La libération des femmes une plus-value mondiale

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Les analyses de la situation des femmes oscillent entre une dénonciation de la domination masculine qu'elles subissent, et un exposé plein d'espoir quant aux réformes accomplies dans la conquête de leur égalité avec les hommes. Le parti pris suivi dans cet ouvrage est de jeter la lumière sur les contradictions, aussi bien à l'échelle microsociale de la vie quotidienne que dans les engagements plus politiques. L'approche anthropologique et la réflexion féministe sont conjuguées pour explorer le sens de ces évolutions.
Publié le : samedi 15 août 2015
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EAN13 : 9782336388083
Nombre de pages : 282
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Anne QUERRIEN La libération des femmes
Monique SELIMune plus-value mondiale
Les analyses de la situation des femmes oscillent entre une
dénonciation de la domination masculine qu’elles subissent, et
un exposé plein d’espoir quant aux réformes accomplies dans la
conquête de leur égalité avec les hommes. Le parti pris suivi dans
cet ouvrage, écrit à quatre mains, est plutôt de jeter la lumière
sur les contradictions, aussi bien à l’échelle microsociale de la vie La libération des femmes
quotidienne que dans les engagements plus politiques. L’approche
anthropologique et la réfl exion féministe sont conjuguées pour une plus-value mondialeexplorer le sens de ces évolutions. La cause des femmes, intégrée
à la « bonne gouvernance », prend des visages multiples, devient
une variable fl exible et malléable à volonté. La mondialisation
met partout en avant les revendications des femmes à condition
qu’elles concourent à la promotion des normes globales de genre,
à la diffusion d’une image médiatique de la condition féminine et
du progrès. Les femmes voient leur libération se transformer en
plus-value du capitalisme, tandis que la diversité de leurs pratiques
déroule les fi ls d’un monde pluriel et résistant.
Anne Querrien, sociologue, coéditrice des revues Chimères et
Multitudes, est auteure de L’école mutuelle, une pédagogie trop
effi cace ?, paru au Seuil/Les empêcheurs de penser en rond.
Monique Selim, anthropologue, directrice de recherche à
l’IRD (UMR 245, CESSMA, Centre d’études en sciences sociales
sur les mondes africains, américains et asiatiques, université
Paris Diderot/INALCO/IRD), a travaillé en France (anthropologie
urbaine), au Bangladesh, au Laos, au Vietnam, en Ouzbékistan
(anthropologie du travail) et désormais en Chine, sur la société
civile. La globalisation idéologique est au centre de ses recherches.
Illustration de couverture : Gérard Fromanger,
Cocody Treichville Rue 3, série Bastille-Treichville-Bastille,
Centre Pompidou MNAM-CCI.
ANTHROPOLOGIE
C
R
I
T
I
ISBN : 978-2-343-06845-9 Q
U28 € E
La libération des femmes Anne QUERRIEN
une plus-value mondiale
Monique SELIM







La libération des femmes,
une plus-value mondiale

« Anthropologie critique »
Collection dirigée par Monique Selim

Cette collection a trois objectifs principaux :
— Renouer avec une anthropologie sociale détentrice d’ambitions
politiques et d’une capacité de réflexion générale sur la période présente ;
— Saisir les articulations en jeu entre les systèmes économiques
devenus planétaires et les logiques mises en œuvre par les acteurs ;
— Étendre et repenser les méthodes ethnologiques dans les
entreprises, les espaces urbains, les institutions publiques et privées, etc.
Derniers ouvrages parus :
Fernandino FAVA
Qui suis je pour mes interlocuteurs ? 2014.
Roch Yao GNABÉLI
Les mutuelles de développement en Côte d’Ivoire. Idéologie de l’origine
et modernisation villageoise, 2014.
Gaëtane LAMARCHE-VADEL
Politiques de l’appropriation, 2014.
Mathieu CAULIER
De la population au genre. Philanthropie, ONG, biopolitiques dans la
globalisation, 2014.
Nicole KHOURI, Joana PEREIRA LEITE
Khojas ismaïli du Mozambique colonial à la globalisation, 2014.
Claire MESTRE
Maladies et violences ordinaires dans un hôpital malgache, 2014.
Françoise HATCHUEL
Transmettre ? Entre anthropologie et psychanalyse, Regards croisés sur
des pratiques familiales, 2013.
Yannick FER, Gwendoline MALOGNE-FER
Le protestantisme évangélique à l’épreuve des cultures, 2013.
Nicole FORSTENZER
Politiques de genre et féminisme dans le Chili post-dictature, 2012.
Marie BONNET
Anthropologie d’un service de cancérologie pédiatrique, 2011.
Michela PASIAN
Anthropologie du rituel de possession Bori en milieu Hawsa au Niger.
Quand les génies cohabitent avec Allah, 2010.
Anne QUERRIEN
Monique SELIM



La libération des femmes ,
une plus-value mondiale












































Cet ouvrage a été publié avec le concours de l’ANR CRITERES, portée par
Pascale Absi. Il a beaucoup bénéficié des réflexions collectives menées dans
l’ANR CRITERES mais aussi dans l’ANR GLOBAL GENDER, portée par Ioana
Cirstocea.
Nous remercions très chaleureusement Cathy Bernheim et Nicole Beaurain pour
leur relecture attentive.




© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06845-9
EAN : 9782343068459


Sommaire
À quatre mains 9
Prélude à l’exploration 55
Dit autrement 63
La double face des femmes 67
Mobilités féminines 95
Femmes basques à Paris 97
Salariées d’une entreprise textile d’État au Vietnam 103
Ouvrières de la couture en voie de se syndiquer au Bangladesh 121
Un laboratoire scientifique en mode survie en Ouzbékistan 127
Perdurances féminines 137
Travail sexuel travail pour tous 139
Les imaginaires du contact sexué au Bangladesh 147
Entre divorces, mariages et célibat au Bangladesh 157
Auxiliaires de vie 175
Mouvements 179
Les filles de joie de la pensée 68 181
Dans les villes 185
Des subjectivités rebelles en bourgeons 189
Gouines rouges et viragos vertes 193
Études de genre à Canton 197
Croquer les pieds de porc salés 213
Vers des normes globales de genre 219
Des registres d’action et de pensée dissensuels 241
La libération des femmes comme plus-value du capital 265
Des mêmes auteures 271



À QUATRE MAINS
Anne QUERRIEN
Monique SELIM
Les analyses de la situation des femmes oscillent entre une
dénonciation de la domination masculine qu’elles subissent, et un
exposé plein d’espoir dans les réformes accomplies dans la
conquête de leur égalité avec les hommes, exposé tout de suite
tempéré par l’énoncé des inégalités qui demeurent. Le parti pris
suivi dans ce travail est plutôt de jeter la lumière sur les
contradictions, aussi bien à l’échelle microsociale de la vie
quotidienne que dans les engagements plus politiques. Au
Mouvement de libération des femmes, nous avons éprouvé la
difficulté de prendre conscience individuellement de ces
contradictions, différentes pour chacune et communes à toutes.
Dans l’exercice de l’anthropologie ou de la sociologie, nous
n’avons pas voulu occuper la position féministe qui conduirait à
voir le monde du point de vue de sa moitié féminine, mais plutôt
prêter attention aux expressions et aux engagements des femmes
dans un monde qui demeure cartographié par la domination
masculine. L’éthique professionnelle demande de distinguer dans
l’ensemble des processus sociaux les logiques ambivalentes des
acteurs, et d’observer les manières des dominées de penser un
avenir meilleur pour elles et leurs proches, au-delà d’un présent
dont elles voient les blocages. Cela implique de prendre en compte
les doubles mouvements positifs et négatifs, les lignes de fuite et Anne QUERRIEN, Monique SELIM 10

les révoltes, les dérélictions et les effondrements passagers ou
durables, les soulèvements. En se bornant à condamner les crimes
commis contre les femmes, il est facile de réaliser une unanimité
de façade. La position victimaire s’épuise pourtant à la longue en
se heurtant à l’indifférence qu’elle dénonce. Elle ignore le désir des
femmes d’aller au-delà de la domination et de rencontrer d’autres
formes d’émancipation. Quand la solidarité soulève un tant soit
peu une société, des institutions publiques et non
gouvernementales se mettent en branle pour réformer ou assister.
Aussi timides et limitées que soient ces réponses, elles frayent un
changement qu’il s’agit de percevoir malgré la reconduite de la
domination.
Qui sommes-nous, nous qui avons écrit ce livre à quatre mains
et mis dans un pot commun réflexions, expériences, terrains, sans
épuiser dans cette microcollectivisation nos ressources
personnelles. Nous avons fait nos études secondaires à quelques
années de distance au lycée Victor Duruy, à l’époque réservé aux
filles, en jupes et chaussettes, doit-on ajouter. Nous y avons porté
une blouse alternativement beige et bleue selon les semaines, et
brodée à notre nom, nous y avons toutes les deux étudié le latin et
le grec, et suivi le catéchisme. Anne Querrien y a connu la fin de la
guerre d’Algérie en 1962 ; Monique Selim y a monté un comité
Vietnam en 1966 et obtenu en 1968 le droit de fumer dans la cour
et de se maquiller !
Pour toutes les deux, la lecture du Deuxième Sexe fut décisive
mais différente. Pour Monique Selim, comme Simone de
1
Beauvoir l’a bien résumé : « On ne naît pas femme, on le
devient. » C’est un choix. Si on n’a pas envie de devenir une
femme, on ne le devient pas. Si on n’a pas envie d’être prise dans
cette catégorisation de femme, on le peut, grâce, notamment, à la
contraception. Il est possible de ne s’axer que sur le plaisir et le
désir.
Anne Querrien, aînée de cinq filles, a, de son côté, ressenti
après cette lecture une pulsion amoureuse pour l’amie qui le lui

1. DE BEAUVOIR Simone : Le deuxième sexe : les faits et les mythes [1949],
Tome I, Gallimard, « Folio essais », 1986 et, Le deuxième sexe : l’expérience
vécue [1949], Tome II, Gallimard, « Folio essais », 1986.
À QUATRE MAINS 11

avait fait connaître. Mais sans remettre en question son désir d’être
pleinement à la fois une mère et un être humain. Elle aurait eu le
sentiment de sacrifier quelque chose si elle n’avait pas eu d’enfant,
tout en travaillant et en militant. Toute son histoire familiale lui
disait que les femmes n’étaient nullement inférieures aux hommes :
en charge de la continuité matérielle, quotidienne, elles en
imposaient les contraintes sur les autres. Cette vision
contradictoire, faite d’une double aspiration à l’égalité et à la
maternité, fut mise à rude épreuve par l’institution scolaire puis par
le militantisme syndical étudiant. Ces épreuves la conduisirent au
Mouvement de libération des femmes, où elle eut l’impression
d’être une femme sans condition.
Monique Selim, à l’inverse, plaçait avant tout sa liberté et son
désir de parcourir le monde et voulait rester socialement un
homme, mais dans un corps de femme jouissant. C’était une
évidence personnelle, collective, comme en 1968, d’être au
Mouvement de libération des femmes, très liée sans aucun doute à
la politisation de sa famille. Mais surtout l’évidence subjective
résidait dans sa volonté de ne pas être une femme. Le MLF était
pour elle un espace où pouvait être affirmée la négation profonde
du désir d’être une femme. Ne pas être une femme, ne pas être
assignée à une position inférieure, c’était échapper à toutes les
trappes. Le fait de se situer comme non-femme impliquait tout
d’abord le refus de la maternité car, dans son esprit, être mère
équivalait à ne plus pouvoir fuir l’appartenance à la catégorie de
femme et elle cherchait à éviter toute sexuation sociale. Elle
adhérait à cette chimère qui fait du masculin un emblème du
dépassement des catégories de sexe. Paradoxalement elle avait
2signé dans une réunion la pétition des 343 salopes pour la liberté
de l’avortement, alors même qu’elle n’avait jamais été enceinte ni
bien sûr avorté. Pour elle, c’était l’acte politique qui importait bien
plus que l’expérience personnelle, et elle ne voyait donc dans ce
ralliement aucune contradiction.
Anne Querrien n’a pas signé cette pétition parce qu’elle n’avait
pas avorté et qu’elle privilégiait la contraception pour laquelle elle

