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La Maison Blanche 1

De
236 pages

Pour tous, Sophie est solitaire, égoïste, sans cœur, trop secrète. Sa famille en sait si peu sur sa vie depuis son départ de la maison. Jusqu’à cet accident. Sophie est dans le coma. Et les mots sortent, non de sa bouche, mais des cahiers trouvés au fond d’un tiroir secret. Anna suit le parcours de sa sœur, pas à pas, au rythme de ses mots écrits, cachés, des mots aphones qui n’ont jamais vibré qu’en elle. Le silence qui emmure la douleur est si fragile qu'il faut le protéger.

Dans la Maison Blanche, Camille Coudrier aborde avec pudeur les processus de mésentente, d’alcoolisme, de violence dans le couple, au travers d’une famille portée par le courage d’une femme, Sophie, qu’une psychothérapeute amène « à se reconstruite après tout ça... ».
« Un premier roman sensible et émouvant, aux accents d'authenticité, qui surprend par la maîtrise de l'écriture et une construction narrative plutôt habile pour renouer le dialogue et dérouler une saga familiale qui attend une suite. » (Ouest France)



Couverture : Antoine Hivet


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Couverture

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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-88524-1

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

A mes enfants, à mes parents et ma famille.

A ceux qui ont accepté de me confier leur expérience de survie en état de coma ou de mort clinique.

Citation

 

 

Dire que l’homme est un composé de force et de faiblesses, de lumière et d’aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n’est pas faire son procès, c’est le définir. Denis Diderot.

Prologue

« Je traverse une prairie verdoyante piquée de fleurs des champs. Simon marche près de moi. Nous discutons de l’avenir, des enfants que nous aurons. Je parle, je parle. Soudain, je m’aperçois qu’il ne répond plus. Je me retourne, Simon a disparu, la prairie aussi. Devant moi, une forêt dense, hostile. J’accélère le pas, car je devine une lumière au loin, une clairière. Paul me suit. Nous nous succédons à présent sur un chemin sableux parsemé de pierres précieuses, de pépites d’or. Paul ne cesse de se baisser et bourre ses poches de cailloux dorés, de pierres étincelantes. Nous atteignons la clairière dont le sol est recouvert d’une poussière jaune qui colle à nos pieds. Paul ôte ses chaussures et entreprend de les remplir... En face de nous, une montagne que nous devons escalader. Le sentier est aride, rocailleux. Paul, alourdi, peine à avancer. Je lui dis : vide tes poches, tout ce que tu prends n’est que poussière. Mais il continue, fait une besace de sa chemise, il n’avance plus. Je le distance, je ne l’attends pas, j’entame l’ascension m’agrippant à la moindre aspérité. Mes mains saignent, mais je progresse, seule. Au loin, j’aperçois un trône de pierre. Je réunis tout ce qui me reste de force pour l’atteindre, c’est là que je dois me rendre. Lorsque jel’atteins enfin, je constate qu’une personne occupe déjà une place du siège sculpté dans la roche, en surplomb d’une immense vallée. Je me hisse sur la portion de banc inoccupée, une main se tend pour m’aider. Griffures et souillures disparaissent de mes doigts. Je m’assieds et souris à Simon en posant ma main gauche dans sa main droite. Nos yeux se perdent dans la contemplation du paysage ».

Plus tard dans la nuit, un autre rêve : « Je veux rentrer chez moi. Ma maison est en face, je la vois, mais je ne peux y accéder sans m’aventurer sur un pont de bois flottant, tanguant au-dessus d’une rivière tumultueuse. Les planches usées, disjointes, cèdent sous mon poids. Je m’agrippe à de fragiles rampes de corde effilochées. Le pont balance dangereusement, j’ai le vertige. Je dois pourtant le traverser. Enfin, j’y suis. Je pénètre dans une sorte de cube, le rez-de-chaussée, une pièce vide. Un escalier permet l’accès au 1erétage, une pièce carrée, identique, meublée d’une table et d’une chaise. L’escalier monte jusqu’au 2e niveau. Là, juste un lit dans une pièce, toujours la même. Ma maison est faite de cubes superposés. Curieusement, une porte de la chambre donne sur la mer. Quelle mer ? Je l’ignore. Je sors et je me promène sur la plage. La nuit tombe, je me décide à rentrer. La plage a disparu. À la place, une sorte de parcours. Je traverse un tunnel terreux, ascendant. Dans lequel je rampe, puis une trouée. Je saute de branche en branche. Encore un tunnel hostile. Enfin, je retrouve mon lit, je m’endors. Je rêve que je rêve.

