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La liberté de faire autrement

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110 pages

L’expérience relatée dans cet ouvrage s’inscrit dans un esprit et dans une démarche collective et institutionnelle qui n’étaient pas encore devenus ceux de l’entreprise. Le projet d’éducation ou de soin ne pouvait se penser sans une prise de conscience politique profonde de l’aliénation sociale. Ce qui impliquait de mettre en place les conditions d’un acte éducatif, de soin ou d’accompagnement, dégagé des systèmes autoritaires ou des rapports de subordination et de domination, et dans lesquels les professionnels se sentent responsables de leur acte et les usagers acteurs de leur propre processus d’émancipation.


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La liberté de faire autrement :

un itinéraire singulier dans le travail social

 

 

Romual AVET

 

 

CHAMPSOCIALÉDITIONS

Présentation du livre : L’expérience relatée dans cet ouvrage s’inscrit dans un esprit et dans une démarche collective et institutionnelle qui n’étaient pas encore devenus ceux de l’entreprise. Le projet d’éducation ou de soin ne pouvait se penser sans une prise de conscience politique profonde de l’aliénation sociale. Ce qui impliquait de  mettre en place les conditions d’un acte éducatif, de soin ou d’accompagnement, dégagé des systèmes autoritaires ou des rapports de subordination et de domination, et dans lesquels les professionnels se sentent responsables de leur acte et les usagers acteurs de leur propre processus d’émancipation.

Auteur : Romuald Avet est enseignant dans un centre de formation de travailleurs sociaux de la région Parisienne, psychologue et psychanalyste.

 

À mes enfants, Elsa et Alexandre

et à Isabelle, ma compagne 

Table des matières

Avant-propos

Introduction

PREMIÈRE PARTIE LES ORIGINES D’UN ENGAGEMENT

L’institut de rééducation

Mai 68

Une découverte sidérante

Le choix de la psychanalyse

ÉDUCATION, LIBERTÉ ET AUTONOMIE

L’école de Summerhill

Les républiques d’enfants et la démocratie dans l’éducation

DEUXIÈME PARTIE L’EXPÉRIENCE ÉDUCATIVE : UN PROCESSUS D’HUMANISATION

Le centre social

Désobéir

« Ils vont vous tester »

Bonneuil, une expérience fondatrice

Un lieu en marge des institutions

TROISIÈME PARTIE L’EXPÉRIENCE DE L’ACCOMPAGNEMENT : UN ACTE AU SINGULIER

Parents, enfants :  une pratique en centre maternel

Une attention particulière à l’accueil

Une éthique de la collégialité

Un lieu de parole pour les familles

La prévention et non la normalisation

La contrainte d’un nouveau management

La gestion des risques

Accompagner sans invalider la personne en souffrance psychique

Un processus de désaliénation

Inventer un autre accompagnement

Ces personnes que l’on dit « handicapées »

Le service d’accompagnement n’est pas un service d’aide à la personne.

Assistance et Autonomie

L’impératif de l’évaluation

Conclusion

Déjà parus dans la même collection

 

Avant-propos

On ne dira jamais assez l’importance d’une écriture par des professionnels de tout ce qui fait pour eux métier et passion, compétence et engagement. Je veux donc avant tout saluer ce nouveau travail de Romuald Avet intitulé : La liberté de faire autrement, avec comme sous titre : Un itinéraire singulier dans le travail social. Et quel itinéraire !

