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La Maladie Grave, une Épreuve de Vie

De
231 pages
" Pour guérir, il faut un bon médecin, mais il faut surtout un bon moral ". Cette phrase maintes fois entendue est devenue un lieu commun, et personne ne nie, aujourd'hui, l'importance du psychologique dans une action thérapeutique. Mais Marie-Pierre Ollivier, forte de son expérience de psychologue en milieu hospitalier, tente de réfuter les idées reçues et nous fait comprendre que dans le vécu d'une maladie grave comme dans la vie courante, ordinaire, la seule attitude possible est une attitude vraie: écouter son ressenti, laisser venir ses sentiments pour avoir une relation juste avec les personnes qui vous entourent.
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LA MALADIE GRA VE,
,

UNE EPREUVE DE VIE

Collection Psycho-Logiques dirigée par Philippe Brenot et Alain Brun

Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques.

Déjà parus
Sylvie PORTNOY-LANZENBERG, Le pouvoir infantile en chacun, Source de l'intolérance au quotidien. André DURANDEAU, Charlyne VASSEUR-FAUCONNET (sous ladir. de), Sexualité, mythes et culture. Claire SALVY, Jumeaux de sexe différent. Maurice RINGLER, La création du monde par le tout-petit. Loick M. VILLERBU, Psychologues et thérapeutes, sciences et techniques cliniques en psychologie. Michel LARROQUE, Hypnose, suggestion et autosuggestion. Sylvie PORTNOY, L'abus de pouvoir rend malade. Rapports dominant-dominé. Raymonde WEIL-NATHAN (sous la dir. de), La méthode éleuthérienne. Une thérapie de la liberté. Patricia MERCADER, L'illusion transsexuelle. Alain BRUN, De la créativité projective à la relation humaine. Pierre BENGHOZI, Cultures et ,systèmes humains. Dr POUQUET, Initiation à la psychopathologie. Dr POUQUET, Conduites pathologiques et société. Geneviève VINSONNEAU, L'identité des Françaises face au sexe masculin. Paul BOUSQUIÉ, Le corps cet inconnu. Roseline DAVIDO, Le DAVIDO-CHAD, Le nouveau test pschologique : du dépistage à la thérapie. Sylvie PORTNOY, Création ou destruction, autodestruction. Jacques BRIL, Regard et connaissance. Avatars de la pulsion scopique. Michel POUQUET, L'adolescent et la psychologie. @ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6308-8

Marie-Pien-e OLLIVIER

LA MALADIE GRAVE,

UNE EPREUVE DE VIE

~

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Monttéal (Qc)-CANADA H2Y lK9

Je dédie ce livre à Daniel, Christine et Charly

Je remercie vivement pour leur participation

à cet

ouvrage: Messieurs Christian MARRET, Ar; HAYON, et Monsieur le Professeur Albert NAJMAN.

PREFACE

L'extraordinaire développement des connaIssances médicales ces cinquante dernières années a profondément transformé la notion même de maladie. Longtemps considérée comme un désordre de l'individu, la maladie est devenue le résultat d'une perturbation biologique dont la mise en évidence doit permettre la réparation. Il est vrai que l'on sait maintenant de mieux en mieux « réparer », soit complètement, soit de manière satisfaisante de très nombreuses maladies. La découverte des antibiotiques a permis pour la première fois dans l'histoire de l'humanité de lutter avec une réelle efficacité contre les micro-organismes qui furent la première cause de mortalité pendant des siècles. Dans tous les domaines, la mise au point de médicaments répondant à des mécanismes connus ont permis d'intervenir de façon bénéfique. Les prothèses puis les greffes sont venues compléter l'arsenal thérapeutique en amplifiant de manière concrète la notion de réparation. Le médecin est devenu celui qui peut assurer le remplacement des pièces défaillantes, quelles soient mal formées, malmenées ou trop usées. La découverte de molécules agissant sur l'humeur allant jusqu'à

