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La machine à laver en France

De
167 pages
L'Histoire de la machine à laver n'est pas seulement son histoire technique. C'est aussi celle de sa relation avec la société française, dans une activité ou la femme occupe une place centrale. Mêlant les aspects techniques, économiques, sociologiques et culturels, ce livre montre comment la machine à laver a participé à l'élaboration de la civilisation matérielle du XXème siècle. Elle est devenue le symbole mythique de l'émancipation des femmes Cet ouvrage contient de nombreuses illustrations et gravures d'époque.
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LA MACHINE À LAVER EN FRANCE
Un objet technique qui parle des femmes

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs.
Les séries Krisis, Clichés et Cours Principaux collection. font partie de la

La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations (responsable: Blandine Laperche). La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».

Quynh DELAUNAY

LA MACHINE À LAVER EN FRANCE
Un objet technique qui parle des femmes

INNOVAL
Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE 21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque, France L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE
L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALlE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-5366-3

INTRODUCTION

L'histoire de la machine à laver n'est pas seulement son histoire technique, la façon dont elle a évolué dans sa conception et sa fabrication, son ingénierie si on veut. Il ne s'agit pas d'une histoire d'ingénieur ou de technicien. C'est un objet technique situé dans sa relation avec la société française. L'importance qu'il revêt au cœur de l'activité féminine désigne la femme comme élément central dans cette relation. Dans le processus de sa constitution se mêlent des phénomènes techniques, économiques, sociologiques et des représentations, fondées aussi bien sur l'idéologie (le propre et le sale) et les faits culturels (la culture du linge) que sur l'organisation sociale (la place des femmes). C'est ce que le sociologue Marcel Mauss appelait un phénomène social total pour caractériser un fait social qui condense un ensemble de rapports sociaux, explicatifs de la société à un moment donné. Ce phénomène se lit dans la structure même de l'objet. Cette structure est marquée par une nécessité de cohérence interne tandis que sa relation étroite avec le milieu extérieur associé s'exprime dans des choix entre les solutions techniques existantes. Un objet technique possède la caractéristique d'acquérir une identité, à la fois soumise à ses propres contraintes et dépendante de contingences extérieures. La recherche des solutions renvoie à un cheminement social dont il garde les traces. Ces deux points caractérisent l'histoire de la machine à laver. Ils pourraient s'appliquer à n'importe quel autre objet technique.

À une époque où, de plus en plus, le monde des objets s'impose à nous, il serait utile d'en connaître les mécanismes afin de saisir le sens de nos connaissances techniques. En France, l'enseignement oublie ou néglige la culture technique, ce qui explique la distance des utilisateurs par rapport aux objets qu'ils utilisent, alors que ceux-là prolifèrent dans l'environnement quotidien. Il serait souhaitable, selon les vœux des philosophes de la technique, parmi lesquels nous avons privilégié Gilbert Simondon, de renforcer cette composante dans l'enseignement général (Simondon, 1989). Mais au-delà de ces connaissances, il conviendrait de diffuser de l'objet technique une perception incluant l'ensemble des rapports de l'homme à la technique, comme une démarche qui a participé de la construction même de notre humanité. S'il est vrai que l'organisation de la production pèse d'un grand poids sur le destin de nos sociétés, celles-ci sont parvenues à un degré de développement où nous avons aussi la possibilité d'avancer notre réflexion sur le devenir de ce que nous voulons consommer et produire. Car le faire, c'est opposer notre liberté d'utilisateurs à une production dont les finalités échappent souvent à celles et à ceux qui en sont les destinataires finals. Ce livre traite du processus de l'élaboration de la machine à laver et des phénomènes sociaux qui aboutirent à sa mise au point. Ce processus témoigne de l'imbrication des avancées de l'industrie, des recherches des inventeurs et des entrepreneurs avec les préoccupations des femmes et leur savoir technique, faisant de cet outil quotidien, "un objet technique qui parle des femmes". Il montre comment, dans ses multiples péripéties, il a participé, de sa genèse à sa maturité, à l'élaboration de la culture matérielle de la société française. Restituer l'histoire de la machine à laver, - mais on pourrait généraliser la leçon à tout autre objet industriel -, c'est, comme le dit Yves Deforge, permettre à chacun de se reconnaître et de se rendre compte que son épopée, c'est aussi la nôtre (Deforge, 1985).

