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La lecture

128 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296209381
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LA LECTURE
Tome III

Le sens et l'émotion

« CONVERSCIENCES

»

Collection dirigée par Philippe BRENOT A l'aube du troisième millénaire, le champ scientifique éclate, les disciplines en mutation s'interpénètrent, convergence d'attitude pour le décloisonnement des connaissances. «CONVERSCIENCES» se veut carrefour de réflexion dans, sur et au-delà de la science, lieu d'élaboration pluri- et trans-disciplinaire. «CONVERSCIENCES» accueille ainsi des ouvrages de synthèse multi-auteurs (la mémoire, tomes I et II), des actes de réunions à thème (les Origines, Langages, Sociétés), ainsi que des essais transdisciplinaires. Au-delà du clivage des disciplines et de la dichotomie sciences exactes-sciences humaines, «CONVERSCIENCES» crée un espace d'interaction pour que conversent les sciences en conversion.
1. Les Origines (dir. Ph. BRENOT), avec Y. COPPENS, E. DE GROLIER, Y. PÉLICIER, H. REEVES, J. REISSE. 2. Langages (dir. Ph. BRENOT), avec J. COSNIER, B. CYRULNIK, M. GROSS, A.-M. HOUDEBINE, M. DE CECCATTY. 3. Sociétés (dir. Ph. BRENOT), avec G. BALANDIER, R. CHAUVIN, Y. COPPENS, M. CROZIER, E. MORIN (à paraître, 1990). 4. La Mémoire, tome I : « Mémoire et Cerveau ». 5. La Mémoire, tome II : « Le concept de mémoire ». 6. La Lecture, tome I : « De la neurobiologie à la pédagogie» (dir. N. ZAVIALOFF). 7. La Lecture, tome II : «Psychologie et neuropsychologie» (dir. N. ZAVIALOFF). 8. La Lecture, tome III: «Le sens et l'émotion» (dir. N. ZAVIALOFF). 9. Le Tétraèdre épistémologique, Michel PATY (à paraître, 1990). PhiliPpe BRENOT, c/o L'HARMATTAN 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Maquette

de couverture

réalisée par Eric MARTIN

Nicolas Zavialo££ et Bernard Claverie

LA LECTURE
TOME III

Le sens et l'émotion
Ouvrage réalisé avec la participation et la collaboration de J. JANIN, R. FOUCAUD, N. CAMINO, M. BADET, M.C. DUBROCA, dans le cadre des activités de l'Institut Régional Aquitain des Sciences Cognitives Appliquées (IRASCA)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@

Éditions l'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0665-3

INTRODUCTION

La question préalable du langage verbal et le rôle du cerveau

La lecture s'inscrit dans un comportement langagier régi par un ensemble d'opérations cognitives et émotionnelles: son processus a pour résultat d'obtenir une signification dépendante de l'émotion à partir d'un message graphique. Ce message est constitué de séquences à l'intérieur d'un texte organisé. Les séquences sont composées d'éléments (les morphèmes) à la fois grammaticaux et lexicaux, associés à des signes de ponctuation. Les unités de base de ces éléments sont les lettres. Entre la lecture littérale et la lecture réduite à quelques informations-clés du texte, bien des cas de figure sont possibles. Mais être sensible à la lettre comme l'est un calligraphe et être attentif au sens comme l'est un archiviste, c'est vibrer au langage. Et ce langage devenu verbal a ses fondements biologiques: aussi, l'organisation sociale qui en prend conscience, sait mettre à distance, quand il le faut, ce qu'elle produit de significations et de formes structurées. La problématique de la lecture a été associée, dans les deux premiers volumes de l'ouvrage, à des considérations sur la nature du comportement langagier verbal et du fonctionnement cérébral relatif à l'apprentissage. S'il est vrai que le processus de lecture peut être de nature mentale, visuelle et non phonatoire, sa relation au langage verbal n'est pas simple. Dès que l'on considère que l'activité visuelle revient ici à prélever des séquences ou des indices de caractère alphabétique, c'est déjà signaler, chez le lecteur, non pas la manifestation obligatoire des sons, mais en tout cas l'effet de leur représentation abstraite (les phonèmes) et de leurs trac;es mnésiques langagières, stockées dans les structures cérébrales. En outre, penser du sens, l'anticiper et le vérifier à travers des mots et des groupes de mots (considérés comme logogrammes), ne signifie pas que la lecture doive s'en tenir à une dimension presque «asensorielle» du sens: comment la mémoire fonctionnerait-elle, s'il en était ainsi? Si l'on prend le parti de réinvestir le texte de sa composante subjective, «sensuelle », c'est-à-dire le parti de moduler le sens dans l'acte de lecture, il revient à la composante phonique de jouer un certain rôle, en tout cas de répondre à des nécessités d'efficacité et d'économie, quand il est question de communication et surtout d'échange. On découvre dès lors que la phonétique réapparaît, dans l'apprentissage et la pratique de la lecture, pour autre chose qu'un déchiffrage systématique: elle est l'expression de la mémoire phonologique (phonèmes et prosodie, sens et émotion). Ainsi, dans l'acte de la lecture, le langage verbal est présent, avec

