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La jeunesse malienne : entre autonomie, mobilisation et exclusion

De
276 pages
Face à la crise malienne, la migration devient une piste privilégiée pour les jeunes en quête d'autonomie. La réflexion sur la jeunesse peine à soutenir les débats autant qu'elle peine à réunir les conditions de développement des travaux portant sur l'éducation, la formation, l'insertion professionnelle et la migration. Voici le bilan de l'état des recherches.
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Etudes
La jeunesse malienne: africaines
Série Sociologie entre autonomie, mobilisation et exclusion
Sous la direction de
La crise malienne a mis en lumière les problématiques
Tiefi ng Sprofondes du Mali sans que les pouvoirs politiques successifs
y apportent de solution durable. En temps de crise, les couches
vulnérables de la population sont exposées à des risques
d’exclusion. La migration devient une piste privilégiée pour
ces jeunes en quête d’autonomie. La jeunesse malienne:
La question de la jeunesse, bien qu’ayant fait couler
beaucoup d’encre, se traduit par des expérimentations : entre entre autonomie,
tâtonnement et urgence, les pouvoirs politiques restent sous
l’impulsion des crises étudiantes. Au point que la réfl exion mobilisation et exclusion
politique peine à soutenir les débats autant qu’elle peine à
réunir les conditions de développement des travaux portant
sur l’éducation, la formation, l’insertion professionnelle et la
migration de cette jeunesse. Cet ouvrage dresse le bilan de
l’état de ces recherches.
Tiefi ng SISSOKO est Docteur en Sciences de
l’éducation, chercheur associé au LIRTES,
Université Paris-Est Créteil. Ses recherches
s’inscrivent dans les champs de la socialisation
universitaire et professionnelle et l’évaluation
des politiques d’enseignement supérieur. Il est
membre fondateur de l’Apumaf, Redoc-Paris-Est et Form’action.
Illustration de couverture : NoahGolan
ISBN : 978-2-343-05411-7
27 €
Sous la direction de
La jeunesse malienne: entre autonomie, mobilisation et exclusion
Tiefi ng S











La jeunesse malienne : entre autonomie,
mobilisation et exclusion






Collection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection
« Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera toujours
les essais généraux qui ont fait son succès, mais se déclinera
désormais également par séries thématiques : droit, économie,
politique, sociologie, etc.
Dernières parutions
KIYINDOU Alain, ANATE Kouméalo, CAPO-CHICHI Alain
(Dir.), Quand l’Afrique réinvente la téléphonie mobile, 2015
FAME NDONGO (Jacques), Essai sur la sémiotique d’une civilisation
en mutation. Le génie africain est de retour, 2015.
TCHAKOTEU MESSABIEM (Liliane), Droit OHADA - Droit
français. La protection des créanciers dans les procédures collectives d’apurement
du passif, 2015.
AMBOULOU (Hygin Didace), Le Droit des entreprises en difficulté dans
l’espace OHADA, 2015. U (Hygin Didace), Le Droit de l’arbitrage et des institutions
de médiation dans l’espace OHADA, 2015.
BASSÈNE (René Capain), Casamance. Récit d’un conflit oublié
(19822014), 2015.
DOSSI (Faloukou), L’universalisation de la démocratie, Vers la théorie
habermassienne de la démocratie, 2015.
NDOMBET (Wilson-André, dir.), Processus électoraux et immobilisme
politique au Gabon (1990-2009), 2015.
ANGOULA (Jean-Claude), L’Église et l’État au Sénégal, Acteurs de
développement ?, 2015.
MOUCKAGA (Hugues), OWAYE (Jean-François) WANYAKA
(Virginie), Démocratie et/ou démocrature en Afrique Noire ?, 2015.
TOPPÉ (Gilbert), Éducation aux archives. Théorie, pratique et
valorization, 2015.

Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
Sous la direction de Tiefing Sissoko












La jeunesse malienne : entre autonomie,
mobilisation et exclusion










































































*









































DU MÊME AUTEUR


Tiefing Sissoko
L'état de la réussite dans l'enseignement supérieur. Cas des
étudiants de l'UFR SESS-STAPS à l'UPEC, Sarrebruck, Presses
Académiques Francophones, 2014.






























© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05411-7
EAN : 9782343054117
Avant-propos
*Tiefing SISSOKO

Cet ouvrage s’inscrit dans le prolongement d’un colloque
consacré à la jeunesse malienne. L’évènement scientifique
s’est déroulé au sein de la Maison de l’UNESCO au
printemps 2013. Cette manifestation a été pensée en
réponse à une série de crises institutionnelles au Mali. Le
coup d’Etat du 22 mars 2012 a plongé le pays dans une
situation politique désastreuse. L’installation de groupes
islamistes et terroristes dans le nord du Mali a été
précipitée avec de lourdes conséquences en termes de
réduction des libertés individuelles, de destruction de
patrimoines culturels, de déplacement de populations, etc.
Pendant ce conflit, 300 000 personnes ont fui en laissant
derrière elles leur vie, leur maison, leur travail, leurs
souvenirs, leur patrie... des images qui sont passées en
boucle sur les petits écrans du monde entier. L’opinion
internationale a sévèrement condamné ces exactions
donnant ainsi une légitimité à une intervention militaire.
L’Opération Serval conduite sous l’impulsion de la France
a permis de repousser les mouvements islamistes et
indépendantistes, retranchés sur le territoire nord du Mali.
Les nouveaux pouvoirs issus des élections présidentielles
organisées à la suite de la déstabilisation du pouvoir en
place continuent tant bien que mal à faire face à cette
problématique à travers accords, conférences et débats.
La crise actuelle du Mali n’est pas seulement liée à un
problème politique. Elle interroge plus largement les
fondements de la société malienne. Sur quelle base doit-on

* Docteur en Sciences de l’éducation, responsable de l’ingénierie
pédagogique de Licence Sciences de l’éducation, chercheur associé au
LIRTES, Université Paris-Est Créteil.
7 construire un projet de société ? Les études présentées ici
sur la jeunesse malienne ont l’ambition de mettre en
lumière les problématiques inhérentes à l’une des couches
les plus importantes de la population. Les jeunes de 15 à
34 ans constituent plus de 39% de la population totale
malienne : une source de vitalité qui mérite une attention
particulière. L’initiative de ce livre relève de décisions
prises par les jeunes maliens et d’origine malienne
euxmêmes en poste dans les institutions et organisations
publiques et privées en France. Ces jeunes se sont
rencontrés à l’Université, dans des locaux associatifs, lors
de colloques portant sur le Mali...parfois même dans le
métro pour construire les contours de l’évènement
présenté ici. Contrairement à l’habitude prise parfois de
voir, en France et au Mali, des gens qui laissent les autres
décider de leur avenir. Cet ouvrage est déjà la preuve que
l’action pour le Mali, pour sa jeunesse, se construit ; si
l’on veut bien prendre en main cette construction. Ceci est
emprunté à Massa Makan Diabaté : « la connaissance
n’est pas réservée aux seuls vieillards : un enfant qui sait
1interroger peut l’acquérir » .
Ce livre ne saurait être abordé sans que soient remerciés
ici tous ceux qui ont contribué à sa réalisation. Monsieur
Boubacar Sidiki Touré (ex. Ambassadeur de la République
du Mali en France), pour son accompagnement même en
dehors des heures de travail, Madame Moufida Goucha,
Chef d’équipe en charge de la jeunesse à l’UNESCO, pour
son accueil au sein de la Maison de l’UNESCO : un lieu
symbolique de paix et de dialogue entre les cultures ;
Monsieur Cédric Frétigné, Directeur du laboratoire de
recherche LIRTES (Université Paris-Est Créteil [UPEC]),
pour sa contribution scientifique, indispensable si l’on
1 Diabaté M-M, 1999. Kala Jata, Editions Populaires, Bamako.
8 veut porter un projet sérieux et solide. Le bureau
APUMAF pour sa lecture active.
Ces comités ont rendu possible la réalisation de ce
projet :
Comité de pilotage
Boubacar Sidiki Touré (ex. Ambassadeur de la République
du Mali en France), Salif Berthé (Université des Sciences
Juridiques et Politiques de Bamako), Mamoutou Tounkara
(UPEC), Moussa Cissé (Secteur privé), Tiefing Sissoko Baba Dème (Cap Afrikavia), Hawa Dème
(ADEM-France), Yaya Mallé (RP Médias), Mohamed
Gassama (CNJM), Laure Traoré (Université Paris 1),
Dieynébou Fofana (UPEC).

Comité scientifique
Jacqueline Costa-Lascoux (CNRS), Christine
DeloryMonberger (Université Paris 13), Eloi Diarra (Université
de Rouen), Gilles Ferréol (Université de Franche-Comté),
Dieynébou Fofana (UPEC), Cédric Frétigné (UPEC),
Patricia Loncle-Moriceau (EHESP), Jérôme Mbiatong
(UPEC), Frédérique Montandon (UPEC), Hakima Mounir Saeed Paivandi (Université de Lorraine),
Nathalie Savard (UPEC), Tiefing Sissoko (UPEC),
Mahamet Timéra (Université Paris 7).