modifier le comportement social a contribué à mettre en exergue le fondement biologique de ce qui pouvait apparaître comme le domaine de l'esprit. Enfin, l'analyse du génome, la manipulation de la procréation et l'abord expérimental des premières étapes de l'embryogenèse humaine ouvrent des perspectives sur le contrôle du développement humain qui n'obéirait plus qu'à des phénomènes physico-chimiques mesurables. Bref: ce progrès prodigieux paraît repousser et réduire la part jusque là insaisissable de l'être humain qui le distingue de toutes les autres créatures. Et pourtant, les limites de cette approche se dessinent à mesure que les progrès créent des situations nouvelles. Le sens de l'action médicale est mis en question. Les conditions de son application sont débattues au nom d'une notion qui ne paraît pas se résoudre à une simple analyse physico-chimique. L'éthique reparaît là où la seule vision biologique paraissait se suffire à elle-même. En même temps que des arguments économiques et sociaux sont avancés, nous assistons à un retour vers une conception globale de l'individu. Dans un contexte aussi contrasté, le contact entre le soigné et le soignant ne pouvait échapper au questionnement. La maladie qui peut à chaque instant faire passer de l'état de vie à l'état de mort devient alors l'instrument d'une rencontre qui fait éclater la simple relation utilitaire. Les situations les plus extrêmes sont en même temps les situations les plus aptes à une remise en cause. Remise en cause de l'être malade par un arrêt brutal dans sa lancée habituelle. Remise en cause de la relation à l'autre à travers le nouvel environnement brutalement apparu qui modifie tous les repères familiaux, sociaux et professionnels. La situation impose de prendre en compte, au-delà des faits biologiques, l'individu dans son ensemble. 8

Les paroles de circonstance, la langue de bois savante, se révèlent vite insuffisantes et surtout néfastes. Respecter le ressenti, savoir l'accompagner tout le long du cheminement thérapeutique sont les méthodes les plus appropriées pour conduire ce colloque singulier auquel les médecins sont attachés à juste titre. Dialogue rendu difficile par l'intervention de nombreux protagonistes que la pratique médicale moderne impose. Dialogue rendu aussi difficile par une pression sociale plus préoccupée de modèles généraux que de réactions individuelles. Dialogue qui doit aussi tenir compte des multiples sources d'information qui nous environnent dans un réseau de plus en plus dense. Dialogue d'autant plus nécessaire que l'effort demandé est lourd à subir. La maladie c'est subir mais ce peut être autre chose. L'expérience que nous livre Marie-Pierre OLLIVIER dans les pages qui suivent nous éclaire sur cette conséquence inattendue qu'offre la maladie. Il est habituel de considérer l'appui psychologique comme le corollaire de l'accompagnement de fin de vie. Beaucoup a déjà été écrit dans cette perspective. L'originalité de Marie-Pierre OLLIVIER est de nous entraîner dans une introspection de nous-mêmes à l'occasion d'une maladie grave, qui s'adresse à tous quelque soit l'issue naturelle de la maladie en cause. Beaucoup de ceux qu'elle a aidés sont guéris. Certains poursuivent ce travail psychothérapique. D'autres ont été amenés à s'interroger, vivant ainsi une expérience inattendue. « La mort n'est pas un événement de la vie. On ne peut vivre la mort» a écrit Wittgenstein. Nous avons revanche à vivre notre vie jusqu'à la césure finale. Faire mouvoir de manière consciente notre mécanique psychique est l'instrument qui peut nous y aider. La maladie est une opportunité subie qui nous conduit à ce retour sur soi. La nature de la maladie ou sa gravité importent moins que le temps qu'elle nous donne pour nous ouvrir à nous-mêmes. 9

