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La langue et l'intégration des immigrants

De
403 pages
Les relations entre les immigrations et la question des langues (et des cultures) sont des objets de débats - souvent polémiques - au sein de la société civile, de l'univers politique et de la recherche en sciences humaines. D'un contexte à l'autre, au sein même de la "francophonie", existent des différences appréciables dans les politiques linguistiques, les conceptions philosophiques de l'identité linguistique et culturelle, les orientations éducatives et didactiques.
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La langue et l'intégration des immigrants

Collection Logiques Sociales Série: Études Culturelles Dirigée par Bruno Péquignot Le champ des pratiques culturelles est devenu un enjeu essentiel de la vie sociale. Depuis de nombreuses années se sont développées des recherches importantes sur les agents sociaux et les institutions, comme sur les politiques qui définissent ce champ. Le monde anglo-saxon utilise pour les désigner l'expression cultural studies. Cette série publie des recherches et des études réalisées par des praticiens comme par des chercheurs dans l'esprit général de la collection.

MOUCHTOURIS Antigone, Sociologie de la culture populaire, 2007. NÉGRIER Emmanuel, Une politique culturelle privée en France ?, 2006. THIRY-CHERQUES Hermano Roberto, Modélisation de projets culturels, 2006.

Sous la direction de JAMES ARCHIBALD ET JEAN-LoUIS CHISS

La langue et l'intégration

des immigrants
Sociolinguistique, politiques linguistiques, didactique

L'HARMATTAN

Ouvrages des mêmes auteurs:

Archibald, J. La localisation: problématique Montréal: Linguatech éditeur, 2004.

de la formation.

Archibald, J. et Jolin, L. Le tourisme éducatif et les besoins des afnés/Educational Tourism and the Needs of Older Adults. Montréal: Éditions Téoros, 1995.

Chiss, J.-L. (en collaboration avec C. Puech). Fondations de la linguistique. Etudes d'histoire et d'épistémologie, Duculot, 1997. Chiss, J.-L. (en collaboration avec C. Puech). Le langage et ses disciplines, xixe-xxe siècles, Duculot, 1999. Chiss, J.-L. (en collaboration avec J. David et Y. Reuter) (dirs). Didactique du français. Fondements d'une discipline, De BoeckUniversité, 2005. Chiss, J.-L. (dir.) Charles Bally (1865-1947). Historicité des débats linguistiques et didactiques. Stylistique, Enonciation, Crise du français, Peeters, 2006. Chiss, J.-L. (dir.) Immigration, École et didactique du français, Didier, 2007.

@ L'HARMATTAN, 2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.hannattan@wanadoo. fr

ISBN: 978-2-296-04178-3 EAN: 9782296041783

Introduction
James Archibald Université McGill Jean-Louis Chiss Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle (DILTEC)

Langue(s) et immigration(s)
Cet ouvrage est issu du colloque international franco-québécois «La langue et l'intégration des immigrants» organisé en deux sessions en 2005. La première s'est tenue à l'Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle les 9 et 10 novembre sous l'intitulé « Les freins à l'intégration» ; la seconde à l'Université McGill de Montréal les 8 et 9 décembre sous l'intitulé «Les obstacles à la francisation ». Ce colloque s'est inscrit dans les perspectives de recherche de l'équipe d'accueil DILTEC (Didactique des langues, des textes et des cultures) que dirige J.L. Chiss à l'Université Paris 3 et de l'Unité de formation en traduction que dirige J. Archibald à l'Université McGill. La majeure partie des communications présentées ont été organisées dans le présent volume à partir d'une problématique à triple entrée: la dimension sociolinguistique concerne les situations de contacts de langues et de cultures ainsi que la manière dont elles sont vécues par les individus et les groupes; le rôle des politiques linguistiques (et culturelles) est évidemment essentiel; les perspectives didactiques à tous les niveaux de l'apprentissage de la «langue d'accueil» et des autres langues en présence sont à développer pour elles-mêmes et dans le cadre des réponses que les institutions éducatives en général sont susceptibles de promouvoir pour l' « intégration» des populations immigrées. Évidemment, cette réflexion ne peut omettre certaines données et analyses qui relèvent d'enjeux politiques et sociétaux dans des contextes historiques et géographiques spécifiques. Ceci explique la diversité des prismes etdes approches des contributeurs, la variété de leurs recherches,

expériences et questionnements dans un ouvrage l'essentiel dans l'axe Paris-Montréal et retour.

conçu pour

Immigration:

aspects du contexte français

On rappellera de manière forcément sommaire quelques éléments de la situation française et européenne actuelle. Le rapport de la Commission mondiale sur les migrations internationales remis le 5 octobre 2005 à l'ONU insiste sur le caractère mondial et en pleine accélération du phénomène migratoire et donne le chiffre de 200 millions de migrants dans le monde. En France, l'évaluation quantitative du phénomène est sujette à débats, polémiques et parfois désinformation. Sans doute est-ce ce que d'aucuns qualifient de « grand flou artistique» qui a concouru en juillet 2004 à la création de l'Observatoire statistique de l'immigration et de l'intégration (OSII). En 2004, on estime à 4,5 millions le nombre d'immigrés adultes vivant en France soit 450000 de plus qu'au précédent recensement en 1999. Les immigrés d'origine européenne représenteraient 45 % de ce total. Il faut entendre par immigrés les personnes nées à l'étranger avec une nationalité étrangère, qu'elles aient ou non acquis la nationalité française. Quant à la « deuxième génération », il s'agit de personnes nées en France, quelle que soit leur nationalité, dont l'un des deux parents au moins est né à l'étranger. Pour ce qui concerne les enfants et adolescents nouvellement arrivés en France, on notera, à titre indicatif, qu'en 2003 les structures d'accueil dans le premier et le second degré concernaient environ 30 000 élèves, répartis en classes d'initiation et en cours de rattrapage intégré au primaire, en classes dites d'accueil dont certaines pour les élèves non scolarisés antérieurement dans les collèges, lycées et lycées professionnels. L'actualité se charge de rappeler à l'échelle européenne, souvent de manière dramatique, les problèmes posés par l'immigration clandestine (par exemple les tragédies des migrants africains dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla au Maroc). Le sommet des chefs d'état et de gouvernement européens du 27 octobre 2005 s'est saisi de ces questions particulièrement complexes. Pas un jour ne passe sans que reviennent dans le débat public les interrogations sur les migrations économiques, la pénurie de main-d'œuvre en Europe 8