Je suis une enfant de six ou sept ans, je me promène dans la forêt de Puizac, vêtue d’un manteau rouge,chaussée de bottes rouges. Je cueille des fleurs forestières, de toutes petites violettes odorantes. Soudain, je sens un danger. Je me retourne, le loup fonce sur moi à longues enjambées. Je jette mes violettes, et je cours, cours… je trébuche, je tombe. Je veux me relever, fuir, mais je ne le peux. Je reste au sol, comme paralysée. Le loup approche, je mobilise toute ma volonté pour bouger mes jambes, en vain… Je hurle… »

– Sophie ! Réveille-toi. Sophie !

Sophie sursauta et se redressa. Draps et couvertures gisaient au sol, elle transpirait. Benoît la secouait :

– Sophie ?

– J’ai fait un cauchemar, toujours le même, tu sais… le petit Chaperon rouge qui ne peut plus courir.

– Et alors ?

– Tu m’as réveillée avant que le loup ne me dévore.

– Je t’ai encore sauvé la vie !

– Oui… juste avant, j’ai aussi rêvé de la maison inaccessible, celle…

– Où tu dois ramper et traverser des ponts infranchissables…

– Oui… ça me fatigue ces rêves… pourquoi ces rêves ?

– Parce que… je me demande si c’est une bonne idée de partir seule en Normandie. Je vais t’accompagner. Ainsi, si le loup attaque encore, je serai là.

– Non, Benoît. Je dois passer huit jours avec ma sœur. Juste elle et moi. On a besoin de parler, je dois des comptes à la famille. Alors j’irai, et seule ! Tu ne peux pas comprendre. Tu n’as eu ni père, ni mère… Quand Papa était malade… la dernière fois que je l’ai vu, vivant, Maman a été très dure avec moi. Après le décès de Papa, etdeux ans durant, j’ai fait énormément d’efforts. Au début, je l’appelais tous les jeudis. Elle décrochait. Puis, elle ne l’a plus fait. Elle savait que c’était moi. Alors j’ai appelé plutôt le mercredi, ou le vendredi.

Une semaine, environ un an après le décès de Papa, je n’ai pas appelé… curieusement, elle s’en est inquiétée et c’est elle qui a téléphoné. Tu te rends compte ? J’ai dû apprivoiser ma mère ! Tu imagines ça ? Ma mère qui me repoussait des deux mains, lorsque je voulais l’embrasser ! Ça m’a fait tellement mal ! Et pourtant c’était ma mère… Alors, maintenant, je ne veux plus me défiler. Ça me coûte d’aller en Normandie, mais j’irai, Anna m’attend.

Quelle heure est-il ?

– Six heures trente.

– Je me lève…

– Quoi ?

– Je me lève, je prends une douche, et je pars !

– Sophie, ce n’est pas prudent, après une nuit si mouvementée !

– Ce ne sont que des rêves…

– Des cauchemars…

– Pousse-toi, s’il te plaît, je suis parfaitement réveillée, je sors du lit… tu vois, je tiens debout !

Une heure plus tard, Benoît faisait le point :

– Tu as pris des pulls ? Un parapluie ? Ta sœur dit qu’il pleut là-haut.

– Oui.

– Ton téléphone ? Ton ordinateur ? Ta brosse à dents ? Le GPS ?

– Oui, oui, oui… tout est coché sur ta check-list.

– Tu es sûre ?

– Oui. Laisse-moi partir et prends soin de toi… Salut !

Sophie, excédée, démarra en trombe, s’engagea sur la route sans regarder à droite, ni à gauche du reste… Un klaxon furieux déchira le silence matinal… Elle écrasa la pédale du frein, la voiture cala et glissa jusqu’au milieu de la route. Fort heureusement, l’autre conducteur roulait à vitesse modérée. Il évita adroitement le véhicule de Sophie en klaxonnant une nouvelle fois.

