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La marche du temps

De
270 pages
L'auteur explore ici un autre aspect de l'adolescence, celui de la fin de scolarité au lycée et la projection dans l'avenir. Voici un personnage en prise avec les exigences de la classe de terminale et le passage du bac. C'est pour Franck l'année des 18 ans, l'année de la majorité. Les aventures urbaines du héros laissent place à la nécessité de construire un parcours et de différer ses envies, de contrôler ses pulsions.
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© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56689-7
EAN : 9782296566897 La marche du temps
Ethnographie d’un parcours adolescent
(tome 3) ETHNOGRAPHIQUES
Collection dirigée par Pascal LE REST
Ethnographiques veut entraîner l’œil du lecteur aux
couleurs de la vie, celle des quartiers et des villes, des
continents et des îles, des hommes et des femmes,
des jeunes et des vieux, des blancs et des noirs. Saisir
le monde et le restituer en photographies instantanées,
de façon sensible et chaude, proche et humaine, tout
en préservant la qualité des références, des méthodes
de traitement de l’information et des techniques
d’approche est notre signe et notre ambition.
Déjà parus
Jacques HUGUENIN, La révolte des « Vieilles » : Les Panthères
Grises toutes griffes dehors, 2003.
Pascal LE REST, Des Rives du sexe, 2003.
Mohamed DARDOUR, Corps et espace chez les jeunes Français
Musulmans, Socioanthropologie des rapports de genre, 2008.
Bertrand ARBOGAST, Voyage initiatique d’un adolescent, 2009.
Pascal LE REST, Ethnographie d’un parcours adolescent. Une
jeunesse entre béton et bitume, 2010. La tondue. Un amour de jeunesse
francoallemand, 2010.
Muriel SANTORO, Mon voisin de maiz. Voyage au Guatemala au
cœur de la culture maya, 2010.
èmePascal LE REST, Banlieue sud et le 17 printemps.
Ethnographie d’un parcours adolescent. Tome 2, 2011. Pascal LE REST
La marche du temps
Ethnographie d’un parcours adolescent
(tome 3)
L’Harmattan Du même auteur
La voie du karaté, une technique éducative, Chartres, Imprimerie
Durand, 1997.
Le karaté de maître Kamohara, Lille, Presses Universitaires du
Septentrion, 1998.
Sur une voie de l’intégration des limites, Chartres, Comité Départemental
de Karaté d’Eure-et-Loir, 1999.
Le Karaté, sport de combat ou art martial, Chartres, Comité
Départemental de Karaté d’Eure-et-Loir, 1999.
Les jeunes, les drogues et leurs représentations, Paris, L’Harmattan,
2000.
Le karatéka et sa tribu, mythes et réalités, Paris, L’Harmattan, 2001.
Prévenir la violence, Paris, L’Harmattan, 2001.
Drogues et société
La Prévention Spécialisée, outils, méthodes, pratiques de terrain, Paris,
L’Harmattan, Collection Educateurs et Préventions, 2001.
L’attraction des drogues, Paris, L’Harmattan, Collection Educateurs et
Préventions, 2002.
Le visible et l’invisible du karaté, ethnographie d’une pratique
corporelle, Paris, L’Harmattan, 2002.
Paroles d’éducateurs en Prévention Spécialisée, les éducs de rue au
quotidien, L’Harmattan, Paris, 2002.
Des rives du sexe, L’Harmattan, Paris, 2003.
Méthodologie et pratiques éducatives en Prévention Spécialisée,
L’Harmattan, Paris, 2004.
L’errance des jeunes adultes ; causes, effets, perspectives, L’Harmattan,
Paris, 2006.
Le métier d’éducateur de prévention spécialisée, La Découverte,
Collection Alternatives sociales, Paris, 2007.
Prévention spécialisée et évaluation, In Les défis de l’évaluation en
action sociale et médico-sociale (ouvrage coordonné par B. Bouquet, M.
Jaeger, I. Sainsaulieu), Dunod, Paris, 2007.
L’éducation spécialisée, Ellipses, Paris, 2008.
Les nouveaux enjeux de l’action sociale en milieu ouvert, Erès,
Collection Trames, Paris, 2009.
Ethnographie d’un parcours adolescent. Une jeunesse entre béton et
bitume, L’Harmattan, Paris, 2010.
èmeBanlieue sud et le 17 printemps, Ethnographie d’un parcours
adolescent, tome 2. L’Harmattan, 2011.Première partie
La nuit s’étale. Par la fenêtre, j’assiste à la lutte des dernières
lueurs du jour. Dans un instant, le noir s’imposera.
