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La légitimation du pouvoir au Maghreb médiéval

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Cet ouvrage porte sur les modalités spécifiques de l'islamisation au Maghreb. Dans une première partie, l'accent est mis sur l'orientalisation que supposaient l'imitation et l'adaptation de modèles nés en Orient, qu'ils soient religieux, culturels ou politiques. Dans la seconde, sont livrés les résultats d'une enquête sur la construction de légitimités politiques propres : on y voit comment, d'une légitimation importée (délégation du calife, appropriation de doctrines d'origine orientale, adoption massive de l'orthodoxie par le biais du malikisme), les gouvernements et les mouvements religieux du Maghreb sont progressivement passés à une légitimation émancipée de l'Orient.


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Couverture

La légitimation du pouvoir au Maghreb médiéval

De l'orientalisation à l'émancipation politique

Annliese Nef et Élise Voguet (dir.)
  • Éditeur : Casa de Velázquez
  • Année d'édition : 2012
  • Date de mise en ligne : 7 mars 2017
  • Collection : Collection de la Casa de Velázquez
  • ISBN électronique : 9788490961377

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9788496820715
  • Nombre de pages : VIII-161
 
Référence électronique

NEF, Annliese (dir.) ; VOGUET, Élise (dir.). La légitimation du pouvoir au Maghreb médiéval : De l'orientalisation à l'émancipation politique. Nouvelle édition [en ligne]. Madrid : Casa de Velázquez, 2012 (généré le 09 mars 2017). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/cvz/1586>. ISBN : 9788490961377.

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© Casa de Velázquez, 2012

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Cet ouvrage porte sur les modalités spécifiques de l'islamisation au Maghreb. Dans une première partie, l'accent est mis sur l'orientalisation que supposaient l'imitation et l'adaptation de modèles nés en Orient, qu'ils soient religieux, culturels ou politiques. Dans la seconde, sont livrés les résultats d'une enquête sur la construction de légitimités politiques propres : on y voit comment, d'une légitimation importée (délégation du calife, appropriation de doctrines d'origine orientale, adoption massive de l'orthodoxie par le biais du malikisme), les gouvernements et les mouvements religieux du Maghreb sont progressivement passés à une légitimation émancipée de l'Orient.

Sommaire
  1. Introduction

    Annliese Nef, Christophe Picard et Élise Voguet
    1. I. — LES POPULATIONS AUTOCHTONES BERBÈRES ET LE PROCESSUS D’ORIENTALISATION
    2. II. — ISLAM ET FORMES DE LÉGITIMATION DU POUVOIR AU MAGHREB MÉDIÉVAL
  2. I. — Les populations autochtones berbères et le processus d'orientalisation

    1. Berbères du Maghreb al-Aqṣā et mise en valeur économique d’après les géographes arabes

      Christophe Picard
      1. I. — L’ANALYSE ÉCONOMIQUE, INSTRUMENT ANTHROPOLOGIQUE AU SERVICE D’UNE ENQUÊTE SUR LES SPÉCIFICITÉS DE LA SOCIÉTÉ BERBÈRE
      2. II. — LA DESCRIPTION DES RÉGIONS BERBÈRES DANS L’ŒUVRE D’IBN ḤAWQAL, AL-BAKRĪ ET AL-IDRĪSĪ
      3. III. — UNE IDENTITÉ BERBÈRE ?
      4. IV. — LE DYNAMISME ÉCONOMIQUE DES TRIBUS : UNE FORME DE RECONNAISSANCE DE LA SOCIÉTÉ « BERBÈRE »
      5. V. — CONCLUSION
    2. Us, coutumes et droit coutumier dans le fiqh malikite

