La Maison sur la montagne blanche

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Couché sur le lit de sa chambre d’hôpital, Gared Simmons affiche une étrange sérénité. Il semble même heureux. Parfois, un semblant de sourire se dessine discrètement sur ses lèvres. Depuis plusieurs jours, il est séquestré dans ce no man's land temporel, ce monde qui n’a ni passé ni futur, où même le présent n'existe pas. Dans sa tête ou sous ses yeux, comment savoir, défilent plusieurs vies qu'il admire, semblables à des paysages qui se transforment selon les époques, comme les saisons qui meurent et renaissent à l’infini. Parmi les diverses odeurs qu'il respire, beaucoup ont disparu de la nature actuelle. Sur ces parcelles d’éternité, il rencontre des émotions contrastées : la joie, la colère, la haine, la tristesse, la souffrance. Et ses rares moments de bonheur, Gared les partage toujours avec une femme aux yeux vairons. Sans elle, il se sent vide, incomplet...


Publié le : mercredi 16 septembre 2015
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EAN13 : 9782334008006
Nombre de pages : 176
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-00798-6

 

© Edilivre, 2015

New York
De nos jours, au début de l’hiver

La neige de la veille blanchit encore l’avenue Lexington. Les nuages grisâtres se déplacent. Ils intimident même le soleil. Une foule cosmopolite portant des costumes chics et des tailleurs élégants pressent le pas sur les trottoirs. La buée sort de leurs bouches. Les taxis jaunes se mêlant à d’autres véhicules frôlent sur le bitume. Les bruits des moteurs crépitent. Les Klaxons entrent dans la vie, s’élèvent, meurent au loin… La chute des feuilles des arbres plantés le long de l’avenue semble terminer. Les bourgeons floraux hibernent. Ils attendent le début du printemps pour renaître. Différentes plantes adorent cette routine saisonnière depuis des centaines d’années, à l’exemple des chênes sessiles ou des platanes à feuilles d’érable.

Gared Simmons, âgé d’une trentaine d’années, porte un costume sombre, tient à la main droite un sac en cuir noir en marchant à pas décontracté dans la foule. Il s’y détache, pénètre dans le Chrysler Building, un gratte-ciel situé à l’intersection de la Lexington avenue et de la 42e rue dans le quartier de Midtown dans l’arrondissement de Manhattan.

Dans l’ascenseur, son téléphone portable tintinnabule. Avant de le décrocher, il s’excuse auprès de deux dames blondes et un homme noir âgé d’une cinquantaine d’années. Allison, sa petite amie qui se trouve à Washington l’informe de son retour à New York ce soir. Après cette nouvelle, une jolie fossette s’éveille sur sa joue gauche grâce à un beau sourire aux lèvres.

Le numéro vingt-deux clignote sur l’écran, la porte de l’ascenseur s’ouvre. En y sortant, il souhaite aux deux blondes et l’homme noir une agréable journée. Grâce à sa politesse, il gagne deux pareillement et un merci.

Il s’installe dans le fauteuil. Sur les murs beiges de son immense bureau, son diplôme d’avocat obtenu à l’université de Columbia est accroché. À côté de celui-ci, il se trouve la photographie de ses parents. Il allume son ordinateur portable sur la table. Son visage et celui d’Allison émerge à l’écran. Voilà qu’entre Rachel vêtue d’un pull en maille et un jean. Elle est brune aux yeux bleus, âgé d’une trentaine d’années. Le volume de son ventre dévoile l’existence d’un fœtus. Une tasse de café et une carafe de jus d’orange pressé sont sur le plateau qu’elle tient dans la main droite.

– Bonjour Rachel, je t’ai déjà dit de ne plus m’apporter le café. Gared s’adresse-t-il à sa secrétaire ! Je peux bien m’en charger.

En déposant le plateau sur la table à côté de l’ordinateur, elle lui répond-elle d’une petite voix douce :

– Je le sais, mais ça me fait plaisir.

