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La Marine au siège de Paris

De
629 pages

Le 15 septembre, à cinq heures du soir, le gouverneur de Paris télégraphia à tous les forts :

« L’ennemi est en vue. »

Nos rapports particuliers nous apprennent qu’il est à Lagny et y répare le pont de fer mal détruit. Une vingtaine de uhlans passent la Seine par bacs en cet endroit.

Cinquante uhlans sont signalés à Claye.

Le vice-amiral Fourichon, ministre de la marine et des colonies, part pour Tours, déléguant ses fonctions à Paris à M.

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Camille-Adalbert-Marie Clément La Roncière-Le Noury

La Marine au siège de Paris

AVANT-PROPOS

Ce livre n’est pas l’histoire du siége de Paris.. Le moment est éloigné encore où on pourra décrire avec impartialité les événements de ce grand drame. Nous nous bornons à relater ici les faits où la marine a joué un rôle1. C’est l’accomplissement d’un devoir envers un corps dont le dévouement a égalé l’abnégation.

Celui qui commandait ce corps ne remplit en effet qu’un acte de justice en essayant de tracer l’historique des travaux, des fatigues, des entreprises de ces marins que Paris a acclamés avec un entraînement peut-être exagéré, mais chez lesquels, on a bien voulu le reconnaître, la discipline n’a pas plus fait défaut que le courage.

Les différents corps de la marine, pendant le siége de Paris, ont été employés à toute nature de services. Après avoir été appelés uniquement à la défense de six des forts qui entourent la capitale, un grand nombre de détachements n’ont pas tardé à être successivement requis sur presque tous les points du périmètre des opérations, pour y être affectés aux emplois les plus divers. La plupart des services militaires et civils avaient dû être improvisés ; la discipline s’y implantait avec peine. Les marins, avec leur esprit d’ordre et d’obéissance, avec leur solide organisation, et notamment les canonniers et les fusiliers2, devaient être ainsi une ressource précieuse. Aussi leur action ne s’est-elle pas bornée à la défense des forts. On a été, par conséquent, amené dans ce récit à faire mention de la plupart des faits du siége, ce qui rendra en même temps plus compréhensible la succession des événements.

Après une relation sommaire des préparatifs de cette défense, la rédaction a dû adopter, à dater de l’investissement, la forme du journal. On a en effet puisé dans les journaux de siége tenus par les différents chefs de service, ainsi que dans les dépêches et rapports successifs, l’historique des événements quotidiens. Le récit, nous ne nous le dissimulons pas, perdra ainsi beaucoup d’attrait, et paraîtra d’autant plus aride que la politique en est bannie, que les faits seuls y sont notés dans toute leur simplicité, et que le style pour ainsi dire télégraphique a été conservé. Mais, en revanche, les incidents auxquels la marine a pris part seront saisis sur le fait. C’est l’impression du moment.

La compulsation scrupuleuse des journaux de siége n’était pas un travail exempt de difficultés, plusieurs d’entre eux n’ayant pas été, il est regrettable de le dire, tenus avec la correction nécessaire, quelques-uns ayant été égarés ou même détruits dans la précipitation imposée à l’évacuation.

M. le capitaine de frégate Buge a été chargé de cette compulsation, ainsi que de celle des rapports et dépêches. Son intelligence active, non moins que les fonctions qu’il avait remplies près de nous pendant le siége, lui donnaient pour ce travail une aptitude toute particulière.

A l’exposé des faits est jointe, comme seconde partie de l’ouvrage, une description des lieux indiquant les travaux offensifs et défensifs des deux belligérants. Un certain nombre de cartes, dressées d’après un levé spécial ordonné, dès l’armistice, par le ministre de la marine, sont annexées à cette description et faciliteront l’intelligence des opérations.

M. Manen, ingénieur hydrographe de la marine attaché à notre état-major général, a été chargé de ce travail et de la confection des cartes. Déjà, par ordre du gouverneur, il avait pendant le siége, sous le feu de l’ennemi, dû relever les positions de plusieurs ouvrages prussiens.

Enfin cet historique n’est pas un bulletin où nous n’aurons que des exploits à enregistrer. C’est la relation simple des faits, des moyens employés, des pensées heureuses, des essais qui ont réussi comme de ceux qui ont échoué. C’est aussi le récit des fautes commises. Les marins y trouveront, il faut l’espérer, des enseignements qui, au milieu de ce grand naufrage, ne doivent pas sombrer dans l’oubli.

