La logique de l'usage

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Sous les yeux étonnés de leurs parents, les enfants font leurs devoirs en regardant la télévision et manipulent l'ordinateur avec une immédiate dextérité. L'auteur précurseur de l'ethnotechnologie raconte ici l'histoire de ces pratiques et montre que la façon de se servir des machines à communiquer s'est en fait construite progressivement.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782336278056
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LA LOGIQUE DE L'USAGE

Du même auteur

Eléments pour un dialogue avec l'informaticien. Haye Mouton, Paris, 1971

La

La photo buissonnière. L'expérience d'une école de village. Préface d'Armand Biancheri, Fleurus, Paris, 1977 Mémoires de l'ombre et du son. Une archéologie de l'audiovisuel. Préface de Bertrand Gille. Paris, Flammarion, 1981 (Grand Prix d'Histoire de la Photographie) La logique de l'usage. Essai sur les machines à communiquer. Préface de Pierre Schaeffer. Flammarion, Paris, 1989 Las maquinas de comunicar y su utilizacion logica. ColI. El Mamifero parlante. Barcelone, GEDISA, 1991 La communication du savoir à distance, Autoroutes de l'information et télé-savoirs. Préface de Michel Moreau, Paris, L'Harmattan, 1996 La communicazione Pitagora, 1998 del sapere a distanza. Milan,

L'accès au savoir en ligne. Paris Editions Odile Jacob, 2002 avec Michel Arnaud, Les espaces publics d'accès à Internet. Paris, PUF, 2002 Education et nouvelles technologies. pratiques. Paris, Nathan Université, 2002 Théorie et

JACQUES PERRIAULT

LA LOGIQUE DE L'USAGE
Essai sur les machines à communiquer
Préface de Pierre Schaeffer

L'HARMATTAN

cg 1ère édition,

Flammarion

1989 2008 75005 Paris

cg L'HARMATTAN 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1cCùwanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05766-1 EAN: 9782296057661

Introduction à la nouvelle édition

La logique de l'usage s'oppose à la thèse du déterminisme technologique en montrant que l'individu détient fondamentalement une part de liberté dans le choix qu'il fait d'un outil pour s'en servir conformément ou non à son mode d'emploi. Dix-huit ans après sa parution, on réclame toujours ce livre. Les Editions de l'Harmattan m'en proposent la réédition. Je leur en sais gré. Le livre, publié chez Flammarion en 1989, comprend une partie de la thèse de doctorat d'Etat Machines à calculer et machines à communiquer: logique des fonctions, logique des usages, que j'avais soutenue sur travaux en 1985 à l'Université Bordeaux III devant un jury que présidait Jean Meyriat, composé de Anne Marie Laulan, ma directrice de thèse, Robert Escarpit, Jacques Rouault et Jean Jacques Salomon. Il n'en contient qu'une partie pour deux raisons. La première est d'ordre éditorial: Françoise Vemy et Monique Némer, son adjointe, avaient estimé que la partie théorique aurait été fastidieuse pour le lecteur. J'avais accepté cette coupure mais je le regrette toujours, tant les sources théoriques que l'on trouve dans le mémoire de thèse me paraissent toujours importantes et leur absence a été à l'origine de nombreuses incompréhensions. La seconde raison trouve son origine dans mon désir d'illustrer la théorie par d'autres exemples, puisés dans les travaux statistiques de l'Insee et dans des études sur les taux d'écoute de la radio et de la télévision, notamment la relation des normes sociales avec les logiques d'usage.

Cette préface me donne l'occasion de faire le point sur les avancées qui ont eu lieu depuis dix-huit ans. Je rappellerai les origines et les ancrages théoriques de ma réflexion. Je reviendrai ensuite sur la distinction entre logique d'usage et usage. Je décrirai ensuite les enrichissements successifs de l'approche «logique de l'usage» soit par filiation directe, soit par rapprochement avec des courants de recherche convergents.

Genèse Dans les années soixante-dix, je m'intéressais en tant que chercheur aux applications de l'ordinateur aux sciences sociales et observais souvent des déviances dans les motivations et les usages de cet outil. A quels courants théoriques pouvais-je me raccrocher pour vérifier si mes observations étaient fondées, d'autant que foisonnaient les discours lyriques sur le merveilleux informatique? J'avais fait de l'informatique longtemps avant que ce mot n'existât, ayant obtenu au début des années soixante un diplôme de programmeur chez IBM. (Remarque pour les jeunes et aussi les moins jeunes générations: il n'y avait à cette époque aucune formation universitaire dans ce domaine). Très tôt j'avais acquis la conviction que chercheur en sciences humaines et informaticien étaient deux rôles complémentaires, mais difficilement conciliables dans une seule et même personne, ce qui justifia le titre de mon livre Eléments pour un dialogue avec l'informaticien, publié chez Mouton en 1971. Le fait d'avoir passé une bonne partie de cette période à la Maison des Sciences de I'Homme puis à l'EHESS m'avait permis de rencontrer dans le quotidien ethnologues et sociologues qui partageaient ma perplexité. Je dois mentionner ici Jean Claude Gardin qui fut mon

II

patron et qui a toujours recouru à l'informatique plus grande rigueur1.

