La libre concurrence en procès

De
Publié par

Le dogme libéral selon lequel la concurrence serait un stimulant indispensable pour notre économie est en train de s'effondrer. Bien que la concurrence soit une réalité incontournable dans une économie de marché, l'expérience montre qu'elle est nuisible pour la grande majorité des acteurs économiques. Ses effets dépendent essentiellement de la manière dont elle est pratiquée, sur le plan individuel aussi bien que sur le plan collectif. Cet ouvrage démontre qu'elle est en train d'agir comme un puissant facteur de désintégration sociale.
Publié le : jeudi 1 février 2007
Lecture(s) : 236
Tags :
EAN13 : 9782296921184
Nombre de pages : 183
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

La libre concurrence
en procè
sDUMÊMEAUTEU
Le défi de la qualit ,Éd.d rganisation, 1978
La maîtrise de la qualit ,Éd.d rganisation, 1980
La gestion de la qualité administrativ ,Éd.d rganisation, 1983
Qualité et productivité, même comba,Éd.duMoniteur, 1987
Les six samouraï de la qualit ,Economica, 1990
Le paradigme de la qualit ,Economica, 1997
La qualité à l'école,Economica, 1998
Une qualité à la français ,Economica, 2000
Traité de la qualité,Economica, 2000
Management de la qualité(4 édition ,Economica, 2005
Qualité totale, et plus encor ,L'Harmattan, 2006
www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.f
harmattan1@wanadoo.f
©L’Harmattan,2007
ISBN: 978-2-296-02542-4
EAN: 9782296025424
r
r
e
)
e
e
é
é
t
O ’ e
O ’ é
O ’ é
REA - ARIE OGU
La libre concurrence
en procès
L’Harmattan
5-7, ruede l’École-Polytechnique ; 75005Paris
FRANCE
EspaceL’HarmattanKinshas L’HarmattanItalia L’HarmattanBurkinaFasoL'HarmattanHongrie
Fac..desSc.Sociales,Pol.et ViaDegliArtisti, 15 1200 logements villa 96Könyvesbolt
Adm. ;BP243,KINXI 10124Torino 12B2260KossuthL. u. 14-16
UniversitédeKinshasa –RDC ITALI Ouagadougou 121053Budapest
E
a
E G M N JQuestionsContemporaine
Collection dirigée parJ.P.Chagnollaud,
B. Péquignot etD. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes
appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est
d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs,
militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuveset ouvrirde nouvelles pistesà la réflexioncollective.
Dernières parutions
Jean-Loup CHAPPELET, Les politiques publiques d’accueil
d’événements sportifs, 2006.
Bernard SALENGRO, Le management par la manipulation
mentale, 2006.
Yves MONTENAY, Retraites, familles et immigration en
France et enEurop , 2006.
Jacques MYARD, La France dans la guerre de l’information,
2006.
Daniel IAGOLNITZER, Lydie KOCH-MIRAMOND, Vincent
RIVASSEAU (dir.), La science et la guerre, la responsabilit
des scientifique , 2006.
MohammedREBZANI,L’aide aux victimes de la discrimination
ethniqu , 2006
Jean-JacquesLAFAYE,LaMarche de l’homme, 2006.
Jean-JacquesLAFAYE,L’Offrande perpétuelle, 2006.
EmileJALLEY, Wallon et Piage, 2006.
Alice LANDAU, Théorie et pratique de la politiqu
international , 2006.
CyrilDIMEO,La face cachée de la décroissance, 2006.
FlorenceSAMSON,Outreau et après ?LaJustice bousculée par
laCommission d’enquête parlementair , 2006.
Pierre-W. BOUDREAULT (dir.), Beaux risques politiques e
interdépendance culturelle, 2006.
Ndolamb NGOKWEY, A propos des femmes, des Noirs et du
développemen, 2006.
t
t
e
e
e
t
e
s
é
e
à
sPrologu
Une question obsédant
« Seule la victoire compte. »Cette phrase qu’on entend sur
les stades ne traduit pas seulement ledésir bien légitime d’un
équipe sportive ; elle résume en quatre mots un sentiment, lar-
gementdiffusé par les médias, quiestà labasede laculture mo
derne. Le besoin de se mesurer aux autres et de gagner par tous
les moyens domine la pensée occidentale, que ce soit en
politique, en économie, dans le travail des adultes, dans
l’éducation des jeunes, et même dans les loisirs. La plupart de
nos activités sont envisagées dans le cadre d’un combat qui n
peut se terminer qu’en faisantdes gagnantsetdes perdants.Nous
n’imaginons même pas qu’il puisseenêtreautrement.