      Christian Müller
      1. I. — LE DROIT COUTUMIER INCOMPATIBLE AVEC LE DROIT MUSULMAN
      2. II. — LE KHAMMÈS DANS LE DROIT SYSTÉMATIQUE
      3. III. — LES NORMES DU DROIT COUTUMIER DANS LE DROIT MALIKITE
      4. IV. — LE BON USAGE (‘URF) CONSIDÉRÉ COMME UNE PRÉSOMPTION JURIDIQUE
      5. V. — AUTORITÉ DE L’HABITUDE : AL-‘ĀDA CONSIDÉRÉE COMME COUTUME NORMATIVE
      6. VI. — DOCTRINE GÉNÉRALE VERSUS PRATIQUE DIVERGENTE (‘AMAL)
    1. L’ibadisme berbère : la légitimation d’une doctrine venue d’Orient

      Virginie Prevost
      1. I. — LA CONVERSION AUX DOCTRINES KHARIJITES
      2. II. — LES PREMIÈRES EXPÉRIENCES DE DOMINATION POLITIQUE
      3. III. — LES ÉTRANGERS, REMPARTS CONTRE LES CONFLITS TRIBAUX
      4. IV. — UNE FORTE ARABISATION COUPLÉE À LA PRÉSERVATION DES LANGUES BERBÈRES
      5. V. — L’INTÉGRATION À L’ISLAM D’ANCIENS CULTES BERBÈRES
      6. VI. — CONCLUSION
  1. II. — Islam et formes de légitimation du pouvoir au Maghreb médiéval

    1. Instruments de la légitimation politique et légitimité religieuse dans l’Ifrúqiya de la fin du ixe siècle

      L’exemple d’Ibrāhīm II (875-902)

      Annliese Nef
      1. I. — SOURCES, STRUCTURES ET CONTEXTE
      2. II. — LES INSTRUMENTS DE LA LÉGITIMATION D’IBRĀHĪM II
      3. III. — CONCLUSIONS
    2. Les Mémoires d’al-Bayḏaq

      L’écriture de l’histoire à l’époque almohade

      Loïc Bombrun
      1. I. — ÉCRITURE DE L’HISTOIRE ET RETOUR AUX ORIGINES : IBN TŪMART, UN SECOND MUḤAMMAD ?
      2. II. — MESSIANISME ET SOUVERAINETÉ ALMOHADE
      3. III. — DU SCEAU DES IMĀM-S AU CALIFE ?
      4. IV. — CONCLUSION
    3. Du dynastique au religieux

    1. Contribution de la numismatique à l’histoire de la transition politique entre les Almohades et les Mérinides

      Mohamed El Hadri
      1. I. — LÉGENDES ALMOHADES ET ÉLÉMENTS POLITICO-GÉNÉALOGIQUES
      2. II. — MULTIPLICITÉ DES RÉFÉRENCES AU TEXTE CORANIQUE
      3. III. — LA FORMULE DU CORAN
      4. IV. — L’ANONYMAT DES MONNAIES
      5. V. — CONCLUSION
    2. Contrôle et domination politique de l’espace dans le Maghreb central (viie-xie siècle)

      Dominique Valérian
  1. Bibliographie

Introduction

Annliese Nef, Christophe Picard et Élise Voguet

L’analyse des processus désignés par le terme d’« islamisation »1 — entendue au sens large comme l’ensemble des changements qu’entraîna dans un certain nombre de régions leur passage sous la domination islamique2 —, de leurs modalités comme de leur chronologie, a connu un essor marqué depuis une décennie3. Dans le même temps, les travaux sur le monde musulman occidental se sont multipliés, tant dans le domaine de l’histoire que dans celui de l’archéologie. La première constatation qui, pourtant, s’impose est le déséquilibre de la recherche qui existe entre les différentes régions de ce vaste ensemble géographique : tandis que la formation d’al-Andalus est aujourd’hui éclairée par de nombreuses études conjuguant l’apport des textes et les ressources de l’archéologie, la question de l’islamisation du Maghreb constitue toujours un enjeu historiographique largement ouvert.