avec la

Ancrages

théoriques

Soucieux des contextes d'utilisation de la machine, d'une part, et de l'inscription de celle-ci dans une histoire des techniques, j'avais lu trois auteurs: Pierre Bourdieu, Dell Hymes et André Leroi-Gourhan, et notamment leurs ouvrages qui furent publiés tous les trois en 1965. Le Bourdieu qui m'intéresse alors est celui de Un Art Moyen. La photographie2. Il met en évidence le jeu des normes sociales dans l'utilisation de l'appareil de photo. Le paysan béarnais ne prend pas de photo de défunts, tandis que c'est l'ordinaire du photographe de presse. Sur cet exemple simple, Bourdieu définit ce qu'il appelle l'aire du photographiable. Un même appareil, trempé dans des milieux différents, trouve des usages différents. Dell Hymes publie en 1965 un ouvrage collectif dont le titre m'a beaucoup fait réfléchir: The Use of Computer in Anthropology3. Il donne ainsi à la notion d'usage, d'utilisation - les distinguos viendront plus tard - une consistance, une épaisseur inconnue jusqu'alors. L'usage n'est pas le mode d'emploi; c'est un objet à analyser dans et par une discipline. J'ai moi-même pensé qu'il y avait des pratiques canoniques en informatique. J'adhérais à la pensée de Jean Kuntzmann, alors directeur de l'Institut de Mathématiques Appliquées de Grenoble (IMAG) dont la position théorique affirmait qu'il n'y avait pas
1 Gardin lC., Perriault l, Un modèle de chaîne semi-automatique de traitement de l'information scientifique. Rapport de recherche, CNRS, Section d'Automatique Documentaire, 1964, 86 p. ; Bely, N., Cros R., Gardin lC., Levy F., Perriault l, Economie générale d'une chaîne documentaire mécanisée. Paris, Gauthier-Villars, 1965 2 Bourdieu P. et alii., Un art moyen. La photographie. Paris, Editions de Minuit, 1965 3 Hymes D (Editor), The Use of Computers in Anthropology. La Haye, Mouton, 1965 III

d'informatisation sans construction préalable d'un modèle4. La troisième référence initiale est André LeroiGourhan, que j'avais eu la chance de connaître, grâce à Jean Chavaillon qui m'avait beaucoup appris sur l'usage des outils dans des sites paléolithiques. J'avais passé une journée avec l'auteur de La mémoire et les rythmes5 sur son site de fouilles de Pincevent. Je lui avais lors demandé de préfacer, ce qu'il accepta, le Manifeste pour le développement de la Culture Technique, fascicule collectif sous la direction de Jocelyn de Noblet, qui fut publié en 19816. Que doit la notion de logique de l'usage à la paléontologie? Elle lui doit le fait que les logiques et les stratégies d'usage s'y déduisent des seules observations. Il n'existe pas de discours pour les raconter. On y retrouve dans d'autres circonstances qui corroborent l'hypothèse l'épaisseur de la notion de logique d'usage (Hymes), l'influence des contextes et des normes (Bourdieu), notamment dans le domaine symbolique. Je dois rappeler ici l'influence de Bertrand Gille qui avait préfacé en 1981 mon livre Mémoires de l'Ombre et du Son, Une archéologie de l'audiovisueI7. J'y avais déjà distingué à propos de la lanterne magique, codifiée depuis 1671, des logiques d'usages qui avaient varié selon des contextes et des milieux différents aux 17ème, 18ème et 19ème siècles.

4 Perriault 1. Sur le bon usage de l'informatique en Sciences Humaines, in Revue Internationale des Sciences sociales, XXIII, 1971, n03 5 Leroi-Gourhan A., Le geste et la parole. La mémoire et les rythmes. Paris, Albin Michel, 1965 6 De Noblet J. (direction), Manifeste pour le développement de la culture technique. Préface d'André Leroi-Gourhan. Paris, Editions du CRCT, 1981 7 Perriault 1. Mémoires de l'ombre et du son, Une archéologie de l'audiovisuel. Préface de Bertrand Gille. Paris, Flammarion, 1981 IV

Scepticisme et encouragements Les jeunes chercheurs auront du mal à le croire: parler dans les années 70-85 d'une logique de l'usage qui serait différente de celle du mode d'emploi suscitait chez bien des interlocuteurs des sourires amusés et dubitatifs. En veut-on un rappel? IBM passa au rouge en 1989 à Wall Street, un soir de décembre, parce que la firme n'avait pas cru dans le micro-ordinateur alors que les usagers le préféraient aux grandes machines auxquelles ils accédaient par un terminal. Aussi bien fallait-il aller chercher des appuis ailleurs que dans les milieux qui sacralisaient la machine. Une autre rencontre décisive pour mon projet fut celle de Pierre Schaeffer. On' en trouve la marque dans le titre même de la thèse Machines à communiquer... . On ne savait pas en effet décider - dans la décennie soixante-dix - si les ordinateurs étaient ou non des outils pour la communication. Dans un article de 1973, Schaeffer marque les différences. Dans les années plus récentes (1981), Seymour Papert pose que l'ordinateur sert à enrichir la réflexion pour mieux communiquer. Mais Internet n'existant pas et la téléinformatique étant peu développée, la distinction subsistera encore longtemps entre les deux classes de machines. Gilbert Simondon, par son ouvrage Du mode d'existence des objets techniques m'apporta une hypothèse sur un phénomène itératif qui m'intriguait à l'époque (phénomène qui n'a toujours pas disparu): le balancement des discours sur la modernité numérique entre réalités constatées (les fractures numériques) et utopies dithyrambiques (l'acteur collectif dans le Web 2.0). Simondon explique comment la pensée magique qui associe des perceptions en fonction des systèmes de représentation se scinde progressivement en une pensée technique, productrice d'une réalité issue de l'expérience, et une pensée religieuse, qu'il nomme «toile de fond». Dans mon analyse, inspirée de celle de Simondon, la logique de l'usage est productrice d'une v

