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La maritimité aujourd'hui

De
336 pages
Sur les littoraux des pays industrialisés, les activités maritimes (pêche, construction navale, cabotage…) sont en crise ou en reconversion. En revanche, l'engouement récent pour tout ce qui touche à la mer est devenu un véritable phénomène de société, et par un processus de globalisation et de changement dans les sensibilités, la mer et la côte sont désormais l'affaire de tous. Cette réflexion sur la maritimité de la fin du XXème siècle invite à méditer non sur les activités humaines directement induites par le milieu maritime (production, transport, loisirs) mais sur la diversité, l'évolution et les mutations récentes des façons de percevoir la mer, l'estran et la côte.
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LA MARITIMITE
AUJOURD'HUI

Coordination de la rédaction: Colette FONTANEL, Ingénieur d'Etudes au CNRS, Laboratoire "Espace et Culture"

Photo de couverture: Image emblématique pour les passionnés de l'aventure maritime: Eric Tabarly vient de réarmer son plus cher bateau: le Pen Duik. (Cliché Philip Plisson, peintre officiel de la Marine)

Ce travail de recherche mené sur le thème de la maritimité contemporaine a bénéficié d'une aide du Secrétariat d'Etat à la Mer.

Françoise

Sous la direction de PERON et Jean RIEUCAU

LA MARITIMITE
AUJOURD'HUI

Ouvrage publié avec le c(}nc()urs du Lab()rat(}ire " E~1JaCe et Culture"

Éditions L'Halmattan 5,7, rue de l'École-polytechnique
75()()5 Paris

Collection
« Géographie et Cultures »

Les minorités ethniques en Europe, André-Louis Sanguin (ed.) Penser la ville de demain, Cynthia Ghorra-Gobin (ed.) Villages perchés du Mali, Jean-Christophe Huet Ethnogéographies, Paul Claval (ed.) Langues régionales et relations transfrontalières en Europe, H. Gœtschy, A.L. Sanguin (ed). Des romans géographes. Éssai, Marc Brosseau A paraître: L'époque classique de la géographie fraçaise (1918-1968), P. Claval, A.L. Sanguin(ed).

@L'HARMATTAN , 1996 ISBN: 2-7384-3967-5

ouverture
Jean- Yves LE DRIAN
Secrétaire d'Etat à la Mer

Claude Uvi-Strauss confiait récemment à un grand quotidien du soir que les sciences humaines ne méritaient ce titre que par la grâce d'une flatteuse imposture.

Même en faisant la part de provocation calculée que cette ajJirmation
comporte, la qualité de son auteur mérite qu'on la médite; sans me prendre pour Lévi-

Strauss, je suis tenté de poursuivre le jeu de la provocation stimulante: dans l'exposé des motivations qui ont conduit à l'organisation de votre colloque, vous souhaitiez que «l'appréhension du contact te"e-m£r soit mise en perspective {XlT rapport à la diffusion d'une culture dite globale et généralement assimilée à la modernité ». Dans «La Barbarie », pamphlet sans doute excessif mais roboratif,

Michel Henry affirme: « Le trait décisif de la modernité,faisant d'elle une barbarie
d'un type encore inconnu, c'est précisément d'être une société privée de toute culture et subsistant indépendamment de celle-ci ». Rien n'est simple quand on commerce
avec les concepts globaux.

Je m'autorise ces rapprochements quelque peu provocateurs parce qu'il me semble bien que le lancement sur le marché culturel maritime du concept et! « maritimité» seraperçu comme une livraison intellectuelle hors des commandes ordinaires qui suscitera la réflexion sur l'opportunité de l'acquisition du produit. C'est cette réflexion que je vous félicite de susciter.

Je n'ai pas qualité pour commenter ici les problématiques et les perspectives qui sont celles des sciences humaines en France aujourd'hui: mais comme j'avais choisi de nourrir mon action ministérielle d'une réflexion culturelle permanente, comme on ditformation permanente, j'avais accepté avec enthousiasme de présider la séance d'ouverture de vos travaux pour trois raisons: j'avais été séduit et je le reste par la prise de risque intellectuel que constitue le libellé interrogatif de votre

colloque: « La maritimité de cettefin du XXèmesiècle. Quelle signification? » Je
me sentais en effet inte"ogé par vos questions et méthodes. D'autre part je suis persuadé que toute action concernant le domaine de la mer doit prendre en compte, aujourd' hui et demain, le contenu de vos réponses et enfin, la diffusion de la recherche effectuée sur les sociétés maritimes me parait être une priorité pour que, dans l'esprit des Français, l'image de la culture maritime s'équilibre entre spectacle et recherche, entre nostalgie et vision d'avenir, entre plaisir et ascèse méthodologique.

5

Vos questions et votre méthode me stimulent. J'avais utilisé la formule convenue: «Je prendrai connaissance avec le plus grand intérêt des résultats de vos travaux» en étant conscient que ma sincérité pouvait susciter les plus expresses réserves. Mais, j'avais tenté de lever cette suspicion en ajoutant que mon propre « intérêt» me commandait de prendre connaissance de vos travaux. En effet, comment pouvais-je, en tant que Secrétaire â Etat à la Mer, et sous peine de faute grave, négliger de prendre connaissance du contenu des interventions intitulées fXl1' exemple: «A propos de l'Arc Atlantique: la mer et le sens des relations extérieures» ou «Sur les quais, appréhension de l'espace portuaire et relation à la mer» ou «La défense contre la mer: quel patrimoine protéger? »,. comment pou"ais-je ne pas être passionné par les communications consacrées aux maritimités
«

bordelaise », «douarneniste

», « havraise », «marseillaise»

?

Il me tardait de savoir si ces «maritimités» sont des représentations culturelles historiquement modelées par les divers groupes qui constituent les gens de mer, ou si elles sont plutôt le reflet de pratiques sociales et économiques qui transcendent les lieux de leurs expressions ou si encore les géographies déterminent des comportements spécifiques. Au-delà de cette rentabilité documentaire immédiate, votre méthode m'intéresse. Vous avez choisi de prendre en compte les données du temps présent: je suis effectivement preneur d'un diagnostic sur certaines évolutions, par exemple: les métiers de la mer ne sont-ils pas de moins en moins maritimes tandis qu£ les pratiques de la mer par des populations économiquement non-maritimes s'accroîtraient ?
Vous évaluez l'historicité du concept de maritimité : inutile de rappeler la contribution d'Alain Corbin à la connaissance de l'histoire de l'appropriation de l'idée apaisée de rivage par les populations non-maritimes.

Enfin, la navigation idéologique ne vous effraie pas, vous avez tenté œ repérer les balises signifiantes d'une maritimité faite d'un imaginaire, d'un désir œ fuite, de rapports sociaux construits en réaction à certaines répulsions que suscite la société contemporaine.
Je suis aussi très sensible à votre approche interdisciplinaire les exigences. dont je connais

Au cours du Congrès de l'Association pour la promotion des Classes œ Mer, Jean-Pie"e Dussault rappelait que le fonctionnement de ces classes de mer exigeait la mise en œuvre d'une interdisciplinarité bien comprise: bien comprise signifie qu'au préalable, à l'intérieur de chaque discipline, les chercheurs resserrent les définitions de leurs objets d'étude et par conséquent de leurs méthodes. Vous avez fait

6

le choix de comparer les échelles de perception comparaisons internationales.

de la maritimité

et de procéder à des

Cela n'a pas facilité le cheminement de vos réflexions mais accroîtra, à coup sûr, l'intérêt de leurs résultats. En tant qu'anthropologues, économistes, ethnologues, géographes, historiens, vous vous êtes infligés, par-delà le contenu œ vos communications, une rudt! réflexion méthodologique. Elle intéressera au plus haut point la communauté des chercheW"s en sciences humaines, elle doit être intégrée à toute action ministérielle maritime. Il ne s'agit pas dans mon esprit œ créer à côté des fortes et traditionnelles structures de cette administration un appendice culturel que l'on pourra enlever quand l'air du temps ne sera plus aux rassemblements de vieux gréements, aux reconstitutions de bateaux anciens ou autres manifestations.
J'appelle de mes vœux l'émergence d'une culture maritime centrée sur les Gens de Mer, nourrie par l'exigence de la connaissance et conduisant, je l'espère, à une lucidité sans cesse en éveil.