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parfois ses caractéristiques propres à l'écrit, comme un tout, comme une dynamique, témoignant d'une appréhension non mécanique du texte. La lecture, à travers sa phase d'apprentissage ou sa pratique, s'analyse généralement d'un point de vue dit psychologique et poétique, social et culturel. Le propos est ici de prendre en considération sa dimension «biologique », sans chercher à l'isoler des autres aspects: c'est au contraire leur intrication qui devient hypothèse de travail. Il sera question de certains mécanismes, processus et fonctions du cerveau par rapport à l'activité langagière orale et écrite. On sait qu'il revient au cerveau de trier, interpréter, organiser, planifier des informations selon des critères de pertinence propres au mouvement d'ajustement d'un individu ou de l'espèce à un environnement perpétuellement changeant. Il lui revient aussi, dans un jeu d'équilibre et de déséquilibre à fonction évolutive, d'évaluer et de communiquer ces informations. Dans cette activité d'évaluation et de communication, la représentation et la conceptualisation jouent un rôle fondamental. Au niveau du langage oral et écrit, elles confinent à l'abstraction, mais, véhiculées par les mots, elles retrouvent à divers titres un réinvestissement sensoriel et émotionnel de la part du sujet parlant ou écoutant. C'est toute une activité complexe de décodage et d'encodage qui est mise en place. L'acte de lecture, procédant à partir d'un déchiffrage (lettre à lettre, syllabe à syllabe) fait perdre de vue la notion de codage qu'implique le langage verbal. De même l'acte de lecture, où la pensée, la logique, les idées peuvent, dans certaines conditions, s'isoler par le biais d'activités à modalité perceptive restrictive (on focalise son attention sur des configurations d'images visuelles), ne se coupe pas en fait du matériau langage et des opérations complexes de codage au niveau cérébral. Il est donc préférable d'invoquer le travail langagier comme un préalable au développement de la conceptualisation: dans ce travail, la mémoire, la sensorialité, l'émotion sont des composantes qui participent à l'affinement et à la multiplication des concepts véhiculés par les mots, à l'oral comme à l'écrit. L'émergence du vivant (<< phénomènes physico-chimiques d'une nature spéciale », CI. Bernard) correspond à un état informationnel et sensible, capable, en se reproduisant dans des conditions toujours nouvelles, d'évaluer la différence entre des états simultanés ou successifs: un instrument d'évaluation à base de mémoire est ici requis et soumis à une complexification croissante; le cerveau, précisément, intervient ici et se différencie des autres organes par sa complexité. Il présente une certaine hétérogénéité des zones et des aires interconnectées qui co-intègrent les informations plus ou moins uniformes des autres tissus. Il négocie une multitude de structures de base plus ou moins simples des autres organes, en les faisant converger vers des catégories fondamentales diverses. En effet, le travail de régulation et modulation qu'il exerce sur l'ensemble des fonctions de l'organisme, se traduit par une mise en évidence, pour chaque sujet, d'une entité mentale et psychique originale: il s'agit de l'individualité qui communique par ces mêmes catégories avec d'autres individualités dans la diversité du vivant: mais en même temps qu'on parle ou qu'on se retranche dans le silence, on vérifie, on évalue sa présence au monde. Le cerveau humain et son langage verbal peuvent se retourner sur euxmêmes. La réflexivité du langage verbal, par son articulation, sa rapidité, sa commodité et sa précision, aboutit à un état d'efficacité et de performance où l'on voit le vivant chercher à se comprendre lui-même et à se dénommer. Ce n'est pas un simple jeu de miroirs se réfléchissant à l'infini, mais un jeu de mémoire. 6