pensée technique, complétée largement par une pensée en toile de fond qui renvoie au fonctionnement des imaginaires convoqués pour la production d'utopies. Trois auteurs m'ont incité à persévérer dans mon projet de conceptualiser la logique de l'usage. Le premier est Thierry Gaudin, qui définit dans ses ouvrages, l'Ecoute des silences8 notamment, ce qu'il appelait la «niche écologique» d'un objet technique, que j'ai transformé en niche d'usage. Complémentaire de cette notion est celle que j'appellerais «technotope », qui est le teITitoire de la technique, de la techno-nature pour reprendre une expression de Philippe Roqueplo. Le second auteur est Dominique Wolton, pour sa contribution à la prospective des réseaux9 avec son ouvrage collectif Les réseaux pensants. Je connaissais l'auteur et sa pensée depuis longtemps. A l'époque paraît Les dégâts du progrès10. Appuyé sur des témoignages de syndicats CFDT, cet ouvrage eut un rôle qui n'a pas été assez souligné: certaines logiques d'usage des ordinateurs et des machines outils à commande numérique imposées par les organisations font dévier vers la déqualification l'objectif de mieux être et de mieux travailler. Le troisième auteur enfin est Anne Marie Laulan, qui publie en 1985 La résistance aux systèmes d'information] 1. Le titre était en soi, à l'époque, une provocation. Mais les faits étaient là et cet ouvrage contribua à introduire le doute scientifique qui avait épargné jusque là les utilisations des machines. Anne Marie Laulan m'incitera sans relâche à soutenir sur travaux une thèse d'Etat. Je lui dois de l'avoir fait avec une force légèrement supérieure à celle de ma résistance, démobilisé que j'étais par les hochements de tête entendus des auditeurs de mes propos quand je soutenais que les
8 Gaudin T., L'écoute des silences. Paris, 10/18, 1978 9 Giraud A., Missika J.L., Wolton D., Les réseaux pensants. Télécommunications et sociétés. Paris, CENT, ENST, 1978
tO

11 Laulan A.M., La résistance aux systèmes d'information. Paris, Retz, 1985 VI

CFDT, Les dégâts du progrès.

Paris 10/18, 1977

gens ne se servaient pas forcément des appareils selon le mode d'emploi de la notice. Pierre Bourdieu marqua un vif intérêt à la sortie du livre. « Vous introduisez à une pensée - si indispensable de la machine. C'est très important», m'écrivit-il alors. La revue La Recherche me commanda un article12. Des industriels manifestèrent également leur intérêt. L'hebdomadaire 01 Informatique]3 me demanda une tribune; Contrairement à ceux qui me reprochèrent d'opposer techniciens et non techniciens, mes interlocuteurs industriels prenaient conscience que leurs entreprises n'étaient pas organisées pour recueillir des données sur les logiques d'usage des clients. C'est ainsi qu'un groupe de parfumerie décida alors, que ses VRP ne se contenteraient plus de vanter ses produits auprès des boutiques mais interrogeraient leurs responsables sur les réactions et les comportements de la clientèle. La Fondation britannique Butler-Cox me demanda d'organiser pendant deux ans des séminaires sur la logique de l'usage, auprès des directeurs de départements informatiques de grands comptes qu'elle réunissait régulièrement.

Usage et logique de l'usage

Même s'ils entretiennent des rapports sémantiques, les concepts d'usage et de logique de l'usage sont distincts. Ils renvoient tous deux à la façon de se servir d'un artefact au bout d'un certain temps, lorsque son rôle s'est stabilisé dans la société. Le terme d'usage désignait initialement des pratiques socialement admises, de bon ton, pourraiton dire. Je n'étais pas loin de ce sens-là quand je parlais du «bon usage» de l'informatique en sciences humaines.

12Perriault 1., La logique de l'usage: analyse à rebours de l'innovation. La Recherche, n° 218, février 1990 13 Perriault 1., Ecouter la logique de l'usage, Tribune libre. OJInformatique Hebdo n° 1179, 27 sept 1991 VII