Sophie souffla. Ouf ! Pas de mal. Elle recula pour dégager la route et revenir dans l’allée. Benoît se jeta sur elle, essoufflé.

– Tu es complètement inconsciente ! Complètement folle ! Tu aurais pu…

– Oui, c’est ça… mais tu vois, tout va bien !

– Tu me fais peur.

– Bon, je le promets, je serai extrêmement prudente. Je t’appelle dès mon arrivée. D’accord ?

Sophie démarra, scruta à droite, à gauche, à droite encore, sourit à Benoît et s’engagea avec souplesse sur la route départementale. Dès qu’elle fut suffisamment éloignée, elle se gara sur le premier terre-plein, le temps de pacifier son cœur fou et de maîtriser le tremblement de son corps. « J’ai eu sacrément peur ! »

Son portable sonna… Benoît… Elle le coupa et le jeta à l’arrière.

Il est des idées qu’on jette inconsidérément, telle :

– Si tu venais passer une semaine de vacances en Normandie, avec moi ?

– Excellente idée, je n’ai pas pris de vacances depuis dix ans…

– On pourrait en profiter pour faire cette coloscopie, depuis le temps qu’on en parle !

– Mais oui, bien sûr !

– On dit mi-juin, alors ?

C’est ainsi que Sophie et sa sœur Anna se retrouvèrent à Clères, coquette petite ville près de Rouen, le vendredi 15 juin, avec un premier projet : se rendre au rendez-vous fixé par l’anesthésiste.

Il y a des jours, comme ce lundi 18 juin, où rester sous la couette semble la seule option acceptable. Surtout après une troisième nuit passée à entendre la pluie crépiter sur la terrasse, marteler le toit d’ardoises, tambouriner aux volets, au rythme exalté des rafales d’un vent venu du Nord.

Pourtant Sophie se leva dès que sa sœur frappa doucement à sa porte.

Premier jour
Lundi

La capuche de son imperméable bien serrée autour de son visage, Sophie courut vers le hall du CHU en coupant par la pelouse spongieuse, éclaboussant de boue jean et chaussures, passa les portes vitrées sans prendre le temps d’essuyer ses semelles détrempées. Entraîné par l’élan de sa course, son talon droit glissa sur le carrelage. Elle tenta de rééquilibrer son corps d’un coup de reins. Ce fut un coup de rien qui dévia la trajectoire d’une chute inéluctable. Elle bascula en arrière, vit le plafond tournoyer, une branche de palmier…

Dix minutes plus tard, après avoir garé sa voiture, Anna pénétra dans ce même hall et s’immobilisa, hébétée : on amenait Sophie sur un brancard, une flaque de sang s’étalait au pied de la jardinière de béton ornant l’entrée d’un superbe bouquet de palmiers, originellement bienvenus en ce lieu.

Refoulée par l’équipe urgentiste, Anna se retourna vers l’arc de cercle des témoins : « Mais que s’est-il passé ? C’est ma sœur qu’on emmène, là ! ». Une femme s’approcha : « J’étais juste derrière elle quand elle est entrée. Comment vous dire… on peut être pressé, maiselle… j’avais l’impression qu’elle voulait passer au travers de tout, comme… Speedy Gonzales..., vous voyez ce que je veux dire ? ».

Oui, Anna voyait bien. Sophie était comme ça depuis toujours. Sous une apparence de tranquille douceur, elle contenait une énergie, une violence sous-jacente qui altérait son comportement. Elle s’en libérait à la façon d’un orage soudain, par un déchaînement de gestes aussi saccadés qu’un éclair, un torrent de mots qui s’épuisaient aussi subitement qu’une averse drue. Ensuite, toute tension épuisée, le corps et l’esprit apaisés, elle reprenait le cours de sa journée.

Le sac de Sophie gisait au sol, son contenu éparpillé autour. Anna récupéra le tout et se dirigea vers le bureau des admissions, où elle remplit les formulaires indispensables.

Elle ne pouvait rien faire de mieux pour le moment que de suivre les instructions de la secrétaire : monter en chirurgie où on l’attendait pour sa coloscopie. La secrétaire se chargeait d’annuler le rendez-vous de sa sœur. Elle en aurait des nouvelles en fin de matinée au plus tard.

