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La magie d'un simple livre

De
218 pages

Emma, une jeune femme de 27 ans, cache de lourds secrets, des secrets qui la hantent et la retiennent prisonnière du passé. Au fil des pages, grâce à la magie d'un simple livre ou à l'intervention d'une auteure bienveillante, la protagoniste se replongera dans ses douloureux souvenirs pour guérir enfin et cheminer vers une nouvelle vie, libérée de ses vieux démons.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-334-01876-0
© Edilivre, 2015
Avant-propos
Crois-tu en la magie d’un simple livre, Emma ? On dit que dans les livres tout est possible… tu le penses toi aussi ? Tant de gens n’y croient plus… ont perdu toutes leurs illusions… Dis-moi que ce n’est pas ton cas ! Cette histoire-là, celle que j’ai décidé d’entamer maintenant, ma petite Emma, c’est la tienne… Je sais que tu peines à aller de l’avant par toi-même en ce moment, que tu manques cruellement de forces, tellement que tes deux mains en tremblent et que tu t’apprêtes à laisser échapper le stylo qui te servait à écrire ton futur. Cela fait même bien longtemps que tu écris en pointillés, d’une main instable et vacillante qui menace de s’effondrer d’une seconde à l’autre. Voilà pourquoi je viens vers toi, Emma, voilà pourquoi je te tiens la main, te prête ma plume et mes mots…
Oui, j’ai pensé qu’on pourrait l’écrire à deux, cette histoire, qu’est-ce que tu en penses ? J’ai plein de belles idées ! Je déborde d’inspiration et d’espoir, je déborde de cette force que tu n’as plus, que tu as laissé se perdre avec le temps… au fil des blessures. Mais, je ne pourrai jamais rien écrire, vois-tu, si tu doutes de moi et du pouvoir de mes mots… si tu ne crois pas en la magie des livres, en la magie de notre livre…
Automne 2013
« Tombent les feuilles mortes Que le vent, avec elles, m’emporte… »
Lu
di 28 octobrE
Chaque objet a l’importance qu’on lui attribue, qu’on lui concède ou lui sait voir, n’est-ce pas Emma ? Ainsi le moindre petit rien peut prendre, pour certains, une valeur démesurée, injustifiée ou difficilement justifiable. L’observation semble banale ? Désuète ? J’en ai bien conscience mais dans ton cas, je crois qu’elle prend tout son sens. Ce n’est qu’une simple photographie ! Une image figée comme il en existe des milliards, comme on en prend par dizaines, en rafale, pour figer un moment, un petit moment que l’on juge pourtant si grand. Juste une photo, rien de plus qu’une simple petite photo… comme on en remplit des albums entiers pour les laisser ensuite s’empoussiérer sur une vieille étagère et ne les ouvrir qu’une fois l’an, à Noël pour une grande occasion. Ce n’est qu’une photo, oui, une simple image comme bien d’autres mais toi, Emma, tu accordes à ce cliché toute la profondeur et l’immensité de l’océan, toute la majesté et la prestance des plus hautes montagnes et toute la rareté ou la richesse de cet instant exceptionnel où, le temps de quelques secondes, la lune éclipse l’étoile solaire. Pour toi, cette image est unique, de loin plus précieuse que tous les coraux, tous les minéraux que l’on puisse trouver sur cette humble terre. Cette simple petite photo froissée, cornée, jaunie, t’es plus vitale que l’eau même, plus vitale que l’air que tu respires ou que le sang qui circule dans tout ton organisme. Ce n’est qu’une image, tu le sais bien, qu’un banal morceau de papier brillant que l’on a plongé successivement dans différents bacs, dans différents produits, pour faire apparaître des couleurs, des formes et… des personnages. Deux personnages : Elle ! et toi.
