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La léproserie de Losheng

De
100 pages
La question de l'existence d'une identité taiwanaise spécifique est au cœur de multiples débats. Elle peut être envisagée à différents niveaux, suivant une logique d'échelle : le territoire, la communauté et l'individu. Elle peut aussi être abordée par le biais de l'analyse d'une construction identitaire politique ou d'une construction identitaire vécue. L'analyse du cas de la léproserie de Losheng, microcosme de la société taiwanaise, constitue un riche point d'entrée dans cette problématique.
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Sylvie Ragueneau
La question de l’existence d’une identité La léproserie
taiwanaise spéci que est au cœur de multiples de Losheng
débats. Elle peut être envisagée à différents
niveaux, suivant une logique d’échelle : le Témoin de
territoire, la communauté et l’individu. Elle la construction identitaire La léproserie de Taiwan peut aussi être abordée par le biais de l’analyse
d’une construction identitaire politique ou,
au contraire, d’une construction identitaire de Losheng
Sylvie Ragueneau vécue.
est sociologue et urbaniste.
L’analyse du cas de la léproserie de
Elle enseigne au Département Témoin de la construction Losheng, dans la banlieue de Taipei, constitue,de Français de l’Université
en ce sens, un point d’entrée très riche identitaire de Taiwancatholique Fu Jen à Taipei.
dans cette problématique. Construite par les
Japonais, reprise par le gouvernement de
Taiwan, in uencée par de multiples courants,
notamment chrétiens, la léproserie de Losheng
est récemment devenue un enjeu à la fois
démocratique et mémoriel. Comme le montre
l’analyse de Sylvie Ragueneau, en ce sens, elle
pourrait être perçue comme un microcosme
de la société taiwanaise.
Collection dirigée par le Professeur Paul Servais,
avec la collaboration de Guillaume Gillard.
Illustration de couverture : © Sean3810 - Thinkstock
Séminaire d’études taiwanaises
Working papers
N°5
ISBN : 978-2-8061-0202-7
9 782806 102027
12 €
www.editions-academia.be
La léproserie de Losheng Sylvie RagueneauLaléproseriedeLosheng
Témoindelaconstruction
identitairedeTaiwanDans la même collection:
4. SoftPoweretdiplomatieculturelle.LecasdeTaiwan,2014.
3. Civilisationchinoiseetminorités ethniques. L’émancipationdes
aborigènesdeTaiwan.Unmodèle ?,2012.
2. Réflexions surles droits de l’homme développées à partir de
Taiwa n,2011.
1. Lesrelations entreTaiwanetl’Union européenne. Apportsd’une
diplomatienon-conventionnelle,2011.SylvieRagueneau
LaléproseriedeLosheng
Témoindelaconstructionidentitaire
deTaiwan
Séminaired’étudestaiwanaises.Workingpapers, 5
Louvain-la-Neuve2014Séminaired’étudestaiwanaises.Workingpapers, 5
Directiondecollection:ProfesseurPaulServais,aveclacollaborationdeGuillaumeGillard
Cevolumeestissudesconférencesdonnéesàl’Universitécatholique
de Louvain en novembre 2013 parMadame Sylvie Ragueneau,
professeure au Département de françaisde l’Universitécatholique
Fu Jenà Taiwan. Cettepublicationaétérenduepossiblegrâce au
soutienduministèredel’ÉducationdeTaiwan.
La mise en page du volumeaété assurée parMadame Françoise
Mirguet.
D/2014/4910/61ISBN978-2-8061-0202-7
Academia-L’Harmattans.a.
Grand-Place29
B-1348Louvain-la-Neuve
Tousdroitsdereproduction, d’adaptationou de traduction, par quelque procédé
quecesoit,réservés pour touspayssans l’autorisationde l’éditeurou de ses ayants
droit.
www.editions-academia.be1
Introductiongénérale
1.Fondementsthéoriquesdeladémarche
Parler de la constructionidentitaire de Taiwan revientàconsidérer
qu’ilyaou qu’il peuty avoir une identitéculturelle taiwanaise.Il
nousfaut tout d’abordnousinterrogersurce qu’estune identité
culturelle.Cequirevientaussiàs’interrogersurlesensdelaculture.