La maladie grave qui a été prise ici comme modèle n'est que le reflet extrême de toute situation pathologique. Au delà de l'altération biologique, la souffrance psychique s'exprime selon des modes variés dont Marie-Pierre OLLIVIER nous donne une interprétation simple et efficace. Ce qui peut paraître bienvenu peut être aussi une dénégation aux conséquences redoutables. La difficile acceptation du réel, aussi douloureuse soit-elle, est le moyen qui lui permet d'entamer un dialogue profond dont elle nous démontre le caractère bénéfique. Elle nous désigne les pièges qu'il faut éviter. Elle nous signale les voies sans issue où il est si bon de se réfugier. Bien que les interactions entre le psychisme et la maladie somatique grave ne puissent être que suspectées, les faits rapportés ne peuvent laisser indifférents. Le réarrangement psychique qui résulte du dialogue psychothérapique va compléter l'effet biologique du traitement médicamenteux. « Le bon moral» qui se révèle au-delà des désordres antérieurs fournit alors la puissance dont l'adage populaire le crédite. Nous apprenons à travers ces pages pétries de si nombreuses situations vécues, les conduites les plus appropriées que l'on soit le malade, le médecin, l'infirmière, le parent ou l'ami. Il faut remercier Marie-Pierre OLLIVIER de nous avoir donné les moyens de savoir choisir la vie.

Professeur Albert NAJMAN Chef du Service des Maladies du Sang de l'hôpital Saint-Antoine

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PRESENTATION

DE L'OUVRAGE

Ce livre est principalement destiné aux malades et à leurs familles. J'ai tenté de repérer quels sont les comportements préjudiciables à la guérison et à l'épanouissement, comportements trop habituels pour que nous puissions les distinguer en nous. Nous y sommes donc soumis en toute inconscience et malheureusement les conséquences de ces comportements nous sont préjudiciables sans que nous . . .
PUIssIons nous en aperceVOir.

Ces attitudes que nous avons adoptées sans même le savoir, sont le fruit d'une transmission familiale et sociale et nous ne pensons plus à les remettre en cause car nous les considérons par trop évidentes. Elles revêtent aussi le côté confortable et rassurant d'être partagées par la majorité d'entre nous. Ces attitudes ont des conséquences néfastes à l'harmonie de nos vies et c'est à travers des situations d'exception comme la maladie que nous les percevons le mieux. C'est Il

également dans de telles situations que nous avons le plus besoin de savoir lutter efficacement pour oeuvrer à notre guérison et par conséquent de savoir comment le faire. La conscience de ce qui jusqu'alors nous .agissait à notre insu, nous permet de nous libérer progressivement en découvrant au fil de ce travail sur nous-mêmes quelles sont les lois psychiques qui nous régissent et que nous avons tout intérêt à connaître plutôt qu'à ignorer.

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I - INTRODUCTION

« C'est à vous-même, à ce que vous sentez, qu'il faut toujours donner raison, contre toutes ces analyses, ces comptes rendus ou introductions.. quand bien même vous auriez tort, c'est la croissance naturelle de votre vie intérieure qui vous amènera lentement, avec le temps, à d'autres conceptions. Laissez vos jugements connaître leur propre développement, calme, non troublé.. comme tout progrès, il doit venir de la profondeur du dedans, et rien ne !Jeulle hâter !li l'accélérer. Tout doit être porté à terme, puis mis au monde ».

RILKE 1
Mon expérience de psychologue au sein du service d'hématologie d'un hôpital parisien m'a permis d'approcher, de comprendre, d'écouter de nombreuses personnes venant de
l Rainer Maria RILKE

-Viareggio près Pise (Italie) le 23 avril 1903.
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Lettre à Franz Xavier Kappus in Lettres à un jeune poète. Le Livre de

Poche.