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CHAPITRE I CYCLE D'ACCUMULATION ET CYCLE D'USAGE: LA LONGUE HISTOIRE DU LINGE

L'émergence de la machine à laver le linge dans le royaume des inventions humaines est l'aboutissement de longues recherches de solutions à un problème, celui de l'entretien du linge. Elle est liée à l'histoire de sa possession et de ses significations. Celles-ci varient dans le temps, selon l'usage que les hommes font du linge, et reflétant la façon dont ils le produisent. Sa conquête par tous témoigne du lent cheminement vers le bien-être des modes de production et de consommation. D'abord possédé comme un signe de richesse que l'on s'efforçait de faire durer le plus longtemps possible afin de le transmettre, le linge acquit progressivement le statut de bien d'usage que l'on renouvelle rapidement. Mais auparavant, son entretien devint un problème social de grande ampleur, sollicitant des solutions du côté de l'industrie et une autre organisation domestique. L'irruption massive des femmes dans la vie active salariée, à la faveur de la Première Guerre mondiale, posa, dans des termes économiques, le problème du travail domestique. Ce ne fut pas un hasard si le premier Salon des Arts ménagers, qui donna l'impulsion à la recherche de procédés de lavage individuels, s'ouvrit en 1923. L'évolution de l'usage du linge et des problèmes posés par son entretien témoignait du succès de la révolution industrielle qui mit à la portée de tous, des biens jusque-là réservés à quelques-uns. Elle fut aussi l'aboutissement de phénomènes

sociétaux. D'abord considéré comme un bien d'investissement, tellement il était peu accessible et tant sa charge symbolique était grande, le linge était possédé autant pour son utilité de protection du corps et d'accomplissement de certaines fonctions domestiques que pour sa valeur sociale. Sa diffusion, au XIXe siècle, le dévalorisa, accélérant les cycles d'entretien, faisant des problèmes du lavage une question de société, intégrée à la question urbaine. Les bouleversements socio-économiques entraînés par la Première Guerre mondiale mirent en lumière avec acuité les problèmes posés par le double aspect, domestique et salarié, du travail féminin de l'époque. La solution en fut l'intégration des services de lavage au foyer domestique par la miniaturisation des objets industriels, faisant passer de nouveaux produits dans la sphère domestique. 1. LE LINGE: USAGES ET SYMBOLIQUES Les écrits sur le linge sont nombreux, documentés et d'excellente qualité. Ils émanent aussi bien d'historiens que d'ethnologues. Ceux-ci soulignent la différenciation des fonctions vestimentaires et, par conséquent, la charge culturelle qui affectait le port du vêtement dès l'origine. Ils évoquent aussi l'évolution historique de son entretien. Le détachement progressif des strates qui structuraient l'habit en "'tissus de dessus et ceux de dessous" (Vigarello, 1985, p. 57) donna la priorité, dans le traitement de la propreté, à ce qui se voit, négligeant ce qui se cache. Cet agencement des strates de l'habit coïncidait avec "une architecture entre matières" (ibid., p. 58), opposant les tissus fins, encore cachés, de la chemise aux tissus de drap qui recouvraient. Le terme de linge apparut très tôt dans les inventaires dressés après décès. Pendant longtemps, il signifia surtout la présence du linge de maison, des draps, des nappes, des serviettes, des toiles. Si, dès le XIIIe siècle, on observait dans ces listes la présence de la chemise, celle-ci était restée longtemps de l'ordre de l'unité, au milieu d'une abondance de linge de maison et de vêtements. Ce ne fut qu'au terme d'une longue évolution que le linge de corps acquit droit de cité dans la tenue vestimentaire et attira sur lui les soucis du soin et de l'entretien. Dans l'Ancien régime où dominait" la culture des apparences" (Roche, 1989), culminant aux XVIIeet XVIIIesiècles dans l'affirmation des codes sociaux et de la séparation des ordres, le vêtement participait à la mise 10