Outre le choix de concentrer notre attention sur le Maghreb, nous avons fait une place particulière à l’une des multiples questions que soulève l’étude du processus d’islamisation : l’évolution des formes de la légitimation politique. Les transformations ont été particulièrement variées et complexes dans le Maghreb médiéval. Le rôle des populations berbères, leur auto-islamisation partielle, comme leur forte autonomie politique, expliquent que l’on y distingue à la fois différentes aires régionales (l’Ifrīqiya ne connaît pas le même destin que le Maghreb al-Aqṣā) et deux temps de l’islamisation : du VIIe au XIe siècle, puis après cette date, une nouvelle étape qui justifie l’ouverture chronologique de l’enquête jusqu’à la fin du Moyen Âge.

La première partie porte sur une dimension qui caractérise l’islamisation des régions occidentales conquises par les Arabo-musulmans : l’orientalisation que supposaient l’imitation et l’adaptation de modèles nés en Orient, qu’ils soient religieux, culturels, politiques ou d’autres natures4. Elle met en évidence les voies spécifiques qu’emprunta ce processus au Maghreb, dans des régions peuplées très majoritairement de Berbères. La seconde partie livre les résultats de l’enquête sur les formes de légitimation du pouvoir dans le Maghreb islamique médiéval.

I. — LES POPULATIONS AUTOCHTONES BERBÈRES ET LE PROCESSUS D’ORIENTALISATION

Les sources écrites émanent des hommes qui gouvernent et des autorités juridiques et religieuses, reflétant une vision partielle, « depuis le haut » en quelque sorte, du mouvement d’islamisation et d’arabisation du Maghreb. L’absence de sources contemporaines des deux premiers siècles qui suivent l’arrivée des Arabo-musulmans au Maghreb appelle une approche adaptée de cet immense et surprenant blanc documentaire, à l’instar de ce qui se fait depuis plus de trente ans pour l’Orient musulman5. Le traitement de ce moment de l’histoire du Maghreb est d’autant plus problématique qu’il prolonge une autre lacune documentaire et historique couvrant une large part de l’Antiquité tardive et des premiers siècles médiévaux. L’archéologie est un des seuls moyens de surmonter le silence qui pèse, faute d’écrits, sur cette période, d’autant que les fouilles récentes permettent d’atteindre parfois les niveaux stratigraphiques de ces « temps obscurs ». À partir du Xe siècle, nous entrons dans une phase mieux documentée par les textes et les témoignages matériels de plus en plus nombreux. Les sources d’information sur le Maghreb des premiers siècles sont cependant essentiellement les instruments de la fabrique d’une memoria islamique qui impose les canons religieux et politiques élaborés en Orient. Les opinions exprimées dans les sources disponibles reflètent les origines et la formation communes à l’ensemble des auteurs ; par des instruments différents, mais avec des visées similaires, elles ont imposé une pensée, sinon unique, du moins qui circonscrit à l’orthodoxie sunnite les voies de l’islamisation, garantie par des pouvoirs légitimés par le malikisme.

Néanmoins, la multiplication des programmes archéologiques et des éditions de textes, l’exploitation de types de sources écrites négligés ou mal connus jusque-là (sources ibadites, compilations de jurisprudences, textes hagiographiques, recueils de biographies) et le renouvellement des démarches (approches pluridisciplinaires, lecture des textes prenant en compte l’idéologie des auteurs) permettent de présenter des pistes de recherche et les premiers résultats de la réflexion sur ce sujet.

