La liberté du thérapeute

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La liberté du thérapeute met en question les deux concepts qui la sous-tendent : indépendance et autonomie. Mais elle dévoile aussi l'éthique de sa position, en tant que justesse de son rapport à soi, à autrui et au monde. Toutefois, sa liberté est indissociable de celle du patient. Le considérer en tant que personne implique de reconnaître son altérité et son autonomie. Mais a-t-il aujourd'hui suffisamment d'indépendance pour la mettre à son service et faire du temps dont il dispose un temps avec et pour l'autre ?
Publié le : vendredi 15 janvier 2016
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EAN13 : 9782336402123
Nombre de pages : 328
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Nathalie Leblanc
La liberté du thérapeute De l’assujettissement à l’autonomie
La liberté du thérapeute
Éthique et pratique médicales fondée par Richard Moreau Collection dirigée par Roger Teyssou La collectionLes Acteurs de la Science, prévue pour recevoir des études sur l’épopée scientifique moderne, se dédouble pour accueillir des ouvrages consacrés spécifiquement aux questions fondamentales que la santé pose actuellement. Cette nouvelle série cherche à faire le point objectivement et en dehors des modes sur des connaissances, des hypothèses et des enjeux souvent essentiels pour la vie de l’homme. Elle reprend certains titres publiés auparavant dansActeurs de la science.Dernières parutions Daniel BIRNBAUM,C’est la lutte finale, 2015. Jacques ROBERT,Mal de mère et maux d’enfants, 2014. France BERETERBIDE,Essais cliniques dans les pays du Sud : entre impérialisme éthique et relativisme moral ?, 2014. Lucien KARHAUSEN,Mythologies médicales, 2014. Nausica ZABALLOS,Vie et mort d’un hôpital psychiatrique : le Camarillo Hospital (1936-1996), 2014. Monica GINNAIO,La pellagre : histoire du Mal de la Misère en Italie, 2013. Pr Jean-Luc WAUTIER (avec la collaboration de Marie-Paule Wautier),Le sens de la médecine ou la révolution culturelle dans le système de santé, 2013. François VACHON,Mon corps m’a dit, Vite et mieux comprendre quand une urgence médicale menace vraiment sa vie, 2013. Philippe GARNIER,Infections nosocomiales et trou de la sécu, maux croisés de santé, 2013. Jean-Adolphe RONDAL,La réhabilitation des personnes porteuses d’une trisomie 21, 2013. Annagrazia ALTAVILLA,La recherche sur les cellules souches : quels enjeux pour l’Europe ?,2012. Michel NADOT,Le mythe infirmier, 2012. Thierry PATRICE, Chercheurs, Éthiques et Sociétés,L’avenir de l’avenir, 2012. Achref SNOUSSI et Jean-Pierre CAMILLERI,L’éternelle jeunesse, L’art de bien vieillir, 2012. Laurence DE CHAMBRIER,patient malgré lui. Réflexions sur le Le certificat de bonne santé obligatoire,2011. Emmanuel BABIN,Le cancer de la gorge et la laryngectomie. La découration, 2011.
Nathalie Leblanc La liberté du thérapeute De l’assujettissement à l’autonomie
Du même auteur La Nuit s’achève, roman, Paris, Publibook, 2001.
France Terre d’Asile : Mythe ou réalité ?, essai, Paris, Publication Bellnac, 1997.
Psychiatre, pour quoi faire?, essai, Paris, Stock, 1985.
Sous un pseudonyme L’Alliance, Théâtre, Paris, Bellnac, 2014.
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-08299-8 EAN : 9782343082998
Pour tous ceux, soignants commepatients, rencontrés dans les différents lieux où j’exerce, dont la réflexion au fil des ans a accompagné la mienne et lui donne aujourd’hui tout son sens.
Introduction En 2003, une première étude consacrée à la question du renoncementme semble-t-il, est confronté tout soignant avait auquel, fait apparaître l’altérité comme fondement de toute relation thérapeutique et, du même coup, ouvert une issue dans unepraxisressentie à bien des égards comme étouffante et close sur elle-même. Posant le patient comme radicalement Autre, elle le situait ainsi hors de toute tentative de maîtrise et d’emprise, en nous conduisant, nous soignants et thérapeutes, à unvoirplutôt qu’à unsavoir sur. Il s’agissait alors de dévoiler ce qui faisait obstacle à cette dé-maîtrise comme à un regard différent sur autrui et de mettre en lumière comment le renoncement, loin d’entraîner une attitude résignée, indifférente ou s’apparentant à un quelconque stoïcisme, pouvait être, à l’inverse,annonced’une perspective, d’unêthos, autre, c’est-à-dire d’un rapport nouveau à soi et au monde, que ce rapport mette en jeu soignant ou patient ou encore leur relation l’un à l’autre. LaPhénoménologie de la violence, thème d’une seconde étude, eut, en revanche, des implications tout autres. Interrogeant les multiples facettes de la violence, qu’il s’agisse des manifestations de la maladie mentale ou de la façon dont les soignants y répondent, de certaines de leurs pratiques ou des diverses pressions qui s’exercent sur eux par le biais des instances dont ils dépendent, le terrain des soignants en psychiatrie, et notamment celui des psychiatres, m’apparut largement menacé, comme l’est tout le domaine de la Santé, en général. Il l’est aussi bien par l’évolution singulière de cette discipline, régie par des impératifs scientifiques ou prétendus tels, lui imposant des modes de pensée excluant progressivement toute pensée propre, que par l’évolution générale d’un monde soumis aux diktats d’une économie ignorant toute éthique. « Menacé » est d’ailleurs un euphémisme. « Arraisonné » serait plus juste, objectivé par un système, leGestellheideggerien, mettant à la raison sa raison propre. D’où la conclusion de cette seconde étude s’interrogeant sur la liberté du soignant : quelle est-elle ?Est-elle