L’obsession de la concurrence atteint son paroxysme aux
États-Unis. La concurrence a toujours existé dans les société
humaines, mais les dirigeants américains s’ingénient à créer arti-
ficiellementdes situationsdeconcurrence,à utiliserde nouvelle
méthodes pour faire des gagnants et des perdants - surtout des
perdants. La presse américaine présente la vie quotidienne dans
tous les domaines en termes de compétition. Les émissions de
type StarAcadem abondent à la télévision. Le plusbel exemple
de compétition dans le monde du spectacle est la cérémonie des
oscars à Hollywood, à laquelle d’ailleurs la France n’a rien à
envier. Quant au monde de l’industrie, un humoriste américain a
fait remarquer que les salariés doivent constamment se battre les
unscontre lesautres,chacun voulant non seulement se montrer le
plus compétitif, mais aussi remporter le titre de « personne l
plus coopérative ». Certaines vedettes veulent absolument se
comparer à des gens célèbres, même quand aucune compétition
n’est prévue.C’est ainsi que dans un article paru il y a quelques
années dans le Washington Post, un chanteur d’opéra déclarait
a
y
s
s
e
-
e
e
eUNEQUESTIONOBSÉDANTE8
qu’il voulait raviràLucianoPavarotti, stardesannées 90, le titre
de « meilleur ténor mondial ».
On peut objecter que la soif de compétition existe depuis
longtemps dans les sociétés humaines. Les historiens sont bien
placés pour savoir que cette tournure d’esprit n’est pas récente.
Ainsi voyait-on à l’époque de la Renaissance les riches mar-
chands deBologne édifier dans la ville des tours de plus en plus
hautes, ce qui était une manière symbolique d’affirmer leur rang
dans l’échelle sociale. On raconte quecertaines tours sont tom-
bées parce que leursbasesauraientété sapées pardesconcurrents
au cours d’expéditions nocturnes.En France, à l’avènement de
Louis XIV, les hommesde pouvoir se livraientà uneconcurrence
sans merci ; ainsi s’explique la disgrâce de Nicolas Fouquet,
surintendant général desFinances, qui eut l’audace de construire
àVaux unchâteau plus somptueux queceluiduRoiàVersailles.
Néanmoins les erreurs du passé ne doivent pas justifier celles du
présent ; la vie en société serait certainement plus facile si le
hommes pensaient moinsà lacompétition.
Qu’est-ce qu’une réussite ?
Commençons par dissiper une confusion de langage. Ga
gner, remporter une victoire, ce n’est pas nécessairement l
même chose que réussir,atteindre un objectif.Et perdre,ce n’est
pas nécessairement lamême chose que subir un échec en luttant
contre un adversaire. Quelqu’un qui s’applique à une tâche do-
mestique, par exemple réparer une serrure, peut dire «c’est
gagné » sans avoir l’esprit de compétition. Et quand on dit
qu’une personne lutte contre la maladie, qu’elle a vaincu la ma
ladie, on s’exprime évidemment au figuré. Le langage ne permet
pas de distinguer nettement la volonté de réussir dans une action
et celle de gagner dans une compétition. Ces deux attitudes ne
sont pas identiques et ne sont pas nécessairement liées. Ainsi
voit-on souvent des personnes ayant une grande volonté de réus-
site sansaucundésirde l’emporter sur quelqu’un.
Pour comprendre ce qui peut inciter un individuo u un
groupeà luttercontred’autres, ilest nécessairededistinguer un
e
-
a
-
sUNPROCÈSDELALIBRECONCURRENCE 9
situation structurellement neutre,caractérisée par le fait qu’aucun
individu ni aucun groupe n’est obligéd’entrerenconcurrence,et
une situation structurellement compétitive, dans laquelle des
individus oudes groupes sont forcémentenconcurrence, qu’ils le
veuillent ou non, même si quelques-uns prétendent le contraire.
