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La maison, lieu de sociabilité, dans des communautés urbaines européennes de l’Antiquité à nos jours

De
343 pages
Ce colloque discute la dichotomie public/privé: la maison n'est pas seulement un lieu d'intimité mais aussi de sociabilité. En procédant d'abord à une généalogie historiographique de ce concept, les intervenants cherchent d'abord à légitimer l'application d'un concept social à une sphère privée : la maison. La réflexion sur « Les espaces de sociabilité » s’inscrit dans un projet plus vaste sur les « usages de la maison », au sein du Pôle des Sciences de la Ville (Paris VII). Le colloque eut lieu en mai 2004, avec le soutien des laboratoires Identités, Cultures, Territoires et Phéacie. Pratiques sociales et conduites ritualisées permettent de définir les structures et les évolutions du lien entre noyau familial, amis et autres.
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La maison, lieu de sociabilité,
dans des communautés urbaines
européennes, de l’Antiquité à nos jours Sous la direction de
Florence GHERCHANOC
La maison, lieu de
sociabilité, dans des
communautés urbaines
européennes, de l’Antiquité
à nos jours.
Colloque international de l’Université Paris VII -
Denis Diderot, 14-15 mai 2004









Éditions Le Manuscrit© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
ISBN : 2-7481-7639-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748176391 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-7638-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748176384 (livre imprimé)


INTRODUCTION

La maison à l’intersection du privé et du public : la sociabilité en question
La maison à l’intersection du privé
et du public : la sociabilité en question
La « maison » urbaine – au sens de « domus » (demeure,
domicile) –, dans laquelle vit une famille, est un lieu de vie
autonome (maison individuelle, appartement) dans une
unité résidentielle (immeuble collectif, îlot d’habitations).
Espace de vie spécifique, elle est souvent considérée
comme le domaine privé par excellence, fondement
matériel de la famille et pilier de l’ordre social. À ce titre,
elle est généralement appréhendée comme lieu
d’expression du privé par opposition à l’espace public,
comme en témoigne un extrait de la Préface de l’Histoire de
la vie privée :

Nous sommes donc partis de cette évidence que, de tout
temps et partout, s’est exprimé dans le vocabulaire le
contraste, clairement perçu par le sens commun, qui
oppose au public, ouvert à la communauté du peuple et
soumis à l’autorité de ses magistrats, le privé. Qu’une
aire particulière, nettement délimitée, est assignée à cette
part de l’existence que tous les langages disent privée,
une zone d’immunité offerte au repli, à la retraite, où
chacun peut abandonner les armes et les défenses dont il
lui convient d’être muni lorsqu’il se risque dans l’espace
public, où l’on se détend, où l’on se met à l’aise, en
« négligé », délivré de la carapace d’ostentation qui
assure, au dehors, protection. Ce lieu est de familiarité. Il
est domestique. C’est aussi celui du secret. Dans le privé
se trouve serré ce que l’on possède de plus précieux, qui
n’appartient qu’à soi, ce qui ne regarde pas autrui, ce
qu’il est interdit de divulguer, de montrer, parce que trop
11 Florence Gherchanoc
différent de ces apparences que l’honneur exige de
1sauver en public .

Ce tableau du privé et de l’espace domestique proposé
par Georges Duby feint d’ignorer que la notion même de
e« privé » se construit au XIX siècle en Europe occidentale,
tout d’abord « au sein de la société anglo-saxonne, alors à
2l’avant-garde de l’élaboration d’une culture bourgeoise » , et
que celle-ci n’est pas sans poser de problèmes. Il est vrai
que la maison et l’espace domestique relèvent par certains
aspects du personnel, du repli et du secret etc. Néanmoins,
de nombreux travaux d’historiens remettent en question
3cette dichotomie et élaborent de nouvelles formules qui se
veulent plus éclairantes : le « semi-public », le « public dans
le privé » ou encore le « privé dans le public » – ce qui
montre bien que ni le « privé », ni le « public » ne sont des
aires clairement délimitées. Est-ce à dire que le privé
n’existe pas ? Sans aller jusque-là, il est somme toute aisé de
remarquer que la terminologie employée ne rend pas
compte de façon satisfaisante d’un certain nombre de
phénomènes, en particulier, en ce qui nous concerne,
d’usages et de pratiques festives qui ont pour cadre l’espace
domestique et de la capacité d’ouverture de la maison. C’est
pourquoi, pour dépasser – sans, pour autant, la rejeter –

1. G. DUBY, « Préface », in G. DUBY et Ph. ARIÈS (dir.), Histoire de la vie
privée. De l’Empire romain à l’an mil, t. 1, Paris, Seuil, 1985, p. 10. Sur les
définitions des mots « privé » et « public » : G. DUBY, « Pouvoir privé,
pouvoir public », in Histoire de la vie privée. De l’Europe féodale à la
Renaissance, t. 2, Paris, Seuil, 1985, pp. 19-25. Sur la construction de la
notion de privé (entendu comme « un domaine de la famille ou de la
maison » et comme « un domaine de l’économie ») par les sciences de
el’Antiquité au XIX siècle, voir aussi B. WAGNER, « “Le privé n’existe
pas” : quelques remarques sur la construction du privé par
el’Altertumswissenschaft au XIX siècle », Ktéma, 23, 1998, pp. 25-35.
2. G. DUBY, « Avertissement », in Histoire de la vie privée, t. 2, op. cit., p. 9.
3. Voir par exemple, pour l’Antiquité, les actes du colloque Public et privé
en Grèce ancienne : lieux, conduites, pratiques, Ktéma, 23, 1998 et, de l’Antiquité
à l’époque contemporaine, les 5 tomes de l’Histoire de la vie privée, Paris,
Seuil, 1985-1987, G. DUBY et Ph. ARIÈS (dir.).
12 La maison à l’intersection du privé et du public : la sociabilité en question
cette appréhension de l’espace en termes de « privé » et de
« public », nous avons jugé plus opérateur de partir du
4concept de « sociabilité » .
Ce concept est relativement neuf en Histoire. Forgé en
1966 comme objet d’histoire par Maurice Agulhon, il est,
depuis, sans cesse reformulé, enrichi et appliqué à de
nouvelles catégories, à de nouveaux espaces géographiques
et à différentes périodes historiques. Notion élastique et
floue, son emploi est plus ou moins limitatif et fonction des
contextes auxquels on la soumet. Dans les dictionnaires, la
notion de sociabilité recouvre deux emplois. C’est, d’une
part, une disposition innée de l’espèce humaine à vivre en
esociété (1665 ; définition reprise au milieu du XVIII siècle).
C’est, d’autre part, une aptitude de l’individu à fréquenter
eagréablement ses semblables (à partir du XVIII siècle)
– qualité et trait de caractère qui caractérisent l’homme
5sociable (celui avec lequel il est aisé de vivre) . Comme le

