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La marche vers le pouvoir (Tome II)

De
184 pages
Quelles sont les réalités, les limites, l'avenir de l'Excellence française ? Ce second tome examine les rapports entre la diversité des talents et le principe d'égalité, souligne le rôle des valeurs et montre comment les meilleurs, la plupart du temps issus du système méritocratique, acquièrent pouvoir, richesses, considération, et concourent, par conséquent, à définir les structures de la société française mais aussi à la régidifier.
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« On aime tant la vérité que ceux qui aiment autre chose qu’elle veulent que ce qu’ils aiment soit la vérité. » Saint Augustin

Sommaire
Préface La démocratie française : une démocratie à tendance oligarchique..................................................... 11 Avant-propos .................................................................. 17 Bibliographie................................................................... 24 Chapitre 1 D’où vient le talent ? .................................. 25 L’égalité en droit.....................................................25 Égalité, identité et diversité biologique....................28 Le champ du possible..............................................30 Le talent et le hasard................................................36 Et le génie ? ............................................................39 La construction sociale occidentale .........................41 Bibliographie................................................................... 42 Chapitre 2 Élite et valeurs............................................ 45 Comparer, évaluer...................................................45 Valeurs et société ....................................................47 Perception de l’excellence et valeurs de la société ...50 Des valeurs venues d’un lointain passé....................54 Le spectre changeant des valeurs.............................56 Aujourd’hui ?..........................................................59 Des valeurs hexagonales..........................................64 Bibliographie................................................................... 67 Chapitre 3 Usage de l’excellence ou de l’élite particulière aux élites dirigeantes......................................................... 69 L’individu ou le groupe ? ........................................69

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L’élite, acteur de progrès.........................................70 L’élite confiscatrice.................................................75 La tendance hégémonique .......................................76 La marche vers le pouvoir .......................................80 La tentation héréditaire............................................83 Les élites dirigeantes ...............................................84 Le pacte social ........................................................88 Bibliographie................................................................... 90 Chapitre 4 Les succès de l’élite..................................... 91 De la réussite individuelle au mythe du héros ..........92 Légitimité de la réussite ..........................................97 Une filière élitiste....................................................98 L’excellence par les mathématiques ......................101 Une excellence unique...........................................104 L’arrogance...........................................................108 Dérive sectaire et autisme social............................111 Expansion ou déclin ? ...........................................112 Les groupes dominants..........................................116 Bibliographie..................................................................117 Chapitre 5 Les corps de l’État.....................................119 Au nom du Roi, au service de la République .........119 L’origine des grands corps ....................................122 Les corps administratifs.........................................123 Les corps techniques .............................................125 Le pouvoir des corps .............................................127
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La hiérarchie des corps..........................................130 Esprit de corps es-tu là ?........................................135 La chute des corps ? ..............................................138 Bibliographie..................................................................142 Chapitre 6 La fonction publique française .................145 L’empreinte de Napoléon ......................................146 La fonction publique républicaine .........................146 Les activités de secteur public ...............................150 Les trois fonctions publiques .................................154 Un ensemble rigide et centralisé ............................157 Élite et fonction publique ......................................160 Bibliographie..................................................................163 Chapitre 7 La faillite des élites....................................165 Un bouc émissaire ? ..............................................165 La malédiction sémantique....................................166 De la vision optimiste de Marx au pessimisme de Pareto ..............................................................................167 Le discours de la critique démocratique.................169 Élites et médias : qui manipule qui ? .....................172 Retour à l’évaluation .............................................173 Un problème sans solution ?..................................176 Bibliographie..................................................................177 Conclusion......................................................................179