Par exemple deux boulangeries dans une même rue se trouvent
en situation de concurrence, c’est un fait. Au contraire, deux
établissements de l’Éducation nationaleenFrance ne le sont pas,
ou plutôt nedevraient pas l’être.
Les économistes libéraux disent que la concurrence est un
facteurd’efficacitéetde progrès.Poureux lacauseestentendue:
il faut absolument créer des situations compétitives. Ils
considèrent qu’une entreprise qui n’est pas en situation de
concurrence -et c’était le cas de toutes les entreprises française
du secteur public avant l’application du traité de Nice -est un
milieu où règnent la paresse et la médiocrité. Ils disent que c’est
pour améliorer les performances que les entreprises doivent être
ouvertes à la concurrence. La politique libérale viserait donc à
favoriser les clients et les actionnaires des entreprises. Comme
les économistes ne sont pas des gens naïfs, je doute fort de leur
sincérité ; labaisseconstantedepuis vingtansdu pouvoird’acha
des classes moyennes aux États-Unis vient démentir leurs affir-
mations. La pseudo théorie d’Adam Smith selon laquelle la
« libre»concurrence serait bénéfique à l’économie dans son
ensemble est orchestrée par quelques personnages influents qu
espèrent augmenter leurs richesses et leurs pouvoirs grâce à une
1concurrence faussée à leur profit . L’affaireArcelor met bien en
évidence ledouble langagedeséconomistes libéraux.Après nous
avoir expliqué que l’achat de Dofasco par Arcelor avait été un
bonne opération pour tout le monde, ils sont venus nous expli-
quer six mois plus tard que l’achatd’Arcelor parMittal serait une
catastrophe pour tout le monde, un peu gênés tout de même
d’avouer que c’était dans la logique du marché, pour finalement
applaudirau succèsde l’opération.Bienentendu, leséconomistes
libéraux sont montés à l’assaut de l’Union Européenne, trop
socialeà leurs yeux.Dans le fameux projetdeconstitution refusé
1
Voir STIGLITZ . . La grande désillusion,Fayard 2002
E J
e
i
t
sUNEQUESTIONOBSÉDANTE10
par les Français au référendum de 2005, ils avaient imposé
l’expression maintes fois répétée que l’économie doit être
« hautement compétitive ». Si nous entendons par là que les en-
treprises européennes doivent être capables de lutter
efficacement contre la concurrence non européenne, c’est un but
parfaitement légitime. Mais dans cette logique, les auteurs du
projet ne semblaient pascraindre que lesentrepriseseuropéennes
s’affrontent dans un combat sans merci ; ils recommandaient
même une franche concurrence interne, une concurrence «libre
et non faussée », nécessairement source de progrès, selon le
credo libéral. On a vu quelques mois plus tard ce que ces mots
voulaientdire quandEnel,l’électricien italien, a voulu s’attaque
à Suez, société franco-belge spécialiste de tout et de rien, sorte
d’Enron à l’européenne. Les apôtres français du libéralisme ont
aussitôt imaginé un mariage forcé entre Suez et GDF afin de
contrer l’opération.
Le dogme de la concurrence qui sauve
Le raisonnement des économistes libéraux est fondé sur un
dogmedépourvude toutcaractère scientifique:«la libreconcur-
rence est une condition nécessaire au progrès de l’économie ».
2AdamSmith,au XVIII siècle, fut le premieràémettrecette idée .
Il croyait avoir découvert que l’ensemble des actions mues par
des intérêts individuels s’ordonne spontanément,«comme guidé
par une main invisible », dans le sens de l’intérêt commun. Ce
n’était, bien sûr, qu’une illusion produite par une observation
superficielle de la bonne société anglaise, le sort des classes
pauvresétant ignoré.L’idée fut repriseà la findu XIX siècle par
LéonWalras, quiébaucha la première théoriede l’équilibreentre
l’offre et la demande. D’autres économistes ont perfectionn
cette théorie pour tenircomptede lacomplexitéde l’offreetde la
demande, ainsi que de la communication entre les acheteurs e
les vendeurs. Mais aucun de ces théoriciens n’a réussi
démontrer que la libre concurrence est une condition nécessair
2
MITHA. The Wealth ofNation ,BantamClassics, 2003
s S
e
à
t
é
e
e
rUNPROCÈSDELALIBRECONCURRENCE 11
au progrès de l’économie. Bien au contraire, de grand
économistes ont démontré dans les années 90 que les réactions
des acteurs économiques dans le jeu de la concurrence sont très
largement imprévisibles, ce qui les a conduits à mettre ce dogme
en défaut. L’enjeu est de taille, car c’est précisément cette
affirmation péremptoire, à la limite de la mystification, qui
permis jusqu’à présent aux économistes libéraux d’écarter tout
3débat sur laconcurrence .