(vieillissement de la population) et le travail clandestin, sur les politiques de regroupement familial et le cas des demandeurs d'asile, sur les alternatives entre régularisations plus ou moins massives et retour dans les pays d'origine, sur les « modèles» qu'une rhétorique antagonise nécessairement: immigration familiale vs immigration de travail, immigration « subie» vs immigration « choisie». La référence aux conceptions et pratiques d'autres pays alimente stratégiquement les discussions: système de points à la canadienne, approche par les quotas à l' américaine (États-Unis). .. Évidemment, la question de l' « immigration» ne se réduit pas à la gestion des nouveaux arrivants légaux ou non et à la prospective. Elle s'inscrit dans la réalité de la société française actuelle et de son devenir historique. Les violences des banlieues de novembre 2005, interprétées au moins partiellement comme une crise de l'intégration, ont reposé, de manière spectaculaire, les problèmes de l'absence de mixité sociale et de mobilité, les difficultés de la politique de la ville; elles ont manifesté un malaise sociétal déjà ancien où se mélangent le sentiment des discriminations, les revendications identitaires, la question de la laïcité et le poids croissant de la religion, le rapport à l'histoire coloniale et à ses relectures controversées, les lois dites « mémorielles » votées par le Parlement. . . Le modèle républicain français qui s'appuie sur l'intégration par l'école en excluant l'ethnicisation et le lien communautaire se heurte aux données empiriques et se confronte à d'autres traditions en particulier anglo-saxonnes, elles-mêmes différentes les unes des autres (le système américain n'est pas le modèle britannique). La limite entre intégration et assimilation n'est pas claire, la confusion entre identité et citoyenneté est source de conflits, le partage de la langue commune et la reconnaissance de la diversité culturelle ont l'air de s'opposer. Dès lors, toutes les questions liées à l'immigration retentissent sur la définition de l' « identité française» en général. En ce sens, un travail sur les dimensions linguistiques, culturelles et éducatives de l'intégration des immigrés (adultes, enfants et adolescents) participe d'un intérêt de connaissance qui importe au fonctionnement global de la société française et des sociétés francophones. Immigration: aspects du contexte québécois

Parmi ces sociétés francophones, le Québec se démarque de 9

l'expérience hexagonale. Cet état à majorité francophone où se marient traditions françaises et britanniques fait partie du Canada, un état fédéral à majorité anglophone. Officiellement bilingue, sis en Amérique du Nord, ce grand pays compose tous les jours avec l'influence omniprésente de la culture américaine et de la langue anglo-américaine. Contre vents et marées, le Québec a réussi à maintenir son identité francophone depuis le premier établissement des colons venus de France au XVIe siècle jusqu'au XXIe siècle, époque où une nouvelle société culturellement et linguistiquement plurielle se modernise à pas de géant en français, mais dans le respect parfois difficile d'une diversité qui ne cesse de se renouveler. Le visage du Québec d'antan n'est certes plus celui que l'on voit aujourd'hui ni dans les rues de Montréal ni dans celles des villes et villages du Bas-Saint- Laurent. Si on ne prend en compte que les statistiques des dernières décennies du XXe siècle, on constate un changement majeur dans les tendances d'établissement des populations immigrantes. Le seul pays francophone à paraître sur la liste des principaux pays de naissance des immigrants désireux de s'établir au Québec en 1970 était la France, et elle faisait figure de proue. Aujourd'hui elle a cédé sa place à la Chine et au Maroc suivi de près par l'Algérie, la Roumanie, Haïti, la Colombie, le Liban, l'Inde et le Pakistan. Le même phénomène se retrouve quant à la langue maternelle des immigrants. Il y a vingt-cinq ans, le français était en tête de liste. Bien que le français se trouve aujourd'hui en deuxième position, il se fait précéder par l'arabe et se fait talonner par l'espagnol, le mandarin, le roumain, le créole, le russe, le pendjabi, l'anglais et le tamoul. Les enjeux de l'intégration des allophones sont leur «francisation» et leur adaptation à une culture plurielle. Toutefois malgré les efforts déployés par les autorités québécoises, l'intégration linguistique ne se fait pas sans heurts.

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Typique d'un état faisant partie d'une confédération, le Québec partage certaines compétences avec le gouvernement central. Deux champs juridictionnels sont des clefs de voûte relativement à la question d'intégration: l'immigration et la politique linguistique. C'est une des caractéristiques uniques de la situation politique du Québec, car ses pratiques d'immigration «choisie» et de langue officielle permettent de cibler des populations immigrantes en vue de leur intégration sociolinguistique éventuelle dans la vie de cette société. Le Québec veille constamment à l'équilibre démographique et linguistique du pays et gère les flux migratoires et l'intégration linguistique des migrants, ce qui ne passe pas sans déranger de temps en temps. Cependant, le principe directeur de la gestion de la glottopolitique québécoise est le reflet d'une notion partagée de citoyenneté responsable, car tout néo-Québécois se doit de respecter les valeurs communes d'un Québec pluriel tout en assumant la responsabilité de maîtriser la langue commune si bien que la langue elle-même constitue enfin l'une des valeurs communes de la société québécoise. Cette éthique collective se traduit dans les pratiques d'intégration scolaire -l'école joue un rôle clef d'intégrateur - et dans la reconnaissance du statut des professionnels par l'État - la connaissance de la langue officielle et commune est en effet une compétence professionnelle. Ces politiques se reflètent dans les lois de l'État québécois: la Charte de la langue française et le Code des professions pour ne mentionner que ces deux. Et l'administration publique a veillé à ce que ces lois soient respectées par la mise sur pied d'organismes paraétatiques dont l'Office québécois de la langue française (OQLF) et l'Office des professions du Québec (OPQ), par exemple. Par ailleurs, un ministère fut créé de façon à promouvoir le « mieux vivre ensemble» de tous les Québécois quelles que soient leurs origines: le ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles (MICC). Le Québec connaît un mode de gouvernement que l'on pourrait qualifier de consultatif, car ce ministère et la Commission de la Culture de l'Assemblée nationale consultent régulièrement les citoyens quant aux cibles à viser en termes d'immigration et quant à la gestion des relations entre le gouvernent et les diverses communautés ethnoculturelles, anciennes et récemment établies.

Il

En conclusion, la gestion volontariste d'une immigration « choisie» et responsabilisée se traduit dans une politique d'intégration linguistique qui est le reflet de toute une société. Centré sur les contextes québecois et français, cet ouvrage n'ignore pas d'autres situations actuelles et plus anciennes, qu'il s'agisse par exemple du Canada anglophone, de la Grèce et des États-Unis à la fin du xrxe siècle. Il témoigne de la richesse des recherches engagées dans un champ où se mêlent les avancées de la connaissance scientifique et la permanence des enjeux idéologiques.

