvoir, de
22« la dynamique monolithique » et de « l’ineffectivité des normes »
imposées à l’ensemble du corps politique ayant conduit à « la révolte
23du Sanwi » et à « l’affaire Gnagbé » , il est possible d’affirmer que
la Côte-d’Ivoire au contraire de nombreux Etats africains
24indépendants ait été dans ce sens, un Etat stable. Une stabilité qui
selon ses concepteurs a été à la base de la prospérité économique.
1.2. Prospérité économique

Ancienne colonie française, la Côte-d’Ivoire a hérité d’une
croissance continue depuis son indépendance (7 août 1960), jusqu’à la
fin des années 70, dont l’ampleur et la durée exceptionnelles (environ
25vingt ans), ont fait parler de « miracle ivoirien » , dans la mouvance
de l’économie de plantation. Quoique d’origine paysanne, celle-ci a
bouleversé ses structures aussi bien "urbanisationnelles",
socioéconomiques que démographiques.
Aux spécificités traditionnelles mises en avant pour justifier ces
performances économiques (facilité d’accès à la terre, richesse
naturelle de la terre, stabilité politique), il convient d’ajouter des
considérations exogènes, essentiellement idéologiques qui consistaient
à faire de la ville d’Abidjan, la vitrine économique et financière de
l’Afrique de l’Ouest, de la Côte-d’Ivoire, un pôle de stabilité et de
prospérité, et donc, le reflet du succès de la coopération avec l’ex-
puissance coloniale. Profitant de la situation économique favorable
liée à la flambée des cours du cacao, dont elle devint le premier
producteur mondial et du café, la Côte-d’Ivoire bénéficia

22
Laurent Gaba, L’Etat de droit, la démocratie et le développement économique en
Afrique subsaharienne, L’Harmattan, Paris, 2000, pages 156-175.
23
Ibidem, pages 156-175.
24 Hormis le Sénégal, la plupart des Etats africains connurent les régimes militaires
au travers de putschs : Mali, Burkina -Faso (ancienne Haute-Volta), Tchad, Niger,
Congo, RDC (ancien Zaïre), Bénin (ancien Dahomey), Togo, Ghana, Nigeria,
Cameroun, Gabon, etc.…
25
Samir Amin, « Préface », in, Samir Amin, Le développement du capitalisme en
Côte-d’Ivoire, Editions de Minuit, Paris, 1967, page 7.
18
26d’investissements étrangers importants , du fait des besoins
d’urbanisation et d’assainissement nécessités par l’implantation
d’industries tous azimuts dans le bassin portuaire abidjanais, de
sociétés d’Etat (dans certaines grandes villes de l’intérieur) et d’une
croissance démographique exceptionnelle dictée par l’arrivée de
populations ouest-africaines. De sorte que, longtemps sous-peuplée, la
Côte-d’Ivoire, en l’espace d’un demi-siècle est devenue, « d’un point
de vue de sa composition démographique, un assez bon résumé de
27l’Afrique de l’Ouest » . La prospérité économique servit de levier
politique par le truchement de la cooptation des jeunes par le parti
unique au sein des organes administratifs. Ce qui permit à l’Etat de
répondre aux attentes des jeunes en leur permettant de bénéficier de
ses mécanismes d’ascension sociale par l’école.
1.3. Ascension sociale par l’école

Au contraire des colonies tel le Sénégal, le territoire qui est devenu
le 7 août 1960, la République de Côte-d’Ivoire n’est devenu colonie
française que vers la fin du XIXe siècle (1893). Benjamine des
colonies françaises d’Afrique francophone, la Côte-d’Ivoire ne
bénéficia de la formation que de très peu de ses ressortissants du fait
de l’inexistence ou de l’insuffisance de ses infrastructures scolaires.
Aussi, à son accession à l’indépendance en 1960, la Côte-d’Ivoire
disposait de très peu de cadres compétents à même d’assurer les
hautes responsabilités de l’Etat. Pour combler ce déficit en ressources
humaines qualifiées, l’Etat se résolut d’abord à faire appel à des
"coopérants" issus de l’ex- puissance colonisatrice. Afin de reprendre
en main ses prérogatives régaliennes et assurer sa souveraineté, l’Etat
mit ensuite en place, une politique volontariste de mobilité et de
promotion socio-économique des jeunes ivoiriens par l’école.
Au début des années 70, un ministère, celui dit, « d’ivoirisation
des cadres » fut créé en vue de faciliter et d’accélérer le transfert des
rênes de l’administration publique des mains des coopérants au profit
des jeunes diplômés ivoiriens. Le régime d’Houphouët par cette
politique, réussit à atteindre deux objectifs. Le modèle libéral et la

26
Samir Amin, Le développement du capitalisme en Côte-d’Ivoire, Editions de
Minuit, Paris, 1967, pages 199-263.
27
Jean Pierre Dozon, « L’étranger et l’allochtone en Côte-d’Ivoire », in, Bernard
Contamin et Harris Memel Fotê, Le modèle ivoirien en questions. Crises,
ajustements, recompositions, Karthala, Paris, 1997, page 780.
19
prospérité subséquente ont permis la domestication de la violence
politique grâce à un réseau de redistribution qui permettait de garantir
la paix sociale en facilitant, à travers la politique d’ivoirisation des
cadres, non seulement le transfert des leviers du pouvoir des mains des
expatriés français ou africains au profit des jeunes ivoiriens formés
dans les écoles et universités françaises mais aussi à assurer une
certaine "aura" et une nouvelle légitimité populaire à Félix Houphouët
Boigny. Sur le plan idéologique, deux grands moyens visant à imposer
organisation politique et domination furent mis en œuvre au cours des
premières années de l’indépendance. L’un était, le Parti en tant que
principe du corps politique, l’autre la bureaucratie comme principe de
domination.
Avec ces deux leviers, Houphouët réussit à atteindre deux
objectifs. D’une part, il réussit à étouffer les velléités nationalistes de
ses compatriotes. D’autre part, il réussit à bénéficier d’une nouvelle
légitimité puisque les nouveaux cadres servaient d’interface entre le
« Parti- Etat » et la population rurale d’où ils étaient originaires, sur
laquelle reposaient les performances économiques. Houphouët Boigny
à partir de ces deux leviers visa juste. Il permit à l’Etat de devenir une
institution pourvoyeuse d’emplois, à assurer sa "souveraineté" et à
concrétiser les aspirations des jeunes issus des fractions populaires,
dont les parents en général paysans étaient le moteur de l’embellie
28économique, à l’ascension sociale . Mais plus encore, par-là, à
assurer la légitimité du régime. Ainsi, pendant près de deux décennies,
l’institution scolaire devint le creuset essentiel de l’accès aux
prébendes de l’Etat et l’appartenance à celle-ci, « était créditée d’un
29surplus de respectabilité sociale. »
Or l’Etat néo-patrimonial auquel Médard rattache l’Etat ivoirien
« est dysfonctionnel par rapport à ce qu’on appelle le développement
30politique (Etat sous-développé) ou le développement économique » .
Cette réserve s’avéra exacte quand les premiers signes
d’essoufflement de l’économie de rente agricole se firent sentir. La
crise d’abord conjoncturelle (fluctuation des cours du prix des
matières premières), devint ensuite économique, sociale et enfin
politique. Elle revient donc des profondeurs d’un modèle politique et

28
Voir Fig. n°1, page 21.
29 Laurence Proteau, Passions scolaires en Côte-d’Ivoire : Etat et société, Karthala,
Paris, 2002, page 268.
30
Jean-François Médard, Etats d’Afrique. Formations, mécanismes et crises, Paris,
Karthala, 1995, page 335.
20
social qui avait pour socle, la redistribution de la rente agricole avec
pour finalité l’achat de la paix sociale par le truchement de la
contrainte physique fut-elle injuste, mais qui offrait des perspectives
d’ascension sociale par l’école.

La cooptation des jeunes dans l’administration ivoirienne
(Fig. n°1)



HAUTE ADMINISTRATION CENTRALE

Ministères, Directions Présidence centrales, Régies,
Sociétés d’Etat






Autres
Administrations

MONDE MONDE
BAOULE DU NORD
Enseignements

MONDE DU SUD

FORESTIER



Monde rural
Production: Cacao, café, hévéa,
ananas, bois, palmiers à huile etc.
C : Djié Ahoué, 2010
21

Comment peut-on qualifier cette première séquence politique ? La
première période politique en Côte-d’Ivoire peut être qualifiée de
classique au sens du dispositif politique classique (suivant qu’il
s’agisse d’un Etat démocratique ou d’un Etat autoritaire). Quels en
sont les modes ? Ces modes sont classiques au sens des modes relatifs
aux systèmes politiques de type autoritaire.
1.4. Des modes classiques

Les modes habituels sont ceux qui ont prévalu de la période qui
part de 1960 (accession à l’indépendance) à la fin des années 80. Cette
période est marquée par l’unification du marché politique eu égard à
l’hypertrophie de l’autorité (d’Houphouët Boigny) érigée en valeur
suprême. Le dispositif de domination a unifié le Chef de l’Etat, le
Parti et l’Etat. L’expression politique était construite dans et autour
des instances du parti unique, lesquelles se confondaient avec celles
de l’Etat. Ses sites d’actions étaient les organes affiliés au Parti, c’est-
à-dire, l’Association des Femmes Ivoiriennes (AFI), le Mouvement
des Elèves et Etudiants de Côte-d’Ivoire (MEECI), le syndicat des
travailleurs, dit de participation (UGTCI) et les médias d’Etat (presse
et télévision). La centralité du Parti avait ouvert la possibilité d’une
"citoyenneté universelle" reposant sur la résidence, sans distinction de
nationalité.
Ses sites d’analyses étaient le bureau politique du PDCI (organe
suprême du parti). Les enjeux politiques fondamentaux étaient la
stabilité politique, la prospérité économique et la redistribution des
prébendes par la cooptation des jeunes, l’émancipation des femmes et
l’unité nationale. C’est sur le terreau de ce dispositif idéologique
(unité nationale), politique (stabilité politique), économique
(prospérité), social (redistribution) et imaginaire (mythe de l’ennemi)
que fut construite et acquise, la docilité du corps social. L’agenda
politique était maîtrisé par les "gens d’en haut". Toute action politique
tendait à justifier le dispositif étatique, à célébrer la "grandeur de son
Chef" dans une perspective quasi-messianique sous le bon vouloir du
"Sage", du "Guide" et du "Père". Elle subordonnait la pensée de la
politique à celle du Parti et à celle de son Chef. Au regard du
fonctionnement de ce dispositif, nous pouvons dire que la première
période du politique en Côte-d’Ivoire s’est déroulée suivant le mode
de production du politique classique de l’Etat moderne autoritaire.
22
Or, un tel Etat selon Yves André Fauré est incompatible avec le
développement politique.
31Aussi, ce sont ces réserves de Fauré sur le modèle, qui furent du
reste validées par les faits. En effet, ce sont les « dysfonctionnements
de la croissance ambiguë de la Côte-d’Ivoire » qui finirent par
remettre en cause le modèle de développement choisi.
Ainsi, à la fin des années 80, le modèle jusque-là encensé par les
bailleurs de fonds internationaux fut dans l’impossibilité d’honorer ses
engagements financiers. Contraint à une politique de rigueur, le
32régime présenta un plan d’austérité : le "Plan Koumoué Koffi" . Ce
plan avait pour but de réduire le déficit public, de rétablir la confiance
entre l’Etat et les Institutions financières internationales mais il
reposait essentiellement sur des mesures de réduction de salaire des
fonctionnaires et des travailleurs. Les mouvements sociaux qui
suivirent l’annonce du plan, contraignirent le régime de Félix
Houphouët % oigny, sous la pression de la rue, à ouvrir l’espace
politique au multipartisme.
2. Ouverture du champ politique (1990-1999)