Chacune des ces espérances me semble pouvoir être nourrie par le fruit œ vos réflexions. Les Gens de Mer sont les acteurs et les objets de la culture maritime. Les actions nécessaires enfaveur de la sauvegarde du patrimoine maritime n'ont de sens, à mes yeux, que si elles éclairent les hommes, les femmes qui en permanence l'édifient. Quels que soient les angles d'approche de la maritimité : «genèses et héritages», « remise en perspective des héritages», « redécouverte, représentations et images contemporaines », votre programme de travail place l'homme au centre œ cette maritimité et je m'en réjouis. Je souhaite que cette culture maritime émerge sur le mode de la connaissance rationnelle. Je crois que trop d'approches des Gens de Mer sont perverties par des images, des nostalgies, des pulsions, des idéalisations à forte valeur ajoutée touristique mais au faible crédit scientifique. Je crois que le meilleur sort que l'on puisse souhaiter aux images frelatées, aux idéalismes que la mer suscite, est qu'elle devienne l'objet d'études rationnelles. Je souhaite enfin que les Français soient lucides sur la maritimité contemporaine afin qu'ils perçoivent la gravité des enjeux, ceux par exemple que constitue une insertion positive de la France dans l'Europe Bleue. Il ne s'agit en aucune façon de prôner l'avènement d'une culture maritime officielle, mais de doter les Français des instruments nécessaires à leur propre lucidité. L'interprétation larmoyante d'un lamento inspiré par un âge d'or qui na jamais existé ne peut tenir lieu de démarche culturelle maritime. Celle-ci doit aboutir

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à la perception des évolutions contemporaines dont la maîtrise collective exige qu'elles soient rationnellement analysées.
Je souhaite que soit instituée une Fondation pour la promotion de la culture maritime. J'ai déjà exposé publiquement qu'une de ses trois missions serait l'aide à la diffusion des recherches effectuées en sciences humaines sur les sociétés maritimes. La qualité, l'originalité de vos travaux avaient attiré mon attention et motivé l'aide modeste, mais enthousiaste, du Secrétariat d'État à la Mer. Je voudrais que cette aide soit permanente et rassurante pour tous ceux qui ont le courage d'organiser des symposiurm d'une telle envergure. Mesdames Péron et Fontanel, Monsieur Rieucau l'ont eu et la communauté culturelle maritime les en remercie. Je crois que la démocratie doit être irriguée par la culture, que la culture ne respire que par la connaissance, et que la connaissance est la lumière de la cité civilisée. Je suis heureux de confirmer ma conviction que les progrès de la culture maritime sont subordonnés à la tenue de manifestations scientifiques telles que celleci. Vous avez pris l'excellente précaution de ne pas verrouiller la vôtre en assénant aux intervenants des définitions convenues d'avance. L'exploration que vous avez entreprise n'aboutira peut-être pas à modifier le jugement de Claude Lévi-Strauss, ni à découvrir une définition close et irréversible d'un objet désigné: « maritimité ». Mais votre démarche a emprunté les chemins œ l'inte"ogation rationnelle qui conduiront à une acculturation maritime des Français, que j'estime indispensable. Vous stimulez efficacement une démarche culturelle et civique qui me passionne. Cette passion ne découle pas d'un patriotisme ministériel chauvin né de l'exercice de mafonction ministérielle, mais elle traduit la conscience d'une exigence nationale à laquelle cet ouvrage contribue.

8

A VANT-PROPOS
Paul CLAVAL Françoise PERON Jean RIEUCAU

.

Le thème de la «maritimité»

a été l'objet d'un

colloque

pluridisciplinaire qui s'est tenu à Paris, les 25 et 26 novembre 1991, dans les locaux de la Sorbonne. Il était intitulé: La maritimité de cette fin du XXèmesiècle, quelle signification? Il a rassemblé pendant deux jours des géographes, des historiens, des anthropologues, des juristes. Aux yeux de ses organisateurs, Françoise Péron et Jean Rieucau, cette rencontre de spécialistes en sciences humaines, d'appartenance disciplinaire différente, avait pour principal objectif de faciliter les échanges d'idées, de démarches et d'angles d'approche, dans un domaine de recherche encore peu exploré et pas encore perçu dans sa globalité, puisqu'il porte sur la nature et l'évolution des liens qui ont uni dans le passé et qui unissent aujourd 'hui les sociétés humaines au milieu maritime et littoral. Sur les littoraux des pays industriels, les activités maritimes: pêche, constructions navales, cabotage... sont en crise ou en reconversion. En revanche, l'engouement récent pour tout ce qui touche à la mer est devenu un véritable phénomène de société. Par le biais des nouveaux modes de vie, des déplacements plus faciles, de la généralisation des vacances et de la diffusion médiatisée des images du maritime, la mer et la côte ne concernent plus seulement ceux qui en vivent ou ceux qui y vivent, elles n'intéressent plus seulement ceux qui la gèrent (représentants de l'Etat ou des collectivités locales) mais, par un phénomène de globalisation et de changement dans les sensibilités, la mer et la côte sont devenues peu ou prou l'affaire de tous. C'est à la lumière de ces constatations qu'il a semblé souhaitable de renouveler les interrogations concernant le milieu littoral et maritime. Quelles pratiques de l,a côte et de l'espace maritime proche caractérisent cette fin de XXcmc siècle? Quelles nouvelles images du monde maritime émergent aujourd 'hui? Selon les régions littorales: quelles continuités et quelles ruptures par rapport aux périodes antérieures dans l'usage, les perceptions et les représentations des espaces qui, directement ou indirectement, se trouvent placés sous l'influence du milieu maritime?

9

L'histoire des sciences montre que c'est souvent à l'intersection des champs disciplinaires que bourgeonnent les nouveaux concepts et les nouvelles méthodes.
Il s'est d'abord agi, à travers cette rencontre de chercheurs venus d 'horizons variés, réunis autour du thème de la «marititnité», de manifester la volonté de remettre une fois encore sur le métier, mais en la plaçant dans la perspective contemporaine des mutations des genres de vie, des moyens de déplacement et des modes d'information, la question fondamentale des relations des hommes aux milieux géographiques bien particuliers que sont la mer et les littoraux. En cela nous ne faisions que suivre une démarche de remise en question plus générale des concepts géographiques hérités, qui ont pu paraître très clairs pendant des décennies et sur lesquels ont été fondées les différentes branches de la géographie humaine: la campagne et son opposé la ville, la montagne et l'île... et qui ont dû être progressivement revus ou abandonnés au profit de nouveaux outils conceptuels issus plutôt de la sociologie que de la géographie, mais qui semblent mieux adaptés à la saisie de la réalité contemporaine. Désormais, les géographes travaillent aussi à partir du concept d'urbanité, ils s'interrogent sur la ruralité, tandis que les spécialistes du monde alpin ressentent le besoin de repenser la spécificité montagnarde et qu'il a fallu recourir au concept d'îléité pour mettre en évidence la nature de l'attraction que les îles exercent sur un nombre croissant de continentaux. C'est dans ce contexte de redéfinition des entrées de la recherche en sciences sociales qu'il a semblé logique de proposer en 1991 un colloque pluridisciplinaire sur la maritimité. Le fait de créer un néologisme, celui de maritimité et de chercher à mettre en évidence la subjectivité qui conditionne les rapports des sociétés à la mer et au littoral et les conséquences qui en découlent pour les fréquentations et les aménagements littoraux, a entraîné des réactions de scepticisme de la part de quelques chercheurs. Pourtant, un certain nombre de faits semblent justifier et conforter cette démarche. Nous n'en donnerons que quelques exemples choisis volontairement dans des domaines totalement différents les uns des autres. En juillet 1992, la ville de Brest a été le théâtre d'une formidable fête de la mer qui, autour de la reconstitution de plusieurs centaines de bateaux à voiles utilisés au cours des deux derniers siècles le long des côtes françaises, a rassemblé plus d'un million et demi de visiteurs sur les quais de son port de commerce et de son port militaire, mêlés à douze mille marins d'occasion, dormant à bord, faisant évoluer leurs embarcations dans la rade et partageant la fête avec la population brestoise qui en a profité aussi pour s'approprier sur le mode festif une partie de l'espace maritime de travail de l'arsenal, jusque-là totalement interdit au public, y compris aux familles des employés de la Direction de la Construction Navale.