En faisant référence, même de loin, au fonctionnement du cerveau, on pose la prise en compte des conditions et contraintes qui sous-tendent les processus de la communication et par lesquelles on voit que sont amplifiés, au cours du temps, les phénomènes simultanés de la cognition et de l'émotion: la stratégie des connaissances et la disponibilité des sentiments et de l'affectivité seront confondues. Toutes les composantes cognitives et émotionnelles du langage sont simultanément source et support d'engendrement - à savoir les propriétés mêmes qui appartiennent aux systèmes vivants. Le langage verbal s'est enrichi au plus haut degré d'un recul par où l'on voit le sujet évaluer son comportement plus ou moins consciemment et élargir l'éventail des solutions attendues de ses rapports à l'environnement. Le cerveau participe aux réactions d'un organisme à cet environnement. Ce qui caractérise l'organisme vivant, est un certain état de non-équilibre, pondéré par le temps. Donc le cerveau « travaille» le milieu externe et le milieu interne (le corps) en termes d'actions et de représentations. Celles-ci sont projetées dans une histoire, un édifice (le sujet) qui se construit et se consolide, non sans hésitations, dans toutes les dimensions du temps. Une information qui se met elle-même à distance, est cette même information, mais déjà modulée. La mémoire et cette activité de modulation sont ici impliquées dans l'apprentissage et la pratique du langage oral et écrit. Le cerveau est dépositaire des traces mnésiques, de leur organisation. Il se charge de les intégrer, stocker, restituer, réactualiser. Des «images» sensorielles qu'il reçoit, le cerveau tire des informations simplifiées qui permettent abstraction et conceptualisation, qui accompagnent d'autres actions finalisées ou anticipent sur elles. Les informations, devenues traces organiques, s'organisent en réseaux
spécifiques (dans le cortex), liés à un système non spécifique

-

une appétence,

une aptitude aux langages, une sorte de« don» ou prédisposition

qui s'est auto-

développée. C'est en quelque sorte le caractère diffus de la mémoire (à travers le jeu des connexions neuronales) qui va permettre d'établir des circuits
parallèles de traces, d'objets mentaux, de réprésentations. Leur pertinence se situe au carrefour d'une stabilisation entre des stimuli (la sensorialité) venus du milieu extérieur et des impulsions (la sensitivité) venues du milieu interne Ces circuits parallèles peuvent porter une information verbale et non verbale. Le sujet parlant, à la recherche d'une réponse, explore et compare de proche en proche dans ces circuits des informations modulées sur le plan émotionnel: on est en présence, dans le cas du langage verbal, du rôle fondamental que joue la composante prosodique. «Non» veut dire «non », et parfois, en plus, le contraire: «C'est drôle, non? ». En effet on obtient par la prosodie une sorte de dédoublement répétitif d'une information inscrite déjà dans un circuit - c'est-à-dire qu'on enrichit de nuances cette information marquée par l'émotion. C'est par ce stratagème que s'instaurent des stabilisations plus ou moins provisoires, des représentations correspondant à des facultés ou des fonctions; on admet même que certains circuits nerveux fonctionnels seraient, pour des raisons diverses, supprimés au cours du développement, mais tout en laissant cependant largement la place à l'exploitation de potentialités cognitives et émotionnelles. Les vertus de l'apprentissage restent ainsi chez le (tout) jeune enfant pleines de vertus. Là où l'on pourrait croire que fohctionne (au niveau du cerveaudit primitif dans la chaîne de l'évolution animale), par exemple, un système neuronique de l'aversion, non seulement un certain conditionnement (de type pavlovien)

-

le corps, ses fluides et sa structure

(somatique,

nerveuse,

immunitaire,

etc.).