Reprenonsladéfinitiondelaculturedonnéeparla «Déclarationde
Mexico»àl’occasion de la conférence mondialesurles politiques
culturellesen1982:«La culture,dansson sens le plus large,
est
considéréecommel’ensembledestraitsdistinctifs,spirituelsetmatériels, intellectuels et affectifs, quicaractérisentune sociétéouu n
groupe social.Elle englobe, outre lesartset leslettres, lesmodesde
vie,les droitsfondamentaux de l’être humain,les systèmes de
valeurs, les traditions et lescroyances.»Cettedéfinitionpeut servir
de baseà une réflexion sur une éventuelle identité taiwanaise parce
queeffectivement dupointde vuedescultures,nousallons voirque
nouspouvons distinguer des traitsspirituelset
matériels,intellectuelsetaffectifs.Maisnousallonsrapidementvoiraussiqu’enréalité,
nousn’avonspasunesociétéhomogèneàTaiwan,maisunensemble
degroupesconnaissantchacununeévolution.
Ladifficultédecettedéfinition,c’estqu’ellesupposeunestabilité.En
effet,souvent,lorsqu’on parled’identité, on poseapriori
quecette
identitéperdure.Maisenréalité,legroupeoulasociéténefonctionnent jamais de manièreisoléedansl’espace. De plusils évoluent,
c’est-à-dire qu’ilyades changementsdu fait desrelations avec les
cultures voisinesetdufaitd’uneévolutioninterne.Onpeutdireque
la constructionidentitaire d’une personne ou d’un groupe passe par6
SylvieRagueneau
larelation:larelationavecungroupeouavecunterritoire…Augus1tinBerqueappellecetterelationauterritoire«latrajection» .Cette
relationn’est pasétablie une fois pour toute mais c’estunprocessus
quifonctionne en chaînesà la fois dans l’espace et dans le temps.
Cetteapproche me paraît particulièrement éclairantedanslecas de
Taiwan.Par ailleurs,ilfaut prendreencomptelarelationaux autres
groupeset àl’ensemble de la société, et de ce point de vue,
2l’InteractionismedeErvingGoffman nousapporteaussi
deséclairagesintéressants.
Un autre aspect importantàprendreencompteestune notionque
j’avais travaillée avec Philippe Boudon à la fin desannées
1970.Philippe Boudon estunarchitecte devenu chercheurquia approfondi
unenotion trèsintéressante, celle de l’échelle.Ildisait notamment
qu’il est important de considérer lesdifférentes échellesd’une
questionet de prendreencompteleurarticulationenrelationavec leurs
3espacesderéférences .Dupointdevuedesidentités,ilestimportant
1 La première définitionenaétédonnée par AugustinBERQUE, Le sauvageet
l’artifice,Paris,Gallimard,1986,p.149,puispréciséedanssonlivreLogique du lieu et
dépassementdelamodernité, Bruxelles, Ousia, 2000 comme«état» relationnel et
enfindans La pensée paysagère, Paris, Archibooks, 2008et surtout dans Histoire de
l’habitatidéal,del’Orient vers l’Occident,Paris, Le Félin, 2010,comme processus.
Augustin Berqueestàl’origine un géographe orientalistequia en effet misen
évidencel’importance de prendreenconsidérationlesculturesenrelation avecle
territoiresanspourautantreveniraudéterminismeculturel.Ainsilatrajectionestle
modedenotrerelationànotremilieuqui«nerelèveniproprementdel’objectifni
proprement du subjectif»maisquiest«écouménal».(Écoumène, introductionà
l’étudedesmilieuxhumains,Paris,Belin,2000,p.93.)
2ErwingGOFFMAN,Lamiseenscènedelaviequotidienne.Laprésentationdesoi,Paris,
Eds de Minuit,1973 (éd. originaleAnchor Book,1959). PourErvingGoffman
(1922-1982),l’identitéd’unepersonneseconstruitdanssarelationavecautrui.Un
liensocialsecréedèsquelaconsciencedel’autresurgit.Lasociétéestconstituéede
cet ensemble de liens sociaux et d’interrelations entreles individus. Le groupe est
caractérisé par la mise en scène d’interactions spécifiques.L’analogie duthéâtre
permetd’analysercesrelationscommeunemisescèned’acteursendossantdesrôles
lesunsparrapportauxautres.
3Dansso nÉtudedelanotiond’échelleenarchitecture:lavilledeRichelieu,Paris,Impr.