C’est ton amie Julie qui a pris cette photo le 12 juin 2005, la date est encore écrite au dos de l’image, encore gravée au fin fond de ta mémoire. Julie… c’était plus qu’une amie, c’était une sœur pour toi… Ta grande copine de toujours, celle qui a tout partagé avec toi, tes plus grandes douleurs comme tes fous rires les plus mémorables… le genre d’amies à qui l’on fait mille-et-une promesses enfantines, à qui l’on raconte tous ses plus grands secrets et que l’on espère garder à ses côtés pour toujours. Oui Julie… c’était la personne la plus importante pour toi ce jour-là et, d’ailleurs, c’est la seule qui était à tes côtés, dans cette chambre d’hôpital, puisque… il n’y avait qu’à elle que tu faisais suffisamment confiance pour la mettre dans la confidence. Tu te souviens encore de l’instant où elle a appuyé sur le bouton… comment aurais-tu pu l’oublier ? C’est toi qui lui avais demandé de figer cet instant que tu savais unique, éphémère. Tu n’avais pas d’appareil-photo à cette époque – car, paradoxalement, les photos n’avaient alors que peu d’importance pour toi – mais ce jour-là tu voulais absolument pouvoir conserver au moins une petite image de… – comment dire ? de tout ça. Il fallait que tu immortalises cet instant, que tu l’immortalises elle. Mais comment faire sans appareil ? Tu n’avais rien anticipé et pourtant il te fallait un appareil. Que te resterait-il d’elle sans cela, sans image ? Julie – comprenant ton envie, ton besoin, mais sachant également que son soutien et sa présence à tes côtés t’étaient plus que jamais nécessaires – avait fini par accepter de s’éclipser, le temps de courir dans le premier magasin venu pour acheter n’importe quel appareil jetable et revenir au plus vite près de toi. Aujourd’hui encore, en tenant ce doux cliché entre tes mains, tu gardes une reconnaissance infinie pour ton ancienne amie. Vous en avez vécu des choses ensemble, elle et toi, et Dieu sait si Julie t’a aidée dans ton enfance mais ce petit geste là, c’est de loin le plus grand à tes yeux. Oui, cette photo c’est un cadeau sans prix, sans comparaison et… bien que tu ne parles
plus à ton amie aujourd’hui, tu n’oublies en rien l’importance de son soutien en ce 12 juin 2005. Tu avais fait l’effort de sourire, au moment de la photo. Tu en es certaine ! Sourire malgré la douleur qui te terrassait, malgré la déchirure, sourire malgré ces pluies de larmes que ta fierté retenait mais qui te coulaient en dedans à t’en noyer le cœur. Tu avais fait l’effort de sourire, pourtant tu as beau détailler ton visage, il ne reflète aucune joie, et il n’y a rien dans tes yeux qui puisse s’apparenter de près ou de loin à de l’allégresse. C’était un sourire criant, hurlant de souffrance, tu t’en rends compte aujourd’hui. Tu souriais comme on appelle désespérément au secours… tu lançais, sans même t’en rendre compte, des milliers de S.O.S à quiconque regarderait cette image.
Alors cette photo, ce trésor, tu le gardes précieusement, le ranges avec soin dans le tiroir de ta table de nuit et puis tu donnes deux tours de clefs pour être certaine que ton secret sera bien protégé. Tu dissimules ta plus grande honte, ton « crime » le plus terrible dans un petit tiroir en bois, comme si de rien n’était, entre ta lampe de poche et ton journal intime…
Comprends bien ici Emma, que lorsque je parle de « honte » ou de « crime »… ce ne sont en aucun cas mes mots, ce sont évidemment les tiens. Car je suis un peu ton porte-parole, ton porte-douleur ! Et je suis là pour dire à ta place, pour crier à ta place ce que tu ressens mais ne parviens pas à exprimer, cette souffrance dont tu n’as même plus conscience tant tu y es accoutumée.