 

La marine n’a pris qu’une très-faible part à la direction générale des opérations. Nommé membre du comité de défense après l’investissement, nous avons dû cesser d’assister aux délibérations de ce comité, lorsqu’au commencement de novembre est venu se joindre pour nous, au commandement des marins, celui du corps d’armée de Saint-Denis.

De toutes manières d’ailleurs, on ne doit pas s’attendre à trouver ici une critique, une discussion même des opérations militaires. Outre que cette critique ou cette discussion dépasserait notre compétence, elle serait une infraction directe aux principes de discipline dont la marine est fière à juste titre. La grande voix de l’opinion publique se chargera de cette enquête. Elle saura attribuer à chacun ce qui lui revient dans ce gigantesque effort, lorsque la passion politique, à mesure qu’elle s’éloignera de la date du 4 septembre, perdra de son ardeur. Écartant alors les préventions comme les engouements, elle pourra apprécier les insurmontables difficultés d’où sont nées tant de défaillances à côté de tant d’héroïsmes.

 

La situation anormale des marins à Paris était pleine d’inconnu. Le tempérament de ces hommes vigoureux, leurs habitudes à terre dans les ports, les exemples qu’ils avaient sous les yeux, l’instillation pernicieuse produite par la lecture de certains journaux, furent, dès les premiers jours, notre principale préoccupation. La situation intérieure ne pouvait qu’ajouter à nos inquiétudes.

C’était, en effet, la première fois que des marins venaient opérer si loin du littoral, dans des conditions tellement en dehors de leurs habitudes, et dans des circonstances si exceptionnelles.

En 1854 et 1855, ils avaient mis pied à terre devant Sébastopol. L’infanterie et l’artillerie de marine y figuraient en nombre. M. l’amiral Rigault de Genouilly3, qui y commandait les batteries débarquées de la flotte, avait su leur faire acquérir une juste renommée.

Au Mexique, on avait joint aux troupes de terre un contingent de marins qui, s’ils ont été peu aptes à la marche, par manque d’habitude, ne s’en sont pas moins montrés durs aux privations, âpres au combat, dociles à leurs chefs. Et l’infanterie de marine, reléguée aussi, sans répit, dans les Terres-Chaudes, a dû s’y voir stoïquement décimée par la maladie et par d’incessantes et obscures rencontres avec l’ennemi. Elle a pu lire dans les documents officiels de l’époque cette appréciation qui est son honneur : « Que les familles se rassurent ; il n’y a de malsain au Mexique que les Terres-Chaudes, et elles sont occupées par la marine. »

En Cochinchine, en Chine, au Japon, au Sénégal, sur cent autres points du globe, des faits analogues se sont produits.

Mais à Sébastopol les marins étaient sur une langue de terre, en vue de leurs vaisseaux. Au Mexique et partout ailleurs, ils étaient sur un territoire ennemi où tout écart était un danger.

A Paris, ils se trouvaient en présence d’autres écueils, des écueils non moins périlleux qu’offrent les entraînements de la grande capitale, de ceux que présentaient les excitations populaires dont tout militaire était alors systématiquement l’objet, excitations fomentées de longue main, habilement ourdies, et s’essayant sans répit sur la naïve droiture de nos hommes. Ces braves gens ont pu, sous la direction de chefs dévoués, s’éloigner des uns et éviter les autres. Ils ont su, ces nobles natures, rester étrangers aux écarts d’une révolution qui dans un tel moment excitait leur surprise, et aux ambages de la politique qu’ils ne voulaient pas comprendre, et qui, dans ces suprêmes moments de crise, répugnaient à leur honnête bon sens.

Ils voyaient d’instinct que chez la plupart de ces gouvernants improvisés qui venaient les visiter, la patrie n’occupait pas seule et sans partage la place qui devait lui appartenir. Ils comprenaient que les vaines théories de l’égalité ne cherchaient qu’à étouffer le sentiment de l’obéissance, et dédaignaient ces défiances mutuelles qui se traduisaient toujours par le mot : trahison. Enfin ils sentaient que là où le doigt de la Providence laissait une empreinte si éclatante, l’oubli de Dieu, qu’eux n’oublient jamais, avait fait naître l’oubli du devoir et menaçait d’engendrer l’oubli de la patrie.