2. Parue le 5 avril 1971 dans le n° 334 du Nouvel Observateur.
Anne QUERRIEN, Monique SELIM 12

avait milité au sein de la Mutuelle nationale des étudiants de
France les cinq années précédentes. Elle ne voulait pas se voir
opposer sa signature par un membre de sa famille actuelle ou
future. Elle a eu deux enfants, des garçons, et est maintenant
grand-mère de deux petites filles.
Nous avons encore en commun des pères – de la promotion
France Combattante de l’ENA pour laquelle le concours d’entrée
en 1945 comportait une note tenant compte des actes de résistance.
Ces pères, politiquement de gauche, étaient porteurs d’une volonté
d’émancipation de leurs filles, avec les contradictions que cela
implique. Quant à nos mères, leurs désirs de formation et de
réalisation professionnelles furent contrecarrés par la guerre. Nous
faisons l’hypothèse a posteriori qu’elles ont vécu différemment
l’une et l’autre la sexualité et la vie familiale. La mère de Monique
a travaillé de l’âge de dix-sept ans jusqu’à la retraite à
soixantecinq ans alors que celle d’Anne s’est consacrée à son mari et à
l’éducation de ses enfants. Toutes ces contradictions ont été en
partie assumées après de longues années d’analyse et de réflexion
dans le courant guattarien et de psychothérapie institutionnelle, où
Anne et Monique se sont rencontrées.
Dans la vie professionnelle, pour toutes les deux, la question
urbaine a été centrale. Anne Querrien, sociologue, voulait
consacrer ses recherches à l’école et au rôle de la formation et de la
culture dans le développement économique d’une société. C’est au
ministère de l’Équipement en charge de l’urbanisme que la volonté
de réforme était la plus grande après 68. Son groupe de recherche,
le CERFI, Centre d’études de recherche et de formation
institutionnelles, a bénéficié de contrats de recherches sur les
équipements collectifs et sur la production de la ville
contemporaine. Elle s’est donc intégrée à la recherche urbaine, en
laissant l’intérêt pour l’école et la formation à l’arrière-plan.
Monique Selim a fait partie des pionniers de l’anthropologie
urbaine à une période où l’ethnologie se voulait exotique et rurale.
Toutes les deux ont observé la féminisation progressive des
espaces professionnels ; l’ex-ORSTOM, devenue IRD, où est
entrée Monique Selim en 1984, était une institution quasi
totalement masculine, les femmes étant dans l’administration de la
recherche et le secrétariat. À cette époque, les institutions dans
À QUATRE MAINS 13

lesquelles travaillait Anne Querrien réservaient aux hommes les
postes de direction et n’offraient aux femmes que des postes de
chargées de mission.
Retournons sur nos traces et revenons sur la singularité de
chacune dans une perspective où nous considérons comme
important pour les lectrices et les lecteurs de savoir de quel lieu
nous nous exprimons. Commençons par Anne Querrien à la
première personne.



Anne QUERRIEN
Résumé
Que faire, la guerre d’Algérie finie, quand on commence tout
juste son histoire politique personnelle ? Soutenir les Algériens, les
Vietnamiens, les Chinois, les Cubains… ? Oui, mais d’abord faire
la révolution là où l’on est, répond le psychanalyste Félix Guattari.
Et la faire là où on est quand on est une intellectuelle, ce n’est pas
se considérer comme un appoint du parti communiste. Sur cette
double réponse, Anne Querrien se trouve en accord profond avec
Guattari avec qui elle a fondé en 1967 le Centre d’études, de
recherches et de formation institutionnelles (CERFI), fort de plus
d’une centaine d’amis architectes, médecins, cinéastes, juristes,
économistes, psychanalystes et, bien sûr féministes, une catégorie
transversale à toutes les autres. Le refus de la guerre civile prônée
par la Gauche prolétarienne après 68 oblige à faire de la
micropolitique, à s’établir dans des lieux à transformer, à créer
d’autres lieux expérimentaux et passagers.
* *
*
Elle raconte
Mon goût de la recherche vient de l’enfance et des discussions à
la maison entre mes parents et des dominicains de gauche, qui
disaient que l’important c’est d’être en recherche alors que croire
en Dieu est difficile puisqu’on n’en a aucune représentation. Ils
ajoutaient que l’obéissance aux rituels était le meilleur moyen de
se mettre dans une posture de recherche, ce que je ne croyais pas,
tant la messe du dimanche me semblait servir à simuler un être
ensemble limité aux supposés croyants et interdit au reste de
l’humanité. Mon goût de la recherche vient aussi des récits de mon
père aux repas familiaux sur ses débats avec ses collègues du
Conseil d’État, notamment dans le cadre de la rédaction de la
constitution de 1958. J’avais l’impression d’une action très
personnelle et parfois efficace mais manquant d’un savoir Anne QUERRIEN, Monique SELIM 16