L’ouverture du champ de la confrontation politique (1990) coïncide
avec une effervescence artistique et littéraire. Elle s’accompagne du
décès d’Houphouët-Boigny (1993) et de la dévaluation du franc CFA
(1994). Elle s’accompagne par ailleurs de l’émergence de modes
politiques en décalage avec ceux d’antan, notamment des grèves, de
luttes successorales (entre le premier ministre d’alors Alassane
Dramane Ouattara et le président de l’Assemblée nationale d’alors
Henri Konan Bédié par ailleurs, dauphin constitutionnel au regard de
l’article 11 de la Constitution de 1959), du boycott politique actif
(1995), de putsch (1999), d’une alternance politique (2000) et d’une
rébellion (2002).





31 Jean-François Médard, Etats d’Afrique. Formations, mécanismes et crises, Paris,
Karthala, 1995, pages 58-60.
32 Le plan portait le nom du ministre de l’économie et des finances l’ayant élaboré et
défendu à l’Assemblée nationale.
23

2.1. Effervescence artistique et littéraire

Des campus universitaires de Yopougon à ceux de Cocody, des
villes à la campagne, l’émergence d’un nouveau genre musical créé
33par les étudiants (le Zouglou) fit danser jeunes et vieux, citadins et
34ruraux, chômeurs et travailleurs. A travers "Gbôglôkoffi" , "Les
35parents du campus ambiance" , de manière ludique, faisaient tourner
36en dérision le régime de "Bian Kpli" et exprimaient sous le prisme
des difficultés rencontrées par les étudiants, les problèmes de la
37société ivoirienne. Tiken Jah , se fit l’écho des conséquences de
l’irresponsabilité des acteurs politiques enclins à privilégier leurs
intérêts personnels au détriment du peuple qu’ils instrumentalisent au
risque de mettre en péril l’unité nationale, et de conseiller dans
"manger-cratie" aux hommes politiques, « (…) d’enlever nos noms
38dans leur business (…) ». Quand Alpha Blondy , après "politiqui
magni", où il dénonçait la transhumance politique, mit en garde plus
tard les hommes politiques sur les risques de « guerre civile » qu’ils
faisaient planer sur le pays.
Les littératures scientifique et grise ne furent pas en reste. Aux
critiques formulées par des intellectuels ayant choisi l’opposition
frontale et son corollaire : l’exil politique s’adjoignirent de nouvelles.
39Marcel Amondji (nom d’emprunt), dressa un portrait féroce des

33 Littéralement, Zouglou signifie en Baoulé, ordures, dans le sens de poubelle, de
saleté. Dans le jargon étudiant, il traduisait la situation désespérante dans laquelle se
trouvaient les étudiants orientés pour les études supérieures, à l’université devenu
dans l’imaginaire politique un dépotoir. L’université d’Abidjan à l’origine était
censée accueillir 7000 étudiants. Au début des années 90, il y en avait plus de
40.000 (ces chiffres sont une estimation de notre part).
34 Littéralement, c’est la dénomination de l’hyène en Baoulé, mais dans le jardon
étudiant, il s’agissait du sobriquet attribué à Houphouët Boigny. La métaphore de
l’hyène était censée mettre en exergue la lâcheté du régime qui à l’instar de l’hyène
qui s’attaque aux proies les plus faibles ou malades, s’attaquait aux étudiants
(répressions, arrestations des leaders syndicaux étudiants) qui symbolisaient la
population la plus vulnérable.
35 Il s’agit d’un groupe d’étudiants de la cité universitaire de Yopougon, créateur du
Zouglou.
36 Bian Kpli était un autre pseudonyme utilisé par les Ivoiriens pour désigner
Houphouët Boigny.
37 Tiken Jah est un artiste musicien ivoirien adepte du reggae.
38
Alpha Blondy est un artiste musicien ivoirien, adepte du reggae.
39 Marcel Amondji, Houphouët Boigny et la Côte-d’Ivoire. L’envers d’une légende,
Karthala, Paris, 1984, 333 pages.
24
40miasmes du régime, alors que Laurent Gbagbo , proposait une
« alternative politique ». La première décennie qui a suivi la mort de
celui que l’imaginaire populaire assimile au « Père de la nation », Le
41modèle ivoirien fut mis en questions par la littérature scientifique
alors que la littérature grise commença à être de plus en plus critique.
42Il fallait désarmer la violence . Rompre Les servitudes du pacte
43 44colonial , afin de porter la Côte-d’Ivoire, Sur la Route de la Liberté .
45 Amadou Kourouma , s’inspirant de la situation sociopolitique de la
Côte-d’Ivoire, dressa « un portrait féroce de l’Afrique
46contemporaine. »
Puis, s’inspirant de la guerre civile du Liberia et de la Sierra Leone,
critiquait les affres de la guerre civile dans ces deux Etats, mais qui
47menaçait la Côte-d’Ivoire si des décisions politiques audacieuses
n’étaient pas prises face aux effets pervers des questions portées par
l’identité nationale. Il demanda aux hommes politiques de faire preuve
48de courage et de dire non, quand ils refusent . Malgré ces mises en
garde, les bonnes âmes diraient comme Lacan, je parle sans aucun
espoir d’être entendu. Aussi la Côte-d’Ivoire n’échappa pas au destin
(putsch) des Etats africains colonisés.





40
Laurent Gbagbo, Côte-d’Ivoire. Pour une alternative politique, L’Harmattan,
Paris, 1983, 177 pages.
41
Bernard Contamin et Harris Memel Fotê, Le modèle ivoirien en questions. Crises,
ajustements, recompositions, Karthala/ORSTOM, Paris, 1997, 802 pages.
42
Epiphane Zoro-Bi, Juge en Côte-d’Ivoire. Désarmer la violence, Karthala, Paris,
2004, 220 pages.
43
Mamadou Koulibaly, Les servitudes du pacte colonial, CEDA/NEI, Abidjan,
2005, 223 pages.
44
Mamadou Koulibaly, Sur la Route de la Liberté, L’Harmattan, Paris, 2004, 286
pages.
45
Amadou Kourouma, Allah n’est pas obligé, Seuil, Paris, 2000, 224 pages.
46 Ahmadou Kourouma, En attendant le vote des bêtes sauvages, Seuil, Paris, 1998,
381 pages.
47 Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé, Seuil, Paris, 2000, 224 pages.
48
Ahmadou Kourouma, Quand on refuse on dit non, Seuil, Paris, 2004, 160 pages.
25
2.2. Putsch et alternance politique

Le 25 décembre 1999, la Côte-d’Ivoire après l’illusion de la
prospérité et de l’ascension sociale par l’école, perdit le dernier
support du triptyque sur lequel avait été échafaudé le modèle : la
stabilité politique. Dans ce contexte, la situation de la Côte-d’Ivoire
semble préoccupante dans la mesure où, à la dégradation de l’ordre
économique, venait s’ajouter "l’infamie politique" qui avait fait perdre
au pays, la gloire associée à sa stabilité et à la "docilité légendaire" des
Ivoiriens.
Maudit par les barons du régime de Bédié avec des "cris
49 50d’indignations vertueuses" , mais accueilli par une liesse populaire ,
51le putsch de décembre 1999 apparut comme l’acte apportant le salut
hors de la guerre civile et le châtiment au malaise créé par l’arrogance
52 53et les "dérives" du régime, et fut l’objet de compréhension .
54Aussi fut-il considéré comme un coup de main heureux , un
55 56événement politique majeur devant ouvrir une nouvelle ère .

49 Les barons du régime traitèrent l’opposition a qui ils attribuèrent la paternité du
putsch de 1999, de ne pas être des démocrates. Le président déchu appela la
population à une résistance civile contre les pratiques antidémocratiques qui
renonçaient au suffrage universel pour accéder au pouvoir.
50 Pierre Kipré, « Les discours politiques de décembre 1999 à l’élection
présidentielle d’octobre 2000 : thèmes enjeux et confrontations », in, Marc Le Pape
et Claudine Vidal, (éds), Côte-d’Ivoire. L’année terrible 1999-2000, page 81-121.
51
Kouamé N’Guessan, « Le coup-d’Etat de décembre 1999 : espoirs et
désenchantements », in Marc Le Pape et Claudine Vidal, (éds), Côte-d’Ivoire.
e
L’année terrible 1999-2000, Karthala, 2 édition, Paris, 2002, pages 51-79.
52 Arrestation des militants du RDR, bastonnade par les forces de l’ordre à la
demande et au bureau du ministre de l’intérieur, du directeur de publication d’un
journal de l’opposition. Mise aux fers de Blé Goudé, alors secrétaire général de la
FESCI; année blanche à l’université; détournement des 18 milliards de FCFA de
l’Union européenne destinés à la santé.
53
L’appel lancé par le président déchu sur les ondes de RFI pour demander aux
Ivoiriennes et Ivoiriens de défendre la démocratie ne fut pas suivi d’effet.
54
Balla Kéita, ancien ministre de l’éducation nationale, sous le régime d’Houphouët
Boigny parla de « coup d’Etat chirurgical sans effusion de sang ».
55
L’opposant Alassane Ouattara compara le putsch de 1999, à la « révolution des
œillets », allusion au putsch militaire qui balaya le régime de Salazar au Portugal le
25 avril 1974.
56 L’opposant Alassane Ouattara contraint à l’exil politique par le régime de Konan
Bédié pour falsification de documents administratifs portant sur sa nationalité
ivoirienne décida de rentrer en Côte-d’Ivoire pour prendre part aux élections
générales de 2000.
26
La transition politique conduite par la junte militaire mena au pouvoir,
non sans des péripéties, le candidat de l’opposition Laurent Gbagbo,
alors que plusieurs candidatures notamment celles des leaders du
57 58RDR et du PDCI (président renversé) furent invalidées par la Cour
suprême. Comment peut-on qualifier ce mode ? Nous avons choisi de
l’appelé mode transitoire. Pourquoi une telle désignation ?
Nous pensons qu’il s’agit là de l’expression d’un mode politique
hybride entre le mode antérieur (similitudes entre le régime militaire
et le régime civil d’Houphouët d’un point de vue autoritaire), mais en
rupture avec celui-ci tant au niveau de la répression qu’au niveau de
ses répercussions politiques futures (le parti unique a conduit au
multipartisme, le putsch conduit à l’alternance politique mais a
conduit, par ailleurs, à la rébellion armée).
2.3. Des modes transitoires