Il était de bon ton de modéliser avant d'informatiserI4. Je dus bientôt abandonner cette position normative, car le « bon» usage n'était pas respecté au profit de formes d'usage très diverses. Cela me conduisit à examiner cette diversité en 1975, à propos de l'ordinateur et de la vidéo. La notion d'appropriation était alors très à la mode, mais j'en récusais l'emploi, la dialectique appropriation/aliénation ne cadrant pas avec d'autres situations telles que le détournement, la substitution ou le rejet. Elle pouvait certes servir pour une qualification idéologique de la relation mais ne fournissait pas l'appareil analytique nécessaire. Par contre, la notion de détournement me paraissait déjà tout à fait centrale.15 Un virage s'est amorcé par l'emploi du terme « usager» qui désignait et désigne toujours les bénéficiaires des prestations de services publics, tels que les transports ou la distribution d'eau, de gaz ou d'électricité. La notion d'usager marque en effet la relation entre un individu et un service et comporte un élément implicite d'utilisation. Michel de Certeaul6, dont je ne connaissais pas les travaux à l'époque, fut un des premiers à employer le terme « usage» dans sa description des activités du quotidien. Il en donne une caractérisation globale et en propose des modalités spécifiques telles que le braconnage ou le bricolage. Mais, contrairement aux psychologues, à Robert Lawler notamment11;-tt n'entre pas-dans l'analyse interne de la notion et en particulier de son mode de fonctionnement sociocognitif: respectant ainsi les limites traditionnelles du territoire de la sociologie. A partir des années 90, les sociologues développent des enquêtes d'usage. Ainsi, par
Perriault 1., Sur le bon usage.. .cf. supra 15 Perriault 1., Lorsque la poule se sert du couteau. ..Paris, Centre d'Enseignement de l'Informatique, EHESS, septembre 1975 16 de Certeau M., L'invention du quotidien. Volume 1, Arts de Faire. Union générale d'éditions 10-18. 1980. 17Lawler R. Computer experience and cognitive development. A child's learning in a computer culture. Exeter, Ellis Horwood, 1985 VIII
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exemple, le travail sur le téléphone de Herbert S. Dordick et Robert Larose18, publié en 1992 avait quatre objectifs: 1) décrire les compor-tements en relation avec les caractéristiques individuelles et familiales, 2) élaborer un modèle statistique du téléphone, 3) définir les motivations dans la vie de tous les jours, 4) faire le point sur l'intérêt vis-à-vis des nouveaux services. Leur enquête conclut au centrage nécessaire de l'attention du sociologue sur l'individu et sur le glissement du média de masse vers le média individuel.

Sociologie

des usages

En 1996, Philippe Hert19 applique à l'usage d'Internet la notion d'objet-frontière qu'il emprunte à Susan Leigh et James Quesener. Un tel objet sert d'articulation entre le local et le global; il permet des usages multiples à des acteurs hétérogènes et divergents. L'auteur décrit la construction locale de l'usage comme un empilement de négociations et remarque, en citant une observation que j'avais publiée en 19792°, que les enfants développent des capacités et des savoirs propres à la situation qu'ils expérimentent. Hert fait deux avancées vers la logique de l'usage; la première est d'introduire la notion de négociation des utilisateurs avec la Technique; la seconde est de poser que l'individu construit des savoirs propres à la situation d'utilisation, ce qui est, sans la nommer, une démarche socioconstructiviste. L'année suivante, Francis Jauréguiberry recourt à la notion de logique pour caractériser les usages du
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Dordick H.S., Larose R., Une enquête sur l'intégration domestique du

téléphone. Réseaux n° 55, CNET, 1992. 19Hert P., Les arts de lire le réseau. Un cas d'innovation technologiqueet ses usages au quotidien dans les sciences. Réseaux, n° 77, 1996. 20 Perriault 1., «Perspectives pour demain» in Monnerat M.L., Perriault 1., Lefranc R., L'enfant et l'image J879- J979. Livre du Centenaire du Musée Pédagogique. Paris, CNDP, 1979 IX

téléphone portable21, mais pas au sens où elle est entendue dans la logique de l'usage. Il considère l'usage comme une tension au confluent de trois logiques: une logique utilitaire, une logique critique et une logique d'intégration. Deux à deux, ces logiques produisent, selon son analyse, des opérations clés: logique intégrative et logique utilitaire conduisent à zapper; logique utilitaire et logique critique amènent à filtrer; logique critique et logique intégrative incitent à préserver. L'expérience (1'usage), écrit-il, devient objet de sociologie.

L'approche « logique de l'usage» Ces démarches sociologiques ne font pas d'incursion dans le domaine sociocognitif Notre approche est différente. Elle a été fortement marquée par les travaux sur la modélisation du sujet, tels que l'ont élaborée l'intelligence artificielle, les sciences cognitives et les sciences de l'information et de la communication. L'objectif est ici d'élaborer un modèle de fonctionnement du sujet qui rende compte de la grande diversité des façons de se servir d'un appareil. On a critiqué à l'époque l'opposition que j'avais faite entre public profane et technologues. Elle était effectivement trop tranchée d'un point de vue sociologique, elle le serait encore plus aujourd'hui. Il s'agissait en fait pour moi d'un conflit - au sens formel du terme - entre représentations techniciennes et non techniciennes d'une part et entre modes opératoires, balbutiants d'un côté et experts, de l'autre. Je préférai la métaphore de négociation à celle d'interaction, pour indiquer que la volonté était du côté de l'utilisateur, tout comme dans le cas d'un chauffeur qui négocie un vIrage.

21 Jauréguiberry F., L'usage du téléphone portatif comme expérience sociale. Réseaux, n° 82/83, 1997 x

Contrairement à de nombreux travaux de l'époque, de nature hypothético-déductive, en traitement de l'information, en automatique documentaire, en intelligence artificielle, qui appliquaient à l'homme l'injonction informatique, l'approche était empirico-inductive. Il nous fallait éviter l'écueil de définir l'usager à partir de la machine qu'il emploie. D'où une démarche qui emprunta à la fois aux sciences cognitives et à l'ethnographie. Cette obligation découlait des observations faites dans des situations diverses, pas nécessairement liées aux machines à communiquer, est-il important de rappeler.