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Mise en situation

James Archibald Université McGill

La langue choyenne
Droits et obligations linguistiques des migrants en France et au Canada

La citoyenneté S'il convient de parler de la langue citoyenne dans le contexte de la migration des populations, il faut dans un premier temps situer cette notion par rapport à la citoyenneté. Encore faut-il remarquer que le concept même de la citoyenneté peut varier selon les milieux sociaux, politiques et culturels. En effet, dans plusieurs cas le champ sémantique de la citoyenneté recoupe celui de la nationalité si bien que le citoyen n'est pas nécessairement un national et le national n'a pas toujours les qualités du citoyen. Le droit français privilégie la notion de nationalité tandis que la loi canadienne met en valeur celle de la citoyennetél. En France la nationalité de la personne permet de décrire son statut juridique: on naît Français ou on est naturalisé Français; au Canada le national, qu'il soit né au pays ou qu'il soit naturalisé, est citoyen. Par contre, dans les deux cas le sens du terme citoyen peut aussi s'étendre à l'action et aux qualités civiques de la personne par sa participation à la vie démocratique, sociale, commerciale et culturelle du pays. C'est ainsi que le citoyen peut éventuellement participer, par exemple, à la gouvemance d'une ville, d'une région, d'une communauté, d'une institution, d'une organisation de la société civile ou d'une entreprise. La liste évoquée n'est point exhaustive. Dans tous les cas, il s'agit d'une participation à proximité réelle ou virtuelle et d'une implication organisationnelle de la personne. De là on peut comprendre l'utilisation de l'adjectif « citoyen» pour qualifier cette action, cette implication ou cette participation. Par
1 Le droit canadien, suivant les principes du bilinguisme fédéral utilise comme équivalents anglais les termes citizen et citizenship. Le terme citizen se distingue également du terme subject que l'on retrouve dans les textes britanniques.

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conséquent, lorsque nous parlons d'une « approche citoyenne» de la langue ou de la «langue citoyenne» elle-même, nous évoquons nécessairement une personne qui s'implique, s'engage et participe. Par voie de conséquence, la «langue citoyenne» est une langue « habilitante» qui devient l'outil utilisé pour favoriser l'implication personnelle et organisationnelle, l'engagement sociopolitique et la participation de la personne à la gouvemance de la société au sens large.

Les enjeux Pour cette raison, les enjeux de l' « approche citoyenne» et de la «langue citoyenne» sont multiples. Dans une société francophone dont la langue commune tend à devenir également la langue d'usage, cette langue a une valeur symbolique dans la mesure où elle représente la pérennité linguistique d'une part et devient par ailleurs en raison de son usage public et privé le véhicule d'une culture que l'on veut pérenne. Il est donc loisible de parler en termes de culture, car cette « langue citoyenne» est celle qui permet de tisser des liens culturels de nature durable dans cette société. Dans certains États, tels que le Canada et le Québec, où plusieurs catégories d'immigrants sont sélectionnées avant que ceux-ci n'arrivent au pays, la question linguistique joue pour beaucoup dans le processus de sélection puisque la langue représente l'une des valeurs centrales de la société. L'immigrant qui ne semble pas pouvoir respecter les valeurs de la société d'accueil s'intégrera beaucoup plus difficilement dans cette société. Dans d'autres États, tel que la France, le processus de naturalisation met en jeu la capacité d'intégration du candidat à la naturalisation, et celui-ci peut être refoulé par les autorités pour défaut d' « assimilation linguistique ». En raison de tels « défauts », on peut croire que le candidat risque de se tenir à l'écart de la société d'accueil tout en habitant en son giron. Il y a donc un rapport direct entre « assimilation linguistique» et participation civique. Bien que les deux systèmes fassent preuve de différences structurelles, la notion de « langue citoyenne» est néanmoins présente dans les deux. Par conséquent, on constate aisément le lien entre la langue et la vie culturelle du pays. Si le migrant est réfractaire à l' « approche citoyenne », il est évident qu'il aura de la difficulté à participer à la vie culturelle du pays et que des groupes de migrants difficilement 16

assimilables risqueront de former des sous-groupes linguistiques et socioculturels, de se marginaliser et même de précariser une culture d'accueil qui se veut rassembleuse. Par contre, la mixité des populations peut enrichir le pays d'accueil, la culture d'accueil et sa langue en apportant du nouveau. On n'a qu'à évoquer l'évolution des langues et des cultures dans des sociétés où deux ou plusieurs traditions linguistiques et culturelles se côtoient. L'argot français ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui sans le riche apport des immigrants venus du Maghreb, et l'anglais n'aurait jamais atteint sa richesse lexicale sans l'apport des Normands après la conquête de 1066. Nombreux sont les migrants ayant adopté la langue, la culture et les valeurs linguistiques du pays d'accueil que l'on peut citer comme des exemples d'enrichissement culturel: pensons à Andrée Chedid en France et à Naïm Kattan au Canada dont la production littéraire jouit d'une reconnaissance universelle dans le monde francophone. Immigrants, oui... joueurs engagés qui participent activement à la vie culturelle de la Francophonie, encore davantage! C'est ainsi que l'on parle du lien vivant entre la «langue citoyenne» et son impact sur l'identité de la personne d'une part et sur l'identité collective de la nation d'autre part. Lorsque que l'on sort d'Égypte tout en ayant une attitude «citoyenne» vis-à-vis de la langue, on ne purge pas les traces de sa culture d'origine; on ajoute une nouvelle couche d'identité culturelle à son être, et l'on contribue aussi à l'enrichissement culturel du pays d'accueil. Mais une attitude contraire peut produire des résultats sur les plans individuel et collectif d'une tout autre nature. Nous avons cité ailleurs l'exemple de populations immigrantes qui font exprès de se tenir à l'écart dans le but d'éviter les « effets néfastes» d'une culture d'accueil qui véhicule des valeurs fondamentales qui vont à l'encontre de celles de la culture d'origine2. Ce phénomène continue d'exister malgré les efforts de sociétés laïques modernes de promouvoir un espace neutre et rassembleur où prévaut la « langue commune» de la nation adoptive.