– J’espère que ce petit homme qui pousse dans votre ventre ne sera pas aussi obstiné…

– L’obstination est une qualité rare.

– Oui. Mais s’il veut un jour se marier avec une femme, il ne vaut mieux pas.

– Parce que les femmes adorent avoir le dernier mot.

– Ne me prêtez pas cette pensée sexiste, ma chère.

Elle glisse un sourire en lui taquinant :

« – Trouillard !

– Dans ce cas de figure, j’assume pleinement mon côté pusillanime. »

Les deux sourient au même moment. Rachel marche vers la porte d’entrée. Gared boit une petite gorgée de son café.

– Cet homme en miniature, quand il arrive ?

Rachel s’arrête auprès de la porte, puis elle lui répond-elle avec sourire :

– Dans deux semaines !

– Donc, aujourd’hui, c’est ton dernier jour.

– Exacte.

– Profitez bien de votre congé de maternité.

– Merci.

– Et votre remplaçante commence…

– Demain.

– Bien. Merci pour tout.

– Je vous en prie.

Elle ouvre la porte. Avant de sortir, elle dirige son regard en direction de son employeur, lequel lui demande-t-il :

– Oui ?

– N’oubliez pas votre rendez-vous téléphonique de 10 heures 30.

– Je le sais. Merci.

Le regard fixé sur Gared, elle incline la tête de haute en bas, s’éclipse. Sans bruit, la porte se referme. Dans le tiroir, Gared s’empare d’un verre à whisky à côté de plusieurs d’autres. Il l’emplit de jus d’orange, avale une grande gorgée.

Asiate, un restaurant au décore raffiné dans l’hôtel Mandarin oriental, bouillonne de gens bien habillés. Autour d’une table collée à une vitre transparente, Allison et Gared s’apprêtent à dîner. La première est une blonde proche de la trentaine avec un joli visage. Elle porte une robe céruléenne. La veste du second décore le dos de la chaise. Lui reste dans une chemise blanche. De temps en temps, ils contemplent à travers la vitre les immeubles de la ville qui scintillent dans un ciel noir. La blancheur des nappes sur les tables illumine la salle. Une sculpture représentant une branche d’arbre est suspendue au plafond. Une douce mélodie de la musique jazz gazouille. Buvote-t-elle Allison une gorgée de la vallée du Rhône ! Et puis déclare-t-elle d’une voix claire :

– Ce vin est long en bouche. Il a du corps. Il est capiteux…

Gared esquisse un sourire en lui affirmant :

– Tu t’exprimes comme une Française maintenant.

Sur un ton sarcastique, rétorque-t-elle :

– Oui. Bon appétit ! J’adore le fromage, le vin, la ville lumière. Tu sais l’élégance parisienne, Chanel, Dior, j’adore. Mais cela fait tout juste une semaine, je n’ai pas pris une douche, oh là là !…

Voilà qu’elle sanglote de rire.

– Ce n’est pas un peu raciste.

– Si… Cependant, je le referai bien volontiers. J’en ai assez du politiquement correct qui règne dans ce pays et partout en Occident…

Elle s’arrête d’un coup, s’empare de son verre, vide son vin. Gared saisit la bouteille de la vallée du Rhône sur la table, verse le liquide vermillon dans le verre de sa fiancée. Elle incline la tête avec le sourire, formule-t-elle :

– Merci. Que c’est très aimable à toi.

– Je t’en prie, bien que j’observe une pointe d’ironie dans ton regard. J’espère que ce geste désintéressé n’est pas trop politiquement correct pour toi.

– Non. Un peu de galanterie authentique dans ce monde vénal est très appréciable. Je l’avoue, parfois ce genre d’attitude chez certains de nos congénères me rebute, parce que je sais qu’il y a souvent une pensée perverse derrière. Mais quand cela vient de toi, je suis assez contente et heureuse d’être le bénéficiaire presque exclusive de ton amabilité légendaire.