en scène de la prééminence et de la distinction nobiliaires. Mais le linge lui-même mit du temps à exister comme vêtement, l'essentiel de l'attention étant focalisé sur le visible. 1. Habit et linge Par opposition à l'habit qui recouvrait le corps et s'offrait au regard, le linge de corps aurait fait son apparition depuis les temps immémoriaux, mais aurait été fort peu évoqué, aussi bien dans les témoignages des actes notariés que dans ceux des archives littéraires et iconographiques. Selon Françoise Piponnier, "l'usage du linge de corps, comme celui du linge de maison remontent, sans doute possible, à l'Antiquité, et les spécialistes pensent que c'est en Egypte que fut maîtrisée le plus anciennement la technique de tissage du lin. Les toiles, fines ou grossières, constituent le matériau essentiel du costume égyptien, mais c'est seulement à partir du moment où elles sont employées pour confectionner des vêtements de dessous, portés en même temps que les vêtements de laine hérités de traditions plus septentrionales, que l'on peut parler véritablement de naissance du linge de corps, dès l'antiquité grecque et romaine" (Piponnier, 1986, p. 238). En France, l'usage en était connu même des plus pauvres, bien avant l'invention de l'armoire à linge: "linge modeste, étriqué, usé, grossier sans doute, que le petit nombre de pièces possédées devait interdire de changer et de laver fréquemment, mais qui évitait au corps nu le contact des robes de laine le jour, celui des couvertures et courtepointes la nuit, ébauche de confort et d'hygiène" (ibid., p. 247). Cependant, bien que son usage de protection et de confort fût répandu, le linge de corps était peu valorisé comme vêtement. Selon Georges Vigarello (op. c., p. 58), "depuis le Xllf siècle, la chemise a restructuré l'habit". Mais dans le quotidien, ce vêtement demeurait caché. Il était rarement mentionné et quand il était cité dans les comptes des demeures nobles, sa rareté était significative du manque de considération dont il était l'objet au regard des habits et des robes. Dans la comptabilité du linge, apparaissaient à profusion les nappes, les draps, les toiles et les étoffes finement ouvrées. Le linge signifiait surtout le linge de table et le linge de maison. "Le linge pour le corps, dit Vigarello, se recense à l'unité... La richesse ne s'investit pas dans la multiplication d'un tel vêtement, alors qu'elle s'investit dans celle des nappes dont la matière est pourtant très proche, et qu'elle s'investit surtout dans la lourdeur du vêtement" (op. c., p. 60). Il

Le sort réservé au linge de corps était tributaire d'une habitude culturelle dans le rapport au corps et à l'habit. On ne changeait pas fréquemment de chemise et on ne valorisait que ce qui se voyait. Non pas qu'on ne lavât jamais sa chemise, mais le rythm"e n'apparaissait pas dans les règlements d'hygiène au Moyen-Age, alors que ceux-ci étaient clairs sur la fréquence du nettoiement et les parties du corps à nettoyer (Roche, op. C., p. 366) . L'émergence de la chemise au XVIe siècle comme distincte de la peau fut contemporaine du changement de sensibilité physique: l'inconfort de la peau dû à la transpiration pouvait disparaître avec un changement de ce qui jusqu'alors la marquait. La chemise épongeait la transpiration, elle enlevait les impuretés de la peau en les retenant. Aussi, changer de chemise équivalait à se laver et constituait une méthode moins dangereuse que le bain. Le linge de corps devint vecteur de propreté. Sa blancheur fut le critère de la netteté, l'indice par lequel on jugea le respect des convenances. 2. Naissance du blanc et expansion du linge Le port de la chemise se généralisa et l'entretien du linge dans sa blancheur ,s'inscrivit dans les préceptes de la civilité et des convenances. A partir dq XVIe siècle, la propreté en France s'apprécia à la blancheur. Etre propre, c'était avoir du linge blanc. Entretenir son linge, c'était entretenir son corps. De cette évolution de la représentation du propre qui passa progressivement du visible au plus intime, lequel resta toujours masqué par la lourdeur vestimentaire et qui, au XIXe siècle, s'appuya sur une légitimité donnée par la science, on ne retiendra ici que ce qui nous intéresse: l'instauration définitive du blanc comme signe de la propreté et que tous les travaux d'entretien du linge devront par la suite s'efforcer d'atteindre. D'une part, la blancheur, inaugurée dès le XVIesiècle et, d'autre part, la chasse au microbe, impulsée par les découvertes scientifiques du XIXe siècle, seront les deux bornes du système de lavage du linge dont ne pourra s'affranchir aucune invention dans ce domaine. En attendant, du début à la fin du XVIesiècle, la quantité de linge de corps augmenta. Les chemises, inexistantes dans les actes notariés, au départ, chiffrées à deux, en 1512, dans un inventaire, se montèrent à plusieurs dizaines, au milieu du siècle, dans d'autres inventaires. Et surtout, enfin, l'usage de la chemise, réservé aux nobles et aux bourgeois, se répandit dans des milieux diversifiés. 12