La seconde séquence est celle qui s’est ouverte et refermée dans la
décennie 90 (multipartisme en 1990, boycott actif en 1995, putsch en
1999). Elle est marquée par l’ouverture du marché politique à la
concurrence. L’expression politique demeure certes construite autour
de l’ex-parti unique, mais elle est concurrencée par les nouveaux
partis politiques de l’opposition. Ses sites d’action sont la primature
(bureau du premier ministre), les partis de l’opposition, l’armée, les
syndicats indépendants des étudiants, des travailleurs et des
fonctionnaires.
Ses sites d’analyses sont la primature, les bureaux nationaux des
syndicats indépendants, les secrétariats généraux des partis de
l’opposition, des syndicats indépendants et certains sous-officiers
59(contingents ivoiriens de la MINURCA ). Les enjeux politiques
fondamentaux étaient la démocratie, la liberté, l’insertion des jeunes et
la relance économique. Elle traduit par ailleurs une rupture
institutionnelle (putsch de 1999) qui permet certes l’émergence d’une
alternance politique, mais se fait contre les principes fondamentaux
sur lesquels semble se fonder l’Etat, c’est-à-dire un putsch (l’Etat
selon la Constitution condamne toute prise de pouvoir par la force).

57
Le leader du RDR est Alassane Ouattara, sa candidature fut invalidée par la Cour
suprême pour nationalité douteuse.
58
Le leader du PDCI est l’ancien président de la République renversé par le putsch
de 1999. Sa candidature fut invalidée pour des motifs moraux.
59
MINURCA (Mission des Nations Unies pour la République centrafricaine).
27
Les organes qui rentrent en concurrence sont issus de la conception
classique de la compétition politique (partis, société civile etc.) avec
une nuance. Dans la première séquence, c’est « la politique sous
60condition » alors que dans la seconde, c’est l’alternance politique
biaisée. Deux années après son investiture, le régime de Laurent
Gbagbo rentra en crise. Des forces de l’ordre sous la menace d’une
mesure de démobilisation aidées par certains de leurs frères d’armes
61en rupture de banc , mais réfugiés dans certains pays voisins tentèrent
de renverser le régime dit de la "refondation". Cette tentative échoua
et se mua en rébellion.
Au travers et consubstantiellement à celle-ci, émerge un champ du
politique dominé par de nouveaux acteurs disposant de nouveaux
modes d’expressions et d’actions.
3. Du politique en Côte-d’Ivoire aujourd’hui (à
partir de 2000)

Les modes d’actions politiques antérieurs étant dégagés, il convient
de tenter de comprendre en quoi ceux d’aujourd’hui peuvent être tenus
pour nouveaux et de politiques. Qu’est ce qui est nouveau dans ces
modes d’actions ? Et en quoi ces modes d’actions sont-ils politiques ?
Ces modes sont nouveaux d’abord, parce qu’ils sont le fait de
nouveaux acteurs. Ensuite, ils sont nouveaux parce qu’ils utilisent de mécanismes d’actions et d’expressions (mise en danger du
corps). Enfin, ces modes sont nouveaux parce qu’ils produisent une
situation politique nouvelle et impriment une dynamique politique en
rupture (sédition) avec celles d’antan avec un vocabulaire qui lui est
propre (rébellion, guerre, résistance, massacre etc.).


60 Sylvain Lazarus, Anthropologie du nom, Seuil, Paris, 1996, page 90.
61
Il s’agit de certains anciens soldats ivoiriens de la MINURCA (forces
d’interposition des Nations unies en Centrafrique) qui avaient renversé le régime de
Bédié en 1999. Leur relation avec le chef de la junte (le général Guéï) ayant mal
tourné, ils se sont réfugiés dans certains pays voisins, principalement au Burkina
Faso.
28
3.1. Emergence des nouveaux acteurs

Dans le microcosme politique ivoirien, une catégorie sociale,
jusque-là marginalisée, les jeunes, semble être submergée par le
pouvoir. Ces jeunes qu’on rencontre aussi bien sur les estrades des
partis politiques qu’au sein des mouvements de jeunes et dans les
rangs des combattants rebelles, combinent et occupent des "positions
de pouvoirs" grâce à la flexibilité de leurs comportements et de leurs
statuts.
A travers une recomposition des lignes d’indentification de leurs
membres, et en donnant naissance à de nouvelles communautés de
référence (patriotes/rebelles, résistants/assaillants), ces mouvements
assez classiques dans leur vocation, mais nouveaux au regard de
l’histoire de la Côte-d’Ivoire, tendent à s’affirmer et transcendent pour
ce faire, le principe lignager et hiérarchique des aînés et des acteurs
traditionnels. L’émergence de ces nouveaux acteurs peut-elle
permettre de faire les premiers pas dans la direction d’une unification
des différents espaces temps de la société ivoirienne, à travers une
nouvelle manière de faire, de sentir et d’agir qui organise le passage
au politique de cette composante sociale de la société ivoirienne, afin
d’imposer à l’ensemble de la Côte-d’Ivoire, une nouvelle
problématique légitime ?
Comment un espace politique, jusque-là disjoint, marqué par la
mainmise des aînés et des barons d’une part, et une marginalisation
des cadets de l’autre, est-il arrivé à produire un rapport de force
politique au profit des dominés et ce, au détriment des dominants ?
Tels sont les questionnements qui vont servir de fil conducteur pour
parcourir le raisonnement qui va suivre. Plusieurs questions n’en
demeurent pas moins posées, notamment, celles-ci : Comment se fait-
il qu’une société animée par l’idéal de progrès et du bonheur ne
parvient à léguer aux jeunes générations que désespérance et
violence ? Que mobilisent la pensée des jeunes et leur action face au
dilemme : préséance normative et préférences normatives ? En dépit
des apparences, la réponse à ces questions semble complexe, du fait
des enjeux. L’extraordinaire développement des médias (Internet par
exemple) et leur domestication par les jeunes ont créé une situation
particulièrement propice à la mise en scène. Par un dosage habile de la
mise en condition, les mobilisations des jeunes ont permis aux médias
de donner l’impression aux Ivoiriens d’être acteurs et auteurs de leur
propre histoire. Alors que l’implication de la Communauté
29
internationale et ses solutions contrastant avec les attentes des
populations semblaient laisser entrevoir, les prémisses du chaos. Tout
semblait se liguer pour laisser la société ivoirienne à la compulsion.
Face à cela, le chercheur semble démuni. On pense de manière
naturelle mais avec un certain bon sens, qu’il doit avoir de la
« distance » par rapport à l’objet de sa recherche, qu’il doit faire
preuve d’objectivité. Aussi, sommes-nous tenus de raisonner en
fondant notre démonstration sur une méthodologie rigoureuse. Qui
sont les nouveaux acteurs et pourquoi leurs modes politiques sont
nouveaux ?
3.2. Des modes nouveaux du politique

Les nouveaux modes sont le produit de la séquence politique qui
s’est ouverte en 2000, de l’action et de l’expression politiques qui lui
sont consubstantielles. En quoi le dispositif actuel rompt-il avec les
deux précédents ? Dans la Côte-d’Ivoire actuelle, les opérations
auxquelles la conjoncture a donné lieu sont la rébellion,
l’effervescence patriotique, la mobilisation sur fond de résistance
nationaliste contre l’ennemi intérieur et extérieur, les tentatives de
putschs. Ces opérations ont pour lieux, les forums de discussion, les
meetings et sit-in, les arcanes des partis politiques, le quartier général
de la rébellion, le poste de commandement de l’ONUCI et de la Force
Licorne. Ces lieux ont pour nom, la "rue" dans les villes sous contrôle
62de l’armée régulière, le "village", la "patrie" ; les "COM’zones" dans
les villes sous contrôle rebelles, l’ONUCI, la France.
Prenons les noms simples, « jeune » et « patrie ». La réflexion sur
ces noms simples impose que l’on se démarque de la vision
scientifique habituelle. Le nom simple « jeune » appelle
immédiatement un autre nom simple, celui de « rue ». Ces deux noms
simples sont conjoints. Ce qui veut dire qu’ils désignent la même
chose, c’est-à-dire que les jeunes sont les gens qui sont dans la rue,
qui manifestent, qui se mobilisent et contestent. Les investigations que
nous avons menées sur les différents terrains permettent d’identifier :
rue, lieu de la confrontation physique, expression de la virilité, lieu
sans loi, lieu investi par les jeunes, lieu en dehors de l’Etat.

62 Les COM’zones sont des commandements de zones sous contrôle rebelles. En
termes militaires classiques, ils pourraient être assimilés à des régiments. Mais de
régiments dans un contexte de guerre où l’armée s’arrogerait les pouvoirs Exécutifs,
Judiciaires et Législatifs.
30
Quant au nom simple « patrie », il évoque irrémédiablement celui
63de « terroir » qui en est le « doublet » . Les différentes investigations
permettent d’identifier : terroir, lieu des mânes des ancêtres (village
d’origine), lieu des autochtones, symbole d’authenticité, lieu de la
tradition, lieu de conjonction entre la vie et la mort, lieu qu’il faut
défendre au péril de sa vie. La politique aujourd’hui en Côte-d’Ivoire
traduit donc un registre du politique marqué par des acteurs et des
modes en rupture avec les modes antérieurs (jeunes, rébellion,
sédition).
La situation actuelle montre donc, une structure politique éclatée
avec des organes (mouvements rebelles, mouvements patriotiques) et
des acteurs politiques (jeunes) issus de ces organes nouveaux
concurrençant les organes traditionnels (instances de partis, instances
de l’Etat, syndicats). La diffusion de l’information est davantage
libéralisée (chaînes cryptées, Internet, radios étrangères, sociétés
d’informations privées). Les sites d’actions échappent à l’Etat
(rébellion, mouvements, milices). Les sites d’analyses politiques sont
légion (forums de discussion, secrétariat de la rébellion, partis
politiques, ONG, ONUCI) et produisent leur propre subjectivité. Les
enjeux politiques fondamentaux portent sur les droits civils
(éligibilité, électeur), les droits politiques (nationalité, citoyenneté),
les droits sociaux (égalité, respect), les droits économiques (accès aux
prébendes) et les références imaginaires (résistance, honneur,
sacrifice).
L’action politique traditionnelle est concurrencée par des structures
politiques nouvelles (mouvements de jeunes, mouvements rebelles),
utilisant un mode opératoire autre (mise en danger du corps, sédition,
armes de guerre). Les lieux de ces modes sont les forums de
discussion, les mouvements indistincts et les COM’zones.
Ces modes sont nouveaux et politiques par ailleurs, parce qu’ils
focalisent et structurent les nouveaux enjeux et les questions nouvelles
portant sur l’Etat, la citoyenneté, la nationalité, l’éligibilité, la
légitimité, la légalité ou la souveraineté. Ces lieux ont un nom. Ces
« noms sont à la fois innommables et nommables ». Les noms
innommables sont ceux de patrie (son lieu est celui de terroir, de
village, des mânes). Celui de Jeune est "rue", "mobilisation",
"révolte," " résistance". Celui de mouvement est "meeting, sit-in,
grève". Celui de rébellion est "violence", "massacre", "traitrise".