Dès son arrivée dans le service, Anna se prépara, selon les instructions qu’on lui donna.

On l’emmena au bloc. L’anesthésiste lui sourit : « Bien que l’examen soit parfaitement supportable, on vous endort pour protéger votre mémoire… Comptez jusqu’à 10… un, deux, trois… ».

À son réveil, ces mots lui revinrent : « on vous endort pour protéger votre mémoire ». Et elle se souvint de Sophie, de l’accident. L’infirmière la rassura. Elle devait encore rester deux heures en observation, prendre une collation, ensuite elle pourrait la voir.

Médecins et infirmières s’agitaient, discouraient autour du lit. Sophie entendait des bribes de mots, confusément, cela semblait venir de si loin. Elle luttait désespérément pour émettre un son, ouvrir un œil, lever un doigt. Mais rien ne fonctionnait, son cerveau envoyait à ses muscles des ordres qui se perdaient en route et ne les atteignaient pas. Elle paniqua et l’un des moniteurs bipa plus rapidement.

– Elle revient peut-être, espéra le médecin en lui frottant doucement le visage.

– Madame Vallée, m’entendez-vous ? Sophie ?

Sophie ne répondit pas et pourtant elle luttait plus fort encore pour dire « oui », pour mobiliser tous ses muscles, tendre l’index, comme à l’école. Tout un processus à mettre en marche et qu’elle ne parvenait pas à enclencher. Elle y mettait toute sa force de volonté. « Je m’appelle Sophie. » Ce fut sa dernière pensée avant de sombrer plus profond dans son coma, elle s’endormit.

– Elle se bat en tout cas, voyez le tracé, il se passe quelque chose dans ce cerveau.

– Le rythme cardiaque revient à la normale, constata l’une des infirmières.

– Je veux une visite toutes les heures et consignez tous les détails de l’évolution de son état.

Je suis là, au plafond, j’observe tout ce qui se passe au niveau du plancher. Je ne me pose pas de questions, je ne m’inquiète pas. J’observe le corps allongé sur le lit blanc, celui d’une femme qui me semble familière, intime même. Oui, je la connais. Je me déplace légèrement pour me retrouver juste au-dessus d’elle. La femme doit avoir entre 50 et 60 ans. Elle paraît endormie. Des électrodes placées surson thorax, sur son crâne en partie rasé et bandé, ses bras étalés sur les draps, la relient par tout un circuit de fils aux moniteurs qui mesurent toutes sortes de paramètres : tension, pulsations cardiaques, taux d’oxygène au bout des doigts, activité cérébrale et que sais-je encore. Si, elle est reliée aussi à trois goutte-à-goutte, sans doute pour l’hydrater, la nourrir, prévenir une possible souffrance, et une sonde recueille ses urines.

Et enfin, l’évidence m’apparaît : mais c’est moi ! Cette femme-là, c’est moi !

Lorsque le personnel sort, je reste un moment à contempler la malade. C’est moi que je vois du plafond ! Moi, Sophie Vallée. Je suis sortie de mon corps. Et si je mourais ! Inquiète, je m’approche du corps endormi. Tout semble normal, il respire régulièrement. Je tente d’écouter son cœur. La main que je pose sur la tête de lit traverse la matière. Surprise je renouvelle l’expérience, puis je touche la table de chevet. Ma main traverse le meuble sans laisser une trace, sans même déloger un atome de poussière. M’enhardissant encore, je défie le mur qui happe mon coude. Ma main s’enfonce, le bras suit.

Je retire vivement la main et reviens tout près de moi. Comment faire pour réintégrer mon corps ? Cette question à peine formulée, je me retrouve allongée juste au-dessus du lit, exactement dans la même position. Je descends délicatement en moi. Il me semble avoir un peu froid, mais j’ai retrouvé ma place. Ouf !

La porte de la chambre s’ouvrit, un médecin entra, suivi d’Anna :

– Votre sœur a eu l’excellente idée de s’accidenter à l’entrée de l’hôpital. Nous avons pu intervenirimmédiatement. Elle souffre d’un traumatisme crânien avec perte de connaissance, d’une fracture au niveau du cortex. Nous avons dû faire quelques points de suture. Il est probable qu’elle reste quelque temps dans le coma.