En attendant une percée des connaissances sur les sociétés du Maghreb, l’effort doit porter sur les objets d’étude dont nous disposons et sur la formulation des problèmes qu’ils soulèvent. Dans ce domaine, les avancées récentes de l’historiographie des premiers siècles médiévaux, à l’échelle de l’œcoumène médiéval, ont ouvert des pistes que l’historien de l’Occident musulman est loin d’avoir toutes exploitées. Dans la construction d’un Maghreb en voie d’islamisation et d’arabisation, dès les premiers pas des conquérants arabo-musulmans à l’ouest de Tripoli, le poids de l’Orient, centre du monde musulman jusqu’au Xe siècle et centre de référence pour les sociétés musulmanes d’Occident, constitue un paramètre fondamental qui influence fortement l’écriture chronographique mais aussi juridique et religieuse en Occident. Les courants de l’islam qui s’imposèrent en Occident avaient tous une origine orientale. En outre, le cadre spatio-temporel de la rédaction des sources conservées favorise l’expression quasiment monolithique du courant sunnite, dominant à l’époque où les textes sont rédigés, et masque presque totalement les formulations alternatives ou contradictoires de l’islam.

À ce titre, les textes ibadites apparaissent comme d’heureuses exceptions. Ils permettent notamment de souligner que c’est au sein même de l’Islam que les alternatives au courant dominant s’expriment. Virginie Prevost examine ainsi la façon dont les Berbères se sont approprié le kharijisme, cette doctrine élaborée en Orient qui a eu un fort impact sur les tribus du Maghreb. La légitimation de ce courant religieux a nécessité une conciliation entre la culture locale et la nouvelle foi. À côté des missionnaires berbères qui permirent l’adoption locale de cette doctrine venue d’Orient, le rôle des « porteurs de science » dans ce rapprochement fut essentiel. L’un d’entre eux est qualifié par les sources d’« arabe » et l’autre, Ibn Rustum, fondateur de la dynastie rustumide, de « persan », cette origine extérieure assurant sa neutralité par rapport aux conflits intertribaux. L’ibadisme fut un des vecteurs de l’arabisation des Berbères même si des ouvrages de propagande furent rédigés en berbère. Ce courant, dans le même temps, s’est construit en intégrant des éléments propres à des cultes antérieurs (culte des grottes, des rochers, visite à l’olivier…) et cette articulation explique peut-être en partie le maintien de l’ibadisme sur le long terme, face au sunnisme malikite. Cependant, les liens entretenus par les représentants du kharijisme maghrébin avec les régions du golfe Arabo-persique, où ce mouvement était important, attestent de l’intensité des relations entre Orient et Occident islamiques et de leur rôle moteur dans l’islamisation du Maghreb.

À côté de la voix discordante des sources ibadites, les textes traitant du Maghreb berbère sont surtout le fait d’auteurs orientaux qui s’attachent à décrire les particularités de la région et, en premier lieu, celles du Maghreb al-Aqṣā. Mettre en lumière les éléments structurants et récurrents de leur discours sur le sujet permet toutefois de nuancer certaines analyses présentées jusqu’ici.

Ainsi, Christophe Picard, en proposant d’étudier la mise en valeur économique du Maghreb al-Aqṣā par le biais d’une lecture anthropologique des textes géographiques, permet de dépasser le sentiment de frustration qui pourrait naître de l’absence de données chiffrées et l’impression de répétition qui se dégage de ces sources. En insistant sur la grille d’interprétation élaborée par les géographes qui, formés à l’école de Bagdad, cherchent à trouver des dénominateurs communs à l’ensemble du monde musulman, il met l’accent sur les spécificités régionales que ces derniers soulignent par là-même et qui se maintiennent en dépit de l’orientalisation insufflée par les Arabo-musulmans. Ces caractéristiques sont, dans le domaine économique, très largement liées à la structuration tribale de l’espace et de la production économique et elles perdurent malgré les changements de dynasties, au point que des groupes venus de l’extérieur tendent à adopter les pratiques locales afin d’asseoir leur autorité. Au processus d’orientalisation se conjugue donc parfois une acculturation des Arabes, une « berbérisation » relative qui facilite peut-être la participation des Berbères aux évolutions politiques et sociales du Maghreb en voie d’islamisation. Cette lecture renouvelée atténue également l’idée selon laquelle Ibn Haldūn aurait introduit une rupture complète dans la conception du rôle des Berbères au Maghreb : certains éléments de sa démonstration étaient déjà présents chez les géographes antérieurs, même s’il les a articulés au sein d’une pensée systématique du fait berbère dont il est l’inventeur.