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En octobre 1993, le conseil scientifique du Conservatoire du littoral et des rivages lacustres a organisé à l'Institut Océanographique de Monaco à Paris, un Atelier du Conservatoire du littoral intitulé Désir de rivages, des nouvelles représentations aux nouveaux usages du littoral auquel ont, entre autres, participé l 'historien Alain Corbin, les sociologues Marc Augé et Gérard Prémel, le conservateur du musée des Beaux-Arts de Caen Alain Tapié et le géographe Yves Lunginbuhl. En mai 1995, la revue d'anthropologie sociale Etudes rurales a publié un numéro intitulé: Fonctions sociales et dimensions subjectives du littoral. Le débat sur le concept de maritimité, suscité par le symposium a également permis, en octobre 1994, le regroupement de quatre groupes de chercheurs pour le lancement et l'animation de la collection « Maritimes» aux éditions L'Hannattan (paris). Cette collection réunit universitaires, chercheurs, responsables des régions littorales et des villes portuaires, dans une démarche interscience et une approche comparative internationale. Les partenaires sont: l'Association Internationale Villes et Ports (A.I.V.P.), le Laboratoire d'Histoire Maritime du CNRS, le laboratoire «Aménagement des littoraux et organisation de l'espace» (Université de Montpellier III), le laboratoire «Espace et Culture» (CNRS-Université de Paris IV). Depuis 1994, l'DRA 904: Dynamique et Gestion des espaces littoraux et l'URA 1022: Recherches Historiques sur les Sociétés de l'Ouest, ont inscrit dans leur programme de recherche le thème Usages et usagers des littoraux, avec le projet de création d'un réseau transversal de recherche dans le cadre de L'Institut Universitaire Européen de la Mer. Enfin, à tous les niveaux, réflexions et recherches se poursuivent sur un objet géographique récemment inventé par les hommes politiques pour les besoins de leur stratégie, à savoir l'Arc Atlantique que le professeur Pierre Flatrès a présenté en début du colloque. La «matière maritime» dans ses composantes sociales et culturelles occupe désonnais une place primordiale sur le devant de la scène, à la fois au niveau des pratiques et des images, de la constitution des identités contemporaines et de la recherche qui s'attache à comprendre cet ensemble complexe de faits sociaux lié à la présence de la mer et à l'étendue des rivages. L'ouvrage qui suit regroupe les communications qui ont été faites lors du colloque de novembre 1991. Il a mis beaucoup de temps à être publié, et nous prions le lecteur de bien vouloir nous en excuser. Cependant, ce retard présente au moins un avantage. Celui de donner le recul nécessaire pour comprendre que ce colloque a marqué une étape décisive dans la constitution d'une équipe de recherche qui prend vraiment corps aujourd 'hui. La vision rétrospective que les quatre années qui se sont écoulées nous donnent depuis la rédaction des communications fait également ressortir la peninence des directions de recherches proposées; même si, à l'époque, elles ont pu sembler

Il

hétérogènes. Nous sommes reconnaissants à tous ceux qui se sont lancés dans cette aventure de pose des premiers jalons de ce que les chercheurs concernés appellent désonnais une "science du littoral".

. . .

Nous tenons à remercier très vivement le Laboratoire Espace et Culture qui a accueilli le colloque et sans lequel cet ouvrage n'aurait pu paraftre, ainsi que l'ensemble des membres de ce laboratoire qui ont directement contribué à la tenue du colloque et à la réalisation du livre. Nous remercions également les membres de l'URA 904, pour leur participation à ce colloque et leur soutien.

Nous sommes reconnaissants à de nombreuses personnes pour leur participation au colloque, et plus particulièrement aux présidents de séances: Alain Corbin, Georges Pierret, Raymonde Séchet, Nicole Piriou, qui ont animé les débats et contribué de cette façon au lancement de pistes de recherche fructueuses, ainsi qu'à Jean-Yves Le Drian, qui nous a fait l'honneur d'ouvrir le colloque. Nous remercions également tous ceux qui ont transformé en texte définitif et publiable leur communication. Pour la préparation du manuscrit final, Jeanine Blanchard (Université de Bretagne Occidentale) a assuré la «saisie des textes ». Nous devons à Colette Fontanel (CNRS-Laboratoire «Espace et Culture ») la réalisation
complète du prêt à clicher.

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INTRODUCTION
Françoise PERON
Professeur à l'Université de Bretagne Occidentale

De la maritimité...
Avec un recul de trois ans par rapport à ce colloque où Jean Rieucau et moi avions convié des chercheurs à réfléchir sur «la maritimité contemporaine », après les polémiques que ce tenne de maritimité a d'abord soulevées, l'usage du mot s'est peu à peu répandu, parfois en dehors de la volonté de ses concepteurs, et souvent dans la confusion née de l'enthousiasme pour une nouveauté encore mal définie. On sentait qu'il pouvait servir à nommer un phénomène de société mais sans trop savoir quelle en était la nature profonde. Aussi nous semble-t-il utile de placer en introduction à cet ouvrage, non pas une définition du concept de maritimité car, comme le précise Antoine Bailly, ce serait

chose vaine puisque « tout concept est en devenir permanent

»1

et que le

concept «fini» n'existe pas; mais un libre propos sur l'évolution, la diversité et la richesse des représentations du maritime qui conditionnent partiellement les actions des hommes par rapport à ce milieu et que nous conviendrons d'appeler maritimité. Ce libre propos introductif qui ne peut avoir de prétention exhaustive, se contentera d'illustrer brièvement trois idées qui ont finalement constitué les fils conducteurs communs aux réflexions apparemment très diverses présentées durant ces deux jours. - La « maritimité » est un néologisme à la fois utile et ambigu. - La « maritimité » ne peut être que culturelle, l'évolution de la sensibilité au maritime le prouve. - La « maritimité » d 'aujourd 'hui est une forme de réappropriation des héritages, en fonction des besoins et des angoisses de la société contemporaine.

1

Antoine Bailly, «Les

représentations

en géographie », Encyclopédie

de géographie,

Paris, Editions

Economica,

1993, p. 389.

13

La maritimité : un néologisme à la fois utile et ambigu La maritimité est un vocable commode pour désigner la variété des façons de s'approprier la mer, en insistant sur celles qui s'inscrivent dans le registre des préférences, des images, des représentations
collectives2.

Le mot « maritimité » (appliqué à un groupe social à un moment donné de son histoire) peut donc être pris dans un sens très large puisque les façons de s'approprier la mer englobent les pratiques relatives au maritime et l'idée qu'on se fait de ce milieu particulièrement difficile, sinon impossible à dominer. De ce point de vue, il peut être taxé de flou et d'ambigu. L'utilisation du mot « maritimité » présente cependant l'intérêt de manifester clairement qu'on souhaite effectuer une saisie globale d'un phénomène social en se situant d'emblée dans le domaine du culturel (tout en sachant à quel point il est délicat de mettre en évidence les articulations entre l'économique, l'institutionnel et le culturel; mais est-ce une raison suffisante pour ignorer la sphère culturelle ?). Parler de maritimité, c'est inviter à réfléchir sur les constructions sociales et culturelles qui ont été édifiées par les groupes humains pour organiser leurs relations à la mer, pour s'en protéger, pour la socialiser, pour la baliser, pour l'aimer. Ces constructions s'ancrent bien entendu dans la profondeur historique, mais en même temps, elles sont évolutives. S'interroger sur la maritimité contemporaine, c'est réfléchir sur les rapports entre le présent et le passé, dans une perspective de compréhension des reconversions actuelles du maritime, mises en relation avec les aspirations et les besoins profonds de notre société.
Une réflexion sur la maritimité invite donc à méditer, non sur les activités humaines directement induites par le milieu maritime (productions marines, transports maritimes, loisirs de bord de mer), au sens où le géographe André Vigarié parle de «maritimisation» des économies littorales, mais sur la diversité des fonnes de sensibilité au milieu côtier et maritime et sur l'évolution des façons de percevoir la mer, l'estran, la côte qui conditionnent les activités maritimes des différents groupes sociaux considérés. Pris dans cette acception, le mot « maritimité » nous semble être une formulation simple et parlante pour désigner quelque chose de complexe certes, mais dont il faut bien reconnaître l'importance: à savoir le rôle primordial des déterminants socioculturels dans toute action menée sur le milieu littoral par un groupe donné d'individus, que ces actions soient de l'ordre de la production, des loisirs ou de la législation.

2Paul Claval, voir conclusion du colloque.

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Nous insistons donc sur la dimension symbolique, «idéelle », qui sous-tend les relations homme-milieu, et qui ne date pas d' aujourd 'hui. Cependant, le déclin des activités locales spécifiquement maritimes qui va de pair avec la prolifération accélérée des images du maritime et des conditions d'approche et de pratiques de la mer de plus en plus instrumentalisées, renforce l'aspect désincarné, artificiel qu'un nombre croissant d'individus peut avoir du milieu maritime. La maritimité se généralise sous des fonnes nouvelles. Jusqu'au début de ce siècle, les communautés dont l'identité reconnue est directement liée à la mer, étaient peu nombreuses. L'identité maritime telle qu'on l'entend aujourd'hui est un phénomène récent. Les îles par exemple étaient habitées par des sociétés essentiellement terriennes. Il faut attendre l'essor de la grande pêche dans le cas des îles Féroë et l'essor du tourisme de masse dans le cas des îles Baléares, pour que l'image qu'en avaient les continentaux bascule du rural vers le maritime3. Plus fondamentalement, le développement de l'intérêt pour le maritime au sein de la société globale n'est qu'un des aspects d'un changement de mentalité et surtout d'un changement de rapports à l'environnement et à l'espace, liés au développement de la production de masse, à la généralisation des échanges et à l'accélération de la mobilité des individus. Tous les rapports au milieu local en ont été radicalement transfonnés en quelques décennies, d'où la nécessité de les appréhender dans une perspective à la fois temporelle et spatiale4. La maritimité ne peut être que culturelle Chaque civilisation a sa propre sensibilité au maritime Dans les sociétés «anciennes », celles d'avant l'industrialisation, la mer est souvent considérée comme un élément répulsif, dangereux; comme une réselVe inquiétante d'animaux terrifiants. C'est l'image que la Bible en donne. Dans l'ancien Japon, la division entre le sauvage et l'artifice, entre la nature et la culture est nettement affinnée. L' œkoumène est cerné par deux milieux non apprivoisés par les hommes: d'une part la montagne ou oku, d'autre part la mer profonde ou oki, qui renfennent cependant les lieux d'où sont originaires les dieux. Jusqu'au début de ce siècle, c'est-à-dire jusqu'à son occidentalisation relative, le Japon était quasiment fenné sur la mer. A l'inverse, la Grèce prouve qu'il ne faut pas généraliser. Dans la culture hellénique, et plus largement en Méditerranée, la mer est un élément largement positif. Maria Prévélakis a montré dans son intelVention que la mer représente l'ouverture sur le monde. Dans un
3Benoit Raoulx, Miguel Segui Llinàs, voir communications. 4Bemard Kayser, Naissance des nouvelles campagnes, La Tour d'Aigues, DatarlEditions de L 'Aube, 1993.