63
Sylvain Lazarus, Anthropologie du nom, Seuil, 1996, Paris, page 163.
31
Celui de France est "trahison", "incompréhension",
"néocolonialisme" celui de la "Communauté internationale" est
64"PAS" , "sacrifice", "exploitation", "partialité".
A la première séquence politique qui a pour nom propre
unique "Houphouët Boigny" s’oppose ceux de la seconde : " Gbagbo",
"Bédié", "Ouattara" et de la troisième, notamment "Blé Goudé" et
"Soro Guillaume".
4. Démarche
4.1. Cadre d’analyse

Pour répondre aux questions que suggèrent nos travaux, nous avons
65mobilisé L’anthropologie du nom de Sylvain Lazarus pour qui « la
politique est de l’ordre de la pensée » et axé l’analyse sur les
"nouveaux modes d’expression politique" des jeunes ; c’est-à-dire la
66« sédition ». Comme l’a montré Moses Finley , le champ politique,
quand bien même qu’il soit lié à l’Etat, s’en distingue à bien des
égards, puisqu’il n’est pas totalement assujetti à ses normes et
procédures. Max Weber rappelle l’antériorité de la politique sur l’Etat,
qui loin de se confondre avec elle, n’est que l’une de ses
manifestations historiques. A la suite de la Politique d’Aristote,
Georges Balandier nous apprend que les « sociétés humaines
produisent toutes, du politique et qu’elles sont toutes ouvertes aux
67 vicissitudes de l’histoire. »
68Abel Kouvouama nous demande de sortir de « l’essence du
politique » afin de lui substituer les « contingences historiques propres
à chaque société » si l’on veut comprendre la politique en Afrique. Il
s’agit pour nous de tenter de parler de "politique au style direct".
Toutefois, cette entreprise audacieuse, loin d’être une œuvre pionnière
s’inscrit dans une longue et déjà ancienne tradition scientifique.

64
Programme (ou Politique) d’Ajustement Structurel.
65
Sylvain Lazarus, Anthropologie du nom, Seuil, Paris, 1996, 249 pages.
66 Moses Finley, « Politique », in, Moses Finley, L’invention de la politique, traduit
de l’anglais par Jeannie Carlier, Flammarion, Paris, 1985, pages 85-109.
67 e Georges Balandier, Anthropologie politique, Quadrige/PUF, 4 édition, Paris,
1999, page 2.
68 Abel Kouvouama, « Penser la politique en Afrique », Politique Africaine, n°77,
mars 2000, Dossier : Philosophie et politique en Afrique, pages 5 et 6.
32
En effet, Jean François Bayart, Achille M’Bembé, Comi
69Toulabor , d’une part ont emprunté les sentiers de « la politique par
le bas » afin « d’interroger la face cachée des situations politiques, en
70les approchant plus par le haut, mais par le bas » . Ils ont ouvert pour
ce faire, déjà, les domaines de recherche portant sur « la subjectivité
politique », « l’invention du politique » et la « gouvernementalité ».
Denis Constant Martin a emprunté la piste des OPNI (Objets
politiques non identifiés), pour tenter d’appréhender « dans les
pratiques culturelles et les œuvres d’art, qu’effleurent les éléments de
représentations du pouvoir, qui une fois repérés et exploités,
faciliteront leur reconstitution et leur passage de l’implicite à
71l’explicite. »
Il s’agissait pour Denis Constant Martin de montrer le politique au
travers de représentations de « citoyens ordinaires, (…), de voir la vie
politique au jour le jour, (…) les relations de pouvoir telles qu’elles
72prennent chair à la base, près des racines de l’herbe. »
Les travaux de Jean François Bayart et de Denis Constant Martin, ont
en commun de récuser certes, l’exclusivité de la production politique
défendue par l’analyse scientifique libérale, notamment l’approche
minimaliste du « domaine du politique » défendue par Malinowski,
Radcliffe- Brown, Redfield, parce que celle-ci selon Georges
Balandier, tire son assise théorique de « la trinité des précurseurs
73associant Hobbes, Rousseau et Hegel. »
Mais leurs approches respectives, se fondent sur des
représentations. Or qu’est ce que c’est, que les représentations ? Denis
Constant Martin nous dit qu’elles sont « un mode spécifique de
connaissance du réel, grâce auquel la façon dont les individus pensent
qu’est organisée la réalité sociale leur permet d’interpréter leur

69 Jean François Bayart, Achille M’Bembé, Comi Toulabor, (dir.), La politique par
e
le bas en Afrique noire, Karthala, 2 édition, Paris, 2008, 217 pages.
70 Jean François Bayart, « Introduction », in, Jean François Bayart, Achille
M’Bembé, Comi Toulabor, (dir.), La politique par le bas en Afrique noire, Karthala,
Paris, 2008, page 19.
71
Denis Constant Martin, (dir.), Sur la piste des OPNI (Objets politiques non
identifiés), Karthala, Paris, 2002, page 40.
72
Ibidem, page 11.
73 e Georges Balandier, « Préface de la 2 édition », in, Georges Balandier,
e
Anthropologie politique, Quadrige/PUF, Paris, 4 édition, 1999, page VII.
33
environnement, d’y qualifier la place qu’ils occupent, donc de décider
74ou non, d’y agir et de définir des stratégies d’interventions. »
Pour notre part, il convient au travers des nouveaux modes
d’expression politique, de comprendre l’émergence des nouveaux
"espaces-sites" de mobilisation, d’expressions des conflits, de leurs
médiations à travers des mots comme supports du vécu et des
mécanismes d’actions des gens que sont la mise en danger du corps et
le recours aux armes de guerre. Ils couvrent donc les domaines de
recherche tels que la subjectivité politique et les pratiques
symboliques ; mais aussi, la médiation politique (négociations,
compromis, partage du pouvoir), la pensée saisie et comprise à partir
des mots qui la portent, des armes qui permettent de l’exprimer et des
symboles qui permettent de la penser en intériorité. Comme le disait
75Paul Ricœur, « Le symbole donne à penser » , il faut, alors que « …
tout est déjà dit en énigme, (…), toujours tout commencer,
recommencer dans la dimension du penser ». En d’autres termes, la
problématique des nouveaux modes d’expression politique, conduit à
un bricolage, une hybridation entre la pensée singulière des gens, leurs
sites d’analyses, d’actions, et les enjeux politiques fondamentaux
sous-jacents.
Rendre compte du politique par ses nouveaux modes d’expressions,
c’est mettre en lumière non seulement au sens de Michel de
76Certeau , des « manières de faire », c’est-à-dire, « repérer les types
d’opérations auxquels des conjonctures historiques donnent lieu »,
mais plus encore, les manières de penser le politique, son action et son
influence sur les actes politiques ; c’est-à-dire, les mesures politiques,
juridiques, économiques ou sociales. Quels sont ces types d’opérations
dans la Côte-d’Ivoire d’aujourd’hui ? Quels sont les lieux de leur
mode ? Quels sont les noms de ces lieux ? Il s’agira de tenter de
comprendre les « manières de faire », « de penser » le « mal-vivre »
des jeunes et leurs actions sur "l’ordre politique".
La mobilisation des jeunes étant saisie sous le prisme de la
manipulation politique de la frange sociale la plus vulnérable, nos
travaux la présente comme un mode d’expression politique. Mais,
qu’est ce que cela signifie dans les relations politiques aux

74
Denis Constant Martin, Sur la piste des OPNI (Objets politiques non identifiés),
Karthala, Paris, 2002, page 39.
75
Paul Ricœur, Le symbole donne à penser. Esprit, Juillet/Août 1959, page 61.
76 Michel de Certeau, L’invention du quotidien 1. Arts de faire, Paris, Gallimard,
1990, page 60-70.
34

QWmobilisations (mouvements), la catégorie sociale jeune ? Sur quels
référents sont construits leurs discours ? Quels sont les ressorts
idéologiques, imaginaires et pratiques de leurs actions politiques ?
4.2. Hypothèses de recherches

Notre première hypothèse porte sur le fait que l’émergence des
jeunes est liée à leur volonté d’influer sur les choix et décisions
politiques. Grâce à la sédition, ils sont parvenus à désacraliser l’Etat et
à lui substituer un nouveau référentiel (la patrie) qui permet de définir
les problématiques légitimes qui engagent leur vie et leur avenir.
Pour comprendre ce nouveau discours, nous posons ensuite
l’hypothèse qu’actions politiques et violence sont liées. Cette
coïncidence entre déploiement de l’action politique et violence se
77traduit par un chevauchement entre un processus de « brutalisation »
de la "sphère" sociopolitique et l’expression de l’action politique
mettant en exergue « le caractère séditieux du rapport populaire au
78politique » au sens de Moses Finley . Or, l’organisation politique en
imposant, à travers la mise en condition et la mise en normes de la
culture et son mode de légitimation publique, produit un système de
significations. Les jeunes s’en sont appropriés comme outil, l’ont
bricolé eux-mêmes, se sont produits eux-mêmes comme sujet en vue
de transformer les mécanismes de la politique existante. La première
manifestation de l’outil fut la question de l’identité nationale
construite autour de "l’ivoirité". Celle-ci s’est accompagnée de
l’élaboration d’une réaction d’hostilité de certaines couches sociales
(principalement les Gens du Nord) et de certains acteurs politiques
classiques (partis de l’opposition), d’une solidarité et de l’émergence
d’une sous-culture de la défiance dues au contexte de ségrégation, de
disqualification et d’exclusion qui prévalait. Une succession de
défiances dont le lexique s’articule autour de la tentative de
changement de régime : putsch et rébellion. Puis comme la politique a
son substrat social, au sein de l’individualité elle-même et son rapport
à la loi, une contre-mobilisation, rebelle à la rébellion originaire, qui