4. Pour quelques remarques sur les liens entre le privé, le public et la
mise en place de nouvelles formes de sociabilité aux Temps modernes :
Ph. ARIÈS, Histoire de la vie privée. De la Renaissance aux Lumières, t. 3, Paris,
Seuil, 1986, pp. 18-19.
5. É. LITTRÉ, s.v. « sociabilité » : « Disposition innée qui porte les
hommes et plusieurs autres animaux à vivre en société. Manière propre à
l’homme, de vivre en société. Qualité de l’homme sociable » et
s.v. « sociable » : « Qui est naturellement porté, qui est propre à vivre en
société. Se dit aussi des animaux. L’abeille est un animal sociable. Avec
qui il est aisé de vivre », tome 6, p. 5923 ; A. REY (dir.), Dictionnaire
historique de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1998,
s.v. « sociabilité » : « Désigne dans un contexte didactique, l’aptitude à
evivre en société (1665 ; repris mil. XVIII siècle). Ce nom s’emploie
ecouramment (mil. XVIII siècle) pour parler du caractère d’une personne
de commerce facile et (av. 1841) du caractère d’un groupe qui favorise
les relations humaines, en particulier les relations intellectuelles ou
mondaines. Cet emploi est littéraire » et s.v. « sociable » : « C’est un
emprunt (1552) au latin impérial sociabilis “qui peut être sociable”, dérivé
du verbe latin classique sociare “faire partager, mettre en commun”,
“associer, mettre ensemble”, lui-même de socius “compagnon”. L’adjectif
signifie d’abord “qui se joint aisément à autre chose », puis il s’applique
(1596) à une personne capable de vivre en association permanente avec
eses semblables, sens devenu didactique et rare à partir du XVIII siècle.
13 Florence Gherchanoc
remarque M. Agulhon, ces deux définitions, ainsi
formulées, ne correspondent pas à des catégories
historiques : « l’une [est] trop large et l’autre trop étroite.
Les objets de l’histoire sont dans l’entre-deux, au-delà de
l’individu singulier et en deçà de l’espèce […]. Cependant,
[…] l’application du mot « sociabilité » à des groupements
humains est à peu près aussi ancienne que le mot lui-
e6même » . Dès le XVII siècle, le terme « sociabilité » sert à
equalifier un trait de psychologie collective. Au XVIII siècle,
il est employé pour désigner une catégorie philosophique ;
la « sociabilité » est synonyme d’« humanité » et de
« civilisation » et liée à une idée de progrès s’appliquant à
el’espèce humaine. Il faut attendre le XX siècle pour que
cette notion devienne une catégorie historique appliquée à
un groupement (domaine) plus restreint et aux contours
précis, comme les associations – auxquelles déjà tout le
eXIX siècle a porté un intérêt marqué –, afin « de dégager les
institutions ou les formes de sociabilité spécifiques et d’en
7faire l’étude concrète » . Ainsi, la densité et la vitalité des
groupes organisés, quels qu’ils fussent d’ailleurs, sont
censées exprimer au plus haut degré l’aptitude générale
d’une population à vivre intensément les relations publiques
8(sociabilité) .
La notion de « sociabilité », ainsi désignée, comprise
hors du cadre de la famille et en dehors des pouvoirs

eDepuis le XVII siècle, sociable qualifie (vers 1630) quelqu’un qui cherche
la compagnie, le commerce de ses semblables et, par extension, ce qui
témoigne de ce caractère (1636). Sociable (1889) a désigné un vélocipède à
deux places situées côte à côte, remplacé vers 1890 par le tandem, et
(1907) une voiture de luxe avec deux sièges se faisant vis-à-vis ».
6. M. AGULHON, Le cercle dans la France bourgeoise 1810-1848. Étude d’une
mutation de la sociabilité, Paris, A. Colin, 1977, p. 8.
7. Ibidem, p. 11.
8. Voir les travaux de M. AGULHON, La sociabilité méridionale : confréries et
eassociations en Provence orientale dans la deuxième moitié du XVIII siècle, Aix en
Provence, La pensée universitaire, 1966 ; Pénitents et francs-maçons de
l’ancienne Provence : essai sur la sociabilité méridionale, Paris, Fayard,
coll. « Histoire sans frontières », 1968 ; Le cercle dans la France bourgeoise
1810-1848, op. cit., pp. 7-14.
14 La maison à l’intersection du privé et du public : la sociabilité en question
établis, mais dans le domaine public, rénove le vocabulaire
et la littérature historiques. Dès 1967, E. Le Roy Ladurie
9l’admet dans l’Histoire du Languedoc , et bien d’autres après
lui. Par opposition à la « Grande Histoire académique », qui
délimitait ses champs de recherche et ses domaines d’études
(la religion, la politique, l’économie, la Révolution), naît une
histoire qui se veut totalisante et décloisonnée. Aussi,
progressivement, le mot « sociabilité » est-il récupéré par les
historiens des mentalités pour désigner les formes
élémentaires de la vie collective. Il se substitue aux
expressions « vie quotidienne », « civilisation » et « histoire
des mœurs » – des registres, néanmoins, trop vastes pour
appréhender la sociabilité. De ce fait, c’est dans la
10perspective tracée par M. Agulhon après Max Weber
qu’est organisée, à Rouen à partir de 1983, une série de
colloques sur le thème de la sociabilité par le GRHIS
(Groupe de recherche en histoire) et l’ARS (Association de
recherche sur la sociabilité). Le premier, en novembre 1983,
est intitulé Sociabilité, Pouvoirs et Société. Il s’attache à dégager
les modalités d’utilisation du concept de sociabilité en
histoire au regard des contextes considérés, des époques et
des aires géographiques ; il définit des lieux et des gestes
ritualisés propres à l’homme sociable en Europe de

9. E. LE ROY LADURIE, « Difficulté d’être et douceur de vivre : le
eXVI siècle », p. 306 à propos du mariage (d’un récit de) et de
l’« exaltation de sociabilité » qu’il implique et « Huguenots contre
papistes », p. 343 sur les confréries, la religiosité populaire et « la
sociabilité méridionale », in Ph. WOLFF (ed.), Histoire du Languedoc,
Toulouse, E. Privat, 1967.
10. Inspirées par la lecture du sociologue allemand Max Weber qui
proposait l’étude de « toutes les structures communément appelées
sociales, c’est-à-dire tout ce qui se trouve entre les pouvoirs organisés et
reconnus, l’État, la commune, l’Église établie, d’une part, et la
communauté naturelle de la famille, d’autre part » (cité par M. AGULHON,
Le cercle dans la France bourgeoise 1810-1848, op. cit., p. 13), les analyses qui
décrivent des formes et des pratiques de sociabilité concernent en
premier lieu le phénomène associatif, au sens large.
15 Florence Gherchanoc
e 11l’Antiquité au XX siècle . Ainsi, une structure de sociabilité
est un groupement permanent ou temporaire, quel que soit
son degré d’institutionnalisation, auquel on décide de
participer, et au sein duquel les pratiques collectives sont
l’expression même de la sociabilité – la « convivialité » étant
12une des manifestations de la sociabilité . Dans ces
structures émergent des relations sociales de type public, en
particulier des relations de pouvoir qui sont analysées dans
leur rapport à la société globale. En 1987, un autre colloque
s’intéresse à la sociabilité en liaison avec la notion de
parenté suivant trois axes : « Cité des pères, cité des frères »,
« Sortir de la famille » et « Stratégies familiales et
13sociabilité » . Il en ressort que l’espace de sociabilité se
dessine comme « un domaine intermédiaire entre le pôle
familial et la sphère politique, [un] espace de rencontre et de