incontournable qui l’aurait rendue infaillible. J’associais déjà
recherche et activité minoritaire, pouvoir d’influence, action par
d’autres moyens que la détention du pouvoir légitime.
De plus mon père faisait toujours référence à Marx, notamment
dans sa conférence de méthode à Sciences Po. À quatorze ans j’ai
voulu lire les livres sur Marx de la bibliothèque de mon père et je
me suis aperçue qu’il préférait Lénine, homme d’État, à Marx,
homme de recherche et de publication. Après avoir lu Le Manifeste
du Parti communiste à 14 ans, j’ai décidé que je deviendrais
sociologue pour adapter le marxisme à l’époque contemporaine,
car je trouvais que le Manifeste communiste retardait fortement sur
l’évolution qu’avait connue la société depuis sa publication,
notamment avec l’expansion de l’école et de la formation. Après
avoir constaté que mon père pouvait disserter à partir du contenu
de livres qu’il n’avait pas lus, j’ai considéré que la carrière
administrative prenait trop de liberté avec la vérité, et qu’il fallait
se mettre en position de savoir de quoi on parlait.
Ce qui était important c’était d’être en recherche et j’aurais bien
aimé aussi être astronome pour tenter de connaître comment était
fait l’univers. Je rêvais de partir sur d’autres planètes. Mais mon
professeur de mathématiques m’avait assuré que le seul destin
possible pour une scientifique, pour une fille, était professeur de
mathématiques dans le secondaire, puisque les grandes écoles
ouvrant vers la recherche scientifique, Ulm et Polytechnique,
étaient réservées aux garçons. Mon atermoiement entre les maths
et la sociologie me valut une visite à un service d’orientation qui
déclara que j’avais toutes les qualités pour être assistante sociale.
J’ai bifurqué vers la sociologie après une année de
mathématiques supérieures et l’obtention de la propédeutique
Mathématiques générales et physique. Ma professeure de physique
de Math sup m’a définitivement dégoûtée de ressembler aux
enseignantes scientifiques. Mais j’ai gardé de cette année le vif
sentiment que la même chose pouvait être dite de manières
différentes, la même science, la même vérité : au lycée nous
faisions les maths à l’ancienne, à l’université nous nous plongions
dans les mathématiques modernes. L’année suivante j’étais à
Sciences Po et j’adhérai immédiatement à l’UNEF. J’avais décidé
de devenir syndicaliste dès que j’en aurais l’occasion quand j’avais
À QUATRE MAINS 17

appris que mon grand-père avait joué un rôle clef dans l’obtention
du droit de se syndiquer pour les douaniers, et donc pour les
fonctionnaires, en proposant au responsable syndical Gaston Cusin
de faire la grève du zèle, un modèle qui me satisfaisait tout à fait.
Plusieurs de mes amis voulaient travailler dans la recherche en
économie et en sciences sociales plutôt que de servir à reculons un
pouvoir à la fois autoritaire et impuissant à réformer la société. La
recherche devait entrer dans les détails, établir les différences,
montrer les perspectives de changement, savoir les reconnaître.
C’est à cette époque que j’ai croisé, dans Les luttes de classes
en France (1848-1850) de Marx, quelques lignes qui expliquaient
que le travail d’exposition, de publication, devait suivre
pratiquement l’ordre inverse du travail de recherche : ce sont les
conclusions de ce dernier qu’il faut mettre en avant et
accompagner des faits qui viennent les justifier. Cette découverte,
qui se vérifiait dans la plupart des ouvrages de sociologie
intéressants, eut une part importante dans la concentration de mon
attention sur les problèmes de publication de la recherche et de
participation de la recherche à des espaces publics de débat.
La vie à l’UNEF était relativement agitée. Le débat faisait rage
entre la gauche syndicale, qui défendait l’allocation d’études pour
tous les étudiants avec le but d’inclure les étudiants dans le
prolétariat travailleur, et le courant qui estimait qu’il fallait changer
les structures de l’université pour en permettre l’accès aux enfants
d’ouvriers. Comme souvent, lorsqu’il y a un débat, je trouvais qu’il
y avait des arguments valables de part et d’autre, même si j’étais
plutôt de la gauche syndicale. Mais j’étais choquée par lemode de
vie que se permettaient les dirigeants syndicaux avec les notes de
frais, grâce à cette petite promotion sociale qu’apporte le fait de
devenir un bureaucrate. Il est vrai que je venais d’un milieu plus
favorisé. C’est pourquoi je fus intéressée par les essais de donner
des coups de pied dans cette fourmilière. Je ralliai le groupe
constitué autour de Félix Guattari, qui avait pris en charge de fait le
Centre étudiant de recherche syndicale (CERS), créé par la
Mutuelle nationale des étudiants de France. Au CERS nous
élaborions une nouvelle manière de travailler les problèmes
sociologiques. Cette méthode de travail des problèmes, en groupes
ouverts à des professionnels extérieurs, en associant librement
Anne QUERRIEN, Monique SELIM 18

