La longue marche de l'Afrique vers l'intégration, le développement et la modernité politique

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Cet ouvrage retrace, dans une première partie, les principales étapes de l'évolution économique et politique du continent africain, des indépendances à la naissance de l'Union Africaine en 2002. Puis il s'attache à l'Union Africaine et à son projet de développement et d'intégration, le NEPAD, qui paraît différent des plans qui l'ont précédé, parce qu'il fixe des priorités économiques à atteindre et promet de redynamiser les communautés économiques régionales.
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782296219830
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La longue marche de l’Afrique vers l’intégration, le développement et la modernité politique

Ahmed Mohamed Ghadhi

l’intégration, le développement et la modernité politique

La longue marche de l’Afrique vers

© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanado.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-07801-7 EAN : 97822960780117

A mes parents, mon épouse et mes enfants

La longue marche de l’Afrique vers l’intégration, le développement et la modernité politique1

L’intégration signifie l’unification des ensembles économiques sous régionaux en un seul marché commun africain. Le développement signifie le progrès économique et social. La modernité politique c’est l’adhésion aux valeurs universelles de démocratie, au respect des droits de l’Homme, à l’Etat de droit et aux principes de bonne gouvernance.

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Collection Etudes Africaines Dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Introduction L’Afrique peine depuis près d’un demi-siècle à se trouver une place sur la scène internationale en dépit de son grand potentiel économique et humain. Avec ses 30 millions de Km², soit 22 % de la superficie des terres émergées, une population de près de 850 millions d’habitants, des ressources naturelles considérables, le continent a connu une marginalisation croissante ces 30 dernières années. Des causes historiques ont été avancées pour expliquer ce retard. Sans remonter à l’histoire ancienne du continent, celui-ci a connu tour à tour la pénétration de l’Islam à partir du XIème siècle, la traite négrière durant trois siècles et la colonisation. Ces interférences étrangères ont eu de lourdes conséquences qui ont hypothéqué son avenir, freinant et détournant son évolution naturelle. Mais elles n’ont pas produit les mêmes effets ni les mêmes conséquences. Si la pénétration de l’Islam et la traite négrière ont eu des influences culturelles et sociales importantes sur l’histoire du continent, la colonisation a procédé à un véritable pillage des richesses de celui-ci : méthodique, organisé et général. Ce « hold-up » était non seulement économique (exploitation des richesses agricoles et minières pour les besoins de la métropole), social (travail forcé, main-d’œuvre gratuite), culturel (assimilation et acculturation) et politique (création de territoires et zones de partage entre les différentes puissances) et enfin psychologique (indigénat, conditions de servilité inculquées aux peuples africains). La colonisation a engendré des sentiments de frustration, d’inaptitude, voire d’infériorité. Le tout a laissé des traumatismes qui continuent encore de faire des ravages au sein des peuples y compris parmi les milieux les plus instruits. La période coloniale s’acheva à la fin des années 50 avec l’indépendance de la majorité des cinquante-trois Etats africains

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d’aujourd’hui. L’émancipation amorcée dans la période de l’entre-deuxguerres s’accéléra après 1945 avec la victoire des alliés sur le fascisme et le totalitarisme. Une victoire à laquelle les Africains ont contribué sur un continent qui n’était pas le leur et au nom d’une cause qu’ils comprenaient à peine. Du coup, les puissances colonisatrices sentaient qu’elles avaient une certaine « dette » vis-à-vis de ces peuples et le meilleur moyen de les « récompenser », était de leur rendre la liberté. Nombre d’idées nées de la guerre allaient aider à l’entreprise de décolonisation : liberté, justice, paix et égalité entre les hommes. Des idéaux pour lesquels colonisateurs et colonisés ont combattu ensemble et versé leur sang. Emancipée, l’Afrique avait-elle pour autant les moyens de prendre en charge sa destinée ? Car il ne suffisait pas d’être indépendant politiquement. Certes, la liberté est importante, mais les nouveaux Etats étaient totalement démunis : il n’y avait ni infrastructures de base, ni tissus industriels, ni même d’élites capables de faire fonctionner les pays. Dans certains Etats, elles se comptaient sur les doigts d’une seule main. Tout était à faire. Les structures économiques, lorsqu’elles existaient, étaient archaïques, destinées à acheminer les matières premières vers la métropole : quelques ports par-ci, quelques rails par-là. L’administration se réduisait à des secrétaires ou interprètes de formation très moyenne, en tout cas médiocre, restés après le départ du colonisateur. « Qu’importe », disaient, à l’époque, les responsables africains qui allaient prendre les rênes du pouvoir et la relève du colonisateur. L’immensité des problèmes n’empêchait pas l’euphorie de la liberté retrouvée. Voilà l’Afrique indépendante, entrant dans le concert des Nations et siégeant à l’ONU d’égale à égale avec les anciens « maîtres ». Mais les réalités étaient têtues et les difficultés considérables. Il fallait trouver les voies et moyens pour mettre en place des structures économiques capables de satisfaire, tant soit peu, les multiples besoins, simplement primaires, des peuples qui attendaient tout des nouveaux pouvoirs. On verra par la suite, comment cette mentalité « d’assistés » a été fatale pour les Etats, peuples et gouvernants confondus. Après les indépendances, les politiques économiques mises en place ne pouvaient

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échapper au contexte international de l’après-guerre, pour plusieurs raisons : les choix qui étaient faits devaient emprunter, soit la voie socialiste sur le modèle soviétique, soit la voie libérale sur le modèle occidental. Dans les deux cas, l’affirmation de la toute-puissance de l’Etat était de rigueur. Jaloux de ses nouvelles prérogatives, celui-ci était le point de départ de toute initiative, le principal pourvoyeur d’emplois, de services, le principal investisseur, le seul receveur d’aide, etc. Il était omniprésent et omnipotent. La première erreur vient certainement de là, l’Etat ne pouvait pas tout faire, tout régenter, car, ce faisant, il tuait l’initiative et créait chez ses propres citoyens une mentalité d’éternels assistés. Lui-même devenait un assisté entièrement dépendant de l’extérieur : investissements, capitaux et assistance technique. De là va découler une grande partie des problèmes qui ont conduit l’Afrique à son état de marginalisation actuelle. Par ailleurs, durant la guerre froide, les Africains ont été impliqués ou se sont impliqués à tort ou à raison dans l’affrontement Est-Ouest, au détriment de leurs intérêts qui leur commandaient d’abord et avant tout de s’occuper de leur propre développement. Une autre erreur d’autant que les maigres ressources dont ils disposaient et le peu d’aide qu’ils recevaient, les gouvernements les utilisaient dans l’achat d’armes ou alors des dirigeants corrompus et prévaricateurs les détournaient à leur profit. D’aucuns diront que les nouveaux Etats n’avaient pas d’autre choix que celui de s’aligner sur l’un ou l’autre des deux blocs. Il n’empêche que cet engrenage dans lequel ils ont été entraînés, a contribué, entre autres, à leur retard sur le plan économique, en dépit du non-alignement affiché par la majorité d’entre eux. Les interférences extérieures n’expliquent cependant pas tout. Les choix historiques faits par les Etats eux-mêmes au moment de leur accès à la souveraineté internationale, portaient une large part de responsabilité dans le retard de leur continent. L’euphorie des indépendances avait occulté toute vision porteuse de l’avenir solidaire d’une Afrique plus forte pesant dans les relations internationales. Dans le contexte de la guerre froide,

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marqué par des enjeux de puissance et de domination, cet impératif était pourtant nécessaire. Au lieu de cela, chaque Etat avait choisi de faire cavalier seul en copiant le modèle de son ancien colonisateur pour construire une nation et bâtir son propre avenir. L’expérience a prouvé que ce choix n’était ni judicieux ni réfléchi, car la construction de l’Etat-Nation sur un espace flou et exigu, au détriment d’un minimum d’unité, à l’intérieur d’aires géographiques et culturelles semblables, s’était avéré lourd de conséquences, non seulement pour cet Etat lui-même, mais pour l’ensemble du continent. L’Etat-Nation africain est aujourd’hui un échec. Le transfert des solidarités ancestrales, tribales et ethniques, en cours au moment de la colonisation, vers un Etat central dont le pouvoir s’étendrait à tout l’espace national, doté de prérogatives régaliennes, n’a pas été réussi. Au fil des années, il était devenu une simple construction fictive sans attributs réels, au mieux, une excroissance de l’économie mondiale « satellisée » de l’extérieur et privatisée de l’intérieur par des pouvoirs locaux. Incapables de construire des structures politiques et économiques viables, les Etats africains sont restés ce qu’ils étaient durant la période coloniale : de simples comptoirs commerciaux, fournisseurs de matières premières et consommateurs de biens finis importés. La fiction d’un Etat souverain cachait mal la réalité d’une indépendance qui ne reposait sur aucun élément réel, ni politique ni économique, puisque son destin se jouait ailleurs. L’exiguïté des marchés nationaux, l’extraversion des économies, l’inadéquation des politiques de développement, la dépendance vis-à-vis de l’assistance extérieure en matière d’investissement, d’expertise administrative et technique, rendaient aléatoire tout progrès économique et social. Tous les spécialistes s’accordent pour dire que, dès la fin des années 1970, c’est-à-dire une décennie après l’accession de la majorité des Etats à l’indépendance, les économies africaines avaient entamé un déclin irréversible nécessitant l’intervention de la communauté internationale. Les décennies suivantes, le continent allait être littéralement pris en charge par

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les bailleurs de fonds internationaux publics et privés, entraînant, peu à peu, son endettement et la perte de sa souveraineté. Aucun Etat n’échappait à cette nouvelle « recolonisation » par le biais de l’aide au développement. Tour à tour, les Nations unies, les institutions financières internationales et les pays développés échafaudaient plans et initiatives pour sortir le continent de son inexorable déclin et de sa marginalisation. Une marginalisation qui s’est traduite par une misère de plus en plus grande, car aujourd’hui plus de 340 millions d’Africains, soit 47% de la population vivent avec à peine un dollar par jour, un phénomène qui progresse au lieu de reculer. La croissance est restée stagnante et la démographie galopante1. L’Afrique est le seul continent qui s'est progressivement appauvri, notamment durant la dernière décennie du XXème siècle, note un document interne du Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), publié en avril 2002, à la veille de la conférence des chefs d'Etat du continent qui devait lancer cette nouvelle initiative2. Pour atteindre l'objectif de réduction de moitié de la pauvreté, à l'horizon 2015, prévu par le sommet du Millénaire en septembre 2000 à New York, l’Afrique aura besoin d’une croissance à deux chiffres sur au moins deux décennies, note le même document. Il lui faut combler son retard et réduire sa marginalisation dans le contexte actuel de la mondialisation puisqu'elle ne représente que 1,7% du commerce mondial3. Un retard cumulé sur des décennies, malgré plusieurs initiatives en faveur de son développement.

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PNUD, Rapport sur le développement humain, Paris, Economica, 2002, p.13 Kassé (M.), Le NOPADA, Dakar, 2002 in www.gov.sn.