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encore ? A quoi le soignant peut-il encore consentir, s’il n’a plus le loisir de s’opposer à rien ? Question qui renvoie inévitablement à la mise en tension des deux concepts fondamentaux qui sous-tendent celui de liberté :indépendanceetautonomie, au sens où Kant les a définis dans saCritique de la raison pratique; à quoi fait écho Claude Bruaire (inLa dialectique, p. 73), lorsqu’il écrit : « le “oui” n’est libre que pour qui peut dire “non”, le consentement n’est pas libre si l’on ne peut refuser… » Toutefois, l’indépendance, prise dans son sens négatif, c’est-à-dire comme non-dépendance radicale à l’égard de tout ce qui n’est pas moi, comme le souligne encore C. Bruaire, aboutit nécessairement à l’exclusion d’autrui, voire à ma propre exclusion, si l’on considère que la vie qui me traverse porte aussi en elle une part d’altérité qui à la fois m’échappe et me lie, merelie à moi-même et au monde qui m’entoure. A moins d’y mettre fin et, du même coup, de m’exclure définitivement moi-même, force est de constater qu’une indépendance absolue, contradictoire en soi, est, en outre, incompatible avec la position de tout soignant dont l’un des fondements est précisément la relation à autrui. Il s’agit donc, dans la réflexion que j’entame, de mettre en lumière ce à quoi nous, soignants, avons le pouvoir de dire « non » et le devoir de dire « oui ». Comment l’indépendance d’un thérapeute peut-elle aujourd’hui se manifester, alors même qu’il est dans une nécessaire dépendance à autrui ? Mais celle-ci est-elle consentement ou aliénation ? De même, avec les institutions auxquelles il a affaire, où finit son indépendance, où commence son autonomie, c’est-à-dire la capacité de déterminer ses choix en fonction d’une loi non plus extérieure mais intérieure à soi, cette loi morale chère à Kant, donnée ou fondée par la seule raison ? C’est toute la question dusujetest ici posée. Le thérapeute qui peut-il êtresujet et nonobjet de sa pratique, subordonné à celle-ci, n’ayant plus alors la possibilité de s’en distancier pour pouvoir la regarder ? Dans cette perspective, quelle position adopte-t-il face aux différentestechniquessoins dont il dispose  de ? Les considère-t-il toujours comme un moyen, au service de ceux dont il prend soin, et non comme une fin en soi, aliénant en définitive ces derniers et leur déniant le statut depersonne?
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Lesujeten question Mais que signifie être « sujet » ? Car l’étymologie du terme implique l’idée d’une subordination ou d’une soumission.Sub-jectum». Lesjeté sous : « sujets du Roi Soleil, placés constamment sous son ombre, ne jouissaient certes pas du respect ni de la considération que réserve Kant à lapersonne. 1 Toutefois, J.-F. Mattéi (inLa barbarie intérieure) relie ce subjectum à l’hupokeimenon grec :subsistance ousubstance, en tant que « support permanent de toute réalité concrète », et rappelle que, pour Aristote, la substance,ousia, « est la catégorie fondamentale de l’être ». L’un de ses sens principaux est précisément le « sujet » (hupokeimenon), « ce dont tout le reste s’affirme et qui n’est plus lui-même affirmé d’aucun autre », considère Aristote dans sa Métaphysique. « La substance, écrit J.-F. Mattéi, ne se réduira pas à un simple support indéterminé ; elle sera pensée comme un sujet qui a une existence propre. » La question du « sujet » a évolué à travers les siècles, d’Aristote à Hegel, en passant par saint Augustin. Pour la première fois, dans l’Antiquité finissante, remarque J.-F. Mattéi, convergent « quatre instances spirituelles qui dessinent les traits primitifs du sujet moderne » : l’ « âme », l’ « homme intérieur », la « personne » et la « conscience ». Le concept de « sujet » est-il synonyme d’intériorité, signifie-t-il la conscience que l’homme a de lui-même ? Mais quel rapport avec autrui et le monde cette conscience implique-t-elle ? Un repli défensif sur soi ou une ouverture de soi au monde ? Que serait une conscience entièrement centrée sur elle-même, dominée par un individualisme excluant l’Autre ? A l’inverse, un décentrement de soi, une extériorisation à soi ne peut que placer l’homme dans un rapport de soumission ou de domination à l’égard d’autrui, qui fait alors de lui quelqu’un d’ « assujetti » plus que véritablement « sujet ». Quelle serait alors la « juste mesure », au sens aristotélicien du terme, l’optimum du sujet ? « Là çaétait,jedoit advenir », écrit Freud. Si le « sujet » moderne, dans la perspective freudienne, se définit précisément par sa capacité à dire « je » et à être responsable de ses actes, il faudrait encore examiner jusqu’où va cette notion de « sujet ». A vouloir
1  Jean-François Mattéi,La barbarie intérieure, Paris, PUF, « Quadrige », 2004, chap. III, « La barbarie du sujet », p. 117 etsq.
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