Il faudrait peut-être un jour que tu te débarrasses de cette photo, ce serait plus prudent. Tu te fais souvent la réflexion mais… l’idée même de détruire la seule chose qui te rattache à elle suffit à te paniquer, te donne des frissons. Et pourtant, tout serait tellement plus simple si tu te résolvais à te défaire enfin de cette image, preuve irrévocable de ce terrible « faux-pas ». De cette façon, au moins, tu serais certaine que ton doux William ne découvrirait rien. William… c’est l’homme qui partage ta vie, qui partage ta chambre et dort à tes côtés… Un jour, à force de tout partager avec toi, il va bien finir par soupçonner quelque-chose, non ? Par trouver étrange cette manie que tu as de toujours fermer ce tiroir à double tour… étrange encore que tu enfermes tout ton passé, toute ta vie à double tour. Alors oui, tu ferais mieux de jeter cette vieille photo ! A moins que… oh, je sais bien que tu ne l’envisages même pas, mais laisse-moi au moins te soumettre l’idée ! A moins que tu ne lui ouvres un jour ce tiroir, que tu ne lui dévoiles enfin tous tes secrets. Sortir de l’ombre pour sortir enfin du gouffre… Tu pourrais, Emma, te raconter, te confier. Prendre le temps, avec lui. Mettre des mots sur tes maux. Tu pourrais oui, mais… on sait toutes les deux que tu n’en feras rien ! Ça t’est complètement impossible. Impensable. Cette image restera prisonnière de ta table de chevet, prisonnière de ce silence oppressant.
La photo est rangée, le tiroir est fermé… tu sais déjà que tu ne tiendras pas bien longtemps avant de la ressortir. Tu as besoin de la regarder tous les jours, voire plusieurs fois par jour. Il t’arrive même, lorsque tu ne trouves pas le sommeil, d’ouvrir le tiroir en cachette, tout doucement – pour ne surtout pas prendre le risque de réveiller William – et d’observer cette précieuse image à la faible lumière de ta lampe de poche. Tu dépends de cette photo, ma pauvre petite Emma, comme un toxicomane dépend de ce poison qu’il s’infiltre frénétiquement dans les veines. Et… toi non plus, tu ne sembles plus vraiment savoir si cette drogue sur papier te procure plus de plaisir qu’elle ne te détruit. Regarder cette image encore et encore, comme si c’était un toc ou une addiction malsaine, c’est le seul moyen dont tu disposes aujourd’hui pour te prouver que tu n’es pas folle, que tu n’as pas rêvé toute cette histoire et… qu’elle existe bel et bien.
*
* *
Tu baisses les yeux et jettes un coup d’œil à ta montre : dix-huit heures. William ne devrait plus trop tarder maintenant, il sera là dans une petite demi-heure. Ça te laisse tout juste le temps de prendre une douche avant qu’il n’arrive. Et pourquoi pas un bain pour une fois ? Ça te détendrait, non ? Tu te démaquilles et te déshabilles rapidement. Tu t’apprêtes à filer sous la douche mais, tu te figes devant ta glace, comme à chaque fois et… c’est là, Emma, – déjà ! – que je vais devoir me faire plus dure si je veux vraiment décrire ce que tu éprouves face à ton propre reflet, tu es prête ?
Tu es debout face à ton miroir, face à ton propre corps nu. Tu te fais horreur ! Est-ce du dégoût ? de l’aversion ? Un cruel mélange… Les mots suffisent à peine pour dire combien tu te maudis, pour décrire la foudre et les éclairs de tes yeux enragés qui se posent sur cette pauvre jeune fille dans ton miroir. Toutes tes amies te disent que tu es magnifique pour une femme de vingt-sept ans, que tu en parais dix de moins. Elles te répètent souvent qu’elles envient ta minceur… ton ventre plat et tes longues jambes élancées. Elles te le répètent… oui, mais pour toi tout est différent. Toi seule sais ! Tu n’as rien dit à personne… ni à William, ni à aucune de tes « confidentes » : Marie, Charlotte et Agathe. Enfin… tu l’as juste avoué à Julie, huit ans plus tôt, mais depuis vous vous êtes éloignées. Ou plutôt… tu l’as éloignée, disons-le. C’était trop lourd pour toi de la revoir, de te rappeler sans cesse cet épisode de ta vie que tu préfères taire. Tu as cru que tu tournerais plus facilement cette cruelle page en coupant tout contact avec ton amie… tu as seulement oublié qu’il est des pages si lourdes qu’on ne les tourne jamais vraiment, qu’on les relit en boucle, bien incapables de passer à de nouveaux chapitres.