comme en psychanalyse, avec le projet politique d’égalité et de
liberté comme horizon, fut transférée dans la Fédération des
groupes d’études et de recherches institutionnelles créée par Félix
Guattari et ses proches fin 1965. La revue de la FGERI s’appela
Recherches, comme la revue du CERS s’appelait Recherches
Universitaires.
J’ai alors été propulsée par les copains vice-présidente des Bapu
(bureaux d’aide psychologique universitaire) et du planning
familial de la Mutuelle des étudiants de France. C’est ainsi qu’en
66-67, j’ai contribué à créer des sections du planning familial
étudiant dans une trentaine de villes universitaires de France. Cela
peut paraître ridicule aujourd’hui, mais, à l’époque, la majorité
étant à vingt et un ans, procurer des moyens de contraception sans
l’accord des parents, ainsi que d’autres types de contraceptions que
le diaphragme, était un acte politique. Il fallait donc avoir des
pilules, des stérilets et nous étions obligés d’aller les chercher à
l’étranger. On retrouvait des attitudes proches de celles du soutien
au FLN : on ramenait des valises avec de la contraception pour les
étudiants.
Le mouvement en faveur d’une sexualité plus libre, et
l’affirmation du caractère politique de cette revendication
devenaient communs à gauche à l’époque. Clarté, le journal de
l’Union des étudiants communistes jusque-là ne parlait que de
politique française ou internationale de la même façon que les
communistes traditionnels. Un beau jour, le rédacteur en chef Jean
Schalit publie un reportage se demandant ce que les femmes ont
dans la tête. Il publie sa propre femme nue de dos en couverture. Et
Clarté a évolué alors en journal de discussions sur la vie
quotidienne.
Mais il n’y avait pas le même accord sur la question de la
centralité de la folie dans la politique, et sur le refus absolu de
l’exclusion sociale comme système de gestion de la société. Le
groupe guattarien s’est retrouvé minoritaire, à la recherche de
moyens d’action pour lesquels La Borde ne pouvait constituer une
base arrière, car la clinique avait sa propre histoire de soin et de vie
communautaire, que son directeur Jean Oury ne voulait pas voir
trop déranger. Le Cerfi, créé en 1967, devait constituer un nouveau
À QUATRE MAINS 19

lieu issu de la FGERI, un bureau d’études apte à gagner de l’argent
grâce à la vente d’une part de nos productions intellectuelles.
Le groupe du CERFI s’est trouvé en phase avec le Mouvement
du 22 mars de Nanterre en mai 1968 ; moi, la première, puisque
j’étais étudiante de troisième cycle en sociologie à Nanterre. La
révolution s’est effondrée comme un château de cartes à partir du
moment où le gouvernement a retiré l’essence, les cigarettes,
amené l’armée d’Allemagne aux portes de Paris et organisé une
superbe contre-manifestation fin mai. Notre révolution était d’une
fragilité absolument extraordinaire et, en même temps, cela
remuait les méninges de beaucoup de gens. Je voyais, par exemple,
ma mère et ses amies qui ne parlaient que de ça. Nous, nous étions
quand même défaits, déprimés. Je ne sais pas comment dire… On
avait moins l’impression d’être dans un bouillonnement que les
gens qui n’avaient rien fait.
Je crois poursuivre mai en me rendant au camping anar, qui
avait lieu tous les ans au mois de juillet près d’Hendaye avec les
anars espagnols. L’ambiance me pesait, j’étais seule. Exit l’espoir
anarchiste. À Paris, les copains étaient en train d’écrire Vers la
guerre civile. Je n’en voulais pas, ni en théorie, ni en pratique. Eux,
ils affirmaient qu’il y avait beaucoup de jeunes qui voulaient faire
des choses et qu’il fallait les couvrir théoriquement. J’étais plus
que sceptique, je trouvais que cet appel à l’action ne pouvait
produire que des drames : la plupart se blessaient physiquement,
preuve qu’ils n’étaient pas prêts. Je me suis plongée dans la lecture
de Deleuze pour échapper à la solitude.
Un jour, Liane Mozère m’appelle : « On a un copain accusé
d’avoir foutu un flic par terre en juin 1968. Il risque de la prison
ferme. » Il était un peu fragile psychologiquement et avait réussi à
avoir un poste dans l’Éducation nationale. S’il faisait de la taule, il
était grillé et ce serait catastrophique pour lui. J’étais là le jour où il
avait été arrêté et je savais très bien qu’il n’avait pas foutu de flic
par terre. Je décide de témoigner pour lui. Je vais voir l’avocat qui
me dit : « Tu es complètement folle, tu vas être fichée. » Je lui
réponds que je le suis déjà, que ce n’est pas un problème. Le
copain a écopé d’une amende, mais pas de prison. S’en est suivie
l’idée, avec Félix et Prisca, qu’il fallait rebondir en créant une
organisation de défense des personnes accusées après mai 1968.
Anne QUERRIEN, Monique SELIM 20

Elle s’appelait Défense active. Nous avons été immédiatement
imités par les maoïstes qui avaient plus de moyens. Ils ont créé le
Secours rouge. Nous avons donc arrêté notre activité au bout d’un
an.
Dans le mouvement des femmes
Avant 68, il y avait des femmes parmi les animateurs des
sections locales de la MNEF. Il y avait là une émergence des
femmes, notamment autour des questions de contraception. Aux
assemblées générales de l’UNEF, il n’y avait pas de femmes. On
devait être trois sur deux cents personnes dans l’amphithéâtre
annexe de la Sorbonne. Au 22 mars, il y avait beaucoup plus de
femmes dans un rôle de coordination, mais pas de porte-parole.
C’est une émergence des femmes qui n’a rien à voir avec l’acte de
l’Arc de Triomphe, réalisé par dix femmes en août 1970. En 71, je
suis allée aux AG du MLF aux Beaux-Arts que m’avaient
signalées Liane et Prisca. C’était la reprise du style mai 1968. Une
AG qui débat des choses à faire. Tu ne sais pas qui est là, il n’y a
pas de chef. Il y a cent cinquante personnes qui discutent ensemble
en levant la main, parlant chacune à leur tour et s’écoutant. C’est
assez extraordinaire. Je me souviens d’une réunion où une fille a
pris la parole en disant qu’elle était employée de maison et
qu’elle ne pouvait pas parler parce qu’elle n’avait pas de
formation. Elle a parlé pendant vingt minutes de manière
remarquable. J’ai eu pourtant assez vite le sentiment que la
manière dont on parlait des femmes était étrange. On parlait de leur
oppression par rapport au fait de s’occuper des enfants, alors que
nous n’en avions pas. Quelque part, on parlait pour les autres. Il y
avait des groupes de travail sur le viol, où les filles racontaient des
histoires absolument horribles. Je devenais complètement
paranoïaque. J’avais peur d’être violée dans la rue avec en même
temps l’idée que pour être une vraie femme, il fallait avoir été
violée. Il y avait aussi une espèce d’angoisse qui montait dans cette
assemblée générale. Malgré le côté sympathique, un sentiment
ambivalent d’attirance et de répulsion par rapport à
l’homosexualité féminine a commencé à naître chez beaucoup,
portée par des réunions sans hommes. Les filles qui parlaient le
mieux et le plus étaient homosexuelles. Antoinette Fouque a créé le
À QUATRE MAINS 21