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pays au relief morcelé et accidenté, la mer, porteuse d'espoir de l'ailleurs, s'offre comme une invitation permanente au voyages. La mer, lien entre les Hellènes, constitue pour eux une véritable patrie mobile qui pennet de partir sans renier ses racines. De l'Antiquité à nos jours, la mer matérialise la continuité, dans le temps et dans l'espace, de l'identité d'un peuple. C'est en ce sens que l'on peut parler de peuple de la mer. Apanage au départ des Grecs et des Méditerranéens, l'appel de la mer touchera aussi les peuples du Nord: les Danois, les Scandinaves, et les Bretons. Le récit de la navigation de saint Brendan en témoigne. Dans la mesure où ce voyage a d'abord un sens philosophique, il rejoint le récit fondateur que constitue l 'histoire d'Ulysse. L'Odyssée n'est pas seulement un périple long et dangereux guidé par la nostalgie d'un homme pour sa patrie, il exprime surtout la volonté de lutter contre le destin, l'acceptation de l'aventure, le besoin de rencontrer d'autres peuples, la nécessité pour l 'homme de rechercher un passage vers l'ailleurs. La mer c'est le voyage, plus important en lui-même que dans le but qu'il affiche. Mais jusqu'à la Renaissance, on ne connaît pas de confins à la terre. Aussi, la mer, qui porte vers l'au-delà, ad' abord et fondamentalement une dimension métaphysique. La relation moderne à la mer La relation moderne à la mer est d'une nature radicalement différente. Elle sépare le rêve d'une immensité sans limites, porteuse du message humaniste de quête du passage vers un autre monde, du désir de connaissance de l'élément marin proprement dit. Grandes découvertes, assurance que la Terre est ronde, mesures systématiques de la Terre, cartographie moderne, périples maritimes aboutissant avec Cook et La Pérouse à la reconnaissance des dernières îles perdues du Pacifique... vont clore ce rêve de l'illimité. A partir de cette rupture fondamentale de la pensée occidentale, et dans le cadre d'un nouveau rapport de I'homme au monde, la sensibilité au maritime se développe sur un autre registre: registre plus proche de l'individu, plus attentif à ce qui existe concrètement sur la côte. Même si un arrière-fond d'infini subsiste, c'est un regard nquveau sur le rivage et la mer qui le borde, qui s'affirme à la fin du XVIIIcmcsiècle6. En effet, jusqu'à la période charnière qui s'étend de, la seconde moitié du XVIIIcmc siècle aux premières décennies du XIXcmcsiècle, la côte, les grèves, les estrans sont largement ignorés par ceux qui n 'y vivent pas au quotidien. Le littoral n'intéresse pas en lui-même. On n'imagine absolument pas que la fréquentation de ces lointaines périphéries qui ne débouchent que sur la mer, puisse procurer un quelconque
5Maria Prévélakis, voir communication. 6Alain Corbin, Le territoire du vide. L'Occidenl et le désir de rivage, Paris, Aubier, 1988.

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divertissement. La côte n'est remarquable qu'à travers les trois fonctions dont elle est le support et qui s'affinnent pour la France, à la fin de l'Ancien Régime: 1- fonction de production: pêcheries et salines, 2fonction d'échanges: petits ports de cabotage mais surtout grands ports de commerce ouverts sur le nouveau monde, 3- fonction stratégique de cette frontière maritime désonnais bien contrôlée par l'Etat et placée en première ligne dans les enjeux de grandes puissances. A l'époque, sur le littoral du Ponant, deux éléments sont essentiellement l'objet d'attention des voyageurs et des écrivains. Ce sont d'une part, les grands ports, les fortifications côtières et les arsenaux, et d'autre part les îles. Si les ports de Brest et de Lorient en particulier sont complaisamment décrits, c'est qu'ils représentent des oeuvres riches d'enseignement sur ce que peut réaliser le génie humain lorsqu'il s'appuie sur la raison. Les îles, elles, relèvent davantage du domaine de l'imaginaire. fi est encore difficile de s'y rendre; aussi sont-elles présentées comme les lieux de l'utopie, comme les lieux du bonheur naturel de l 'homme. Alors qu'on s'inquiète de la croissance des villes et du brassage de populations qui en résulte, les îles apparaissent comme le contre-modèle rassurant de la société urbaine moderne naissante. Leur existence rassure car elle prouve qu'il est possible de retourner aux sources de I'humanité. La découverte moderne des rivages du Ponant français va s'effectuer un peu plus tard. En décalage par rapport aux Anglo-saxons qui, depuis quelques décennies déjà, s'intéressent à la côte par le biais de la reconnaissance de la vertu sanitaire des eaux froides, il faut attendre le début du XIXèmcsiècle pour que les voyageurs, les écrivains et les artistes français commencent à s'aventurer, pour le plaisir, sur ces fins de terres que sont les grèves, les rochers côtiers, les estrans, les anses sableuses, les presqu'îles et les îles, que tout individu de la bonne société considérait jusque-là comme bizarres, répulsifs, malcommodes. Le basculement des sensibilités s'effectue avec les Romantiques. L'approche romantique du milieu maritime C'est en 1809, avec les livres IX et X des Martyrs de Chateaubriand que la Bretagne maritime fait son entrée en littérature7.
« La mer se brisait en-dessous de nous parmi les écueils, avec un bruit terrible» .

Des pages essentielles construisent une image que Michelet dans son livre La mer, puis Victor Hugo dans ses romans et poèmes, populariseront largement: celle de l'individu qui, seul face à la Nature non domestiquée, cherche à éprouver à la fois sa petitesse et la valeur
70uvrage collectif, sous la direction de Jean Balcou, La Bretagne et la littérature.

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irremplaçable de son existence unique. Face à l'océan, perdu mais grand, le poète se complaît à affronter les éléments qui ne peuvent être que décharnés. Le décor est planté: silhouette sombre et solitaire se détachant sur fond de roches redoutables ourlées d'écume, nuages griffant un ciel nocturne éclairé par la lune, côte soumise aux assauts des éléments décharnés. Notons le parallélisme entre la découverte des rivages et ,la construction des images de la montagne. Jusqu'à la fin du XVIIIcme siècle, elle est traversée par nécessité, mais elle ne déclenche en elle-même aucune émotion esthétique. Lorsque Montesquieu franchit les Alpes, il précise à propos des paysages, qu'on n'y trouve rien à voir. Et pourtant, quelques décennies plus tard, le regard change radicalement, On date habituellement la « découverte» de la montagne de l'année 1787, qui fut marquée par l'arrivée au sommet du Mont-Blanc du notable genevois de Saussure, muni d'un baromètre. Ensuite les ascensions se multiplièrent rapidement et les premières stations apparurent. C'est donc un mouvement de même nature et dans les deux cas impulsé par la ville, qui « invente» à la fois la montagne et le rivage8. Cet engouement soudain pour deux milieux naturels réputés difficiles a beaucoup surpris les habitants des lieux. Dans sa nouvelle : Un drame au bord de la mer, écrite en 1830, Balzac qui relate indirectement les sensations qu'il a éprouvées lors d'une promenade le long de la mer, à Guérande, est étonnant d'intuition. En écrivant:
«Nous allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans nuages, la mer était sans rides; d'autres ni eussent vu que deux steppes bleues, l'un sur l'autre... »,

il semble conscient au moment même où il naît, de la nature nouvelle de son bonheur d'être là, sur la côte, qui soudain le surprend et qu'il analyse quelques pages plus loin en faisant parler son héroïne:
« Je crois découvrir les causes des harmonies qui nous environnent, reprit-elle. Ce paysage qui n'a que trois couleurs tranchées, le jaune brillant des sables, l'azur du ciel et le vert uni de la mer, est grand sans être sauvage; il est immense sans être désert; il est monotone sans être fatigant; il n'a que trois éléments, il est varié. »9

C'est en parcourant les grèves de Belle-lIe, en 1847, que Flaubert découvre le sentiment profond de l'existence jaillissant d'une sorte

'Rémy Knafou, Les Alpes, Que sais-je?, Paris, PUF, 1994. 9Honoré de Balzac, Un drame au bord de la mer, nouvelle, dans: Le chef d' œuvre inconnu et autres nouvelles, Folio, Paris, Gallimard, 1994. Balzac est allé au Croisic en juin 1830.