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est possible, mais il entre en jeu déjà une influence de modération, d'ordre biologique, qui permet au sujet de gérer les représentations de l'espace et les composantes sensorielles: un «ah! » exclamatif, immédiat et spontané à un stimulus particulier, n'existe pas à l'état pur. Qui pourrait donner les critères de cette pureté, quand on sait que le sujet parlant a, par ce mot, acquis non seulement sa forme, mais déjà des nuances émotionnelles? Aussi le vécu (à un autre niveau cérébral - le niveau sous-cortical) aide à la réponse dans certaines situations, et la mémoire joue sur la pertinence de cette réponse: la génération et la modulation de la signification des objets est plus forte et l'apprentissage intervient à des stades divers. S'il est vrai qu'un programme héréditaire prédispose à apprendre plus efficacement et à réagir à un certain nombre de situations, ces situations ne sont pas pour autant limitées en quantité et qualité, de même la prédisposition est elle-même évolutive. «La conception du matériel héréditaire, comme un morne reposoir, sorte de décalogue de l'état biologique où la cellule viendrait chercher les ordres ancestraux, appartient à l'imagerie populaire. On le sait, au cours de l'évolution des espèces surtout, et dans la vie même des individus, parfois, nos gènes bougent, se transposent d'un chromosome à l'autre, se remanient, gagnent ou perdent en substance, se multiplient ou s'amenuisent, forment des familles ou meurent, se détériorent ou se réparent. Le bricolage incessant paraît la règle» (E Jacob). Même si, il est vrai, «la grande trame ancestrale varie peu. » (Gros.) Chez l'homme de parole, cette «trame» comprend-elle, par exemple, des modules de perception des sons du langage? Ce n'est pas une question sans intérêt. L'importance de la question des divers stades de fonctionnement cérébral plus ou moins critiques renvoie au rôle et à l'efficacité de l'éducation quant à la maturation de certains récepteurs au niveau des contacts entre neurones (cf. cinquième partie et Mazaux, vol. l, Claverie & Stinus, vol. I). Si le langage devenu verbal est affaire de sens et d'émotion, c'est-à-dire de dénomination et de communication, l'art de la perception et de la discrimination des sons s'entend à sa façon. Il est sûr que ce qui est imparti au cortex (à la zone frontale en particulier), dans le rôle de la modulation du sens, revient à faire intervenir un langage intérieur, qui bien sûr n'est pas forcément du langage verbal articulé. Il est possible qu'un langage articulé intérieur, très confus et brouillon, accompagne certains faits de pensée ou des activités mentales, sans avoir forcément en plus de rapport direct à ces dernières. Il est possible aussi que le langage verbal soit silencieux, réduit à certaines catégorisations communes à toute activité mentale. Mais quand le langage verbal est assez riche et est capable d'exprimer un concept sans disposer encore du mot exact, il laisse espérer la mise à distance des comportements extrêmes de fuite ou d'agression, pour aboutir à des concessions constructives gratifiantes qui relèvent de ce que l'on peut appeler le champ pragmatique: le mot ou la nuance d'un mot restent à créer entre les interlocuteurs dans un geste consensuel. Ainsi le cerveau manifeste ses potentialités d'action et d'expression. Et la voix, entre le silence et le cri, témoigne, dans l'émergence de ses nuances, de ce rôle socio-affectif. Cette voix extériorisée devient langage articulé grâce à un «appareil» buccophonatoire et à des dimensions phoniques, morphosyntaxiques, morpholexicales et rhétoriques propres à toute langue ou communauté langagière (ces dimensions représentent la «double articulation»). Chaque objet mental stocké, classé renvoie au moins à un épisode antérieur
ou à une phrase. Un mot correspondant à cet objet mental