C’est parce qu’ils étaient pénétrés de ces pensées, que leur organisation ne pouvait subir aucune atteinte. Et c’est là, un marin peut le dire sans forfanterie, que l’on a pu voir ressortir la puissance des institutions fondamentales de l’armée de mer. Elles sont surannées peut-être, mais les invariables traditions du devoir qu’elles consacrent doivent demeurer intactes. On peut, on doit modifier les détails ; beaucoup sont défectueux sans doute. Il serait insensé de ne pas tenir compte des progrès de la science, des enseignements de tous les jours. Il faut savoir tirer profit de nos imprévoyances et de nos revers. Mais toucher à ce qui tient à la discipline, ce grand facteur de la valeur militaire, porter atteinte à ce qui constitue l’esprit de corps, serait une entreprise aussi téméraire que. périlleuse. Ne nous laissons pas entraîner par l’attrait de ce qu’on appelle pompeusement les réformes nécessaires, ou par des velléités d’assimilations sans motif. C’est notre autonomie qui fait notre force, et c’est la différence de notre origine, de nos habitudes, de notre langage même, qui constitue cette autonomie.

Et à une époque où toutes nos institutions sont menacées de subir des transformations dont le but n’est le plus souvent que l’affaiblissement du principe d’autorité, malgré les enseignements d’un ennemi dont les tendances inverses ont fait la force, la marine, seule peut-être entre toutes, saura conserver, nous devons l’espérer, les fondements de ses solides traditions.

Ces traditions sont simples d’ailleurs. Dans la marine, l’obéissance est passive. Le matelot ne discute pas l’ordre de l’officier, dans lequel il a une confiance absolue, et qu’il sait n’agir que dans ses intérêts. Son officier, c’est son tuteur. Insouciant comme tout homme qui est souvent au danger, il sent qu’il a besoin d’être conduit, et sa docilité pour l’exécution de tout travail n’a d’égale que son abnégation, d’autant plus entière que le travail est plus périlleux. Il a l’instinct et l’orgueil du dévouement. S’il reconnaît la supériorité de son chef, il sent en même temps son affection. C’est un trait caractéristique de la vie du marin que cet attachement réciproque des hommes et des officiers. Il prend sa source dans cette vie pour ainsi dire commune au milieu d’un espace restreint, où les qualités comme les défauts des uns et des autres ne tardent pas à paraître au grand jour, et engendrent une indulgence mutuelle. Les caractères se jaugent alors et les affinités se développent.

Dans l’espace restreint des forts, la vie commune a produit la même indulgence, les mêmes affinités que dans l’espace restreint des vaisseaux.

Nos règlements placent constamment l’officier à côté du matelot. Ils exigent de plus que tout le monde à bord soit continuellement occupé ; il n’est pas une heure du jour ou de la nuit dont l’emploi ne soit fixé d’avance. Ces deux principes comptent parmi les éléments de notre puissance disciplinaire. Nous ne pouvions manquer de les faire scrupuleusement observer dans les forts.

Le public, restant encore sous l’impression d’anciens préjugés, est porté à croire que l’obéissance absolue ne s’obtient chez nous que par les punitions les plus sévères, par les traitements les plus draconiens. Il n’en est rien. L’époque des sévérités légendaires est passée depuis longtemps, et on ne devra pas s’étonner d’apprendre que les peines contre l’insubordination sont de celles qui ont le plus rarement lieu d’être appliquées.

Il en a été ainsi parmi nous.

Pénétré du principe de Nelson, quick punishments and speedy rewards4, si nous exercions une répression toujours prompte, nous nous attachions à obtenir des récompenses également rapides. Le gouverneur s’empressait d’accueillir nos propositions, quand sa bienveillance pour notre corps ne les prévenait pas ; et le contre-amiral d’Hornoy, délégué du ministère de la marine, mettait ses soins à seconder la sollicitude du général en chef. Les marins et leur chef garderont la mémoire de cette bienveillance et de cette sollicitude.

Quant à la répression, deux ou trois actes, de rigueur opérés dès le commencement, parmi les officiers ainsi que parmi les hommes, ont suffi comme exemple, et la pénalité n’a été autre que de renvoyer dans leurs ports, avant l’investissement, ceux que leur conduite ne rendait pas dignes de l’honneur fait à la marine de défendre la capitale5.

Après l’éclat de ces exemples, leur chef a été sûr d’eux.