2 Voir à cet effet l'exemple de la communauté turque en France cité dans Archibald, J. « Immigrant Integration: The Ongoing Process ofReform in France and Québec ». Language Policy: Lessonsfrom Global Models. Steven J. Baker, dire Monterey: Monterey Institute ofIntemational Studies, 2002, 30-58. 17

De nos jours, nous sommes de plus en plus confrontés à une situation socioculturelle et linguistique en évolution. La langue d'hier n'est plus celle d'aujourd'hui. En plus, la culture d'hier se fait remplacer progressivement par une culture mixte sous l'effet du mouvement des populations et de la mondialisation. On constate par conséquent qu'une pérennité socioculturelle et linguistique statique n'est pas un objectif réalisable ni du côté du migrant ni du côté de la nation d'accueil. Les peuples cherchent normalement à se doter d'une langue et d'une culture relativement pérenne, mais la donne des migrations nous oblige aujourd'hui à repenser ce paradigme de stabilité, voire même le mythe de la permanence. Tout change; tout évolue, mais une «approche citoyenne» de la langue devrait nous permettre de gérer avec intelligence ce changement dans le meilleur intérêt de tous les intervenants: et les personnes physiques et les personnes morales dans tous les secteurs de la société.

Le cadre Cette «approche citoyenne» ne pousse pas comme un champignon! C'est la stratégie d'aménagement linguistique ou la glottopolitique de l'État qui crée le cadre dans lequel cette « approche citoyenne» prend forme. Elle naît soit d'une volonté commune soit d'un système juridique mis en place par le gouvernement. Telle est la situation du Canada, qui par sa loi est un pays bilingue ayant deux langues officielles et ayant une politique d'immigration qui met en valeur ses deux langues officielles. Le Québec, bien qu'il fasse partie de la fédération canadienne et que les institutions fédérales de la province soient tenues de respecter le cadre juridique canadien en ce qui a trait aux droits linguistiques, a aussi développé son propre cadre juridique suivant une glottopolitique «nationale» qui favorise la protection et l'essor de la langue officielle. Le maintien, la protection et le développement d'une langue pérenne constituent en fait l'une des valeurs fondamentales de la société québécoise. En adoptant la Charte de la langue française et tous les règlements, pouvoirs et instruments institutionnels qui en découlent, le Québec s'est ainsi doté d'un cadre juridique qui reflète ces mêmes valeurs collectives. Grâce à un accord de nature permanente entre le Canada et le Québec, celui-ci contrôle la sélection de certaines catégories d'immigrants ayant l'intention de s'établir sur le sol québécois. L'un des critères les plus importants dans ce processus de sélection est la langue française, car l'un des 18

premiers objectifs de l'immigration québécoise consiste à favoriser la sélection d'immigrants potentiels qui ont au préalable une connaissance du français ou qui sont estimés par les autorités québécoises être francophiles, francisables ou « francophonisables ». Cet aspect de la politique d'immigration est d'autant plus important que le taux de natalité de ce que certains historiens ont appelé les « naturels Français» est en deçà du taux de remplacement et que le poids démographique des francophones canadiens - et par voie de conséquence du Québec - est en régression dans la fédération canadienne. Or il ne s'agit pas simplement d'une «approche citoyenne» ; il s'agit plutôt d'une raison d'État. On peut alors comprendre pourquoi et le Canada et le Québec disposent tous les deux d'un ministère de l'immigration. La langue de la République est le français. La France s'est aussi doté d'une législation à caractère linguistique, et bien que le processus d'immigration et de naturalisation soit sensiblement différent en France, la France met elle aussi un accent très important sur la langue dans l'évaluation des candidats à la naturalisation dont un pourcentage non négligeable se voit refuser la nationalité française pour des raisons de «défaut d'assimilation linguistique». On peut en déduire que l'État s'attend à ce que toute personne qui aspire à la nationalité française « s'assimile» à la nation bien que le terme tend maintenant à être remplacé dans l'usage «politiquement correct» par le terme « intégration» et ses dérivés. Par ailleurs, le candidat qui se tient à l'écart de cette société en entretenant des relations sociales ou commerciales exclusives avec sa communauté d'origine ne s'intègre manifestement pas et c'est pour cette raison que les agents du gouvernement peuvent refuser une demande de naturalisation. D'autres lois, règlements et circulaires régissent les pratiques de la langue, et la France s'est aussi donné des organes et institutions de gestion linguistique. Quel que soit le gouvernement, le cadre juridique met en valeur la langue nationale et reconnaît que celle-ci a une valeur stratégique par rapport au développement durable de la culture nationale et à la cohésion sociale du pays. Chaque gouvernement semble alors avoir adopté à sa manière une «approche citoyenne» dans la gestion du dossier linguistique relativement à la migration, à l'immigration et à la naturalisation. Il est clair dans tous ces États que la langue se voit 19

comme le moyen privilégié pour le migrant ou l'immigrant de participer activement à la vie nationale. Sans une connaissance de la langue nationale (officielle), le primo-arrivant, le nouvel arrivant ou le naturalisé s'isole, se marginalise et ne participe par conséquent pas à la vie de la société d'accueil. En raison de l'accord permanent entre le Canada et le Québec, les deux États reconnaissent le principe juridique de la «compétence partagée ». Cette notion est essentielle si l'on veut comprendre la dynamique de la relation entre les deux gouvernements. C'est en effet une façon de reconnaître officiellement le caractère distinct de la société québécoise au sein de la fédération canadienne et de reconnaître le droit du Québec de gérer pour ainsi dire sa propre démographie en conformité avec ses valeurs collectives. Lorsqu'on réfléchit posément à la dynamique d'une « compétence partagée », on est en droit de croire que cette même méthode d'administration publique pourrait s'appliquer tout aussi bien à d'autres domaines où la langue et les relations avec les migrants sont en jeu. Et cette pratique publique de « compétence partagée» pourrait même se renforcer par l'adoption d'une «approche citoyenne» afin de mieux garantir la participation des migrants et des immigrants à la vie de la société dans son ensemble. Sur le plan stratégique, on pourrait facilement reconnaître les intervenants dans le dossier de l'immigration et de l'intégration Gadis de l'assimilation) de manière à identifier les compétences complémentaires et les situations où l'État et la société civile, y compris les syndicats et les entreprises, aient un réel intérêt à « partager leurs compétences» dans une œuvre commune.