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La démocratie française : une démocratie à tendance oligarchique
Voici un ouvrage sur les élites françaises, modéré dans le ton, pertinent par les questions posées, nourri d’informations et décapant. Il n’existe pas de sociétés sans élites. Elles sont indispensables à leur fonctionnement. Mais pourquoi sont-elles, en France, lentes à s’ouvrir ? Pourquoi paraissent-elles ne pas assumer aussi efficacement qu’ailleurs leur rôle de moteur de la modernisation ? Pourquoi certains des changements institutionnels qui s’imposent sur toutes sortes de sujets paraissent-ils si longtemps différés ? Plutôt que de résumer un texte limpide, je tenterai ici de prolonger les réflexions sociologiques de Maurice Bernard dans la direction d’une exploration de l’origine politique du conservatisme des élites françaises. * La France se caractérise par un système éducatif dual qui la distingue de ses voisins : grandes écoles d’un côté, université de l’autre. Les premières garantissent à leurs anciens élèves l’emploi et un certain niveau de prestige, d’influence et de pouvoir. Les secondes débouchent souvent, après des années d’études, sur le chômage ou sur un emploi de niveau inférieur aux qualifications acquises. Dans l’ensemble, les premières marchent bien et assurent la formation des élites économiques, politiques et culturelles. Elles se modernisent et se réforment lentement mais sûrement, à défaut de s’ouvrir autant qu’il le faudrait. Le problème de l’université et de l’enseignement secondaire est, lui, vraiment sérieux. L’une et l’autre mériteraient une cure de jouvence qui paraît constamment différée ou homéopathique. La raison principale du conservatisme français en la matière tient à ce que, s’agissant du système d’enseignement, les responsables politiques partagent leur pouvoir avec des syndicats

Préface

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d’enseignants et d’étudiants peu représentatifs, auxquels viennent s’agglutiner des groupes d’influence et de connivence, les uns et les autres à forte teneur corporatiste. Les tenants du pédagogisme ou de la grammaire dite structurale ont imposé au politique des réformes d’intérêt contestable. Des sociologues d’inspiration marxiste ayant décidé qu’un enseignement abstrait des mathématiques devait avoir pour effet de neutraliser l’influence des parents et, par suite, d’atténuer le poids de l’origine sociale sur la réussite scolaire, on imposa les mathématiques dites modernes. Cela eut surtout pour effet d’intensifier l’effet dissuasif qu’exercent les mathématiques sur de nombreux jeunes esprits. Au nom de l’égalité, ces mêmes groupes d’influence ont érigé la différentiation minimale entre établissements en un principe intangible, en un temps où la complexification du marché de l’emploi et la diversification du public scolaire recommandaient une différentiation maximale, afin que chacun ait des chances de trouver sa voie. C’est parce que le système d’enseignement américain est très différencié que le chômage des jeunes n’est pas aux États-Unis un problème majeur. L’organisation oligarchique du pouvoir apparaît avec une netteté particulière dans le cas du système d’enseignement. Mais elle tend à caractériser le système politique français dans son ensemble. Pourquoi ? La réponse est pour une part fournie par l’histoire. L’histoire de la France a fait que les grands principes de la démocratie s’y sont plus difficilement installés et sont l’objet d’une attention plus précaire que dans d’autres pays démocratiques. La patrie de Montesquieu donne l’impression, aujourd’hui encore, de se rallier un peu à contrecœur au grand penseur bordelais. L’histoire politique de la France se caractérise en effet par une tendance à la concentration et à la centralisation du pouvoir politique. Il suffit d’évoquer le Consulat, le Premier Empire, le règne de Charles X et le Second Empire, voire les débuts de la Ve République. Certes, les magistrats français ont su affirmer leur indépendance dans les dernières décennies. Les lois sur le financement des partis ont contribué à la séparation des pouvoirs économique et politique. Le lien qui subordonnait le pouvoir médiatique au pouvoir politique à l’aube de la Ve République a été dénoué. Mais, d’un autre côté, de 12

