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La Logique des Sentiments

De
192 pages
Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas... Mais que serait une raison sans coeur ? Un pur formalisme désaffecté ! Rompant avec le logicisme et l'associationnisme de son temps, Ribot refuse de voir dans la logique des sentiments un déchet ou une scorie. Il la décrit comme une organisation originaire de la pensée en tant que celle-ci est animée par un jeu d'instincts, de tendances, de passions, de désirs. Ainsi nous assistons avec ce texte à l'entrée en force du point de vue dynamique dans l'étude des productions mentales.
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LA LOGIQUE DES SENTIMENTS

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes oeuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir. Dernières parutions
Au-delà du rationalisme morbide, Eugène MINKOWSKI, 997. 1 Des idées de Jackson à un modèle organo-dynamique en psychiatrie, Henri Ey, 1997. Du délire des négations aux idées d'énormité, 1. COTARD, . CAMUSET, M J. SEGLAS,1997. Modèles de normalité et psychopathologie, Daniel ZAGURY,1998. De la folie à deux à l'hystérie et autres état~, Ch. LASEGUE,1998. Leçons cliniques sur la démence précoce et la psychose maniacodépressive, C. KRAEPELIN, 998. 1 Les névroses. De la clinique à la thérapeutique, A.HESNARD,1998. L'image de notre corps, J. LHERMITTE, 998. 1 L'hystérie, Jean-Martin CHARCOT,1998. Indications à suivre dans le traitement moral de lafolie, F. LEURET,1998.

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6800-4

Théodule RIBOT

LA LOGIQUE DES SENTIMENTS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

PRÉSENTATION

On ne lit plus guère Théodule Armand Ribot (18391916). Jean Delay le regrettait déjà dans ses Etudes de Psychologie Médicale (1952). Il n'en reste pas moins qu'il fut, historiquement, le promoteur en France de l'autonomie d'une psychologie se voulant scientifique. Ce métaphysicien fondateur puis Directeùr, sa vie durant, de la toujours vivante Revue de Philosophie, converti au positivisme méthodique et à l'évolutionnisme spencerien, fut chargé de laboratoire à la Sorbonne avant d'être élu à la chaire de "psychologie expérimentale" au Collège de France. Il était pourtant fort peu expérimentateur. Pour ce qui concerne les problèmes de mesure, il se contentait très largement de diffuser les recherches allemandes de "psycho-physique". L'introduction de l'ouvrage qu'il leur consacra (La psychologie allemande contemporaine, 1879) présente cependant un intérêt tout particulier par la rupture épistémologique qu'elle annonce entre l'ancienne et la nouvelle manière d'aborder l'étude de l'âme. Mais, très marqué par le Principe de Broussais de continuité phénoménale et la Méthode de CI. Bernard, qu'il transposait du domaine physiologique au domaine mental, c'est essentiellement dans la psychopathologie qu'il cherchait, pour son compte, l'analyseur idéal des formes et des provinces de l'Esprit. Ceci, au titre d'une représentation gradualiste et d'une objectivation, par corrélation et comparaison, des variations des événements psychiques. Grand connaisseur de la Clinique

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psychiatrique française et anglaise, mais seulement lecteur réfléchi en la matière, il s'attachait à la réduire aux mécanismes fondamentaux qui pouvaient rendre compte fonctionnellement de ses déterminations en pensant y découvrir ainsi les bases des processus normaux. Ceux-ci seraient alors révélés en "grossissement" dans les excès, ou en "défaut" dans les insuffisances morbides. Mais, pour assurer l'ancrage de cette intuition, il enjoignit à ses meilleurs élèves, agrégés ou normaliens, de Pierre Janet à Georges Dumas, de devenir médecins. Il fut ainsi à l'origine d'une longue tradition (jusqu'à Daniel Lagache, Juliette Favez-Boutonier, Jean Laplanche, Georges Lantéri-Laura) de philosophes qui se vouèrent à la "psychologie médicale" ou à la psychiatrie, non sans créer, en passant, nos actuels InstitUts de Psychologie, les diplômes de Psychologie Clinique et Appliquée, voire les enseignements - éventuellement doctoraux - de "psychanalyse à l'Université" ou encore les séminaires d'Histoire et d'Epistémologie de la psychiatrie à l'E.P.H.E, ou à l'E.H.E.S.S Ceci montre, quel que soit l"'oubli" supposé, le rôle toujours actuel d'animateur qui reste celui de Ribot. Associé à l'intérêt clinique, celui pour la philosophie de Spencer devait le conduire à proposer une modèlisation, inspirée des travaux de John Hughlings Jackson, dont l'oeuvre pouvait fournir les analogies naturelles (au sens des sciences dites telles) de hiérarchisation temporelle, par stades évolutifs, susceptibles - par régression! dissolution locale ou générale - de produire des phénomènes de "libération", comme des remaniements dévoilant les composantes intégrées!subordonnées (mais aussi occultées) dans les formations mentales achevées. Mais, pour décisifs que soient les tenants et les aboutissants de ces constructions théoriques qui présidèrent à la naissance des conceptions organo- et psycho-dynamiques (de Pierre Janet à Henry Ey et, en