L’introduction du droit musulman au Maghreb soulève une question plus générale : celle de la place accordée par les juristes musulmans aux droits coutumiers locaux et des relations entre ces derniers et ce qui était considéré comme une norme sacrée dont le calife ou ses représentants étaient les garants. Christian Müller y répond en étudiant le cas de l’école malikite à partir de l’exemple célèbre du khamessat maghrébin qui, bien qu’il contraste avec les normes du droit musulman, s’est maintenu jusqu’à la période contemporaine. Il montre que trois notions sont utilisées par les juristes musulmans pour faire une place aux pratiques sociales régulées par des « communautés de droit » : celle de ‘urf (« bon usage ») qui renvoie à l’usage présumé en l’absence de précision contractuelle ; celle de ‘āda (« habitude ») qui renvoie à une habitude normative, dont l’existence doit être établie devant le tribunal ; et celle de ‘amal (« pratique judiciaire locale »), qui est validée par des juristes dans un espace délimité. Aucune ne correspond complètement à la notion de droit coutumier, mais chacune permet à l’école de droit malikite de prendre en compte des aspects de ce dernier, qui est reconnu en tant que tel par le droit musulman. Quant au khamessat, il a été considéré dans ce cadre comme un ‘amal. On comprend donc comment certains aspects du droit coutumier berbère ont pu être traduits par la pensée juridique musulmane au fil du temps, tandis que, parallèlement, se maintenaient les pratiques sociales correspondantes. Ces ajustements ne contredisent pas la normativité islamique car ils sont envisagés comme des exceptions justifiées par la nécessité ou par le bien commun. Ils sont donc intrinsèquement liés à des conditions socio-historiques précises et n’ont pas de valeur universelle. En continuant d’évoluer à partir de principes considérés comme intangibles, mais constamment réinterprétés, le fiqh constitue donc un vecteur incontestable du processus d’islamisation et d’orientalisation de la société maghrébine.

Il est d’autres questionnements pour lesquels les textes en langue arabe, tardifs, qui traitent de l’Occident islamique, se révèlent plus riches. Ils peuvent, en outre, être confortés par l’étude de matériaux, tels les pièces de monnaie, dont l’abondance croît avec le temps. La question des fondements religieux de la légitimation du pouvoir politique, essentielle en Islam comme dans les autres aires culturelles, au Moyen Âge permet en effet de les soumettre à un examen renouvelé qui aboutit, là aussi, à éclairer les modalités d’islamisation et d’orientalisation plus variés et complexes qu’on ne le soupçonnait jusqu’ici.

II. — ISLAM ET FORMES DE LÉGITIMATION DU POUVOIR AU MAGHREB MÉDIÉVAL

Les rapports entre légitimité religieuse et légitimation politique dans l’émergence de formes de pouvoirs autonomes dans le Maghreb médiéval ont suscité l’intérêt de nombreux chercheurs. La question est vaste et ne peut être traitée ici de manière exhaustive, il s’agit donc de faire le point sur les pistes nouvelles qui se sont multipliées sur ce sujet. Le choix d’un cadre chronologique élargi se justifie par la nécessité de mieux appréhender les grandes inflexions du discours politico-religieux et d’observer, dans la durée, la construction de registres symboliques nourris par la circulation, l’assimilation et l’appropriation de thèmes idéologiques venus d’Orient ou forgés au Maghreb même.