Cf. Document officiel de la Conférence au sommet sur la participation du secteur privé international au financement du NEPAD, Dakar, 15 – 17 avril 2003 , site officiel du Sénégal : www.gov.sn

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La remise en cause des schémas de développement jusque là en cours sur le continent s’avère nécessaire d’autant que le bilan des économies africaines est peu satisfaisant. Les politiques de développement, qu’elles aient été décidées par les Etats eux-mêmes ou concoctées de l’extérieur, durant les dernières décennies du XXème siècle, se sont avérées inadéquates parce qu’elles n’avaient pas réussi à juguler la pauvreté, à ramener la croissance et à favoriser le développement économique dans la majeure partie des pays du continent. Celui-ci est demeuré en marge des formidables progrès qu’a connus le monde au siècle dernier. L’aide publique au développement (APD) revendiquée par les Africains comme un devoir moral des anciens colonisateurs, devait être à leurs yeux, une compensation ou une réparation pour les dommages subis par le continent durant la traite négrière et la période coloniale et aider en même temps à leur développement. Mais elle avait produit l’effet inverse de ce que l’on en attendait. Elle ne faisait qu’aggraver la dépendance du continent vis-à-vis de ses bailleurs. S’y ajoutait le fait que ceux-ci étaient principalement des pays occidentaux démocratiques à économie de marché qui pouvaient difficilement justifier devant leur opinion des aides prélevées sur l’argent du contribuable pour des résultats incertains dans des pays où la démocratie et la transparence étaient totalement absentes. Quant à l’aide privée, elle ne pouvait venir que d’entreprises sur lesquelles les Etats euxmêmes n’avaient aucune emprise et qui étaient, avant tout, guidées par la recherche du profit. Pendant trois décennies les pays africains ont compté sur des initiatives extérieures pour réaliser l’essentiel de leur développement. Ces initiatives ont été d’abord conduites sous l’égide des Nations Unies avec des plans successifs de redressement dans le cadre de ce qu’on a appelé « les décennies des Nations Unies pour le développement», qui ne concernaient, d’ailleurs pas que le seul continent africain et qui allaient, grosso modo, de 1960 à la moitié des années 1990. Le point de départ de ces initiatives fut la résolution des Nations Unies demandant aux pays développés d’accorder 0,7% de leur revenu national brut (RNB) à l’aide publique au développement (APD). Par la suite, l’organisation, en tant que

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système, particulièrement sa commission économique pour l’Afrique (CEA), a été à l’origine de plusieurs programmes spécialement destinés au continent : « Programme prioritaire de Redressement Economique de l’Afrique » (APPER)4, lancé en 1985, qui devient « Programme des Nations Unies pour le redressement économique et le développement de l’Afrique » (PANUREDA), lui-même transformé en 1990 en « Nouvel Ordre du Jour des Nations Unies pour le développement de l’Afrique » (UN-NADAF). Enfin, «l’Initiative spéciale des Nations Unies pour l’Afrique » lancée en 1995 par B. Boutros Ghali. Bref, les Nations Unies n’ont jamais cessé de se préoccuper des problèmes de développement du continent, soit dans le cadre de leurs propres institutions (CNUCED, CEA, PNUD), soit en encourageant les bailleurs de fonds occidentaux à s’organiser dans ce sens. Ceux-ci, à titre individuel, ou collectivement ont eu également à lancer des initiatives propres pour venir en aide au continent : l’initiative américaine de l’Africa Growth and Opportunity Act (AGOA)5, la Conférence de Tokyo pour le développement de l’Afrique (TICAD)6, initiative japonaise, l’initiative européenne « Tout sauf les armes » et les conventions UE – ACP qui existaient depuis les années 1960. Toutes ces initiatives montrent à quel point la communauté internationale dans son ensemble a toujours été préoccupée par le sous-développement du continent et son retard économique et social. Malgré cette aide et quoiqu’on ait pu penser de sa nature ou de sa philosophie, son impact sur le décollage des économies africaines a été très limité. Les Africains portent, en fait, une grande part de cet échec. En effet, au fil des ans, la mauvaise gestion, la corruption, la gabegie des administrations et l’incurie des dirigeants avaient fini par entraîner un endettement colossal du continent pour un résultat nul.

AGOA : Loi sur les opportunités du développement de l’Afrique, adoptée en 2000. AGOA : Loi sur les opportunités du développement de l’Afrique, adoptée en 2000.
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Tokyo international Conference for African Development.

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Qu’ont fait les Africains eux-mêmes face à la marginalisation croissante de leur continent ? A l’évidence, plus le temps passait, plus les élites au pouvoir se rendaient compte qu’individuellement considéré, aucun Etat ne pouvait à lui seul sortir de la crise durable dans laquelle chacun se débattait. Le besoin d’unité se faisait sentir. Il était même impératif, car l’ensemble du continent pesait à peine 2% du commerce mondial et recevait moins de 1% des investissements directs étrangers. Tous les Etats vivaient de l’aide publique bilatérale ou multilatérale. L’Organisation de l’unité africaine (OUA) avait bien tenté de lancer plusieurs programmes de développement du continent dès le début des années 60, seule ou en collaboration avec la communauté internationale. Sommet après sommet, elle n’avait pas cessé de dresser des plans pour le sortir de son arriération économique et sociale et l’arrimer à l’économie mondiale. C’est ainsi que plus de 30 programmes avaient été élaborés durant ces quarante dernières années7. La première ébauche d’un plan de redressement que les Africains allaient entreprendre, en commun, pour remédier à la crise fut le Plan d’action de Lagos (PAL) en avril 1980. Adopté au cours d’une session extraordinaire des chefs d’Etat et de gouvernement de l’OUA à Lagos (Nigeria), le 29 avril 1980, le Plan de Lagos partait du constat sévère dressé par les dirigeants africains euxmêmes. En effet, dès le préambule de leur déclaration, ceux-ci reconnaissaient que : « les effets des promesses non réalisées de stratégies globales de développement ont été plus profondément ressentis en Afrique que dans les autres continents du monde. Au lieu d’apporter une amélioration dans la situation économique du continent, les stratégies successives ont mis celui-ci dans un état de stagnation et l’ont rendu plus vulnérable que les autres régions aux crises sociales et économiques »8. Les Chefs d’Etat reconnaissaient également que « l’Afrique s’est retrouvée

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Banque africaine de développement, Rapport, op., cit. p. 42 Plan d’action de Lagos, documents officiels de l’OUA, Addis Abéba, 1980, p.5

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incapable d’atteindre le moindre taux significatif de croissance ou un niveau satisfaisant de bien- être général au cours de ces vingt dernières années »9. Le Plan donnait la préférence à l’approche régionale pour conduire à « l’autosuffisance collective », selon les termes mêmes de la Déclaration. D’autres notions centrales de cette stratégie ont été mises en avant, telles que le développement autocentré, endogène ou auto-entretenu. Il s’agissait, pour les Africains, « de prendre en main leur propre destinée » et de promouvoir l’intégration régionale considérée comme la colonne vertébrale d’un développement économique et social avec à l’horizon 2000, un marché unique africain. C’est dans ce cadre que plusieurs zones économiques allaient êtres créées ou renforcées. Il s’agissait principalement de zones correspondant aux différentes sous-régions géographiques: CEDEAO (Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest), CEMAC (Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale), COMESA (Marché Commun des Etats de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique Centrale), SADC (Communauté des Etats d’Afrique Australe), UMA (Union du Maghreb Arabe), etc. La résolution finale de Lagos indiquait que les étapes de la mise en œuvre de ce plan devaient comporter, entre autres, « le renforcement des communautés économiques existantes et la création d’autres, de manière à couvrir l’ensemble du continent »10. Dix ans après Lagos, naquit en 1991 à Abuja (Nigeria), la Communauté économique africaine (CEA)11. Son objectif était l’intégration à long terme du continent en une zone de libre-échange. Le plan de Lagos, et après lui, la CEA, qui avaient soulevé tant d’espoirs, présentaient déjà en

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Plan d’action de Lagos, Addis Abéba, 1985, Publication de l’OUA, p. 5 Plan d’Action de Lagos, op. cit., p. 137.

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A ne pas confondre avec la CEA, Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique.

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leur sein des lacunes lourdes de conséquences : la première, était qu’ils ne prévoyaient pas leur financement. Le choix était laissé à chaque Etat de rechercher des financements par ses propres canaux. Or les maigres ressources des pays ne leur permettaient pas d’atteindre l’objectif proclamé et quand bien même ils en disposaient, elles n’étaient pas à elles seules suffisantes. On avait privilégié l’option régionale par la création de zones économiques. Or, celles-ci étaient paralysées par un égoïsme protectionniste des Etats, une lourde bureaucratie et des conflits politiques, voire militaires à l’intérieur d’un même espace géographique ou à l’intérieur d’un même pays. En effet, le climat d’insécurité que connaissait, que connaît encore le continent, depuis des décennies, ne pouvait qu’anéantir tout effort de développement, quels qu’aient été les moyens mis en œuvre. Une autre raison qui explique la situation actuelle. D’autres facteurs ont rendu la réalisation de l’intégration économique plus difficile que ne le prévoyaient les auteurs de ces différentes initiatives, comme, par exemple, celle de l’adhésion des peuples qui n’ont jamais été consultés, faute de démocratie et de liberté sur le continent. L’expérience européenne a montré que toute entreprise de cette dimension ne pouvait se faire sans le consentement de ceux auxquels elle était destinée. Or aucun Etat africain n’a organisé une consultation de sa population, ni sur la création de la Communauté économique régionale, ni sur le Plan de Lagos. Dès lors, l’entreprise était vouée à l’échec. La preuve est la totale incurie qui caractérise les organisations économiques régionales aujourd’hui. Lagos était donc resté de l’encre sur du papier et une initiative mort-née comme beaucoup d’autres qui l’ont précédé. La Communauté économique africaine (CEA), née dix ans plus tard et entrée en vigueur en 1994, ne s’en portait pas mieux d’autant que les différentes communautés régionales qui en constituaient les principaux piliers étaient totalement inefficaces. Ces échecs étaient imputables, en partie, à la paralysie de l’Organisation continentale (OUA). Créée dès 1963, elle n’avait jamais pu dépasser les clivages politiques qui l’avaient vu naître pour une véritable organisation panafricaine de solidarité organisée et dynamique, avec le

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souci de construire un avenir commun du continent sur des fondements rationnels et sains, comme l’avaient souhaité, à sa naissance, certains dirigeants africains. Elle était restée une organisation de simple coordination des politiques nationales. L’espoir que sa fondation avait soulevé était grand parmi les peuples africains. En effet, l’idéal panafricain qui présida à sa naissance était un héritage commun de tous. Il avait acquis ses lettres de noblesse dans les combats héroïques contre le colonialisme et devait, de ce fait, inspirer l’architecture d’une solidarité plus grande entre les Etats pour faire face en commun aux défis du présent et de l’avenir. Mais tel ne fut malheureusement pas le cas, du moins dans l’immédiat. Même si le désir d’unité n’était pas totalement absent des esprits, la priorité était ailleurs. Chaque Etat voulait d’abord exister par lui-même. En effet, tous les dirigeants présents dans la capitale éthiopienne, ce 25 mai 1963, étaient conscients que le contexte international de la guerre froide et la faiblesse de chacun, au plan national, exigeaient une unité minimale, ne serait-ce que pour défendre des intérêts communs ou faire entendre une même voix sur les grands problèmes internationaux, pouvant avoir des incidences sur leur existence ou leur avenir. Le minimalisme qui a prévalu a été lourd de conséquences, parce que l’OUA n’a pas pu apporter la moindre solution aux problèmes croissants du continent, surtout sur le plan économique. Dans ce domaine, la crise devenait de plus en plus profonde et irréversible dès la fin des années 70. Elle fut aggravée par les politiques d’ajustement structurel (PAS), entreprises à partir des années 80 par les institutions de Bretton Woods. Ces politiques avaient créé d'énormes difficultés sociales et occasionné une paupérisation progressive de la grande masse des peuples africains, avec pour conséquences, une instabilité chronique à l’origine de nombreux conflits armés et de troubles sévissant encore dans plusieurs pays et plusieurs régions. Même si certains ont considéré que les politiques d’ajustement structurel étaient nécessaires pour remédier à l’aspect structurel des économies africaines, elles entraient néanmoins en