Alors non, à part Julie, personne ne sait rien et ton secret se fait toujours plus lourd, se transforme peu à peu en épée de Damoclès… Attention Emma, une lame tranchante se dresse dangereusement au-dessus de ton cœur, s’en approche chaque un jour un peu plus et menace de le transpercer pour de bon ! Passer toute cette histoire sous silence… c’est ta sentence, c’est la punition que tu as choisi de t’imposer… un peu comme la peine à purger après le crime. Tu as parfois l’impression de ne pas être assez forte pour porter ce secret toute seule, mais qu’importe… tu ne le dévoilerais pour rien au monde. Tu préfères laisser cette chose te ronger de l’intérieur et te dévaster petit à petit plutôt que d’avouer à voix haute ce que tu as fait. Tu as trop honte, tu te sens trop souillée pour partager avec qui que ce soit ce qui te hante chaque jour. Mais… est-ce vraiment si grave Emma ?
Tu ne bouges pas d’un centimètre. Tu restes là, figée devant ton miroir… à fixer ton douloureux reflet. Ce corps… il ne montre aucune trace, aucune preuve ! Mais comment est-ce possible ? La grossesse l’a laissé complètement indemne. C’est pour cette simple et bonne raison que tu le maudis autant ! Comment a-t-il pu rester intact alors que ton esprit, lui, est entièrement ravagé ? On dirait qu’il a oublié l’enfant… on dirait que toutes les molécules de ton organisme se sont liées pour ne laisser aucune trace d’elle, pour faire comme si elle n’avait jamais existé ! Toi pourtant, oui toi, tu te souviens ! Ce que ton corps semble avoir oublié par magie, ton esprit lui… ne pourra jamais l’effacer ! Elle a existé ! Tu l’as portée en toi – dans ton ventre ! – tu en es sûre et certaine. Il ne se passe pas un jour, pas une seconde, sans que tu n’y repenses…
Ce ventre plat, ce ventre parfait que tes amies, Agathe et Marie, te jalousent… toi tu voudrais qu’il ait au moins gardé quelque-chose de la petite fille que tu as portée… tu voudrais y voir les craquèlements de cette peau qui s’est agrandie pour permettre la vie. Tu cherches désespérément une petite marque, un signe partout sur ton corps !
Tu entends les autres femmes se plaindre des vergetures qui leur restent après avoir enfanté… Toi tu n’as rien du tout ! Pas même une marque de césarienne ou d’une épisiotomie et pourtant, tu en rêves de ces cicatrices… tu les porterais fièrement.
La fierté de porter des cicatrices… ? Cela te rappelle une émission que tu as vue, il y a quelques mois, sur ces fanatiques religieux qui s’infligent volontairement le port du silice pour s’auto-mutiler par passion de Dieu. Cette pratique est choquante, certes, violente mais curieusement… ce n’est pas de l’écœurement que tu as éprouvé. Au contraire, tu as ressenti une sorte d’inexplicable compréhension. De la compassion presque. Tu t’es même surprise à imaginer disposer, toi aussi, d’une ceinture de métal acéré… Tu n’es en rien croyante et tu ne t’imposerais aucune souffrance au nom d’un dieu quelconque mais tu comprends leur désir de se faire du mal… comme pour se punir de leurs fautes. Depuis cela, tu as bien souvent rêvé de briser en mille morceaux ce miroir qui ne te renvoie que l’image d’une pécheresse… Cette femme, cette criminelle, tu voudrais la détruire, ni plus ni moins ! Lui faire du mal et te couper par la même occasion… Cela te soulagerait, peut-être, de voir ton propre sang ruisseler le long du psyché réduit en éclats de verre, tout aussi émietté que ton cœur. Oui, enfin tu saignerais, regarderais les cicatrices apparaître… abîmer ce corps, cette foutue perfection, cette peau si lisse qui ne reflète rien de ton histoire, te fait l’affront d’être indemne.