Parmi les instruments de la légitimation politique il y a d’abord la délégation du calife même lorsque l’autorité du successeur du Prophète n’est plus effective, comme ce fut le cas avec les Aghlabides en Ifrīqiya par exemple. Comme le montre Annliese Nef à propos de la figure controversée de l’émir aghlabide Ibrāhīm II (875-902), la délégation de pouvoir, fictive ou réelle, par l’autorité califale ne suffit cependant pas à garantir la légitimité du souverain. Face à la montée en puissance des kharijites qui constitua un véritable défi et fragilisa le pouvoir politique, Ibrāhīm II eut en effet l’obligation de réfléchir aux fondements et aux instruments de sa légitimation et à ses rapports avec les élites juridico-religieuses. À la question du bien fondé du califat, il apporta une réponse sunnite et mahdiste par bien des aspects. Quelles que soient les zones d’ombre qui pèsent sur ce règne il est caractérisé tantôt par la sagesse du prince combattant pour la foi, bâtisseur de palais — Raqqāda en l’occurrence —, tantôt par un comportement décrit comme instable et tyrannique. Une nouvelle étude de son gouvernement permet de donner une cohérence majeure à ces deux dimensions apparemment contradictoires.

La relation entre pouvoir politique et légitimité religieuse entre également dans la problématique d’un dialogue avec l’Orient. Loïc Bombrun, analysant la chronique d’al-Baydhaq qui exprime le point de vue du mouvement almohade, étudie comment ce texte construit la légitimité de ‘Abd al-Mu’min et des Almohades. En adoptant le modèle de la Sīra, al-Baydhaq rapproche les parcours du Prophète et du Mahdī Ibn Tūmart, de la communauté musulmane primitive et des Almohades. Cette structure narrative assure à son texte la fonction de mémorandum de la fondation d’une dynastie légitime. La mise en scène d’un retour aux origines, d’une filiation prophétique et messianique n’a pas cependant, selon Loïc Bombrun, la vocation de faire du pouvoir le véritable enjeu du texte. Le pouvoir n’est envisagé que comme le prolongement de la volonté divine et la possibilité de l’accomplir. Cet accomplissement est entre autres justifié par le fait de descendre de ceux qui ont porté l’Islam, mais cette idée n’est pas liée à celle de « peuple élu », contraire à la vocation universaliste de l’Islam. Le mouvement, initié par Ibn Tūmart, s’imposa au Maghreb en faisant de l’Unitarisme le seul critère de la légitimité universelle des Almohades, rompant ainsi le cordon ombilical avec l’Orient. En accaparant le titre d’imām, ces derniers n’ont-ils pas fait du Maghreb une nouvelle terre prophétique, rendant légitime un califat sans relation avec l’Orient ? Les Almohades, en rapportant au Maghreb toutes les marques d’une légitimité islamique de la direction de l’Islam, ont pu fonder une nouvelle doctrine pour laquelle tout lieu islamisé, où qu’il soit, pouvait devenir le point de départ et le centre de la légitimité du gouvernement de l’Islam dans son ensemble.

Les Mérinides, qui leur succèdent, n’eurent visiblement pas de projet réformateur initial. Ils manifestèrent tout d’abord, selon Mohamed El Hadri, un grand pragmatisme destiné à conquérir non le pouvoir mais le territoire. Ils se rangèrent d’ailleurs sous la suzeraineté des Hafsides. Ce n’est que progressivement qu’ils affirmèrent leur indépendance notamment par la prise de contrôle du commerce euro-africain. Ils utilisèrent également les instruments classiques de légitimation en entreprenant une politique de prestige avec la construction d’une nouvelle Fès, en édifiant des madrasa-s, en réorganisant la frappe monétaire et en relançant le ğihād. En étudiant les émissions monétaires, c’est sur la construction de l’identité politique mérinide qu’El Hadri met l’accent. Contrairement aux Almohades qui frappaient monnaie en mettant en avant références politiques, généalogiques et titulatures califales, les Mérinides mirent le religieux au cœur de leur processus de légitimation. Ils se sont ainsi inscrits contre le slogan du mahdisme en multipliant les références au texte coranique conçu comme Parole de Dieu incréée. Ce positionnement théologique rejoint la position aš‘arite, c’est-à-dire celle de l’école de kalām la plus officiellement reconnue et suivie notamment par le sunnisme majoritaire. les Mérinides tinrent également compte du contexte politique et religieux du moment et utilisèrent le soufisme, alors très populaire, comme élément de légitimation. Ils entendaient avant tout être identifiés aux messages contenus dans ces inscriptions monétaires et affirmer avec force la nouvelle doctrine fondée sur le malikisme.