Copédith, 1972,Philippe BOUDON a d’abord forgé unconcept large de la notio n
d’échelleenarchitectureenanalysantlesusagesorauxetécritsdumotdanslecadre
de la conception architecturale. Il distingue vingttypes d’échellesarchitecturales:
technique, fonctionnelle,symboliqueformelle,symboliquedimensionnelle,de
modèle,sémantique,socio-culturelle,de voisinage,de visibilité,optique,parcellaire,INTRODUCTIONGÉNÉRALE 7
deconsidérerl’identitéduterritoire,l’identitéd’unecommunautéet
l’identitéd’une personne pourexaminer la manièredont elles
s’articulent entre elles. Nousnoussituons ainsià trois
échellesdifférentes.
L’identitéduterritoire,danslecas de Taiwan,estune identitéque
l’on voit facilement apparaître puisqueTaiwan estune île.Et si l’on
se promènedans les magasinsàlarecherched’un souvenir du pays
on trouverades représentations de la cartedeTaiwan
sousdifférentes formes: en porte-clefs, surdes vêtementsou desmugs,des
biscuitset friandises. De fait l’imagedeTaiwan est d’abordcelle
d’une île avec un dessin bien caractéristiqueen banane,avec la mer
autouret desmontagnesdanssapartie centrale etàl’est.C’estu n
territoire de climat tropical au sudet subtropical au nordavec une
végétationluxuriante.
En ce quiconcerne l’identitécommunautaire,Taiwan se caractérise
parlaprésencedeplusieurs communautés,marquées chacune
par
unehistoireetsouventunelanguespécifiques,selonlesmomentsoù
leursmembressontarrivésetoùellessesontconstituées(ourecons4 5tituées)surl’île .Àcôté desaborigènes , quicomprennent
euxgéographique, d’extension,cartographique, de représentation, géométrique, des
niveaux de conception, humaine, globaleet économique. De l’architecture à
l’épistémologie, la question de l’échelle, Paris, PUF, 1991. PourPhilippe Boudon,
l’échelleestcequipermetdepasserdel’espacementaldel’architecteàl’espace vrai
(Introductionàl’architecturologie,Paris, Dunod, 1992). Il met en évidence
notamment«lanécessitédeposer l’espace architecturalcomme articulation d’une
multiplicitéd’espaces provenant d’une grande diversitéd’espaces de référence» (Sur
l’espace architectural,Marseille,Parenthèses, 2003,p.118).Ce faisant il vadonc être
amenéaussiàinventorierlesnombreuxespacesderéférencedel’objetarchitectural.
4 eAu17 siècle,l’îleestpeupléeprincipalementdestribusaustronésiennesetdedeux
autrescommunautés,unepetitecommunautéchinoisedelarégionduFujianausu d
ede la Chineet de Hakkas.Au début du 18 siècle, cela ne représentequ’enviro n
120000personnes.
5D’origineaustronésienne,lesaborigènesdeTaiwansontenréalitélesdescendants
de migrantsarrivés du littoraldelaChine méridionale, eux aussi en vagues
successives,ilyaplusieursmilliersd’années.Laplus vieille
tracehumaineremonteàenviron 30000 ans (l’homme de Zuozhen). Surcesujet, voirOlivierLARDINOIS,
Civilisation chinoise et minorités ethniques.L’émancipationdes Aborigènes de Taïwan:un
modèle ?,Louvain-la-Neuve,Academia-l’Harmattan,2012.8 SylvieRagueneau
6mêmesdiversgroupesethniques et linguistiques , on trouvele
groupe dit desHolo(ou Hoklo) parlant le chinoisminan (67%)et
7lesHakkas , parlant le chinoishakka (11%). Ceslangues chinoises
sont de la famille sino-tibétaine.Les groupescorrespondantssont
eux aussi arrivés en vagues successives,principalement du Fujianet
de la province de Guangdong.Enfin d’autresChinois, parlant le
chinoismandarincomme langue commune, sont arrivés surl’île
principalement aprèslaSeconde Guerre mondiale, imposant peu à
peulapratiquedecettelanguecommelangueofficielle.