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contradiction avec les plans de redressement préconisés par les Etats africains eux-mêmes, notamment le Plan d’Action de Lagos. L’ajustement structurel avait ainsi aggravé la pauvreté et marginalisé des pans entiers de la société au sein des pays où il était appliqué. Au plan politique, le bilan de l’OUA, malgré l’achèvement de la décolonisation, demeurait, somme toute, très marginal. Des conflits inter ou intra-étatiques ont émaillé l’histoire du continent ces quarante dernières années sans qu’elle n’ait pu y mettre fin, faute de réelle volonté des Etats, peu enclins à la voir jouer un rôle autre que celui de simple organisation administrative de coordination de leurs volontés nationales souvent inconciliables. Et pour cause, durant toute la période de guerre froide, l’organisation était traversée de courants idéologiques contradictoires inféodés à l’un ou à l’autre des deux blocs. A ce handicap paralysant s’ajoutait un cruel manque de moyens financiers. Non seulement son budget était dérisoire, ne dépassant guère les 40 millions de dollars, mais les Etats rechignaient à verser leurs contributions à temps. Au total et malgré toutes les initiatives aussi bien intérieures qu’extérieures adoptées en faveur du développement du continent, le bilan de ces 40 dernières années reste décevant : aujourd’hui, le PNB moyen par habitant est de 660 dollars, quarante quatre fois inférieur à celui des EtatsUnis et huit fois inférieur à la moyenne mondiale12. Le surendettement était devenu un scandale insupportable, annihilant tous les efforts de développement. Sur le continent sévissent encore les grandes endémies : paludisme et sida. Bref, la misère, l’ignorance, les maladies et les conflits y font des ravages. La production agricole a diminué de moins de 2% par an alors qu’elle était supérieure à ce taux au début des années 1960, multipliant par 5 les importations de céréales en 30 ans13.

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Jeune Afrique, Atlas de l’Afrique 2000, Paris, Editions du Jaguar, p. 32 Jeune Afrique, Atlas de l’Afrique, Paris, 2000, op. cit., p. 32

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A la fin des années 90, face à cette situation, non seulement les institutions financières internationales révisaient leur politique, mais les Africains également allaient entamer un processus de réflexion sur l’approfondissement des réformes déjà entreprises au début de la décennie, après la chute du communisme. Car en ce début du XXIème siècle, le monde connaît des bouleversements majeurs avec la fin de la guerre froide et le triomphe du libéralisme. En même temps, les bailleurs de fonds internationaux changeaient de stratégie à l’égard de l’Afrique, mettant fin à une rente de plus de 30 ans avec l’instauration de nouvelles conditionnalités : une plus grande ouverture démocratique, plus de liberté pour les peuples et respect des droits de l’Homme. Ces ruptures donnaient un coup d’accélérateur au processus de mondialisation libérale et interpellent les décideurs du continent qui devaient désormais rechercher de nouvelles voies afin de sortir de l’impasse et accompagner le processus de libéralisation rapide de l’économie mondiale, conduit par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui a remplacé le GATT et mit fin aux préférences généralisées dont bénéficiaient jusqu’ici les pays africains, notamment les pays les moins avancés (PMA), majoritairement africains (35 sur 49). Au 35ème sommet d’Alger, en juillet 1999, les grands enjeux de la mondialisation furent abordés pour la première fois par les dirigeants du continent, près de 5 ans après la naissance de l’OMC. La prise de conscience de l’incapacité de chacun des Etats à faire face à ses défis majeurs marqués par la concurrence des grands ensembles économiques, s’imposait comme une réalité évidente aux chefs d’Etat et de gouvernement africains. Elle leur dictait l’impérieuse nécessité de reprendre l’initiative et surtout d’innover pour sortir le continent de sa marginalisation. En septembre suivant, réunis, à l’initiative du dirigeant libyen à Syrte (Libye) dans un sommet extraordinaire, les responsables du continent décidaient de déterrer le rêve unitaire. L’OUA, dont c’était l’un des derniers sommets, allait disparaître pour laisser place à l’Union africaine, dotée d’institutions rénovées, avec de réels pouvoirs et ayant pour objectif final, à

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long terme, la réalisation des « Etats-unis d’Afrique ». Un vieux projet qui refait surface, 36 ans après le premier sommet qui consacra la naissance de son ancêtre et au cours duquel le ghanéen kwamè Nkrumah l’avait réclamé. Les raisons invoquées par le « guide » libyen et quelques autres à ce sommet de Syrte furent, à peu de choses près, les mêmes que celles défendues par l’Osagyefo14 en 1963 à Addis-Abeba : « l’union ou la mort » : aucun pays africain ne peut se développer et prospérer seul, les frontières héritées de la colonisation sont des handicaps au développement du continent, etc. Syrte fut un tournant historique pour l’Afrique et les Africains. Elle couronna la longue quête d’unité des peuples du continent tout au long de la deuxième moitié du 20ème siècle, voire au-delà. Ce renouveau du panafricanisme était dicté par les réalités du monde en ce 21ème siècle naissant. La nouvelle configuration de l’organisation africaine représente une rupture par rapport à l’OUA qui était une simple organisation de coordination sans objectifs d’unité ni d’intégration. L’Union africaine, qui a été officiellement lancée en 2002 à Durban, en Afrique du Sud, dans l’ancienne patrie de l’apartheid en raison de la symbolique de ce haut lieu du combat commun des Africains contre le régime raciste, était perçue par nombre d’observateurs comme une structure marquant l’entrée du continent dans l’ère de la modernité politique. Parallèlement à sa gestation, était lancée, en 2001, une autre initiative, celle du NEPAD/NOPADA (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique) dont l’objectif est le développement économique de l’Afrique par le biais de l’intégration et de la réalisation de grands projets économiques communs à l’échelle continentale. L’originalité du NEPAD réside dans sa conception « authentiquement » africaine soustendant une appropriation par les Africains de leur propre développement,

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Osagyefo signifie Rédempteur. C’est ainsi que les Ghanéens appelaient, en dialecte Ashanti, leur premier président.

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en réponse à la majeure partie des initiatives qui leur avaient été imposées de l’extérieur. Considéré par ses concepteurs comme un partenariat pour le 21ème siècle, à la fois entre les Africains eux-mêmes et entre eux et le reste du monde, le NEPAD est la dernière chance de l’Afrique pour rattraper le train de la mondialisation. Quelle nouveauté allait-elle apporter au continent ? A priori, il semble que les termes "nouveau" et "partenariat", étaient les deux principaux éléments qui la justifiaient, avec l'objectif de combler le retard de l'Afrique et l'intégrer à l'économie mondiale en partant du constat de sa marginalisation actuelle. Dès le préambule de la résolution consacrée à sa naissance, en juillet 2001, il était énoncé que le NEPAD est "une promesse faite par des dirigeants africains, fondée sur une vision économique et politique commune ainsi qu'une conviction ferme et partagée qu'il incombe d'urgence d'éradiquer la pauvreté, et de placer leurs pays individuellement et collectivement sur la voie d'une croissance et d'un développement durable tout en participant activement à l'économie et à la politique mondiales"15 Mais l'invention de nouveaux termes et les déclarations de bonne intention ne suffisaient pas. L'initiative avait un contenu novateur concret par rapport aux tentatives précédentes, même si elle devait forcément leur emprunter des éléments ou s'inspirer de leur échec. L’adoption de ces deux initiatives (Union africaine et NEPAD) dont l’idée centrale reste l’intégration du continent et l’organisation sur de nouvelles bases de la solidarité entre tous les pays à l’échelle continentale, est la preuve qu’il n’y a pas d’autre voie que celle de l’unité dans un monde où la concurrence acharnée entre les grands ensembles (Union européenne, ALENA, ASEAN, etc.) ne laisse aucune place à l’action individuelle. L’Union africaine qui devra, à l’avenir, intégrer l’ensemble des structures existantes sur le continent et aboutir au marché commun à l’horizon 2025-2030 et aux « Etats unis d’Afrique », s’est dotée de structures sur le modèle européen, considéré comme le plus réussi dans le monde aujourd’hui.
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Cf., documents officiels de l’OUA, Lusaka, 2001, in : www.oua-ua.org.

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Notre objectif dans cette étude est de montrer que ce que les Africains recherchent à travers ces nouvelles structures, ils auraient pu le commencer 37 ans plus tôt, s’ils avaient suivi le président ghanéen à AddisAbeba, le 25 mai 1963 et s’ils n’avaient pas choisi de donner la primauté à la construction des Etats Nations sur celle des Etats-Unis d’Afrique. Cette option fut une erreur dès le départ. L’échec avait été double en matière de construction des Etats Nations et de l’OUA. Il aura fallu près de 40 ans pour que les Etats africains comprennent que la maîtrise de leur destin réside dans l’édification d’une solidarité commune sur des fondements réels, gages d’un véritable développement économique, social, culturel et politique. Ce sera la première grande partie de notre travail. Les Africains avaient pour ce faire un héritage partagé, légué par l’occupation et la domination ainsi que par l’histoire et la géographie. Les impératifs de mondialisation les ont conduits à raviver le vieux rêve d’unité qui devient union. La nouvelle structure qui implique une gouvernance continentale, relèvera-t-elle ces défis ? C’est ce que nous examinerons dans la deuxième grande partie de cette étude qui sera forcément incomplète en raison de l’étendue du sujet.