Par petites touches, presque discrètement, on comprend vite qu’il n’est pas né dans des draps de soie et qu’il est même tombé dans l’éducation spécialisée dès  son plus jeune âge. De l’autre côté, c’est vrai, et alors ? Il a donc d’abord connu personnellement, affectivement et physiquement, les institutions du médico-social de l’intérieur. C’est mai 68 et la psychanalyse qui vont présider à l’éclosion du professionnel et au renoncement à l’enfance. « En ce qui concerne la sauvegarde de votre enfance, c’est un peu tard », ose un honorable analyste ! Mais c’est encore une longue histoire, avec bien des pérégrinations, d’éducateur non diplômé à éducateur diplômé, d’une institution à une autre pour nourrir l’expérience, de lecture et de séjours à la découverte de pratiques éducatives innovantes (Summerhill, Républiques d’enfants, Mannoni, Dolto etc.), de passage aussi par un centre de formation, avec ce qu’il faut de révolte personnelle et de travail sur soi. Un thème domine : l’autonomie, la liberté en éducation, autrement dit les conditions de l’émancipation des enfants, puis des adultes rencontrés sur le chemin. En cela, son livre témoigne pour toute une génération qui a fait ses armes et forgé ses convictions au travers des mêmes épreuves de la marge, des mêmes lectures porteuses de sens et de questionnements, des mêmes parcours géographiques et intellectuels.

Quand Romuald Avet confesse qu’il a toujours cherché la bonne institution, on comprend vite qu’à ses yeux, elles ne sont ni bonnes, ni non plus mauvaises en soi. Tout dépend de ce que l’on  y fait et surtout de ce que les uns et les autres y vivent. Contrairement aux approches managériales, devenues tellement hégémoniques aujourd’hui, qui raisonnent en partant de la relation de service et la mesurent obsessionnellement en s’autorisant des demandes des dits usagers, une institution médico-sociale n’est réductible ni à la rationalité de son organisation ni à sa gouvernance, encore moins à son apparence de petite entreprise de service. C’est d’abord un lieu et un lien de vie, où des hommes, des femmes et des enfants passent ensemble de longues périodes, hors la famille, hors l’école, qui au reste sont aussi des institutions, parfois plus aliénantes encore. René Lourau, en son temps, a beaucoup valorisé la dialectique de l’institué et de l’instituant. Sans employer cette terminologie à connotation sociologique, c’est bien le message que fait passer magistralement cet ouvrage. Pour Romuald Avet, la sensibilité à ce qu’il appelle l’« atmosphère » d’une institution est ici essentielle. Et, dans la foulée, il a bien raison de noter, au nom de tous ceux qui le pensent mais ne le disent pas : «  Nous n’avons pas attendu les dispositions de la loi 2002 pour que les personnes concernées participent à l’élaboration de leur bilan et que le rapport social rédigé et adressé à l’instance de tutelle reflète la teneur de leur parole singulière ». Au mieux, la citoyenneté peut se renforcer par les droits d’usage et les rapports sociaux d’usage, mais elle ne se confond pas avec les droits subjectifs des usagers, tels qu’ils ont été conçus et octroyés ces dernières années, qui relèvent le plus souvent du droit de la consommation. La rhétorique des usagers est devenue trop envahissante aujourd’hui, pour être crue comme telle. En réalité, cette « chalandisation » des esprits et des comportements masque les reculs discrets des politiques de protection sociale, en donnant le change aux acteurs de terrain avides de sens, par défaut de doctrine globale. Loin, en tout cas, de la vie et de la praxis professionnelle.

De part en part, la question de la clinique est centrale et décisive dans ce récit très personnel. Déjà, dans un ouvrage précédent, en 2010, Romuald Avet avait brillamment défendu la nécessité de la clinique dans le travail médico-social. La clinique en question n’est pas seulement une spécificité des seules pratiques psys. C’est aussi la qualité de tout travail du social, dès lors qu’il entend s’écarter aussi bien de la gestion administrative des individus que du contrôle social de leurs irrégularités. Dans tous les cas, il s’agit métaphoriquement d’être « au chevet du malade » et, par transposition, de se tenir au plus près des gens en difficulté, mêlant observations et dialogues, au point de dépassement du simple accompagnement compassionnel. Dit autrement, elle engage une compréhension singulière d’un individu « en situation » par un autre individu, orientation extensible à des groupes (comme le groupe familial), ainsi qu’à des lieux, quartiers ou territoires donnés.