– Combien de temps ?

– Ça, c’est l’inconnu. Je n’ai pas de réponse. Peut-être quelques heures, quelques jours, plusieurs semaines.

– Elle souffre ?

– Je ne le pense pas, mais dans le doute nous lui administrons un antalgique léger par perfusion. Je ne peux non plus vous dire quel est son degré de conscience, ni si elle nous entend. Vous pouvez toujours lui parler, mais ne restez pas trop longtemps.

– Merci Docteur.

– Au fait, simple curiosité, que couriez-vous dans notre hôpital ? Les touristes visitent plus habituellement la cathédrale, les musées…

– Nous venions pour une coloscopie, préconisée par nos médecins respectifs après le décès de nos parents. Tous deux sont partis à deux ans d’intervalle, emportés par un cancer du côlon. Je viens d’hériter d’une maison, à Clères. Nous avions convenu de passer cet examen ensemble avant de profiter d’une semaine de vacances, visiter la région, nous retrouver… et voilà.

– Excusez-moi.

– Je vous en prie, vous ne pouviez pas savoir. Vous croyez vraiment qu’elle peut entendre ?

Oui, Sophie entendait. Elle voulait tendre la main, rassurer sa petite sœur. Mais elle restait toujours aussi incapable de mouvoir le moindre de ses muscles.

Je sors de mon corps sans même y penser. Anna se tientdebout, à un mètre du lit. Elle me fixe tristement. Ses paupières lourdes de fatigue et de chagrin tombent sur ses yeux rougis. Je veux la réconforter, je caresse son épaule et ce geste a le curieux effet de la faire tressaillir. Je pousse jusqu’à tenter de la mener vers le siège des visiteurs. Elle hésite, puis se dirige vers la chaise qu’elle soulève et pose délicatement à mon chevet. Elle prend ma main.

– Tes mains sont fraîches, commença-t-elle. Le médecin dit que tu es dans le coma. Tu m’entends Sophie ? J’espère que oui. Je ne sais pas trop quoi te dire. Il pleut encore. Mon examen s’est bien passé, j’ai déjà les résultats et tout va bien. Il en sera de même pour toi, sans doute. Mais tu devras répéter tout le protocole ! Je te plains. Huit jours de régime pour finir par avaler cette horrible préparation ! Nous nous encouragions, un verre pour toi, un verre pour moi, tchiiin ! Et quelle angoisse ensuite ! La notice disait : si vous n’observez aucune réaction dans les 30 minutes suivant l’absorption de la totalité de la première dose, contactez un service d’urgences. Suffisamment inquiétant pour que nous restions là, les yeux rivés à l’horloge. 10 minutes, 15 minutes, 25 minutes... et toujours rien. La frayeur nous gagnait et puis… enfin… tu sais ! Finalement, tout va bien pour moi. En conséquence, Jérôme renoncera au dépistage, tu peux en être certaine. Mais bon, il est plus jeune que nous, après tout… Enfin, tu as bousculé le programme, comme toujours ! Au fait, je dois annuler le restaurant. Tu te souviens que nous avons retenu pour demain ?

Tu as beaucoup parlé hier, surtout de la période où rien n’allait pour toi. Si seulement tu t’étais confiée avant, si tu avais demandé de l’aide. Mais bon, tu ne l’as pas fait,et nous, toute la famille, on pensait que tu t’éloignais de nous, que tu nous méprisais. Comment aurait-on pu deviner ? Tu étais si hermétique, tu n’appelais jamais, tu ne venais jamais. Ne va pas croire que je te reproche quoi que ce soit, je regrette… Maman ne parlait plus de toi, Papa était trop malheureux. Il t’aimait tant, Papa, tu étais son trésor. Même quand tu as amené Simon à la maison. L’arabe comme il disait. Il a fini par l’accepter, il était si gentil, si amoureux de toi. Tu te souviens ? Bien sûr que tu te souviens, comment pourrais-tu oublier Simon ?