Etpuisilyal’identitédechaquepersonneàTaiwan,danslamesure
oùchacunedoitsesituerà unmomentdonnéparrapportaulieuoù
elle se trouve et au groupe auquel elle appartient.Ici on voit
apparaître
unenotionaujourd’huiclassiqueenpsychologieetensociologie: le besoin d’appartenance définipar Maslow dans sa fameuse
8pyramide desbesoins,qui vafaire quenousrecherchons une
communautéd’appartenance. En général, nousn’allons pasavoir une
seulecommunautéd’appartenance,cequicomplique unpeu
ladéfinition de l’identité. De plus, ce sentiment d’appartenance peut être
perturbéàcertains moments, et dans le cas de Taiwan,nousallons
voirqu’ilaeu desperturbations assez importantes et assez
nombreuses.
6Le gouvernement de la RépubliquedeChine en répertoriequatorze,corresp
ondantauxquatorzelanguesactuellementpratiquées,maiscechiffreestdiscuté.Surce
sujet,onpeut consulter notamment: ElizabethZEITOUN,«Leslangues
austronéosiennes de Taiwan [Unbilan linguistique]», Perspectives chinoises,n 49, 1998,
pp.47-55.
7«Chinoisdu Nord quiémigrèrent en Chineméridionale,particulièrement dans
lesprovinces de Guangdong et Fujian, sousladynastiedes Song du
Sud(11271279), quand la Chinedu Nord fut envahiepar des tribus venues d’Asie centrale
[…]S’étantfixésenChineméridionaledansleursproprescommunautés,lesHakka
nes’assimilèrentjamaistotalement.»EncyclopédiaUniversalis
8Rappelons qu’AbrahamMaslow (1908-1970), psychologueaméricain,définissait
cinq niveaux de besoins hiérarchisés,les besoins physiologiques, de sécurité,
d’appartenance, d’estime de soi,et d’autoréalisation. Il expose sa théorie dans u n
article publié en 1943,«A theory of humanmotivation», Psychological Review,
50(4),pp.370-396 puis la développe dans«Motivation and Personality», publié
en1954(secondeéditionen1970).INTRODUCTIONGÉNÉRALE 9
Cependant parrapportàlaquestiondelarelationà
l’identiténatio9nale , il faut aussi mentionnerl’article de ChangMau-Kuei et Pierre
10Miège
:ilattirel’attentionsurlecôtéréducteurd’unesimpleexplicationpar le besoin d’appartenance et soutient quel’idée d’identité
nationale surgit pourdes raisons beaucoup pluscomplexes et«se
construittoujoursà partir de discours normatifs,argumentés et
sou11tenuspar desrevendications moraleset politiques fortes » . Il faut
doncdistinguerlaconstructionpolitiqued’une identiténationalede
la construction vécue. C’est à cette dernière que
nousnousintéressonsici.
2.Lechoixdusujet:laléproseriedeLosheng (樂生)
La léproserie de Loshengseprésenteaujourd’huicomme un village
situéenbanlieuedeTaipeiavec desarbres,despetitesmaisons.Ona
l’impression d’être dans une cité jardin,maisenmême temps dans
unecitéjardin quia gardé un caractèrerural. Si vousinterrogez les
gensquis’occupent de l’hôpital de Losheng, ils vousdiront quela
léproserieaétécréeen1930,et du point de vueadministratif,c’est
vrai,laléproserieaétécrééeen1930parlesJaponaisquioccupaient
l’îleàcemoment-là. Pourquoi a-t-on créé une léproserie? D’abor d
pourisolerleslépreuxdurestedelapopulation,à uneépoqueoùon
connaissaittrèsmal la maladie, où on ne savait pas
trèsbiencomment elle se transmettait,et où on avait peu de médicamentset
surtout pasdemédicaments vraiment efficaces, c’est-à-dire
quiguérissent la maladie, ce quiévidemment créaitunclimat de peur autour
de cettemaladie.LaléproseriedeLoshengaeu jusqu’à mille
pensionnaires dans les années 1960-1970.En 2007, environ trois cent
cinquantepersonnesyvivaientencoreouyvenaients’yfairesoigner,
9Surlaquestion de l’identiténationale il est important de préciserquenousne
parlons pasici de«nationnalities» au sensanglo-saxon retenu par le
gouvernement de ChinePopulaire pourdésigner cinquante-six catégories de populationsur
le territoire ayant différentes cultures, histoireset croyances, et qui donneàcette
expressionuneacceptionplusprochedugroupeethniqueenfrançais.
1 0 CHANGMau-KueietPierreMIÈGE,«Lesoriginesetlatransformationdel’identité
nationaletaiwanaise»,Perspectiveschinoises,2000,pp.52-73.
11Ibid.,p.52.