La composante

sociocognitive

Le recours aux sciences cognitives est notamment requis pour observer un détournement, car il implique des raisonnements. Prenons deux exemples. Al' époque où débutait la diffusion d'émissions de télévision par satellite, dans certaines villes du Maghreb, premier exemple, les gens détournaient leur couscoussier de son utilisation « normale» pour en faire des paraboles qui en permettaient la réception. Plus récemment, dans le département du Rhône qui fut un des premiers à s'équiper en wifi, l'équipe technique du sénateur Trégouët acheta des quantités de boîtes de café soluble grand format pour en faire là aussi des antennes à bas prix. Ces deux détournements sont produits par une logique d'usage de la part de gens qui ont parfaitement compris le rôle d'une antenne. Ils se sont si bien familiarisés avec son modèle qu'ils ont recherché des objets courants susceptibles de lui correspondre. Dans toute logique technique, trois éléments sont importants: le projet d'utilisation, l'instrument retenu et la fonction qui lui est attribuée. Le détournement se comprend comme une opération mentale de raisonnement qui conserve le projet et la fonction, mais opère une substitution d'instrument (ici de l'antenne par le XI

couscoussier ou par la boîte de café soluble grand format). Une critique de Bernard Blandin m'a permis de préciser un élément important du rôle de l'outiI22. Blandin conteste mon choix du terme de fonction, auquel il substituerait celui de médiation. Il observe à juste titre que le champ d'application des machines à communiquer définit génériquement la fonction: la communication. A y regarder de près, ce que j'appelle «fonction» est tantôt une spécificité technique de la médiation (l'utilisation sur laquelle on reviendra plus loin d'une boîte de café soluble comme antenne wifi), tantôt une médiation de contenu (l'utilisation de la vidéo pour construire et diffuser un message militant). Ce peut être aussi les deux à la fois: dans ce dernier exemple, examiné dans le livre, les militantes féministes ont finalement substitué par commodité le théâtre à la vidéo en conservant la fonction de médiation.

La dimension

ethnographique

En ce qui concerne le recours à l'ethnographie: l'observation en 1984-1985 de groupes de jeunes qui pratiquaient sur la dalle des Olympiades dans le 13ème arrondissement de Paris ce qu'on pourrait appeler une informatique «sauvage». Ces jeunes, issus de milieux modestes, n'avaient pas les moyens financiers de posséder des machines. Mais ils disposaient néanmoins d'un parc effectif: un magasin Tandy leur permettait l'accès à des machines, un autre à une imprimante, etc. Il apparut qu'ils s'étaient construits un territoire de ressources, territoire dans lequel se trouvait aussi un lycée proche où sévissait un professeur « ennemi». En conflit avec ce dernier, ils détournèrent avec l'aide d'experts extérieurs un jeu d'arcade, en substituant à la silhouette d'un vaisseau
22 Blandin B., La construction du social par les objets, Sociologie d'aujourd'hui. Paris, P.U.F., 2002 XII

spatial celle du malheureux enseignant, qui fut ainsi pulvérisé symboliquement de nombreuses fois. Il y avait donc sur cette scène des enjeux de pouvoir dont il fallait tenir compte sous peine de ne pas comprendre la force de l'investissement que ce groupe mettait à comprendre quelque chose de la programmation23. Une logique d'usage partagée apparut alors comme un signe d'appartenance à un groupe, ce qui permit le passage de l'individuel au collectif. Bien des années après cette observation, les travaux de Hutchins et de Lave sur la cognition distribuée pourraient rendre compte à leur manière d'une telle situation et de telles pratiques: les notions de réseaux, d'artefacts, de communautés de pratique y sont effectivement repérables. Cela suggère d'ailleurs une évolution de la conception même de la modélisation des utilisateurs.

Logique

de l'usage et individu

Ce problème est important car il pose la question suivante: la notion de logique de l'usage est-elle ou non consubstantielle à celle de l'individu dans son unité? Certains éléments plaident en faveur d'une réponse négative: ce qui est important c'est la liste des composants de celle-ci, ses dimensions cognitives, ethnographiques, ses relations aux artefacts notamment. J'en suis moins sûr lorsque je lis les travaux de Serge Tisseron, notamment son dernier ouvrage Virtuel, mon amou~4. Psychiatre et psychanalyste averti des questions numériques, Tisseron entend des gens qui souffrent d'addiction et de violences dans l'espace dit virtuel, bien
23 Perriault J., "Young People's Use of Information and Communication technologies. The Role of Sociocultural Abilities" in Perret Clermont A.N., Pontecorvo C., Resnick L.B., Zitoun T., Burge B. (Editors), Joining Society. Social Interaction and Learning in Adolescence and Youth, Cambridge University Press, 2004 24Tisseron S., Virtuel, mon amour. Paris, Albin Michel, 2008 XIII

que réel. La lecture des témoignages, des ressentis, montre qu'une unité de la personne traverse la ou les logiques de ses usages, car il ou elle peut en avoir plusieurs, hermétiques ou non les unes aux autres. Cette unité peut aussi être remplacée/masquée par une multiplicité, associée à un seul individu. Oriane Deseilligny, dont j'ai dirigé la brillante thèse de doctorat sur les journaux intimes en ligne25, a ainsi vu son travail un moment mis en péril quand l'un des vingt auteurs avec qui elle correspondait, lui avoua qu'à lui seul, il assumait le travail d'une bonne douzaine d'entre eux! La notion de logique de l'usage permet de considérer des phénomènes psychiques: par exemple, l'interaction entre un auteur et son avatar, ou entre un auteur et son blog. Ces artefacts se détachent progressivement de leur auteur pour avoir une vie propre, en fonction de l'évolution de l'image de soi et des interactions avec d'autres internautes.