Anna ne me voit pas, ne m’entend pas, alors que je perçois tout, le son de ses mots, leur sincérité, l’amour qu’elle me porte, la beauté de son âme. Je suis bouleversée. Il me vient l’idée que je pourrais m’installer dans son corps pour qu’elle sente ma présence. Non, impossible. Je peux traverser le mur, mais pas ma sœur. Je cherche un moyen de communiquer avec elle, quand elle reprend :

– Réveille-toi Sophie, je t’en supplie, fais un effort, c’est trop dur de te voir comme ça. Tu as promis de tout me dire pour « qu’il ne subsiste plus de malentendus, que l’on puisse clore ce chapitre », ce sont tes propres mots… Alors je compte sur toi, il faut toujours tenir ses promesses… Jérôme est dans le train, tu as réussi à lui faire quitter Puizac. Bravo ! Je lui prépare la chambre de Mémé… J’ai appelé Mathilde, bien sûr, elle sera là demain. Elle va prévenir Benjamin. Ils pourront séjourner chez moi, ne t’inquiète pas. La dernière fois que j’ai vu ton fils, il devait avoir dix ans… Si je ne me trompe pas, il a plus de vingt ans aujourd’hui. Vingt-cinq, je crois… Je serais heureuse de le revoir… Tu dis que, maintenant, il est bien dans sa vie, qu’il réussit…

Je ne sais plus quoi te dire, je suis fatiguée. Je reste encore un peu...

Anna s’endormit dans son fauteuil, et très vite un léger ronflement se fit entendre.

Tout le temps que dura son monologue, et après l’échec de ma tentative fusionnelle, je suis restée assise en tailleur, sur le lit, au bout de mes pieds. Rien ne m’étonne, cette situation me paraît évidente, normale. Je ne suis donc pas surprise de voir Anna assise en face de moi, en tailleur elle aussi.

– Je crois que je dors profondément !

– Moins profondément que moi. Toi, tu te réveilleras bientôt et tu partiras.

– Et voilà, ça recommence !

Nos mains se prennent. On s’observe, on se comprend.

– Es-tu bien consciente de ce qui nous arrive ?

– Oui, assure Anna. Nos corps sont assoupis, et nos âmes s’évadent un peu de leurs enveloppes. Elles prennent l’air.

– Ça m’est déjà arrivé avant que tu ne sois là. Et toi ?

– Je pense que cela survient durant le sommeil, mais on ne s’en souvient pas au réveil.

– Alors, il est possible que Papa et Maman se soient retrouvés après…

– J’en suis persuadée, après et certainement avant, nous le pouvons bien, nous !

– Maman disait souvent qu’elle voyait Papa en rêve, qu’elle lui parlait, que ça lui semblait si réel qu’elle se questionnait plusieurs heures avant d’accepter qu’elle avait rêvé.

– Nous nous poserons peut-être la même question à notre réveil. Écoute Anna, je ne sais pas si je m’en sortirai. Voilà :dans mon bureau, à Brem-sur-Mer, sous le troisième tiroir, il y a une cachette. Tu y trouveras des cahiers, des notes. Personne n’a jamais lu ces pages, tu comprends ? Il s’agit d’un travail très personnel, d’une thérapie. Ainsi, tu vois, je tiens ma promesse. J’espère que tu t’en souviendras.

Je me rends compte que je soliloque, Anna a disparu.

Anna se réveilla, étira ses bras, consulta sa montre.

– Mince, déjà ! Je dois partir Sophie, le pauvre Jérôme doit m’attendre sur le quai de la gare depuis plus d’une heure.

Elle posa une bise légère sur le front de sa sœur.

– Ce petit somme m’a fait du bien. A demain, ma belle, tâche d’aller mieux… nous t’aimons, tu sais, même si on ne sait pas parler de ça…

Deuxième jour
Mardi

J’explore le plafond et la chambre des soins intensifs. Ce matin, j’ai osé traverser la porte, juste le torse, pour observer le couloir. J’ai surpris une forme qui ressemblait à la mienne, je parle de sa matière, pas de son physique. J’ai chuchoté : houhou ! L’ombre a disparu dans une chambre voisine. Peut-être doit-on rester près de son corps ? J’ai compris rapidement que dans cette dimension, tout passe par la pensée. Si je songe : je veux être près de la fenêtre, je suis aussitôt près de la fenêtre. Cela fonctionne systématiquement. Comme je crains de me perdre si je m’éloigne, je suis très attentive à exprimer précisément mon désir. Je ne m’ennuie pas, je me sens bien, dans une absolue plénitude. J’ai étudié mon apparence, une matière à la fois dense et légère, souple et fluide. Ma silhouette, blanche et lumineuse, épouse celle de mon corps. Telle l’ombre qu’il projette sur le sol, elle peut s’étirer ou se rétrécir.