Dès leur arrivée à Paris, nous avons enseigné aux marins à considérer un fort comme un vaisseau, à y observer les mêmes règlements, à y prendre les mêmes habitudes, à y suivre le même régime, en un mot. On y employait le même langage qu’à bord : on faisait partie de l’équipage de tel ou tel fort, et on ne pouvait sortir du fort sans demander la permission d’aller à terre. Les parapets étaient les bastingages, les embrasures les sabords. Le dimanche, c’étaient les mêmes distractions qu’à bord. Outre les jeux gymnastiques et les assauts, triomphe des prévôts et des maîtres d’armes, le loto, ce whist des matelots, en faisait le plus souvent les frais. Et la marchande venait tous les jours, comme à bord, à des heures prescrites, étaler à une place déterminée, aux yeux de l’équipage, des vêtements, des vivres et de menus objets de luxe, soigneusement contrôlés d’avance par le capitaine d’armes et l’officier en second.

Ces habitudes, ces distractions ont suffi aux marins. Paris ne leur a pas présenté les attraits que nous redoutions tout d’abord. Il n’est pas aisé d’étonner nos hommes. Ils n’ont pas tardé à voir avec répugnance que, dans une partie de la population, plus soucieuse de ses droits que de ses devoirs, l’ardeur de la guerre à la société se dissimulait derrière l’ardeur de la guerre à l’Allemand. Paris fut ainsi pour eux un pays non moins étrange qu’étranger, et lorsqu’ils furent enfin renvoyés dans leurs ports ou dans leurs familles, ils auraient volontiers dit qu’ils allaient rentrer en France.

 

Quoi qu’il en soit, la marine avait insensiblement, et presque à son insu, provoqué de la part de la population parisienne, toujours si impressionnable, un engouement de plus en plus marqué, et les journaux, se faisant les échos de cet engouement, dépassaient souvent la mesure de l’éloge. Ils rabaissaient de cette manière, par une sorte d’injustice certainement involontaire, tant d’autres efforts, tant d’autres dévouements, tant d’autres sacrifices, et laissaient méconnaître ou tomber dans l’oubli des services effacés peut-être, mais non moins dignes d’appréciation.

Bien des hommes de progrès, en effet, se sont révélés ; bien des initiatives particulières se sont produites. Les premiers étaient souvent repoussés ou restaient sans aide et sans guide, les autres n’étaient pas suffisamment secondées. Dans certains services, une multiplicité de chefs indépendants qui changeaient à chaque instant, des rouages administratifs surannés, des routines indestructibles, paralysaient ces initiatives par la prépondérance que ces services empruntaient à leur spécialité.

Les énergies individuelles qui ne demandaient qu’à être dirigées souffraient d’une telle situation : elles fourmillaient cependant. Mais après la perturbation dans les esprits, après le bouleversement dans les existences qu’avaient produits les événements redoutables auxquels nous assistions, peut-être eût-il fallu une autorité plus rigide jointe à une unité absolue de commandement. L’une et l’autre ne se sont pas fait suffisamment sentir ; la cohésion a manqué. Mais, qu’on le sache bien, ce défaut doit être attribué moins aux hommes qu’aux institutions de notre établissement militaire, et surtout qu’aux troubles intérieurs du moment.

Si, en effet, le temps n’est pas venu encore d’écrire l’histoire raisonnée du siége de Paris ; si dans cette grande épopée les événements sont trop récents, les passions trop brûlantes, les récriminations trop faciles, on peut affirmer néanmoins que, par le fait de la révolution, non moins que par suite des fatales imprévoyances qui avaient paralysé les débuts de cette détestable guerre, la préoccupation politique, avant comme après le 4 septembre, a dominé la situation. A cette date néfaste, après les alternatives d’enthousiasmes et de découragements qui l’avaient précédée, les écluses brisées ont ouvert le cours aux effervescences populaires déjà imparfaitement contenues. Ceux qui excitaient, depuis de longues années, ces redoutables aspirations, inconscients, on doit le croire, des résultats qu’ils préparaient, n’ont pas tardé, arrivés au pouvoir, à se sentir impuissants à les maîtriser. Ils étaient désarmés devant leurs auxiliaires de la veille, que, dans un loyal sentiment du salut de la patrie qui s’éveillait en eux, ils sentaient la nécessité de combattre dès le lendemain. Hier encore, acharnés à détruire l’esprit militaire, cet emblème de la virilité des nations, ils sapaient le principe d’autorité ; aujourd’hui ils le reconnaissaient comme le palladium du sauvetage commun, et ils éprouvaient le besoin de le rétablir à leur profit.