11. Sociabilité, pouvoirs et société. Actes du colloque de Rouen, 24/26
novembre 1983. Textes réunis par Fr. THÉLAMON, Rouen, P.U.R.,
n° 110, 1987.
12. P. SCHMITT-PANTEL, « Les pratiques collectives et le politique dans la
cité grecque », Ibidem, p. 284, la définit comme suit : « j’entends par
“rituel de convivialité” toute une série de gestes et d’opérations partagés
en commun dont la réussite crée ou recrée, dans une atmosphère de joie,
la cohésion du groupe. Ces gestes forment un ensemble structuré dont
les éléments constitutifs sont le sacrifice sanglant, le partage et la
répartition des viandes, la cuisine des différents aliments carnés et non
carnés, la consommation en commun (le repas proprement dit) des mets,
la consécration du vin, son partage, sa répartition et sa consommation,
l’échange de paroles, les chants, les jeux, le kômos, les danses… Tous ces
éléments n’ont pas toujours une importance égale, l’un ou l’autre est
parfois mis en avant dans le déroulement concret ou dans le discours.
Selon la nature du document utilisé et l’occasion de l’expression de cette
“convivialité”, l’angle de vue n’est pas le même. Une loi religieuse
promulguée par une cité met l’accent sur la thusia (le sacrifice sanglant) et
la répartition des viandes. Un récit de symposion insiste sur les discours qui
se sont tenus lors de la beuverie. Une fondation faite pour entretenir la
mémoire d’un mort parle plus volontiers du repas et de la qualité des
participants. Un règlement d’association peut prescrire indifféremment
tel ou tel de ces gestes. »
13. Aux sources de la puissance : sociabilité et parenté. Actes du colloque de
Rouen, 12/13 novembre 1987. Textes réunis par Fr. THÉLAMON, Rouen,
P.U.R., n° 148, 1989.
16 La maison à l’intersection du privé et du public : la sociabilité en question
construction de liens sociaux, lieu d’élaboration et
d’apprentissage de rôles et de comportements socio-
politiques au-delà des rôles familiaux […]. Dans cet entre-
deux, entre famille et cité, se substituant aux structures de
parenté ou relayant les stratégies familiales, les relations de
sociabilité donnent à leur tour accès à la puissance ». La
référence à la parenté est concevable comme modèle de
sociabilité, mais de sociabilité primaire, modèle explicatif de
la constitution d’espaces de sociabilité. « Structures de
parenté et modèles familiaux ont largement permis de
penser, dire et vivre la cité conçue comme une grande
famille ». Néanmoins, « l’espace de sociabilité est le lieu
d’apprentissage de relations autres, même si elles
recouvrent parfois encore la nomenclature de la parenté. La
substitution de relations de sociabilité aux structures de
parenté déficientes, révolues ou reniées, débouche dans le
réel ou l’imaginaire, sur de nouvelles formes de vie
ensemble ». En outre, « stratégies familiales et sociabilité
interfèrent ou rivalisent, lorsqu’il s’agit de conquérir le
pouvoir ou de maintenir la puissance. Et, quand des
stratégies de sociabilité relaient ou remplacent les stratégies
familiales, de nouveaux rôles, d’autres comportements
s’élaborent qui, modifiant la vie publique et familiale,
14transforment la société » . L’« objet d’histoire sociabilité »
s’est précisé. De la densité et de la vitalité des groupes
organisés (associations) aux pratiques collectives ritualisées,
aux rythmes et espaces de sociabilité, à la parenté comme
modèle des relations de sociabilité, les recherches
s’orientent en 1990 vers la sociabilité à table – à savoir,
l’étude des pratiques alimentaires, des comportements et
manières de manger dans un cadre plus large que celui de la
15famille et de l’espace domestique . Dès lors, la sociabilité
caractérise l’aptitude et l’art de vivre ensemble. « Elle

14. Ibidem, pp. 5-6.
15. La sociabilité à table. Commensalité et convivialité à travers les âges. Actes du
colloque de Rouen, 14/17 novembre 1990. Textes réunis par
Fr. THÉLAMON, Rouen, P.U.R., n° 178, 1992.
17 Florence Gherchanoc
implique la convivialité et l’ensemble des gestes et des
pratiques ritualisées qui, dans chaque société, réalisent entre
les individus une cohésion harmonieuse ». Au cœur de la
convivialité, la commensalité est l’« expression de cet art de
vivre ensemble vers lequel tendent les membres de tout
groupe, occasionnel ou permanent, informel ou structuré,
qui fondent, confortent ou manifestent ainsi le lien social
16qui les unit » dans une atmosphère de joie . Aussi, le
colloque propose-t-il une réflexion sur les fonctions
sociales de la nourriture et les conduites alimentaires :
partage, plaisirs, cohésion et définition du groupe, statut
socio-politique du banquet et sa place dans la fête, temps
forts de la sociabilité, signification symbolique du repas
dans l’imaginaire à différentes époques. La sociabilité
trouve son expression la plus complète dans la convivialité
dont le repas en commun est la manifestation principale.
L’enquête se poursuit. En 1994, une réflexion s’engage sur
les usages de la rue, sur la rue comme lieu de sociabilité. Les
travaux portent sur l’imaginaire de la rue, espace de
socialisation idéale, de rencontre et d’échange et
l’expérience quotidienne de rues, axes de circulation, lieux
d’anonymat, de solitude, voire de danger. Ainsi, parler de la
rue comme lieu de sociabilité, c’est admettre que, même
fortuites et lâches, les relations interpersonnelles sont
socialisées par un minimum de codes de comportement.
Trois thèmes émergent : la rue instrument de
communication, lieu de travail, lieu de spectacle et miroir de
17la société . En 1998, un dernier colloque porte sur les liens
entre mort, mémoire et identité, sur le sens et les fonctions
des fondations et rassemblements autour de la figure d’un
18défunt .