-

n'est

jamais

que le souvenir d'une ou plusieurs phrases. La phrase est une séquence articulatoire, mais elle renvoie elle-même à une séquence sous-jacente sensitivo-

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sensori-motrice, qui représente en réalité sur le plan non verbal le rapport existant entre le sujet parlant et tout ce qui n'est pas lui. On ne saurait ici coller à ce rapport des étiquettes «linguistiques» de sujet grammatical et de verbe, ni même des étiquettes de catégories sémantiques de sujet, prédicat ou objet sémantiques: chez l'homme de parole l'activation et l'inhibition de l'action au niveau neuronal se traduisent en éléments de séquence sensitivosensori-motrice plus ou moins adaptée à l'interlocuteur. Les mots, les structures syntaxiques propres à chaque langue se débrouillent ensuite au mieux, mais non sans la nuance correspondante. La faculté de langage, qu'il soit verbal ou gestuel, est une aptitude à la catégorisation; cette aptitude est associée à un système ouvert de séquences sensitivo-sensori-motrices et devient dynamique cognitive et émotionnelle. Quand on expérimente un objet, on intègre une information à une mémoire distribuée en divers répertoires de catégories et d'émotions associées. Le sens parcourt divers circuits; l'anticipation, la décision, les états émotionnels, les souvenirs sont étroitement liés à ce sens, ils le modèrent et le modulent. Dans le comportement langagier, c'est à la prosodie, véhiculant émotions et catégories, que revient le rôle de cette liaison avec le sens des mots et des phrases. Les mots, par leur signifié, n'expriment pas forcément les sentiments réels éprouvés par celui qui les emploie. Dire: «C'est gai ! » ne signifie pas que ce n'est pas triste. Et dire qu'on est triste, quand on est triste, peut correspondre à des états émotionnels beaucoup plus subtils. Portés par une inflexion de voix, les mots peuvent signifier tout autant qu'une expression faciale ou un geste, sinon plus; et comme eux, ils sont associés à des manifestations d'ordre viscéral (différents rythmes et circulations hormonales, différentes activités métaboliques et consommations d'énergie). Il se produit par le langage verbal un traitement de l'information sensorielle, une appréciation cognitive d'un épisode, le tout en référence à une mémoire ou voix intérieure: c'est une modération et modulation que la voix articulée traduit à sa façon et que perçoit très tôt le tout jeune enfant, sinon le fœtus. Cette modération et modulation est tributaire des influences de l'environnement (éducation, apprentissage), de l'efficacité plus ou moins marquée de l'usage d'une langue, c'est-à-dire du fonctionnement des systèmes symboliques dans le travail de mise à distance. Ce que l'on appelle le «non-dit» s'entend dans la moindre nuance de voix. Le comportement langagier participe de la stratégie cognitive et de la disponibilité émotionnelle confondues. Ce sont elles qui, pour une individualité donnée, contribuent à dénommer et construire dans le temps et l'espace la réalité des rapports existant entre le milieu interne et le milieu externe. Le rôle du cerveau dans l'activité de lecture, comme dans tout comportement langagier, ne peut être tenu pour négligeable. En essayant de cerner d'une part les potentialités et capacités d'action et d'expression des jeunes enfants, d'autre part leurs difficultés ou leurs refus, à travers l'acquisition, l'apprentissage et les pratiques de la parole, de l'écoute, de l'écriture et de la lecture, pédagogues, psychologues, linguistes, neurophysiologistes, psychophysiologistes, généticiens, pédopsychiatres, orthophonistes, recherchent une réflexion commune, un rapprochement plus ou moins réussi des analyses (cf. vol. I et 2). On se propose dans ce troisième volume de présenter une extrapolation à partir de ce qui apparaît comme un fil rouge, parfois ténu, dans l'ensemble des articles de l'ouvrage collectif: le rôle capital du langage verbal et ses fondements biologiques.