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parallélisme concomitant, du premier Freud...), là n'est pas l'objet de l'actuelle présentation. Ce qui retiendra ici notre attention, c'est que Ribot, pour n'avoir jamais oublié que le monde était encore plus "Volonté" que "Représentation", sut franchir les bornes d'un formalisme académique qui, sous prétexte de scientisme, prorogeait une psychologie des facultés où de malins esprits pourraient trouver les antécédences de la psychologie cognitiviste... Ribot sut donc sortir du cadre traditionnel pour soumettre l'ensemble de son discours à un certain primat de l'affectivité. Doublant tant d'ouvrages, désormais obsolètes, sur la mémoire (révérence gardée ici à la "loi de Ribot" sur la force du souvenir selon son ancienneté), sur l'attention, l'évolution des idées générales, la volonté (au sens "idéo-moteur"), voire sur la personnalité, il reste - et restera - de l'oeuvre un souci constant du soubassement désirant, passionnel, sentimental et tendanciel, des énergies animant les structures. Lui qui avait consacré une thèse à Schopenhauer ne pouvait si facilement éluder que les phénomènes psychiques fussent subordonnés à U1 "vouloir-vivre" s'exprimant, dans le monde des abstractions catégorielles, par les exigences primaires d'un processus perturbateur des reconstructions et montages de la vie spirituelle. Ribot fut un exemple criant de la contradiction qui sape l'objectivisme d'une psychologie scientifique à visée réductionniste : celle d'être, idéalement, un emportement du coeur défendant passionnément la cause d'une psychologie "sans âme" dans l'exercice même des fonctions qui lui donnent sa présence substantielle!... Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Mais que serait une raison sans coeur? On le devine lorsque les machines expertes les plus évoluées échappent à l'homme pour le soumettre au rationalisme morbide en réifiant sa bio- et sa psycho-"logique". La psychologie des computeurs devient alors

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celle des ordinateurs de comptes, plus que de pompes, funèbres... Attendons toutefois de savoir ce qui en résultera lorsqu'on aura introduit dans les logiciels de l'approximatif, de l'aléatoire, du bifurcatoire, de l'incertain. Cela suffira-t-il à leur rendre du rêve, de l'émoi et, qui sait, du sexe? Si oui, il faudra les baptiser... Quoi qu'il en soit, La logique des sentiments (1905), dont une relecture me parait indispensable pour ceux qui aspirent au maintien de la science de l'Homme, fait partie d'une trilogie dont le sode est le gros travail sur La psychologie des sentiments (1896) et l'ornementation L'imagination créatrice (1900). On atteindrait au quintette en ajoutant la suite donnée dans Les problèmes de psychologie affective et L'essai sur les passions. Ces titres témoignent de la réalité de la place des émois et des (é)motions dans la constitution psychologique selon Ribot. Les ouvrages à l'instant évoqués développent, de façon serrée, le rôle de ces dynamismes recueillis à la source pour expliquer les tensions et les complications des économies de ce qu'il qualifiait d'emblée de mécanismes de "déplacement", de "condensation" et de ... "refoulement". Ces "transformations" se retrouvent à l'intérieur du jugement comme attribution, dans l'inséparabi- lité du concept, de l'image, de l'attention, de la perception et de la mémoire. Elles en fournissent le liant comme les liens, réputés "asociatifs", mais qu'il vaudrait peutêtre mieux dire conjonctifs ou coordinateurs, pour éviter tIDe connotation trop mécaniciste qui rebute manifestement notre auteur. Dans La logique des sentiments, la préface affirme d'entrée non seulement "l'origine commune" du raisonnement, de l'imagination et de la "fantaisie" ; mais, plus particulièrement, que la logique des sentiments n'est pas une scorie, U1 déchet de la rationalité, non plus - et cela est très remarquable - qu'un "embryon" ou une survivance. Elle est comprise comme 8