Comité d’organisation
Dieynébou Fofana (UPEC), Boujemaa Allali (UPEC),
Nathalie Herbaut (UPEC), Félix Kongo (UPEC), Tiefing
Sissoko (UPEC), Théodule Sankara (UPEC). Mariam (RP Médias), Drissa Samaké (ADEM-France),
Médicoulé Traoré (ADEM-France), Hawa Sissoko
(ADEM-France), Baba Dème (Cap Afrikavia), Hawa
9 Dème (ADEM-France), Yaya Mallé (RP Médias),
Mohamed Gassama (CNJM), Laure Traoré (Paris 1),
Diadié Traoré (ADEM-France), Mireille Kette-Yelle
(Secteur social), Flore Onissah (Journaliste et Reporter
d’Images), Gabriel Rigaux (Ecrivain et compositeur),
Demba Traoré (ADEM-France), Miky Keïta (Des jeunes
et l’Afrique), Noemy Antony (Journaliste traductrice).
10 Introduction
*Tiefing SISSOKO

Avec « Le Mali en guerre : l’Etat, le Sahel, la France » à
2l’EHESS (Paris, février 2013), la « Soirée de solidarité
3pour le Mali » à l’UNESCO (Paris, février 2013) et
récemment les « Pourparlers inclusifs inter-Maliens » à
Alger (Alger, octobre 2014), la nécessaire mobilisation de
toutes les couches de la société malienne est soulignée
dans les conférences. La crise malienne a mis en lumière
les problématiques profondes du Mali sans que les
pouvoirs politiques successifs y apportent une solution. La
question de la jeunesse, bien qu’ayant fait couler beaucoup
d’encre, se traduit seulement par des expérimentations :
entre tâtonnement et urgence, les pouvoirs politiques
restent sous l’impulsion des crises étudiantes. Au point
que la réflexion politique peine à soutenir les débats autant
qu’elle peine à réunir les conditions de développement des
travaux portant sur la formation de cette jeunesse. Cet
ouvrage entend dresser le bilan de l’état de ces recherches.
Cette étude sur la jeunesse malienne pose au minimum
quatre de questions.
En premier lieu, de quelle jeunesse parle-t-on ? Cette
première interrogation fait état des problèmes de définition
de la catégorie « jeune ». Une catégorie bien plus difficile
à structurer que les catégories sociales d’appartenance.
Amadou Hampâté Bâ, dans ces récits sur la société

* Docteur en Sciences de l’éducation, Responsable de l’ingénierie
pédagogique de Licence Sciences de l’éducation, Chercheur associé
au LIRTES, Université Paris-Est Créteil.
2 Ecole des hautes études en sciences sociales.
3 Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la
culture.
11 malienne, distingue trois bornes caractéristiques de
passage vers l’âge adulte : une « petite enfance » (jusqu’à
7 ans), définie comme une période insouciante d’accès à
des droits sans contrepartie. La « grande enfance » qui, à
partir de 7 ans, se caractérise par des devoirs, d’éducation,
d’apprentissage, de participation à la vie collective et de
responsabilisation. Et, le mariage qui marque la fin de la
« grande enfance » et annonce l’entrée dans une vie adulte
et son lot de responsabilités à transmettre aux générations
futures. Débordante sur deux périodes, la « jeunesse » est
généralement située entre la petite enfance et le mariage.
Si cette période semble correspondre à des pratiques
sociales établies dans la culture évoquée, l’étalement dans
la dernière catégorie diffère selon les groupes ethniques
étudiés. Chez les Bambaras, par exemple, la circoncision
marque la fin de la grande enfance et l’entrée dans la vie
adulte, cela vers l’âge de 21 ans, soit trois cycles de 7 ans.
Chez les Peuls, ce rite de passage est exécuté bien plus tôt
4puisqu’il se fait au maximum à 14 ans .
Les dimensions sociales et biologiques évoquées dans les
textes d’Hampâté Bâ, y compris la difficulté d’établir les
bornes d’entrée dans la vie adulte, se retrouvent dans les
travaux sur la jeunesse à l’échelle internationale. En
France par exemple, la jeunesse a d’abord été questionnée
selon une approche culturaliste, à savoir l’analyse des
rapports à la société, à l’autorité et aux pratiques
5culturelles . Cette approche est critiquée pour sa tendance
à englober les jeunes dans une même catégorie et cela bien
que la persistance des inégalités se fasse notamment selon
l’origine sociale. De façon complémentaire, les recherches
ont porté sur l’approche démographique et sociologique de
la jeunesse pour, d’une part, délimiter les bornes d’entrée
4 Hampâté Bâ, A.1992. Amkoullel l'enfant peul. Paris : J'ai lu,.
5 Galland, Olivier. 2009. Les jeunes. Paris : La Découverte.
12 dans la vie adulte et, d’autre part, comprendre la place et
6la participation des jeunes dans les rapports sociaux . La
socialisation du « jeune » dont il est question vise
l’apprentissage et la préparation à la vie adulte. Enfin,
l’approche identitaire amène une perspective sociale
susceptible d’indiquer l’appartenance à un groupe ou à une
classe sociale. Elle s’intéresse à l’étude des pratiques
spécifiquement juvéniles et à leur participation de la
construction identitaire. Les approches théoriques
proposées ici guideront la réflexion dans la détermination
des modèles structurels et culturels expliquant l’entrée
dans la vie adulte.
En deuxième lieu, quels sont les modèles sociaux d’entrée
dans cette vie adulte ? Les travaux de l’ethnologue
Hampâté Bâ sur la société malienne permettent de
distinguer deux modalités traditionnelles d’entrée : l’accès
à l’éducation et l’apprentissage d’un métier. Cette dernière
modalité est généralement soutenue par les familles et
couvre le secteur informel de l’économie : les garçons,
enfants de forgerons, de maçons, d’agriculteurs, de
guérisseurs traditionnels, etc. poursuivent la tradition
familiale à travers l’occupation du métier du père.
L’importance de ce métier et sa place dans la société peut
amener d’autres familles à envisager l’apprentissage d’un
7métier choisi pour leurs enfants . La socialisation de la
jeune fille, quant à elle, vise la préparation à son rôle