– Ta réponse me convient.

– Je le sais… Ce qui me dérange par contre, on ne peut plus rire de tout, on ne peut plus parler de tout. Par exemple, si quelqu’un utilise : négro, crouille, Chinetoque, Japs, youpin, chicanos, peau de porc, dans un contexte qui l’exige : immédiatement, on le traite de fasciste bouseux et inculte. Et les donneurs de leçons, ces rapaces du politiquement correct vous dévorent à coups de mots ignominieux. D’ailleurs, je connais beaucoup de collègues qui s’autocensurent. C’est effroyable. Ils abandonnent leur liberté d’expression protégée par le premier amendement de la constitution non pas par idéologie, mais simplement par couardise. À titre personnel, je trouve cette attitude déplorable et même dangereuse d’une certaine façon pour la démocratie. J’ai l’impression que nous sommes en train de devenir comme des Européennes : des couilles molles ! Excuse-moi ! Mais c’est la vérité. Nous sommes vraiment en train de devenir des couilles molles…

– C’est vulgaire, surtout pour une journaliste politique qui travaille pour le Washington Post. De plus, tu n’ignores pas que j’abhorre les expressions triviales.

– Je le sais. Mais je ne trouvais pas de mot assez fort pour exprimer ma frustration.

Gared la regarde dans les yeux sans dire un mot.

– Désolée. Je suis désolée. Est-ce que tu me pardonnes ?

– Le pardon est le choix le plus logique dans cette situation.

– Bien. Je suis soulagée.

– Tu es toujours dans l’ironie.

– Toujours.

Soudain, à gauche d’Allison, un homme grisonnant assis en face d’une jolie brune éternue plusieurs fois de suite. Elle lance un regard discret sur lui, comme les dizaines d’autres primates arrogantes qui participent au génocide de l’abattage des dizaines de milliards d’animaux chaque année. Les yeux vairons enfoncés de Gared fixent l’extérieur. Un serveur d’une vingtaine d’années arrive à leur table, les mains chargées de deux assiettes plates ovales. Il dépose devant Allison, une côtelette de porc avec purée de pommes de terre. Une seconde plus tard, il pose sur la nappe le plat végétarien de Gared. Celui-ci hume l’arôme un peu épicé. S’adresse-t-il au poseur de ce plat appétissant :

– Merci, monsieur !

Ce dernier lui répond-il :

– De rien, monsieur !

Allison avant de commencer à régaler son organe du goût, formule-t-elle :

– Bon appétit !

– Je te souhaite la même chose.

– Merci.

Tout au long du dîner, Gared ne cesse d’effectuer une grimace de douleur. Quand Allison l’interroge sur son mal. Il se contente de lui répondre que cela ira bien. Il a juste besoin de s’allonger.

Probablement, il omettait de lui révéler que depuis une semaine, il ressentait une lourdeur acérée au niveau de la poitrine…

À la fin du plat principal, elle lui propose-t-elle « : Veux-tu que l’on laisse le dessert ?

– Oui. Merci.

– C’est normal. »

Il règle la facture ruineuse grâce à sa carte visa. Ils quittent le restaurant aux environs de 21 heures.

Dehors, ils patientent cinq minutes dans le froid. Un taxi se gare devant eux.

Gared ouvre la portière pour Allison. Elle s’introduit en le remerciant. Avant de monter du véhicule, il observe un instant le W formé par les quatre étoiles les plus brillantes de la constellation de Cassiopée.

Allison et Gared sont installés confortablement dans la banquette arrière. Une vieille chanson de Joan Baez passe à la radio. Il démarre le véhicule le chauffeur basané et barbu. Il est grillé ! Il est cramé à la naissance ! D’aucuns affirmeront cela à son sujet.