Cinq composantes

Appréhendée dans une perspective socioconstructiviste, la logique de l'usage est la construction par l'individu du choix d'un instrument et d'un type d'emploi pour accomplir un projet. Les critères des choix possibles revêtent des valeurs différentes en fonction de multiples facteurs liés à la personne et aux contextes: affectifs, psychologiques, cognitifs, culturels, sociaux. La logique de l'usage proprement dite est le schéma qui articule ces caractéristiques en vue de l'action suivante: utiliser un instrument pour un projet déterminé. Cette modélisation n'a pas toujours retenu suffisamment l'attention, sans doute parce que je ne l'ai pas assez soulignée moi-même. Certaines objections furent en effet du type : nous nous servons l'un et l'autre de telle machine, comment se fait-il
25

DeseillignyO., Etude longitudinalede l'évolution desjournaux intimes.

Du carnet à Internet. Thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, Université Paris X Nanterre, octobre 2006 XIV

que nos logiques soient différentes? C'est précisément ce que la notion de logique de l'usage tente d'expliquer. Rappelons-en ses paramètres principaux. Le premier est la représentation, inspirée ici du sens qu'en a donné Maurice Godelier dans L'idéel et le matériel26. C'est un concept dynamique, qui relie entre elles ses différentes facettes que sont: la perception et la compréhension d'un objet en fonction de la culture, la légitimation de cette nouvelle connaissance, la classification dans le système de connaissances internes, la production de nouvelles connaissances. Cette définition relie la représentation au fonctionnement de la société, par les notions de culture et de légitimation: elle inclut notamment l'expérience individuelle, l'affect, le libre arbitre. C'est la porte ouverte sur la liberté qui protège la logique de l'usage du caractère déterministe qu'elle pourrait présenter autrement. Le second est la norme sociale d'usage. Comme cela a été dit plus haut, le travail de Bourdieu sur la photographie a été précieux, car il relie lui aussi l'usage à la société. Mais la porte ouverte par la représentation lui donne un caractère incitatif; ce n'est pas une injonction. Le troisième élément est la niche d'usage: l'outil trouve un rôle au terme d'un processus d'ajustement, de durée très variable. Le quatrième élément est la construction d'un projet, le choix d'un instrument et de sa fonctionnalité et les raisonnements mis en oeuvre qui aboutissent tantôt au respect du mode d'emploi, tantôt au détournement, ou encore à la substitution ou à l'abandon, pour ne citer que quelques issues. Le détournement, par exemple, consiste à conserver un instrument tout en changeant le projet et éventuellement la fonction. C'est le cas du couscoussier, rappelé plus haut, appelé à devenir antenne pour satellite. La substitution consiste à conserver le projet et la fonction
26 Godelier M. L'idéel et le matériel, Pensée, économies, sociétés. Paris, Fayard, 1984

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tout en changeant l'instrument. On verra dans le livre comment un groupe de femmes voulant faire passer un message féministe délaissa la vidéo pour une pièce de théâtre. Depuis la publication de l'ouvrage, deux facteurs complémentaires ont pris de l'importance: d'une part, l'espace d'interaction où jouent le conflit sociocognitif et l'intersubjectivité (travaux de Michèle Grossen, Anne Nelly Perret Clermont, Olivier Pochon à Neuchâtel), le rôle du temps (Jaecklé27, Perriault28); d'autre part, le raisonnement abductif. En ce qui concerne ce dernier sujet, les travaux de Sylvie Catellin29 et les miens, portant sur l'observation d'adolescents pratiquant les jeux vidéo, ont mis en évidence le fait que la logique de l'usage conduit par itérations successives celui qui la pratique à construire sa propre théorie de l'artéfact utilisé3o. Le cinquième élément est ce que j'ai appelé l'empreinte de la technique31. Quant il utilise une machine, l'utilisateur accumule et travaille une expérience; il élabore une théorie de l'objet ou du logiciel.
Jaecklé L., Perriault 1." Synchronous communication as a disturbing element of a university curriculum", Research Perspectives on Open Distance Learning, Collection of Research papers from the four Projects supported by the EU Joint Action on Open Distance Learning. Bologna, SCIENTER, 1998; Jaecklé L., Dispositifs média-tiques et construction sociocognitive du temps. Thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, Direction: 1.Perriault, Université Paris X Nanterre, Janvier 2000 28 Perriault 1., "Time in Knowledge Building Processes with Interactive Videoconferences", Perret-Clermont A.N.(Edtr), Thinking Time, A Multidisciplinary Perspective on Time. Cambridge (Mass.), Hogrefe, 2006 29 Catellin S., L'enquête et le labyrinthe dans la littérature et la fiction multimédia. Une approche sociocognitive et communicationnelle des dispositifs interactifs. Thèse de doctorat en sciences de l'information et la communication, Direction: 1. Perriault, Université Paris X Nanterre, janvier 2000 30 Perriault 1., L'acquisition et la construction des connaissances par les jeux informatisés, in RESEA UX, sept-oct 1994, n067 ; Perriault 1. "Some Cognitive and Learning Effects ofVirtual Games", in Held P., Kugemann W.F. Edrs, Telematics for Education and Training. Amsterdam, Oxford, Washington DC, lOS Press, 1995 31 Perriault 1., Un exemple d'empreinte de la technique: le cas de la machine à vapeur, in Culture Technique n04, février 1981 XVI
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Les adolescents qui jouaient au jeu Sim City découvrent ainsi progressivement la théorie urbanistique sous-jacente. Mais à cette théorisation se mêlent aussi des considérations sur la tactique et la stratégie du jeu: on retrouve ici la notion de théorie de la pratique de Bourdieu, sous l'angle du modus operandi. Cette empreinte n'est pas une démarche passive, telle que Charlie Chaplin la représente dans les Temps Modernes, lorsque l'ouvrier sort de l'atelier en continuant à remuer les bras comme s'il serrait toujours des boulons avec une clé dans chaque main. C'est une construction, qui fait évoluer les représentations individuelles. Un étudiant me disait récemment: « ce type a des gigaoctets dans la tête» : la notion de gigaoctets lui est devenue tellement familière qu'il l'active comme base de métaphore.