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d'euphorie cosmique née du contact immédiat avec la nature en gestation, entre ciel et merlo.
Au tournant du siècle, le renvoi des images

L'image des gens de mer se structure un peu plus tard. Ils sont valorisés en tant que pêcheurs, sauveteurs, gardiens de phares. Nous remarquerons l'oubli du marin de commerce dont la vie irrégulière de migration laisse supposer une moralité jugée peu recommandable. La figure du marin de commerce s'oppose à celle du marin pêcheur dont on souligne, d'auteur en auteur, la douceur, l'honnêteté, la frugalité... Dans le contexte de l'époque, seul le local peut être vertueux. Quant à la femme du pêcheur, elle est résignée et courageuse. Mais les femmes de la côte sont aussi filles des grèves. Dans cet espace aux frontières de deux mondes, et qui n'est pas encore socialisé, il n'y a plus d'interdits ni de tabous. Ces femmes ont également la réputation d'être un peu sorcières. Aristocrates à leur façon, elle savent d'i!1tuition si la tempête arrive et si le navire va être drossé à la côte. Au XIXcmcsiècle, la figure du naufrageur, si caractéristique du siècle précédene\ subsiste, mais elle s'altère au fil du temps. L'attitude la plus répandue de la part de celui qui visite ces contrées consiste plutôt à aller au devant de l 'homme de la grève. Tantôt cet inconnu sera considéré comme le descendant des derniers Celtes, et de ce fait, sagesse et primitivité auront tendance à se confondre dans t'image qu'on s'en fera, tantôt c'est seulement sa longue connivence avec les éléments qui fera qu'on l'interpellera pour être éclairé sur les mystères du milieu maritime. Alain Corbin insiste sur l 'historicité de la rencontre sociale entre gens de mer et gens de ville. En même temps, le goût du morbide de la société déjà largement urbanisée du début de ce siècle se projette comme à plaisir sur l'espace côtier et l'océan qui le baigne. On assiste, à cette époque, à la multiplication des descriptions de tempêtes, de naufrages, de rites d'enterrements. Dans les récits, la mer est toujours traîtresse. Elle brise les navires, elle fait disparaître les hommes dans la profondeur des plis de son linceul froid, elle endeuille éternellement les femmes. Tout se passe comme si, devant une nature dont il s'est dégagé, l'habitant de la ville venait chercher le frisson sans risque et trouver le décor propre à satisfaire son désir de catastrophe. D'autant que tout ce qui entoure la mort reçoit un écho favorable de la part de la grande presse naissante, avide de faits à sensation.

IOGustave Flaubert, Par les champs et par les grèves (Récit du voyage effectué en Bretagne en compagnie de Maxime du Camp, à partir de mai 1847). Publication sous le titre: Voyage en Bretagne, 1989, Bruxelles, Editions Complexe, 370 p. Il Alain Cabantous, Les côtes barbares. Pilleurs d'épaves et sociétés littorales en France, 1680-1830, Paris, Fayard, 1993, 311p.

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Ces images, ces façons de voir la mer, la côte et ceux qui y vivent, ne sont pas à prendre au premier degré. Ce sont des résultantes entre, d'une part une réalité côtière qui évolue et qui renforce ses caractéristiques maritimes, et d'autre part le regard qui est porté sur le rivage par les citadins, et qui passe forcément par le filtre déformant de leurs désirs et de leurs besoins du moment. Or la seconde moitié du XIXèmcsiècle est marquée en Bretagne par une forte et rapide maritimisation de la zone littorale. Essor de la pêche artisanale, renouveau de la pêche morutière lointaine, grande navigation intercontinentale qui passe au large de la pointe occidentale du Finistère, nécessité impérieuse de baliser les abords de la côte, entraînent la construction de grands phares à terre et en mer, l'édification de môles et de jetées afin d'offrir de véritables ports-abris à la flotte de pêche. Cette phase d'aménagement côtier de grande ampleur est également marquée par un programme de remise en état de défense de l'ensemble de la côte. Ce phénomène de littoralisation des activités est accompagné d'un spectaculaire essor démographique des communes côtières, mais aussi de l'accroissement du nombre des marins qui meurent en mer. Enfin, l'arrivée du chemin de fer ouvre le marché national aux produits de la mer, et autorise l'accès à la côte, non plus seulement aux aristocrates, à la grande bourgeoisie et à quelques originaux, artistes peintres et écrivains, comme c'était le cas jusqu'alors, mais à toute une classe moyenne qui fournira les premiers touristes. De leur côté, les gens de mer, fiers du regard qu'on leur porte, ont tendance à se conformer à l'image qu'on attend d'eux et à revendiquer les qualités qu'on leur prête. C'est dans ces conditions de renvoi des images que les communautés littorales affirment une identité maritime dont elles n'avaient jusque-là pas pris conscience. Cette identité maritime va perdurer, et même être renforcée tout au long de ce siècle en raison inverse du déclin des activités maritimes. Nostalgie d'un proche passé (d'autant plus valorisé que les douleurs liées à cette vie difficile ont tendance à être oubliées) de la part des descendants des acteurs de cette grande période maritime. Recherche d'images pittoresques qui laissent croire à l'existence d'un ailleurs rassurant où le temps a su s'arrêter, de la part d'individus qui désonnais, tous ou presque tous, développent un mode de vie urbain; aussi bien sur leur lieu de résidence que sur leur lieu de vacances. Aujourd 'hui, les deux besoins . (recours identitaire au passé pour les uns, désir d'un ailleurs des autres) se renforcent mutuellement en une sorte de connivence d'intérêts. Il en découle la reconstruction d'un monde maritime fortement édulcoré, lissé, policé qui mettra en scène le «décor maritime» que l'on souhaite, et qui sera baptisé: patrimoine maritime, avec la bénédiction de tous.

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La maritimité contemporaine: réappropriation des héritages dans une construction totalement nouvelle
Pour comprendre la nature nouvelle de la sensibilité au maritime qui se développe dans nos pays, depuis les années 1950, il faut rappeler brièvement les événements fondamentaux qui ont, en quatre décennies, totalement bouleversé les rapports de notre société à l'espace côtier et à l'élément maritime. Ils sont essentiellement de quatre ordres. - L'avènement d'une société dite de loisirs, caractérisée par l'allongement du temps libre, la généralisation progressive des pratiques touristiques et la recherche du soleil et de la plage, modifie les sensibilités vis-à-vis du maritime. Mais l'extension du nombre de nuits passées sur le littoral par les « touristes» n'implique pas forcément «découverte» du milieu maritime au sens où on l'entendait au siècle dernier. Jean-Didier Urbain vient de montrer brillamment pourquoi et comment des millions d'individus s'enferment, chaque été, dans l'espace clos de la plage pour n'en plus bouger durant quelques semainesl2. Chacun sait qu'en moyenne, les bateaux de plaisance ne prennent la mer que pour une durée cumulée de trois jours par an et une enquête récente vient de montrer que 85% des Français affirment que, s'ils en ont le choix, ils préfèrent se baigner dans une piscine que dans la merl3. - Les transformations du système littoral: urbanisation, industrialisation, extension des zones de loisirs, s'accompagnent en fait d'un déclin des professions et des activités proprement maritimes, d'une démaritimisation. Les espaces côtiers doivent donc désormais être à la fois protégés et réappropriés; ce qui n'est pas contradictoire dans la mesure où l'occupation littorale est de plus en plus une occupation temporaire caractérisée par la recherche d'une «nature océanique» dans ses paysages et dans ses hommes. - L'instrumentalisation des pratiques maritimes ludiques par la généralisation de l'usage de planches, de voiliers, de bateaux à moteurs, de scooters des mers... modifie la nature de l'effort et artificialise la perception du milieu maritime. On est loin de l'apprentissage maritime spontané des gamins de la génération précédente qui, vêtus d'un simple caleçon et pieds nus sur la cale du port de pêche, s'essayaient, sans conseils ni aide d'aucune sorte, à nager et à plonger, avant de pouvoir enfin s'emparer d'une petite «plate» et lancer une ligne improvisée pour ramener, eux aussi, à l'aplomb rassurant du quai, une vieille, un lieu ou un tacaudl4. - Enfin, la concurrence d'un «modèle littoral planétaire» : l'île tropicale, la côte califomienne, les rouleaux de Hawaii, liée à
12Jean-Didier Urbain, Sur la plage. Mœurs et coutumes balnéaires, Paris, Payot, 1994. 13Gérard Prémel et Bernard Kalahora, compte rendu et synthèse du rapport introductif, in: Désir du rivage. Des nouvelles représentations aux nouveaux usages du littoral, Paris, Les Ateliers du Conservatoire du Littoral, octobre 1993. 14Charles Madézo, L'apprentissage maritime, texte à paraître, 1995.