16. Ibidem, p. 6.
17. La rue, lieu de sociabilité ? Actes du colloque de Rouen, 16/19
novembre 1994. Textes réunis par A. LEMÉNOREL, Rouen, P.U.R.,
n° 214, 1997.
18. Autour des morts : mémoire et identité. Actes du colloque de Rouen 19-21
novembre 1998. Textes réunis par O. DUMOULIN, Rouen, PUR, n° 296,
2001.
18 La maison à l’intersection du privé et du public : la sociabilité en question
Des espaces, des structures et, surtout, des pratiques de
sociabilité et leurs rythmes ont été mis en évidence.
Néanmoins, le champ d’étude de la sociabilité concerne, en
premier lieu, les associations. Il reste défini, en dehors des
pouvoirs constitués que sont l’État et l’Église, dans l’espace
public, et laisse à l’écart la famille et, par conséquent, dans
une certaine mesure l’espace de la maison. La famille est
toujours exclue du champ d’appréhension de la sociabilité,
dont elle ne serait qu’un modèle, dans le meilleur des cas.
Certes, la notion de « sociabilité » appliquée à la maison ne
va pas de soi. En premier lieu, parce qu’elle renvoie et est
associée immédiatement à celle de « public » et, donc, aux
débats et aux contradictions évoqués précédemment dont il
est difficile de se départir comme en témoignent, d’ailleurs,
les communications rassemblées dans le présent volume, où
les termes « privé » et « public » ponctuent les
démonstrations et analyses. Pourtant, dès 1983,
M. Agulhon suggérait de réfléchir à l’histoire du
comportement, du comportement quotidien, dans le privé,
ritualisé et susceptible d’analyses rationnelles, qui inclut la
19convivialité, mais ne se limite pas à elle . En effet, la
sociabilité ne caractérise pas uniquement « les lieux, les
milieux, les époques où la vie associative fut dense et
animée ». Elle recouvre « les pratiques et les codes de toute
vie de relations interpersonnelles ». Elle est « un ordre de
réalité qui peut s’observer au sein même du groupe familial,
20si petit soit-il » , dans la maison, par exemple. Elle définit
ainsi des relations tant formelles qu’informelles, structurées
ou non dans cet espace spécifique, défini généralement
comme privé et familial, qu’est la maison.
Partant de ce postulat, l’objectif est de comprendre les
mécanismes par lesquels se crée, se construit et se fortifie le
lien social entre citoyens dans des communautés urbaines
européennes de l’Antiquité à nos jours, tout en établissant
des connexions entre ce qu’on appelle communément

19. Sociabilité, pouvoirs et société, op. cit., p. 652.
20. Aux sources de la puissance : sociabilité et parenté, op. cit., p. 8.
19 Florence Gherchanoc
l’histoire sociale, l’histoire des mœurs, l’histoire religieuse et
l’histoire politique, autant de catégories que nous pourrions
grouper sous le vocable d’histoire culturelle, au sens
anthropologique. L’idée est de replacer la maison dans un
environnement urbain caractérisé par une relative densité
de constructions et d’habitants et par une variété de
relations sociales. En effet, dans la constitution des réseaux
urbains, la maison, parce qu’elle apparaît aussi comme un
lieu d’élaboration et d’expression de la sociabilité, joue sans
doute un rôle majeur, quoi que souvent négligé. Ainsi, il
s’agit d’explorer de quelles façons la maison, alors qu’elle
est le plus souvent perçue comme le domaine familial et
privé par excellence, opère aussi comme un espace qui lie la
21famille à une société urbaine plus large .

Nous avons, ainsi, rassemblé des exposés sur les
comportements urbains et, plus précisément, sur les liens
construits dans la maison, dans des espaces indifférenciés
ou bien spécifiques, préalablement déterminés ou non.
Ceux-ci éclairent, d’une part, les stratégies d’occupation et
de réception dans les maisons, d’autre part, les relations qui
s’élaborent entre les membres d’une famille, d’un groupe de

21. La réflexion sur les « espaces de sociabilité » s’inscrit dans un
programme de recherche plus vaste, qui porte sur les « usages de la
maison », au sein du Pôle des Sciences de la Ville de l’Université Paris 7 -
Denis Diderot. Plus précisément, en 2002, l’idée d’un colloque portant
sur ce thème est, d’abord, née d’une rencontre, puis d’une collaboration
et d’un travail de réflexion et d’échanges scientifiques et amicaux entre
G. Crossick (Goldsmiths College, University of London) et
F. Gherchanoc (Paris 7). Ce colloque (14 et 15 mai 2004) a été organisé
avec le soutien de deux laboratoires : Identités, Cultures, Territoires
(ICT) et Phéacie. E. Cohen, G. Crossick, F. Gherchanoc et M. Vincent-
Cassy, ainsi que Fidel Diaz, secrétaire du Pôle des Sciences de la Ville en
2004, ont contribué à son bon déroulement ; M. Agulhon, L. Bruit,
S. Roux, P. Dibie et J. Styles en ont été les garants scientifiques. L. Bruit,
M. Vincent-Cassy, G. Crossick, Y. Bottineau et P. Dibie ont accepté de
présider et d’animer différentes séances. Solange Pawou Molu, secrétaire
du Pôle des Sciences de la Ville en 2006, a participé au travail d’édition.
Que tous soient, ici, chaleureusement remerciés pour cela.
20 La maison à l’intersection du privé et du public : la sociabilité en question
parents et, enfin, des interactions sociales plus larges
– autrement dit, comment se structurent, se forgent et se
manifestent l’identité et la cohésion de la famille nucléaire,
du cercle des parents, familiers, amis, voisins et autres – ce
qui revient à dire que la maison est un lieu de sociabilité.
Les contributions portent sur des pratiques sociales et
des conduites ritualisées dans leurs expressions festives qui
se construisent et se développent dans la maison. Les unes
mettent en relief les espaces et les objets qui en ont laissé
des indices et ainsi en témoignent ; les autres s’attachent à
analyser les comportements et les discours auxquels ils
donnent matière. Ainsi, la maison est étudiée sous l’angle de
la sociabilité, le plus souvent par le biais des fêtes, moments
privilégiés de rassemblement d’un groupe social (ceux qui
invitent et les invités) qui se réunit et gravite ponctuel-
lement dans l’espace domestique.