Performance et compétitio
Quittons le terrain de l’économie. Sur le plan individuel, la
plupart des gens sont favorables à la compétition. L’image du
fonctionnaire démotivé et inefficace, toujours soigneusement
entretenue par la presse libérale, y est sans doute pour quelque
chose.Si vousdiscutezde la questionavec votreentourage, vous
entendez presque toujours le même refrain :«Dans une compé
tition, les gens donnent le meilleur d’eux-mêmes. Sans
compétition, la productivité tombe au plus bas niveau ». Il sem-
bleraitdonc que les salariésd’uneentreprise ne sont performants
que s’ils sont obligésde se mesurer les unsauxautres, puisque l
performance est inséparable de la compétition. C’est le principe
du salaire aumérite, une pratique courante dans les entreprise
du secteur privé. Pour faire en sorte que des salariés donnent
toute leur mesure, on va mettre en place un système de notation
dans lequel des indices de performance sont calculés en fonction
des résultats individuels. Les employés sont classés suivant ces
indices,et lesmieuxclassés sont lesmieux payés.C’estainsi que
les vendeurs de voitures reçoivent un salaire fixe auquel s’ajout
une prime proportionnelleà leurchiffred’affaires.Ce système n
les incite pas à fidéliser les clients en leur conseillant des modè
les adaptés à leurs besoins. Aux États-Unis, les policiers sont
systématiquement notés et classés en fonction du nombre de
procès-verbaux. Il semble d’ailleurs que les policiers français ne
3
Voir notamment SAPIR . «La concurrence, un mythe »,LeMonde
diplomatiqu , juillet 2006.
e
J
-
e
e
s
a
-
n
a
sUNEQUESTIONOBSÉDANTE12
sont pasde reste.Ce système ne les incite pasà faire respecter l
loi, mais à trouver un maximum de personnes en infraction. En
France, par bonheur, les tentatives faites depuis une dizaine
d’années pour étendre la méthode du salaire au mérite à
l’américainedans le secteur public n’ont pas un grand succès.
Contrairement aux idées reçues, il n’est pas prouvé que l
compétition soit un facteur de performance, et encore moins un
facteur d’excellence. Le journalisme est une profession spécia
lement intéressanteàexploreràcetégard, non que lacompétition
y soit plus intense que dans bien d’autres domaines, mais parce
que la course à l’audience produit un niveau de stress extraordi-
nairechez les journalistes.Laconcurrenceà laquelle les journaux
télévisés se livrent plusieurs fois par jour pour présenter le
dernières nouvelles n’est visiblement pas un gage de bonne qua
lité, mais plutôt une cause de désinformation. De même la
concurrence entre les émissions de variétés de TF1 et de M6
pousse les producteurs à faire n’importe quoi pour attirer le cha
land, battant tous les records de bêtise et de vulgarité. Le seul
indice de performance qui compte aux yeux des dirigeants d’un
chaîne de télévision commerciale est le chiffre fourni pa
l’audimat, car il détermine le montant des recettes publicitaires.
Monsieur Patrick Le Lay l’a fort bien expliqué en disant que le
butdeTF1estde fournirà sesannonceurs «du tempsdecerveau
humain disponible ». Dans ces conditions, il est normal que les
chaînes commerciales luttent pour avoir la plus forte audience,
car elles se partagent un marché qui n’est pas extensible.Ce qui
est gagné par l’une est perdu par l’autre ; les économistes disent
quec’est un jeuà somme nulle.Mais le résultatde lacompétition
dépend entièrement du critère de compétitivité imposé par le
marché. Si les annonceurs des chaînes commerciales n
s’intéressaient pas au niveau d’audience mais à la qualité de
émissions - hypothèseabsurde - ilest probable que lesdirecteurs
de chaînes trouveraient un autre critère de compétitivité, et les
gagnants ne seraient peut-être pas les mêmes.