une organisation originaire et durable de notre nature foncièrement affective. Ceci peut, et même doit, éclairer notre lanterne. Dès La psychologie des sentiments, nous tenions l'affirmation du Primat de l'affectif dans la pulsion, l'instinct, la tendance latente. Nous possédions la reconnaissance du transfert, des conflits, mais aussi (qu'on aille y voir!) celle de la poussée génitale de l'enfance. Plus étonnant, nous lisions la distinction de l'inconscient statique (de conservation) et dynamique (d'élaboration), comme le rattachement de la régression au point de plus forte attraction ou d'arrêt... Par ln léger saut en 1900, nous trouvions, dans l'essai sur L'imagination, que "le facteur affectif ne le cède en importance à aucun autre", que c'est lui qui met en jeu la "reviviscence" des sentiments et des passions pour soutenir "l'identification" du Sujet. C'est lui qui donne la tonalité agréable/désagréable à l'expression. C'est lui, encore, qui répond de la synthèse subjective imaginaire qui s'objective dans l'Idéal... Dans cette mise en perspective, Ribot se voit alors dans la nécessité d'avoir recours à l'inconscient comme fait, mais encore de préciser que "tout se passe dans l'inconscient comme dans la conscience, seulement... à notre insu" ; et il propose la métaphore d'une "dépêche chiffrée" transmise à l'activité consciente. Insu que c'est !, et cependant chiffre d'une adresse messagère, en attente d'un décodage décryptant son effet sur la conscience qu'il atteint: Difficile de dire mieux pour le bon entendeur! Ces "pistes" diverses convergent, dans La logique des sentiments, qui n'est autre qu'une logique de l'inconscient, de la réalisation du désir comme de la substitution défensive. Mais qui est, surtout, une logique de la projection, de la justification, de la rationalisation, de la reconstruction, selon "la loi du coeur", sinon de la "belle âme". On se prend à rêver,

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ici, ce que Jean Delay faisait dans son panégyrique, d'un Ribot qui aurait été clinicien autrement que par provision! C'est dans cette perspective que je l'évoquais dans un travail déjà ancien, au chapitre des modalités de la pensée paranoïaque, pour rappeler que le grand psychologue avait établi que le difficile passage de la "logique des sentiments" à la logique formelle n'était jamais achevé. J'y reprenais la forme première du raisonnement inconscient, en ses jugements de valeur subjectifs de coefficient émotionnel et selon la combinaison du contenu

sensori-intellectuel avec la tendance dynamique, la force du
désir, de la croyance, sources d'induction imaginaire comme d'une "justification" d'investissement vital. J'enchaînais sur la finalité au principe de la logique affective en ses effets inventifs, projectifs, prospectifs, qui reposent sur l'accumulation, la graduation, et qui - au lieu de procéder par enchaînement linéaire - induit la coexistence des contraires. Cette logique des sentiments, dont on restera frappé par son fonctionnement selon le processus primaire, réapparaît avec une évidence frappante dans la "logique paranoïaque" où elle fonctionne, dans son absence de détour, comme un réflexe et non plus comme une réflexion, comme un mécanisme préfix et non plus un rapport de raison. Mais, bien évidemment, pour y être caricaturale, la logique des sentiments n'est pas limitée à la logique paranoïaque qui n'en est qu'un cas révélateur. Un cas qui n'est pas forcément le plus fréquent dans la vie de tous les jours où elle occupe la place considérable que Ribot a su contribuer à lui rendre. Il est rare qu'un auteur soit pleinement à la hauteur de ses découvertes. En 1914, Ribot se sentit tenu de préciser comment il se situait par rapport à la psychanalyse. Celle-ci lui convenait en ce qu'elle était moins une introspection qu'une "observation faite du dehors par un autre" ; mais, oubliant ce qu'il avait lui-même écrit sur les pulsions infantiles, il