Instinctivement, mes yeux se rivent au cadran du réveil
matin. Je reste hypnotisé. Dans les oreilles, la musique
régulière de son balancement s’insinue. Il ponctue avec
fracas la fuite du temps.
Je me retrouve là, stupidement assis devant le bureau.
Dessus, des livres et des cahiers, des crayons et des feuilles,
des dictionnaires et des revues, gisent en piles anarchiques.
Ma main droite s’est stabilisée sur le papier. Le crayon ne
forme plus ni signes ni symboles. Sur le devoir de physique,
la lumière de la lampe projette une clarté bizarre, indicible.
Cette clarté m’appelle à la contemplation, au silence de la
pensée, au souvenir.
9Je suis arraché à la méditation. L’autre côté du mur de la
chambre, la télé hurle. J’allume une cigarette et fume
tranquillement tandis que le film pénètre mes circuits. Pas
moyen de cogiter.
Je me lève et me décide enfin à fermer les volets. Par
habitude. Et pour échapper aussi au vacarme de la télévision.
De retour au bureau, je suis toujours empêché de travailler
par l’agression sonore qui suinte du mur. J’me ronge les
ongles et grille une cigarette. Puis, sur la platine, je balance
un disque de Deep Purple, Fireball.
Maintenant que la musique masque le bruit de la téloche et
que les volets taisent le silence de la nuit, peut-être vais-je
pouvoir me remettre à bosser ?
A bosser ! Incroyable. Dire que depuis la rentrée des classes
de septembre, j’en suis réduit à cela. Travailler. Moi qui
l’année précédente ne fichais rien en classe et encore moins
chez moi, qui m’amusais à perturber les cours et à taquiner
les profs, je devenais un élève modèle. Un bon petit lycéen.
Il est vrai que ma vie s’était métamorphosée. A cela, il y
avait eu beaucoup de raisons. Tant de choses étaient
survenues en début du mois de septembre que ce refuge dans
l’étude m’était alors apparu comme une opportunité.
Il y eut tout d’abord cette histoire avec Marcel. Je n’avais
pas vu la bande de Massy depuis deux mois. En juillet,
j’étais parti avec François pendant que les mecs de la bande
turbinaient et en août, alors que je cravachais avec François
dans un job à la con, eux s’étaient tirés dans le sud de
l’Espagne sur leurs 125 Suzuki. Aussi, dès leur retour, j’eus
du plaisir à les revoir. Ensemble nous pourrions
recommencer les fiestas et les conneries dont nous avions
l’habitude et le secret. Marcel, Eric S., Patrice, José et moi,
conversions de cela, des vacances et de la prochaine rentrée
autour d’une table de camping que ma mère avait installée
pour nous dans le jardin. A l’ombre des poiriers et du pêcher,
10nous nous racontions dans la bonne humeur nos exploits
réciproques en sirotant des jus de fruits et en fumant des
cigarettes. Les potes étaient radieux et riaient à gorge
déployée.
Une bonne partie de l’après-midi coula ainsi, à l’ombre du
soleil de ce début septembre, dans l’insouciance la plus
grande et la décontraction la plus totale. Nous vivions un
moment d’amitié que nulle vague ne troublait.
Enfin parce que l’heure de la bouffe approchait, les copains
remontèrent sur leurs bécanes et les firent ronronner. Mais
juste avant de s’arracher à l’inertie, Marcel me posa une
question qui me parut sur l’instant anodine.
- Et ta sœur, elle sort toujours avec Eric ?
- Ouais-ouais, que je renvoyai. Ils sont allés à Nice
pour les vacances…
- Entre eux, ça tourne bien ?
- Impeccable, que je souris de toutes mes dents.
- Faudrait que ça change.
- Pourquoi ? J’comprends pas.
- Tu vois, ta sœur, elle ne devrait pas continuer à voir
Eric. C’est pas bon pour la bande.
- Attends Marcel, t’es en train de me dire que Sylvie
doit quitter Eric. C’est ça ?
- Ça doit être ça. Ecoute, tu réfléchis à ça ce soir et
demain, on en discute ensemble. Tu passeras au
bloc ?
- Ouais, vers 14 heures.
- Ok ! A demain.
Et les motos rugirent. Elles s’étaient déjà soustraites à ma
vue mais je restais sur le trottoir avec les mots de Marcel qui
résonnaient dans ma tête. Je savais qu’il rêvait de sortir avec
Sylvie et qu’il était jaloux d’Eric. Il l’avait d’ailleurs écarté
de nos virées pour cette raison. Seulement, il passait
désormais du rêve au délire. Il voulait défaire une liaison.