Daniel Roche estime que, vers 1700, "une travailleuse ou une mère de famille peut changer tous les jours de chemise pendant la semaine, avec une réseil"vede cinq chemises, elle peut en troquer deux fois par jour à l'occasion" (Roche, p. 163). 3. La révolution dans la propreté Cependant, ce fut la révolution industrielle qui permit "l'embellissement subit" que fut cette prodigieuse acquisition du linge, "cette immense acquisition de coton qu'ont faite les ménages pauvres vers 1842... linge de corps, linge de lit, de table, de fenêtres: des classes entières en eurent, qui n'en avaient pas eu depuis l'origine du monde". Ce fut cette révolution ''peu remarquée mais grande révolution dans la propreté" (Michelet, 1877). En effet, si les normes de confort et d'hygiène se diffusèrent des classes qui les dictaient vers l,es autres catégories sociales qui se les approprièrent, souvent par les intermédiaires que furent les domestiques (Roche, p. 167), le linge demeura longtemps un bien rare que les pauvres avaient du mal à acquérir. Sans doute, même les plus pauvres "quérant leur pain" possédaient-ils déjà des draps aux XIVe et XVe siècles, mais l'état d'usure pouvait être avancé, qualifié alors de "chétif', "méchant", "viéz" ou "viéz et percé" (Piponnier, p. 243). Les études sur le linge de maison concluent toutes à la croissance des trousseaux comportant une abondance de linge de corps, de draps et de nappes. Qu'elles concernent les représentations populaires relatives aux mariages dans le SudOuest et du Midi au début du siècle (Fine, 1984, p. 155-188) ou qu'elles s'attachent aux contenus des actes notariés, signés entre 1816 et 1914, d'un pays de petits propriétaires et de métayers, dans les Landes, ces études concordent pour souligner la quantité impressionnante du linge de maison qui, dès le début du XIXe siècle "nefera que croître... ,. elle double entre 1816 et 1914 et atteint environ deux douzaines à la veille de la Première Guerre mondiale" (Larroque, 1986, p. 261). Bien que le linge fût devenu un bien banal que l'on achetait, même par correspondance, il n'avait pas perdu, partout, son caractère symbolique de confort et de dignité qu'il acquit dans le passé. Plus accessible que la pierre et la terre, le linge par sa rareté et sa cherté fut "le seul bien d'épargne souvent pour l'ouvrier, notait Frédéric Le Play, car le plus aisément réalisable" (Verret, 1986, p. 223). Aussi pendant longtemps, il fut le bien minimum qu'on cherche à léguer, particulièrement à 13