Parfois bien-sûr, ces horribles pensées, cette sorte d’attraction macabre pour ce qui ressemble très fortement à de la scarification, t’effraient un peu et même beaucoup… car il y a quelque-chose de vraiment malsain non ? à vouloir te détruire à ce point… à ressentir comme un besoin de t’abîmer le corps comme pour incruster réellement ton péché dans ta chair… Malsain peut-être, toujours est-il qu’une partie de toi comprend ce besoin de porter des « stigmates ». A la mémoire du Christ pour certains… à la mémoire de l’enfant pour toi !
Oh… mais ma pauvre Emma, tu n’as besoin d’aucun accessoire, tu sais… d’aucune ceinture coupante pour te faire du mal car tu te tortures et te mortifies toute seule, sans relâche, depuis huit longues années.
Pas un jour ne se passe sans que tu ne te demandes où elle est, ta petite orpheline. Comment peut-elle bien s’appeler ? A quoi joue-t-elle ? Tu passais des heures à dessiner, toi… en fait-elle de même ? A moins qu’elle ne préfère jouer à la poupée… A quoi peut bien ressembler la peluche qui lui tient chaud la nuit ? Et surtout… à quoi ressemble cette femme qui la borde, la console à ta place ? Aujourd’hui, ta fille a exactement huit ans et quatre mois et demi. Selon tes calculs, elle devrait être en CE2, mais comment en être sûre ? Est-ce qu’elle te ressemble ? Est-ce qu’elle a tes yeux bleus ? Elle avait les yeux bleus à la maternité – tu en es certaine – mais peut-être qu’ils ont foncé depuis… car son père, lui, avait les yeux marron. Ton regard s’est déplacé lentement au fil de tes pensées ; ce n’est plus ton corps que tu scrutes maintenant mais ton visage. Oui, il t’arrive également de détailler chacun de tes traits pour essayer d’imaginer les siens… pour capturer dans ton reflet une expression, une mimique… un petit quelque-chose de particulier que vous pourriez avoir en commun. Tes tâches de rousseurs sur les joues par exemple… c’est assez singulier ça et puis c’est héréditaire, non ? Ou peut-être a-t-elle hérité de cheveux châtain clair et légèrement ondulés, qui sait… Toi, tu as depuis quelques années une coupe un peu dégradée qui t’encadre le visage et descend jusqu’à tes épaules mais elle, tu l’imagines avec de beaux cheveux bien longs, jusqu’en bas du dos… c’est tellement joli pour une petite fille ! Tu commences alors à fixer tes propres yeux… et je vois l’inquiétude se dessiner sur ton visage. Son regard est-il aussi éteint, aussi dévasté que le tien ? Dieu faites que non ! Ça doit briller des yeux de petite fille, ça doit pétiller, déborder de soleil et de joie de vivre ! Tu préfères l’imaginer avec un sourire malicieux en coin et des yeux emplis de paillettes, car au fond, c’est
ça la seule chose qui compte… Qu’elle soit heureuse !
En voilà bien des questions qui dansent dans ton miroir, Emma ! Que de mystères sur son apparence, sur l’expression de son regard, qui s’estompent peu à peu pour ne laisser place qu’à une seule préoccupation… une seule question qui hante tes pensées et te glace de l’intérieur : est-ce qu’elle t’en veut ? te déteste du haut de ses huit ans ? On ne déteste jamais bien fort à cet âge-là, non ? Ses parents lui ont probablement expliqué son histoire, lui ont sûrement parlé de cette maman qui l’a abandonnée… ni plus ni moins ! Mais quelle image peut-elle avoir de toi… ? de ce que tu as fait ? Le manque, l’absence… l’incompréhension, l’injustice ! Serait-il possible que tous ces sentiments n’aient nourri en elle aucune colère, aucune haine envers cette mère qu’elle ne connaîtra jamais… ?