Ilest faciledecomprendre pourquoi lacompétition n’est pas
en général un facteur d’excellence. On peut constater d’abord
que le seul objectif de celui qui s’engage dans une compétition
estdedépasser lesconcurrents sur une échelle de mesure définie
s
e
r
e
-
-
s
-
a
aUNPROCÈSDELALIBRECONCURRENCE 13
à l’avance.Lacompétition ne peut pasexister sans valeurs numé
riques, sans résultats tels que le temps d’une course ou le scor
d’un matchde football, sans résultats tels que la notedonnée par
l’examinateur, la note donnée par le jury ou le nombre de voix
obtenues à l’élection présidentielle. Donner le résultat d’un
concours,c’estdire seulement quelleest la personne, l’équipe, l
ville ou le pays qui occupe le premier rang sur une certaine
échellede mesure.Unclassement n’implique pas un jugementde
valeur, bien que les gens aient tendance à penser que le gagnan
d’un concours est meilleur que les autres sur certains points.
L’idée semble évidente, mais si nous regardons les choses de
près, il est impossible de définir ce mot de façon objective.
Considérons par exemple les cinq pianistes de concert les plus
connusdans lemonde.Je necrois pas qu’unboncritique musical
se hasarderait à en désigner un comme étant le meilleur, car l
talent ne se mesure pas.Lescritiquesdisent leur préférence, mais
il ne faut pasconfondre une préférenceet unclassement.
Fraudes et scandales
Les thèses libérales reconnaissent que la compétition entre
les entreprises n’est jamais parfaitement loyale, mais les thèse
opposées ne vont pas jusqu’à la considérer comme entièrement
nuisible à l’économie. Un journaliste du New York Time n’a
pourtant pas hésitéàécrire: «Curieusecompétition quecelle où
les pauvress ont invités à rivaliser avec les riches. Les gros
conglomérats ont tous les moyens de réduire à leur merci les
petites entreprises qui leur disputent le marché. Le résultat, c’est
uneconcentrationde l’économieaux mainsde quelques multina
tionales. Au nom du libéralisme, les riches obtiennent de l’État
des avantages exorbitants. La moitié des 250 plus grandes entre
prises de ce pays ne payent pas d’impôts, alors que 50 millions
d’habitants viventendessousdu seuilde pauvreté. »
Malgré les fraudes et les scandales qu’elle n’arrête pas de
provoquer, la compétition reste le système préféré des gens qui
veulent réussir.LachutedeJean-MarieMessier ne lesdécourag
pas.Onentendconstamment les patronset les hommes politique
s
e
-
-
s
s
e
t
a
e
-UNEQUESTIONOBSÉDANTE14
dire qu’il faut rendre les entreprises et les administrations « plus
compétitives ». Ils ne se posent même pas la question de savoir
s’ilexiste un meilleur systèmeéconomique.Même les socialistes
considèrent lacompétition pureetdure - si j’osedire -comme un
idéal, et se méfient de la coopération, derrière laquelle ils voient
se profiler des alliances peu orthodoxes. Ils ne refusent pas
cependant, le cas échéant, une coopération fondée sur une
confiance momentanée. Ils ne font en somme qu’adopter invo-
lontairement le vocabulaireet les idéesd’uncapitalismedébridé.