Mais ils ne parvinrent pas ainsi à donner le change à la vaillante population de Paris. Son patriotisme fut dévoyé par les tiraillements qui résultaient de ces évolutions ; il erra dès lors sans boussole : chacun se créa des devoirs à sa guise ; et le chef du gouvernement de la défense nationale lui-même, troublé tout d’abord par les catastrophes de septembre, pouvait-il avoir l’esprit suffisamment libre, lorsque après le soin donné à la direction des opérations militaires, il lui incombait encore de présider des conseils où les opinions comme les hommes étaient d’origine si opposée à celle de ses principes et de ses convictions ? Que de défiances et de calomnies cette situation n’a-t-elle pas fait naître !

 

Étrangers à ces péripéties de la politique, les marins ne garderont que le souvenir du devoir accompli. Chacun d’eux pourra dire avec orgueil : J’étais au siége de Paris.

Sous la conduite de chefs intrépides et hardis, sous la conduite des amiraux Saisset et Pothuau, qui n’ont pas moins puisé dans les élans d’une vieille amitié pour nous que dans les règles de la hiérarchie l’inspiration du concours sans relâche qu’ils nous ont prêté, ils coururent au danger l’âme pleine comme eux des plus nobles sentiments que fasse naître le saint amour de la patrie. Nous avons à cœur d’avoir mérité l’estime de ces chefs vaillants. Celle qu’ils nous ont inspirée n’a fait qu’accroître là sympathique affection qui nous unissait à eux depuis de longues années.

Que Paris, dans ses amers retours vers les faits accomplis, conserve dans son cœur la mémoire de ces braves gens qui sont venus concourir à sa défense. Que Paris le sache, que la France le sache, les matelots n’oublieront jamais qu’au milieu de tant de douleurs, dans les succès comme dans les revers, ils ont vu des poignées d’enfants inexpérimentés de la mobile, ou leurs aînés de la garde nationale, les seconder dans ces luttes stériles, les accompagner dans ces fatigues à chaque instant renouvelées, et combattre avec eux comme des hommes de cœur, beaucoup comme des héros !

Que l’armée sache que dans ses régiments, où tout, officiers et soldats, fut improvisé, les marins ont puisé de salutaires exemples et rencontré des frères dont l’union a été cimentée par les dangers et les privations partagés ! Et si quelque jalousie eût pu se faire jour, elle se serait traduite, en maintes circonstances, par la rivalité du devoir, ou se serait transformée dans la confraternité du patriotisme et la douleur commune de l’insuccès.

Que la marine enfin, qui, elle, avait le privilége de son organisation et de sa discipline, que la marine sache que dans l’armée de Paris tout fut à créer et tout fut créé par des efforts inouïs ! L’artillerie, le train, l’administration, tout dut être constitué. Un matériel entier fut à construire. Deux grandes armées, une artillerie formidable sortirent de ces efforts. Que la marine s’incline avec respect devant de telles entreprises ! Et édifiée par ces exemples, elle voudra toujours être prête, au premier appel de la patrie menacée, à verser son sang pour son salut et sa grandeur, à racheter ses douloureux désastres et faire revivre ses gloires évanouies !

La marine n’a fait d’ailleurs que renouveler devant Paris les combats lointains qu’elle livre chaque jour dans ces contrées au climat meurtrier, que l’indifférence publique se refuse à con-. naître, et où les maladies font dans nos rangs des victimes inconnues, mais non moins regrettables. D’aussi dignes que ceux qui ont succombé devant Paris sont morts, que l’on ne connaîtra jamais.

Et l’infanterie de marine, si héroïque à Bazeilles ; et l’artillerie de marine, si vigoureuse à Paris, ces armes modestes et vaillantes qui dans cette guerre n’ont pas déchu de leur passé, veut-on savoir leur lendemain ? Elles vont partir pour quelque colonie lointaine6, et là, morcelées en petits détachements, elles vont s’en aller dans l’intérieur, le plus souvent sans nouvelles, sans écho de la patrie. Après quelques mois, on apprendra que le détachement est réduit à moitie par le climat, par la maladie, ou qu’il a été décimé dans quelque obscur combat. La mort marche à grands pas dans leurs rangs. Voilà le vrai dévouement, l’abnégation, le devoir dans toute sa rigueur.

 

Tant de sang généreux apaisera la colère divine. Dieu pardonnera à notre chère patrie ses erreurs et ses fautes, et la marine ira bien loin encore, portant toujours le front haut, sur des navires qui plus tard recevront les noms d’Avron, de Rosny, du Bourget, de Montrouge, dire au monde entier que la France, blessée à mort, se relèvera cependant un jour, et, déchirant son linceul, reparaîtra plus jeune, plus puissante, et aussi plus sage qu’autrefois.