6 op. cit.
7 Il est important de souligner ici l’importance des castes dans la
structuration des métiers dans la société traditionnelle malienne.
Certains métiers, comme celui de forgeron, voient leur accès
exclusivement réservés aux membres du même groupe ethnique. Ces
questions ne sont pas traitées dans ce livre. Pour un
approfondissement, le lecteur pourra s’appuyer sur la référence
indiquée ici : Bocquier, P. et Diarra, T.. 2000. Population et société au
mali. Paris : L'Harmattan.
13 d’épouse. Dans ce sens, l’apprentissage d’un métier
familial ou même l’éducation n’apparaissent d’aucune
utilité. Cette raison explique notamment la réticence de
certaines familles à poursuivre la scolarisation des jeunes
filles. La famille occupe, en effet, une place centrale dans
cette forme distinctive de socialisation à la vie adulte. Elle
« décide » du type d’apprentissage. Que reste-t-il de ce
modèle de socialisation dans la société malienne ?
L’éducation, entendue ici au sens institutionnel, constitue
la seconde modalité d’accès à la vie adulte. Elle englobe, à
la fois, l’éducation formelle organisée par l’Etat et celle
basée sur des pratiques non formalisées. Les élèves des
écoles coraniques en sont un exemple puisque dans ces
lieux, l’apprentissage repose sur la mémorisation d’un
texte, en l’occurrence le coran, et offre des perspectives
8limitées sur le plan professionnel . Bien que les écoles
coraniques continuent d’exister dans le paysage éducatif,
en raison de l’importance de la religion musulmane dans
la société malienne, leur poids s’est considérablement
réduit. Aujourd’hui, plus 88% des enfants en âge de
scolarisation sont inscrits dans l’enseignement primaire au
9Mali . Ce taux très encourageant témoigne de l’importance
accordée à l’éducation comme modèle de socialisation de
la future génération. Cela n’a pas toujours été le cas
notamment pour les motifs signalés plus haut. Il y a 15
ans, le taux de scolarisation dépassait à peine 60% des
enfants en âge d’être scolarisés. Ce poids de l’éducation
dans la société malienne amène à s’interroger sur sa
capacité de préparation à la vie adulte ? Aujourd’hui,
8 Les apprenants ont souvent la possible de devenir eux-mêmes
maîtres coraniques ou vivre de la mendicité ou même de retourner
dans les familles accomplir des travaux champêtres ou dans les mines
d’or. Le chapitre 6 de cet ouvrage prolonge ces questionnements.
9 PNUD. 2014. Rapport sur le développement humain 2014.
Pérenniser le progrès humain : réduire les vulnérabilités et renforcer
la résilience. Washington : PNUD, 2014.
14 environ un jeune malien sur deux en âge de fréquenter
l’enseignement secondaire est inscrit dans un
établissement scolaire, soit 51% de la population indiquée
ici. Au supérieur, seuls 7% de la en âge de
fréquenter cet ordre d’enseignement sont effectivement
10inscrits . Dans quelles conditions ces jeunes sont-ils
réellement formés dans le système éducatif malien ? Quels
sont les parcours de formation et d’entrée dans la vie
adulte des universitaires maliens ? Quel sort est réservé à
la très grande majorité de jeunes maliens qui décrochent
dès l’enseignement secondaire ? Quelles politiques sont
mises en place pour cette frange de la société ?
En troisième lieu, peut-on parler d’une jeunesse
uniforme ? La question est loin d’être anecdotique car met
en lumière les paradoxes d’une tradition malienne qui a
tendance à penser et traiter tous les jeunes dans un même
agrégat, au regard d’une idéologie religieuse, tout en
restant attachée au système des castes opérant des
distinctions et des inégalités selon l’origine ethnique et/ou
le sexe. La question de la jeunesse ne peut être abordée
sans prendre en compte les inégalités persistantes. Au
Mali, dans l’enseignement secondaire et supérieure, la
différence entre le sexe demeure une réalité préoccupante :
7,7% de femmes de 25 ans et plus ont suivi un
enseignement secondaire ou supérieur contre 15,1% pour
les garçons de la même tranche d’âge. Ce taux montre
bien les efforts à consentir pour l’accès et l’achèvement
des cycles secondaire et supérieur des filles. Cette
inégalité ne doit pas néanmoins faire oublier l’expansion
de l’éducation dans les pays d’Afrique subsaharienne au
cours dans 20 dernières années. Le taux d’inscription dans
l’enseignement supérieur a été multiplié par 25 entre 1970