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condamnait son "pansexualisme". Pourtant, en toute ambivalence, il ne pouvait que louer son recours à une énergie potentielle et à ce qu'elle pointait, au delà du trauma, de la répétition! Et, prolongeant les différentes formes de la logique des sentiments, il y trouvait l'occasion d'en préciser les procédés ("mécanismes") et les articulations. Ce sont ceux de la "substitution", du "transfert", de la "fusion" (c'est la "généralisation capricieuse" de la condensation), par le "changement" et l"'interversion" des valeurs (où il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître le déplacement et le retournement contraire: "affaiblissement d'une tendance, renforcement d'une autre"). Ribot décrit encore la régression et, dans son langage (celui de la "progression ascendante"), la sublimation. Il rappelle la justification-rationalisation. Il ci te la "symbolisation" qu'il a trouvée dans la Traumdeutung, et parait intéressé par la "quantité d'affect" postulée par Freud. De même paraît-il être sensible à l'idée de "représentations libres" articulées par des rapports associatifs, non plus directs (de contiguitélressemblance) mais "médiats" et de source inconsciente, "suivant une logique réglée par l'action directe du complexe prédominant". Il ne peut toutefois s'empêcher de trouver cela fort déconcertant lorsqu'on quitte le domaine psycho pathologique pour l'appliquer au domaine culturel du Totem et du Tabou, de la création littéraire et de la... philosophie. Il ironise ici sur la fantaisie d'un certain Dr Winterstein pour qui l'idéalisme serait une régression vers les conceptions de la première enfance, les cosmogonies relèveraient de la projection de l'inconscient au dehors, la croyance à la métempsychose. tiendrait à la reviviscence des souvenirs infantiles et aux migrations de l'intérêt sexuel etc... Ainsi constate-t-on que Ribot était informé de première main puisque, fait exceptionnel en France à l'époque, il lisait Imago régulièrement, connaissait Das Inzestmotiv in Dichtung und

Il

Sage d'O. Rank (1914). Au delà de toute "remise en place" refoulante, avait-il forcément tort de distinguer ce qui relevait d'une théorisation de la pratique psychanalytique ("une observation constante, vigilante, répétée") de ses applications "sans vérification possible" ? Peut-on reprocher à Ribot de n'avoir pas assez tenu compte des "surdéterminations", et plus radicalement d'avoir méconnu la portée anthropologique métapsychologique du "freudisme" ? Il y aurait là de l'anachronisme et une grande injustice devant son ouverture d'esprit. Il est vrai que la simple nécessité de rester cohérent avec lui-même dans son essai sur L'imagination... lui imposait de conclure que la psycho-analyse "a pénétré jusqu'à l'origine première, dérobée à la conscience, qui règle dans ses démarches l'activité créatrice". Mais ceci l'entraîne alors, de façon un peu périlleuse, à se demander s'il n'y aurait pas, plus loin que le psychisme, comme une logique immanente non seulement du biologique mais, plus extensivement, de l'énergie laissant soupçonner une "imagination cosmique"... Le modèle évolutionniste revient ici en force entre embryologie, tératologie et déviations subreptices de la rationalité. C'est alors que Ribot laisse percer une certaine préférence pour les conceptions jungiennes et il ne cache pas que sa vaste inférence a pour lui l'avantage, en mêlant le Rêve de la Nature, la création religieuse, l'apparition des faunes et des flores diversifiées, l'organisation physiologique, et en jouant de l'équivalence processuelle cellule/représentation, de dissoudre la spécificité de la procréation (lue comme pro-"création") dans la conscience cosmique potentielle! Le positivisme mène à tout, à condition d'en sortir... Mais l'honnête Ribot ne saurait masquer ses mobiles. Aussi nous dit-il qu'en lisant attentivement l'Année Psychologique de 1913 il s'était aperçu que "Jung n'est pas loin de s'affranchir des limites étroites de la libido fl...