travers les femmes, puisqu'il était un bien de femmes. Longtemps, le trousseau a constitué les" dotalices" de la jeune fille, c'est-à-dire les biens dont son père la dotait au moment du mariage, et qui comprenaient des meubles, des vêtements et du linge. L'ancrage de cette pratique dans les habitudes des contrats de mariage donnait au linge une importance qui dépassait sa seule fonction d'usage et expliquait le rituel de la préparation du trousseau par les jeunes filles, le caractère ostentatoire de son transport lors d'une cérémonie consistant à installer le trousseau de la future mariée dans la chambre nuptiale (Larroque, p. 269). La contrainte de l'habitude jointe à l'émulation pour acquérir un statut social, dont l'éclat reposait sur la splendeur du trousseau, poussait les familles à se préparer longtemps à l'avance à son acquisition et encourageait les commerçants à en faciliter l'accès: par l'envoi de représentants des grandes maisons de commerce qui "arrivaient en train et sillonnaient la région en vélo..., d'autres venaient avec une voiture et un cheval" (Larroque, p. 268). Ce que confirme un autre auteur: "les grandes entreprises commerciales mettent en place un système de vente à domicile par l'intermédiaire de marchands ambulants (qui) passent dans les llillages et se présentent de préférence dans les maisons où il y a des filles à marier" (Fine, p. 159). L'usage du linge devait se répandre au point que le XIXe siècle fut caractérisé de "civilisation du linge" (Perrot, 1980). Il fut exalté par le commerce dont il assura la prospérité. Sa diffusion fut contemporaine de la création des Grands magasins. Emile Zola en laissa un témoignage passionné. L'abondance du linge et la banalisation de son usage grâce à l'essor de l'industrie textile au XIXesiècle se conjuguèrent avec le développement des idées relatives à l'hygiène. La fréquence relative du changement de vêtements de dessous, privilégiant maintenant l'invisible et le caché, la densification de l'habitat urbain, où d'ailleurs la diffusion des habitudes nouvelles s'effectua mieux, firent de l'entretien du linge un problème sur lequel les industriels, à la suite des travaux des savants, ne tardèrent pas à se pencher. Du côté de l'hygiène, le lavage devint vite un problème d'ordre social que les préfets et les urbanistes tentèrent de régler.

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II. L'ENTRETIEN DOMESTIQUE

DU LINGE:

DE LA RIVIÈRE AU FOYER

L'entretien des vêtements et du linge faisait référence à un ensemble de représentations dépassant la simple pratique du maintien des objets vestimentaires en l'état ou de la prolongation de leur vie. Il était directement en rapport avec la perception des notions de propreté. En ce sens, il évoluait avec elles. Il témoignait de la tension permanente que les normes de propreté faisaient peser sur les catégories sociales qui n'en étaient pas à l'origine et tentaient de les suivre. Ces normes étaient liées à des codes de convenances et de civilités issus des groupes sociaux en mesure de les dicter et de les mettre en œuvre. Elles établissaient des disciplines et des habitudes vestimentaires difficiles à respecter par tous, qu'elles s'appliquent à l'usage d'un textile peu susceptible d'être nettoyé sans le recours à des professionnels (c'était le cas du vêtement), ou à celui d'un linge que l'on devait avoir d'autant plus en abondance que l'on voulait espacer les travaux de lessive. L'histoire de l'entretien du linge est liée à l'évolution de sa diffusion, à la ville et à la campagne, corrélativement aux pratiques ostentatoires des classes aisées et à la transformation des textiles, au détriment des matériaux traditionnels comme le lin et le chanvre. L'un et l'autre facteur, en facilitant le rapprochement des pratiques et des normes, permettaient la montée des exigences dans le changement de vêtements et de linge, lorsque se diffusèrent au XIXe siècle les connaissances en matière d'hygiène et que s'apprécièrent les habitudes de confort, nées au XVIesiècle avec l'apparition de la chemise. La Première Guerre mondiale intervint comme accélérateur de l'évolution des mœurs en la matière, de façon indirecte, en posant le problème du travail domestique, au rang duquel se trouvait la tâche ingrate du lavage du linge. 1. L'entretien du linge: un conflit entre le respect convenances et la difficulté de sy soumettre des