10 Op. cit.
15 11.et 2012 Cette massification de l’enseignement supérieur
est-elle accompagnée de création d’emploi susceptible
d’insérer la part nouvelle de jeunes formés ?
En quatrième lieu, quels sont les atouts et limites de la
migration des jeunes ? En temps de crise, les populations
locales sont sévèrement touchées par les conséquences des
éléments de tension et de pauvreté persistante au Mali et
dans beaucoup d’Etat d’Afrique. Ces crises exposent la
frange de la population la plus fragile à des situations de
vulnérabilité. Les jeunes maliens, en raison de la précarité
de leur situation, sont en premières lignes des risques
sociaux liés à la vulnérabilité. La migration devient une
piste privilégiée pour ces jeunes à la recherche de
conditions d’un épanouissement personnel. Les articles
proposés dans ce domaine permettent de s’apercevoir de
l’ampleur du phénomène. Entre 1993 et 2012, plus de
16 264 personnes de différentes nationalités sont mortes
12en traversant les frontières terrestre et/ou maritime . Les
chemins qui mènent vers l’Europe sont parsemés
d’obstacles franchissables parfois aux risques de sa vie. La
tentation de la migration est réelle pour les jeunes vivants
13sur le continent africain . Cette remarque d’Affaya et al.
est analysée dans d’autres études effectuées sur la jeunesse
africaine. Ainsi, Edjangué observe-t-il cette même
tendance qui se généralise dans les Etats d’Afrique : « les
jeunes africains même diplômés n’ayant pas la garantie de
trouver un emploi, semblent de plus en plus choisir de fuir
14la misère quotidienne pour se rendre en occident » .
Contrairement à l’image qui peut en être donnée, la
11 Edjangué, J-C. 2013. Afrique que fais-tu de ta jeunesse ? Les
paradoxes d'un enjeu moteur du développement. Paris : L'Harmattan.
12 www.migreurop.org
13 Affaya, N. et Guerraoui, D. 2007. L'Afrique Vue Par Ses Jeunes : le
chaos et l'espoir. Paris : L'Harmattan.
14 Edjangué, p.24, op. cit.
16 migration ne concerne pas seulement un public faiblement
diplômé. Force est de constater que le continent se vide
progressivement de ses talents à la recherche d’une
situation convenable ailleurs. En réponse à cette situation,
le colloque de novembre « Co-développement, migration :
un autre regard » met en lumière les avantages d’une
association de la Diaspora dans le processus de
construction des Etats d’Afrique. Ce mouvement
important nourrit la jeunesse malienne à travers l’effort de
maintien des relations sociales entre Maliens de l’intérieur
et de l’extérieur, rendu possible grâce aux nouvelles
technologies de la communication. Quels peuvent être les
apports de la Diaspora malienne ? Quels sont les éléments
moteurs et les freins de cette participation ?
Cet ouvrage est organisé en quatre parties :
La première partie traite de la migration des jeunes. Cette
migration se pose en termes d’alternatives pour la jeunesse
face aux questions de formation, d’emploi et même de
survie. Les jeunes recherchent des opportunités d’ascension
sociale et de réalisation de soi. Cette quête est source de
nombreuses interrogations qui peuvent être appréciées tant
au niveau du pays d’origine que du pays d’accueil. Alors
quels sont les ressorts de la contribution de la jeunesse en
migration au processus de développement du Mali ? Quels
sont les risques et/ou avantages du projet migratoire des
jeunes ? Quelles sont les difficultés auxquelles elle se
trouve confrontée face aux nombreuses initiatives
entreprises ? En quoi les politiques d’émigration et
d’immigration contribuent-elles à l’échec ou à la réussite du
parcours migratoire ? Deux contributions permettent
d’éclairer ces questions. Mike Gadras (chapitre 1) revient
de façon plus large sur l’expérience de migration des
Africains subsahariens. L’étude s’inscrit dans un courant de
recherche biographique en éducation et tente d’explorer les
enjeux sociaux et économiques de la migration. Mamoutou
17 Tounkara (chapitre 2), quant à lui, revient sur les
transformations socio-spatiales et socioprofessionnelles que
connaissent les localités de départ des jeunes maliens en
migration et leur rapport avec les expériences vécues dans
les pays d’accueil. Le tissu immobilier et la morphologie de
certaines villes notamment la capitale Bamako connaissent
des mutations profondes dues essentiellement aux remises
migratoires dans l’économie urbaine. Ces différents liens
entre pays d’accueil et pays de départ sont analysés au
travers d’approches sociologique et anthropologique.
La deuxième partie de l’ouvrage est consacré aux parcours
de formation et de réussite des étudiants. Cette thématique
interroge les parcours de formation de la jeunesse malienne
au Mali et dans d’autres pays. La France figure parmi les
destinations favorites des jeunes maliens en quête d’une
formation de qualité. Leurs parcours au sein des structures
de formation en France méritent une attention particulière.
Rabiatou Amani Samna (Chapitre 3) donne un aperçu de la
migration des étudiants du Sud vers le Nord. L’étude s’est
consacrée à l’analyse des conditions de réussite en
établissant un parallélisme entre les déterminants de la
migration et les obstacles à la réussite universitaire. Dans ce
« Parcours de combattants », l’imaginaire qui attire
l’individu dans le processus migratoire, notamment pour les
étudiants, est confronté à la réalité de son contexte d’origine
et à la faisabilité de son projet personnel. A l’aide d’une
enquête quantitative et qualitative conduite auprès des
étudiants maliens, Tiefing Sissoko (Chapitre 4) s’interroge
sur les conditions de réussite des étudiants maliens. Ceux-ci
sont loin d’être les seuls à rencontrer les difficultés durant
les premières années universitaires. Le parcours des
étudiants maliens est analysé au prisme de leurs
homologues français qui connaissent aussi des difficultés
d’affiliation dans la transition secondaire/supérieur.
18 La troisième partie explore les conditions de l’insertion
sociale et professionnelle des jeunes maliens. Le contexte
actuel du marché de l’emploi met la question de l’insertion
professionnelle au premier plan. Les diplômés tout comme
la couche juvénile non scolarisée ont du mal à accéder à un
métier. Dans ce sens, le concept « jeune » est notamment
assimilable à de la précarité socio-économique. Cette
précarité conduit souvent à des situations d’exclusion.
Bakari Traoré (chapitre 5) propose une cartographie des
situations professionnelles en Afrique en général et au Mali
plus particulièrement. Les données analysées sont issues
des enquêtes proposées au sein de l’Organisation de
coopération et de développement économique (OCDE). Les
conséquences des politiques de massification de
l’enseignement secondaire et supérieur des pays africains
sont observées sous l’angle de la pertinence des formations
et des chances d’intégration durable sur le marché. Pierre
Prud’Homme (Chapitre 6) s’intéresse à la place et au rôle
des associations islamiques dans la prise en charge des
jeunes musulmans en quêtent d’une insertion sociale et
professionnelle. Plus largement, il s’agit, à travers une
approche anthropologique, de montrer comment les
fonctions sociales qui peuvent être du domaine de l’Etat
sont assurées par les associations religieuses. Boulaye Keïta
(Chapitre 7), quant à lui, propose une lecture de la place des
jeunes migrants dans le processus de reconfiguration
sociale de zones de départ en lien avec leur participation au
développement du pays. L’étude proposée est centrée sur la
montée en puissance des jeunes migrants maliens à la suite
de leur implication dans le secteur foncier et immobilier en
milieu urbain dans quelques quartiers de Bamako.
Enfin, la quatrième et dernière partie est construite autour
des questions d’espace et d’expression des jeunes maliens.
Il permet de cerner le combat que les jeunes mènent sur le
plan politique en s’illustrant pour la défense de la patrie,
19 l’investissement dans les partis politiques, la conquête du
pouvoir, les expressions culturelles. Lamine Savane
(Chapitre 8) s’interroge sur les conditions d’accès à la
représentation de la jeunesse malienne. Un important travail
de terrain est engagé au sein de l’Assemblée nationale du
Mali. Le travail mené s’appuie sur un croisement de
données biographiques recueillies auprès des élites
parlementaires afin d’identifier les barrières
socioculturelles, économiques ou politiques qui illustrent
les mécanismes de faible représentation des jeunes au sein
de cette élite. Ambroise Dakouo (Chapitre 9) propose une
réflexion basée sur des éléments de compréhension de la
scène politique malienne animée par un processus de
conceptualisation idéologique et de positionnement de plus
en plus audacieux des acteurs jeunes face aux « ainés
politiques ». Cette problématique de l’accès au pouvoir des
jeunes au Mali est abordée à partir d’enquête de terrain et
d’analyse de contenu de la presse écrite nationale. Sidy
Lamine Bagayogo (Chapitre 10) prolonge ces débats à
travers l’étude des rapports que les jeunes entretiennent
avec le pouvoir démocratique et leur perception de l’avenir.
Les modalités d’insertion des jeunes se trouvent ici
questionnées à travers l’analyse anthropologique d’un
document filmique mettant en scène les jeunes lycéens
maliens et leurs homologues français. Emilie Podevin
(Chapitre 11) s’inscrit aussi dans une approche
anthropologique et porte ses réflexions sur les modes
d’expressions des jeunes des quartiers de Bamako.
L’analyse, portant sur un mode de festivité urbain : le
balani show, montre comment ces nouveaux modes de
sociabilité manifestent les aspirations des jeunes maliens
dans les rapports intergénérationnels, la modernité et le
cosmopolitanisme.
20 Première partie
LA MIGRATION DES JEUNES :
ENTRE PROMESSE ET RÉALITÉ Chapitre 1. L’expérience de la relégation et de la
discrimination de migrants subsahariens. Ou quand le
post-colonialisme éclabousse la perception des réalités
sociales
*Mike GADRAS