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Ière Partie : De l’OUA à l’UA : bilan et perspectives

Chapitre I: L’Afrique des Etats-Nations face aux Etats-Unis d’Afrique

Le choix fait par les dirigeants africains, en 1963 de privilégier la construction et la consolidation de l’Etat-Nation sur celle d’une véritable unité entre leurs pays, allait avoir des conséquences importantes sur l’avenir du continent. Section 1 : Priorité à la construction de l’unité nationale sur l’intégration. Les Africains estimaient qu’après les indépendances, il fallait donner la priorité à l’édification des Etats hérités de la colonisation en gardant les frontières telles qu’elles furent tracées par les anciennes puissances coloniales. A leurs yeux, c’était la priorité des priorités. Ils renvoyèrent à plus tard toute forme d’intégration. Mais la structure qui supplanta le pouvoir colonial ne fut pas réellement un Etat, il n’était que la greffe du modèle central de la métropole. Cette greffe portait en elle les germes de l’échec. A) Nature et formation de l’Etat africain post colonial, un « Etat greffé / importé » : Les politologues situent l’origine de l’Etat africain, dans sa configuration actuelle, à la période coloniale. C’est à cette époque, qui correspond à une phase expansionniste du capitalisme européen, que les premiers éléments constitutifs de « l’Etat moderne » africain ont été mis en

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place comme prolongements de l’administration métropolitaine. Au moment des indépendances, à la fin des années cinquante, le colonisateur avait largement eu le temps, un siècle et demi, pour « inculquer » aux élites africaines qui allaient lui succéder, les rudiments de cet Etat, sa conception, son mode de fonctionnement et ses prérogatives. Mais le modèle hérité n’en fut pas un, car il montrera ses limites, voire sa faillite quelques décennies plus tard. Tous les problèmes de cet Etat « importé/exporté »16, viennent de ce malentendu historique. En effet, « le modèle » de l’Etat Westphalien, né en Europe à la fin du XVIème siècle et qui en a traversé trois autres avant d’être « placardé » par l’administration coloniale en Afrique, était un modèle jacobin, très centralisateur, tout au moins dans sa variante française17, « verticale », réductrice des différences, très hiérarchisé et ordonné. S’il avait eu le temps de se parfaire en Europe, ce ne fut pas le cas en Afrique où les sociétés sur lesquelles il a été « greffé »18, « piégées par trois siècles d’esclavage, un siècle et demi de colonisation, se retrouvent face à un principe d’organisation contraire au fonctionnement de leur dispositif de régulation », écrit Etienne le Roy19. Ainsi, au malentendu historique, s’ajoutait un malentendu sociologique. C’est là, principalement, qu’échoua ce corps étranger qu’est l’Etat africain dans sa forme importée, puisque le rôle qu’il s’assigna au moment des indépendances, a été avant tout de « fabriquer » une nation qui lui servira de socle et de tremplin pour se parfaire. Qui dit Etat, dit exercice du pouvoir, lequel doit procéder d’une légitimité, d’un attribut qui lui fera défaut tout au long de ces quarante années d’existence. Ici le modèle a été inversé car ce n’est pas la Nation qui produit l’Etat, mais l’Etat qui doit

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Médard (J-F.), l’Etat patrimonialisé, in Politique Africaine n°39, Paris, Karthala, septembre 1990, pp. 30 et 55. La variante anglaise ou « indirect rule » était plus « souple » et « horizontale ». Bayart (J-F) (dir.), La greffe de l’Etat, Paris, Karthala, 1996, p. 34. Le Roy (E.), Le courrier ACP-CEE, no 171, septembre-octobre1998, p. 54.

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façonner la Nation. En Europe, c’est-à-dire au « Centre », la formation des Nations a précédé les Etats : on parle de « Nation allemande », de « Nation italienne », etc. En Afrique, ce n’est pas le cas, puisque la colonisation procéda à la désintégration des Nations entendues comme ethnies ou conglomérat d’ethnies durant la période des grands empires et royaumes ante-coloniaux. La Conférence de Berlin de 1885 entérina cette désintégration en séparant par des frontières artificielles, des ethnies ou des tribus qui formaient des Nations plus au moins homogènes, ayant la même langue, la même culture, les mêmes valeurs et vivant ensemble sur un même territoire. Comme le souligne, P-F Gonidec « le fait fondamental, pour l’Etat africain, est le poly-ethnisme, l’existence de groupes sociaux différents par l’histoire, la langue, la culture, les coutumes, les croyances, le degré de développement économique etc. »20. L’hétérogénéité des populations réagit donc fortement sur le caractère de nouveaux Etats. « D’une façon générale, souligne encore Gonidec, on peut dire que la colonisation a contribué à créer ou à affermir des unités nouvelles qui sont, sinon des Nations, du moins de quasi-Nations qui vont être la substance de l’Etat nouveau »21. Et pour bien montrer qu’il s’agit du modèle européen qui a été simplement transposé en Afrique, l’auteur de « l’Etat africain » souligne que « l’Etat colonial a donné aux pays africains, l’image d’un certain Etat qui fut et qui demeure largement celle de l’Etat européen »22. Allant plus loin dans son analyse, il distingue trois phases de la formation de cet Etat nouveau : la phase pré-coloniale où le pouvoir en Afrique et donc de l’Etat s’exerçait selon la tradition, la phase coloniale et la phase post-coloniale. Gonidec écrit, « l’Etat colonial a apporté à l’Afrique

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Gonidec (P-F.), L’Etat africain, Paris, 1970, LGDJ, p. 98. Gonidec (P-F.), op. cit., p. 61 Gonidec (P-F.), op. cit., p. 61

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l’image d’un Etat moderne qui est sa propre image »23. Le mimétisme était donc clair, en ce sens que l’Etat africain, successeur du pouvoir colonial, ne pouvait être que cet « Etat moderne » qui prévalait en Europe au moment de la pénétration coloniale. Il était un produit de la colonisation. On peut aisément penser que ce produit, comme tout autre produit importé, avait été imposé. C’est l’avis de nombreux chercheurs, mais il doit être nuancé, car le modèle d’Etat moderne post-colonial ne fut pas totalement imposé. Il fut même parfois revendiqué par cette classe d’Africains en contact avec le colonisateur : secrétaires, interprètes, étudiants etc. Celle-là même qui assura la relève parce qu’elle a été « conditionnée » par l’éducation et avait revêtu l’habit civilisationnel des colons et de leur pays d’origine. On connaissait le rôle crucial joué par cette classe au moment des indépendances et même bien avant au sein des universités occidentales, des syndicats, des mouvements littéraires, etc. En effet, les revendications de l’indépendance s’étaient accompagnées, dans bien de cas, de revendications « assimilationnistes » non seulement pour conserver le modèle étatique importé de la métropole mais aussi pour en épouser, voire copier les institutions. Ce fut la consécration du modèle stato-national occidental qui érige l’Etat en acteur principal, voire hégémonique des relations internationales. Les élites africaines qui allaient s’emparer du pouvoir à la place du vainqueur, avaient besoin d’une respectabilité et d’une légitimité internationales, garanties, à leurs yeux, d’une place dans le concert des Nations et d’un label au regard du droit International qui fait de l’Etat le sujet et l’acteur principal des relations internationales. Ainsi le nouvel Etat avait été simplement « indigénisé » au moment des indépendances s’assignant les fonctions de développement, d’éducation, de rassemblement et de consolidation de

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Gonidec (P-F.), op.cit., p. 67

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l’unité nationale dans chaque pays. La proclamation solennelle des indépendances, acquises par la lutte armée ou la négociation, allait être l’occasion pour les nouveaux pouvoirs politiques africains d’annoncer les programmes qu’ils entendaient mettre en œuvre pour construire l’Etat et surtout la Nation. B) Priorité à la construction de l’Unité nationale L’unité nationale fut la priorité des priorités, car les nouveaux Etats héritaient des espaces géographiques dont la configuration était loin d’être homogène. Or l’exercice du pouvoir politique sur de tels espaces avait besoin avant tout, d’être accepté par toutes les communautés qui y vivaient. D’autant qu’elles obéissaient à des modes de gouvernement traditionnels, fondés sur l’appartenance à une tribu, une ethnie ou une race et étaient fédérées sous la férule d’un chef : roi, patriarche, aîné, etc. L’exercice de l’autorité était d’abord le fait de ces chefs traditionnels auxquels l’allégeance prenait son origine dans des coutumes ancestrales et patriarcales. Le colonisateur avait utilisé ces structures tribales en sa faveur pour asseoir sa domination, accordant à ces chefs traditionnels une certaine importance, faisant d’eux ses uniques interlocuteurs et ses interfaces vis-àvis de la grande masse. Il leur accordait ex-nihilo une autorité davantage renforcée aux yeux de leurs administrés. Intermédiaires et auxiliaires, les chefferies traditionnelles usèrent et abusèrent de ce pouvoir renforcé afin de subjuguer les populations. Les élites intellectuelles qui ont appris « à lier le bois au bois » selon la formule d’un personnage de L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane24, allaient servir largement l’Etat colonial. Elles s’en servirent pour asseoir et acquérir respect et considération auprès des populations, avant d’en revendiquer l’héritage au moment des indépendances.

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Kane (H.), l’Aventure ambiguë, L’Harmattan, Paris, 2003, p. 191

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Celles-ci acquises, la question de l’unification de populations aussi diverses les unes que les autres, allait se poser avec acuité aux nouveaux pouvoirs africains. Comment s’y prendre ? C’était la question centrale à laquelle il fallait s’atteler en priorité. L’Etat nouveau avait besoin d’une Nation unie et soudée. La construction de l’unité nationale sera le test majeur de la réussite ou de l’échec des Etats africains. On verra que le modèle a montré ses limites, voire sa faillite. En attendant, la panoplie des éléments mis en place pour atteindre cet objectif majeur allait être axée sur : l’adoption de constitutions d’Etats unitaires, le choix d’un parti unique comme moule et creuset dans lequel se fondront toutes les composantes de la société nationale, avec comme support principal celui de l’uniformisation du discours politique, l’adoption d’une langue officielle unique, instrument efficace d’unité s’il en est, de préférence celle de l’ancien colonisateur, l’instauration du culte de la personnalité et l’identification au chef. 1) L’adoption de constitutions d’Etats unitaires Après l’indépendance, le nouvel Etat adoptait une loi fondamentale, fondatrice des institutions, consacrant sa naissance et son émancipation par rapport à l’ancien ordre colonial. La constitution fixait la nature du régime politique, ses principales institutions, la langue officielle, etc. L’accent était également mis sur le caractère unitaire de la Nation, indivisible et sacré. Ainsi, par la constitution, l’Etat se donnait les moyens juridiques de consolider l’unité nationale sur son territoire. Toute déviation de cette voie était considérée comme une haute trahison. Cet aspect apparaissait dans plusieurs constitutions des premières Républiques. En Afrique francophone, par exemple, le constitutionnalisme, inspiré bien évidemment par l’ancien colonisateur, a été un « mélange » des institutions de celui-ci et d’une « dose » proprement africaine dans la droite ligne du renforcement des pouvoirs de l’Etat en vue de réaliser cette unité. L’adhésion populaire à une constitution unitaire permettait aux pouvoirs des nouveaux Etats d’étendre leur autorité de manière uniforme sur tout le territoire de la nouvelle entité indistinctement des différentes ethnies qui la composaient. De ce fait, on créait les conditions du sentiment

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national, de l’appartenance à une seule Nation. Thierry Michalon note que ce type d’Etat unitaire « est le plus répandu actuellement en Europe où il est né… Toutes les Républiques françaises ont renforcé cette tendance (de l’Etat unitaire) et ont exporté cette conception en Afrique dans les territoires colonisés »25. La constitution devenait la pierre angulaire de la construction nationale, de l’Etat- Nation, fédérateur et multiethnique. Presque toutes les constitutions adoptées au lendemain des indépendances, proclamaient dans leurs préambules et premiers articles, les principes d’unité et d’indivisibilité des nouvelles Républiques à l’intérieur de frontières sûres et reconnues internationalement. En même temps, elles condamnaient et fustigeaient toutes les manifestations de division à caractère ethnique ou racial. Les ethnies devaient se fondre dans une communauté nationale sur laquelle s’étendait et s’appliquait la loi de l’Etat sans distinction ou discrimination. Dès lors, le discours politique devait être axé sur une idéologie nationale avec en toile de fond, la volonté de forger, au fil des ans, une conscience nationale, l’appartenance à une même communauté qui se muera en peuple partageant les mêmes valeurs, un même vouloir-vivre ensemble, bref un même destin et acceptant de vivre sous le parapluie du même Etat. 2) Le discours sur le parti unique L’une des raisons développées à l’époque post-coloniale pour justifier le parti unique et le régime autoritaire, résidait dans le contrepoids qu’ils pouvaient faire aux chefferies traditionnelles très puissantes sur lesquelles s’appuyait le colonisateur dont elles étaient supplétives durant la période coloniale. Or, ces chefferies étaient des pouvoirs profondément enracinées dans les traditions africaines. Leur maintien ou leur existence était antinomique de celle l’Etat-Nation qu’on voulait bâtir. Dès lors, toute forme politique multipartisane ne pouvait conduire qu’à fragiliser celui-ci en renforçant ces chefferies à son détriment. Les premiers pouvoirs africains
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Michalon (T.), Quel Etat pour l’Afrique ?, Paris, L’Harmattan, 1984, pp. 30-31