Malheureusement, je n’en sais pas plus que toi, Emma, mais en tous cas une chose est certaine… elle ne peut pas te détester autant que toi tu te maudis !
Tu te répètes tous les jours, depuis ce fameux 12 juin, que tu as pris la meilleure décision, que c’était mieux pour elle. Mais alors pourquoi y penses-tu en permanence ? Pourquoi cette culpabilité qui te dévore ? Quand tu as appris que tu étais enceinte, il était trop tard, tu en étais déjà à ton sixième mois ! Eh oui, c’est ce qu’on appelle un déni de grossesse : une mère pas encore prête à le devenir… un ventre trop jeune, trop fragile ou immature pour accepter cette nouvelle vie qu’il abrite… une jeune femme – encore un peu enfant – victime de son propre refus, victime de son propre corps qui rejette l’évidence et en camoufle tous les signes pour mieux endormir l’esprit. Pas de nausée, pas de sautes d’humeur… pas de douleur dans la poitrine ni d’arrêt de cycle… Tout s’est passé en douce, en sourdine. Ton ventre lui-même t’a trahi au point de ne pas s’arrondir ! Mais comment aurais-tu pu te douter de ce qui se passait ? Une toute petite fille avait choisi ton utérus comme refuge maternel et toi, ma pauvre, tu n’en savais absolument rien… On peut imaginer sans peine combien la toute jeune fille de dix-neuf ans que tu étais alors s’est trouvée prise au dépourvu, est tombée de toute sa hauteur le jour où une infirmière lui a annoncé le plus simplement du monde qu’elle était enceinte de plus de six mois et que… par conséquent, le délai d’avortement était passé… !
Lorsque tu as commencé à réaliser que tu ne rêvais pas, que ce « cauchemar » était bien réel… tu t’es posé mille-et-une questions, tu es restée des heures et des heures assise sur ton lit, incapable de te lever… incapable de pleurer ou de hurler. Mais tu as eu beau tout envisager, tout retourner dans tous les sens, la conclusion était toujours la même. Tu ne l’as pas vraiment abandonnée tu sais, disons plutôt que tu l’as libérée, tu l’as laissée s’en aller… pour lui permettre d’être plus heureuse. Tu l’as fait pour elle… c’est la seule chose qui pourrait atténuer un peu cette haine que tu te voues. En tant que mère, tu te devais de la protéger et cela commençait par prendre la meilleure décision pour elle… aussi terrible puisse-t-elle être pour toi !
Un bruit de clef dans la serrure attire ton attention et te ramène à la réalité. C’est William ! Déjà ? Mais combien de temps es-tu restée scotchée devant ton psyché, perdue dans tes pensées autodestructrices ? Il est là, enfin ! Tu n’es plus seule ! Du moins jusqu’à demain. Tu enfiles un peignoir et t’empresses de rejoindre William dans le salon. Ton regard, empli de tant de haine il y a quelques minutes seulement, s’illumine déjà à la vue de ton tendre compagnon et n’exprime plus que douceur et admiration. Tu l’aimes plus que tout au monde. Tu l’aimes… aussi fort que tu te détestes. Alors que tu te trouves lâche et faible… William lui, est grand et musclé, entreprenant et courageux. Lorsque tu es passive, molle, abattue, lui déborde d’énergie et de dynamisme. Si
ton visage est terne, tes yeux éteints… ton complice accroche en permanence un grand sourire à ses lèvres pour te le transmettre de son mieux. Ce soir encore, comme tous les autres soirs, tu te garderas bien de lui dire que tu attends son retour depuis la seconde où il a quitté l’appartement pour aller au bureau et que seuls sa présence, sa douceur, son sourire chaleureux et ces gestes tendres donnent un sens à ta journée, à toute ton existence. Tout en lui te soutient et allège un peu ta souffrance. Tu t’aimes un peu plus quand il est là, ou disons que tu te hais un peu moins fort, mais… tu préfères garder tout ça pour toi, de peur qu’il ne décèle ta trop grande fragilité et commence à entrevoir tous ces secrets que tu crois cacher.