77
Georges L. Mosse, De la Grande guerre au totalitarisme. La brutalisation des
sociétés européennes, traduction d’Edith Magyar, Hachette, Paris, 1999, 291 pages.
78
Moses Finley, « Le savant et le populaire », entretien avec Claude Grignon,
erPolitix, n°15, 1 trimestre 1991, cité par Alain Bertho, La crise de la politique. Du
désarroi militant à la politique de la ville, L’Harmattan, Paris, 1996, pages 19-20.
35
promeut la défense des institutions dites républicaines s’est-elle
constituée, elle-même créatrice de violence.
Enfin nous posons l’hypothèse que le chaos politique permet aux
jeunes d’articuler l’expérience sociopolitique de la crise et un nouveau
rapport au monde. C’est que les événements nationaux (multipartisme,
putsch, rébellion) et internationaux (chute du mur de Berlin, vent de la
démocratie) de ces deux dernières décennies ont particulièrement
79marqué toute une génération, celle dite de la "liberté" . A celle-ci, la
"crise", la "guerre" ou le "conflit" a offert l’opportunité d’être acteur et
auteur de son avenir collectif. Celle qui a été confrontée à l’émergence
de ces événements, à ses risques et à sa gestion par les acteurs
internationaux, à travers la mise en danger du corps, a inventé un
vocabulaire nouveau ; celui de la résistance. Mais résistance contre
qui ? Résistance contre quoi ? Les réponses aux questions posées
seront mises en exergue dans les différentes parties de ces travaux.
4.3. Plan de rédaction

Notre plan en quatre parties découle de notre approche
méthodologique et de nos hypothèses. Dans la première partie
(problématique et enquête) sera dégagé l’espace de problématisation
et présentée l’enquête. Celle-ci a donc pour but de construire l’objet
de recherche et de présenter le mode de collecte des données. Dans la
seconde partie (jeunes et politique), nous tenterons à partir des mots
repérés, de comprendre ce qui dans la politique est pensé. Les mots
qui dans la pensée des gens expriment ce sur quoi porte le politique.
Dans la troisième partie (politique et violence), seront présentés (ce
qui est en train de se produire), les mécanismes de déploiement de la
politique par les nouveaux modes. Enfin dans la quatrième partie
(rapport au monde), nous tenterons de comprendre, les attentes des
jeunes à travers la projection de leur vécu et leur anticipation
collective sur le monde au travers de leurs confrontations avec les
acteurs internationaux (ONUCI, Licorne).


79 Les jeunes nés au début des années 90 sont aujourd’hui majeurs et donc des
électeurs potentiels. Ce sont des gens qui ne connaissent de régimes que ceux issus
du multipartisme. Cette générations est celle dite de la liberté parce qu’elle est née
dans la mouvance de l’ouverture de l’espace politique au multipartisme qui est perçu
dans l’imaginaire comme une séquence politique marquée par la liberté
d’association, d’expression et la possibilité de contestation.
36













PREMIERE PARTIE
PROBLEMATIQUE ET ENQUÊTE


Carte administrative des régions ivoiriennes (Carte n°2)

MALI
BURKINA-FASO
Korhogo
GUINEE
Bouaké
Man
LIBERIA
Abidjan
San Pedro
Chef-lieu de région
Limite de régions
Capitale politique Ville portuaire
Quartier général de la rébellion
Capitale économique
Introduction

Nous nous sommes proposé de réfléchir sur la pensée des gens au
travers de la crise. En optant pour une logique de l’expérience, nous
80avons fait le pari de nous intéresser aux "gens d’en bas" .
L’environnement que nous avons privilégié est celui du lieu de
l’action et relation lui-même : la rue. Il s’agit d’une matrice urbaine
d’expression de conflit, d’un lieu de socialisation, avec ses codes, son
langage et sa logique. Comme l’a souligné John Dewey,
« l’environnement dans lequel les êtres humains vivent, agissent et
enquêtent n’est pas simplement physique. Il est aussi culturel ». Aussi
poursuit-il, « les problèmes qui provoquent l’enquête ont pour origine
les relations dans lesquelles les êtres humains se trouvent engagés, et
les organes de ces relations ne sont pas seulement l’œil et l’oreille,
mais les significations qui se sont développées au cours de leur
81vie… » . En abordant les problèmes que soulève l’émergence des
nouveaux acteurs dans la sphère politique au travers de la crise sous ce
rapport, nous avons pu comprendre ce que les gens pensent de leur
situation, de la situation de leur pays et de celle des acteurs
internationaux en tentant de comprendre les mots qu’ils utilisent pour
l’exprimer et le sens qu’ils leur donnent. Si nous prenons le mot
« manger » par exemple, il est synonyme en tant que signification
véhiculée par la langue française, de prendre un repas. Il en va
autrement en "ivoirien". Il convient dans l’environnement culturel
singulier qu’est la Côte-d’Ivoire, de faire une distinction entre ce qu’il
désigne ; c’est-à-dire, le signe artificiel ici le signe intellectuel et le
signe culturel, c’est-à-dire au travers de l’accord dans l’action
commune en Côte-d’Ivoire. Dans le registre culturel local, le mot
« manger », signifie avoir accès aux prébendes. Le mot « manger »
ainsi a une construction sociale du politique qui traduit l’idée selon
laquelle, les gens qui sont au pouvoir ou qui disposent d’une parcelle
de pouvoir dans l’administration publique se servent de cette position
dominante, pour s’enrichir de manière illicite et faire bénéficier à leurs

80
Nous utilisons le terme gens d’en bas ou gens anonymes par opposition aux gens
d’en haut, c’est-à-dire les gens qui ont un pouvoir quelconque (financier, politique
ou autre). Les gens d’en bas sont les gens ordinaires, c’est-à-dire ceux qui font partie
du petit peuple ; les couches populaires.
81
John Dewey, « La matrice existentielle de l’enquête : le culturel », in, John
Dewey, La logique. La théorie de l’enquête, traduit de l’anglais par Gérard
Deledalle, PUF, Paris, 1967, page 101.
39
proches, les effets du népotisme ethnique. Il convient donc de
comprendre le langage des gens interrogés non du point de vue du
concept tel qu’il est formalisé par le vocabulaire officiel mais du point
de vue des codes et signes inventés par les gens et utilisés par eux. Il a
fallu se rendre attentif au sens que les gens donnaient à certains mots
français en "ivoirien", en "Nouchi" ou en "argots". Cette partie de nos
travaux se résume à deux chapitres. Il y a d’une part, l’espace de
problématisation qui se propose de réfléchir sur la construction de
l’objet de recherche et de l’autre l’enquête qui présente les terrains, le
mode de collecte de données et les résultats de nos investigations.
40
CHAPITRE 1 : Espace de problématisation

Introduction

L’objet essentiel de ces travaux est une réflexion construite autour
d’une recherche de terrain, conduite en Côte-d’Ivoire, sur la
subjectivité des jeunes ivoiriens dans la Côte-d’Ivoire contemporaine.
L’une des singularités de cette réflexion réside dans le fait que cette
catégorie sociale ; les "cadets sociaux", "marginalisée", "dominée", se
retrouve par le biais d’une crise politique, militaire et sociale, au
devant de la scène politique. Plus qu’une transformation de "l’arène
politique", l’émergence des jeunes constitue pour cette catégorie
sociale, une expérience à la fois construite et subie. Ces jeunes
arrivent à maturité, riches d’une expérience que leurs "aînés", compte
tenu de la prospérité économique d’antan, n’ont pu avoir. Au sein de
cette rencontre entre Ivoiriens, c’est la rencontre avec le "même
autre", mais surtout la rencontre entre l’expérience de la dualité d’un
même système politique avec ses succès et ses échecs, ses phases de
prospérité et de faillite, son dispositif de conditionnement
psychologique du corps social entre docilité et indocilité.
Comment dans ce nouvel espace de logiques contradictoires, les
jeunes construisent-ils leur altérité ? Comment articulent-ils ordre et
désordre dans ce nouveau contexte, en interférences avec leur
quotidien, leur vécu ? Si la question de la subjectivité est centrale pour
le terrain étudié, c’est qu’elle permet de comprendre les manières de
"sentir", "d’agir" et de "faire" des jeunes. Comment leurs "mal-dire"
et "mal-vivre" s’articulent-ils pour traduire "leur agir" ? Mais cet agir
est-il bien ou mal ? Tout dépend de ce que chacun comprend par les
mots « mal » ou « bien ».
La notion de subjectivité usitée dans ces travaux est à saisir au
double sens de démarche et de lucarne. Il s’agit de faire émerger ce
qui appartient en propre aux gens que nous interrogeons. A travers la
présentation, l’analyse et la prescription des pensées singulières, il
s’agit pour nous de tenter de faire émerger la démarche intellectuelle
qui les produit et de les examiner plus à fond. En mettant en lumière
les cheminements intellectuels des gens, nous voulons traduire la
dialectique intériorité/extériorité du monde qui les entoure, c’est-à-
dire le monde dans lequel ils vivent (leur environnement) tel qu’ils le
41
voient, le comprennent et exhiber les mécanismes de frémissement, de
construction et de maturation de notre objet d’étude à travers leur
pensée et leurs actions. C’est que parti d’un travail originaire sur les
« représentations » lexicales et comportementales des gens, nous
sommes passés à une réflexion plus restreinte et plus efficace sur la
subjectivité des jeunes. Sans contester la scientificité de la démarche
des sciences sociales traditionnelles dans la production de la
connaissance, nous nous sommes engagés à montrer à la suite de
Sylvain Lazarus, qu’elle n’était pas la seule. Il s’agissait donc de
montrer qu’il y avait dans ce qui se jouait-là en Côte-d’Ivoire, une
rationalité, une forme d’intelligibilité à saisir et à comprendre en
prenant pour point de départ la pensée des gens. Nous nous sommes
engagés à partir du questionnement de la subjectivité des jeunes dans
la Côte-d’Ivoire actuelle dans une réflexion sur la construction d’un
autre régime de production de la connaissance dans une démarche en
intériorité. En un demi-siècle d’indépendance, la Côte-d’Ivoire a
connu une longue période de stabilité politique (1960-1990) et deux
périodes successives de troubles et de conflits (1990-2000) et de
guerre larvée puis ouverte (depuis 2000…).
De cette chronologie politique, les jeunes ont semblé occuper des
places diamétralement opposées dans l’imaginaire politique. De
82"prunelle des yeux de la nation" , ils en sont devenus,
"l’épouvantail", puis le "cauchemar". Il en va ainsi de l’action
politique menée pendant ce demi-siècle. La singularité de la situation
sociopolitique de la Côte-d’Ivoire ne réside pas dans sa dualité ethno
religieuse, son caractère multiethnique mais est à appréhender dans
l’histoire des structures des pouvoirs, dans les mécanismes
clientélistes de redistribution des prébendes au profit de la population
la plus "polémologène" (les jeunes) au détriment de celle qui était
créatrice de richesse (les paysans). Ce choix politique a créé une
césure sociale et culturelle entre citadins et ruraux, intellectuels et
analphabètes, fonctionnaires et paysans, avec une nette dévalorisation
des uns (paysans, ruraux et analphabètes) et un capital social
important pour les autres (fonctionnaires, citadins, intellectuels) et
structuré leurs représentations dans le champ social. C’est à la fin de
ce contexte sociopolitique extrêmement rigide qu’arrivent les jeunes
actuels.