11Mais voilà, Sylvie et Eric s’aimaient et l’acide de marcel
n’était pas en mesure de le corroder, encore moins de le faire
fondre. Par ailleurs, Sylvie ressentait une franche répulsion
pour Marcel. Jamais elle ne consentirait à se laisser
embrasser par lui. Alors pour le reste…
Pauvre Marcel ! Ses sentiments lui montaient à la tête, au
point de me déléguer, moi, le frangin de celle qu’il
convoitait, pour briser son amour.
Le lendemain, je me pointai à 14 heures devant la cité des
mecs de la bande. Sur le trottoir, les motos brillaient au
soleil. Elles venaient d’être briquées et il restait encore par
endroits des traces d’eau. Sur le sol, il y avait de larges
flaques d’eau. Les potes assis dans l’herbe reluquaient
fièrement leurs bécanes. Je mis ma mobylette sur béquille et
allai les rejoindre dans l’herbe.
- Alors les mecs, ça gaze ? que je demandai.
- Ça roule, qu’on me répondit.
On échangea quelques banalités sans importance en vidant
deux ou trois canettes, en grillant quelques clopes. Tout était
bien. Et puis, soudain, Marcel décréta d’une voix lourde et
sentencieuse :
- Franck, faut plus que ta sœur sorte avec son mec.
C’était reparti. Il remettait ça une fois de plus. Je levai la tête
vers le ciel et vis les nuages qui marbraient le bleu.
L’impression de volume, de relief m’arrêtait. Je trouvai que
le ciel était beau. Calmement, je répondis à Marcel :
- J’ai rien à voir avec ce qu’elle fait, tu sais. Elle mène
sa vie et je mène la mienne.
- Ecoute ! Tu dois comprendre. Ce mec-là, on est plus
copains avec. On veut plus rien avoir à faire avec lui.
Or ta sœur fait partie de la bande. Donc, si elle veut
rester dedans, elle doit le larguer.
12- Bien ! Il faut le lui dire. Mais j’vois pas où est le
problème. Elle peut continuer à fréquenter Eric hors
de la bande et s’insérer avec nous sans Eric.
- Non, Franck ! C’est pas possible. Elle doit faire un
choix.
- Ok ! Mais pourquoi tu m’racontes ça, à moi ? C’est
avec Sylvie que tu devrais en parler. Moi, j’m’en tape
de ces histoires à la gomme.
- Peut-être que tu t’en tapes mais c’est ta sœur. A toi
de régler le problème.
Non loin de nous, une bande de pigeons affolés prit son
envol. Le gamin qui leur avait lancé la poignée de cailloux
riait aux éclats. Dans le ciel, les nuages avaient filé. D’autres
s’imposaient. J’allumai une cigarette et tirai dessus. La
fumée m’inonda le corps, les poumons. C’était bon. Je
recrachai la fumée par le nez, puis rétorquai à l’adresse de
Marcel :
- Moi, j’vois pas de problème. J’te comprends pas.
- C’est pourtant clair. Ta sœur doit cesser de sortir
avec Eric.
Marcel ficha ses yeux dans les miens. Sa résolution était
grande. Cela se lisait sur son visage. Il ne pouvait y avoir
d’alternative.
- J’suis désolé Marcel, mais Sylvie est assez grande
pour savoir ce qu’elle doit faire. Jamais je ne me
mêlerai de sa vie. Jamais.
Je rivai mes yeux dans les siens afin qu’il comprenne bien
mon obstination. Il était hors de question que je cède à son
désir. Pourtant, je conservai mon calme bien que je
bouillonnai littéralement. Marcel comprima lui aussi sa
nervosité et s’exprima avec le plus de détachement possible :
- Bon ! Alors tant que ta sœur sortira avec Eric, vous
resterez en dehors de la bande. Tous les deux !
13Il avait articulé les mots avec une grande application. Le
verdict était tombé très tranquillement. Les potes gardèrent
le silence et fixèrent les yeux sur leurs bécanes. Pour moi,
c’en était trop. J’explosai instantanément.
- QUOI ? QU’EST-CE QUE TU RACONTES ?
- Ouais ! Moi aussi j’suis désolé mais les choses sont
ainsi. Tu résous le problème dont je t’ai parlé et de
nouveau, vous faites partie de la bande. Et nous vous
retrouverons même avec un grand plaisir
Les potes ne réagissaient toujours pas. Ils préféraient
détourner les yeux, ne pas se manifester. Cela signifiait
qu’ils étaient de connivence. Ce salaud avait préparé son
coup avec tout le monde. Personne ne semblait étonné des
mots de cet enfoiré de Marcel. Sauf moi. J’étais éberlué.