Le premier thème, « Sociabilité et différenciation de
l’espace : les lieux de réception », a trait à l’occupation et à
l’utilisation de l’espace de la maison pour recevoir, ce qui
permet de s’interroger sur la pertinence d’une distinction
entre un espace familial strictement privé, fermé, un espace
de travail et un espace de réception, social, public et ouvert.
Qui en établit les limites et comment ? Est-ce que des
termes et des lieux de vie concrets recouvrent cette
différenciation sociale de l’espace ? En quoi et comment
est-ce fonction des aires géographiques, des milieux et des
époques ?
Jusqu’à l’époque moderne, les espaces de sociabilité à
l’intérieur des maisons ne semblent pas clairement
délimités. Les pièces sont à usage multiple. Les occasions,
en particulier les réunions festives, contribuent à redéfinir, à
chaque fois, l’organisation spatiale des habitations.
L’absence de lieu spécifique de sociabilité dans les maisons
serait, à cet égard, un indice éclairant justifiant l’idée selon
laquelle l’espace familial est exclu du champ d’analyse des
formes de sociabilité. Finalement, il est tentant d’y voir une
construction « bourgeoise et occidentale » des pratiques et
21 Florence Gherchanoc
des lieux de sociabilité – liée à la façon dont la bourgeoisie
elle-même a conçu son espace domestique, en séparant
« vie privée » et « vie publique ». Cette conception, dont
nous sommes tous plus ou moins tributaires, ne correspond
pas aux « réalités » de l’Antiquité ni du Moyen Âge et
s’applique de façon aléatoire aux époques moderne et
contemporaine, en fonction des lieux et des milieux
sociaux, ainsi que des politiques urbaines et architecturales
menées.
Dans le monde grec, à l’époque classique, la sociabilité
masculine aurait eu pour cadre des pièces réservées à
l’intérieur de la maison. Cette vision largement occidentale
et contemporaine n’est confirmée ni par les textes ni par
22l’archéologie d’après Janett Morgan qui, dans son article,
discute et met en question l’existence d’un andrôn comme
pièce spécifique à usage masculin, égalitaire et convivial.
Dans la plupart des cas, l’andrôn est mentionné
comme espace politique, réservé à un personnage puissant
ou à une communauté politique, et devient, dès lors, le
« symbole de son pouvoir ». L’utilisation de l’espace
domestique est flexible et redéfinie en fonction des besoins
et des occasions. Seuls les décorations, les étoffes et les
objets, qu’on apporte ponctuellement, délimitent symboli-
quement un espace de sociabilité à l’intérieur de la maison.
L’existence de pièces entourées de bordures ne renvoie pas
spécifiquement à une « socialisation masculine dans un
contexte domestique ». L’espace de réception est
temporaire ; il n’est pas toujours facile d’accès.
La maison médiévale parisienne ne connaît pas non
plus de spécialisation des pièces. Les relations de sociabilité
ne sont pas attachées à un lieu particulier. Yvonne-Hélène
23Le Maresquier le montre à partir de l’analyse des
inventaires après décès, dans lesquels elle cherche des

22. J. MORGAN, « La sociabilité masculine et l’architecture de la maison
grecque : l’andrôn revisité », infra, pp. 37-71.
23. Y.-H. LE MARESQUIER-KESTELOOT, « La maison médiévale parisienne,
espace de relations, d’après les inventaires après décès », infra, pp. 73-86.
22 La maison à l’intersection du privé et du public : la sociabilité en question
indices de la sociabilité : « rencontres fortuites dans les
espaces de circulation […], contacts professionnels,
réunions familiales et amicales autour de la table ou de la
cheminée ». Aucune pièce n’a un usage exclusif : « l’homme
médiéval recevait ses intimes jusque dans sa chambre à
coucher, même pour y manger ! ». L’attestent, en
particulier, des meubles (tables, banc, tabourets, dressoirs
etc.), le linge de table et des objets de décoration (statues,
tableaux, tapis et rideaux) dans des intérieurs cossus.
Néanmoins, dans les demeures les plus vastes, la « salle »,
espace intermédiaire entre l’extérieur et l’intérieur, est le lieu
de rencontre et d’échanges par excellence. « Son
ameublement et sa décoration » témoignent de « l’aisance et
de la position sociale de l’occupant de la maison ».
La polyvalence des espaces domestiques et l’imbrication
de leurs fonctions – privées et publiques, si tant est la
pertinence de ces notions – sont, aussi, clairement mises en
24évidence par Sophie Cassagnes-Brouquet à propos des
maisons d’artistes de la Cité de Londres à la fin du Moyen
Âge. La maison de l’artiste y est à la fois demeure, atelier et
boutique. Lieu de vie, lieu de travail collectif des artistes,
lieu d’apprentissage et boutique s’interpénètrent et font de
la maison un lieu de sociabilité à réseaux multiples.
Membres d’une même famille, artistes, maître(s), jeunes
apprentis vivant à demeure (logés et nourris), valets
(résidant parfois sur place) et clients s’y côtoient
quotidiennement et lient des relations très étroites, souvent
aussi fortes que les liens parentaux. En outre, la
concentration des ateliers dans un même espace urbain
conduit les artistes à nouer des liens de sociabilité
indispensables à l’expression des solidarités. La maison est
« un des points d’ancrage essentiels de la sociabilité urbaine
à la fin du Moyen Âge à Londres ».

24. S. CASSAGNES-BROUQUET, « Un lieu de travail et de sociabilité, la
maison, atelier de l’artiste à Londres à la fin du Moyen Âge », infra,
pp. 87-103.
23 Florence Gherchanoc
La spécialisation des pièces est finalement un
phénomène relativement récent, fruit d’une lente évolution
de l’époque moderne à nos jours. En témoignent les articles
de C. Willemijn Fock et de Mark Overton mentionnés plus
loin, ainsi que ceux d’Evelyne Cohen et de Jean-Claude
Croizé.
25Evelyne Cohen s’interroge sur le rôle de l’architecture
dans la vie sociale et donc sur les lieux et les formes de
sociabilité liés à la configuration des habitations et à
l’espace, en appuyant sa réflexion sur les débats qui ont eu
cours dans les années 50-60 au sujet de l’habitat et du lien
social dans les quartiers populaires parisiens et dans les
grands ensembles anonymes de Sarcelles (symbole de la
banlieue à la fin des années cinquante). Dans le premier cas,
la courée favorise les relations de voisinage et l’esprit de
communauté, la petite taille des appartements ne laissant
aucune place à des formes de sociabilité ; « il n’est donc pas
question de recevoir à l’intérieur, si ce n’est les enfants qui
viennent le jeudi voir la télévision ». Dans le second cas,
indéniablement, pour les familles, le confort de l’habitat est
bien meilleur. Néanmoins, se pose de façon cruciale la
question du mélange des populations et des relations
sociales. Dans le logement, l’absence de séparation (porte)
entre les pièces limite les possibilités de recevoir chez soi.
En outre, les relations de voisinage sont compliquées. En
témoigneraient l’isolement des femmes et le bruit d’autrui
subi, voire des pathologies urbaines comme la « sarcellite ».
Ainsi, deux modèles s’opposent, celui de la sociabilité des
quartiers pauvres et celui de l’habitat dans les grands
ensembles au caractère anti-social.
À partir du tournant des années soixante, l’intérêt porté
au rôle social de l’architecte est manifeste. Cette question, à
la fois politique et sociale, de la sociabilité est vécue par les
contemporains comme un enjeu pour leur vie personnelle