Les effets négatifs de la compétition
Selon les économistes libéraux, la compétition entre les en-
treprises est le meilleur outil au service de la croissance. Il
faudrait d’abord se demander si la croissance est nécessaire, du
moins sous sa forme actuelle, et quels sont ses effets sur
l’environnement, la santé et la sécurité. Les États-Unis, qui n
représentent que 5 % de la population mondiale, consomment le
quart des énergies fossiles consommées dans le monde, et leurs
besoins ne font qu’augmenter. Si la Chine adoptait le même
mode de vie, toutes les énergies fossiles de la planète seraient
épuisées en moins de vingt ans. Dans le même temps, le niveau
de vie de l’Afrique, dont la population est décimée par le sida,
faute de soins, diminue sans cesse. D’un autre côté, si un nou-
veau modèle de croissance mondiale est nécessaire, la com
pétition entre les entreprises n’est certainement pas le meilleur
moyen de l’aider, surtout quand on voit ce que ce système a
coûté aux États-Unis depuis cinquante ans: des crises financiè
res, des faillites, des procès, des équipements inutilisés, un
réduction de la qualité des services, une réduction de la sécurité
du travail. Ces problèmes avaient conduit le gouvernement
américain, dix ans après la seconde guerre mondiale, à faire des
lois pour réglementer le secteur privé. Depuis qu’elles ont été
supprimées par Ronald Reagan, on a pu constater les effets né
gatifs de la compétition à outrance sur la plupart des secteurs de
l’économie, et surtout ses conséquences dramatiques en matièr
sociale, c’est-à-dire sur la santé publique, la sécurité des biens et
e
-
e
-
-
eUNPROCÈSDELALIBRECONCURRENCE 15
des personnes, l’emploi et l’éducation. La Grande-Bretagne de
MargaretThatchera suivi le mêmechemin.
La difficulté de coopérer
En France, depuis que la mondialisation est à la mode, la
compétition a gagné toute la société au point de faire oublier ses
effets négatifs. Les journaux présentent l’économie mondiale
comme un champ de bataille où les entreprises se livrent un
combat sans merci. L’école n’est pas épargnée: les parents font
de grandsefforts pouraider leursenfantsà trouver les meilleures
places au lycée puis à l’université. Le pire est que les économis
tes libéraux, dans la lignée d’AdamSmith, prétendent que la
concurrence«comme guidée par une main invisible » va résou-
dre nos problèmes. En réalité nous voyons bien que la
concurrence est un facteur de destruction. Il serait préférable de
travailler en harmonie dans un système conçu pour que tout l
monde soit gagnant. Ce qui est nécessaire aujourd’hui, c’est la
coopérationet la réformedu management.
Nous verronsdansce livre que lacompétitionest souvent un
leurredont les principauxbénéficiaires étaientà l’avanceassurés
de gagner en raison de leur fortune et de leur influence. L’idée
n’est pas nouvelle, mais elle est renforcée par l’approche systé
mique.Ilest faciledecomprendre qu’un système humain ne peut
pas s’améliorer tant que ses membres sont en concurrence. Bien
sûr, une habile propagande peut faire croire qu’une société qui
prône la compétition est en marche vers le bonheur si les per-
dants sont oubliés et les gagnants mis en vedette, comme savent
si bien le faire les magazines à grand tirage, mais le fait est qu
20 % des habitants des États-Unis vivent au-dessous du seuil de
pauvreté. Les perdants du système ne peuvent échapper à leur
condition que si les gagnants sedécidentenfinàcoopérer.
Un autre argument contre la compétition est donné d’un
manière parfaitement objective par la théorie des probabilités.
Certes il ne faut pas abuser des théories, car le public a tendance
à s’en méfier, souvent avec juste raison, notamment lorsqu’i
s’agit de théories mathématiques. Mais cette fois la théorie
l
e
e
-
e
-UNEQUESTIONOBSÉDANTE16
rejoint le simple bon sens en montrant que lorsque plusieurs
personnes sont en concurrence pour gagner la première place
dans un système stable - à condition que la compétition soit
honnête - le classement ne peut être que l’effet du hasard, à de
rares exceptions près. Quand on ne s’attache qu’aux
performances, les différences observées entre les individus sont
presque entièrement imputables au système dans lequel ils
travaillent. Je montrerai que cette situation se rencontre
fréquemment, bien que tout lemonde soit gêné de devoir
l’admettre. En outre, les données numériques qui servent à
classer des personnes dans une compétition proviennent souven
de mauvais critères ou de mauvaises méthodes d’évaluation. I
est donc nécessaire de réviser les méthodes d’évaluation, d’un
part pour rendre lesclassements pluséquitables,d’autre part pour
ne pas amplifier des problèmes relationnels en essayant de les
résoudre.