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l'instantanéité et à la massivité de la diffusion de l'infonnation et aux nouvelles possibilités de déplacements aériens, dévalue les vieux estrans des côtes occidentales. Mais par un mouvement contraire et tout aussi attractif, ce modèle planétaire trop abstrait, renforce le retour au local, à l'ici dans sa profondeur de conservatoire d'images affectives qu'il est toujours possible de réactiver. Aussi brutales et globales qu'elles soient, ces mutations contemporaines n'effacent donc pas les strates de sensibilités et de pratiques accumulées auparavant. Les héritages sont au contraire de plus en plus inventoriés et valorisés. Ils constituent en quelque sorte une réserve de modes d'appropriation de l'élément maritime dans laquelle chaque groupe social va puiser, une fois encore, pour aller chercher en fonction de ses besoins et de ses aspirations du moment, les éléments nécessaires à la construction de son présent. Il en résulte la constitution d'autant de nouvelles maritimités et, dans un consensus relativement large, la définition de ce qui est considéré, aujourd 'hui et dans notre société, comme un patrimoine maritime commun.
Diversité
,

des composantes

du patrimoine

maritime

commun

comme l 'héritage commun» IS, la notion de patrimoine est liée à l'idée de reconnaissance collective, mais aussi à celle de subjectivité. Dans ces conditions, le champ de la collecte du patrimoine est immense: bâtiment et outil de travail, objet, écrit, dessin, graffiti, paysage entretenu ou en friche, ancien ou récent; une technique, une façon de faire et à la limite une mentalité (on parle volontiers de «l'esprit marin» )... peuvent être retenus comme objet patrimonial, non pas tant parce qu'ils témoignent du passé ainsi qu'on l'affinne trop facilement, mais surtout parce qu'ils symbolisent un certain nombre de valeurs reconnues comme constitutives par la société ou le groupe social concerné au moment où il constitue « son patrimoine ». Il faut être conscient que la désignation du mémorisable est une opération qui n'est pas neutre ou anecdotique. La hiérarchie qui se recompose constamment à partir de ces éléments patrimoniaux de nature différente traduit un rapport de force social caractéristique d'un moment précis de l 'histoire d'une collectivité. Ce qui est reconnu comme patrimoine témoigne d'abord et essentiellement du présent d'une société, dans ses aspirations internes et ses rapports avec l'extérieur.

Puisque par définition, le patrimoine est «ce qui est considéré

1sD~finition donnée par le dictionnaire Larousse. Voir également: Françoise Péron, Pour une définition sociale du patrimoine, Actes du colloque: Patrimoine maritime et fluvial, publié par le Ministère de la Culture, Paris, 1993, p. 215-220.

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En ce qui concerne le maritime, le domaine du patrimoine, tel que nous le concevons aujourd 'hui, peut être regroupé en cinq composantes princi pales. - La plus ancienne est certainement la composante monumentale et militaire. Quais et remparts portuaires, corderies royales et arsenaux, grands vaisseaux de la Royale, ont d'emblée été reconnus comme dignes d'admiration. Notons cependant que c'est l'Etat qui orchestre la mise en scène. La commande de la série des ports de France à Joseph Vernet, les gravures des frères Ozanne sont d'abord destinées à présenter au public éclairé de l'époque un tableau exaltant de la puissance maritime - La seconde catégorie est issue de la vie maritime du XIxcmc siècle. Elle peut être qualifiée de composante fonctionnelle et instrumentale, mais ses contours sont déjà plus difficiles à tracer dans la mesure où elle englobe des éléments dont l'intérêt n'a pas été reconnu au même moment. Si les phares en mer ont été dès leur construction considérés comme des œuvres d'art, l'inscription dans le registre du patrimoine maritime des bateaux de la pêche artisanale (langoustiers, thoniers...), des bâtiments de conserveries, des abris du marin, est récente. Alors que nombre de bateaux de pêche désaffectés pourrissaient au fond des stères bretons, le public commence seulement à les redécouvrir dans les années quatre-vingt, après la publication de deux livres fondateurs en la matière: Groix l'île des thoniers de Dominique Duviard, paru en 197816et Ar vag réalisé sous la direction de Bernard Cadoret et publié en 1984 à Douarnenez17. - La troisième composante du patrimoine maritime actuellement reconnue est de nature socio-culturelle. On peut la qualifier de «dimension: gens de mer ». Nous avons évoqué plus haut cette reconnaissance du « peuple de la mer» qui est en fait contemporaine du lent avènement de la conception démocratique de l'organisation sociale. Pour illustrer cette idée, il suffit de faire remarquer le parallélisme de la démarche des peintres. C'est dans l'esprit inauguré par Courbet avec son tableau: L'enterrement à Ornans qui exalte la dignité des paysans jurassiens, que Charles Cottet cherche à donner, un peu plus tard, leurs lettres de noblesse aux communautés de pêcheurs de Camaret, de Ouessant et de Sein18.Cependant, malgré les approches des celtisants, tels Luzel et Anatole Le Braz à la fin du siècle dernier, et celle des premiers ethnologues, tels René-Yves Creston dans les années 1930-1950, le
française. ,

16Dominique Duviard, Groix, l'île des thoniers, chronique maritime d'une île bretonne, Grenoble, Editions des 4 Seigneurs, 1978. 17Bernard Cadoret et autres, Ar Vag, voiles au travail en Bretagne atlantique, Douarnenez, Editions de l'Estran, 1984, 3 tomes. 18 André Cariou, Charles Cottet et la Bretagne, Grenoble, Editions URSNLe ChasseMarée, 1988.

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monde maritime populaire n'est vraiment l'objet d'études spécifiques que depuis quelques années19. - La composante paysagère actuelle du patrimoine maritime est issue de la vision des peintres d'avant l'automobile, Eugène Boudin pour la Normandie et Claude Monet pour Belle-lIe n'étant que les exemples les plus connus d'une longue liste d'artistes qui ont été émus par ce qu'ils avaient sous les yeux, par les effets d'eaux marines, de roches et de cieux mouillés que d'autres avant eux n'avaient pas songé à fixer sur la toile. Le patrimoine littoral paysager, tel qu'il se présente aujourd'hui, à travers la liste des « beaux sites» répertoriés par les guides touristiques, à travers le classement des portions de côtes définies comme remarquables par le ConselVatoire du littoral, à travers l'énumération des points de vue d'où il est recommandé de regarder le spectacle de la mer, est issu de ce premier inventaire passionné et spontané, cOJ?struit par petites touches successives durant la seconde moitié du XIXcmcsiècle par une poignée d'artistes et de curieux qui se délectèrent des paysages marins et de l'animation pittoresque des ports de pêche. Ce que l'on cherche à conseNer aujourd'hui de la côte, pour des raisons paysagères, reproduit dans ses grandes lignes la carte de ce qui a été désigné comme beau, grandiose, intéressant... par les voyageurs et artistes d'il y a un peu plus de cent ans, lorsqu'ils parcouraient en découvreurs un littoral qu'ils furent les premiers à inventorier sous l'angle de leur propre conception de l'esthétique, et qui sera bientôt qualifiée d'impressionniste. Notre vision actuelle des paysages des côtes du Ponant passe essentiellement par la grille de lecture que les impressionnistes en ont donnée. Ces artistes ont involontairement, grâce à la reproduction photographique qui se diffuse au même moment, éduqué et orienté le regard de générations successives d'individus que la généralisation des congés payés amène chaque année en nombre croissant sur la côte. - Enfin, le patrimoine maritime présente aussi une composante écologique et ludique: la mer étant considérée comme le dernier espace libre de la planète et la vague le dernier défi posé à ceux qui recherchent la confrontation avec les éléments naturels. Les exploits des nouveaux
19

Si, pendant longtemps l'histoire maritime ne fut connue qu'à travers les hauts faits

militaires, depuis quelques années, les chercheurs s'intéressent à la vie des gens de mer dans le quotidien. En fait, c'est Jean Touchard, puis Michel MolIat du Jourdain qui furent les précurseurs de ce mouvement. L'ouverture d'un champ de recherche maritime intégrant l'ensemble des acteurs sociaux concernés par les activités maritimes s'est accompagnée d'un énorme effort de rassemblement et de classement de stocks d'archives concernant le système des classes puis les inscrits maritimes, qui jusque-là gisaient dans les greniers et les caves des administrations qui en avaient hérité. Voir les articles de l'archiviste de la Marine de Brest, Philippe Henwood, parus dans les Mémoires de la société d' Histoire de Bretagne, et en particulier: Philippe Henwood, Bulletin historique, L'histoire maritime de la Bretagne, Essai d'orientation bibliographique (1945-1983) dans : Mémoires de la Société d' Histoire et d'Archéologie de Bretagne, 1. LX (1983), p. 239-242.