* * *
William aurait-il remarqué quelque-chose ce soir ? Perçu cette détresse plus criante encore que les autres jours ? On dirait bien oui, puisqu’il a immédiatement cherché quelque-chose pour te changer les idées. Il t’a d’abord proposé de t’emmener au restaurant mais… il a rapidement compris que tu n’étais pas d’humeur à sortir ce soir et t’a annoncé d’un ton joyeux : « Pas de souci, chérie, on mange à la maison alors ! Choisis un film qui te plaît, moi je passe un coup de fil pour commander des pizzas ». William… il trouve toujours les mots pour te tirer un peu vers le haut quand tu es plus bas que terre. Il te suffit de voir son sourire sincère, chaleureux et sa joie de vivre naturelle pour te sentir un peu mieux, pour voir toute ta vie un peu plus belle. Il est ce que tu as de plus précieux et tu ne le sais que trop. Il est ta bouée de secours lorsque tu perds pied, lorsque tu as l’impression de te noyer dans cette vie qui ne te semble plus qu’océan… puis, il devient ton rayon de soleil lorsque, certains jours, tu parviens à y voir un peu plus clair, à refaire enfin surface.
1 « L’enfer, c’est les autres » écrit Jean Paul Sartre… tu te souviens de cette phrase car elle t’avait profondément marquée lorsque tu l’avais étudiée en cours de philosophie. L’enfer, c’est les autres ? Je crois que c’est un peu différent dans ton cas. Pour toi l’enfer c’est tout sauf les autres et William te le prouve un peu plus chaque jour. Pour toi l’enfer… c’est toi-même ! C’est ce face à face que tu te livres au quotidien devant un miroir impitoyable qui ne te renvoie que le terrible reflet de ce corps que tu hais. L’enfer pour toi… c’est cette cruelle solitude qui t’a rattrapée à la seconde où William s’est endormi, te laissant seule face à tes terribles insomnies. Cette solitude effrayante que tu ressens là, maintenant, éveillée dans ton lit à ne pourvoir fermer l’œil alors que la respiration calme et régulière de ton doux compagnon devrait te rassurer, te bercer. Oui, c’est bien ça ton enfer… ces paupières si lourdes qui pourtant ne parviennent pas à se fermer, cette incapacité à trouver la paix intérieure et le bien-être nécessaires au sommeil, ces cachets blancs que tu avales vainement dans l’espoir qu’ils t’assomment… cette culpabilité qui te dévore et se fait un peu plus forte encore dans le silence de la nuit. Et puis… l’enfer c’est aussi ce tiroir qui t’appelle et te rend accroc, c’est cette envie incontrôlable de te ruer vers cette petite boîte à bijoux où tu caches la clef qui te permettra de t’emparer de cette photographie. Mais enfin Emma, qu’est-ce que ça t’apporterait de t’en saisir maintenant ? Tu la connais déjà par cœur !
Tu la connais peut-être par cœur mais tu dois la voir, c’est plus fort que toi ! Tu ne saurais même pas justifier ce besoin irrationnel. Il faut que tu la regardes envers et contre toute logique, que tu t’assures qu’elle est bien là, toujours en sécurité, bien au chaud à sa place. Te ne prends ni le temps ni la peine de vérifier si William dort, tu ne peux plus perdre une seconde. Tu descends doucement du lit et t’assoies par terre. Tu tires lentement la poignée de bois de ta table de nuit et libères l’image addictive de sa cachette. C’est bon, elle est toujours là et vous représente toujours toutes les deux. Un adulte et un