- PUTAIN, MAIS C’EST DINGUE ! Tu m’fais le
coup du chantage, à moi. Mais pour qui tu t’prends,
toi, connard ? T’es jaloux, c’est ça. Et t’en crèves,
hein ? Alors tu voudrais que j’fasse le mac pour ta
gueule parce que toi, t’arrives pas à t’la faire, ma
frangine. HOU, NOM DE DIEU !
- Ça suffit ! Ça n’arrangera rien de gueuler comme tu
fais.
- J’vais t’dire. Ton ultimatum, tu peux te le carrer dans
le trou du cul et profondément encore. Tu t’prends
pour le chef, mon pote. Seulement moi, voilà, j’ai pas
d’chef. Pour moi, t’es une merde, une chiure, un
moins que rien. Compte pas sur moi pour faire tes
saloperies. Jamais, t’entends, jamais je ferai une
chose contraire à mes principes.
J’étais debout, prêt à affronter Marcel ou à me tirer. J’savais
pas très bien. Personne ne bougeait. Seul, Marcel posa son
regard sur ma fureur et dit distinctement :
- J’ai entendu tes mots mais moi, ce qui m’intéresse ce
sont tes actes.
14Il était trop serein pour qu’une baston puisse s’envisager. Et
j’pouvais pas demeurer planté là face à l’indifférence des
autres. Aussi, je grimpai sur ma mob et démarrai. Avant de
filer, d’une voix plus rassérénée, je dis à l’attention de tous :
- La bande m’acceptera tel que je suis ou me rejettera.
À elle de décider.
Puis, je filai, la fièvre au corps. Cet enculé avait joué au petit
chef et m’avait mis les nerfs à vif. Me virer de la bande !
Putain de merde. Et pour une connerie d’histoire de cul dans
laquelle je n’avais strictement rien à voir. Je slalomai entre
les voitures qui respectaient les feux rouges, les stops et
autres règlementations routières. Dans les rues de Massy, je
déboulai comme un fou, communiquant ma colère à la
poignée d’accélération. Il me revenait constamment la même
pensée et elle s’exprimait en relief et en lettres d’or sur
l’écran intérieur :
- Pour qui me prend-il ce trou du cul de merde ? Y
croit peut-être qu’il va me faire la loi, me mener la
vie ? Pauv’mec, va. Tu vas voir, p’tit con.
A la suite de cette altercation, il était hors de question que je
m’abaisse à faire le premier pas. La réconciliation, si elle
devait se produire, devrait venir de lui, que j’estimais. Aussi,
je ne mis plus les pieds dans la cité des mecs de la bande. Et
personne ne se manifesta pour que les choses redeviennent
ce qu’elles avaient été. Je ne les vis plus se pointer à la
maison et ne reçus plus de coups de téléphone de leur part.
Tout était clair. La décision de Marcel, irrévocable. J’étais
marginalisé et tous se rangeaient derrière la dictature de
Marcel.
Pourtant, je ne parvenais pas à croire que cette éviction fut
durable. C’était des enfantillages de gosses, un coup de folie
de Marcel, une crise d’autorité. Nous avions fait les quatre
cents coups ensemble pendant toute une année et partagé tant
de choses, qu’un ciment avait coulé et nous liait. Il ne me
15paraissait pas possible que nous puissions nous faire la
gueule bien longtemps. Des images de notre amitié défilaient
sur mon écran intérieur et je nous revoyais à la cantine du
lycée, transformant le réfectoire en une vaste patinoire,
balançant à la gueule des tables voisines les carottes râpées
ou la purée, la crème caramel ou la bûche de Noël. Je nous
revoyais dans les booms où nous débarquions à la douzaine,
à renfort de grands cris et de rires et où nous mettions une
chaude ambiance. Je nous revoyais aussi dans les rues des
villes de la banlieue où nous traînions notre soif d’aventure
et d’espace, risquant à chaque instant de nous fracasser sur la
chaussée, où aux heures sombres, nous commettions les
conneries stupides qui nous rendaient heureux.
Avec la bande, on s’éclatait bien. Il n’était pas possible que
l’amitié que je ressentais ne soit pas réciproque. Je ne
pouvais pas croire que cette amitié succombe à une histoire
banale de cul et de jalousie. La jalousie d’un seul ne pouvait
pas entraîner la fin de notre amitié. J’étais persuadé que José,
Eric S., Patrice et les autres avaient de la sympathie pour
moi.
En fait, ce que je croyais être un simple rapport de force
entre Marcel et moi était en réalité quelque chose de bien
plus profond, de bien plus tenace. J’en pris la pleine mesure
à la rentrée des classes. Jusque là, nous étions restés sur nos
positions respectives, ne prenant ni d’un côté ni de l’autre
l’initiative de nous parler, de nous revoir. Mais avec la
rentrée, la certitude de renouer avec mes potes me semblait
évidente. Sur le terrain neutre du lycée, les concessions
seraient plus simples, plus faciles et personne n’aurait à
baisser son froc. Donc, je m’attendais à retrouver des
copains. Seulement, je ne trouvai que des mecs qui prirent
bien garde de ne pas me parler, me regarder, me côtoyer.