tous les horizons, atteintes de cancer du sang: leucémies, myélomes,' lymphomes, maladies de Hodgkin~ etc. J'ai été ainsi amenée à entendre le récit de nombreuses vies, de nombreuses souftfances et ma formation personnelle m'a permis de pouvoir repérer dans ces histoires, des points d'accrochage, des fermetures, des défenses, qui avaient tous un dénominateur commun: la difficulté à accepter la réalité avec toutes les conséquences négatives que cela entraîne. Il n'existe pas de spécificité du malade cancéreux, c'est-àdire que ce n'est pas parce qu'une personne est atteinte de cette maladie grave, qu'elle pense, réagit, ressent autrement que toute autre personne en bonne santé ni même qu'elle même avant qu'elle ne soit malade. Bien qu'il y ait une rupture dans la vie d'un sujet à partir du diagnostic de maladie grave, il n'existe pas, quant au fonctionnement psychique, un avant et un après de nature différente ~ la personne réagit face à la maladie comme elle réagit face à n'importe quel autre événement de sa vie. Au cours de nombreux entretiens j'ai pu constater que le rapport que le malade entretient avec sa maladie est le même que celui qu'il entretient avec la vie en général, dans tous ses aspects, professionnels, familiaux, affectifs, etc. Or, cette manière de gérer la difficulté que j'étais amenée à observer, ne me paraissait pas être la meilleure pour affronter efficacement cette nouvelle phase de vie. Il m'a donc paru important de développer une attitude pédagogique pour que chacun d'entre nous, - et tout particulièrement si nous sommes amenés à vivre une difficulté où notre corps est impliqué - puisse comprendre que, à l'instar de la sagesse populaire qui affirme que pour guérir il faut un bon moral, il fallait apprendre qu'avoir un bon moral ne s'obtient pas par un effort de volonté mais bien par un travail sur soi-même. Le travail d'apprentissage du fonctionnement psychique et 14

la compréhension qui en découle permet alors de -se rapprocher d'une relation d'authenticité avec soi-même et c'est cette attitude précisément qui est thérapeutique. Il est donc de première importance de définir ce qu'est un bon moral et de savoir comment travailler à l'obtenir. Quels sont les facteurs que le sujet va pouvoir utiliser pour conserver un bon moral, ou pour l'acquérir quand il ne l'a pas, ou pour le récupérer quand il l'a perdu. Et de souligner parallèlement quels sont les facteurs qui le ftagilisent, qui le rendent moins efficace dans cette lutte. C'est à travers le grossissement de cette situation d'exception que constitue l'hospitalisation pour le traitement d'une maladie grave que j'ai pu, entre autre chose, isoler les mécanismes favorables et défavorables à l'obtention d'un bon équilibre psychologique, facteur étant reconnu comme très important pour toute personne en difficulté de vie et a fortiori, essentiel pour un malade. En effet, il est utile pour tout un chacun de repérer dans sa vie les attitudes qui peuvent nuire à son équilibre, à son épanouissement, et, plutôt que de s'enliser dans une difficulté de vie, apprendre comment la gérer afin qu'elle devienne un tremplin pour un mieux-être. A travers cet ouvrage je vais tenter de montrer que l'apparence n'est pas toujours la réalité et qu'il convient de ne pas en être dupe si l'on veut voir clair en soi et dans ce que l'on est amené à vivre. Je vais également essayer de repérer nos modes de défenses privilégiés, ceux-là même qui, en nous permettant de fonctionner socialement, nous privent de la possibilité d'accéder à nous-mêmes dans le respect d'un ressenti. Ce travail est fait à partir de l'hypothèse de départ qu'il est préférable pour un sujet d'apprendre à devenir conscient plutôt que de stagner dans les faux-semblants et les dénis. Les exemples cliniques qui vont suivre vont être pris au sein d'un service de médecine spécialisée, mais je répète qu'ils n'offrent 15

pas en cela même de spécificité.. si ce n'est de rendre plus visible des comportements qui, en dehors de cette situation d'exception qu'est la maladie grave, ne seraient pas perceptibles avec autant d'acuité. La maladie grave sert de révélateur aux comportements. ordinaires et quotidiens, comportements qui induisent pour tout un chacun des conséquences toujours difficiles à vivre. Ainsi donc, nous qui sommes actuellement en bonne santé avons tout à gagner en apprenant à repérer les mécanismes psychiques qui peuvent nous aider à vivre avec davantage d'intensité et ceux qui sont préjudiciables à notre épanouissement.