D’une légitimation importée (délégation du calife, appropriation de doctrines élaborées en Orient, adoption massive de l’orthodoxie par le biais du malikisme) les gouvernements et les mouvements religieux du Maghreb sont passés à une légitimation émancipée de l’Orient. À partir du Xe siècle, l’essor économique des régions occidentales de l’Islam permet aux gouvernements régionaux de changer d’échelle dans la hiérarchie des revendications politiques, les amenant au niveau de l’Orient. Toutefois, ce sont les positions doctrinales proclamées par tous les supports « officiels » qui légitiment avant tout le souverain et sa dynastie. Si les Fatimides après la conquête de l’Égypte et de la Syrie conservent la souveraineté sur le Maghreb en déléguant leur autorité aux émirs zirides, et en font une base arrière fournissant les combattants pour le Proche-Orient, c’est la possession des trois villes saintes qui est la condition essentielle de la légitimité califale. Avec les Almoravides encore, le poids des règles du passé et l’influence du dogme oriental continuent de placer la légitimité occidentale dans le sillage des traditions instituées en Orient. En même temps, la quête du pouvoir par les Berbères marqua une étape importante de l’émancipation de l’autorité islamique au Maghreb à l’égard de l’Orient. Aussi, la prise en charge par les oulémas malikites de l’expansion du sunnisme au Maghreb annoncet-elle une rupture avec l’Orient dans la mesure où la légitimation de l’Islam se construit désormais sur place, par l’action de ceux qui font de la piété et du combat contre les infidèles les instruments essentiels de leur légitimité. La rencontre des oulémas malikites et du pouvoir militaire des tribus donne naissance à un système d’organisation politique du Maghreb qui survivra, à travers bien des aménagements, jusqu’à l’époque contemporaine.

Au terme de cette rapide présentation, il faut souligner que l’historiographie a, depuis le XIXe siècle, accordé une place plus que limitée aux Berbères dans l’élaboration de la légitimité des souverainetés régionales6. Il nous faut donc repenser la place qu’ont tenue les sociétés régionales dans le processus de légitimation de l’Islam et de ses représentants.

Prise en compte des contraintes particulièrement fortes qui pèsent sur les sources écrites et matérielles ; analyse renouvelée des apports entre Orient et Occident musulmans ; révision de la chronologie afin de bien distinguer une « première islamisation » du Maghreb, liée à l’occidentalisation de courants dissidents de l’Islam comme l’ibadisme et « seconde islamisation » qui advient à travers le renouvellement et l’émancipation des mouvements politiques et religieux liés au sunnisme à partir du XIe siècle ; maintien de la culture berbère, masquée par une littérature produite dans un cercle étroit de lettrés qui gravitent autour des pouvoirs régionaux, voilà quelques-uns des thèmes d’une histoire en voie de renouvellement.

Notes

1 Cet ouvrage réunit une sélection d’interventions prononcées dans le cadre d’un séminaire mensuel sur le processus d’islamisation qui s’est tenu en 2007-2008 ainsi que lors d’une journée d’étude sur « Islam et forme de légitimation du pouvoir au Maghreb médiéval » organisée en 2008 par C. Aillet à l’université Lyon 2. Son élaboration est le fruit d’un travail mené en commun avec Cyrille Aillet, Sophie Gilotte, Dominique Valérian et Jean-Pierre Van Staëvel.

2 Pour une définition de l’islamisation telle que nous l’entendons ici, voir, par exemple, C. Aillet, « Islamisation et arabisation dans le monde musulman médiéval ».

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