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Plus médiocrement, Ribot, désireux de maintenir une préséance que personne ne lui conteste (car il ne semble pas que Freud se soit jamais intéressé à ses travaux), écrit que "la psycho-analyse", par suite de la très grande importance qu'elle attribue à la vie affective dont elle est tout entière imprégnée, imbibée, a beaucoup contribué à l'étude de la logique des sentiments, sans poursuivre spécialement ce but". Après ce marquage de propriété, le psychologue français n'en rend pas moins hommage dans l'étude des transformations entre rêve, rêverie, oeuvres, aux "freudistes" qui ont souligné la logique immanente du désir, ce phénomène affectivo-moteur. Une logique qui n'est ni celle de la science, ni celle des lois intellectuelles banales, mais une "synthèse de représentations évoquées et groupées par une disposition affective actuelle et associées par l'influence du coefficient émotionnel qui accompagne chacune d'elle". Et de conclure: "On a pu constater combien la psycho-analyse est utile pour l'étude de la logique des sentiments". Il reste au lecteur, désormais, de faire le constat de ce que la logique des sentiments, selon les descriptions de Ribot, peut lui ouvrir de chemin vers une psychologie des profondeurs en frayant le passage entre recherche formelle et pratique métapsychologique. Jacques Chazaud

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BIBLIOGRAPHIE

Chazaud

a.);

Notule sur les aspects formels de la pensée paranoïaque, in : Hystérie, Schizophrénie, Paranoïa. Toulouse, Privat, 1983.
Delaya.) ; Le jacksonisme et l'oeuvre de Ribot, in; Etudes de Psychologie médicale. Paris, P.U.F., 1952. Ribot (T.) : La philosophie de Schopenhauer. Paris, Alcan, 1874. La psychologie allemande contemporaine. Id., 1879. La psychologie des sentiments. Id, 1896. L ïmagination créatrice. Id., 1900. La logique des sentiments. Id, 1905. Essai sur lespassions. Id., 1912. Problèmes de psychologie affective. Id., 1924 (30 édition). La psychologie des sentiments et la psycho-analyse. Revue de Philosophie de France et de l'Etranger, 1914, Tome 78, pp. 145-161.

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PRÉFACE

Malgré son titre, ce livre est une étude de psychologie. Depuis des siècles, la théorie du raisonnement est l'objet propre d'une science spéciale, bien déterminée, très minutieusement élaborée, dont quelques parties paraissent définitives. Pendant cette longue période de temps, la psychologie n'a existé qu'à l'état de membra disje eta, de fragments épars dans les diverses spéculations groupées sous le nom de philosophie, sans former lU1corps, sans limites qui les circonscrivent, n'ayant pas même un nom. Or, depuis une quarantaine d'années, il s'est produit une interversion des rôles et la psychologie paraît disposée à prendre sa revanche. Beaucoup d'auteurs contemporains réclament pour elle; ils soutiennent qu'elle est le tronc dont 1a logique n'est qu'une branche, le livre dont l'étude du raisonnement n'est qu'un chapitre, bref que la logique n'est qu'une partie détachée et spécialisée de la psychologie. Les logiciens purs ont protesté et cette affirmation a soulevé U1 débat qui dure encore. Comme il est assez indifférent pour notre sujet, je crois inutile de le résumer et d'y prendre part. Mais qu'on accepte ou non cette thèse radicale, il est impossible de contester que les opérations qui sont la matière de la logique peuvent être traitées de deux manières différentes: comme faits naturels, quelle que soit leur valeur
probante

- c'est

de la psychologie;