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allaient tout faire pour affaiblir le facteur tribal traditionnel par le biais d’un parti unique qui remplacerait l’arbre à palabres et dissolvait les masses incultes dans son moule, encourageant, voire obligeant les gens à lui faire allégeance plutôt qu’à la tribu ou à son chef26. Bien que les Etats nouveaux se réclamaient de valeurs universelles de démocratie, de liberté et de droits de l’Homme, les institutions politiques qui naquirent après les indépendances allaient se constituer et évoluer autour de ce parti unique, considéré comme le seul moyen de réaliser l’unité nationale27. L’adhésion des populations à ce monolithisme politique permettait de forger une conscience nationale, d’assurer la stabilité en vue de se consacrer aux immenses tâches de développement et d’opérer un transfert lent mais sûr de l’allégeance à la tribu ou à l’ethnie vers l’Etat et la nation, donc vers un idéal commun transcendant ainsi l’ethnicisme ou le tribalisme. Le parti unique permettait d’uniformiser le discours politique et l’idéologie qu’il véhiculait, magnifiait les vertus de l’unité et vilipendait tout ce qui lui était contraire : tribalisme, division, différences culturelles ou linguistiques, etc. Il se confondait à l’Etat et investissait toutes ses structures pour créer une osmose totale afin de construire cette unité nationale encore embryonnaire et barrer la route aux solidarités ethniques considérées comme un facteur de division et non d’enracinement de l’idéal national. Pierre François Gonidec explique que « les diversités ethniques obligent les gouvernements africains à mettre l’accent sur la nécessité de l’union nationale. Il est donc caractéristique que les constitutions nationales interdisent toute propagande particulariste de caractère racial ou ethnique.

Bayart (J-F), La problématique de la démocratie en Afrique noire, la Baule, et puis après?, CNRS, juin 1990 ? Document rédigé par l’auteur à la veille de la conférence de la Baule. Ould Daddah (M.), La Mauritanie contre vents et marées, Paris, Karthala, 2003, p. 556
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En outre, à chaque instant, les discours officiels reprennent le thème de l’unité nationale »28. L’Etat africain moderne, héritier de l’Etat colonial, allait ainsi, peu à peu, s’affirmer comme un entrepreneur identitaire hégémonique avec l’ultime objectif d’imposer, fût-ce par la violence physique et la propagande ou les deux à la fois, l’identité nationale. Pour cela, l’idéologie du parti allait « travailler » opiniâtrement les identités particulières afin de susciter le sentiment d’appartenance nationale. C’est à ce prix qu’il allait réaliser les idéaux de progrès et d’universalisme dont il se croyait porteur. Dès lors, il apparaissait plus que jamais comme l’unique creuset salvateur des différences. Le discours politique consistait à substituer à la tribu ou à l’ethnie la Nation dans laquelle tout le monde se reconnaîssait29. Mais il fallait trouver un substrat, un contenu à ce discours susceptible de recueillir la ferveur adhésive des populations. On inventa le ressentiment national contre le colonisateur, un thème très porteur, d’autant qu’il permettait de fixer les esprits sur les maux du pays imputés à celui-ci. Un autre thème était celui d’un sentiment largement partagé, la religion, par exemple, présentée comme un ciment national, ou encore la recherche d’un ennemi commun, c’est-à-dire à la fois l’extérieur mais aussi l’intérieur où pouvaient se cacher les ennemis de l’unité nationale et du peuple. C’est peut-être le voisin, c’est même souvent lui qu’il fallait craindre. Le monolithisme politique et l’uniformisation du discours conduisaient inévitablement à l’instauration de régimes autoritaires, voire autocratiques, dans la plupart des Etats africains post-coloniaux. 3) Le choix de la langue officielle Parmi les autres instruments utilisés afin de consolider cette prétendue unité nationale au nom de laquelle tout était permis, le choix

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Gonidec ( P-F ), L’Etat africain, op. cit., pp. 98-99. Ould Daddah (M.), op.cit., p. 661

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d’une langue officielle de l’Etat et de l’administration. Présenté comme un autre ciment de la cohésion nationale, cet outil de communication sera l’un des principaux piliers de la construction et de la consolidation du sentiment d’appartenance à la Nation. La langue permet non seulement de communiquer mais aussi de forger sur les bancs de l’école une conscience, de partager des valeurs, des connaissances et de poursuivre un double objectif : contribuer au ciment de l’unité nationale et parvenir à maîtriser science et technologie pour réaliser le développement de l’homme africain. Quoiqu’on ait pu dire de l’acculturation ou de l’assimilation des Africains, de l’abandon de leur culture au profit de celle de l’Occident, il n’en demeure pas moins que ce choix des langues de l’ancien colonisateur, a pu contribuer incontestablement à l’émancipation économique et politique de l’Afrique. C’est un point positif à mettre au crédit des élites. Elles auraient cherché à privilégier une langue nationale sur une autre, comme langue officielle ou d’éducation, elles ne s’en seraient jamais sorties et se seraient empêtrées dans des difficultés inextricables dont elles pouvaient bien se passer vu les urgences et les défis qui les assaillaient. La faillite de certains systèmes éducatifs dans nombre d’Etats africains n’est pas due à l’enseignement dans la langue de l’ancien colonisateur, mais au déphasage de la formation par rapport aux exigences du développement économique et social. Il apparaît clairement que ce choix de la langue dans un pays où cohabitent plusieurs ethnies avec plusieurs dialectes, était stratégique à plus d’un titre et un choix de moindre mal, même si les langues locales devaient par la suite faire l’objet de revendications identitaires de la part des populations qui souhaitaient non seulement se faire entendre, mais exigeaient que leurs langues soient enseignées dans les établissements publics à côté des langues officielles. Cependant le choix d’une seule langue comme élément fédérateur, n’a pas empêché, par la suite, le réveil des revendications identitaires dans de nombreux pays. Tues pendant les premières années de l’indépendance, ces revendications allaient crescendo au fur et à mesure que l’instruction progressait et que l’ignorance reculait, entraînant une prise de

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conscience et une progressive remise en cause des fondements mêmes de l’Etat dont on se rendait compte qu’il devenait simplement un outil entre les mains d’une tribu ou d’une ethnie qui s’en servait pour dominer les autres. Dans tous les Etats africains, les revendications culturelles, principalement linguistiques ont été éveillées lorsque cette domination de l’ethnie au pouvoir sur les autres devenait de plus en plus violente et insoutenable. Acculés, les pouvoirs allaient trouver des solutions pour calmer, un tant soit peu, ces revendications : enseignement des langues nationales, tout au moins à l’école primaire, création d’instituts de langues, accès aux médias d’Etat, reconnaissance de ces langues par une inscription dans les nouvelles constitutions, etc. Il faut remarquer que les revendications linguistiques étaient généralement le fait d’ethnies minoritaires, allaient au-delà de la simple reconnaissance de leur langue pour viser, en réalité, un spectre plus large, celui de leur culture, le dialecte n’étant qu’un vecteur de celle-ci. Le reproche qui peut être adressé ne concerne pas le choix de la langue en elle-même, mais la politique culturelle dans son ensemble qui n’a pas été à la hauteur des défis, comme tout le reste d’ailleurs, au niveau de chaque Etat et à l’échelle continentale. A ce stade, l’OUA, ancêtre de l’UA, était contrainte d’adopter, dès 1969 un manifeste culturel panafricain, une charte culturelle africaine en 1975 et un plan d’action linguistique pour l’Afrique au 32ème sommet des chefs d’Etat africains à Addis-Abeba en Juillet 1986. Chaque Etat y était invité à « veiller à ce que les langues… soient reconnues et acceptées comme source d’enrichissement culturel mutuel » (titre I, (b)) et « à libérer les peuples africains de leur dépendance excessive vis-à-vis des langues étrangères » (titre I, C). Ces vœux étaient, bien évidemment, des vœux pieux, puisque les langues officielles de l’Etat et de l’administration restaient celles de l’ancien colonisateur : aujourd’hui, seize pays continuent d’utiliser l’anglais, dix-sept le français et cinq le portugais. Les pays arabes du continent utilisent principalement l’arabe qui cohabite soit avec l’anglais, soit avec le français.

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C) La préférence pour des régimes autoritaires et l’instrumentalisation de l’appareil d’Etat Au moment de l’accession à l’indépendance, la plupart des Etats africains avaient eu une préférence pour le régime parlementaire à large prépondérance de l’exécutif avec une démocratie animée par plusieurs partis politiques. Presque tous avaient adopté des constitutions copiées sur celles de la métropole. Ce fut le cas, notamment des pays d’expression française. Mais cet état de choses n’allait pas durer longtemps. Quelques années plus tard, le régime parlementaire multipartisan fut abandonné au profit d’un parlementarisme débridé sous la férule d’un parti unique. Nous avons montré plus haut le pourquoi de cette attitude. Si l’Etat se donnait pour fonction principale et prioritaire la formation, la construction et la consolidation de l’unité nationale pour édifier l’Etat-Nation, il avait besoin de gouvernement, d’administration et d’autorité capables d’atteindre cet objectif. Le parti unique allait avoir pour tâche principale de le lui en fournir. Il investira l’appareil d’Etat, l’administration pour, en fin de compte, s’identifier à eux. Les élites africaines qui s’étaient emparées du pouvoir après le colonisateur allaient utiliser l’appareil du parti, devenu « Parti-Etat » pour se tailler une légitimité à la mesure de leurs ambitions à la fois personnelles et nationales. Mais très vite, les premières prenaient le pas sur les secondes. Le marché politique, pour ainsi dire, se limitait à un monopole d’idées sans débat contradictoire avec pour conséquences principales la production de personnages-clés érigés en démiurges voire « déifiés », du genre « Père fondateur de la nation », Président de la République, Président du parti, chef de l’Etat et de l’administration, responsable suprême de la nation, etc. Au fil des années l’osmose parfaite entre l’Etat, l’administration et le parti était telle que les populations et même les intellectuels en arrivaient à les confondre. De fait, la constitution et les lois devenaient de

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simples artifices de saupoudrage destinés à camoufler des pouvoirs autoritaires et despotiques30. Ceux-ci s’éloignaient peu à peu des populations qu’ils étaient sensés servir. Cette attitude, commune, à peu de choses près, à tous les premiers dirigeants africains post-coloniaux et qui a été dénoncée par plusieurs politologues, conduisit à un divorce entre eux et leurs peuples qui se retourneront vers les solidarités familiales et ethniques d’antan. Dès lors apparaissait dans toute sa plénitude l’échec cinglant de l’Etat. L’Unité nationale, considérée comme la pierre angulaire de l’Etat ne sera alors qu’une chimère, davantage théorique que réelle31. Ce divorce entre les élites enfermées dans leur « tour d’ivoire » et les masses populaires, était déjà avéré durant la période coloniale. Thierry Michalon souligne que « le simple transfert (des) institutions administratives (de l’époque coloniale) à une minorité autochtone, déjà bien « blanchie, donc coupée des masses populaires, ne pouvait pas suffire à effacer ce divorce, à combler ce gouffre »32. Que restait-il alors pour cette minorité au pouvoir pour se maintenir au sommet de l’Etat ? La violence qui engendre la tyrannie. Le parti unique et l’Etat allaient être instrumentalisés à cette fin. Ils devaient encadrer les populations, les surveiller, encourager l’esprit de délation et la suspicion, etc. Leur mission était de tout faire pour que les dirigeants se maintiennent au pouvoir en jouant sur les rivalités des personnes et des clans. Des parodies électorales sont organisées périodiquement pour confirmer le « Père de la nation » à son fauteuil, le parlement à sa place. Le calme et la sérénité devaient régner, l’ordre social et politique devait rester inchangé au nom de l’intérêt suprême de la Nation et de l’Etat. Le parti y veillait33. Par conséquent les notions d’Etat,
Tshiyembe (M), Etat Multinational et démocratie L’Harmattan, 2001, p. 145.
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africaine, Paris,

Michalon (T), Quel Etat pour l’Afrique ?, op. cit., p. 83. Michalon (T), op. cit., p. 83. Michalon (T), op. cit., p. 84.