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Cette extrapolation insistera sur le rapport existant entre la faculté de langage et le comportement langagier (verbal) proprement dit. En posant le langage (tout langage) comme interface entre le milieu externe (le monde environnant) et le milieu interne (les états physiques, le corps), on découvre, au carrefour des représentations mentales, la parole, la langue, l'écriture et la lecture dans leurs dimensions verbales et non verbales. La représentation mentale, traduite en représentation linguistique, se concrétise en « sens» et en « sons» : « sent» le monde avec des catégories et leurs règles de fonctionnement. Les sens sont aussi relatifs au monde externe: la langue comme objet social, avec les significations de ses mots et les règles de leurs combinaisons. Mais, entre ces deux mondes, qu'advient-il réellement des sens, du sémantique? - Les sons sont relatifs au monde externe, dans la mesure, où l'enveloppe sonore de la langue sociale est structurée en ses unités phonétiques combinées selon des règles déterminées. Et les sons sont aussi relatifs au monde interne: ils expriment les émotions par la prosodie (toutes les inflexions de la voix, qui accompagnent les phrases). Entre ces deux mondes qu'advient-il réellement des sons, du phonique? Ce qui importe, c'est la liaison et fusion du verbal et du non-verbal, c'est le rôle du substrat biologique, entendu comme impulsion et dynamique projetées dans le langage verbal. Ainsi, à propos de la lecture, pourra-t-on décider s'il faut se référer à la langue, au langage verbal ou pour le moins à la faculté de langage? La «langue» écrite, lue, présente-t-elle certaines spécificités et certains registres en nombre suffisant pour en faire une langue vraiment à part, sans rapport à la « langue» orale? On essaie ici de poser la problématique à partir d'un certain nombre de données relatives à la connaissance des mécanismes et processus cérébraux, pour signaler la notion de coordination intersensorielle : cette coordination peut être, entre autres, un élément propre à fonder des théories et des pratiques qui ne laisseraient pas de côté, dès l'école maternelle, la dynamique du langage. Il revient à la prosodie de jouer un rôle particulier dans la manifestation et l'actualisation de cette dynamique chez les tout petits enfants. Cette dynamique a-t-elle vraiment sa place dans l'acte de lecture? Si l'on veut répondre par l'affirmative, il faut trouver les formes de sa manifestation dans le texte écrit : à partir de là, le rapport de l'écrit à l'oralité permet de dépasser la question du déchiffrage pour le déchiffrage qui semble encore fasciner les nostalgiques. Il s'agira alors de parler de la lecture vive et sensible. Schématiquement, quand on parle simultanément du sens et des sons, c'est pour lier et imbriquer le sens et l'émotion. Au départ, dans le milieu interne (l'organisme), un certain nombre de disponibilités et stratégies (génétiquement déterminées, câblées du point de vue neurologique) correspondent entre autres au besoin très général d'apprendre et de s'émouvoir, et à des capacités tout aussi générales et fondamentales qui sont actualisées déjà bien avant la naissance, in utero et puis ultérieurement. Ce peut être celle d'isoler un élément, un objet sur un bruit de fond et de s'en servir pour satisfaire un besoin: par exemple la perception de la voix de la mère, ou du père ou de leurs substituts parmi les autres voix qui parviennent au fœtus; ce peut être la reconnaissance par le bébé, dès les premiers jours, du visage de la mère parmi d'autres. On est en présence ici d'un système ouvert d'aptitudes sensitivo-sensori-motrices: et c'est les systèmes nerveux et hormonal qui bien évidemment entrent en jeu. Au niveau de la motricité, de la sensation et de la sensibilité, ces systèmes