Milieux où s'exerce la citoyenneté C'est dans cet esprit, qu'il faut essayer de cerner les milieux où s'exerce la citoyenneté. Bien évidemment, il yale gouvernement. Mais, il faut élargir le sens du terme pour comprendre la gouvernance de situations extrêmement diverses. Nonobstant le statut purement juridique du migrant, celui-ci s'implique de manière participative dans les affaires du pays d'accueil même s'il ne dispose pas du droit de vote. L'immigrant naturalisé est le bénéficiaire d'un modèle de gouvemance participative à l'échelle de l'État, de la ville, de 20

l'arrondissement, du conseil scolaire, etc. Il est par ailleurs question de permettre aux citoyens de la Communauté européenne de participer aux élections locales dans leur pays de résidence dont ils ne possèdent pas la nationalité. Par contre, l'immigrant qui n'a pas encore été naturalisé au Canada n'a en aucun cas le droit de vote. Il faut dire que la participation éventuelle du migrant à la vie politique de sa région ou ville de résidence relève de 1'« approche citoyenne », mais pour participer à bon escient, il faut aussi évoquer une maîtrise appropriée de la « langue citoyenne ». Il existe au Canada, en France et au Québec de nombreuses associations qui représentent les intérêts des migrants, qu'ils soient nationaux ou non. Les migrants qui profitent de ces associations participent à leur gouvernance et se servent dans plusieurs cas de la langue nationale ou officielle comme langue commune dans la gestion de leurs affaires. C'est un bel exemple de la langue participative à l'œuvre, car sans une certaine maîtrise de la langue d'accueil, le migrant ne peut participer pleinement à la gestion de telles associations. Non seulement, la « langue citoyenne» est une affaire d'État, mais aussi dans une large mesure la langue des organismes de la société civile qui par la force intégratrice de celle-ci rassemble bien des migrants autour d'activités qui exigent une connaissance de la langue commune pour pouvoir participer pleinement à la vie sociale et économique. On peut évoquer plusieurs exemples comme l'association des parents dans l'école de quartier fréquentée par les enfants du migrant ou le syndicat local qui fait des revendications pour protéger les droits des travailleurs immigrés. Dans tous les cas, c'est la «langue citoyenne» qui facilite une telle participation. Dans tous les États concernés, la maîtrise de la langue d'enseignement est une clef de réussite scolaire. C'est pour cette raison que l'État met en place des classes d'accueil pour les primoarrivants et que les associations d'immigrants offrent souvent aux enfants des immigrés des activités périscolaires ou des classes d'accompagnement pour mieux assurer l'intégration des enfants issus de l'immigration ou de la migration. À l'échelle universitaire, l' «approche citoyenne» explique en partie les tests linguistiques imposés au moment de l'entrée en faculté. Le Diplôme approfondi de langue française (DALF) n' a-t-il pas été conçu afin d'assurer une 21

meilleure intégration des étudiants non francophones dans les établissements d'enseignement supérieur? La maîtrise de la « langue citoyenne» assure une meilleure participation du migrant à l'éducation nationale et une plus grande efficience du réseau éducatif dans son ensemble. Cela explique les raisons pour lesquelles et l'État et le milieu associatif investissent dans l'acquisition de la langue commune, la langue d'enseignement et la langue de l'École au sens large du terme. Le Québec se félicite ainsi de ses mesures, car elles expliquent en grande partie les transferts linguistiques qui s'opèrent par rapport à la langue d'usage dans les foyers des familles immigrantes. C'est l'un des succès reconnus d'une glottopolitique qui a inspiré les mesures éducatives découlant de la mise en application de la Charte de la langue française. Au-delà du milieu scolaire, on peut aussi évoquer le milieu du travail où le patronat, les syndicats et les chambres de commerce entre autres trouvent un intérêt économique et social dans la promotion d'une maîtrise universelle de la langue commune, car sans cette maîtrise, le travailleur ne s'intègre pas pleinement et ce manque d'intégration peut représenter un réel manque à gagner dans l'entreprise, une marginalisation socio-économique du travailleur et un manque d'efficacité et d'efficience dans la production des biens et services utiles à la société d'accueil dans son ensemble. Cela explique toute une série d'actions mise en œuvre dans ce milieu. On peut évoquer à titre d'exemple la collaboration entre le ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration du Québec (MRCI) et le milieu syndical et les programmes de certification en français des professions et des affaires de la Chambre de commerce et d'industrie de Paris (CCIP), qui a compris les enjeux de la « langue citoyenne» dans les groupes de travail multilingues de plus en plus fréquents dans la Communauté économique européenne. Il existe un nombre important d'ouvrages qui démontrent le lien intime entre la langue du travail et l'identité des travailleurs si bien que personne ne peut nier que l'identité nationale trouve très souvent racine dans un milieu de travail où la langue de travail est la « langue citoyenne », c'est-à-dire celle qui assure la plus grande participation de tous les travailleurs dans la vie de la société d'accueiI3. Par conséquent, l' « approche
3

Voir à cet effet: Borzeix, Annie et Fraenkel, Béatrice, dir. Langage et travail -

Communication, cognition, action. Paris: CNRS Éditions, 2001 ; Chevrier, Sylvie. Le management des équipes interculturelles. Paris: Presses Universitaires de

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citoyenne» ne peut passer sous silence le milieu du travail et sa puissance intégratrice. Faute d'intégrer et faute d'une «approche citoyenne» le milieu du travail risque de souffrir dans son ensemble des effets pervers de cette grande liberté sociolinguistique qui semble caractériser de nos jours un milieu de travail mondialisé qui perd peu à peu sa spécificité linguistique, culturelle et nationale. Une nouvelle identité internationalisée s'installe à pas feutrés, et les instances des gouvernements et de la société civile devront ménager des tendances souvent contradictoires dans l'espr it d'une « approche citoyenne» qui protège à la fois les droits individuels et collectifs. Pensons, par exemple au nouveau droit à l'apprentissage de la langue française conçu dans l'intérêt du migrant et de la société4. Un autre volet du milieu du travail mérite un temps d'arrêt tout particulier; ce sont les industries dites culturelles. Bien que ce milieu ne joue pas un rôle de premier plan dans l'intégration des migrants, il contribue de manière importante à la définition du milieu socioculturel et linguistique dans lequel le migrant est appelé à évoluer. C'est ce milieu en particulier qui donne le ton et fournit le modèle de la langue et de la culture nationales et a par conséquent une influence déterminante sur la façon dont s'opère l'intégration, voire même l'assimilation. On peut citer à titre d'exemple le journalismes, le cinéma, la traduction et les institutions culturelles. Marianne Lederer a déjà critiqué la manière dont les journalistes français ont contribué à la dissémination d'un discours qui s'écarte du «génie» même de la langue française. L'objet de sa critique n'était autre que la référence obligatoire de la qualité journalistique en France, Le Monde6. De l'autre côté de l'Atlantique, Chantal Bouchard a aussi critiqué les journalistes pour leur manque de professionnalisme, car plusieurs d'entre eux sous l'influence omniprésente de l'anglais ont contribué directement à la «contamination linguistique» du français au
France, 2000; et Hervier, Elisabeth. Favoriser la mobilité géographique des travailleurs au sein de l'Union européenne. Paris: CCIP, 2001. 4 Candide, Christine, dire Groupe de réflexion sur la maîtrise de la langue et la formation linguistique. Évolution du concept et de la problématique vers une reconnaissance d'un véritable droit. Compte-rendu des rencontres. Paris: Direction de la formation et de l'emploi, FAS, 2001. S Nous rappelons que le journalisme s'appelle dans certains contextes la « communication sociale». 6 Voir Lederer, Marianne. « Transcoder ou réexprimer ». Études de linguistique appliquée 12 (1973).