25. E. COHEN, « Habiter un quartier de Paris ou Sarcelles : la sociabilité
en question dans les années 1950-1960 ». Malheureusement, cet article
n’a pas pu être publié.
24 La maison à l’intersection du privé et du public : la sociabilité en question
et familiale dans la mesure où elle modifie la sphère privée.
Elle justifie, encore aujourd’hui, la patrimonialisation des
courées et le mouvement de destruction des tours.
26De façon parallèle, Jean-Claude Croizé montre, en
fondant son analyse sur la nouvelle vague de constructions
des années 1950 et 1960 en France, que « le discours sur la
sociabilité et ses pratiques effectives ne saurait être séparé
d’une approche du potentiel que propose l’espace du
logement dans sa disposition physique ». Il met, ainsi, en
avant les limites du logement social moyen, en terme de
progrès, au regard des relations entre le privé et le public.
Dans une perspective complémentaire mais différente,
27l’article de Michel Watin et Éliane Wolff porte sur la
gestion du rapport privé/public dans « l’accueil et la
réception de l’Autre, étranger ou ami » dans deux formes
d’habitats distincts de l’île de la Réunion dans une société
multiethnique et multiculturelle : la « kaz et la kour »
produits de la société de plantation et la « villa et sa
parcelle ». Dans le premier cas, l’espace domestique est
coupé en deux, « déterminant deux mondes sociaux qui
renvoient à des manières différenciées d’accueillir et de
recevoir « l’étranger » d’une part et « ceux que l’on connaît »
d’autre part ». L’accueil très ritualisé de l’étranger
(salutations, conversations et consommation) se fait au
salon, dans l’« espace public du privé ». Étranger, il ne peut
pénétrer dans l’espace domestique ; il n’est ni reçu à table ni
ne participe aux fêtes familiales, par opposition à la famille
élargie. En revanche, les célébrations familiales mobilisent
l’ensemble de l’espace domestique. Dans la villa,
l’opposition entre extérieur et intérieur est très forte.
L’accueil est rarement improvisé. La pièce à vivre, le salon,
lieu de réception de l’étranger comme de l’intime, et les
espaces personnels sont parfaitement différenciés. En

26. J.-C. CROIZÉ, « Le nouveau logement populaire des années 1950 et
1960 en France comme cadre de sociabilité », infra, pp. 105-124.
27. M. WATIN et É. WOLFF, « Habiter et recevoir à l’île de la Réunion.
Des pratiques en mutation », infra, pp. 125-140.
25 Florence Gherchanoc
outre, les fêtes, qui ont pour cadre « l’espace privé de la
propriété », réunissent des relations électives familiales et
amicales. Dans le monde créole, l’espace investi pour
recevoir est plus large mais concerne un groupe plus
restreint ou du moins un groupe avec lequel les liens sont
bien définis et forts. En revanche, dans la villa, l’espace de
réception est bien délimité mais les liens avec les convives
sont plus diversifiés et ont parfois fait l’objet d’une
expérimentation préalable à l’extérieur de la maison.
Néanmoins, depuis les années 1990, le modèle de sociabilité
de la villa tend à se généraliser dans des appartements en
immeubles collectifs, ce qui crée parfois des contradictions
entre la nouvelle définition du privé et des pratiques
traditionnelles de l’espace de sociabilité créole. Les auteurs
montrent, ainsi, en quoi « habiter et recevoir » à la Réunion
sont des pratiques en mutation, qui sous-tendent au
demeurant de nouvelles formes de sociabilité : une
externalisation de l’espace privé avec la « sociabilité de la
bâche bleue » qui a pour corollaire la privation des espaces
publics et la création d’espaces virtuels de sociabilité. La
modification des sociabilités oblige à redéfinir les frontières
entre espace domestique et espace de réception ainsi
qu’entre privé et public.

S’intéresser aux degrés d’ouverture de la maison est
aussi un moyen d’appréhender la dimension publique et
ostentatoire des réunions, les liens créés, la cohésion et
l’identité du ou des groupe(s) constitué(s) dans la maison.
Le deuxième thème, « Objets, visibilité sociale et
sociabilité : le “théâtre chez soi” », est ainsi consacré à la
maison comme lieu de réception et de visibilité sociale au
regard de la modification des espaces intérieurs des maisons
et de la culture matérielle.
Sociabilité et ostentation sont liées. En ouvrant son
espace domestique, l’hôte est « contraint » de faire de chez
lui, de toute ou partie de son habitation, un « théâtre ». Les
26 La maison à l’intersection du privé et du public : la sociabilité en question
28analyses de Mark Overton sur les mutations de l’intérieur
domestique anglais et des formes et espaces de sociabilité
dans le comté de Kent, entre 1600 et 1750, en sont un
exemple. L’extension physique des maisons, l’augmentation
du nombre de pièces et leur spécialisation fonctionnelle liée
au développement de l’intimité, autrement dit de la « sphère
privée », conduisent à distinguer des pièces de « coulisses »
et des pièces d’« avant-scène » dans lesquelles « les gens se
donnent à voir aux autres » en même temps qu’ils exposent
leurs biens matériels. Alors que le « hall » a tendance à
disparaître comme espace principal de vie, le petit salon
(espace destiné à rencontrer les invités et à converser avec
eux) devient une pièce confortable où l’on s’assoit, reçoit et
dîne. Ce lieu de réception abrite désormais du mobilier
adapté à ses nouvelles fonctions, de la « vaisselle en
porcelaine et du matériel connexe utilisé pour boire thé et
café » ; il est aussi agrémenté de peintures et de gravures. La
grande chambre est également un lieu d’ostentation.
Néanmoins, elle se distingue du petit salon en conservant
un double caractère de pièce privée pour dormir et
d’endroit où l’on reçoit des invités, mais choisis sur le volet.
Ainsi, une stricte dichotomie entre espace privé et espace
public, entre un désir de confort et une volonté
d’ostentation est impossible.
Comme en Angleterre, l’aménagement intérieur des
élites dirigeantes hollandaises à l’époque de la République
est un révélateur du style de vie de ces dernières et de la
mise en place progressive de nouvelles formes de
sociabilité. L’accroissement de la taille des maisons conduit
à séparer davantage des pièces à vivre des espaces de
réception (« grande pièce » ou salle) où les éléments
décoratifs (tapisseries, dorures, peintures et miroirs) et le
mobilier matérialisent la mise en valeur du rang et de la
richesse lors des fêtes (anniversaires, mariages,
nominations, succès en affaires ou en politique).