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d’administration, de gouvernement central, de service public, restaient des concepts vides de sens aux yeux des populations qui continuaient à se percevoir toujours comme membres d’une ethnie, d’une tribu ou d’une région plutôt que de se considérer comme citoyens d’un Etat. Celui-ci n’était plus « qu’un décor de théâtre devant lequel les ministres et les fonctionnaires miment les gestes correspondant à leurs fonctions » dit, Thierry Michalon34. L’objectif que cet Etat s’était fixé lui-même au moment des indépendances, n’était plus qu’un rêve lointain puisqu’il s’en éloignait au fur et à mesure. Rien n’y fit, ni les constitutions unitaires adoptées, ni les lois de l’Etat, ni le parti, ni la propagande ou l’idéologie de celui-ci, ni même la violence. L’Etat, ses institutions, ses projets de développement économique et social, s’effilochaient et se réduisaient à ce que JeanFrançois Bayart35 appelle « la politique du ventre » dont les fonctions principales ont été l’accumulation et la distribution des richesses du pays, encourageant la constitution de réseaux mafieux, la corruption, le népotisme, le clientélisme, la bureaucratie, la gabegie et l’incompétence. Le fossé entre gouvernants et gouvernés n’en était que plus grand dans cet Etat devenu « patrimonialisé»36 où la lutte pour le pouvoir se cristallisait au sommet entre clans rivaux pour le contrôle des ressources du pays et qui détenaient le monopole de la force publique pour défendre des intérêts égoïstes au détriment de l’intérêt général. On oubliait les lois, la constitution, le droit qui n’étaient plus que des moyens de domination politique au service de ces clans, du parti unique, du président fondateur, président à vie dont « le pouvoir viager placé au-dessus des normes,
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Michalon (T), op. cit., p. 86.

Bayart (J.-F), L’Etat en Afrique, la politique du ventre, Paris, Fayard, 1989, p.449. Médard (J.-F), L’Etat patrimonialisé, in Politique Africaine, n°39, septembre 1990, Khartala, p. 25.

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n’appartient ni à la nation, ni au peuple, ni à l’Etat, ni à l’intérêt général qu’il prétend incarner » en vertu d’un « constitutionnalisme de pacotille » écrit Mwayila Tshiyembe37. Ainsi l’Etat, fondé au départ sur une base constitutionnelle pour se donner une image et un visage sur la scène internationale, devenait-il peu à peu une simple façade derrière laquelle se cachaient des régimes politiques monocratiques et autoritaires, peu soucieux de limitation ou de contrepoids à leurs pouvoirs. Le peuple, considéré au départ comme source de légitimité parce que souverain, restait en fait à l’écart du jeu politique38. A la dictature coloniale succédaient des dictatures néo-coloniales de type bourgeois ou nationaliste, populiste, indigène ou autochtone. Pour que le système puisse bien fonctionner et produire un paravent d’unanimisme, on y incluait tous les groupes qui avaient un semblant d’organisation : les chefferies traditionnelles, les cadres de l’administration, les mouvements de jeunesse, ceux des femmes, etc. Toute cette machine était encadrée par les thuriféraires du parti. L’idéologie, le discours politique, l’activité économique et sociale étaient orientés dans le seul dessein de maintenir le plus longtemps possible la domination d’une poignée de personnes au sommet de l’Etat, devenu un simple aréopage coupé des masses populaires qui devaient nécessairement végéter dans la misère et être écartées du jeu politique au risque de menacer les privilèges « Des-en-Haut-d’en-Haut », dit l’adage africain. De temps en temps, sont décidés des simulacres d’élections dont le seul but est de confirmer les dirigeants à leurs postes. En contrepartie, étaient jetées en pâture au peuple, par le biais de ses représentants, des
37 38

Tshiyembe (M), op. cit., p. 145.

Gonidec (P- F), Les systèmes politiques africains, Paris, LGDJ, 3ème Edition, 1997, p. 26

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réalisations de projets hautement médiatisées : construction d’un barrage par-ci, d’un dispensaire par-là, le tout présenté comme une action du « Grand Bienfaiteur de la Nation », soucieux du bonheur de ses concitoyens. Le degré d’allégeance des populations au chef suprême était ainsi proportionnel aux réalisations socio-économiques que celui-ci, par le biais des chefs traditionnels ou des représentants du parti, offrait à leur région, leur village ou leur terroir. Inversement, là où la moindre opposition se faisait sentir, ou était rapportée, fût-elle pacifique, les populations concernées allaient faire les frais d’un « oubli » volontaire et exclues des projets de développement. La méfiance et la suspicion s’installaient et l’on assistait à un usage de plus en plus fréquent de la violence à l’encontre de ces populations. Cet usage devenait un monopole exclusif entre les mains d’un appareil de plus en plus répressif. La puissance publique, apanage de tout Etat, était ici au service d’un clan particulier. Elle devenait privée lorsque naissaient des milices du parti qui en faisaient usage, non pas pour défendre le citoyen contre tel ou tel abus, mais pour forcer et contraindre celui-ci à faire allégeance au chef de ce clan c’est-à-dire au chef de l’Etat, devenu, chef de clan, de réseaux mafieux, dispensateur généreux d’aides et de dons à « ses enfants », c’est-à-dire au peuple. L’Etat se glissait peu à peu dans la peau d’un monstre qui dévore sa progéniture ; il devenait un « Etat-parasite », un « Etat-sangsue » utilisant la coercition pour perdurer et la violence comme mode de gouvernement. Il se privatisait. Cet état de fait s’exacerbait au fur et à mesure que le pillage des ressources s’intensifiait au profit de la « nomenclature » qui trônait, inamovible, au sommet de l’Etat, exaspérant les populations réduites à la misère et à l’ignorance. Ces scénarii étaient les mêmes dans presque tous les Etats africains durant au moins trois décennies, entre la période des indépendances et la fin des années 80, quelle que soit la sous-région du continent que l’on considère. Ils ont engendré des coups d’Etat militaires répétés tout au long de ces décennies, donnant à l’Afrique un triste palmarès

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dans ce domaine. L’irruption de l’armée sur la scène politique montrait bien, s’il en était besoin, la faillite de l’Etat africain post-colonial, car non seulement les militaires suspendaient généralement les institutions existantes, mais instauraient aussi un régime d’exception et géraient le pays comme on gère une caserne, légiférant par ordonnances en marge de toute légitimité. Si les régimes qu’ils déposaient n’étaient pas des exemples de démocratie, ni de bonne gestion, ni même dotés d’une véritable légitimité populaire, l’armée n’en était pas mieux lotie et n’avait pas vocation à diriger un pays pour peu qu’elle fût républicaine. En droit et dans les Etats démocratiques, l’allégeance du militaire au civil est un fait acquis. Même si les régimes civils qui étaient aux commandes des Etats africains n’étaient pas des régimes issus d’élections libres et démocratiques, et même si leur dérive vers des pouvoirs autoritaires devenait insupportable, la responsabilité principale de les changer revenait au peuple, dépositaire, en dernier ressort de la légitimité et de la souveraineté de tout Etat et non à l’armée. Et ce, d’autant que très vite les régimes militaires qui s’emparaient du pouvoir devenaient à leur tour des régimes totalitaires. Ces régimes autoritaires, qu’ils aient été civils ou militaires, ont eu la responsabilité d’avoir plongé l’Afrique dans un état indéniable d’arriération, caractérisé par la déliquescence des institutions, la « clochardisation » de l’administration, réduisant l’Etat à son expression la plus primaire. Si Hobbes le définissait comme un Léviathan39, c’est-à-dire un monstre, les élites africaines civiles ou militaires qui l’ont lu, l’ont simplement pris au mot. Pour eux, l’Etat devait être un monstre. Comme on le voit, l’édification du nouvel Etat africain moderne, et surtout la construction d’une Nation unie et solidaire dans chaque pays,

Thomas(H.), Le Léviathan, Londres, Cambridge University Press, Paperback, p. 448

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priorité des priorités, devait passer par ces éléments constitutifs que sont l’Etat unitaire, le parti unique et son corollaire, un discours politique unifié, des régimes forts et autoritaires mais aussi une seule langue, celle héritée du colonisateur. Mais ces éléments n’étaient pas à eux seuls suffisants. L’EtatNation devait aussi s’abriter derrière des frontières sûres et reconnues. D) La sanctuarisation des territoires nationaux La notion de frontières en Afrique est intimement liée à celle de l’Etat-Nation. Celui-ci ne pouvait exister que s’il était délimité par des frontières bien définies et précises par rapport aux Etats voisins. En effet, la frontière permettait de dégager avec « visibilité » tel Etat ou tel autre. Cette matérialisation fixait la limite physique ou spatiale (le territoire), la limite sociologique (la Nation) et la limite politique (l’autorité de l’Etat). Ces limites étaient inconnues dans l’Afrique pré-coloniale, tout au moins étaient-elles plus souples, voire assez lâches pour parler de véritables frontières-lignes ou frontières-limites caractéristiques de l’Etat-Nation moderne en Europe. Les historiens et les africanistes parlaient plutôt de frontières-zones40 dans l’Afrique ante-coloniale C’est parce que l’Etat-Nation a été « importé » que cette notion de frontière limite a vu le jour sur le continent en raison de la juxtaposition des souverainetés et des compétences territoriales de chaque Etat. Yves Person soutient que la « principale innovation de l’Europe a été d’introduire ce modèle de frontières rigides et absolues dans une Afrique qui n’avait connu jusque-là que des limites plus ou moins floues pour divers types de communautés, ce qui n’était pas tellement différent du Moyen-âge occidental»41. La notion de frontières rigides délimitant le territoire sur
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Trédanno (A.B), Intangibilité des frontières coloniales et espace étatique en Afrique, Paris, LGDJ, 1989, p. 21
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Person (Y.), « L’Afrique et ses frontières », in Le mois en Afrique, n° 80, Paris, pp. 18-43