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Québec 7. Que ce soit en France ou au Québec on peut douter de la responsabilité des journalistes qui ne s'abreuvent pas à la source de la « langue citoyenne », car leur sens de déontologie professionnelle ne reflète pas cette «approche citoyenne» face à la langue. Par leur manque de rigueur, le modèle linguistique s'écarte peu à peu de la langue normative de la nation et présente un réel danger sur les plans sémantique et cognitif. Au même titre, le cinéma et les productions télévisuelles présentent un danger semblable. Ce sont des médias qui envahissent l'espace public et exposent tous ceux qui regardent et entendent ces produits culturels à un modèle de la langue. Vu la prépondérance de films doublés ou sous-titrés en français, il y a lieu dans ce contexte d'évoquer la responsabilité des traducteurs et des artistes qui participent à cette activité. Les gouvernements ont beau statuer sur les délais de traduction ou sur la disponibilité des versions françaises si la langue produite n'est pas respectueuse de l' « approche citoyenne ». Les possibilités de « contamination» sont tout aussi importantes au cinéma et à la télévision que dans le journalisme. Un dernier exemple de la portée de 1'« approche citoyenne» concerne les musées qui organisent par la nature même de leurs activités culturelles des expositions d' œuvres créées en dehors de la francophonie. Toutes ces expositions posent le problème des catalogues, de l'affichage, des conférences par des experts étrangers, des relations publiques et de la critique dans les médias. À tous les tournants, la langue nationale est appelée à porter le message et à informer le public. Les gouvernements des deux côtés de l'Atlantique balisent le terrain linguistique dans ce contexte, et le français joue souvent le rôle de langue pivot pour le public dont la langue commune est le français. Les responsables des communications ont évidemment un rôle à jouer et doivent aussi garantir une « approche citoyenne» dans la production du discours entourant des événements culturels du genre. Les enjeux linguistiques du reportage sur la politique américaine au Moyen-Orient, du doublage du dernier «Harry Potter» ou de la rédaction du catalogue pour la dernière rétrospective d'Andy Warhol
Chantal. La langue et le nombril, Histoire d'une obsession québécoise. Nouvelles études québécoises, 179-182. Montréal: Fides, 1998. 7 Bouchard,

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au Musée des Beaux-Arts ont ceci en commun: le langage créé pour décrire ces réalités consistera en l'outil cognitif et sémantique que les citoyens utiliseront pour apprivoiser cette réalité et pour ensuite articuler et véhiculer leur propre pensée. Si ce langage ne relève pas de la « langue citoyenne », il risque d'avoir un effet désintégrateur au lieu de promouvoir l'intégration, la cohésion et la participation à la vie culturelle par tous les utilisateurs de la langue commune. C'est dire que la portée de la « langue citoyenne» est très considérable. L'autre milieu dans lequel la «langue citoyenne» joue un rôle déterminant est celui des organisations multinationales et supragouvernementales. La main d'œuvre de plusieurs de ces organisations est essentiellement mobile et souvent composée de ressortissants d'une variété de pays représentant toute la gamme des pays membres. Chaque travailleur apporte avec lui sa langue et sa culture et bénéficie des politiques internes de ces organisations relativement à la langue du travail, à la langue de communication du secrétariat et à la langue dans laquelle l'organisation communique avec ses publics. Les règlements internes garantissent d'habitude certains droits à cet égard. L'organisation a aussi un certain nombre d'obligations par rapport au milieu de travail, à la langue de travail et à la langue de la prestation de services. On peut évoquer un certain nombre d'administrations internationales et/ou supragouvernementales où cette situation se vit sur une base régulière: l'UNESCO, l'OTAN, l'OCDE, la Commission européenne, le CIO (Comité International Olympique), etc. Quant à leur régie interne, les règlements et ententes en vigueur garantissent l'utilisation et la coprésence de certaines langues de manière que la langue de travail de ces organisations relève de cette «approche citoyenne ». Toutefois, l'hégémonie de la langue dite « hypercentrale » tend à éclipser l'usage des langues « supranationales» si bien que cette situation affecte directement les droits et obligations pragmatiques des travailleurs de diverses origines. Cette pratique finit par avoir un effet négatif sur la diversité culturelle et linguistique de ces mêmes organisations. Par conséquent, l'effet réel consiste à obliger le travailleur migrant œuvrant au sein de ces organisations à utiliser une langue autre que la sienne comme langue commune nonobstant les garanties linguistiques mises en place par les documents fondateurs. Cela contribue ainsi à la marginalisation administrative de certaines langues au profit de la langue 25

« hypercentrale ». Cette tendance risque de se renforcer à l'avenir compte tenu de l'élargissement du groupe de pays membres dont la langue administrative commune tend à être la langue « hypercentrale » et du recul marqué de certaines langues comme langues étrangères enseignées dans le système scolaire des pays membres. Cette monoculture linguistique en devenir des organisations internationales constitue une menace réelle qui amoindrira sans doute le rayonnement de grandes langues internationales comme le français et l'espagnol si bien que les obligations linguistiques finiront par ne plus se faire respecter en règle générale et que le respect des droits des travailleurs migrants de langues autres que l'anglo-américain ne sera plus que purement théorique dans la pratique quotidienne. En conclusion, il y a lieu de repenser l'organisation du travail et de la prestation de services de ces organisations à la lumière de la « langue citoyenne ». Nous voudrions enfin évoquer un nouveau milieu de travail où la migration est virtuelle. Cependant, il s'agit d'un véritable milieu de travail moderne et d'un milieu de travail qui a besoin d'une langue commune. Nous pensons au télétravail, à la formation à distance, à l'e-gouvernement. C'est Internet qui encadre et facilite ce phénomène, et c'est la cyberculture qui définit les croyances et les valeurs des télétravailleurs. Bien que ce milieu soit virtuel, les entreprises, les gouvernements, les organisations internationales, les organismes non gouvernementaux, les établissements de formation et les institutions culturelles qui utilisent cette plateforme sont tout aussi responsables des moyens de communication utilisés pour accomplir le travail. C'est dire que l' « approche citoyenne» est au cœur d'un débat très actuel qui finira par définir des sociétés de l'information au sein desquelles la langue n'est pas moins «citoyenne ». C'est pour cette raison que l'un des thèmes qui préoccupent et les gouvernements et les membres de la société civile qui participent au processus préparatoire dû' Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI) est la diversité linguistique et culturelle ainsi que la liberté d'expression et de communication sur Internet. L'un des objectifs à long terme du SMSI consiste justement à formuler une politique internationale qui sera prônée par l'ONU et l'Union internationale des télécommunications (UIT) ainsi que leurs pays membres relativement à l'évolution «citoyenne» d'Internet au profit des pays en développement. Une telle évolution ne pourra négliger les enjeux de la 26