On a également insisté à raison sur l’épreuve de la rencontre entre deux singularités, deux subjectivités mais aussi deux « égaux en droits et en dignité », bien qu’en position asymétrique si l’on considère les places, les rôles, les salaires. La rencontre permet de poursuivre le processus d’humanisation au travers du langage, de façon que des humains continuent de parler à des humains, même à bas bruit, car c’est bien de « l’humanité dans l’homme » qu’il s’agit (Hannah Arendt). On en trouve notamment trace dans l’esprit de l’ordonnance de 1945, qui régit encore l’approche de la délinquance juvénile, lorsqu’elle préconise l’individualisation, le primat de l’éducatif et le suivi par des personnels qualifiés. Mais on sait que cette orientation est très régulièrement remise en question, au nom de la sécurité, du droit des victimes ou tout simplement du regain de la justice punitive des mineurs, en application du « populisme pénal » (Antoine Garapon).

Or, cette clinique-là est une rebelle. Romuald Avet le sait bien pour l’avoir observé et éprouvé plus d’une fois. Elle est rebelle parce que son épistémologie n’est ni positiviste ni formaliste, parce qu’elle ne rentre pas facilement dans les grilles « quantophréniques » (De Gaulejac) d’évaluation, parce que tout n’est pas à dire à l’inhumaine administration, fut-elle bien orientée, parce qu’elle s’étire dans le temps quand il faudrait travailler en temps réel et montrer des résultats dans les meilleurs délais (et au moindre coût !), parce qu’elle se combine aussi très bien avec le « travail des circonstances » (Paul Fustier), s’il est réalisé du point de vue de la personne, enfin parce qu’elle incarne l’espace possible du rapport d’un sujet à la vérité, à sa vérité (Michel Foucault).

Toute clinique implique aussi et légitimement des pratiques d’interprétation des événements et comportements, en tant qu’ils font symptômes. Le parcours rapporté ici illustre parfaitement l’importance de ce travail cognitif permanent et du désir de savoir qui constitue son seul « carburant ». Ce qui passe par la lecture, la critique mais aussi l’écriture. La question du régime de vérité est en effet tout à fait centrale dans la pratique clinique et, par extension, dans tout travail social. Il y faut sans relâche comprendre et faire comprendre que ce n’est jamais une vérité qui serait extérieure à l’expérience des individus, une vérité révélée comme dans la religion ou imposée, comme dans les expériences sectaires ou totalitaires. Même si l’on doit toujours s’appuyer sur des auteurs pour soutenir ce travail. La clinique impose une révolution philosophique autant qu’épistémologique, qui met les praticiens à l’inverse de la sur-normativité qui envahit aujourd’hui tous ces domaines, sous prétexte de coûts excessifs ou de manque de compétitivité. En lisant cet ouvrage, on mesure la distance qui sépare ces deux approches !

Personnes en situation de handicap, familles en grande difficulté, personnes âgées dépendantes, souffrances psychiques… pour tous ceux-là, nous explique encore Romuald Avet, le risque est grand d’un retour asilaire modernisé, aseptisé, normalisé et qui ne dit plus son nom. Une régression sur les valeurs est, en effet, à l’œuvre, d’autant plus sournoise qu’elle est devenue invisible par l’abondance nauséeuse des discours vertueux, sur les droits subjectifs, sur l’usager au centre ou encore sur l’empowerment et autres résiliences. En réalité, il s’agit surtout de faire passer les outils d’un management économique du social et, pour cela, de réduire les droits sans condition et de renvoyer autant que possible chacun à sa propre responsabilité, dans les limites du tolérable pour tous. L’équité minimale plutôt que l’égalité. C’est un programme typiquement néolibéral et individualiste, assumant la nécessité de la répression au-delà d’une certaine limite. Qu’on pense simplement au traitement de l’absentéisme scolaire ou des Roms !