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lequel vivent des populations et s’exerce l’autorité d’un Etat, c’est-à-dire d’un pouvoir, est un produit colonial, tout comme l’est cet Etat lui-même. Car dans les empires et royaumes africains antérieurs à la colonisation, les frontières étaient fluctuantes, peu matérialisées. Les seules qui existaient étaient celles par lesquelles telle ou telle ethnie ou tribu délimitait son territoire. Les liens étaient ceux qui attachaient l’entité à celui-ci. Puisque l’Etat-Nation s’étend au-delà, il fallait bien qu’il y eût des délimitations précises. C’est ce qu’ont fait les puissances coloniales d’abord au Congrès de Berlin de Novembre 1884 à Février 1885 et que les Etats africains allaient conserver au moment des indépendances. La frontière limite, notion moderne aura de multiples fonctions: fédérative, barricade, identitaire, etc. - La frontière fédérative : la construction de l’Etat-Nation et la formation-consolidation de l’unité nationale requéraient la création de liens solides entre les différentes communautés vivant sur le territoire national. Il s’agissait de les fédérer sous un même parapluie à l’intérieur d’un territoire bien défini et bien délimité qui s’appellera Ouganda, Mauritanie, Kenya etc. et ce, nonobstant les origines, les cultures et les solidarités antérieures au nouvel Etat. Cette fonction était vitale et concernait l’existence même et la pérennité de l’Etat. La Nation qui devait être créée ex-nihilo sera axée sur de nouvelles solidarités, un nouveau sentiment du vouloir-vivre ensemble, l’allégeance à un pouvoir central qui monopolisera à lui seul la contrainte, étendra son autorité sur tout le territoire. Les populations appartenant à un même groupement humain par la race, la culture ou la langue s’en trouveront, du coup divisées entre plusieurs Etats ou au contraire regroupées dans d’autres. Il s’agissait pour les nouveaux pouvoirs, de « marquer leur territoire » ou plutôt de consolider le legs colonial, notamment vis-à-vis du ou des voisins, de se « barricader » derrière des frontières sûres et reconnues par ce ou ces voisins et au-delà par l’ensemble de la communauté internationale.

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- La frontière barricade : si les anciens Empires ou Royaumes africains ont connu une instabilité endémique se faisant et se défaisant au gré des guerres et des conflits, remettant en cause en permanence leur assise territoriale42 et leurs contours respectifs, pour les nouveaux Etats, il n’était pas question que cette situation se perpétue. Leur stabilité, obsessionnelle, amènera les pouvoirs à se barricader presque à l’intérieur des frontières. La peur du désordre, de l’instabilité, celle que l’on a vis-à-vis du voisin, des interférences extérieures, créait un sentiment permanent de frilosité frisant la paranoïa. Le parti unique, l’administration avaient pour principales tâches d’entretenir ce sentiment. Les mesures pratiques pour consolider les frontières comprenaient l’instauration de visas pour tous ceux qui voulaient entrer sur le territoire national, avec les multiples tracasseries rencontrées aux points de passage de la part des forces de police, de douane et des milices du parti. La frontière devenait ainsi un espace de refoulement au lieu d’être un pont d’échanges et de communication entre les peuples. Il fallait « territorialiser » les identités et les contrôler en fonction de nouvelles données fixées par les nouveaux pouvoirs pour faire émerger une nouvelle nationalité sur le nouveau territoire, devenu un Etat avec un nom, un drapeau, un hymne national, une constitution et un pouvoir central. Ainsi les affiliations territoriales rigidifiées par une frontière linéaire et la notion de citoyenneté partagée devront transcender les liens de sang, les solidarités ethniques ou culturelles au profit de nouveaux paradigmes fondés sur l’appartenance à un Etat à l’intérieur de frontières bien définies. Le national (on ne pourra pas dire citoyen, car la citoyenneté n’existe réellement pas encore en Afrique) de cet Etat n’est plus bantu, bambara, mais congolais, malien ou kenyan. C’est cela la nouvelle identité. Elle exclut toutes les autres. Elle est nationale, voire chauvine.

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Tredano (A.B), op. cit., p. 28.

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- La frontière identité : forger une nouvelle identité nationale sur le fondement des découpages territoriaux de l’époque coloniale, telle était la fonction assignée à la frontière. En effet, au moment où ils faisaient le choix de garder le statu quo territorial ante, les dirigeants africains étaient motivés par la peur d’ouvrir « la boîte de pandore » des frontières afin de prévenir toute explosion et toute remise en cause qui pouvait être fatale au nouvel Etat. Le maintien des structures étatiques, unitaires et centralisées, implantées durant la colonisation avec des limites plus ou moins précises, permettait de fusionner en une seule nation l’ensemble des ethnies vivant sur chaque territoire afin de les entraîner à abandonner leurs particularismes et d’accepter de se fondre dans un seul moule commun appelé Nation43. Apparaît ici clairement l’interaction entre les contours du territoire, c’est-à-dire ses frontières et la notion de centralisme excessif adopté par l’Etat. Sans frontières bien définies, point d’Etat ni de pouvoir central. Le second s’adossait et s’appuyait sur les premières. Quitte à laisser végéter ou pourrir des situations conflictuelles aux frontières, il ne fallait, en aucun cas, remettre en cause le principe sacro-saint de l’intangibilité des frontières et des tracés préétablis. Ce n’était d’ailleurs pas par hasard que ce principe fut érigé en dogme par les Etats au moment de la création de l’OUA, avec ses corollaires que sont l’indépendance, la souveraineté et l’intégrité territoriale qui garantissaient à l’Etat-Nation une existence reconnue par tous44. Voilà donc l’Etat sanctuarisé et la Nation qui lui sert de socle cantonnée dans un territoire bien défini. En outre, l’Etat se devait de forger une identité nouvelle uniforme pour ses citoyens, bien différente des autres pour faire bonne mesure et se donner la conscience qu’on « existe » et qu’on est « chez soi ».

43 44

Michalon (T.), Quel Etat pour l’Afrique ?, op. cit., p. 71. Voir infra.

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Section 2: Etat-Nation, Unité africaine et Panafricanisme Dès les indépendances, les Etats africains avaient privilégié d’abord la consolidation de l’Etat-Nation et de l’unité Nationale avant toute forme d’union entre eux. En 1960, quelques dirigeants africains, aux commandes de leurs pays allaient donner le ton. Houphouët Boigny déclarait en août 1960 : « Nous devons arriver à l’unité nationale à l’intérieur de nos frontières. Ce sera notre inlassable recherche car cette unité intérieure qui témoignera de notre force, nous permettra de jouer le rôle qui doit être le nôtre dans le concert des Nations ». Plus loin, toujours en 1960, faisant allusion à l’unité africaine, Houphouët Boigny précisait sa pensée : « Nous voulons, avant de parler d’union africaine, réaliser l’unité des tribus, des générations, des couches sociales. Ce n’est qu’après avoir réalisé cette unité que nous pourrons organiser la coopération africaine avec les autres nationalités »45. Par conséquent, l’accent mis sur l’unité nationale « explique les hésitations de certains hommes d’Etat africains devant les projets d’unité africaine. Celle-ci était considérée comme chimérique alors que l’unité nationale n’est pas réalisée » écrit P.F Gonidec.46 Mais bien avant l’indépendance d’un grand nombre d’Etats africains, à la fin des années 50, l’Afrique des Etats prenait le pas sur le rêve panafricain d’unité. Il s’agissait d’exister d’abord individuellement avant de l’être collectivement. « L’Afrique des Etats fortifie ses positions » dit Edmond Jouve47. A l’appui de cette thèse, Jouve cite ce conseil du général de Gaulle devant l’Assemblée fédérale du Mali le 31 décembre 1959 : « L’essentiel, pour jouer un rôle international, c’est d’exister par soi-même, en soi-même, chez soi. Il faut qu’un pays qui veut jouer son rôle dans le monde prenne les voies qui le lui permettent. Or, cela revient d’abord à se

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Gonidec (P-F), l’Etat africain, op. cit., pp. 98-99. Gonidec (P-F), l’Etat africain; op. cit., p. 99. Jouve (E), L’Organisation de l’Unité africaine, Paris, PUF, 1984, p. 32.

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constituer en Etat. » L’opposition entre les partisans de l’unité immédiate et ceux qui voulaient d’abord consolider l’Etat-Nation, allait grandissante au fur et à mesure que les indépendances étaient acquises et que s’approchait la création de l’OUA en 1963. Les premiers s’appuyaient sur le crédit déjà important acquis par le mouvement panafricaniste tout au long de la première moitié du 20ème siècle. Sans entrer dans les détails concernant le panafricanisme, au risque de nous éloigner de notre sujet, faisons un retour dans le passé pour en comprendre l’essence et les objectifs afin d’éclairer notre étude. A) Naissance et essence du mouvement panafricaniste A l’origine, le panafricanisme était un mouvement de la diaspora noire africaine. A la fin du XIXème siècle, il prit peu à peu de l’ampleur d’abord sur le continent américain. Cependant, certains historiens en font remonter l’origine au pasteur britannique Booth, à travers son livre, « l’Afrique aux Africains » qu’il écrivit en 189548. L’historien Joseph KiZerbo, observe que l’idée panafricaine a emprunté le même parcours géographique que la traite négrière, à cheval entre les trois continents, européen, africain et américain. A la fin du XIXème siècle, lorsque les politiques abolitionnistes virent le jour en Europe et en Amérique, il se trouvait des hommes parmi la diaspora noire qui cherchaient à aider les esclaves affranchis à retrouver leur dignité tout en luttant pour que ceux qui ne l’étaient pas encore puissent le devenir. Le nationalisme qui se développait partout en Europe à cette époque les y aidait. Celui-ci gagnait aussi les élites noires, peu nombreuses certes, mais très actives. Ainsi naquit l’expression « pan-négroïsme » qui a été vite abandonnée au profit du « pan-africanisme ». Il s’agissait de manifester des actes d’unité autour du ciment de la race afin de faire « germer en une doctrine de régénérescence et d’unité culturelle et
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Ki-Zerbo (J.), Histoire de l’Afrique noire, Paris, Hatier,1978, p. 644.

