La Machine et les rouages

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Un jour d'octobre 1917, les habitants de la Russie
se trouvent projetés dans l'utopie, et entrent, par là-même,
dans le processus de création de l'Homme nouveau.
C'est en effet la refonte du matériau humain,
la transformation des citoyens en rouages qui conditionne le bon fonctionnement de la machine soviétique.
Pour étudier ce processus,
Michel Heller, remarquable spécialiste de l'Union soviétique,
se place dans une perspective historique.
Depuis 1917, on assiste en effet
à une nationalisation du temps,
à une infantilisation de l'individu au moyen de la peur,
de la corruption, du travail.
Il n'est pas un domaine de la vie qui ne soit un instrument
de fabrication de l'homo sovieticus aux mains de l'Etat :
école, sexualité, culture, langue.
Soumis à une constante rééducation, l'individu perd
tout contact avec la réalité, se retrouve prisonnier
d'un monde irrationnel d'un cercle magique.
Si le Grand But n'est pas encore atteint,
la menace est toutefois sérieuse.
Concerne-t-elle uniquement l'Union soviétique ?
Avec lucidité et mordant Michel Heller pose,
dans cet ouvrage superbement documenté,
une des questions fondamentales de notre temps :
celle de l'avenir de l'homme.
Publié le : vendredi 1 avril 1994
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702154939
Nombre de pages : 328
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Table des matières
INTRODUCTION - L’habitant de l’utopie
PREMIÈRE PARTIELE GRAND BUT
CHAPITRE PREMIER. Les débuts de l’expérience
II. Esquisse pour un portrait
© CALMANN-LÉVY 1985
ISBN 978-2-7021-5493-9
DU MÊME AUTEUR
L’Utopie au pouvoir
avec la collaboration d’Aleksandr Nekrich

Calmann-Lévy, 1982
 
Sous le regard de Moscou. Pologne 1980-1982
Calmann-Lévy, 1982
 
Le Monde concentrationnaire
et la littérature soviétique
L’Age d’Homme, 1974
INTRODUCTION
L’habitant de l’utopie
DES siècles durant, les gouvernants ont rêvé de sujets loyaux et soumis. En octobre 1917, apparaît un Etat dont le but avoué est d’édifier un ordre idéal et qui entreprend, sans délai, de former un «  homme nouveau  », parfait habitant de l’utopie. Soixante-dix ans plus tard, les bâtisseurs poursuivent leur œuvre et proclament  : «  La formation de l’homme nouveau joue un rôle essentiel dans la construction de la société communiste 1.  »
Ce livre retrace l’histoire des créatures qui peuplent l’État totalitaire, l’histoire du projet et de sa réalisation. Aucun aspect de la vie humaine n’a été négligé  : le parti et l’Etat qu’il a instauré assument la tâche de l’éducation, ils deviennent membres à part entière de la famille et coproducteurs de tous les biens culturels, ils nationalisent la langue.
La transformation physique et mentale des habitants du «  monde nouveau  » s’effectue à l’aide de puissants instruments  : la peur, la haine, la corruption. Le «  bâton  » va de pair avec la «  carotte  »  : des mythes sont spécialement créés pour servir les buts de l’État  ; on «  récupère  » les anciennes croyances, que l’on transforme, à les rendre méconnaissables.
La Machine et les rouages est l’histoire d’une expérience jamais vue qui, entreprise il y a soixante-dix ans, se poursuit encore de nos jours. Certains détails du projet ont changé, les premiers exécutants ont disparu, mais le but, les vecteurs, les instruments restent les mêmes.
L’Homme nouveau existe-t-il déjà  ? Peut-on vraiment le créer  ? Peut-on remodeler l’homme et fabriquer une espèce nouvelle d’humanoïdes  ? Ces questions n’ont pas fini de susciter des controverses. Elles restent, aujourd’hui encore, sans réponse, mais le simple fait qu’elles se posent est déjà inquiétant.
La Machine et les rouages est une nouvelle approche du phénomène soviétique, l’histoire d’une machine spécialement créée pour produire des «  rouages  », l’histoire des instruments employés à cette fin.
1. KPSS o formirovanii novogo celoveka. Sbornik dokumentov i materialov (1965-1981), Moscou, 1982, p. 3.
PREMIÈRE PARTIE
LE GRAND BUT

Je bois à ces gens simples, ordinaires, modestes, à ces «  rouages  » qui maintiennent en état de marche notre grande machine d’État.
STALINE.
 
Il faut bien que quelqu’un surveille les rouages...
KHROUCHTCHEV.

CHAPITRE PREMIER
Les débuts de l’expérience

Dans notre société, est moral tout ce qui sert les intérêts du communisme.
BREJNEV.

ES idéologues soviétiques ont parfaitement raison  : la révolution d’Octobre a marqué l’avènement d’une ère nouvelle, d’un phénomène jusqu’alors inconnu. Si, aujourd’hui encore, les avis restent partagés sur sa nature et sa valeur – Octobre fut-il, comme d’aucuns l’affirment, un «  pas en avant  », un «  recul  » ou du «  sur-place  »  ? – personne ne nie que la date du 25 octobre 1917 est à inscrire en rouge sur le calendrier. Pour la première fois dans l’Histoire, des hommes font une révolution dans le but, certes, de s’emparer du pouvoir – de la «  machine d’État  », disait Lénine –, mais aussi de bâtir la société idéale, de fonder un système politique, économique et social jamais expérimenté par l’humanité. Le coup d’État représente un premier stade de l’accomplissement du projet, du plan élaboré pour atteindre au grand but. Toutefois, les auteurs du projet n’ignorent pas que sa réalisation passe par la création d’un homme nouveau. Ils savent aussi comment procéder  : «  La coercition, la coercition prolétaire sous toutes ses formes, à commencer par les exécutions (...), voilà la méthode qui permettra de façonner l’homme communiste dans le matériau humain de l’époque capitaliste .  »L1
Les objectifs sont clairs, sans ambiguïté. Dès le XIXe siècle, Herzen formule l’idée fondamentale de la révolution  : «  On souhaitait rendre au peuple sa liberté, le considérer comme majeur et responsable, et on en fit un matériau de bien-être, une sorte de chair au bonheur public, dans le style de la chair à canon de Napoléon 2.  » Les guides de la révolution d’Octobre se moquent bien de «  rendre au peuple sa liberté  », ils n’ont pas l’intention de le considérer comme «  majeur et responsable  ». Dès leur arrivée au pouvoir, ils entreprennent de modeler ce «  matériau humain de l’époque capitaliste  », cette «  chair au bonheur public  ».
Contemporain du coup d’État, Maxime Gorki ne cesse de le répéter dans les articles qu’il publie dans depuis la prise du pouvoir par les bolcheviks jusqu’à l’interdiction du journal en juillet 1918  : Lénine «  travaille comme un chimiste dans son laboratoire, à ceci près que le chimiste utilise un matériau mort, tandis que Lénine travaille sur un matériau vivant ...  »  ; «  Les commissaires du peuple se servent de la Russie comme d’un terrain d’expériences  ; le peuple russe est pour eux comme ce cheval auquel les savants bactériologistes inoculent le typhus pour qu’il sécrète dans son sang un sérum antityphus   »  ; le révolutionnaire «  se comporte envers les gens comme un savant minable envers les chiens et les grenouilles destinés à ses cruelles expériences scientifiques ...  ».la Vie nouvelle,345
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