-

Les sens sont relatifs

au monde

interne,

dans

la mesure

où le sujet

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assurent la circulation des informations en provenance du milieu interne (peutêtre les plus nombreuses) et du milieu externe. Ils adressent aux organes, aux muscles et aux glandes les ordres nécessaires à la survie sous toutes ses formes. Les informations venues du monde interne sont celles qui relèvent de l'ordre viscéral. Les informations venues du monde environnant sont les informations sensorielles (gustatives, olfactives, auditives, tactiles, visuelles) et somesthésiques (sensations de douleur, de froid, de chaud...). Les organes sensoriels ne sont pas absolument spécifiques: même chez le bébé l'œil peut « toucher ». On est en présence d'une sensibilité soit superficielle, extéroceptive, celle de la peau (la caresse ou l'audition cutanée...); soit profonde, proprioceptive, celle des muscles, des tendons, des articulations; soit viscérale, intéroceptive. Cette sensibilité ne se soumet pas à un contrôle permanent. C'est son impact au niveau de la perception qui fait effet au niveau du visage, du corps ou du larynx. Toutefois un comédien (à tous les sens du terme) doit savoir «l'exprimer », la reconstituer dans la mimique, la posture et le geste vocal. La motricité concerne, en les intriquant, le système nerveux de la vie de relation (mouvement dit volontaire) et le système nerveux de la vie végétative (viscères, cœur et vaisseaux, système endocrinien). Le comportement langagier verbal, de ce point de vue, est complexe: on a là des convergences de ces «sensibilités» et de cette motricité. Par le terme très général de« sensori-moteur» on désignera ici cette sensibilité (ou sensitivité) et cette sensorialité associées à la motricité. La faculté de langage pourrait être un système (ouvert) d'aptitudes et de séquences sensori-motrices: d'une part, c'est le mécanisme et le processus de l'articulation qui permet de combiner des indices (ou phones) en unités phonétiques, des unités phonétiques en mots, des mots en phrases et des phrases en discours; et d'autre part, c'est le mécanisme et le processus de la modulation, car il n'y a pas d'unités linguistiques qui ne soient modulées, ni infléchies par la voix, au point que la langue permet de dire (Prononcer) «oui» pour signifier «non ». On découvre le rôle de la prosodie faite d'émotions et de catégories et qui détermine l'usage de la langue en actualisant l'appétence cognitive (l'appétit de reconnaître, comprendre, apprendre, vérifier) et émotionnelle (affectivité comprise). On découvre que sont liés les langages non verbaux (chargés de catégories et d'émotions) et le langage verbal qui dénomme, nuance, et amplifie en retour ces catégories et émotions; le non-verbal, qui est imbriqué au verbal, est donc la composante prosodique: par exemple, la modulation vocale exprimant l'affirmation, la soumission, le doute, l'espoir. Les émotions et les catégories fortement associées sont les multiples formes de relation du sujet avec son environnement. Les mots, produits d'un consensus social quant à leurs significations et aux formes correspondantes à ces significations, servent d'intermédiaires à un ajustement toujours plus précis du milieu interne au milieu externe et inversement. Cet ajustement s'entend en termes d'adaptation, d'évolution et de compensation:
ce que l'être humain (re)crée

comprenant et dénommant. Dans la conscience de l'être humain, le contenu cognitif et émotionnel est tributaire des lois initiales physiques (forces gravitationnelle, nucléaire, électromagnétique) qui conduisent inexorablement à la vie, à l'homme, au langage verbal, aux biotechnologies... mais il ne sera jamais que l'écho de l'agrément du vivre. Par l'homme et son langage verbal, le vivant n'est-il pas vraiment face à lui-même? Dans le comportement de lecture, ce langage n'est-il pas présent, pour moduler et non point figer l'échange de sens, de pensée et de croyance? Cette pensée, traduite en logogrammes, a-t-elle à gagner à se couper

-

la matière

et le temps

-

en reconnaissant,

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et priver de toutes les dimensions du langage verbal qui atteint les plus hauts degrés de la performance dans le domaine du vivant? La lecture qui se situe dans le langage, révèle-t-elle à l'activité visuelle toutes ces dimensions? Comment organiser, canaliser toutes les informations qui s'imposent à l'œil de façon à ne rien perdre de ce qui fait l'efficacité du langage verbal?

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