groupe Psychanalyse et Politique, pour recevoir cette angoisse et la
transformer en force constitutive du mouvement. Le groupe qui
s’est créé autour d’elle était très dogmatique et très essentialiste.
J’ai sympathisé avec un autre groupe de femmes, homosexuelles
pour la plupart, qui s’appelait Les Petites Marguerites ou Les
Gouines rouges. Elles avaient comme dénominateur commun
d’être à peu près toutes des écrivains professionnels ou d’avoir
envie de l’être. Il y avait Monique Wittig et Christiane Rochefort.
Ce groupe organisait des repas et avait une espèce de vie
quotidienne commune. On a fait des groupes d’expression et de
prise de conscience personnelle au MLF. Mais cela n’a pas réussi à
questionner, au fond, la nécessité d’entrer dans des psychanalyses
individuelles pour s’en sortir, trouver un boulot et gagner sa vie.
L’entrée dans la vie professionnelle et
dans la posture éditoriale
L’expérience de la revue Recherches universitaires, puis celle
de la revue Recherches, m’avaient conduite très jeune à apprécier
la manière dont la réunion autour d’un projet de publication peut
articuler ensemble des recherches menées sur des plans très
différents. C’est pourquoi, dès fin 1967, je répondis avec
enthousiasme à l’invitation de Xavier Joseph, ancien secrétaire
général du CERS, de venir l’assister dans la création de la revue
Éducation Permanente à l’Institut national pour la formation des
adultes, dirigé par Bertrand Schwartz. Il s’agissait d’assembler
recherches sociologiques et économiques sur la transformation des
conditions de travail et des modes de vie, recherches pédagogiques
aussi bien théoriques que pratiques, sur la formation des adultes, et
les points de vue d’acteurs de terrain ou institutionnels. La revue
devait contribuer à former un milieu d’acteurs informés et
respectueux les uns des autres en leur fournissant les éléments d’un
débat sur un champ en cours de constitution. Je suis restée quatre
ans coresponsable de cette revue, dont le premier numéro est paru
en 1969. L’année 1970 fut marquée par le vote d’une loi sur la
formation permanente, rédigée par Jacques Delors et son équipe,
qui avait été promise dans les accords de Grenelle en juin 1968.
Cette loi ouvrait aux travailleurs un droit à différents types de
congés-formation selon leur ancienneté. Les contacts tissés par la
Anne QUERRIEN, Monique SELIM 22

revue avec les organisations syndicales montrèrent que l’intérêt
pour la formation était compris plutôt comme une exigence
patronale pour la modernisation des entreprises.
Mais lorsqu’il s’agissait de travailleurs immigrés, les
responsables des entreprises trouvaient inutiles la formation, et
même l’alphabétisation organisée pour les Français depuis un
siècle. Après l’INFA, j’ai travaillé deux ans à l’Amicale pour
l’enseignement des étrangers, chargée de cette alphabétisation en
cours du soir. Les instituteurs vacataires qui animaient ces cours se
liguèrent contre la direction de l’association qui menait des actions
expérimentales pour les faire réaliser sur le temps de travail.
L’autre voie de la modernisation était la réalisation d’une méthode
audiovisuelle d’apprentissage du français : j’assistai en tant que
responsable de la revue à l’expérimentation de la première leçon
dans un foyer d’ouvriers de chez Renault à Montreuil. Certes la
ligne 9 est directe pour Boulogne-Billancourt. Mais infliger
institutionnellement une heure au moins de transport dans chaque
sens, avant et après une journée de travail harassante, me paraissait
le plus sûr moyen de rendre les travailleurs incapables d’apprendre
quoi que ce soit. Le cours avait lieu le samedi matin. Dans le
groupe de Turcs présents, l’un, aux traits nettement plus fins que
les autres, n’y arrivait manifestement pas. Je suis allée à la fin lui
demander s’il accepterait de prendre un verre avec moi et ceux de
ses camarades qui le voudraient. Celui qui s’est alors présenté
comme l’instituteur de ce groupe de travailleurs turcs m’a expliqué
dans un français parfait qu’il était chargé par son gouvernement de
veiller sur ce groupe, et qu’il trouvait indigne qu’on s’adresse à lui
comme s’il ne parlait pas français. Je m’étais déjà aperçue en
visitant les cours faits par les bénévoles qu’il y avait une
structuration du milieu immigré, sur laquelle il fallait s’appuyer
pour favoriser l’apprentissage. Le cours républicain ne
reconnaissait que des égaux dans l’ignorance. Cette construction
sociale de l’inefficacité pédagogique m’intriguait ; je l’avais déjà
rencontrée au cours de ma scolarité ; c’est devenu l’un des fils
rouges de ma vie de recherche.
À QUATRE MAINS 23