82 Cette expression a été usitée par Salif N’diaye, alors ministre de l’enseignement
supérieur et de la recherche.
42
La rencontre de ces jeunes, diplômés pour la plupart, mais
généralement sans perspectives (chômage, petits boulots) ;
83 84cette « nation d’étrangers » avec "l’ancienne société ivoirienne" ,
prospère s’accompagne pour eux d’une expérience douloureuse de
85leur condition de "rebut social", façon "Zouglou" . Quelle est la
pertinence de notre volonté de comprendre la situation politique de la
Côte-d’Ivoire au travers des jeunes ?
1. De la pertinence de l’entrée par les jeunes

L’une des premières questions à laquelle nous avons eu à répondre,
sur la base de l’élaboration de notre projet de recherche, a été l’intérêt
d’entreprendre des recherches sur l’objet jeunes, quand on sait qu’il
est évanescent. Prétendre réfléchir sur celui-ci n’est-ce pas postuler
implicitement que les gens qui s’y identifient sont homogènes ? Les
premières enquêtes de terrain menées au début de nos travaux ont mis
en lumière chez les personnes interrogées, une donnée subjective qui
est construite par chaque personne, faisant appel à des considérations
singulières (état d’esprit), civiles (célibat) ou matérielles (autonomie
vis-à-vis de la famille).
Nous avons opté pour un objet de recherche qui investit un champ
qui est instable, non fini. Par sa nature indéterminée, l’objet d’étude
est appréhendé, construit et compris en terme dynamique qui nous a
imposé une articulation entre regard réflexif et "objet en construction".
Si nous parlons de construction de données ou d’intellectualité, c’est
parce que non seulement celles-ci sont singulières et éparpillées, mais
aussi qu’il fallut, les repérer, les classer, choisir certaines et éliminer
d’autres en tenant compte de la configuration, des orientations et
réorientations de nos travaux. Les travaux sur la Côte-d’Ivoire de ces
dernières décennies, s’enracinent dans une construction théorique qui

83 Jean et John Comaroff, « Réflexion sur la jeunesse, du passé à la postcolonie »,
Politique Africaine, n°80 décembre 2000, page 94.
84 Nous désignons par ancienne société ivoirienne, l’ensemble des personnes qui
sont arrivées à maturité scolaires et munies de leurs diplômes ayant eu accès sans
difficultés particulières au marché du travail lors de la période de prospérité de la
Côte-d’Ivoire. Elle couvre une période d’environ vingt ans (1960-1980).
85 Zouglou traduit littéralement du Baoulé (groupe ethnique du centre de la Côte-
d’Ivoire), signifie, ordures, poubelles, déchets.
43
86met en questions Le modèle ivoirien . Ils portent sur la fracture ethno-
87religieuse et les stigmates de la crise , les « constructions
88 89identitaires » , les « transformations des sociétés paysannes » , les
90 91mutations des « rapports de pouvoir » , la coopération militaire ,
92 93« les coulisses du conflit » , l’école . Ils correspondent par ailleurs
de façon générale aux questionnements essentiels pour l’ensemble des
94Etats contemporains d’Afrique subsaharienne sur la crise de l’Etat,
les aménagements politiques internes et leurs conséquences sur l’ordre
politique, la légitimité politique, la démocratie et la citoyenneté. Mais
95aussi, plaident « Pour une autre politique de la France en Afrique »
96et révèlent la résistance de la Françafrique . Ces nombreuses entrées
éclairent sur les évolutions et les débats, les difficultés politiques,
économiques et sociales de la Côte-d’Ivoire depuis ces vingt dernières
années dans une approche explicative. Des données statistiques ont

86
Bernard Contamin et Harris Memel Fotê, (dir.), Le modèle ivoirien en questions.
Crises, ajustements, recompositions, Karthala, Paris, 1997, 802 pages.
87
Philippe Hugon, « La Côte-d’Ivoire : plusieurs lectures pour une crise annoncée »,
Afrique contemporaine, n° 206- Eté 2003, pages 105-126.
88
Jean Pierre Dozon, « L’étranger et l’allochtone en Côte-d’Ivoire », in, Bernard
Contamin et Memel Fotê, (dir.), Le modèle ivoirien en questions. Crises,
ajustements, recompositions, Karthala, Paris, 1997, pages779-798.
89 Voir sur ce thème les travaux de Jean Pierre Chauveau, Francis Akindès, Claire de
Fina, Jonas Ibo et Eric Léonard, « Transformations des sociétés paysannes », in,
Bernard Contamin et Harris Memel Fotê, (dir.), Le modèle ivoirien en questions.
Crises, ajustements, recompositions, Karthala, Paris, 1997, pages 293-416.
90 Jacques Baulin, La succession d’Houphouët-Boigny, Karthala, Paris, 2000, 180
pages.
91 R. Luckhman, « Le militarisme français en Afrique », Politique Africaine, n°5
mars 1982, pages 95-110.
92 Guy Labertit, Adieu Abidjan sur Seine ! Les coulisses du conflit ivoirien, Editions
Autres temps, 2008, 305 pages.
93 Laurence Proteau, « Dévoilement de l’illusion d’une promotion sociale pour tous
par l’école », in, Bernard Contamin et Memel Fotê, (dir.), Le modèle ivoirien en
questions. Crises, ajustements, recompositions, Karthala, Paris, 1997, pages 635-
653.
94 Emmanuel Terray, (dir.), L’Etat contemporain en Afrique, L’Harmattan, Paris,
1987, 418 pages.
95 Interpellations et engagements de campagne électorale, « Pour une autre politique
de la France en Afrique », Politique africaine, n°105- mars 2007, pages 140-152.
96 Vincent Hugeux, « La Françafrique fait de la résistance », Politique africaine, n°
105, mars 2007, pages126-139.
44
pu être recueillies et analysées en vue d’indexer « les moules
97médiatiques de la crise. »
Des hypothèses ont été émises notamment, celles de la « montée
98des tensions » ; de la « lutte pour le pouvoir »,
99de « l’instrumentalisation des clivages ethnolinguistiques » ou celle
100de la « privatisation des Etats. »
101Certaines ont été testées sans que les auteurs ne parviennent à
102s’accorder . Les analyses, les arguments ou les résultats se
103contredisant les uns, les autres . Les matériaux empiriques réunis et
104testés, la démarche analytique adoptée ont certes permis de
formuler des critiques sur le processus sociopolitique en Côte-
105d’Ivoire : de comprendre les jeux et enjeux de la société actuelle . Or
ces travaux, dans une approche scientiste ont fait le pari de la mise à
106distance de l’objet. Comme le rappelait Denis Constant Martin avec
un brin d’humour, « le grand spectacle du politique se joue désormais
à la télévision (…). Journalistes ou spécialistes invités toujours sur
l’arrière-plan de ce qui forme l’officiel du politique : les Etats, les
gouvernements, les institutions, les forces politiques et sociales, les
conjonctures économiques, les actions et rivalités des personnes (…)
politiques » débattent et expliquent le politique. Aussi, semble-t-il

97
Thomas J. Bassett, « "Nord musulman et Sud chrétien" : les moules médiatiques
de la crise ivoirienne », Afrique contemporaine, n°206, Eté 2003, pages 13-27.
98
Richard Banégas et Losch Bruno, « La Côte-d’Ivoire au bord de l’implosion »,
Politique africaine, novembre 2002, voir également Coulibaly, « Les sept péchés
capitaux de la Côte-d’Ivoire », Géopolitique africaine, n° 9, paris, 2003, pages 71-
82.
99
Philippe Hugon, « Les facteurs de conflictualité ivoiriens au regard des conflits
internationaux », in, Philippe Hugon, « La Côte-d’Ivoire : plusieurs lectures pour
une crise annoncée », Afrique contemporaine, n° 206, pages 110-121.
100 Béatrice Hibou, (dir.), La privatisation des Etats, Karthala, Paris, 1998, 398
pages.
101 Thomas Bassett, « Nord musulman et Sud chrétien : les moules médiatiques de la
crise ivoirienne », Afrique contemporaine, n° 206-Eté 2003, pages 13-16.
102 François Roubaud, « La crise vue d’en bas à Abidjan : ethnicité, gouvernance et
démocratie », Afrique contemporaine, n° 206-Eté 2003, pages 57-84.
103 François Roubaud, « La crise vue d’en bas à Abidjan : ethnicité, gouvernance et
démocratie », Afrique contemporaine, n° 206-Eté 2003, page 57.
104 Philippe Hugon, « La Côte-d’Ivoire : plusieurs lectures pour une crise
annoncée », Afrique contemporaine, n° 206- Eté 2003, pages 105-107.
105 Christian Bouquet, Géopolitique de la Côte-d’Ivoire, Armand Colin, Paris, 2005,
314 pages.
106 Denis Constant Martin, (dir.), Sur la piste des OPNI (Objets politiques non
identifiés), Karthala, Paris, 2000, page 11.
45
qu’ils n’aient pas pu voir ou tenter de comprendre l’effervescence des
nouveaux modes d’actions politiques au sens de l’émergence de acteurs politiques disposant de nouveaux espaces de
mobilisation (forums) ; d’actions politiques (mouvements de jeunes,
rébellion). Au sens de la contestation de la forme étatique de la
politique (pouvoir, rituel, personnel, champ politique) par la forme
politique de la société (sédition, révolte populaire ou armée) en Côte-
d’Ivoire. C’est que la politique par la sédition, à la surprise générale,
mais sans que cela fut l’objet d’un hasard a investi l’espace public,
naguère réservé à une certaine élite : « les professionnels de la
107politique. »
Face à la « décomposition » de l’Etat, voire à sa
108« privatisation » , les jeunes s’insurgèrent, certains pour en contester
les derniers avatars (mouvements rebelles), d’autres pour les défendre
(mouvements des patriotes). Les jeunes dans ce sens font de la
109politique au sens de Weber , car ils cherchent à « influencer la
répartition du pouvoir », mais en se mettant en dehors des organes des
partis politiques. Au vu de ce qui a été fait, nous allons « tenter de
comprendre ce qui se dessine sous notre regard que nul paysage
110médiatique ou intellectuel n’a tenté de voir et de comprendre » .
Pour le percevoir, Alain Bertho disait qu’il fallait « accepter de
regarder le réel sans a priori conceptuel et catégoriel, sans
précipitation explicative, avec simplement la conviction que ce que
nos contemporains nous donnent à voir ici, nous n’en savons rien ou
du moins pas grand-chose et qu’il ne tient qu’à nous d’essayer de
111comprendre. »
L’espace de problématisation subséquente, s’est imposé. Il nous a
interpelés du fait notamment de l’organisation de la pensée des gens et
de la complexité à les articuler sans les dénaturer, sans dénaturer leur
singularité afin de produire du sens. Faire preuve d’humilité pour dire
que ce qui se passe en Côte-d’Ivoire, nous ne le savions pas. Ce qui
suivant Socrate était le propre de toute pensée sagace. A partir de ce