Des machines rassurantes? Une dernière remarque: je m'étais intéressé à l'époque de la rédaction du livre, au caractère «rassurant» des machines à communiquer. Il était notable que plusieurs d'entre elles s'inscrivaient pour les usagers dans des rituels. Le début du journal télévisé à 20 heures fut longtemps le moment de se mettre à table pour 50% des Français selon les statistiques d'audience. L'observation de pratiques quotidiennes montrait également des usages ritualisés de la radio, de la télévision, parfois même d'objets inattendus dans cette problématique, tels que le répondeur téléphonique. Il était tentant de lire cela à partir d'une théorie de la régulation où les machines à communiquer pourraient être caractérisées par la métaphore du cardan. Le cardan est ce dispositif inventé par Geronimo Cardano qui permet à une boussole de rester à l'horizontale en dépit du roulis et du tangage d'un navire. L'hypothèse était que les machines à communiquer permettaient, comme des cardans, à la société de conserver certains équilibres. On constatait en

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effet que la télévision aidait au maintien de la cohésion du couple (Gilbert Rapaille), que la radio constituait un élément permanent de présence chez les personnes âgées, etc. Aujourd'hui Internet, Meetic, Second Life, servent notamment aux rencontres amoureuses et dans bien des cas au traitement de la solitude. Cette hypothèse ne doit pas être perdue de vue, car, à l'inverse un usage important vu sous cet angle pourrait servir à marquer les détériorations du lien social. L'approche « logique de l'usage» a servi de conducteur à de nombreux travaux principalement pour l'observation et l'analyse des pratiques autour des technologies de l'information et de la communication. Citons quelques thématiques: les pratiques informatiques de divers publics, notamment de gens très peu familiarisés avec celles-ci32, la réalisation de normes et de standards

32 Catellin S., L'enquête et le labyrinthe dans la littérature et la fiction multimédia. Op.cil., ci-dessus. - Jaecklé L. Dispositifs médiatiques et construction sociocognitive du temps. Thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, Direction: 1.Perriault, Université Paris X Nanterre, Janvier 2000 - Langlet-Scopsi C. « Représentations des TIC en milieu migrant: le cas des «boutiques de communication» de Château Rouge ». Thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, Directeur de thèse: Jacques Perriault, Paris, Université Paris X Nanterre, 2004 - Deseilligny O., Etude longitudinale de l'évolution des journaux intimes. Du carnet à Internet. Thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, Université Paris X Nanterre, octobre 2006 logiciels de veille stratégique. Thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, Direction: 1. Perriault, Université Paris X Nanterre, juin 2007 Schuerch D.., Économie de la présence subjective dans des contextes de développement régional. Thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, Directeur de thèse: Jacques Perriault, Paris, Université Paris X Nanterre, 2004 Serdidi M. Les politiques publiques d'accès aux espaces publiques numériques. Thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, Université Paris X Nanterre, Direction: 1.Perriault, Juin 2007

- Revelli

C. Transfert des entreprises

vers les particuliers

des services des

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qui tiennent compte de la diversité des comportements33, l'observation de logiques d'usage dans des situations extrêmes, lors de catastrophes notamment34. Les logiques de l'usage des multiples machines à communiquer à l'œuvre dans le quotidien d'aujourd'hui font émerger de nouvelles cultures. L'accumulation des cas et les théorisations qui en ont découlé devraient conduire à de nouveaux modèles de connaissances pour appréhender le monde numérisé d'aujourd'hui. Tel est l'acquis, tel est le nouvel enjeu. Jacques Perriault

33 _

Delmotte S., La formalisation des publications scientifiques: Les

sciences humaines et sociales à la recherche de fondements scientifiques. Thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, Direction: 1. Perriault, Université Paris X Nanterre, 2007 - Arnaud M., La nécessaire redéfinition de la liberté, de l'égalité et de la fraternité dans la société de l'information au XXIe siècle. Mémoire pour une habilitation à diriger les recherches en sciences de l'information et de la communication, Université Paris X Nanterre, 2006 - Arnaud M., Juanals B., Perriault 1. «Les identifiants numériques humains, Eléments pour un débat public », in Massit-Folléa F., Delmas R. (sous la direction de), La gouvernance d'Internet. Les Cahiers du Numérique, Volume 3, n02, 2002 34 Juanals B, Perriault J. «Mobilisation immédiate de savoirs en ligne pour des situations d'urgence », in Vieira L., Pinède Wojciechowski N., Enjeux et usages des TIC, aspects sociaux et culturels. Colloque International. Presses Universitaires de Bordeaux, Tome 1, 2005