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aventuriers de la mer qui se donnent comme objectif de battre les records de traversée des grands océans sont suivis avec felVeur par le grand public.
Maritime et maritimité, conflits et rapprochements

A partir du moment où se sont développées les stations balnéaires puis les campings et villages de vacances littoraux, les régates puis la navigation de plaisance, les bains de mer puis la fixation sur les plages de millions d'adeptes du bronzage, il est devenu habituel (et relativement justifié) d'opposer la mer-travail à la mer-loisirs. Les conflits se multiplient entre habitants de la côte et estivants, entre pêcheurs et plaisanciers, à propos de l'usage des espaces littoraux et portuaires, et plus profondément à cause du choc provoqué par les décalages des mentalités. Les gens de mer se sentent quelque part agressés par des envahisseurs qui les heurtent, et qui vont parfois, dans le cas des plaisanciers ou des pêcheurs sous-marins, jusqu'à se placer en concurrents au niveau d'une identité maritime, qu'ils cherchent, eux aussi, à acquérir. Cependant, l'opposition n'a jamais été totale. Les pêcheurs des années 1900 participaient à des régates, organisaient des fêtes de la mer dont la publicité était diffusée par les compagnies de chemins de fer; quelques décennies plus tard, leurs enfants partis vivre en ville revenaient en touristes dans leur pays d'origine. Aujourd 'hui, l'opposition mer-travail/mer-Ioisirs a perdu encore davantage de son sens. Le rapprochement des mentalités qui s'opère sous nos yeux a des causes profondes. Si la maritimité, telle que nous venons de la décrire, est une sensibilité qui s'est construite dans le cadre d'un rapport à la mer d'une société de plus en plus urbaine et globale, force est de constater que les gens de mer sont, eux aussi (au même titre que les ouvriers et les paysans), de plus en plus intégrés à cette société globale. En même temps (et tout cela reste à mesurer avec exactitude), le genre de vie littoral et maritime, avec ses agréments de cadre de vie et de possibilité de loisirs spécifiques, attire un certain nombre d'individus qui ne sont pas forcément issus des zones côtières mais qui désormais souhaitent y vivre en permanence. Ce qui du point de vue des phénomènes de société déplace la stricte interrogation portant sur l'évolution des métiers, vers celle, plus large, portant sur l'existence ou la non-existence de ce que nous appelons « sociétés littorales »'JJJ.

2°Sociétés littorales: Thème de recherche pluridisciplinaire intégré aux programmes de recherche des URA 904 et 1022 du CNRS. Pour plus de précisions, se reporter au compte-rendu du séminaire: Sociétés littorales, état de la recherche qui s'est tenu à Brest le 28 mai 1994, et qui est paru dans le numéro d' octo bre 1994 de la « Lettre de l' URA 904 ». 25

Des recompositions s'ébauchent, des besoins nouveaux, des angoisses profondes, liées justement à la brutalité de la mutation des genres de vie, aux incertitudes qui planent sur l'avenir de nos sociétés, entraînent l'apparition d'autres attitudes vis-à-vis du maritime. Après un mou~ement de découverte des rivages qui se met en route à la fin du XVIICUIC siècle, ainsi que l'ont précisément montré les historiens, n'assistet-on pas à l'avènement d'une autre ère dans les relations des hommes visà-vis des espaces conditionnés par le maritime? Dans nos sociétés occidentales, l'individu recherche un sens à sa vie, non plus tellement en s'éprouvant seul face à la mer ainsi que le faisaient les romantiques, ni même en découvrant des espaces nouveaux qu'il distinguerait et dont il fixerait l'image comme le faisaient les premiers touristes issus de la classe moyenne naissante de la fin du siècle dernier. Cette façon de prendre possession des lieux subsiste cependant mais, dans l'état actuel d'inventaire et de balisage scrupuleux du littoral, elle ne constitue le plus souvent qu'une redite affadie par rapport aux attitudes antérieures. Et si l'on visite pourtant, en foule, les grands sites côtiers, les parcours des estivants, en groupe d'amis ou en famille, revêtent plutôt la forme d'un vaste pèlerinage collectif et tranquille; quelque chose qui s'apparenterait davantage à une reconnaissance rassurante qu'à l'aventure de la découverte des périodes précédentes (les prospectus publicitaires et les médias ayant désigné à l'avance ce qu'il faut voir, et précisé clairement les itinéraires à suivre, le temps et les moyens nécessaires pour les effectuer). En liaison avec cette recherche spatiale de ce qui rassure, la période actuelle semble caractérisée par un besoin d'ancrage, par une aspiration de retour au local et par une recherche du soi à travers l'intégration à une communauté chaleureuse et de taille réduite. La tendance actuelle au repli sécurisant s'exprime à travers des vécus nouveaux de tous les types de « milieux» humanisés. Mais si le littoral rencontre un tel succès dans les « fréquentations libres» que sont celles des périodes de vacances, c'est à cause de la proximité de l'espace marin qui s'affiche toujours dans sa dimension métaphorique de l'illimité, dans sa séduction de rêve, de réalisation de tous les possibles, d'appel de l'ailleurs.. . Pour répondre aux besoins immatériels des individus d' aujourd 'hui, qu'y a-t-il de plus satisfaisant qu'une conjonction spatiale qui associerait étroitement la trilogie suivante:

la possibilité de l'ouverture et d'une mise en relation avec quelque chose qui serait perçu depuis toujours comme étant de nature métaphysique?

- un espace resserré favorable au développement de la - une infrastructure ancienne (ou présentée comme telle), d'intérêt historique pennettant une appropriation identitaire valorisante; - un élément naturel qui ajouterait a contrario, et en complément,
convivialité, de la solidarité et de la connivence dans la fête;

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Il se trouve justement que le bateau, l'île et le quai répondent point pour point à cette définition: par leurs caractéristiques communes de lieux de repli rassurants à proximité de l'infini marin; par leur qualité d'espaces réduits à la double polarité du clos et de l'ouvert qui se situent à l'opposé du monde continental fait de continu et d'uniforme; par leur dimension imaginaire de points d'ancrage offrant pourtant, à tout moment, la possibilité immédiate du mouvement en direction du grand large.. . L'engouement pour les vieux gréements, le succès inespéré des fêtes sur les ports, les ventes confortables des numéros de revues proposant, deux cent soixante-dix ans après la parution du roman Robinson Crusoé, des rêves à base d'îles, sont autant de faits qui témoignent de la généralisation de cette forme nouvelle de maritimité. Les villes littorales le savent car elles aménagent et valorisent les anciens espaces portuaires, elles développent des ports de plaisance, créent des musées de la mer, et mettent en avant une image urbaine maritime, en espérant que reconversion culturelle et reconversion économique se soutiendront mutuellement. La variété des thèmes évoqués dans ce libre propos introductif et dans les présentations qui vont suivre ne doit pas surprendre. Ce colloque avait pour objectif de préciser l'orientation générale des travaux qui sont actuellement menés autour de ce champ de recherche, et qu'il importe maintenant à la fois de faire connaître, de poursuivre dans l'interdisciplinarité et de développer à l'échelle européenne et mondiale.

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Jean RIEUCAU Maître de conférences, Université Montpellier III

Sociétés maritimes maritimité ?