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II

-L'EXPERIENCE

DU CONTEXTE HOSPIT ALlER

A - L'ESPACE

« Nous sommes solitaires. On peut s'illusionner etfaire comme s'il n'en était pas ainsi. C'est tout. Mais il vaut bien miellx comprendre que nous sommes seuls, il vaut mieux, tout simplement, partir de là. » RILKE 2

Le confinement: dialectique entre liberté et enfermement, (l'enfer me ment).
Un service d'hématologie s'occupe de traiter toutes les variétés de maladies malignes de la moelle ou des ganglions: leucémies, lymphomes, maladies de Hodgkin, etc. Une des thérapeutiques permettant d'obtenir une rémission
2 Rainer Maria RILKE ..Borgedy gard, FUidie, Suède le 12 août 1904. Lettres à un jeune poète. Le Livre de Poche. 17

plus longue de ces maladies est la technique des greffes de moelle osseuse (ne pas confondre avec la moelle épinière qui abrite les cellules nerveuses). La moelle osseuse, comme son nom l'indique, se trouve dans les os du squelette. Elle est particulièrement abondante dans les os du bassin. La moelle osseuse est une usine infatigable, grâce à elle le sang se renouvelle sans cesse: les globules rouges qui assurent le transport de l'oxygène, les globules blancs destinés à lutter contre les infections, les plaquettes qui vont assurer la coagulation du sang et empêcher les hémorragies. Les tumeurs sanguines, les leucémies, les lymphomes, les myélomes, résistent parfois au traitement. Quelquefois encore, après une période de rémission plus ou moins longue, elles récidivent. Le médecin qui cherche à détruire tQutes les cellules cancéreuses n'a pas d'autre choix que d'employer des moyens excessivement agressifs: chimiothérapie, rayons. Malheureusement de tels traitements lourds anéantissent en même temps que le foyer cancéreux, la moelle osseuse. Seule une greffe peut sauver le patient. Il existe deux types de greffe de moelle osseuse: L'alla-greffe: qui nécessite de trouver un donneur compatible avec le malade traité. L'auto-greffe: on prélève la moelle du malade ou des cellules de son propre sang et on les lui réinjecte après le traitement. Le malade va se trouver dans rune ou l'autre de ces deux situations. Pour que la greffe puisse se faire il va devoir être hospitalisé plusieurs semaines dans un secteur très spécialisé du service d'hématologie où il va alors rencontrer hormis les problèmes strictement médicaux - deux types de difficultés relatives au confinement, l'une concernant d'une manière plus privilégiée l'espace, l'autre le temps. Après l'irradiation totale le malade est hospitalisé dans le

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secteur stérile du service. Ce secteur est constitué de chambres équipées de flux laminaires, c'est-à-dire que le lit des malades est placé sous un flux permanent d'air stérile, et séparé du reste de la pièce par des lattes de plastique transparent. Le malade peut tout au plus faire le tour de son lit mais pas davantage. De grandes précautions sont prises par le personnel à tous les stades du soin (port de charlotte, de surchaussures, de gants) pour préserver au maximum le malade des infections microbiennes. Pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, le malade ne verra que les yeux de celui qui l'approche. Il subira le manque de contact physique, le manque de caresses et sera soumis au manque d'intimité de cet espace restreint. L'isolement dans la chambre, l'enfermement sous le flux, la mise à distance des autres conditionnée par les contraintes vestimentaires, tant du personnel que des visiteurs, contribuent à rendre ce type d'hospitalisation particulièrement difficile. De plus le malade est non seulement soustrait à son cadre habituel, familial et professionnel, mais par la rigueur de ces conditions d'hospitalisation il est contraint de renoncer à ses habitudes ,compensatoires; il ne peut plus fumer, ne peut plus boire, ne peut pas rencontrer d'autres malades avec qui il pourrait partager cette expérience très particulière et tous perdent pour un temps, - sous l'action des médicaments - le sens du goût; le dernier plaisir qui leur restait, celui de manger disparaît donc lui aussi. Ces conditions d'hospitalisation, techniquement parfaites pour protéger un malade en déficience immunitaire, s'avèrent psychologiquement difficiles à supporter pour le sujet hospitalisé; elles créent un isolement psychosensoriel propice à la régression et à la crise émotionnelle. De plus, la perte des repères habituels de la vie quotidienne va également participer au déséquilibre psychologique. Ce déséquilibre se manifestera soit par une dépression soit par des crises d'angoisse dont le 19