Dans la cour du bahut, alors que je m’associai naturellement
à eux en les saluant, ils me plantèrent illico, sans un mot,
16pour aller reformer le groupe un peu plus loin, à l’écart.
Planté, paumé, j’avais l’air d’un con, au milieu de la cour.
Seul, éberlué, je mesurai la situation. C’était le jour de la
rentrée et je me retrouvai sans pote. Ceux qui l’avaient été se
détournaient de moi, ne m’adressaient plus un mot ni ne me
regardaient. Pour eux, je n’existais plus.
Mon casque à la main, mon sac sur l’épaule, je balayai du
regard la cour du bahut en quête d’une silhouette amie.
Pouvais-je échapper au sort que l’on me réservait ? Le
malaise croissait et mes yeux butèrent sur François. La
douleur fut plus vive encore. Il se tenait non loin des
chiottes, à côté des portes vitrées du préau, là où il avait
coutume de garer sa bécane. Il déconnait à plein tube avec
Patrick, Alain et Florence et d’autres encore. En plein mois
d’août, il était sorti avec Florence. Cela se passait pendant la
période où nous cravachions tels des bœufs dans une grande
surface à remplir des rayons de couches-culottes, de lessives
et de serviettes hygiéniques. Tout de suite, il en alla avec
Florence différemment d’avec les autres filles. Elle
accaparait son temps, sa vie, son énergie. Lui, ça lui allait
comme un gant. Aussi, du jour au lendemain, je ne vis plus
celui qui était mon véritable grand pote. Je le comprenais et
ne lui en voulais pas. Cependant, on aurait pu se voir de
temps en temps, continuer à entretenir des liens, mais voilà,
les potes de Florence, je ne pouvais pas les encadrer. De leur
côté, ils ne m’appréciaient pas non plus.
Tout me séparait de mon ami. Au début, je faisais l’effort de
monter chez lui, histoire de parler un peu, de fumer une
clope, de se raconter le bon vieux temps. Je lui téléphonais
pour lui proposer de taper un flipper ou de faire une virée.
Mais il n’avait pas le temps, disait-il. Eh non ! Son temps ne
lui appartenait plus.
Je cessais rapidement de l’importuner. Après tout, il ne
passait plus me voir, ne me téléphonait plus. C’était donc
17qu’il n’avait plus le désir de traîner avec moi. Je ne regrettais
qu’une chose : qu’il n’ait pas fait l’effort de m’expliquer
clairement les raisons qui lui valaient de ne plus me
fréquenter. J’aurais compris et j’aurais apprécié sa franchise.
Tant pis !
Au milieu de la cour du lycée, je me sentais encore plus seul
d’assister au spectacle de cette nouvelle amitié entre
François et les mecs de Palaiseau. Je détournai le regard. Je
ne pouvais même pas aller lui serrer la main : Patrick et
Alain me cherchaient et m’énervaient tant qu’entre nous, ça
pouvait friter à tout moment. Et dire que mon pote
sympathisait avec des types que j’abhorrais au dernier degré.
La vie était vraiment surprenante.
Je fis quelques pas en direction d’un banc et me posai.
J’allumai une tige et tirai plusieurs bouffées de suite,
totalement déprimé. Mais mon désarroi fut total lorsque je
vis la tronche de ceux avec qui j’allais partager l’année de
terminale. J’avais le moral à zéro.
Les jours qui suivirent furent pires. Je n’avais plus de place
au réfectoire, tenu à distance par Marcel et ses sbires.
François mangeait à la table de Florence et des Palaisiens. Je
m’installais donc au hasard pour combler les trous, à telle ou
telle table. Quand la bouffe se retrouvait dans mon assiette,
je mangeais sans plaisir, sans appétit, en silence. J’écoutais
les lycéens parler de télévision ou de travail scolaire.
Terrifiant !
Mais je n’avais pas imaginé que le processus de
marginalisation devait se poursuivre et s’emballer. Il y eut
comme une réaction en chaîne, qui dénouait autour de moi
des liens qui s’étaient constitués durant toute une année.
Ainsi, Bruno qui m’avait invité moult fois dans ses soirées et
ses booms ne m’y conviait plus en raison du blocus imposé
par Marcel. Ce dernier déployait tout son talent pour
m’évincer, m’écarter de tous les lieux qu’il fréquentait.