 

Toutes ces orientations sont structurellement destructrices d’un l’État social fondé sur la solidarité nationale et lentement déshumanisantes pour les personnes en très grande difficulté. L’auteur le sait, le dit, l’écrit et il lutte avec d’autres sur le terrain, pour que prévenir ne soit pas normaliser, pour qu’accompagner ne soit pas invalider, ni non plus vendre des services sur un « marché donné », pour qu’évaluer, s’il le faut malgré tout, serve avant tout les personnes et non les décideurs/financeurs, pour qu’enfin on ne liquide pas l’acquis majeur des sciences humaines et sociales au profit d’une introuvable productivité du social, par bonnes pratiques interposées.

En tout cela, c’est un livre de vérité et d’espoir, profondément clinique et humaniste. 

Michel CHAUVIERE

Directeur de recherche émérite au CNRS

CERSA, université Paris 2

Introduction

La période des années soixante-dix a été propice au développement du travail médico-social. Elle a connu la forte poussée d’un militantisme actif en faveur d’un changement social, un militantisme parfois brouillon, porteur de l’idée de progrès et d’utopie, qui s’est attaché à transformer les pratiques dans les institutions en contestant toutes les formes de répression, de contrôle et d’exclusion. S’il n’y a pas eu en réalité d’âge d’or dans les institutions, cette période a été marquée par l’expression d’une incontestable liberté et créativité à côté d’un certain conformisme. Elle a connu aussi l’essor de la psychanalyse et son développement dans les institutions de soin et d’éducation, mettant la parole au centre de la relation à la personne et préservant ainsi sa condition de sujet singulier contre toutes les tentatives de normalisation, de réification et d’homogénéisation. La psychanalyse a contribué sans aucun doute à modifier en profondeur les pratiques de soin et les pratiques éducatives sans pour autant réussir à s’enraciner durablement. Aujourd’hui, non seulement il n’y a plus de développement dans ce sens, mais les pratiques qui s’en réclament ont beaucoup de mal à continuer à exister. 

À bien des égards, la modernité secouée par les crises de la mondialisation libérale, entièrement accaparée par sa révolution technologique, obsédée par son souci de gestion technocratique et d’objectivation scientifique, semble avoir tourné cette page de notre histoire.

Il s’agit de montrer à travers un itinéraire, quelles ont été les origines d’un engagement, les fondements de cette pratique dans le  champ des institutions éducatives et de l’accompagnement social, et d’en expliciter de façon critique les enjeux théoriques. L’expérience relatée dans cet ouvrage s’inscrit dans un esprit et dans une démarche collective et institutionnelle qui n’étaient pas encore devenus ceux de l’entreprise. Le projet d’éducation ou de soin ne pouvait se penser sans une prise de conscience politique profonde de l’aliénation sociale. Ce qui impliquait de  mettre en place les conditions d’un acte éducatif, de soin ou d’accompagnement, dégagé des systèmes autoritaires ou des rapports de subordination et de domination, et dans lesquels les professionnels se sentent responsables de leur acte et les usagers acteurs de leur propre processus d’émancipation.

Ce fut la grande idée des mouvements d’émancipation dans le domaine de l’éducation et de la psychothérapie institutionnelle, dans le champ de la psychiatrie et de tous ceux qui s’y rattachent d’une façon ou d’une autre, sans parti pris dogmatique. D’autre part, aucun projet d’émancipation ou d’autonomie ne pouvait s’envisager  sans le support d’un outil, d’un étayage de la pratique. C’est la clinique en tant qu’elle est supportée par la psychanalyse qui a servi de repère, comme la boussole pour l’explorateur d’un autre âge. À condition de ne pas s’ériger comme un savoir ayant valeur de vérité et devenir l’instrument d’un pouvoir, la démarche clinique, comme le préconisait Freud...