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politique »49 une conscience noire. L’organisation du mouvement allait se faire à partir de 1900, autour de personnalités comme Edouard W. Blyden, Sylvestre Williams, W. E. D. DuBois, Marcus Garvey et bien d’autres. Ces pères fondateurs du panafricanisme organisèrent entre 1900 et 1945 cinq congrès panafricains hors du continent africain en faveur des droits des Noirs, anciens esclaves dispersés entre les continents américain et européen. Au 5ème congrès à Manchester, en 1945, George Padmore, un autre chantre du mouvement, fit adopter un manifeste proclamant les idéaux d’unité des peuples colonisés. Le flambeau passera de la diaspora au continent où furent organisés les 6ème et 7ème congrès, au Ghana en 1953 et 1958. Les Africains du continent s’emparaient de l’idéal à un moment où la décolonisation était en marche. 1) L’Afrique et l’idéal panafricain d’unité Si le mouvement était au départ racial et culturel, il devint rapidement un mouvement politique, traversant le XIXème siècle et la première moitié du XXème. Au moment où il vit le jour en Afrique, le terrain était déjà préparé grâce aux revendications d’indépendance qui se manifestaient parmi les intellectuels africains, harcelant les puissances coloniales dans les métropoles : Léopold Sedar Senghor, Cheikh Anta Diop, Kwamè Nkrumah, Namdi Azikiwé, etc. Parmi ces intellectuels, il en fut un qui sortait du lot par sa vision à long terme et qui réclamait l’unité des pays indépendants tout de suite : Nkrumah. Dans son ouvrage « Africa must unite »50, le leader ghanéen, dont le pays fut le premier indépendant de l’Afrique noire, prônait déjà les « Etats-Unis d’Afrique ». Cheikh Anta Diop, un autre intellectuel africain,

49 50

Kaba (L.), Nkrumah et le rêve de l’unité africaine, Paris, Edition Chaka, 1991

Nkrumah (K.), Africa must unite ; (l’Afrique doit s’unir), Paris, Présence africaine, 1994.

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dans « Nations nègres et culture »51 penchait plutôt pour un fédéralisme africain comme base d’unité, excluant du reste, l’Afrique blanche. C’est ce qu’il expliquait dans un autre ouvrage, Les fondements culturels et industriels d’un futur Etat fédéral d’Afrique noire52. Le rêve d’unité allait donc se heurter dès le départ à deux conceptions différentes que Mwayila Tshiyembé53 qualifie de maximaliste et minimaliste. A l’évidence, c’est la deuxième tendance qui l’emportait puisque les obstacles étaient nombreux et difficiles à surmonter malgré la ténacité et l’obstination de Kwamè Nkrumah. Ces difficultés étaient à la fois politiques, culturelles, économiques et sociologiques. L’urgence du moment, en cette fin des années 1950, était d’abord l’émancipation de tout le continent africain du joug colonial et chaque territoire revendiquait avant tout le droit inaliénable d’exister en tant qu’Etat indépendant et souverain dans le respect des frontières héritées de la colonisation. Frontières dont on affirmait l’intangibilité avec ses principaux corollaires de souveraineté et de non-ingérence dans les affaires intérieures. Aucun Etat, qu’il fût indépendant, à quelques rares exceptions, comme la Guinée, ou qu’il soit en voie de l’être, n’acceptait de souscrire tout de suite à une quelconque forme d’unité et à supprimer ses frontières comme le réclamait Nkrumah dans son projet des Etats-Unis d’Afrique54. Le nationalisme prenait le pas sur le panafricanisme et l’intégration, comme le déclarait Sir Abubakar Tafewa Balewa, Premier Ministre du Nigeria en décembre 1960, interrogé sur l’exclusion de son pays du commandement africain unique préconisé par les

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Anta Diop (Ch.), Nations nègres et culture, Paris, Présence africaine, 1954.

Anta Diop (Ch.), Les fondements culturels et industriels d’un futur Etat fédéral d’Afrique noire, Paris, Présence africaine, 1960. Tshiyembé (M.), in Le Monde diplomatique, juillet 2002, pp. 22-23. Jouve (E.), L’organisation de l’unité africaine, op., cit., p. 33.

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Ghanéens : « Nous (Nigeria) sommes grands, ils (ghanéens) sont petits. Notre présence leur donnerait un complexe d’infériorité »55. En fait, le nationalisme « étroit » qui se développait dans chaque pays, au fur et à mesure que l’indépendance se consolidait et que l’EtatNation se mettait en place, cristallisait les esprits sur l’idée de construction nationale comme condition essentielle, voire existentielle, sacralisait les frontières devenues barrières et débouchait même parfois sur des violences qui avaient pour cible les étrangers africains dans tel ou tel pays, comme le montraient les troubles qui avaient éclaté en Côte d’Ivoire en octobre 1958, au cours desquels des centaines de Dahoméens ont été molestés. Un autre incident opposa les Congolais aux Gabonais en septembre 1962 au cours d’un match de football, etc. Il devenait de plus en plus évident que le rêve s’éloignait de jour en jour. L’idéal panafricain auquel étaient attachés nombre d’Africains, se trouvait confronté à la réalité de l’Etat-Nation qui se construisait et aux desseins des anciennes puissances coloniales, restées fidèles, malgré la décolonisation, au vieux précepte du « diviser pour mieux régner ». Tout projet d’unité ou d’unification heurtait frontalement leurs intérêts vitaux de mainmise sur les ressources minières et énergétiques du continent, gênerait leur clientélisme, leurs réseaux commerciaux et leur sphère d’influence politique etc. Il est vrai que Nkrumah, Sekou Touré ou même Nasser, figures emblématiques de cette Afrique de l’immédiate post-colonisation, avaient péché par angélisme croyant obtenir le soutien du camp progressiste (Union Soviétique et Chine, surtout) et même celui des Etats-Unis, champions de la liberté et du droit à l’autodétermination. Or « l’appui des premiers est resté verbal, et celui des seconds est allé aux anciennes puissances coloniales alliées, au nom du principe de « containment » destiné à stopper

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Decraene (P.), Le panafricanisme, Paris, PUF,1970, 4ème édition, p. 88

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« l’expansion communiste dans le monde », dit Mwayila Tshiyembé56. Hormis ces interférences étrangères qui étaient réelles à cause de la guerre froide, les Etats africains étaient plutôt jaloux de leur souveraineté, nullement prêts à en céder la moindre parcelle ni à la sacrifier au nom d’un idéal qui leur paraissait irréalisable, tout au moins dans l’immédiat. Les conflits territoriaux qui éclataient çà et là, les revendications territoriales des uns et des autres, malgré l’existence de frontières déjà tracées, prouvaient, si besoin était, que l’unité n’était pas à l’ordre du jour. Chacun parlait plutôt d’expansion et échafaudait des plans de « Grand Maroc », de « Grande-Guinée », de « Grand-Cameroun », de « Grand Nigeria »57 etc. Les jeunes Etats africains, emportés par l’euphorie de l’indépendance, souhaitaient souvent « s’étendre que se fondre », écrit Ph. Decraene58. A ces difficultés qui se dressaient devant l’unité s’ajoutaient des particularismes tribaux, des clivages ethniques ou religieux, des barrières linguistiques, des différences de taille géographique ou économique (Etats grands et petits, riches et pauvres) qui aiguisaient la concurrence et non la concordance des points de vue. Pourtant, et en dépit de tous ces obstacles, les peuples, à travers des représentants syndicaux, des formations politiques, des cercles d’intellectuels, revendiquaient, par des conférences panafricaines (congrès de Cotonou de juillet 1958 où cinq cents délégués venus de tous les territoires d’Afrique, furent présents, conférence de Kumassi (Ghana) de 1953, celle d’Acra de 1958, celle de Tunis de 1960, du Caire de 1961, ainsi que d’autres nombreuses conférences syndicales), l’unité du continent.

56 57 58

Tshiyembé (M.), Le Monde diplomatique, juillet 2002, op. cit., p. 18 Decraene (P), Le panafricanisme, op. cit., p. 88 Decraene (P.), Le panafricanisme, op. cit., p. 88

55

Cette revendication d’unité était, à chaque fois, présente dans les esprits. Le discours politique la magnifiait, la réclamait, la désirait, mais les actes et les gestes de chacun ne suivaient pas. A cette époque, il est vrai, la lutte anti-impérialiste, la libération totale du continent et le combat contre l’apartheid en Afrique du Sud et en Rhodésie accaparaient davantage l’attention. Le clivage politique entre l’Afrique « progressiste » et « l’Afrique réactionnaire » focalisait les combats sur un autre registre que celui de l’unité. Ce qui se comprenait aisément dans le contexte de l’affrontement Est-Ouest. Au début des années 60, alors qu’un grand nombre de pays accédaient à l’indépendance, « l’Afrique des peuples, note Edmond Jouve, est entrée dans une phase de reflux et d’hibernation. Celle des Etats fortifie ses positions»59. Le panafricanisme maximaliste semblait voué aux gémonies et renvoyé aux calendes grecques en attendant des jours meilleurs. C’est la thèse minimaliste qui prenait le dessus et c’est elle qui avait donné naissance à l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) à AddisAbeba en 1963. Celle-ci consacrait de fait le triomphe des nationalités et le rejet de l’unité60. 2) La Conférence d’Addis-Abeba : le rendez-vous manqué. Lorsque s’ouvrit le sommet d’Addis-Abeba (Ethiopie), le 23 mai 1963, la trentaine de chefs d’Etat et de gouvernement africains qui y participaient ne pensaient au mieux qu’à la création d’une Organisation de simple coordination et d’harmonisation de leurs politiques respectives d’Etats indépendants, souverains et égaux. C’est l’essence même de la charte qui sanctionnera leurs travaux le 25 mai, même si la préoccupation majeure de tout le monde avait été de conduire l’ensemble de l’Afrique à l’indépendance. Les clivages politiques et les dissensions étaient déjà si

59 60

Jouve (E.), L’OUA, op. cit., p. 32

Mfoulou (J), L’OUA, triomphe de l’unité ou des Nationalités ?, Paris, l’Harmattan, 1986, p. 88

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importants et difficiles à surmonter que c’eût été une gageure de parvenir à autre chose qu’à la naissance d’une organisation diminuée et amputée à l’origine. Addis-Abeba fut précédée de multiples rencontres interafricaines, prolongements des précédentes conférences panafricaines, en vue de mettre sur pied des entités qui transcenderaient les Etats vers une forme de fédération entre plusieurs d’entre eux, suivant des affinités politiques, idéologiques ou linguistiques. Il y eut, au lendemain de l’indépendance du Ghana et de celle de la Guinée Conakry, l’Union de ces deux pays, proclamée le 23 novembre 1958 par leurs dirigeants, Sékou Touré et Kwamè Nkrumah. Dans leur esprit, cette union devait servir de noyau aux Etats-Unis d’Afrique. Une autre tentative vit le jour en janvier 1959, celle qui réunit à Dakar les dirigeants de quatre Etats d’Afrique Occidentale d’expression française (Dahomey, Haute-Volta, Sénégal et Soudan français) pour créer la Fédération du Mali. Cinq mois après la naissance de la Fédération du Mali, était créé le Conseil de l’Entente qui regroupait la Côte d’Ivoire, le Niger, le Dahomey et la Haute-Volta (ces derniers s’étant retirés, entre temps, de la Fédération du Mali). Le Conseil de l’Entente connut une évolution lente aboutissant à la création, à son initiative, de groupements plus vastes tels que l’OCAM (Organisation Commune Africaine et Malgache) ou le groupe de Monrovia61, considéré comme le groupe des « modérés », réformistes et pro-occidentaux, opposé au groupe de Casablanca62, présenté comme « révolutionnaire » et « radical ».

Le groupe de Monrovia comprenait : la Côte d’Ivoire, le Sénégal, la Mauritanie, la Haute-Volta, le Dahomey, le Niger, le Cameroun, le Congo, le Gabon, le Centrafrique, le Tchad, Madagascar, le Libéria, la Sierra Léone, le Congo- Léopold ville, le Burundi, la Tunisie, l’Ethiopie et la Somalie.
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Le groupe Casablanca comprenait: le Maroc, le Mali, le Ghana, la Guinée, l’Egypte et le GPRA d’Algérie.

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