18Bruno n’avait pourtant rien à me reprocher. Même Hervé et
ses potes ne me harponnaient plus quand ils partaient en
virée ou faisaient la fête ici ou là. Hervé me tenait rigueur du
sale coup de l’été. Il sortait depuis quelque temps déjà avec
Florence et tenait à elle. Et puis, en plein mois d’août, il
rapplique un soir avec sa greluche chez François. Je me
trouvais là. Avec mon pote, on faisait la fête, buvant du
cabernet d’Anjou, fumant de gros cigares et déversant des
tonnes d’injures sur les connards de cette grande surface où
on laissait notre force et notre sueur, jour après jour. Il était
déjà tard et nous étions à moitié défaits. Hervé et Florence
burent un coup, échangèrent avec nous quelques idées,
pendant une paire d’heures.
- Allez les mecs, on s’tire, décréta enfin Hervé.
- J’vais rester encore un peu, rétorqua Florence.
- Oh non ! T’as vu l’heure ? On y va.
- J’te rejoins. Vas-y !
Florence voulait rester avec nous et devant son insistance,
Hervé ne put résister. Alors, il se rassit. Mais Florence lui dit
qu’il pouvait retourner chez lui, qu’elle irait le rejoindre plus
tard. Bien entendu, Hervé préférait rester avec elle. Elle lui
cracha alors qu’ils n’étaient pas encore mariés et qu’elle était
assez grande pour faire ses choix et rester seule sans lui
quelque part. Il s’ensuivit une scène entre eux deux dans
laquelle je me gardai bien d’intervenir. François opta pour
l’intervention. Il promit à Hervé de ramener Florence et d’en
prendre soin. Hervé ne digéra pas ce coup que François lui
portait et leur amitié se brisa nette. Normal ! Mais, quelque
part, Hervé m’en voulait aussi.
Je connaissais Hervé depuis l’école primaire. Ça m’embêtait
qu’une histoire de minette vienne nous brouiller. Mais c’est
ce qui se passait depuis que François lui avait piqué
Florence, même si dans la réalité, c’était Florence qui avait
fait son choix. Dans un sens, malgré tout, je comprenais
19Hervé. J’étais le meilleur pote de François et comme nous
étions alors fourrés partout ensemble, il devait en conclure
que j’étais complice. Toujours est-il qu’il s’écarta de moi.
Je ne voyais plus non plus Nathalie et Françoise. Celles-ci
s’étaient fâchées avec Sylvie pour une sombre histoire de
cœur. J’aurais pu prendre mon courage à deux mains et
rouler sur Bièvres pour les relancer. Mais désormais, je me
posais de nombreuses questions, trop de questions, qui me
retenaient d’agir.
Autour de moi, le vide se faisait. Je n’y étais pas indifférent.
C’est comme si j’étais subitement victime d’un sortilège,
d’une obscure magie. Si tous avaient leurs raisons, je n’étais
responsable en rien de ce qui arrivait. J’en prenais seulement
acte. Je perdais tous mes amis et la période m’apparaissait
absurde.
Il était cependant indéniable que j’avais le moral à zéro. Ça
me faisait chier de me retrouver seul, sans mes potes. Je
prenais conscience qu’un temps finissait, celui des conneries,
des bagarres dans le réfectoire, des fêtes chez les uns, chez
les autres, des bitures avec les potes, des booms et des filles.
Mais je n’avais aucune envie pourtant de revivre avec
d’autres mecs ce que je laissais désormais derrière moi. Là,
sur mon banc, à regarder au fil des jours, dans le monde clos
de la cour, le spectacle de la vie qui s’élaborait, je préférai
mâcher encore les derniers événements et finir de déglutir
l’âcre saveur de mes tristes expériences.
Sur mon banc, dans mon blouson noir et mes mexicaines, je
mûris d’un coup, dans la violence d’une injuste éviction.
Mais c’était fini pour moi les bandes, finies les conneries.
Une idée faisait son chemin : c’était peut-être une chance de
me retrouver seul. Il fallait que je me remette aux études, que
je découvre l’énergie et la force pour jouer le jeu. Depuis que
j’avais travaillé avec François comme manutentionnaire dans
cette grande surface commerciale, je savais quel genre de
20travail je ne pourrais jamais faire. Invectivé par les chefs et
emmerdé par ceux qui crevaient du manque d’autorité et de
pouvoir, j’en avais bavé huit heures par jour à bosser comme
un dingue pour un salaire lamentable. Je ne me voyais pas
turbiner dans un job pareil toute une vie. Non ! Fallait que je
trouve autre chose. Et pas d’histoires, les meilleurs boulots,
c’était les mecs diplômés qui les décrochaient. J’voyais donc
pas d’autres solutions que d’obtenir le bac. Seulement,
décrocher le bac impliquait un travail régulier et soutenu.