L’équipe soignante passe toutes les heures. L’infirmière a changé le bandage qui enserre mon crâne rasé du haut jusqu’à la nuque. Ensuite, elle a consulté les moniteurs, vérifié ma tension, pris ma température et noté tous ces renseignements sur la fiche au pied de mon lit. Elle a changéma perfusion puis s’est retirée. À présent, je consulte mon dossier : Sophie Vallée, née Vallée, le 12 août 1953. Admission le 18 juin 2011.Fracture au niveau du cortex. Traumatisme crânien, perte de connaissance.Cinq points de suture.Risques de lésions cérébrales pouvant provoquer une amnésie. Risque d’hémorragie… J’examine les radios, je les comprends. Enfin, je prends connaissance du dispositif mis en œuvre : tout mon corps est sous haute surveillance.

Après une nuit réparatrice, le premier geste d’Anna fut d’appeler l’hôpital pour prendre des nouvelles de Sophie. Son état restait stationnaire. Demain, elle serait transférée dans une chambre plus calme et alors, oui, les visites seraient bienvenues à partir de 14 heures.

Anna ouvrit les volets, le ciel restait plombé, mais la pluie avait enfin cessé. L’humidité exsudait des vitres et tomettes, elle décida de faire un petit feu pour assainir l’air ambiant. Puis elle entreprit un grand ménage. Quand Jérôme apparut en fin de matinée, le soleil tentait une timide apparition entre deux gros nuages gris.

– Tu as des nouvelles ?

– Oui, répondit Anna. Elle est toujours dans le coma. Le médecin paraît confiant. Si son état le permet, elle sera transférée demain dans un service de surveillance, si j’ai bien compris. Je suppose qu’il faut laisser du temps à son cerveau pour se remettre du choc.

– Que fait-on aujourd’hui ?

– On attend les enfants de Sophie. Mathilde et Benjamin. Ils descendent ensemble. Mathilde m’a envoyé un SMS pour me prévenir de leur arrivée, en début d’après-midi. Je les emmènerai à l’hôpital. Si tu veux bien, tu pourraissoigner le verger… Regarde ça… du temps de Tati, c’était impeccable, dit-elle en entraînant son frère sur la terrasse.

La pommeraie descendait en pente douce jusqu’en bordure du chemin vicinal délimitant la propriété. Les branches supportaient trop de fruits qui poussaient en grappes, évoquant des raisins géants. Elles se fendaient sous le poids, et traînaient sur l’herbe grasse et spongieuse. Jérôme considérait le désastre :

– Tu as des outils, sécateur, scie, tronçonneuse ?

– Tu trouveras tout ce qu’il faut dans le garage. Tu vas tailler ?

– Ce n’est pas le moment idéal, mais on n’a pas le choix, si tu veux manger quelques pommes. Je vais éclaircir les fruits pour soulager les arbres et puis je supprimerai les branches cassées. J’ai besoin de seaux, pour les pommes. On les donnera au voisin pour son cidre ou ses cochons. Elles ne sont pas mûres.

Ils trouvèrent divers instruments dans la remise, près du garage. Jérôme, retrouvant son élément, se mit au travail avec allégresse, que peut-on faire de mieux que de sauver un verger, tandis qu’Anna commençait à vider les armoires pleines de vieux draps et linge datant du siècle dernier au moins.