Dans le cadre de cette communication, il s’agira de revenir
sur la perspective postcoloniale comme moyen de
comprendre les difficultés d’inclusion sociale auxquelles
sont confrontés en France les migrants et les Français
originaires des anciennes colonies françaises. Cette
proposition ne vise pas à faire de cadrage théorique sur les
notions de colonialisme, de post-colonialisme ou encore
de discrimination. Pour cette raison, j’ai fait le choix
délibéré de ne pas définir d’ancrage paradigmatique
spécifique afin de circuler très simplement d’un point à un
autre de ce vaste sujet. Ce ne sont donc que des ouvertures
visant à l’échange et à la réflexion qui seront ici mises en
tension. Il s’agit, dans la perspective de cette réflexion, de
reconnaître et de considérer la place de l’individu et
l’inférence de son activité dans la (re)production de vie
sociale, de clairement exposer, comme objet d’études,
dans une perspective anthropologique, le rapport des
individus à l’altérité comme étant la résultante, à la fois,
d’expériences individuelles et de constructions communes.
1.1 Des rapports sociaux encore modelés par
l’expérience coloniale ?
Auguste Comte, Ernest Renan ou encore Victor Hugo et
Jules Ferry défendaient, à l’apogée de l’empire colonial
eau XIX , la « mission civilisatrice de la France » comme
« le devoir des races supérieures » (Etienne, 2009). Ces