e
l
t1
Un étrange dilemme
Peut-on échapper à la compétition en menant une vi
normale? En France oui, certainement. Des milliers de
commerçants et d’artisans, de médecins et de professeurs, font
tranquillement leur travail sans être obsédés par l’idée de la
concurrence. Pour les salariés du secteur privé, la situation est
souvent plus difficile à cause de la menace du chômage. Mais l
compétition n’est pas toujours vécue comme une situation
insupportable, malgré les dangers qu’elle comporte. Parmi les
salariés qui travaillent dans un climat de compétition, il faut
distinguer ceux qui subissent une situation qui les oblige à s
battre pour gagner,etceux qui prennent plaisirà sebattre.
Une situationcourantedans laquelle les gens sont obligésde
se battre pour gagner est celle des demandeurs d’emploi. Quand
une entreprise passe une petite annonce dans un journal pour
recruter un collaborateur, elle reçoit des centaines de réponses.
Une première sélection, faite sur dossier, réduit ce nombre à un
dizaine de personnes. Ensuite les heureux admissibles, si j’os
dire, sont convoqués pour un entretien. Mais une seule personne
parmicescandidatsestembauchéeà l’issuedeséliminatoires.
Une autre situation courante est celle des salariés qui sont
soumis par leur entreprise au système connu sous le nom de
salaire au mérite (traduction de l’expression américaine merit
rating qui signifie littéralement «évaluation de la valeur
personnelle »). Le salaire au mérite est une méthode largement
pratiquée dans les entreprises du secteur privé, sans difficulté
particulières. Mais il faut savoir que de grandes entreprises
utilisentcette méthodede façon inadmissible pour sedébarrasser
de salariés devenus inutiles ou gênants, et pour obtenir du
personnel une soumission parfaiteà tous les niveaux.La méthode
s
e
e
e
a
eUNPROCÈSDELALIBRECONCURRENCE18
initiale a été déformée au point de devenir un véritable système
de management par la crainte. Chaque trimestre, les chefs de
servicedoiventdonnerdes notesà leurs subordonnésen fonction
de leurs performances. Jusque-là, rien d’anormal. Mais en plus
ils doivent respecter des proportions fixées à l’avance, en sorte
qu’ils sont obligés de distribuer un nombre déterminé de
mauvaises notes, sans rien ignorerdesconséquences.Ilen résulte
que tous les salariés,ducadre supérieurà l’ouvrier,doivent lutter
âprement pour ne pasavoir la noteC, la mauvaise note qui risque
de les pousser vers la sortie. Le principe est simple.Jack Welch,
ancien PDG de General Electric, l’a expliqué à ses actionnaires
en 2001:«une société qui mise sur l’avenirdoitéliminerchaque
année 10%de son personnel ». Ce personnage est resté un
modèle pour de nombreux dirigeants américains, « leur saint
patron »ditBusiness Week.
Ces deux situations, bien que très différentes, sont
structurellement compétitives. Il existe aussi des situations
structurellement neutre ,dans lesquelles personne n’est obligéde
lutter dans un combat sans merci pour garder sa place e
progresser. On peut dire qu’en général l’industrie, le commerce
et les servicesm ettent leurs salariés dans une situation
structurellement compétitive, alors que les administrations les
mettentdans une situation structurellement neutre.Mêmedansce
dernier cas, on peut trouver des gens qui ont absolument besoin
de s’opposerauxautres.Parexemple on verra quelqu’un prendre
la parole dans une réunion sans rien apporter à la discussion,
simplement pour essayer de se montrer plus intelligent que les
autres participants. Un autre agira de façon plus agressive en
critiquant sescollèguesetencherchantà flatter ses supérieurs.À
la limite, quelques individusactifs peuventdéstabiliser un groupe
et provoquer une situation compétitive qui n’était souhaitée par
personne.
Inversement, plusieurs salariés peuvent coopérer pour
atteindre un même objectif, bien qu’ils soient dans une situation
compétitive. Tout dépend des enjeux de la compétition et du
degré de confiance entre les protagonistes. La compétition peut
exister à des degrés divers, jusqu’à des situations d’extrêm
pénurie.Ilest trèsdifficiledecoopérer quand lebesoinde gagne
r
e
t
s

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.