28. M. OVERTON, « La mutation de l’intérieur domestique en Angleterre,
1600-1750 : sociabilité et différenciation de l’espace », infra, pp. 143-160.
27 Florence Gherchanoc
29C.Willemijn Fock étudie ainsi deux particularités
ehollandaises du XVIII siècle : la « suite » et le buffet
edécoratif. La « suite » devient à la fin du XVIII siècle « un
élément incontournable de toute maison dont les
propriétaires recevaient en société ». Elle caractérise un
ensemble de deux pièces reliées entre elles par une porte
brisée ; elle permet une bonne circulation des convives ; en
outre, elle est meublée de services à thé et de tables pour
jouer aux cartes. Parallèlement, le buffet décoratif intégré au
mur devient à la mode et s’insère dans la « suite ». Il
contient la vaisselle et les ustensiles nécessaires à la
réception, en particulier des verres ; il est pourvu, en bas,
d’un emplacement pour rafraîchir le vin et d’une arrivée
d’eau, ce qui renvoie à la fréquence des « toasts » pour
célébrer un événement, à la capacité de l’hôte à recevoir et
au plaisir partagé lors de ces réunions.
Les demeures de la bourgeoisie parisienne deviennent,
eelles aussi, progressivement à partir du XIX siècle les lieux
d’une sociabilité « semi-organisée », entre privé et public, « à
l’articulation du divertissement et de l’éducation », liée à des
stratégies de distinction normées, formalisées, propres et
communes à toute la vie mondaine. Hôtels particuliers et
appartements se transforment en théâtres au sens propre
comme au sens figuré. C’est précisément l’idée que
30développe l’article de Manuel Charpy à propos des
divertissements amateurs. Les salons sont aménagés en vue
de soirées théâtrales privées (fauteuils, rideaux, estrades,
linge de table, vaisselle, meubles d’appoint, dispositifs
d’éclairage, de chauffage et de ventilation), à l’occasion par
exemple d’œuvres de charité ou de fêtes familiales,
annoncées néanmoins par voie de publicité à l’aide de
gravures amateurs. Le recours à des professionnels

29. C.W. FOCK, « Quelques aspects du divertissement domestique à
l’époque de la République hollandaise », infra, pp. 161-179.
30. M. CHARPY, « La comédie à demeure. Circulation des modes,
ediffusion des nouveautés techniques et sociabilité dans le Paris du XIX
siècle », infra, pp. 181-205.
28 La maison à l’intersection du privé et du public : la sociabilité en question
(artisans, couturières, tapissiers, brocanteurs, antiquaires,
loueurs, graveurs, professeurs, acteurs, etc.) et à des savoirs
techniques permet d’accueillir et d’installer de nombreux
invités, les collations, la scène et ses dépendances, ainsi que
d’améliorer le faste de ces représentations. La « comédie à
demeure » fait, ainsi, « vivre une sociabilité autrement, dans
un espace à la fois privé, sélectif et tourné vers l’espace
public ». Ces soirées, tout en étant un outil pour consolider
voire étendre des réseaux de sociabilité, mettent en scène
une distinction culturelle dont se targue la bourgeoisie.
eÀ Londres, à la fin du XX siècle, l’espace domestique
chez de jeunes couples membres des « upper middle class »,
quand il est transformé en « espace semi-public », est l’objet
d’une autre forme de « théâtralisation » consciente.
31Laurence Faure-Rouesnel propose, en ce sens, une analyse
sociologique des listes de mariage. Ce qu’on montre et ce
qu’on cache – le rangement, la sélection dans les objets de
la liste de mariage exposés ou mis au « rebut » –, font des
espaces de réception des lieux de mise en scène sociale et
de présentation de soi. Ces choix sont dictés, tout d’abord,
par des normes sociales concernant l’accueil et la réception,
par des règles de bienséance. Ils font également référence à
l’opulence et au prestige du couple qui reçoit et à l’image
que ce dernier souhaite renvoyer de lui-même, par le
mariage, à travers l’espace domestique. Les cadeaux de
mariage sélectionnés sont aussi le signe manifeste d’une
relation de sociabilité. Ils perpétuent le souvenir de
l’événement célébré et sa reconnaissance sociale (familiale,
amicale, voire professionnelle), ainsi que le souvenir des
liens qui unissent le couple à celui qui a offert un présent ;
dons « contraignants », pour toutes ces raisons, ils doivent
être exposés. Enfin, choisir comme présents de mariage de
la vaisselle et des casseroles symbolise tout autant un « idéal
de longévité et de stabilité du couple » que la capacité du dit
couple à recevoir. L’espace domestique comme espace de

31. L. FAURE-ROUESNEL, « Cacher, montrer, se montrer : le chez soi et le
choix de la liste de mariage à Londres », infra, pp. 207-233.
29 Florence Gherchanoc
réception est ostentatoire. En définitive, ces pratiques
sociales mettent en jeu « le couple dans sa relation à son
logement, à son identité sociale et familiale, ainsi que dans
sa relation aux autres et à la société dans son ensemble ».

La maison est un « théâtre » ; les pièces de réception,
leur décoration et leur mobilier comme les rapports sociaux
sont mis en scène. Elle est un espace de visibilité sociale à
l’intérieur duquel se déploient les hiérarchies sociales et
politiques, en fonction des liens, du statut et du rang, du
sexe des convives, des occupations et des stratégies de
distinction propres à un groupe social considéré. La
sociabilité permet, ainsi, de réfléchir aux types de réunions,
à leurs acteurs, aux différentes pratiques ritualisées ou non,
aux normes comportementales et aux discours qui les
supportent, caractéristiques d’une société urbaine à
l’intérieur de l’espace de la maison. En outre, un groupe de
sociabilité créé dans la maison s’apparente, s’unit et
interfère souvent avec des réseaux urbains plus larges liés
au travail, à la politique, à la religion, etc. La ville est un
espace de sociabilité structuré et la vie des citoyens est
enserrée dans de nombreux réseaux de relations. De ce fait,
il n’est pas inutile de se demander par quel processus et à
quelles occasions, ceux-ci s’en séparent pour prendre
possession d’un espace qui leur est propre, « familier », tout
en le retirant des contraintes d’une autre socialisation. En
définitive, la question centrale est celles des liens qui
unissent et des éléments qui séparent la maison, comme
structure et espace de sociabilité, de la communauté urbaine
qui est, elle-même, constituée de multiples réseaux de
sociabilité. Un groupe de sociabilité constitué dans la
maison peut-il apparaître comme une « nuisance » ou
encore comme un « groupe de pression » dans l’espace
urbain ? Tel est l’objet du dernier volet, « Pratiques de
sociabilité et visibilité sociale ».
30 La maison à l’intersection du privé et du public : la sociabilité en question
À propos de l’Athènes classique, Florence
32Gherchanoc montre que l’oikos (terme désignant la
demeure, la famille et le patrimoine) est aussi un espace
ouvert et un espace de visibilité sociale. L’attestent les
réunions « familiales » où se côtoient parents, amis et
familiers à l’occasion d’un mariage (gamos) ou d’une
naissance (dekatê). Ces fêtes « façonnent l’identité de la
famille » et sont un outil formidable pour se constituer et
consolider « un tissu relationnel dans la cité ». Les repas
partagés créent un nouveau groupe familial et le cimentent,
tout en célébrant, sous le regard des dieux, l’accueil fait
au(x) nouveau(x) venu(s) (la mariée et ses familiers, le
nouveau-né). « La sociabilité familiale est un facteur de
cohésion garante de l’identité du groupe familial ainsi
redessiné à l’issue des festivités ». Le faste déployé,
l’opulence des mets et le nombre des convives mettent en
avant l’importance de l’événement célébré et sont des
moyens pour en préserver le souvenir ; il est important
pour le chef de l’oikos de faire voir et de faire savoir ce qui
se passe chez lui. Les familiers invités sont les témoins et les
garants des changements qui affectent l’oikos dans la famille
et dans la cité. Sont en jeu la légitimité de l’épouse et des
enfants à venir, donc des relations socialement identifiables.
Enfin, ces liens forgés dans l’espace domestique sont
parfois des instruments de promotion sociale et de
domination politique.
33Christophe Badel , lui, s’interroge sur la place des
femmes (mères de famille) – en position couchées – et sur
leur fonction dans les banquets aristocratiques romains
(convivia). Théoriquement, le banquet se conforme à un
modèle d’égalité et d’amitié entre les convives. Néanmoins,
le maître de maison assigne des places qui fondent ou
confortent des hiérarchies sociales et politiques.