* Doctorant en Sciences de l’éducation, Laboratoire de recherche
EXPERICE. Université Paris 13 Sorbonne Cité.
23 notables, dont le sentiment « racialiste » ne fait aucun
doute, disposaient d’une influence considérable sur la
politique de la France, et les contenus éducatifs scolaires
ont largement contribué à fonder et à sous-tendre la pensée
eet les discours de la III République. Bien des textes
officiels en témoignent. Montaigne, Montesquieu ou
encore Levi Strauss s’opposèrent à cette conception de
l’étranger prônant alors un relativisme culturel, mais
allaient à contre-courant de la pensée dominante de
l’époque. Même la littérature jeunesse œuvrait pour
l’apologie expansionniste de l’empire colonial (Bernard,
2012), façonnant la conscience de ses lecteurs à une
responsabilité envers « les races inférieures » (Fagot,
151967 ; Jahier, 2012). Depuis la traite négrière désignant
les « noirs » comme des barbares sauvages
(anthropophages) incapables d’évolution, à la légitimation
de la violence par l’animalisation et l’infériorisation des
corps (Pétré-Grenouilleau, 2004) des cultures autochtones,
la colonisation s’inscrit, au-delà de la complexité des
évènements, des situations et des contextes dans laquelle
elle se déploie, dans le terreau de rapports d’altérité aussi
16équivoques que radicaux .
Peut-on estimer que cette conception de l’autre est
totalement reléguée aux tréfonds d’un passé que beaucoup
n’ont d’ailleurs pas connu ? Ou bien, au contraire, les
situations sociales (et leurs contextes) ne rendent-elles pas
complexes les constructions individuelles et collectives
dans le rapport qu’elles engagent à l’altérité ? Comment
des modes de pensée antérieurs prennent-ils forment
15 La traite négrière n’est reconnue que le 21 mai 2001 comme crime
contre l’humanité - Loi n°2001-434.
16 Nous pensons ici aux zoos humains dont parle l’article de
Blanchard, Bancel et Lemaire (le Monde diplomatique, août 2000. Les
Zoos humains donneront lieux à des expositions coloniales jusqu’au
début du XXème siècle (zoos humains, 1931).
24 aujourd’hui ? Le ressort des discriminations auxquelles se
confrontent les Français d’origines immigrés et les
étrangers issus des anciennes colonies ne viennent-elles
pas de nouveau questionner le rapport de notre société à
l’altérité ?
La complexité des situations de colonisation et les
différentes conditions d’existence des individus sous ce
régime ont confronté les chercheurs à de nombreux
obstacles méthodologiques et épistémologiques. Est-il
néanmoins possible d’établir – hors de tout soupçon de
« militantisme » ou de postulat énonciatif – qu’il subsiste
un continuum entre le passé colonial et la société
17contemporaine ? La perspective postcoloniale est une
manière d’appréhender et d’interpréter certaines formes de
discrimination orientées vers les Français autant que vers
les étrangers issus des anciennes colonies françaises. D’où
la difficulté de trouver les traces du prolongement d’une
politique institutionnelle trouvant les propres ressorts de
ses logiques et usages dans le « moment colonial »
(Bayart, 2010).
Le débat tardif portant sur le régime colonial imposé par la
France à ses anciennes colonies africaines s’est heurté à
deux perspectives de lecture de l’histoire. Quand la
première soutiendra que par cette voie la France a
contribué au développement de ces territoires, la seconde
demandera que les violences et les formes de domination
instituées par l’ordre colonial soient explicitement
reconnues et enseignées. Bien que l’Histoire dans ses
complexités puisse contenir des réalités plurivoques, ce
point de controverse aboutira au travers de la loi du 23