« langue citoyenne» dans les milieux de travail virtuel. On verra sortir de ce processus un nouveau sens des obligations et des droits linguistiques et culturels des travailleurs qui évolueront dans le cyberespace qu'ils proviennent de pays développés ou de pays en développement. Ceux qui participent à ce processus auront intérêt à s'inspirer de l' « approche citoyenne ».

L'approche citoyenne Il ne s'agit pas d'un vœu pieux, car de plus en plus d'intervenants s'intéressent à traduire cette responsabilité sociale en termes de responsabilités organisationnelles et même juridiques. C'est une question d'éthique et de déontologie. Les principes directeurs adoptés par tous les gouvernements participant au SMSI indiquent clairement qu'à l'échelle internationale nous finirons par avoir des dispositions à caractère juridique pour protéger toute une série de droits en émergence. Par ailleurs, la société civile ne cessera de faire des pressions afin de garantir le respect de ces mêmes droits. Ceux-ci commencent à s'articuler. Nous citons l'exemple tout récent du Cyborg Bill of Rights8, qui définit certains de ces droits dans le cyberespace9. Cette tendance n'est pas sur le point de disparaître et elle réussira enfin à faire reconnaître les droits de plus en plus fréquemment revendiqués par les acteurs de la société civile et les gouvernements intéressés à la protection de leur spécificité linguistique et culturelle dans un contexte de mondialisation. L'approche citoyenne ne s'amoindrira pas; au contraire, elle prendra de l'expansion dans les années à venir. Dès qu'il s'agira de droits garantis par les textes de loi ou les conventions internationales, le respect de la « langue citoyenne» deviendra une obligation civique et civile. Tous ceux qui se préoccupent de la glottopolitique et de la politique culturelle devront prendre en compte cette nouvelle donne de la
8 Gray, Chris Hables. Cyborg Citizen, pp 26-29. New York: Routledge, 2002. 9 Parmi ces droits, on peut citer: la liberté d'expression électronique, le droit à l'égalité, le droit à l'accès à l'information. Tous ces droits et libertés ont un volet culturel et linguistique dans le monde virtuel et feront l'objet de plusieurs débats dans le cadre des négociations menant à la déclaration de Tunis en 2005. 27

société mondialisée du XXIe siècle. Les États monoculturels seront moins nombreux, et les citoyens aux langues d'origine diverses seront légion. Parmi ces langues, il ne faudra pas se contenter de dénombrer simplement les langues supercentriques et internationales, mais aussi les langues minoritaires sur le territoire national (<< langues de les France»), les langues autochtones et même l'anglais - langue minoritaire au Québec. Les populations seront de plus en plus mobiles, ce qui aura comme effet d'augmenter le nombre de naturalisations dans les pays d'accueil. Par ailleurs, l'immigration prendra de nouvelles formes par rapport à la migration classique que nous avons connue jusqu'à aujourd'hui. Et tout cela se fera dans un contexte de mondialisation qui touchera le commerce, les moyens de communication, les technologies d'information et de communication, la culture et, bien sûr, la langue, la langue citoyenne, celle qui sera la clef de voûte de la participation des citoyens aux activités d'un cybermonde globalisé. Bien que nous ayons déjà eu l'occasion de constater certains succès, les défis abondent! L' « approche citoyenne» a eu le mérite de faire de l'expérience canadienne de l'immersion un succès reconnu. En France, sans l'école républicaine les enfants issus de l'immigration qui vivent en marge de la société seraient encore plus nombreux qu'ils ne le sont aujourd'hui. À l'échelle internationale, les écoles de l'Alliance israélite universelle ont réussi dans plusieurs pays le miracle de l'intégration linguistique et de la fidélisation à la langue française. Malgré ce ton d'optimisme, il y a eu des échecs. Le français des sciences et des technologies n'a pas pignon sur rue. Les pratiques linguistiques des organismes internationaux ne garantissent pas dans les faits l'emploi des langues de travail outre la langue hypercentrique. Il y a tous les jours une perte de terrain; la conduite linguistique des pays membres de la Francophonie ne respecte pas toujours la déontologie linguistique et culturelle qu'ils devraient embrasser. Les langues supranationales se font de plus en plus rares dans les publications scientifiques tant dans les revues traditionnelles que sur Internet. Au bas mot, le rôle du français dans le monde, ainsi que celui des autres langues supranationales ou périphériques, ressemble de plus en plus à celui d'un figurant sur scène.

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À moins d'adopter une politique nationale et internationale centrée sur une « approche citoyenne », la situation ne pourra qu'empirer. Il faudra agir dans le concert des nations avec entrain dans le but de garantir la diversité culturelle et linguistique.

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Première partie Perspectives sociolinguistiques

Marie J. Berchoud Université de Bourgogne (Dijon) Il1stitut Ul1iversitaire de FOlmation des Maîtres de Bourgogne

« Migrant », «immigrant»: mots

questionnement

sur nos

Le propos de cet article est d'engager la réflexion sur les freins à l'intégration des immigrants par un retour sur nos mots en eux-mêmes et mis en discours. Il sera question ici de nos usages des tern1es « immigrants », « migrants ». En analysant lellrs définitions historiques et actuelles, quelques emplois depuis près de deux siècles et plus précisément depuis 1950, je montrerai comment nous avons laissé transformer en état durable et en quasi-identité cOl1férée de ]"extérieur c'est-à-dire une essentialité ce qui est parcours, translation, échange et renouvellement. Je m'intéresse à nos n10ts parce qu'ils parlent de nous, même et SllrtOut quand nous parlons d"autrtIi ; ainsi, avant de faire les vertueux en vitupérant autrui (le méchant., le raciste...) sur le mode idéologique, il est utile et sain de revel1ir sur soi et ses mots. En tant que non migrante (pour le moment), je souhaite parler, non à la place des (im)migrants, mais d'où je viens: d'une lignée partagée jadis entre migral1ts et 110nmigrants. Dans ce paliage - France/Italie de 1860., chacune des branches a perdu une langue, celle de l'autre., qui était qui est aussi un peu soi-même, nous l'italien, eux., le français et réciproquement. Je parle donc de la langue - la nôtre, le français en une parole située, c'est-à-dire en relation avec l'histoire et avec le plurilinguisme dOl1tnous savons aujourd'hui qu'il est l'ordinaire des populations du monde., non l'exceptionlo. Ces précisions biographiques, fort communes au demeurant, sont là pour orienter la réflexion chez le lecteur vers: 1) la mémoire ou la remémoration individuelle et lignagère du passé: c110ixd'un lieu de vie, exil, repli puis perte d'une langue, celle qui fut nôtre deve11ueautre, et rencontres;
10 Breton, Roland. Géographie des langues. « Que sais-je? ». Paris: Presses universitaires de France, 1991.