Dans un salon contemporain peu éclairé, sobrement décoré, Gared allongé sur le canapé, les yeux verrouillés, prête l’oreille au concerto pour violon de Beethoven enregistré par le violoniste new-yorkais, Yehudi Menuhin. Sur son mur beige, le portrait de Ray Jonson, l’artiste au destin funeste, le scrute d’un air soupçonneux. À sa droite, sur la cheminée, « le tractatus-logico-philosophicus » du philosophe autrichien, Ludwig Wittgenstein, ne prend guère de poussière.

Nue, Allison sort de la douche. Elle avance un peu, s’arrête devant le miroir. Sa main droite retire les buées. Ses gros seins naturels d’apparence fermes, elle les tient dans les mains. En réalisant une petite moue, murmure-t-elle sur un ton mélancolique :

– Je vieillis. Je vieillis.

Elle suspend ses seins en l’air une seconde… Elle les relâche. Tombent-ils comme des fleurs de lamiers blancs chutant sur des berges d’une rivière en novembre ! Elle arrache son peignoir blanc accroché au mur crémeux. Tout de suite, elle l’enfile, sort de la salle de bains.

Le temps, cet animal cruel défraîchit toute beauté chez une femme, murmure-t-elle dans le couloir.

L’ordinateur posé sur la table basse continue à jouer du Beethoven. Allison avance à petits pas en direction de son fiancé. Sa fragrance déplie l’œil droit de ce dernier, ensuite le gauche. Elle s’installe sur le bord du canapé. Son petit ami admire la blancheur de ses dents plusieurs secondes. D’une voix basse, demande-t-elle :

– Est-ce que ça va mieux ?

– Oui.

– Parfait.

– On va dans la chambre ?

– Tu peux y aller. Je te rejoins dans cinq minutes.

– Bien.

Elle l’embrasse sur la bouche, se lève.

– Hey, j’oubliais, et ta nouvelle secrétaire ?

– Je la verrai demain.

– Elle est compétente ?

– C’est fort probable. Mais elle ne pourra pas égaler Rachel.

– Je le sais bien. À toute suite.

– Oui.

Elle sort du salon, son fiancé arrête la musique.

Dans la cuisine, Gared ouvre son réfrigérateur rempli de nourriture. Sur la tablette de verre, il récupère une bouteille d’eau. Il avance de trois pas, s’arrête sur le coin-repas. En s’installant sur la chaise, il verse l’eau dans le verre posé sur la table à rallonges.

Le regard perdu, il buvote de l’eau. Soudain, apparaît devant lui une montagne d’une blancheur parfaite. Au sommet de la montagne, il contemple une immense maison au mur scintillant, les extrémités du toit en diamant noir se terminent par des feuilles du rose du désert. Brusquement, il revient à lui, vide son verre, éteint toutes les lumières, rejoint Allison dans la chambre.

De bonne heure, Lena Lewis, une femme dans la trentaine peine à avancer au milieu de la foule sur l’avenue Lexington. Vêtue d’une jupe et d’une veste grise, elle tient en main deux gobelets Starbucks. Son sac à l’épaule gauche est sur le point de glisser. Finalement, elle arrive à s’introduire dans le Chrysler Building.

En marchant vers l’ascenseur, la froideur de son souffle devient peu à peu chaude.

Devant le bureau de Gared, Lena se tient debout café à la main droite. Avec timidité, elle tape à la porte une fois. Gared installé dans le fauteuil, l’autorise-t-il :

– Entrez !

Elle se recoiffe instinctivement, puis franchit le seuil de la porte.

– Bonjour, monsieur Simmons !

Gared la regarde une seconde sans dire un mot, l’air bouleversé. D’une petite voix, il lui répond-il :

– Bonjour.

Elle avance vers la table, dépose le café devant Simmons. Ensuite, formule-t-elle d’une petite voix :

– Excusez-moi pour le retard, monsieur. Le métro a eu un léger retard.

– À partir du moment où ce n’est pas une habitude. Il n’y a pas de problème.

– Ce n’est pas une.

– Bien.