Autrefois, au Bas Roc, dans l’Ariège, sa grand-mère ouvrait ces mêmes armoires pour y ranger les draps qu’elle venait de repasser, après les avoir lavés. La lessive prenait du temps alors, elle commençait la veille. Mémé Angèle faisait bouillir de grandes lessiveuses sur des réchauds, dans la cour de la ferme. Pendant que l’eau chauffait, elle plongeait les draps dans le bassin et les passait au savon de Marseille. Elle frottait, frottait, courbée au-dessus dulavoir. Ensuite, elle plongeait les draps dans les bassines, les enfonçait délicatement avec une sorte de grosse fourchette en bois conçue pour ce seul usage. Quand l’ébullition commençait, elle baissait le feu et entamait une autre tâche, revenant tourner le linge régulièrement. Pauvre Mémé. Aurait-elle apprécié l’avènement de la machine à laver ? Non, sans aucun doute. Elle n’aurait jamais confié son linge à une machine. Tout comme elle n’aurait jamais voulu que ses meubles pleins de son trousseau de jeune mariée finissent ici, en Normandie, dans la maison de vacances de tante Odile, cette fille indigne qui l’avait dépouillée.

Au décès d’Odile, tous ses biens revinrent à sa sœur, la mère de Sophie, Anna et Jérôme. Justice fut rendue en fin de compte. Amélie Vallée avait hérité de la maison juste quelques mois avant son propre décès. Elle se savait malade et rédigea un testament qui partageait les biens ainsi réunis entre ses trois enfants. Comme elle l’avait promis à son mari, Eric Vallée, elle attribua la maison familiale, celle de Puizac, à Jérôme. La maison de Brem, héritée des grands-parents paternels, revint à Sophie qui vivait maintenant et depuis plus de dix ans aux Sables-d’Olonne, à une quinzaine de kilomètres de Brem-sur-Mer. Anna, elle, reçut la maison de Clères. Au début, elle pensait la vendre. Elle n’y avait aucun souvenir, la Normandie était à un bout de la France bien trop au Nord, on en disait le climat froid et humide. Et puis, elle découvrit la propriété, la vaste demeure à colombage entièrement restaurée, le parc, les vergers, les pâturages, que tante Odile louait aux voisins pour leurs cheptels. Elle décida, en accord avec son mari Laurent, de garder la maison, le parc, de la louer en été. Toute la famille pourraiten profiter le reste du temps. Un tel capital immobilier ne pouvait se dévaloriser. Seuls les vergers et les pâturages seraient vendus, si les fermiers voisins proposaient une offre intéressante, sinon ils resteraient en location.

Draps, torchons, serviettes, s’accumulaient sur le grand lit en deux tas : à garder, à jeter. Ce n’était pas une armoire, c’était un gisement. Pendant qu’elle triait, évaluait ce linge séculaire, une idée s’insinuait, persistait dans son esprit : quand Sophie se réveillera, quand elle sera rétablie, elle rentrera en Vendée et s’installera probablement à Brem-sur-Mer. Laissant son travail en plan, elle ouvrit son ordinateur portable muni d’une clé 3 G. Elle chercha sur Google : Brem-sur-Mer, Vendée. La ville localisée, elle demanda : établir un itinéraire, départ Clères, Seine-Maritime, arrivée Brem-sur-Mer, Vendée. L’itinéraire s’afficha : distance : 498 km, temps estimé : 5 h 39 minutes. Trois jours tout au plus, pour aérer, nettoyer, elle connaissait la maison. Il fallait que tout soit parfait pour le retour de sa sœur. Pourquoi pensait-elle sans cesse au bureau de Sophie ? « Sous le troisième tiroir, tu trouveras une cachette, des cahiers… Je tiens ma promesse. » Elle secoua la tête, se remit à son tri.

Vers 15 h, une voiture, conduite par un jeune homme, s’engagea dans l’allée. Assise côté passager, Mathilde agitait le bras, criant :

– Tati, c’est nous !

Anna les accueillit, prépara du café en relatant les évènements. Elle observait Benjamin. Le petit garçon taciturne était devenu un bel homme, posé, souriant. Ses yeux verts, qu’il tenait de sa mère, pétillaient d’espièglerie. Mais pour tout le reste de sa personne, Dieu qu’il ressemblait à son père ! Même silhouette, même visage,surtout de profil. Après avoir bu leur café et croqué quelques biscuits, tous trois se dirigèrent vers le verger pour informer Jérôme qu’ils se rendaient à l’hôpital pour une visite rapide.

Personne ne parla pendant le trajet. Mathilde conduisait, Benjamin fixait le ciel lourd de nuages gris, presque noirs, menaçants. Les premières gouttes s’écrasèrent sur le pare-brise :