sujet attribuera tout naturellement la cause aux conditions d'hospitalisation. Ces conditions de vie sont donc éprouvantes, néanmoins l'expérience clinique montre qu'elles ne sont pas, à elles seules, la cause du déséquilibre psychologique que rencontre le. malade ~elles sont tout au plus le prétexte à sa manifestation, elles jouent le rôle de révélateur. En effet, le sujet ne pouvant plus échapper à lui-même, par la fuite dans l'action, va être amené, contraint et forcé par les circonstances extérieures à se regarder lui-même, ce qui, il faut bien l'avouer, est l'expérience la plus désagréable qu'il puisse faire, car il ne choisit pas de la faire, les événements l'y obligent. Acculé dans ses retranchements par cette réalité que constitue l'enfermement sous flux et son contexte, le sujet va réagir en mettant au point une palette plus ou moins large de mécanismes de défense, dont nous verrons qu'ils ne sont pas sans conséquence pour lui. Prenons l'exemple de Mme H.: cette malade se plaint d'être très angoissée par l'enfermement dans le flux: elle dit être claustrophobe. Cette patiente en était alors à sa deuxième semaine d'hospitalisation lorsqu'elle exprima un jour ne plus pouvoir supporter ces conditions d'hospitalisation, et ceci eut une telle répercussion sur elle que les médecins furent obligés de lui administrer un anxiolytique pour éviter le passage à l'acte consistant à sortir du flux, ce qui en période d'aplasie c'est-à-dire la période pendant laquelle le taux de globules blancs est insuffisant pour permettre à l'individu de se défendre seul contre l'invasion microbienne .est gtavissime car la vie du sujet est très dépendante des mesures d'asepsie. Je la rencontrai à l'occasion de cette difficulté et lui demandai si cette angoisse ntavait pa.s été précédée de quelque événement. EUe tne parla alors de l'appel téléphonique d'une malade dont eUe avait partagé la chambre quelque temps auparava.nt et qui se trouvait être en techute. Cette femme lui

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avait racpntée avec force détails dramatiques les différentes étapes qu'elle avait dû traverser à partir de cette récidive de la maladie lui insinuant par là même, que les efforts qu'elle faisait étaient inutiles puisque de toute façon la rechute serait inévitable. Mme H. put exprimer alors un doute qui la taraudait insidieusement: elle pensait que les médecins la trompaient, que tout ceci n'était qu'une mise en scène et que de toute manière elle allait mourir, etc. La manière dont Mme H. mettait cette angoisse en mots, le doute quant au bien fondé de ce qu'elle faisait, cette accusation des médecins de la tromper, etc. montraient que quelque chose d'autre se jouait là, ou se rejouait. Je lui demandais si son angoisse ne serait pas, par hasard, liée à un événement lointain qui aurait pu se trouver là réactivé. Nous en restons là de notre entretien. Quand je la revois, deux jours plus tard, elle me raconte qu'après mon départ elle avait été assaillie par une image très précise: il s'agissait de sa grand-mère en train de préparer des valises dans lesquelles elle mettait, pour elle et son frère des vêtements noirs. Elle s'étonnait auprès de sa grand-mère que tous les vêtements fussent noirs et celle-ci lui répondit que quand on allait à Paris il fallait très bien s'habiller et que c'est ainsi qu'il fallait faire. Mme H. apprit quelques semaines plus tard, en écoutant inopinément une conversation, que son père s'était suicidé et que le voyage qu'elle avait fait à Paris avait été celui de l'enterrement. Elle avait alors neuf ans. On constate dans cet exemple que le doute qu'elle éprouvait en la parole des médecins, le doute quant au bienfondé du traitement, était la manifestation d'une situation antérieure où elle avait été trompée et ceci en relation avec la mort. En effet, le malade n'est pas sans connaître plus ou moins consciemment l'aspect aléatoire du traitement qui lui est proposé. Mme H. ne pouvait pas s'empêcher de faire un lien 21