Sans prononcer un mot, ils se scrutent. Gared détourne son regard, remue son café. En la regardant de nouveau, il lui confie-t-il :

– J’ai une agréable sensation de vous avoir déjà vu quelque part.

– Je n’ai pas le souvenir de cela, monsieur Simmons.

– Si je vous propose de m’appeler Gared, est-ce un problème ? N’hésitez pas à dire non, si c’est vraiment le cas. Je ne vous en tiendrai pas rigueur. Mais j’aimerais beaucoup que vous m’appeliez Gared.

Elle se mord légèrement la lèvre inférieure.

– Oui. Il n’y a pas de problème, Gared.

– Me permettez-vous à votre tour que je vous appelle par votre prénom ?

– Oui.

Gared glisse un sourire.

– Bien. Bien. Je vous souhaite la bienvenue parmi nous, mademoiselle Lena.

– Merci.

Ils se serrent la main. Le téléphone portable de Gared sonne. Il s’excuse auprès d’elle avant de répondre.

– Oui, Alex !

Une petite seconde s’écoule. Il dirige son regard vers elle.

– Merci beaucoup pour le café.

– Il n’y a pas de quoi.

Lena se retirant, Gared sourit à l’une des phrases de son ami Alex.

La pluie fine d’une fin d’après-midi lave les véhicules. Gared dans la banquette arrière d’un taxi, les yeux braqués sur le dehors, de loin, il entrevoit la silhouette de Lena se déplaçant dans la foule d’un pas vif. Il demande au chauffeur au nez busqué de ralentir. Les Klaxons des impatients de la route se brisent sur le taxi. Au bas du trottoir, il suit du regard Lena qui pénètre dans l’estomac du métro regroupant des individus de toutes les couches sociales et origines ethniques de la ville. La tête de celle-ci disparaît avec plusieurs autres dans le tunnel sombre.

– Vous pouvez accélérer, Monsieur, s’il vous plaît.

Trois mètres plus loin, il laisse échapper un sourire. Au feu rouge, d’une petite voix, s’interroge-t-il : « Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qui m’arrive ?… »

– Vous avez dit quelque chose, monsieur ?

– Non, je parlais à moi-même.

– Je connais ça. Souvent je fais la même chose. Les gens disent que ce sont des fous qui parlent seuls, mais je ne crois pas moi.

Il le regarde dans le rétroviseur.

– Ce n’est pas votre avis ?

– Si…

Ils conversent plusieurs minutes pour meubler le silence dans la banalité d’un quotidien contradictoire d’une grande ville en dépit d’une surpopulation, chaque âme ressent l’effet fastidieux de la solitude sur son moral…

Dans la rue de Gared, près du Lincoln Center, le taxi se gare devant son immeuble.

– Ça fait trente-cinq dollars, vingt centimes, monsieur.

Il lui donne quarante dollars.

– Vous pouvez garder la monnaie.

– Merci, monsieur !

– Je vous en prie…

Sous la douche, Lena se lotionne les cheveux. Les yeux fermés, l’eau coule sur son corps, elle fredonne une vieille chanson de la soul musique

Marvin Rice, le fiancé de Lena, ouvre la porte de leur maison dans le Bronx. Il entre. Au vestibule, il accroche sa veste grise sur le portemanteau. Dans le salon, signale-t-il sa présence : « Chérie, c’est moi. » Il dépose son sac en cuir noir classique sous la table basse. À petits pas lourds, il se dirige vers le meuble de rangement à droite de l’écran plasma. Le clapotement de l’eau retentit, murmure-t-il :

– Profite bien de ta douche, chérie.

Il ouvre le bar, empoigne une bouteille de whisky moitié remplie et un verre.