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2) l'échange entre langues et cultures, car l'exil, la perte, les rencontres appartiennent aussi à notre mémoire collective. La première étape de ce mouvement réflexif consiste à devenir plus conscients de la charge sémantique et historique des mots que nous avons reçus et que nous partageons: ainsi, par exemple, quand un informaticien pakistanais ou émirati est recruté, on parle d'un informaticien, non d'un immigrant, et ce même s'il l'est ; en effet, qui s'intéresse à ce que sait faire un immigrant, mécanique, médecine, menuiserie, musique. .. et qui pourrait tout aussi bien et aussi durablement le définir que ce terme immigrant? À cela il y a des causes qui sont sans doute de l'ordre du déni d'un exil enfoui au cœur des lignées et des nations; un exil que la mémoire peine à élaborer mais nous laisserons cette réflexion aux spécialistes. Pour l'heure, l'important est de mettre en lumière ces phénomènes de réification d'états transitoires liés à l'immigration, phénomènes affleurant à travers les usages de la langue tels qu'ils sont arrêtés par les dictionnaires dans leurs définitions et leurs exemples. Et sur ces bases sans doute pourrons-nous revoir notre façon de désigner les immigrants, et faire un premier pas vers l'évolution du lexique, des représentations et des pratiques - dans le plurilinguisme retrouvé. Nous développerons d'abord un certain nombre de constats sur nos mots, constats permettant de déceler des jugements dans nos usages de la langue, puis nous conclurons avec des pistes d'actions autour de la langue/les langues, la mémoire et l'identité.

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Constats:

l'usage des mots de l'immigration

Un siècle de déplacements: un déplacement peut en cacher un autre En français (comme en latin), le verbe a précédé le qualifiant, puis le nom migrer fut d'abord un verbe de mouvement, qui pouvait désigner tout un chacun à un moment ou un autre de sa vie, ou même de son emploi du temps annuel. La transformation s'est faite en moins d'un siècle. Siècle de l'exode rural, de la révolution industrielle; siècle de l'entrée en république (pour la France, 1877, amendement Wallon), de la colonisation continuée, puis des guerres mondiales, du mouvement de décolonisation et du déploiement des migrations internationales. En témoigne le dictionnaire:
MIGRANT

-

participe passé du verbe MIGRER (1876,

sens physique, se déplacer, puis sens actuel, 1933) (du verbe latin migrare, «s'en aller d'un lieu, changer de résidence ») ; a été adjectivé en 1951 (travailleur migrant) et substantivé en 1961. Il On le voit déjà dans cette définition, nous sommes passés du déplacement physique et géographique, contingent, à l'étiquetage des hommes, essentiel. À ce déplacement physique et géographique répond, a répondu un déplacement de sens de la part de l'ensemble des locuteurs; qu'ils aient eu eux aussi à subir l'exil ou l'exode explique peut-être ce tropisme vers une mise en normes et en ordre ou, à tout le moins, son acceptation telle que nous la constatons. Il y aussi que les États-nations et les organisations régionales, tel le Conseil de l'Europe, ont validé ce processus de double déplacement, géographique, et de sens: MIGRANT, -ANTE, adj. et subst. (Travailleur) migrant. Individu travaillant dans un pays autre que le sien. Sinon. immigré. Faciliter la circulation des travailleurs migrants en créant un passeport de travail (Pt manuel Conseil Eur., 1951, p.47). Pour la plupart, les migrants sont venus en France dans l'espoir de percevoir des salaires plus élevés que ceux auxquels ils peuvent prétendre dans leur patrie (GIRAUD-PAMART Nouv. 1974).
Il Dictionnaire historique de la langue française (voI2, article « migrant»).

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[les «vacanciers»] sont de plus en plus nombreux (BELORGEY, Gouvern. et admin. Fr., 1967, p.377). Étymol. et Hist. A. Adj. 1951 travailleur migrant (Pt manuel Conseil Eur., p.47). B. Subst. 1961 «id.» (La Croix, 2 déc. ds GILB. Mots nouv. 1971). Part. prés. de . mzgrer *.12 Des contingences à l'essence et à l'identité: parcours cachés

migrants

P. ext., subst. Personne effectuant une migration.

Ces

Au milieu du XXe siècle, le dictionnaire - ici, le Robert distingue les oiseaux migrateurs (à ne pas confondre avec les oiseaux migrants) s'en allant vers le sud chaque automne, et les travailleurs migrants, qui s'en retournent dans leur pays d'origine (au mieux mais pas forcément) une fois l'an, l'été. Distinguer, c'est également apparenter, l'analogie «biologise », naturalise, puisque migrants et migrateurs sont amalgamés, et la distinction sitôt opérée se lit en comparaison, qui peut tenir lieu d'argumentation. Les migrants sont décidément de drôles d'oiseauxI3! Et leur voyage a eu lieu « récemment» : MIGRANT, adj. et n. - 1951 : de migrer Didact. Qui participe à une migration. Les populations migrantes,' les groupes migrants. - Animaux migrants, qui sans être obligatoirement migrateurs*, effectuent une migration. N. Personne qui migre, ou qui a migré récemment. Spécialt Travailleur originaire d'une région économiquement peu développée s'expatriant (---+émigrant, immigrant) pour trouver du travail, ou un travail

mieux rémunéré. - Par ext. Personne qui accomplit
quotidiennement, entre son domicile et son lieu de travail, un trajet relativement long, en utilisant un ou plusieurs moyens de transport.
12 Le Trésor de la langue française informatisé. 13 Dans le Trésor de la langue française informatisé, la comparaison entre les humains et les animaux se retrouve à l'article MIGRATION, cf. infra, 2.2.

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