longues périodes de l’histoire moderne de la France ont été caractérisées par une hypertrophie de l’exécutif. Les traces de ce passé ne sont pas entièrement effacées. Le haut degré de centralisation qui caractérise notre pays a pour effet de le soumettre à une élite politique, bureaucratique, économique, syndicale, intellectuelle et médiatique étroite. En même temps, le faible pouvoir dévolu au Parlement confère à divers groupes d’influence un pouvoir qu’ils n’ont pas au même degré dans les démocraties où le pouvoir des représentants de la nation limite à la fois celui de l’exécutif et celui des groupes d’influence. Il en résulte une faiblesse endémique des gouvernements français et, du côté du citoyen, un sentiment d’éloignement et de défiance à l’égard du politique. C’est pourquoi on a facilement l’impression que la France est dans un état de crise politique chronique : une impression que l’on n’éprouve nullement en Allemagne, au Royaume-Uni ou en Suisse. Ces facteurs ont encore pour effet de renforcer le pouvoir de la rue, lequel distingue aussi la démocratie française au sein du petit club des démocraties occidentales. L’expression même de la rue au sens politique témoigne de cette spécificité. Un Français déclare spontanément que la rue a parlé. On ne voit pas un Anglais déclarant que the street has spoken ou un Allemand que die Strasse hat gesprochen. On peut préciser les causes des tendances oligarchiques de la démocratie française. Un important économiste et sociologue de notre temps, l’Américain Mancur Olson, a identifié un mécanisme fondamental responsable des menaces oligarchiques qui pèsent sur toute démocratie : lorsqu’un petit groupe organisé cherche à imposer ses vues à un grand groupe non organisé, explique-t-il, il a des chances de ne rencontrer que peu de résistance. Car chacun des membres du grand groupe sait qu’il recueillerait les fruits de la résistance même s’il n’y participe pas. Il a donc tendance à se comporter en passager clandestin, c’est-à-dire à compter sur autrui pour exercer des pressions visant à contrer le petit groupe organisé. Il s’ensuit qu’une action collective du grand groupe contre le petit a de fortes chances de ne pas se produire. En conséquence, on ne doit pas trop compter sur l’opinion publique pour arrêter le pouvoir

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des groupes d’influence. L’effet Olson explique en d’autres termes le phénomène dit de la majorité silencieuse. Le contre-feu le plus efficace à l’effet Olson réside dans une application exigeante du principe de la séparation des pouvoirs. Car dès lors que l’exécutif doit compter avec un Parlement respecté par l’opinion et avec une opposition crédible, comme c’est le cas en Norvège, en Grande-Bretagne, en Allemagne ou aux États-Unis, le pouvoir des corporations, des minorités agissantes et des divers groupes d’influence s’en trouve limité. Or ces conditions sont réunies à un moindre degré en France. Quant au contraste entre la démocratie française et les autres démocraties que représente le pouvoir de la rue, il ne s’explique pas par on ne sait quelle singularité culturelle. Il provient de ce que la concentration du pouvoir qui caractérise la France a pour effet de condamner le pouvoir à être fort en apparence et faible en réalité, comme Tocqueville l’indiquait dans L’Ancien Régime et la Révolution, un chef-d'œuvre auquel Maurice Bernard se réfère à plusieurs reprises. Un pouvoir concentré constitue en effet une cible visible et facilement accessible. En outre, l’absence d’un Parlement vraiment respecté par l’opinion fait que l’exécutif se retrouve seul face aux groupes d’influence. Sous l’action de l’effet Olson, ces derniers se voient alors dotés d’un pouvoir que l’opinion n’est pas en mesure d’arrêter même dans les cas où elle le souhaiterait. Le mécanisme mis en évidence par Olson explique aussi la persistance des phénomènes idéologiques dans la société française. Pourquoi des groupes d’influence et de connivence ont-ils réussi à convaincre le politique d’infliger aux élèves français la grammaire structurale ou la méthode de lecture globale ? Pourquoi ont-ils pu imposer dans les manuels destinés à l’enseignement secondaire une histoire largement mythique de la Révolution française ? Pourquoi ont-ils divinisé l’État et diabolisé l’entreprise ? Pourquoi ont-ils fait du libéralisme un gros mot ? Seule une fraction du public adhère à ces idées. Mais, en vertu de l’effet Olson, le public dans son ensemble n’a pas le pouvoir de s’y opposer. C’est pourquoi elles se sont installées. C’est pourquoi le marxisme a conservé une influence plus prolongée en France qu’ailleurs. C’est pourquoi le

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phénomène du politiquement correct s’est développé. C’est pourquoi des intellectuels français peuvent faire preuve d’une arrogance qu’on a peine à observer ailleurs. On peut ajouter que la relégation au second plan de la représentation nationale, qu’une réforme constitutionnelle de 2008 a modestement corrigée, engendre d’autres effets qui contribuent eux aussi à exposer le pouvoir politique à celui des groupes d’influence et de la rue. Le représentant de la Nation voit bien que son pouvoir est limité. Aussi a-t-il tendance, s’il appartient à la majorité, à chercher à exister en se signalant par des pieds de nez au gouvernement et, s’il appartient à l’opposition, à se contenter d’une stérile opposition de principe, voire à céder aux joies et aux délices de l’obstruction parlementaire. Il en résulte que le Parlement ne donne guère à l’opinion publique l’impression d’être dominé par le souci de l’intérêt général. * Le Royaume-Uni a conservé ses perruques, ses chapeaux melon et ses carrosses, mais la société britannique est moins conservatrice que la société française, en grande partie sans doute parce qu’elle est plus attachée aux grands principes de la théorie libérale classique de la démocratie.