Il s’installe sur le canapé d’angle en cuir ivoire, inonde son verre de whisky, se désaltère du liquide d’ivresse. Il pose la bouteille sur la table basse, saisit la télécommande à côté, allume la télévision. Une voix féminine naît, l’écran noir disparaît. Il s’affale sur le canapé. Dans la main gauche, il tient son verre de whisky, dans la droite, la télécommande. Fixe-t-il son écran plasma ! Et puis il entreprend le changement d’une chaîne à l’autre. Un match de boxe arrête son action presque pulsionnelle. Ce comportement l’air anodin illustre l’indifférence de l’époque et l’amnésie qui règne chez chacun pour des événements d’hier, même s’ils sont d’une gravité absolue…

Avec une serviette grise, Lena s’essuie. Enroule-t-elle la serviette autour de la taille, aussitôt elle sort de la salle de bains en fredonnant.

Dans le couloir, l’éclat de la télévision s’infiltre dans ses oreilles. Voilà qu’elle découvre sur le canapé le crâne rasé de Marvin, le visage fermé, après avoir avancé à pas lents, entrée dans le salon. Déclare-t-elle :

– Bonsoir.

– Bonsoir.

Son fiancé baisse le volume de la télévision. Il dépose son verre de whisky sur la table basse. Peu à peu, son visage s’illumine devant une silhouette exquise. Ils échangent leurs salives dix secondes. Brièvement, il aspire le shampooing au lait d’avoine de Lena. Celle-ci s’installe à ses côtés.

– Tu es revenu depuis quand ?

– Une demi-heure, je crois… Alors, ce premier jour ?

– Bien.

– Il est comment ton boss ?

– Gentil.

– C’est tout ?

– Oui. Il n’y a rien de spécial. C’est mon premier jour…

– Tu n’es jamais impressionné toi.

– Devrais-je ?

– Oui, quand même. Tu devrais l’être. Tu travailles pour l’un des principaux cabinets d’avocats d’affaires dans le monde. Et toi tu me dis qu’il n’y a rien de spécial…

– C’est le cas.

Il la regarde dans les yeux.

– Tu le penses vraiment.

– Oui.

– L’année dernière, tu sais que ce cabinet à gagner des centaines de milliards de dollars…

– Qu’est-ce que ça change ? Rien.

Marvin glisse un sourire crispé.

– Tu as raison, ce sont des êtres insignifiants. Ils n’ont rien de spécial…

– Tu deviens lourd là.

– Comme toujours.

Le silence s’installe entre eux. Il l’inspecte. Lena semble impassible.

– Désolé. Je ne voulais pas te contrarier.

– Je ne le suis pas.

Sur un ton sarcastique, articule-t-il :

– Hum. Où avais-je la tête ? C’est vrai, tu ne t’énerve jamais. C’est la vérité en plus.

– Est-ce un reproche ?

– Non… C’est juste,… j’aimerais voir de temps en temps chez toi une réaction… normale.

– Quel genre de réaction devrais-je avoir pour te combler ?

– Dire simplement que tu es heureuse de travailler dans ce cabinet, même si c’est pour deux mois…

– Ce serait un mensonge. Tu m’encourages à te mentir…

– Ok. Tu as raison. Tu as raison.

Ils restent silencieux un instant.

– Et toi, est-ce que ta journée s’est bien déroulée ?

– La routine !

– Bien… Je vais me changer. Je reviens.

– Je ne bouge pas.

Elle se lève du canapé. Marvin la rappelle-t-il :

– N’oublie pas ce soir, nous allons dresser la liste des invités.

– Je le sais…

Lena abandonne le salon. Marvin augmente le volume de la télévision, vide son verre de whisky. Il ramasse la bouteille sur la table basse, se sert de nouveau. Il s’affale sur le canapé, les yeux braqués sur le match de boxe.

La chambre est bien éclairée. Le plasma encastré dans le mur se repose. Ses deux haut-parleurs de gauche à droite viennent de se taire. Allison et son fiancé sont allongés dans le lit. Chacun travaille sur son ordinateur. Dans ce lieu, le silence semble être un invité familier le soir. Le téléphone portable de Gared clignote sur le chevet. Il le décroche.

– Allô !… Bien… Bien… Je te retrouve dans une heure… J’ai un travail à finir…

Il raccroche.