comme

justiciables

d'une

science qui détermine les conditions de la preuve

- c'est

de la

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logique. Les deux ont leur tâche spéciale: l'une constate des phénomènes, l'autre formule des règles; l'une recherche comment nous pensons ordinairement, l'autre comment nous pensons correctement; l'une procède in concerto, l'autre par schématisme. La logique va du simple au composé: concept, jugement ou liaison de concepts, raisonnement ou liaisons de jugements. La psychologie répudie comme théorique, artificielle et même fausse cette hiérarchie, si vénérable que soit son antiquité. Elle pose le jugement comme élément primitif, souvent réduit à un seul terme (l'attribut) et elle le suit dans ses transformations; elle ne sépare pas le concept de l'image, ni l'abstraction de l'attention, ni la comparaison des perceptions et de la mémoire, ni le raisonnement des autres opérations qui l'accompagnent dans le travail de l'esprit. Elle soutient que le raisonnement psychologique et le raisonnement sous sa forme ou construction logique sont deux; que même ce dernier est le plus souvent improductif, parce qu'il ne sert qu'à rendre claires les données implicites de la conscience. Tel est le résumé de travaux, trop peu connus en France, qui se poursuivent depuis plusieurs années en Angleterre, en Allemagne, en Amériquel. Par suite, la psychologie doit traiter les opérations dites logiques comme d'autres faits, sans souci de leurs formes ou de leur validité; pour elle, un mauvais raisonnement vaut autant qu'un bon. Renvoyant à la logique les questions de droit, à la théorie de la connaissance ou à la métaphysique les questions dernières, son champ d'action est déterminé sans équivoque. Quoique notre sujet soit, lui aussi, une application de la psychologie à la logique, il faut avouer qu'il est d'une nature
1. Ceux de Bosanquet, Jevons, Sigwart, Wundt, Lipps, Benno Etdmann, Hôtfding, Brentano, Jerusalem, etc..., et d'autres que nous signalerons dans le cours de cet ouvrage. 16

spéciale; car les formes de raisonnement qui en sont la matière, ont été oubliées, le raisonnement qui renferme la preuve et le raisonnement qui échappe à la preuve, quoiqu'il la simule; entre la logique rationnelle et la logique des sentiments. Celle-ci, de prime abord, semble un résidu de l'autre, fait de déchets et de scories; il n'en est rien. Elle ne peut non plus être assimilée à une forme embryonnaire, à Ul arrêt de développement ni même à une survivance, car elle a son organisation propre et sa raison d'être. Elle est au service de notre nature affective et active et elle ne pourait disparaître que dans l'hypothèse chimérique où l'homme deviendrait Ul être purement intellectuel. On peut d'ailleurs affirmer sans crainte que dans le cours ordinaire de la vie individuelle ou sociale, le raisonnement affectif est de beaucoup plus fréquent. La "Logique des sentiments" a été indiquée par Auguste Comte en de très courts passages, puis nommée ou réclamée incidemment par Stuart Mill et quelques contemporains. Mais je n'en connais aucun qui ait tenté de traiter même sommairement cette obscure question: j'avoue que je ne l'aborde pas sans défiance et que je ne présente ce qui suit que comme une ébauche ou un essai. Ce travail complète deux ouvrages précédemment publiés: La Psychologie des sentiments, dont il pourrait former un très long chapitre; et L'imagination créatrice, parce que le raisonnement affectif est, dans beaucoup de cas, œuvre de fantaisie. Il traite une question de psychologie, individuelle en apparence mais tout autant collective, puisque les groupes humains se forment et se maintiennent par la communauté des croyances, d'opinions, de préjugés, et que c'est la logique des sentiments qui sert à les créer ou à les défendre.

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CHAPITRE L'ASSOCIATION

PREMIER

DES ÉTATS AFFECTIFS

I
A titre d'introduction, il est utile, avant d'étudier 1e raisonnement affectif, de consacrer un court chapitre à une forme plus simple que l'on risque de confondre avec lui: c'est l'association des états affectifs. Trop fréquemment, la psychologie des états intellectuels a réduit à l'association des idées des fonctions supérieures à elle, c'est-à-dire plus complexes - le jugement et 1e raisonnement. Cette réduction, qui est de règle dans l'école associationiste, se rencontre ailleurs. Elle m'a paru le procédé favori des anthropologistes, ethnologistes, mythographes pour expliquer certaines croyances et manières d'agir de l'homme primitif. Ils soutiennent que la clef des superstitions, opérations magiques, etc., "est dans le fait universel de l'association des idées et dans l'erreur qui fait prendre une association idéale, subjective pour une association réelle, objective" 1. Cette assertion est trop simpliste et très douteuse. Un sauvage part en guerre, rencontre un animal et peu après tue des ennemis dont il rapporte victorieusement les têtes. Il se peut qu'il établisse entre les deux faits une "association" et qu'il voie dans l'animal un protecteur. Mais
1. Entre beaucoup d'autres, voir Tylor, Civilisation primitive, chap. IV.

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