32. F. GHERCHANOC, « La famille en fête : mariage, naissance et
sociabilité dans l’Athènes classique », infra, pp. 237-257.
33. C. BADEL, « “La femme couchée” : sur la place de la femme dans les
banquets romains », infra, pp. 259-280.
31 Florence Gherchanoc
Curieusement, les femmes mangent mêlées aux hommes,
parfois même à une place d’honneur (au-dessus de l’hôte) ;
elles ne sont pas cantonnées au lit de droite (le moins
honorable) ni dans les places inférieures à chacun des lits.
De fait, il n’y a plus de hiérarchie des sexes d’un point de
vue juridique à partir de la fin de la République. « Le
cérémonial de la vie privée n’avait pas à souligner une
sujétion qui n’existait plus ». Aussi, buvaient-elles du vin
aux banquets comme les hommes, « même si les normes
sociales voulaient qu’elles soient plus modérées, car l’ivresse
ouvre la voie de l’adultère », et participaient-elles à la
commissatio (phase finale du banquet centrée sur la
consommation de vin). Du point de vue des rapports de
genre, ces banquets n’engendrent ni hiérarchisation de
l’espace, ni séparation entre les sexes. Ils permettent, de
plus, une grande proximité physique, propice au
« pelotage », en particulier pour un couple (invité ou
invitant) qui met ainsi en scène son entente affective et
sexuelle, le lien conjugal, bref sa « concordia » sous le regard
de tous, en particulier pour les maîtres de maison. Seul un
code de bonnes manières permet de « réguler » les rapports
entre les convives et particulièrement entre hommes et
femmes.
34Olivier Zeller propose une analyse des festivités
organisées à son domicile par François Valesque, un riche
marchand épicier lyonnais devenu échevin de sa
municipalité, « l’une en l’honneur de sa désignation en 1761
au consulat anoblissant, les autres à l’occasion des mariages
de ses deux premiers fils en 1766 et 1771 ». Ces fêtes
couronnent une ascension sociale partagée avec celle de son
frère et s’inscrivent dans une « géostratégie familiale ». La
fête officielle répond à un cérémonial précis et met en
représentation les élites. Valesque se livre à des
« protestations de respect » ; il lance des invitations pour le

e34. O. ZELLER, « Maison, civilités et sociabilités festives au XVIII siècle :
les mémoires-journaux de l’échevin lyonnais François Valesque », infra,
pp. 281-305.
32 La maison à l’intersection du privé et du public : la sociabilité en question
dîner sous forme de visites en direction des autorités
(« grand corps ») de la ville ; il convie, également, ses
anciens collègues de l’Hôtel-Dieu et enfin nombre de ses
parents et amis, soit au total 80 personnes. Ces invitations
sont dictées par des convenances sociales et politiques (les
invitations « es-qualités » sont les plus importantes), et non
par des considérations d’amitié personnelle. Le nombre de
convives et les dépenses engagées transforment la maison
de Valesque en espace de « théâtre officiel ». Les fêtes de
mariage s’organisent sous forme d’une série de dîners, de
maison en maison, alliant les deux familles et les amis
proches. Dans le premier cas, la sociabilité est d’ordre
politique et aristocratique. Dans le second cas, la sociabilité
est familiale et bourgeoise. Néanmoins, dans les deux cas, il
n’y a pas lieu d’opposer espace privé et espace public ni
d’ailleurs un espace familial à un espace politique ; au
mieux, il en ressort la perméabilité des espaces et une
fluidité des liens.
La sociabilité conduit à redéfinir les espaces de la
maison, notamment, là où les rituels qui régissent les liens
sociaux, même re-élaborés, s’apparentent à des
35« performances » théâtrales. Ainsi, Rachel Rich discute
l’idée communément admise selon laquelle la bourgeoisie
est une classe « obsédée par les apparences, rigide dans ses
comportements et infiniment pudique », et qui sépare
clairement le domaine public du domaine privé. Elle
montre, au contraire, comment fonctionne la sociabilité
dans la mise en place d’une « zone grise », entre le public et
le privé, dans laquelle « se construit et se manifeste »
l’identité bourgeoise et sont créés et pérennisés des liens de
sociabilité propres à un milieu social. Dans cette
perspective, elle s’intéresse aux dîners (dinner party en
Angleterre) des bourgeoisies de Londres et de Paris entre
1860 et 1914, où se tissent les liens de sociabilité. Elle

35. R. RICH, « Faire et défaire les règles : les dîners « sociables » dans les
maisons bourgeoises de Londres et de Paris, 1860-1914 », infra, pp. 307-
321.
33 Florence Gherchanoc
s’attache, en particulier, à caractériser les normes
comportementales des hommes et des femmes de cette
société policée, tant dans l’imaginaire des guides de savoir-
vivre que dans le monde réel. Dans le monde des manuels
de savoir-vivre, le rituel du dîner est une pièce de théâtre où
il faut tenir son rang, maintenir sa réputation et acquérir de
la notoriété. L’hôte et surtout l’hôtesse se doivent d’être
attentifs à l’ameublement de la maison, au choix des mets et
des convives ; ces derniers doivent se distinguer par leur
ponctualité, de bonnes manières de table et des
conversations agréables. Les lettres et les journaux intimes
offrent une vision moins formelle du monde bourgeois, où
réinventer les règles – les « faire et les défaire » –, constitue
un élément majeur dans l’acquisition et la démonstration
des rôles sociaux et des identités bourgeoises.

L’ensemble des contributions sur la maison, comme
lieu possible de constitution et de consolidation de réseaux
de sociabilité tant informels que formels, ancre, finalement,
la réflexion dans la problématique des liens entre le public
et le privé et pose ainsi précisément la question des seuils,
des formes de sociabilité et de la spécificité du milieu
urbain.

FLORENCE GHERCHANOC
Université Paris 7-Denis Diderot, Phéacie.