Le CERFI, la parenthèse fondatrice
Pendant ce temps, le CERFI décollait et embauchait. Un beau
jour, une personne du ministère de l’Équipement était venue avec
le numéro de la revue Recherches dans lequel on avait publié le
débat sur les hôpitaux psychiatriques urbains de moins de cent lits.
Elle nous avait dit que son chef voulait nous voir. Celui-ci nous a
demandé si nous accepterions de travailler sur notre affirmation
que l’État ne sait pas saisir correctement la demande sociale.
C’était intéressant. Les contrats avec le ministère de l’Équipement
ont commencé de cette façon. À ce moment-là, le CERFI a pris
une autre dimension, comportant de nombreuses ambiguïtés. La
principale ambiguïté a eu, je pense, raison du CERFI. On travaillait
par contrats tout en ayant la volonté de fabriquer un lieu collectif.
Ce lieu brassait beaucoup de gens qui, sans être psychiatrisables,
étaient un peu à côté de leurs pompes, à cause de la came ou parce
qu’ils voulaient faire de la vidéo à plein-temps, ou de la moto. On
avait des contrats qui, dans une économie normale, auraient fait
vivre à peu près cinq personnes. Il fallait en faire vivre vingt-cinq.
On était payé au Smic. C’était vraiment minimal pour les gens qui
travaillaient réellement. Assez rapidement, certains ont eu le
sentiment de ne pas avoir les moyens de travailler et une guerre
intestine s’est installée entre ceux qui voulaient travailler
normalement et celles et ceux qui voulaient expérimenter un autre
monde. Lorsque les contrats du ministère de l’Équipement et du
Commissariat au Plan ont cessé, la dispersion a débuté, avec des
petits contrats sur des thèmes spécialisés.
Notre proposition de travail avec le ministère de l’Équipement
pouvait se résumer en deux points :
— pour les équipements à venir, il faut réunir des promoteurs
institutionnels d’équipements collectifs à partir de l’ensemble des
acteurs concernés et organiser une programmation collective ;
— pour les équipements existants, il convient de faire une
généalogie des formes qu’ils ont prises en reprenant leur histoire,
non pas comme une amélioration permanente, mais comme une
suite de bifurcations lors de conflits qui ont laissé de côté des
options alternatives. Bref, faire des équipements collectifs une
matière à option dans laquelle les acteurs choisissent la forme à
partir de laquelle ils vont développer ce qui leur convient.
Anne QUERRIEN, Monique SELIM 24

C’est ainsi que le CERFI fut engagé dans la recherche
Généalogie des équipements collectifs. La tension entre le travail
salarié et le travail bénévole était devenue trop grande : je suis
devenue salariée du CERFI en 1973. J’ai pu alors travailler sur
l’école, avec un minimum de temps pour le faire, et en suivant une
méthode relativement foucaldienne : dans les archives, les libelles
et autres fascicules de propagande, j’ai découvert qu’il y avait, au
eXIX siècle, une autre organisation scolaire que celle mise en place
par les ordres religieux : la méthode mutuelle. Elle était critiquée
pour apprendre aux élèves plus que ce qui était nécessaire à un
ouvrier. Cela m’a poussée à rechercher son histoire, ses
caractéristiques, et les raisons de son oubli. J’ai constaté que, dans
la bataille qui a eu lieu avant la loi Ferry pour limiter l’école
primaire au strict nécessaire pour le travail en manufacture, c’est la
1méthode des Frères des écoles chrétiennes qui l’a emporté , et qui
est devenue la méthode laïque. Mon travail a eu le don d’énerver
Pierre Bourdieu, qui l’a descendu dans une petite note de bas de
page d’un article d’Actes de la recherche en sciences sociales sur
les paysans, où il m’a fustigée comme grande bourgeoise. J’y
disais pourtant quelque chose d’essentiel sur le traitement possible
de la souffrance au travail en prenant l’exemple de Célestin
Freinet. Gazé à la guerre de 1914, il ne pouvait plus crier sur les
enfants, notamment pour les faire rentrer en classe. Il lui a fallu
inventer quelque chose pour ne plus se fatiguer comme cela et
pouvoir rester instituteur. La nécessité de l’innovation a été plus
forte que l’obéissance à la norme. C’est le moment de bifurcation.
Mais pour Pierre Bourdieu parler du souci de moins se fatiguer
pour un instituteur, c’était mépriser l’instituteur !
Michel Conan, de la mission de la Recherche urbaine au
ministère de l’Équipement, nous avait demandé quelques travaux
pratiques sur la programmation des équipements dans les villes
nouvelles. Quels nouveaux équipements étaient dans les cartons
des milieux professionnels rassemblés par le CERFI ? Comment
confronter ces innovations émergentes avec les systèmes de

1. Recherches, n° 23, juin 1976 : « L'ensaignement ».
Réédition : QUERRIEN Anne : L'École mutuelle : une pédagogie trop efficace ?
Paris, Le Seuil/Les Empêcheurs de penser en rond, 2004.
À QUATRE MAINS 25

normes en vigueur ? Je fus secrétaire d’un groupe de travail qui
réunissait hauts fonctionnaires et expérimentateurs et où furent
présentés des projets d’hôtel d’enfants, de terrain d’aventures, de
théâtre musical, de lieux de soins. Mais peu après l’élection de
Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la république, il fut
mis fin à cette volonté d’inventer. La plupart des chercheurs
contractuels furent intégrés au CNRS ou à l’Université. Le collectif
du CERFI refusa de demander une intégration qui se serait soldée
par la dispersion du groupe, parce que, sur les vingt-cinq membres
environ qui le composaient, ne seraient recrutés que les plus
notables. Surtout la méthode CERFI des groupes de travail
analytiques hétérogènes ne serait plus possible. Le CERFI
commença à s’étioler peu à peu ; l’intégration de certains s’est
quand même faite plus tard, à des conditions plus rudes.
Les recherches du CERFI ont marqué toute une génération, et
se sont inscrites dans le courant de désaffection pour les
revendications syndicales quantitatives. Elles ont rencontré
l’opposition des courants idéologiques proches du parti
communiste ou des maoïstes, même si le débat restait possible.
Soutenir le projet d’hôpitaux psychiatriques de moins de cent lits,
le projet d’une psychiatrie urbaine plus qualifiée, vouloir s’attaquer
de même à la réforme de tous les équipements collectifs, c’était
toucher à l’organisation des professions, de la base au sommet, à la
base même à partir de laquelle sont conçues les revendications.
C’était prêter le flanc à la rationalisation des choix budgétaires et à
la naissante idéologie du dégraissage des mammouths, c’est-à-dire
des services publics. Accessoirement, mais de façon définitive, le
CERFI s’est fait honnir de la haute administration pour son
engagement aux côtés des homosexuels. Le numéro 12 de la revue
Recherches, « 3 milliards de pervers », leur a servi de sonnette
d’alarme. Il fallait arrêter ça.
Construire par la publication un point de vue à plusieurs
En 1979, alors que mes droits à l’allocation-chômage allaient
sur leur fin et que mon deuxième fils s’annonçait (l’aîné était arrivé
en 1976), Michel Conan me proposa de remplacer à la mission de
la Recherche urbaine un collègue qui partait au ministère de la
Recherche. Je n’avais pas vraiment le choix, puisque
Anne QUERRIEN, Monique SELIM 26