Compte tenu de mes piètres résultats en classe de première,
cela supposait que je me prépare à des sacrifices
considérables. Il me fallait d’abord consentir à une remise à
niveau mais je devais faire vite car au-dessus de la tête,
j’avais une épée de Damoclès. Les professeurs m’avaient
accordé le passage en terminale à titre d’essai. Je devais faire
mes preuves durant le premier trimestre pour conserver ce
bénéfice. A défaut de résultats scolaires probants ou en
raison de mauvais comportements, ils me rétrogradaient en
première.
21 Dès les premiers cours de math, de physique et de bio,
malgré un grand sérieux et une attention soutenue, je sondais
la profondeur de mon retard. Je ne comprenais rien. Ce que
racontaient les profs équivalait pour moi à du chinois. J’étais
pourtant résolu à m’accrocher, à étudier avec acharnement.
Je prenais déjà en note chacun des cours et tentais de suivre
la logique de ce qu’exprimait le professeur. C’était un
premier pas. Mon attitude changeait. Je faisais preuve d’un
sérieux que je n’avais pas eu l’année dernière.
Mais cela ne suffisait pas à garantir l’obtention du diplôme.
Mon retard était si colossal et les efforts à déployer me
paraissaient si phénoménaux que je m’imposais une
discipline de fer d’une rigidité inflexible, dans le but
d’atteindre mon objectif. Ainsi je me fixais un minimum de
23quatre heures de travail quotidien après les journées de cours
et de huit heures le samedi et le dimanche. A mon grand
étonnement, jour après jour, je parvenais à respecter cette
discipline. Cependant, cette contrainte douloureuse me
pesait, m’abrutissait. Je ne rêvais que de faire la fête, de
sillonner les rues en bécane, de draguer les filles. Je devais
chasser ces idées de ma tête, faire le vide et m’enfermer dans
l’étude. Je m’y escrimais et m’accrochais au bureau heure
après heure, pour faire miennes les connaissances que dans
les livres je voyais étalées.
Pourtant, même si je travaillais avec énergie, après les cours
et les week-ends, je doutais de ma réussite. Je ne cessais pas
de me répéter que si je maintenais ce rythme de travail toute
l’année, je ne pouvais pas échouer. Mais chaque cours de
math, de physique et de bio qui tombait me laissait plus
démuni, plus faible. J’avais tellement de lacunes à combler,
de difficultés à résoudre qui me venaient des années
précédentes, que je ne voyais pas comment je pouvais mener
le travail de remise à niveau et suivre en même temps les
notions nouvelles qui filaient sous mon nez à une vitesse
effrayante.
Pour conduire à bien mon projet, je ne pouvais pas me
préoccuper seulement des trois disciplines principales. Je
devais me concentrer également sur les domaines littéraires
et les langues. Si l’énergie à déployer était moins
conséquente, elle n’était pourtant pas négligeable.
En vérité, à l’aube de la classe de terminale, j’angoissais. La
peur de l’échec me tordait les tripes. Il fallait que je décroche
l’examen et je savais que dans l’immédiat, j’étais au
trentesixième dessous, incapable de percuter sur les notions de
base.
Heureusement, dans la classe, je sympathisais dès les
premiers jours avec un redoublant, Laurent, qui avait échoué
au rattrapage, à l’oral. Ce mec voulait obtenir le bac. Il était
24résolu. Or, pour lui, il n’y avait plus droit à l’erreur : la
cartouche d’essai avait été gâchée. Mais, à sa manière de
parler, de s’exprimer, je sentais qu’il ne pouvait pas échouer.
Sa résolution était trop grande. La première terminale, il
avait frayé avec des lycéens qui, comme lui, avait décroché
en cours d’année. Avec cette rentrée scolaire, il faisait lui
aussi le deuil de ses potes, mais pour d’autres raisons. En
limite d’âge, la sortie du lycée était incontournable et
l’entrée dans la vie active imparable.
Laurent ne ressemblait pas du tout au genre de mecs que
j’avais connu jusqu’alors. Il n’était pas prolixe, ne se mettait
jamais en avant, ne frimait pas. Il ne cherchait qu’une chose :
réussir au bac.
Très vite, nos conversations se limitèrent à ce sujet. Son
expérience de bachelier, il la partageait. Je buvais ses mots et
écoutais attentivement tout ce qu’il disait. Il m’aidait
énormément. Et lorsque je doutais, il me rassurait. Aux
récréations, on fumait ensemble une clope ou deux et
souvent, pendant ce moment de relâchement, je mâchais
amèrement la mauvaise note obtenue en math, en bio ou en
physique. Lui se fendait la gueule :
- Tu ne vois pas ? Ça ne sert à rien que j’essaie de me
battre. Je n’y arriverai pas. C’est trop dur pour moi.