entre la mort de son père et le fait qu'elle avait cru en la parole des adultes. Tout ceci en lien avec sa propre situation et la croyance qu'elle avait en la parole des médecins. N'étaitelle pas en train de vivre une nouvelle fois la même situation et n'allait-elle pas une nouvelle fois être trompée? Ainsi, l'angoisse à ne pas supporter l'espace apparaît ici comme un symptôme masquant d'importants problèmes non résolus de l'enfance. Il convient d'aborder ce type d'angoisse comme étant la manifestation défensive de traumatismes refoulés, et non comme la conséquence d'une situation d'exception. La traiter par la prescription systématique de médicaments ne déracinera pas la cause de l'angoisse mais contribuera au contraire au refoulement de cet affect dont on sait qu'il est à l'origiJ)edes dérèglements psychologiques.:~Une telle attitude ne peut donc pas concourir à l'établissement d'un authentique bon moral, ,?e dont tout le monde s'accorde à reconnaître l'importance. L'apparence qui consiste à attribuer la cause du malaise à l'enfermement est, on le constate, bien différente de la réalité. Un autre exemple nous montrera qu'une angoisse peut aussi apparaître sans être déclenchée par un événement relationnel masquant un souvenir refoulé et traumatisant, mais par un événement symbolique. Mme J. régulièrement hospitalisée dans le service apparaît un jour subitement fiévreuse et angoissée par l'enfermement. Je l'interroge sur les circonstances dont a été entourée la précédente journée et je n'obtiens à travers son discours aucun élément pouvant me permettre de comprendre, de faire des Iiens. La réponse viendra au détour d'une conversation banale, quinze jours plus tard: - « Vous avez toujours vos parents? » - « J'ai toujours ma mère, mais mon père est mort il y a 13 ans, c'était d'ailleurs son anniversaire dernièrement: le 7 22

11 Ah , OUI, Je me JUl et... cetalt quan d ?. 1 dl, mar d1? un '' souviens maintenant, c'était le jour où j'allais si mal... » Mme J. ne faisait aucun lien entre la date anniversaire de son père et son malaise mettant ce concours de circonstances sur le compte du hasard. De tels hasards sont décidément trop fréquents pour qu'on puisse se satisfaire d'une telle explication. Cette patiente n'était malheureusement pas ouverte au travail de psychothérapie qui nous aurait permis de trouver l'explication de ce hasard particulier. Ainsi donc de nombreux problèmes ponctuels, non élucidés, non expliqués scientifiquement peuvent se comprendre lors d'un entretien approfondi. Ce que nous appelons communément le hasard, n'est en fait qu'un manque de compréhension des liens qui s'instaurent entre deux événements a priori sans rapport l'un avec l'autre.

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A travers cette cause de l'angoisse attribuée à l'enfermement dans un flux stérile, l'expérience clinique montre que faire l'association: - « Je suis angoissé parce que je suis enfermé », ou, « il est angoissé parce qu'il ne supporte pas l' enfermement» constitue en fait un lien arbitraire qui va concourir à empêcher le travail de réflexion sur soi-même. En effet, donner une réponse à un problème quelqu'il soit c'est arrêter un processus, c'est figer une démarche. Tout le paradoxe consiste à chercher une cause au malaise mais toute explication s'invalide au même moment où elle se propose comme réponse à une question. La réponse, la solution ou la guérison advient incidemment et s'impose au sujet mais n'est pas trouvée par un travail de réflexion conscient de la part du sujet. Elle advient de surcroît, sans lien logique avec le travail psychique mais néanmoins pas sans lui. La maturité, le gain acquis, le nouvel espace psychique, fruit d'un travail de connaissance de soi, s'observe par le sujet lui-même à un 23