107 Max Weber : Le savant et le politique, trad. Catherine Colliot-Thélène, La
Découverte, Paris, 2003, pages 128.
108 Béatrice Hibou, (dir.), La privatisation des Etats, Karthala, Paris, 1998, 398
pages.
109 Max Weber, Le savant et le politique, trad. Catherine Colliot-Thélène, La
Découverte, Paris, 2003, page 128.
110 Alain Bertho, Le temps des émeutes, Paris, Bayart, 2009, page 9.
111
Alaino, s des émeutes, Bayard, 2009, page 9.
46
postulat, nous avons cherché à comprendre ce qui se passait-là. C’est
que les mobilisations des jeunes bien qu’elles fussent récentes, se sont
rapidement transformées en mouvements d’insurrection et de rébellion
en une autre insurrection contre la rébellion, c’est-à-dire au sens de
112Michel Verret , « en politique d’action, politique en actes ».
Certains pourraient arguer que la réflexion de Michel Verret aussi
ebien d’un point de vue historiciste (19 siècle) que social (elle
concernait les ouvriers) ne serait pas appropriée dans le cas de la Côte-
d’Ivoire. Nous pensons que leurs remarques seraient pertinentes au
niveau historique mais pas au niveau social. Puisque de fortes
similitudes sociales, politiques et imaginaires demeurent. C’est que si
eles ouvriers français du 19 siècle étaient exclus du vote par le cens et
113l’infériorité juridique supposée, la « contre-nation » symbolisée par
les jeunes ivoiriens, disposant certes d’attributs juridiques, étaient
exclus de fait de la représentation politique, son vote était acheté à vil
prix et ses préoccupations matérielles et sociales différées à chaque
législature.
Par ailleurs, l’hétérogénéité des locuteurs, (étudiants,
fonctionnaires, salariés, chômeurs) était de nature à constituer un gap
dans le traitement de la pensée. Fallait-il aménager les expressions des
locuteurs (exemple utilisation de l’argot ivoirien, d’ellipses) ou être
plus près du langage scientifique mais en dénaturant la pensée des
gens ? Le niveau de langue du locuteur n’était pas de nature à trahir
son appartenance sociale et à donner du crédit aux défenseurs de la
thèse de la manipulation ? Nous ne nous sommes pas intéressés à la
pensée du point de vue de la rationalité de la science, mais de celui de
la rationalité du locuteur. Prenons l’exemple portant sur le mot
« France ». A la question, pour toi, c’est quoi la France ? Un jeune
nous a répondu : « c’est la patrie des droit de l’Homme. Celle qu’on
aime ». Cette pensée implicitement laisse entrevoir la réflexion selon
laquelle, il y aurait une France qui ne serait pas aimée. Aussi avons-
nous posée la question suivante : Tu me dis que la France c’est la
patrie des droits de l’Homme, celle que vous aimez, qu’est ce que cela
veut dire d’après toi ? A cette relance, il nous explique comment le
mot « France » est en disjonction. Une disjonction qui est le fait de la
confrontation entre le réel et l’idéel. Ainsi, d’une question sur la

112
Michel Verret, La culture ouvrière, Saint Sébastien, ALC, 1998, page 225.
113 Jean et John Comaroff, « Réflexion sur la jeunesse, du passé à la postcolonie »,
Politique africaine, n°80 décembre 2000, page 94.
47
France, nous sommes parvenu à comprendre au travers de cette pensée
singulière la différence qu’il y a entre le vécu (réel) et l’idéel en
utilisant par ricochet les mots de la personne interrogée.
En mettant en perspective l’idéel et le réel, la pensée de cette
personne permet de comprendre que la France telle qu’elle la pense au
travers de la culture (cursus scolaire) est différente de celle qu’elle vit
(réelle), c’est-à-dire, ce qu’elle appelle la Françafrique. Comprendre la
pensée des gens impose que l’on arrive à décrypter ce langage de la
rue qui est spécifique aux centres urbains ivoiriens. Dans le
vocabulaire propre aux centres urbains ivoiriens, les gens utilisent les
mots, "Kôrô", "Gbagban" ou "Djâ" pour parler de leurs aînés (chef ou
patron), de violence ou de bagarre (Gbagban) ou de meurtre (Djâ)
dans le langage Nouchi. Ils s’expriment par ailleurs à travers l’argot
ivoirien : "vieux-père", "bon-petit", "braiser" pour désigner leurs
protecteur (vieux-père), leur homme de confiance (bon-petit) ou
réifier (braiser) c’est-à-dire le supplice des pneus enflammés. Il a fallu
rester proche du vocabulaire des gens et le décrypter. Nous sommes
donc partis du postulat : « les gens pensent ; la pensée est rapport du
réel ».
Postuler que les gens pensent, c’est affirmer que les gens que nous
allons interroger sont titulaires de la raison au sens cartésien. C’est
que leurs actions ne sont pas spontanées, mais réfléchies. Par ce
dispositif méthodologique, nous avons évacué les incertitudes des
tenants de la thèse de la manipulation. La pensée est rapport du réel,
porte sur ce sur quoi, les gens qui pensent vont être amenés à penser.
Il s’agit de mander la pensée des gens à partir de notre sujet de
recherche et de demander aux gens de penser l’objet par leur pensée.
Que leur avons-nous demandé de penser ? Nous leur avons demandé
de se penser eux-mêmes, de mettre leur pensée singulière en
perspective avec le contemporain. Le terme contemporain contenu
dans ces travaux mérite qu’on s’y arrête.
114Selon le Petit Robert , le contemporain désigne, qui est du même
temps que…. Mais aussi, qui est de notre temps. Selon le Grand
115Larousse universel , le mot contemporain désigne, qui est du même
temps que quelqu’un ou quelque chose d’autre. Qui vit à la même
époque que quelqu’un d’autre, ou que certains événements se

114 Le nouveau Petit Robert de la langue française 2009, Le Robert, nouvelle édition
millésime, 2009, Paris.
115 Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse, volume 4, Larousse-Bordas,
1997, Paris.
48

Vproduisent. Qui vit à la même époque que soi, qui appartient à
l’époque présente, au temps présent. Toutes ces définitions ont en
commun de ramener le contemporain au présent, à ce qui est moderne.
Selon Danilo Martuccelli, « l’interrogation sur le temps actuel et la
société contemporaine est le plus petit commun dénominateur de la
modernité ».
116Dans sa Sociologies de la modernité , Martuccelli rend compte de
l’expérience de l’homme moderne à travers, « trois grands axes des
désajustements » en mettant en exergue les auteurs les plus
117représentatifs, notamment ceux de la « différenciation sociale »
(Durkheim, Parsons, Bourdieu, Luhmann, ceux de la
118« rationalisation » (Weber, Elias, Marcuse, Foucault, Habermas) et
119ceux de la « condition de l’homme moderne » (Simmel, Goffman,
Touraine, Giddens et l’école de Chicago). Du contemporain, Alain
120Bertho nous dit que, c’est Le temps des émeutes . Il part de données
empiriques pour expliquer un phénomène mondial, multiforme
combinant nouveaux mouvements sociaux, notamment les
mouvements globaux altermondialistes (Attac par exemple),
écologistes (Greenpeace) ou locaux (grèves, guerres, émeutes
urbaines), qui ont la particularité de ne pas être inscrits sur l’agenda
des Etats. Pour Giorgio Agamben, le contemporain est l’attitude,
l’engagement de l’artiste ou de l’intellectuel qui met son travail ou
son art au service de la société et de son temps, en interrogeant leur
travers. Il est « celui qui fixe le regard sur son temps pour en
percevoir non les lumières, mais l’obscurité ». Il est celui qui perçoit
« (…) l’obscurité de son temps comme une affaire qui le regarde et
121n’a de cesse de l’interpeller… » . Toutes ces entrées montrent que le
contemporain n’est pas un concept d’analyse mais qu’il existe des
traits de la contemporanéité dont la logique et l’idéologie ont pour
morale canonique le changement.

116
Danilo Martuccelli, Sociologies de la modernité, Gallimard, 1999, Paris, 709
pages.
117
Danilo Martuccelli, Sociologies de la modernité, Gallimard, 1999, Paris, pages
29-186.
118
Ibidem, pages 187-368.
119, pages 369-538.
120
Alain Bertho, Le temps des émeutes, Paris, 2009, Bayard, 271 pages.
121 Giorgio Agamben, Qu’est ce que le contemporain ? , traduit par Maxime
Rovere, Paris, 2008, Rivages Poche/Petite Bibliothèque, pages 19-24.
49
Pour notre part, le contemporain est à envisager au sens "d’actuel",
"d’aujourd’hui", mais un aujourd’hui articulé avec le passé (vécu) et
projeté vers des possibles (avenir) en termes de prescriptions. Mais
que faut-il comprendre à travers les termes actuels, aujourd’hui ?
A travers ces termes il faut comprendre l’articulation de trois temps
(Passé-Présent-Futur). Le contemporain est l’expérience fondatrice
des gens. Il est à comprendre comme l’expression de la conscience
instable d’un monde qui s’effondre alors que l’ordre de l’avenir est
122encore confus . L’épreuve du présent, c’est-à-dire au temps "t", où la
demande a été formulée aux gens de penser, ils l’articulent avec leur
conscience de l’expérience (vécu) et se projettent vers le futur en
mettant en exergue leurs attentes sous formes prescriptives. Prenons
l’exemple du mot « France ». Les investigations que nous avons
menées sur les différents terrains de recherche permettent d’identifier :
France, lieu en disjonction. La France c’est la "Patrie des droits de
l’Homme", celle "…des valeurs", celle "…qu’on aime". Cette France
123exaltée est en disjonction avec « (…) l’autre France » : la
"Françafrique" c’est la "France des Africains", celle "… qu’on
déteste", celle "…de l’exploitation", expression du « plus long
124scandale de la République » selon François-Xavier Verschave .
Celle-ci est célébrée alors que celle-là est abhorrée. C’est qu’à travers
le mot « France », il y a une disjonction entre l’idée que les gens se
font de la France à travers leur cursus scolaire (en théorie) et la
France de leur expérience quotidienne (en pratique). Quelle a été la
démarche adoptée ?