- Tu t’en fous de cette note. Qu’est-ce que ça peut te
foutre ? Ce qui compte, c’est que tu saches refaire le
devoir après la correction. Tu le refais chez toi et si tu
y arrives, c’est que tu as compris.
- Bien sûr, mais tu t’imagines ? J’suis toujours en
retard d’un train et pourtant je bosse comme une
brute. Putain, ça me fout le moral à zéro, Nom de
Dieu !
- Même si t’as toujours un train de retard, en faisant
comme je te dis, à la fin de l’année, tu sauras tout
25faire. Alors peut-être que tu auras eu toute l’année
des sales notes mais en tout cas, tu auras le bac.
- Mais…
- Et ce qui compte, c’est l’examen, pas les notes. Alors
continue à travailler régulièrement ; inspire-toi des
corrections relatives aux interros et tu verras, tu
l’auras.
Laurent possédait l’art de me remonter le moral, de me
regonfler à bloc. Après les cours, dans ma chambre, je me
rappelais ses mots et ils m’aidaient pour trouver les
ressources nécessaires afin de travailler deux paires d’heures.
En classe, nous nous placions toujours l’un à côté de l’autre.
Et là aussi, je bénéficiais de ses commentaires et de sa
méthode de travail. Il avait une façon très rationnelle
d’aborder un devoir ou un exercice, de le considérer, de
l’étudier et de cogiter avant de procéder à la résolution. A ses
côtés, je suivais un apprentissage. Il m’initiait à des
techniques de travail et de réflexion qui semblaient payantes.
De plus, Laurent connaissait parfaitement bien le programme
et les contenus d’enseignement pour avoir déjà roulé un tour.
Il savait donc distinguer ce qui avait de l’importance et de la
valeur dans un cours et écarter ce qui ne servait à rien. Et sur
ce plan là également, son aide m’était précieuse. Il me faisait
gagner du temps dans mon travail d’acquisition des
connaissances, ce qui permettait de me pencher en particulier
sur mes points faibles
Laurent m’épaulait d’une façon remarquable. Il me guidait.
Sans son aide, peut-être aurais-je abdiqué devant les
difficultés. Elles me seraient apparues insurmontables. Il
affichait une telle tranquillité, un tel calme, une telle
certitude, que je reprenais confiance. En fait, je gaspillais
dans l’étude une énergie si importante qu’il me fallait le
secours de Laurent pour me ressourcer en courage et en
volonté. Je trouvais en lui une dose d’optimisme aussi. Il me
26félicitait quand, dans une interro, j’avais une note au-dessus
de la moyenne. Même s’il ne s’agissait que d’histoire, de
géographie, de philo ou d’espagnol, ça me faisait plaisir. Et,
jour après jour, je poursuivais mon effort, me déterminais un
peu plus. Pourtant, le doute m’accompagnait ainsi que
l’incertitude et l’angoisse. Ces sentiments ne me quittaient
jamais mais sur l’autre plateau de la balance, la
détermination, une confiance naissante, une assurance
nouvelle, équilibraient le système.
- Tu peux y arriver, qu’il affirmait Laurent. J’t’assure
que t’es capable de t’en sortir.
Dans ma tentative pour combler les lacunes, tout en
capitalisant les connaissances qui s’accumulaient au fil des
cours, Laurent me secourait en m’indiquant les annales
intéressantes à potasser, les bouquins simples et à la fois
pointus. Il m’évitait les dangers d’un travail sans fondement
logique, sans intelligence, tout azimut.
- Pour l’interro de physique, regarde sur les annales
corrigées. Chez Vuibert, celles de 78-79. Y’a pas mal
de sujets qui traitent de la mécanique. Tu verras.
- Faut que j’les achète, alors ?
- Évidemment ! Les annales, c’est mieux que tout.
Làd’dans, t’apprendras plein de trucs. Et quand tu
sauras tout faire, tu seras sûr d’avoir le bac.
Après la fin des cours, je grimpais sur ma bécane et fonçais
chez moi. Dans ma chambre, je virais mon blouson noir,
déchaussais les tiags et après avoir avalé un demi pain beurré
et confituré, j’établissais la liste du boulot pour la soirée.
Ensuite, je soudais mes fesses à ma chaise de travail et
penché sur le bureau, je gribouillais sur des blocs de papier
des formules mathématiques, physiques ou chimiques, en
essayant de percer leurs mystères et leurs secrets. Je
potassais mes cours, les livres, m’en fichais plein le crâne
jusqu’à l’heure du repas.
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