l’appartenance au CERFI m’avait mise hors du cadre normal de la
recherche. Michel Conan lui-même partait diriger les sciences
humaines au Centre scientifique et technique du bâtiment et serait
remplacé par André Bruston. Tous les deux m’ont mise en garde :
ils aimaient bien mes idées, mais il n’était plus question d’en faire
état.
La première tâche qui me fut confiée fut l’animation d’un
bulletin nommé Les cahiers universitaires de la recherche urbaine
où on publiait des notes de lecture d’universitaires sur les travaux
de recherche urbaine, ce qui impliquait d’entrer en relation avec les
universitaires intéressés par ces thèmes. Contrairement à la doxa de
la recherche contractuelle, les travaux universitaires intéressants à
lire pour le travail urbain me semblaient relativement nombreux.
Les échanges furent rendus encore plus fructueux par la demande
d’un collègue ingénieur des Ponts et Chaussées d’organiser pour
les cadres de l’administration et des agences d’urbanisme des
échanges entre chercheurs et aménageurs susceptibles d’éclairer les
aménageurs sur leurs pratiques, et de leur donner des moments de
respiration entre les fortes contraintes politiques et administratives
du terrain. Ces rencontres chercheurs-aménageurs réunissaient,
autour de thèmes définis en commun avec le service de Pierre
Calame, des chercheurs repérés comme ayant travaillé ou
travaillant sur ce même thème, appartenant à la recherche
contractuelle ou poursuivant leurs recherches à l’université. On
s’aperçut que les méthodes étaient complémentaires, et que les
chevaux légers de la recherche contractuelle évoquaient des
problèmes qui pouvaient donner lieu à des investigations
scientifiques plus approfondies. Les deux formes de recherche –
universitaire, indépendante – étaient complémentaires et non
substituables.
En 1979 la mission de la Recherche urbaine avait fondé Les
Annales de la Recherche Urbaine, sous-titrées Recherches et
débats, pour poursuivre le dialogue entre chercheurs et hauts
fonctionnaires. Le souci porté par les Les cahiers universitaires de
la recherche urbaine et par les rencontres chercheurs-aménageurs
y avait été intégré, tant pour des raisons d’économie que parce que
mon travail démontrait qu’il n’y avait pas de raison de séparer le
À QUATRE MAINS 27

dialogue entre les chercheurs urbains et l’administration, et le
dialogue avec les chercheurs universitaires.
La mission de la Recherche urbaine fut remplacée en 1984 par
le Plan Urbain, chargé moins de développer une recherche
foisonnante sur l’urbain que d’essayer de résoudre, en s’appuyant
sur la recherche, les problèmes concrets des collectivités locales,
dotées de la compétence urbanisme depuis la décentralisation.
Jean-Claude Daumas est mort peu de temps après la fondation
du Plan Urbain. J’ai proposé de prendre sa suite aux Annales de la
Recherche urbaine. Je n’ai pas voulu de violence symbolique dans
la revue, de prise de pouvoir d’un courant contre les autres, et j’ai
pratiqué un soutien attentif à tous les types de recherche qui se
présentaient dans le cadre du thème en travail. Ce soutien attentif
passait notamment par des propositions de modifications des textes
pour les alléger, les rendre plus aigus, sans pour autant transformer
le contenu, sans dévier la visée, en l’explicitant même. J’ai ainsi
réalisé au total 80 numéros des Annales de la Recherche Urbaine,
2en compagnie de Pierre Lassave à partir de 1993.
À ceux qui pensent que faire une revue ce n’est pas faire de la
recherche, mais seulement la gérer, mettre bout à bout tous les
articles qui ont été évalués positivement par des experts extérieurs
et s’assurer de la fabrication, je répondrai que leur conception est
peut-être valable dans un champ disciplinaire extrêmement
constitué et sans interlocuteurs extra-disciplinaires. Ce qui a été
passionnant dans Les Annales de la Recherche Urbaine, c’était de
travailler à la constitution d’un champ émergent, au repérage des
problèmes, à la transmission vers les usagers. Nous avons
3expérimenté qu’il y avait des « savoirs situés », et que ces
savoirs, liés aux places occupées dans les professions, dans
l’espace géographique et politique, n’étaient pas unifiables au nom
d’un savoir scientifique que nous serions en train de construire. Le

2. LASSAVE Pierre : Les sociologues et la recherche urbaine dans la France
contemporaine, Toulouse, Presses universitaires de Toulouse, coll. «
Sociologiques », 1997.
3 . Cf. HARAWAY Dona: “Situated Knowledges: The Science Question in
Feminism and the Privilege of Partial Perspective”, Feminist Studies, Vol. 14,
n° 3 (automne, 1988), p. 575-599.

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