122 Danilo Martuccelli, « Introduction », in, Danilo Martuccelli, Sociologies de la
modernité, Gallimard/Folio Essai, Paris, 1999, pages 9-25.
123 Daniel Bach et M.C. Smouts, « Avant-propos », in, « La France en Afrique »,
Politique africaine, n°5- mars 1982, page 3.
124 François-Xavier Verschave, La Françafrique. Le plus long scandale de la
République, Stock, 1999, Paris, 380 pages.
50
2. De la démarche en intériorité

Notre démarche s’est voulue en intériorité dans le sens où elle s’est
proposé de comprendre ce qui se passait en termes politiques en
dehors du champ classique (Etat). D’un point de vue méthodologique
donc, elle tend à exhiber les significations internes des comportements
des gens dans une démarche interdisciplinaire sur ce qui se passe en
Côte-d’Ivoire depuis vingt ans. Ce qui se traduit par la variabilité des
disciplines utilisées : l’analyse des discours, la linguistique,
l’ethnologie, la science politique, la psychologie voire le droit et les
relations internationales. Des disciplines qui ont servi de références
aux procédures d’analyses de la pensée des gens.
Le travail de dépouillement des pensées, couplé à celui des choix
méthodologiques et théoriques nous ont permis de mettre en lumière
des questions importantes, notamment celles relatives aux nouveaux
thèmes politiques (sédition, mouvements politiques, patrie). Des
expressions politiques nouvelles (rébellion, ivoirité, violence),
expressions de la sédition. Des sociabilités en attente, très critiques à
l’égard du "monde". Le monde s’entend ici, les acteurs internationaux
impliqués dans la gestion des événements.
Cet ouvrage s’apparente donc à une sorte d’hypertexte dans lequel
sont mises en questions les préoccupations des gens, à travers des
mots qui dans leur pensée sont porteurs de sens, et traduisent leur
vécu, notamment ceux de « jeunes », « mouvements de jeunes »,
« patrie », « Etat », « rébellion », « ivoirité », « violence »,
« Communauté internationale » ou « France ». L’architecture
proposée à ces travaux participe donc au triple travail de
détermination de l’objet et de ce sur quoi porte son action. Des
manifestations de ce sur quoi il porte. Et de son ouverture sur le
monde extérieur par le biais des actes des opérateurs extérieurs.
L’organisation textuelle invite à une lecture à la fois linéaire où le
lecteur se déplace au fil des pages et notes de bas pages sur la pensée
des gens, sa présentation, et une lecture en miroir, où le glossaire, la
citation, le schéma et/ou la carte vient éclairer le discours originaire à
travers l’analyse. Elle utilise par ailleurs plusieurs données qu’elle
tente de synthétiser.

51
3. Une synthèse de données

Notre livre repose sur trois types de données élaborées au fur et à
mesure que progressait nos réflexions. Le premier type de données est
125le corpus scientifique en notre possession . Le second type de
données a été constitué à la fin de la phase d’enquête. Nous l’avons
appelée "données souches", puisqu’il s’agit de l’ensemble des
informations recueillies et retranscrites intégralement après les
entretiens. Ce sont elles qui ont servi de cadre d’élaboration des deux
autres données. Elles contiennent tous les mots qui ont servi d’entrée
au questionnaire. Les enquêtes ayant été menées à partir de questions
ouvertes, elles ont consisté à noter ce que les gens disent. C’est un
total de deux cent personnes interrogées et un peu plus de cent heures
d’entretiens. Ensuite s’est opéré un travail liminaire de tri, de
rangement et d’abandon (exemple les enquêtes avec plusieurs
personnes ont été abandonnées).
Nous avons pu ainsi, constituer des "données inputs". Nous avons
appelé ces données inputs, parce qu’elles constituent la "matière
première traitée". Ces données délestées des éventuels éléments
126 "parasitaires" sont évidemment plus restreintes que les
précédentes. Elles équivalent à cent soixante cinq locuteurs et quatre-
vingts heures d’entretiens. Elles sont structurées en deux blocs : un
"bloc compact" regroupant toutes les personnes interrogées, mais avec
la pensée de chaque locuteur, formant un bloc singulier. Ce bloc
permet de répertorier les différentes questions posées à chaque
personne interrogée ainsi que la pensée qui s’y rattache. A ce bloc
compact et homogène, nous avons joint "un bloc comparatif". Il est
comparatif puisqu’il permet de mettre en perspective les différentes
pensées répertoriées et les pensées des différentes personnes
interrogées sur une même thématique. L’intérêt d’un tel bloc est sa
facilité à prescrire la pensée que nous estimons la plus pertinente. Les
dernières données à être élaborées, sont les "données output" ou
"analyse". Celles-ci permettent d’analyser et de comprendre le
cheminement et les perspectives de nos travaux. Ces données
textuelles s’articulent avec des données cartographiques ou

125 Voir Bibliographie.
126
Les éléments parasitaires s’entendent, les entretiens par exemple qui n’ont pu
s’achever faute de disponibilité des gens, des entretiens qui ont été fait en présence
de plusieurs personnes également.
52
schématiques et permettent d’exhiber les jeux et enjeux de la crise
ivoirienne.
Nous avons construit un répertoire de "mots problématiques". Par
mots problématiques, nous entendons, des mots qui ouvrent non
seulement à une « investigation sur ce qui est pensé dans la pensée des
127gens » , mais plus encore, permettent de comprendre les jeux et
enjeux de ce qui se passe-là en Côte-d’Ivoire. Les mots qui nous
permettent de percevoir le réel et de tenter de le comprendre.
Comment ce qui est en jeu est-il mis en questions ? Quels sont les
critères qui permettent de les sélectionner ? Puisqu’il s’agit d’une
démarche qui privilégie une « problématique de multiplicités
homogènes », le premier critère est donc celui de la "constance".
La constance dans le cadre de ces travaux implique la fréquence d’un
mot dans le dispositif de la pensée. Le second critère est celui de la
"pertinence". La pertinence implique que le mot permet d’ouvrir un
espace d’intellectualité sur ce sur quoi nous avons demandé aux gens
de penser. Ce qui signifie que le mot permet de comprendre ce qui se
joue en Côte-d’Ivoire à travers l’émergence des nouveaux modes
d’actions politiques. Prenons l’exemple du mot « Ivoirité ».
Ce mot convoque en pensée le nom propre « Bédié », le
néologisme "BEDIECI" et les noms simples « disqualification »
et « exclusion ». Les investigations menées auprès des gens
permettent de montrer que l’ivoirité est une invention de Konan
Bédié et qu’elle tend à se substituer comme parti politique (BEDIECI)
au parti originaire (PDCI) et à son idéologie de "l’oasis qui accueille
toutes les âmes en peine". Elle assimile le pouvoir d’Etat à une
"forteresse ethnique inaccessible" pour certain. Elle dépasse donc, le
contenu restreint que lui ont donné certains africanistes (exclusion de
128Ouattara par exemple) , mais trouve ses racines d’abord dans la
volonté de Konan Bédié de garder le pouvoir dans le giron Baoulé. Et
que pour ce faire, l’ivoirité tend à établir une taxinomie des Ivoiriens
avec un statut plafond réservé au groupe ethnique auquel appartient
son concepteur, un statut plancher qui disqualifie ceux du Sud et de
l’Ouest (reconnus certes comme Ivoiriens de souches), jugés frustes et
un statut de non Ivoiriens puisqu’elle exclut les gens du Nord jugés

127 Sylvain Lazarus, Anthropologie du nom, Seuil, Paris 1996, page 15.
128
Voir Marc Le Pape, « Chronologie politique de la Côte-d’Ivoire, du coup-d’Etat
aux élections », in, Marc Le Pape et Claudine Vidal, (éds.), Côte-d’Ivoire. L’année
e
terrible 1999-2000, Karthala, 2 édition, Paris, 2002, pages 13-50.
53
étrangers à la citoyenneté. Les différentes sources nous ont amenés à
construire nos réflexions autour d’une écriture bricolée.
4. Une écriture bricolée

Notre livre s’articule par ailleurs autour d’une écriture bricolée,
c’est-à-dire qu’il est le reflet de la synthèse de plusieurs écritures
issues de matériaux textuels d’origines diverses : textes juridiques,
entretiens, citations, "ivoiriens", néologismes, argots. Le bricolage se
traduit par une présentation des citations entre guillemets, celle des
néologismes ou argots entre griffes et des entretiens en italique entre
guillemets. Les citations issues de la pensée des gens invitent le
lecteur à se référer au statut et à la zone géographique du locuteur,
celles issues de la pensée savante aux références scientifiques en notes
de bas de page. Les néologismes et argots sont expliqués en notes de
bas de page et réunis dans le glossaire.
Ces diverses instances énonciatrices tendent à mettre en lumière les
différents aspects de la connaissance synthétisée en construction.
C’est que notre écriture s’est forgée et construite autour d’un discours
descriptif et analytique inclusif construit autour du "Nous". La
réalisation d’une réflexion se fondant sur un terrain d’enquête étant un
travail d’équipe, il a fallu se conformer aux exigences scientifiques
qui consistaient à montrer qu’il s’agissait d’une coproduction. De San
Pedro à Abidjan les gens ont ouvert des espaces d’intellectualité. Des
séances de présentation, des critiques et suggestions lors des
séminaires de l’Ecole doctorale, ont été formulées. Des gens ont
produit de la pensée. Loin de nous (moi) toute idée de nous (me)
défiler sous le paravent de la coproduction, nous (j’assume) assumons,
l’entière responsabilité de ces travaux qui se proposent de comprendre
le réel autrement.
Epilogue

L’épilogue sert de lieu de confrontation entre les deux principaux
leaders des nouveaux acteurs de la crise au travers de leur échange
épistolaire. Il sert de lieu d’échanges de mots, de pensées sur le
politique tel que chacun le conçoit. Il traduit le sens de leurs actions
singulières et permet de comprendre les perspectives, les arguments de
54
chacun, tentant de convaincre l’autre de renoncer à sa posture
belliciste pour se projeter vers le futur.

55