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Préface

Souffre, Seigneur, environnés de tant d'alarmes Que ces machines nous prodiguent quelque calme... (d'après Racine)

Au contemporain, assommé de constantes inventions, aveuglé d'audiovisuel, Jacques Perriault apporte quelque répit, de la distance, une perspective qui manquait, jusqu'à l'écho parfaitement oublié d'ancêtres qu'on croyait moins avertis: Florian, l'abbé Nollet, Marie-Antoinette elle-même, comme si elle était questionnée par une enquête de l'IFOP sur la télé scolaire, et qui répond au sujet de la lanterne magique: qu'elle doute beaucoup de ses heureux effets sur l'éducation de Louis XVII. Quant à Voltaire, manipulant sans précautions le projecteur, qui est une lampe à esprit de vin, il se brûle les mains. On trouve donc ici ce qui manquait à nos impudentes innovations, à nos mythes effrontés concernant la pédagogie, la communication, l'information: leur enracinement dans l'histoire, les mythes, l'imaginaire. Et ce n'est pas un conte de fées, même s'il garde le charme et la magie d'un autre conteur, nommé aussi Perr(i)ault {Charles)...

L'auteur dit quelque part que « la lanterne devient
pédagogue ». Retournons-lui la politesse. Il éclaire à son tour notre vision, notre audition, nous montre comme assourdis, aveuglés par trop de sons et d'images 7

venus d'ailleurs, sans qu'on sache très bien comment: en fait, en puissance depuis des millénaires... Comme on s'habitue vite! Nos grands-parents, plus prudents, se méfiaient. Gounod craignait que la voix de la chanteuse, prisonnière du gâteau de cire, ne se mette à vieillir. Les auditeurs, justement incrédules, épiaient les lèvres de l'opérateur, qu'ils soupçonnaient d'être ventriloque. Les naïfs, ce n'était pas eux, mais nous qui avons pris leur relève.

«

On vous sonne, et vous répondez? » Ironie d'aris-

tocrate, choqué du téléphone. Dans les fastes de fin de siècle, ou même encore au début de celui-ci, on sonnait ainsi ses gens, pas les ministres... Bien élevé, j'avais gardé mes habitudes à mon entrée dans le service public. Je manipulais mon tableau téléphonique (on appelait ça un «classeur ») avec déférence, et non sans discrimination. Les boutons qu'on actionnait, les volets qui tombaient n'étaient pas du même bord. Ils désignaient des supérieurs, des inférieurs et des égaux. Abaisser les tirettes correspondant à l'administrateur en chef, voire au directeur général, c'était entrer en transe, ou tout au moins en cérémonie. Que de manettes, un instant abaissées à l'étourdie, étaient relevées vivement! Que de boutons convoités mais redoutés! Si peu de touches, et pourtant combien d'airs, de reprises, d'ouvertures, de fausses fins... Jacques Perriault lève enfin les masques de tant de technicité, dévoile ce que la relation, par systèmes interposés, s'ingénie à celer: non seulement une réduction du contenu, mais une distorsion du dispositif. Tout message, par les machines, n'est plus qu'une portion du réel privilégiée, valorisée au détriment du reste. Toute télécommunication opère au moyen d'un remaniement de la stratégie traditionnelle. Demeurent des partenaires, un dialogue sans doute, mais dans un nouveau décor, sur une scène différente, et dans le 8

clair-obscur d'un éclairage filtré. Dans ce théâtre d'ombres règnent d'autres règles du jeu, une tactique différente, de nouvelles stratégies. C'est ce à quoi s'applique l'analyse de Jacques Perriault, confrontant la longue tradition et les récentes novations.

A feuilleter tant d'épisodes, si vivement narrés, je retrouve des souvenirs, presque à la lettre. Me voici à la table de Marguerite Deval, ma célèbre cousine, qui se plaint une fois de plus des filles du standard, ou de 1'«homme du téléphone ». Déjà auparavant, en 1904, une autre diva était passée en correctionnelle pour insultes au petit personnel. Ma vénérable cousine, qui ressemble dans ces caslà à un bouledogue, ne décolère pas. «Enfin, mademoiselle, grince-t-elle, allez-vous me donner M. Fauchier-Magnan, M. Potin, ou M. de la Rochejacquière?» «Les idiotes », ajoute-t-elle, à peine en aparté. «Reprends donc un peu de caviar, enchaîne-

t-elle d'une même haleine. » Pendant son cinéma, je
cherche à m'imaginer. Ma cousine, toute vénérable qu'elle soit par l'âge et la notoriété, n'en a pas moins, dans la famille, une réputation feutrée. Elle a été l'amie de ministres, voire de présidents du Conseil. Elle appelle Caillaux par son prénom: Joseph. «Je finirai par me plaindre à Joseph », conclut-elle. Moi, j'hésite entre la gloire et la honte. Enfant pieux que j'étais, et si bien élevé, comment concilier de si bonnes, de si mauvaises manières! «Que fait un polytechnicien, finalement?» me disait-elle, puisqu'elle affec-

tionnait de me produire dans sa loge (<< et surtout viens
en uniforme! »). Elle se demandait sans doute si tel était le bon chemin pour devenir ministre, ou diriger le chocolat Potin. Elle en doutait spontanément, à juste titre. Allais-je avouer que le plus probable était que je sorte dans un rang honorable certes, mais qui me vouait aux PTT, la gent honnie! Je taisais ce destin infâme. 9

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