17 La perspective coloniale est ici comprise comme le prolongement
de mécanismes de domination ayant façonné l’idéologie coloniale,
avec l’hypothèse qu’ils sont décelables à partir de l’étude des
différentes dimensions de l’organisation sociale et politique.
25 février 2005 (n° 2005-158) à un positionnement officiel de
l’État. De nombreux historiens ne regretteront que le point
de vue historique retenu : “les aspects positifs de la
colonisation”, soit le produit d’une intervention du pouvoir
aux dépens des résultats de la recherche scientifique. Suite
aux émeutes de Clichy-sous-Bois (2005), cette controverse
coïncide également avec la dénonciation par des artistes et
des chercheurs des discriminations et des inégalités
sociales subies par les Français et les étrangers issus des
anciennes colonies françaises. Celles-ci feront l’objet d’un
même déni. Faut-il n’y voir que le fruit d’un hasard ? Les
violences coloniales et les discriminations vécues par les
personnes issues de ces anciennes colonies n’auraient pour
certains aucun rapport. Même si ce n’est pas le seul,
peuton occulter le lien qui relie la France à ses anciennes
colonies est la colonisation ? Ou encore que la
colonisation est une entreprise de domination organisée
autour de stratégies – « d’encadrement » ou
« d’exploitation » – ayant parfois pris comme cadre de
18réalisation de violentes et funestes méthodes (Lacoste,
2006, p.8). Ainsi ce n’est pas seulement la colonisation en
tant que “moment historique” qui relie la France à une
partie de l’Afrique et du Maghreb, mais également
l’expérience d’interactions humaines aussi complexes que
douloureuses. L’histoire a souvent tendance à ne retenir
que les aspects factuels des situations et époques.
Cependant, même avec le détachement relatif que nous
18 À l’instar du génocide des Bamiléké au Cameroun (1961), voir sur
le sujet Mongo Beti (1972), et la lettre du journaliste Charles Van de
Lanoitte à Georges Pompidou décrivant, je cite "le régime effroyable
des camps de torture et d'extermination", selon Béatrice Pouligny
(CERI – Sciences Po, Paris, France), il s’agit du massacre de 400 000
Bamilékés soit 10% de la population totale du Cameroun de l’époque
et de plus de 70% de la population Bamiléké. Nous pourrions ici
également prendre en compte les tortures et les exécutions faites
durant la guerre d’Algérie.
26

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