Raymond Boudon Académie des sciences morales et politiques

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Avant-propos
Pourquoi écrire ? Faut-il, avant de prendre la plume, surtout passé l’âge mûr, chercher une réponse à cette question ou tout simplement suivre son inclination ? Mon parcours personnel s’est déroulé pour l’essentiel dans un monde où l’on recherche assez systématiquement, et probablement à l’excès, la raison d’être des choses et des gens, aussi n’éluderai-je pas la question et m’efforcerai-je d’avancer quelques réponses possibles. De nos jours tout le monde, ou presque, écrit : témoignages, mémoires, récits, romans, biographies, essais. Si j’exclus les écrivains professionnels et reconnus qui, pour la plupart, continuent à laisser courir leur plume jusqu’à un âge avancé et ne prennent pas d’autre risque que celui de voir les critiques institutionnels établir des comparaisons douloureuses — ce à quoi ils ont dû s’accoutumer dès leur deuxième ouvrage — si je considère les Français ordinaires, parmi lesquels je me range, pourquoi sont-ils si nombreux à manifester cette soif d’écrire ? Pour chercher à s’extraire d’un certain anonymat et tenter de laisser une trace un peu plus pérenne que les inscriptions funéraires en lesquelles, de nos jours d’ailleurs, on ne met plus guère d’espoir ? Pourtant le livre, aujourd’hui, se consomme à grande vitesse, comme n’importe quelle marchandise, et ne séjourne pas longtemps dans les gondoles des libraires. Alors admettons que nos contemporains écrivent avant tout pour se faire plaisir et qu’il en va de même pour moi. * Pourquoi écrire un livre sur l’Élite en France ? Choisir ce thème, n’est-ce pas déjà avoir établi une distinction entre les hommes, entre ceux qui en font partie et les autres ? Avoir admis une inégalité entre les citoyens ? Ce n’est pas ma démarche. Dans tout groupe humain, sans exception, on constate que certains individus jouent un rôle prééminent qui les distingue clairement des autres. Même les sociétés animales sont nombreuses à montrer des différenciations

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sociales qui rappellent le phénomène des élites. Et si on doit faire la critique d’une société, donc de ses élites, mieux vaut en connaître les principales caractéristiques. Dans toute civilisation les élites constituent un phénomène social chargé de signification. La qualité des élites d’une nation, la façon dont elles sont choisies et formées, leur renouvellement, leurs liens avec les différents groupes qui la composent, sont étroitement liés aux structures sociales et culturelles les plus essentielles de la nation et ainsi commandent, au moins en partie, son destin. Porter attentivement et de façon critique son regard sur les élites de notre pays m’est apparu, non une préoccupation superficielle et futile, mais une manière transversale et pertinente de s’interroger sur les problèmes importants de notre société, notamment sur sa capacité à s’adapter au monde rapidement changeant dans lequel on s’accorde à penser que nous sommes entrés. Les quelques lignes qui précèdent, une première réponse à la question posée, soulèvent immédiatement une interrogation : qu’entend-on au juste par le mot élite ? Dans leur Dictionnaire critique de sociologie, Raymond Boudon et François Bourricaud [1] donnent à l’article en question un titre ambigu : Élite (s). Et ils commencent ainsi : Faut-il écrire le mot au singulier ou au pluriel ? Il me paraît tellement important que le lecteur et l’auteur soient d’accord de manière précise sur le sens du mot que j’ai adopté la convention suivante : — Chaque fois que l’on se réfère aux individus considérés comme les meilleurs dans leur domaine on utilise le singulier. Si on évoque les meilleurs mathématiciens français ou les meilleurs violonistes russes on dira l’élite des mathématiciens français ou l’élite des violonistes russes. — Le pluriel sera réservé systématiquement au sens des « élites dirigeantes » ou des « classes dirigeantes ». — Enfin, dans quelques rares cas où l’on se réfère simultanément aux deux sens, on utilisera par convention le mot « Élite » avec une majuscule. * 18