– Qui s’était ?

– Alex. Veux-tu bien te joindre à nous ?

– Où ?

– Nous allons prendre un verre.

– Non. Il faut que je termine cet article ce soir. Néanmoins, je te remercie de m’avoir proposé. Surtout rien ne t’y obligeait. J’apprécie ton caractère aimable…

– Je t’en prie.

Allison arrête d’écrire, se gratte la joue gauche. D’un air pensif, elle regarde son fiancé en articulant :

– Et ta nouvelle secrétaire, elle est comment ?

Celui-ci interrompt son travail, lui répond-il :

– Je ne peux donner un avis sur ses compétences alors qu’elle a commencé à travailler pour moi ce matin. Ce ne serait pas très sérieux de ma part…

– Non, je ne parlais pas de ça. Je voulais savoir, elle ressemble à quoi physiquement. Mais tu as raison, ma question n’était pas précise. Alors ?

– C’est une Afro-américaine.

– Est-ce qu’elle est belle ?

Il tourne son regard vers elle en lui demandant :

– Veux-tu une réponse franche ou courtoise ?

– Franche.

Il reste silencieux un instant. Et puis s’exprime-t-il :

– … Elle a un beau visage ovale, une bouche sensuelle, les cheveux ondulés, corps svelte. J’aime son parfum… Pour être tout à fait honnête, elle est extrêmement belle. Ses yeux vairons sont d’une splendeur extraordinaire…

– Ils sont de quelle couleur ?

– Vert et bleu !

– Bleu ?

– J’ai cru comprendre que sa mère était allemande.

– Tu as déjà deux choses en commun avec elle.

– De quoi me parles-tu ?

– Tu le sais bien. Tous les deux, vous avez les yeux vairons et vos mères sont d’origine allemande.

– Je n’avais pas remarqué.

– Si. Tu le savais. Tu as fait son portrait physique comme si tu étais amoureux.

– Ce n’est pas le cas.

Les mots se reposent dix secondes. D’une petite voix, Allison l’interroge-t-elle :

– Est-ce que je dois m’inquiéter ?

– Non. Elle est fiancée. Moi, je suis heureux avec toi.

Il observe Allison constatant le manque de sérénité dans le regard de cette dernière malgré cette affirmation. Il saisit sa main droite, la caresse, lui confie-t-il :

– Hé, je t’ai déjà dit, notre amour, c’est comme la rose du désert, cette plante si résistante qui pousse même sur la roche. Ne t’inquiète pas…

Il l’embrasse sur la joue droite.

– Je t’aime.

– Je le sais.

Il incline la tête en répétant :

– Tant mieux. Tant mieux.

– On se remet au travail.

– Oui.

Une dernière fois, leurs lèvres s’effleurent. Chacun poursuit de son côté la religion du XXIe siècle, la corvée. Contrairement aux anciennes croyances, cette nouvelle recommence toujours…

Ils sont concentrés sur leur besogne. Les bouches restent fermées. Il peut être beau, le mutisme. Dommage ! De temps à autre, le silence s’efface devant le claquement des claviers…

Plusieurs jours ont rejoint le musée des souvenirs. Lena pose quatre piles de dossiers sur la table. Dans le fauteuil, Gared l’examine, son regard exprime une tendresse qui va au-delà d’une simple sympathie, d’une banale attirance physique. Pour justifier un sentiment fort que nous éprouvons envers une personne, l’absence d’une analyse rigoureuse nous incite souvent à attribuer une origine mystérieuse ou surnaturelle aux événements qui nous dépassent. Le singe humain, cet être futile préfère croire aux fables plutôt que d’avouer son incapacité à résoudre des innombrables équations qui ne réside que dans le magnifique concept de l’univers…

Dans la nature, tout a un sens, rien n’est paradoxal, chaque atome à un but bien défini. De l’élégante théorie de la physique quantique à l’immortalité quantique jusqu’à...

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