La plupart des vêtements étaient taillés dans des tissus non lavables: "l'habit des riches... se fane... très vite... Décrépit et dévalorisé, il descend d'un degré dans l'échelle sociale des possessions, passe de l'un à l'autre et se retrouve à la friperie. En ville, les fripiers son( les maîtres du rapiéçage, du ravaudage, du nettoyage... A Paris, ils partagent le monopole du dégraissage avec les maîtres teinturiers du petit teint qui 15

ont... le privilège de teindre les étoffes communes et de reteindre les tissus déjà colorés par les teinturiers du grand teint. Le dégraissage et la reteinte sont soumis aux mêmes critiques,. à l'usage, ils laissent les tissus plus fragiles et ne supportant pas le savonnage à l'eau chaude" (Roche, p. 350). Le nettoyage à sec était une tâche ardue, chère et peu efficace. Il coûtait de suivre les normes de la propreté et de l'élégance. Si des techniques et des procédures complexes étaient déjà utilisées tant à Londres qu'à Paris, écrit Roche (ibid., p. 352-353), le dégraissage à sec coûtait plus cher qu'un simple nettoyage. Cette situation souligne la contradiction réelle existant alors entre l'exigence de la propreté et le coût des pratiques. On ne s'étonnera donc pas que l'évolution des textiles soit allée dans le sens d'une simplification de l'entretien,
synthétiques contre produits naturels, chanvre et lin

- le

coton

était une denrée rare en Europe avant le XIXe siècle - aidée en cela par les progrès des industries chimiques. La recherche des modalités de nettoyage, compte tenu de la cherté des services marchands convergea vers une intégration de plus en plus grande du nettoyage à la sphère domestique, domaine du service gratuit. Restait la question du linge de maison et de corps qui relevait de la gestion familiale et nécessitait une organisation régulière suivant des rythmes variables en fonction des possibilités de chaque ménage. Et dignité obligeant, le renouvellement minimum devint une obligation sociale. Le linge, comme on l'a vu, était porteur de valeurs dans lesquelles la propreté était davantage une préoccupation de convenance qu'une évaluation précise de l'absence de saleté. Le blanc du linge s'étant imposé comme le signe de la propreté, le blanchissage constitua une tâche à laquelle ne pouvaient échapper les personnes soucieuses de se soumettre aux codes vestimentaires et d'afficher, par le respect des pratiques, leur appartenance au monde de ceux qui dictaient les normes. Les travaux de nettoyage du linge s'imposèrent comme les marques d'un rare consensus à des normes sociales auxquelles acquiesçaient la campagne comme la ville. 2. L'organisation de l'entretien à la campagne et à la ville L'entretien des vêtements et du linge faisait partie de la distribution des tâches entraînant des normes de vie et assignant un rôle à l'un des sexes. Dans de nombreuses sociétés, il incombait aux femmes. En fait, la lessive du linge de maison et 16