 

Vice-amiral Bon DE LA RONCIÈRE-LE NOURY.

 

 

Versailles, janvier 1872.

PRÉLIMINAIRES

Dès que, le 7 août, la nouvelle de nos insuccès parvint à Paris, et qu’il fallut songer à armer la capitale, S. Exc. M. l’amiral Rigault de Genouilly, ministre de la marine et des colonies, sollicita pour la marine l’honneur de défendre tous les forts.

Cette mesure avait l’avantage de permettre au département de la Guerre d’employer de plus nombreuses troupes de toutes armes à la formation des armées actives, et de conserver dans ces dernières un nombre considérable d’artilleurs pour le service des batteries de campagne.

Six forts seulement, Romainville, Noisy, Rosny, Ivry, Bicêtre, Montrouge et les deux batteries de Saint-Ouen et de Montmartre, furent dès le principe confiés exclusivement à la marine.

En outre, une flottille, composée de navires de divers modèles, fut destinée à opérer sur la Seine.

Le régiment d’artillerie de marine et des troupes d’infanterie de marine et de gendarmerie maritime furent également appelés à Paris.

Enfin huit officiers généraux de la marine, secondés par un certain nombre d’officiers supérieurs ou autres, furent chargés du commandement de huit secteurs sur neuf qui formaient l’enceinte de la capitale.

Les ingénieurs de la marine, les ingénieurs hydrographes, le commissariat, le corps médical, l’aumônerie, prirent une part active dans la défense. L’administration centrale tint également à honneur d’apporter son concours à l’oeuvre commune.

De nombreux officiers de marine, retirés dans la vie civile, reprirent les armes et rentrèrent dans nos rangs, ou dans ceux de la mobile ou de la garde nationale. Ils s’y sont acquis de nouveaux titres à l’estime de leurs camarades.

 

 

PERSONNEL1. — Les ordres furent immédiatement expédiés dans les ports de former douze bataillons de marins, renfermant tous les matelots-canonniers et matelots-fusiliers disponibles. On en trouva les éléments principaux dans les équipages des bâtiments déjà armés à Brest et à Cherbourg, et destinés au corps expéditionnaire de la Baltique, dont le départ venait d’être contremandé. L’équipage entier du vaisseau-école des canonniers, le Louis XIV, fournit le plus important et le plus solide contingent de matelots-canonniers.

Quatre bataillons d’infanterie de marine furent formés et augmentés successivement d’un certain nombre d’hommes revenus de Sedan2

Dix-sept cents hommes de l’artillerie de marine furent prêtés au département de la guerre, qui les distribua principalement dans les forts de Saint-Denis et dans les secteurs de l’enceinte.

Tout ce personnel arriva à Paris par les voies ferrées au fur et à mesure de sa complète formation. Chaque homme devait être muni de ses armes et d’un sac approprié au service à terre.

Le personnel de la flottille fut envoyé de Toulon pour les batteries flottantes et les vedettes, de Brest pour les canonnières.

Les officiers généraux des secteurs avaient sous leurs ordres les bataillons de la garde nationale de ces secteurs et les troupes de ligne et douaniers campés ou casernés sur l’enceinte même et dans les postes-casernes. (Note 1.)

Dans le cours du siége, plusieurs bastions de l’enceinte furent armés de canons de la marine servis par des matelots, savoir :

Au 6e secteur, la batterie du Point-du-Jour.

Au 7e secteur, le bastion 73.

Au 4e secteur, bastion 40, une pièce de 0m, 19 installée sur un affût particulier, inventé par M. le vice-amiral Labrousse. (Note 2).

RÉPARTITION DU PERSONNEL DANS LES FORTS OCCUPÉS PAR LA MARINE.

Illustration

INFANTERIE DE MARINE.

Illustration

ARTILLERIE DE MARINE.

La 27e batterie (bombardiers) est répartie dans les six forts pour le service des mortiers161
Le régiment d’artillerie, colonel Ollivier, est réparti dans les forts de la Briche, de la Double-Couronne, le fort de l’Est, celui d’Aubervilliers, et des détachements sont mis dans les autres forts et sur l’enceinte1,700
Total général13,427

PERSONNEL DE LA FLOTTILLE.

Illustration

OFFICIERS GÉNÉRAUX DE LA MARINE COMMANDANTS DES SECTEURS..