du linge de corps était à la charge des femmes, mais l'entretien des vêtements faisait partie des métiers masculins. L'origine de ce partage s.emble remonter loin dans le temps. Deux hypothèses sont avancées pour en expliquer la cause. L'une s'appuie sur la distribution traditionnelle de la position des sexes dans la vie sociale, à savoir la séparation entre ce qui renvoyait à la sphère publique, domaine masculin et ce qui relevait de l''' oikos", espace de la gestion quotidienne où régnaient les femmes. La deuxième explication prend plutôt appui sur le fait que l'acte de lavage du linge appartenait à une technique globale laver - réservée aux femmes par la nature même de l'acte. Cette exclusivité serait venue de la proximité de la femme par rapport à l'eau, des bornes de sa physiologie qui lui attribueraient cette proximité. La femme donne la vie qui jouxte aussi la mort: à elle donc de laver les nouveaux-nés comme les morts avec leur mise en sépulture (Wassermann, 1989, p. 23). La personnification de ce rôle par les femmes se serait matérialisée dans le métier de "la femme-qui-aide". Celle-ci lave les nouveaux-nés et les morts, mais aussi le linge. Comme le dit un auteur: "Aux deux pôles de la vie, cette vertu de médiation nous est apparue comme liée à l'exercice d'une technique: laver... " (Verdier, 1979, p. 107). Ces deux explications ne sont pas incompatibles. On peut penser qu'elles se sont renforcées l'une l'autre pour assigner aux femmes la tâche d'entretenir le linge par l'eau, réservant la maintenance du vêtement aux hommes. La définition des frontières du nettoyage entre les deux sexes a résulté de l'évolution des textiles. Cette différenciation sexuelle des espaces n'a pas signifié pour autant la relégation des travaux de lessive dans la sphère domestique. Bien au contraire, avant que la machine à laver ne fit entrer l'entretien du linge dans la maison au même titre que d'autres tâches de gestion quotidienne, le blanchissage s'opérait dans l'espace public. Cette tâche relevait même d'une grande organisation à laquelle la société locale se pliait. Le linge, en effet, dont la maintenance était réservée aux femmes, n'avait pas toujours participé de ce que l'on pourrait appeler une gestion quotidienne. Bien rare, bien durable, son entretien relevait d'une pratique fixée par la coutume qui en faisait l'affaire et le souci d'une communauté. Aussi les grandes lessives étaient-elles depuis des temps lointains un acte social important, entouré d'interdits et de croyances. Dans les grandes villes comme Paris, leur mise en œuvre fut réglementée dès le XIIIe siècle, avec les premiers 17

statuts des communautés ouvrières regroupées, dans Le Livre des Métiers (1266) par un prévôt de Paris, Etienne Boileau (Wassermann, p. 29). Mais ce ne fut qu'à partir du XIXe siècle (Thuillier, 1977) que fut décidée la construction de lavoirs couverts dans tous les villages de France. Avant, le lavage s'effectuait à tous les points d'eau. Or la facilité d'accès en était inégale. Une simple pierre plate en marquait l'endroit. L'eau, de qualité variable, était toujours recherchée: "La fontaine dans le Bas (nom d'une partie du village), l'été, souvent, elle était basse, elle coulait pas beaucoup, fallait un bon moment pour avoir un seau d'eau" (Thuillier, p. 13). On ne s'étendra pas sur la fonction du lavoir dans la construction de la sociabilité féminine et dans la structuration d'un pouvoir de femmes autour des actes de lavage où les secrets du village se dévoilaient dans le linge. Les écrits auxquels nous nous sommes référée en parlent tous avec talent. Il se dégage, au travers de ces analyses de la lessive, une technique du lavage, quasiment uniforme pour toute la France, quelle que soit la région considérée. Qu'elle se déroulât dans le Nivernais ou dans la Région parisienne, les mêmes phases, les mêmes gestes se répétaient: la buée, la buie, la bui, ses rites, ses interdits, ses superstitions, ses calendriers religieux variables d'une région à l'autre, mais tournant autour des interférences entre l'eau, le linge, la mort, la purification. Un savoir-faire précis se développa sur lequel s'appuyèrent les inventeurs industriels pour proposer des solutions lors de la mécanisation des travaux ménagers. Les grandes lessives - bi-annuelles - se pratiquaient dans tous les villages et représentaient un événement important auquel participaient beaucoup de femmes. Elles se déroulaient
généralement deux fois par an

- au printemps

et à l'automne - et

mobilisaient toute la communauté féminine du village. Dans les familles bourgeoises et aristocratiques, les domestiques se faisaient aider par les paysannes. Ce fut dans les villes que le métier fut organisé, car le rassemblement du linge et d'une population de professionnelles dans des espaces restreints posa très tôt le problème de l'eau et de sa pollution. Les ordonnances royales, à partir du XIIe siècle, traitaient déjà du règlement des maîtrises et des métiers privilégiés, des créations d'offices. On distingua très tôt, au XVIIe siècle, une spécialisation professionnelle et spatiale dans les métiers de la blanchisserie (Wassermann, p. 29). Les lavoirs autour de Paris se développèrent dès 1610 : sur les bords de la Bièvre, à Bicêtre, Gentilly, Arcueil, La Glacière, Sèvres, 18