et sociétés

littorales:

quelle

Placer les sociétés littorales et maritimes au cœur du débat sur le concept de maritimité nous situe à l'intersection de la géographie maritime et littorale et de la géographie sociale et culturelle. Cette thématique croisée place la réflexion sur les espaces littoraux à l'articulation espace-société. La géographie du littoral étudie un espace «d'épaisseur »1 variable, l'interface terre-mer, discontinuité majeure de l'espace terrestre. Cette « aire-contact» porte une grande diversité d'acteurs et d'usagers, dont les intérêts, le plus souvent divergents, génèrent des contradictions, des concurrences2 et fréquemment des conflits. Avec les mutations sociales actuelles, la relation homme/milieu littoral3 et homme/milieu maritime est devenue plus complexe. Les groupes humains s'appuient de moins en moins sur des modes de vie traditionnels fondés sur l'utilisation des ressources locales. Dans un monde marqué par la mobilité géographique croissante, au sein des sociétés occidentales qui tendent à fortement valoriser le milieu littoral et les différentes formes de navigation, les métiers de la mer, exerçés par les gens de mer ou par les populations côtières, sont de moins en moins maritimes. Inversement, les pratiques de la mer par des populations nonmaritimes, se renforcent4. Françoise Péron, dans son texte introductif, traite de la genèse historique de la sensibilité à la mer et au littoral, chez les populations riveraines de la mer, chez les gens de mer en France, ainsi que dans
J.P. Corlay, «Géographie sociale, géographie des littoraux», Lettre de l'URA 904, Séminaire de l'DRA 904 : Les sociétés littorales du Ponant, Etat de la recherche, Nantes, Brest, octobre 1994, 1 p. 2J. Rieucau, La pêche de l'estuaire de la Seine à la baie de Somme et les occupations conflictuelles du littoral, Thèse de Doctorat de troisième cycle, Brest, 1983, 386 p. 3J.p. Corlay, «L'homme et le milieu littoral», Historiens-Géographes, Paris, n° 291, septembre-octobre 1982, p.142-158. 4P. Péron, J. Rieucau, La maritimité de la fin du XXi'" siècle, quelle signification?, Symposium organisé à l'Université Paris-Sorbonne, texte fondateur, 25 Novembre 1991, 10 pages dactylographiées. 29
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l'ensemble de la société française. La complexité des usages et la multiplication des catégories d'usagers et de pratiquants des espaces côtiers imposent une réflexion sur les types de groupes humains habitant, fréquentant et utilisant l'interface littorales: côté mer, sur l'estran, côté terre6. Que faut-il entendre par gens de mer, sociétés littorales, sociétés riveraines de la mer, sociétés maritimes, néo-marins ?
Autour du concept de maritimité : concepts et terminologie chez les géographes littoralistes contemporains à l'essai

Dans un monde où les rapports qu'entretiennent les hommes et les sociétés avec les grands espaces géographiques (ville, campagne, montagne, mer...) sont fondamentalement bouleversés, les chercheurs en sciences humaines ont nécessairement recours à de nouveaux concepts: la ruralité, l'urbanité, l'insularité voire l'îléité. La discipline géographique, par le biais des principaux dictionnaires, intègre lentement ces nouveaux tennes. Les mots de la géographie?, dictionnaire critique de la discipline, ne prend encore en compte qu'insularité et urbanité. Si Paul Claval, Françoise Péron et moi-même nous accordons sur le sens à donner au concept de la maritimité - à savoir la variété des façons de s'approprier la mer, en insistant sur celles qui s'inscrivent dans le registre des préférences, des images, des représentations8 et des identités -, peu de géographes littoralistes, en dépit de quelques essais, ont travaillé à l'intérieur de ce champ de recherche. En géographie du littoral et de la mer, un premier terme prend corps: la notion de maritimisation. Chez les géographes maritimistes et littoralistes, ce concept prend successivement plusieurs acceptions. André Vigarié fixe dès 1979 la signification du concept de maritimisation pour le domaine des transports maritimes et de l'économie portuaire, en évoquant «la maritimisation de l'économie contemporaine »9. Cette

expression met l'accent sur l'inégal recours aux transports maritimes par les différentes nations participant au commerce mondial. A.Vigarié précise sa réflexion en 1985 :
«(...) les transports et les activités portuaires constituent une fonne majeure de mise en valeur œ la mer, la maritimisation du monde

SR. Brunet, O. Dollfus, «Les synapses», Mondes Nouveaux, Paris-Montpellier, Hachette-RECLUS, 1990, p. 219-231. 6J.P. Corlay, Géographie sociale, géographie des littoraux, op cit. 7R. Brunet, R. Ferras, H. Théry, Les mots de la géographie, dictionnaire critique, Montpellier-Paris, RECLUS-La Documentation Française, 1992, 470 p. 8p. Claval, infra, conclusion du colloque.
9

A. Vigarié, Ports de commerce et vie lillorale, Paris, Hachette, 1979, 492 p.

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contemporain montre l'importance prise par les acheminements ,. oceanIques ( ...) » 10 . Progressivement, le terme maritimisation s'impose chez les géographes. Il est employé précédé de différents préfixes: démaritimisation (d'une région, d'une ville-port), sous-maritimisation (d'une économie nationale), re-maritimisation (d'un quartier à l'intérieur d'une cité portuairell). Le recours croissant aux transports maritimes modifie les localisations industrielles qui tendent à migrer vers les littoraux. Au cours de la décennie 1970-1980, les géographes évoquent, pour désigner ce phénomène, la littoralisation des activités humaines. Le champ d'utilisation du concept de maritimisation se déplace ensuite vers la thématique des sociétés, ainsi que vers le domaine de la géographie culturelle. André Vigarié évoque ainsi les processus de maritimisation des mentalités chez les gens de mer et dans les sociétés riveraines de la mer qu'il nomme les ripuaires12. Il évoque les « auréoles concentriques de maritimisation» autour d'un centre portuaire tel l'ensemble du Havre et de la zone industrialo-portuaire Le HavreTancalVille. Au premier degré, écrit-il, «nous trouvons les dockers, les marins, etc., au second degré les gens comme les ouvriers de Renault »13. La prégnance de la relation à l'océan sur les individus génère différentes fonnes de maritimisation chez les gens de mer. Les espaces maritimes fréquentés (marins de commerce), les types de fonds marins chalutés (marins-pêcheurs), les techniques de navigation et les types de navires utilisés différencient nettement gens de pêche, gens de mer au commerce, gens de port (dockers, grutiers, lamaneurs...). Nous avons tenté de définir ce terme pour les individus et les sociétés dans une thèse de doctorat de géographie consacrée aux sociétés maritimes et riveraines de la mer établies sur le Golfe du Lion en Languedoc:
«La maritimisation, dans le cas d'une société, est un processus d'acculturation individuel ou collectif à un milieu naturel: la mer. Les personnes qui pratiquent la mer entretiennent avec elle plusieurs types de relations qui peuvent être sportives, ludiques, récréatives, professionnelles, voire toutes ces relations successivement vécues dans

A. Vigarié, Les ports français, 25i... Congrès International de Géographie, Résumé des communications, Tome 1, n° 35, thème 12, 1985.
10 Il

12 A. Vigarié, J.C. Boyer, « Les ports dans l'organisation urbaine et régionale Bulletin de l'Association des Géographes Français, 1982, n° 487, p. 159-182. 13 A. Vigarié, lC. Boyer, op cit.

1 Rieucau, Thèse de Doctorat de 3~e cycle, op cit.

»,

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le temps. Ces relations à l'élément marin sont chacunes assonies œ représentations et de symboliques qui leurs sont propres (...) »14.

Ainsi, la relation ou sensibilité à la mer des milieux pêcheurs est spécifique:
«La navigation, le navire, le métier de pêcheur, selon le type œ pêche, modèlent des mentalités. Il existe un parler à la mer différent œ celui employé par les marins eux-mêmes lorsqu'ils sont à terre. Ainsi, se développent des coutumes et une religiosité, principalement dans la pêche artisanale. Un art maritime, associant la peinture d'ex-voto et la réalisation de trophées marins, appartient à cette géographie culturelle IS des gens de mer» .

Progressivement, le concept de maritimité va remplacer le mot maritimisation en géographie. Deux échelles spatiales de recherche apparaissent, dans cette discipline, propices à l'utilisation du concept de maritimité: la ville et la région. Pierre Flatrès, en utilisant l'échelle régionale, pose, dans ce colloque, la question du sens de la merl6, une notion qui selon lui diffère de la maritimité. Il définit la maritimité d'une région par « l'ensemble des relations réelles, concrètes, actives, que cette région entretient avec la mer ». Par contre, il présente le sens de la mer tel «une conscience de l'existence de la mer et des possibilités de développement qu'elle offre. » Nous avons montré, dans une thèse de troisième cycle de géographie, en 1983, comment la Haute-Nonnandie, en dépit de l'implantation de nouvelles activités côtières (tenninal pétrolier, centrales nucléaires, construction d'avant-ports...), subit une perte de sa tonalité maritime régionale1? Nous avons tenté de donner une définition culturelle de la maritimité appliquée à la région Languedoc-Roussillon en 199018 (ancienneté des cités maritimes, caractères spécifiques de la culture
141.Rieucau, Des sociétés maritimes et riveraines di! la Méditerranie française, l'exemple du Golfe du Lion, Thèse de Doctorat de Géographie, Paris, 1994, 675 p. 1S1. Rieucau, «Pêche et communautés halieutiques comme approche des systèmes littoraux de l'estuaire de la Seine à la baie de Somme», Bulletin di! l'Association des Géographes Français, Paris, n° 3, juin 1985, p. 227-239. 16p. Flatrès, « L'Arc Atlantique et le sens de la mer », infra. 171.Rieucau, « La société maritime face aux nouvelles populations littorales, l'exemple de la Haute-Normandie», Bulletin di! l'Association des Géographes Français, n° 3, juin 1986, p. 184-209. 18 1. Rieucau, «Le Languedoc, les Languedociens et la mer à la fin du XXmM: èc le» , si Bulletin di! la Société Languedocienne di! Géographie, Numéro thèmatique : Cent ans de géographie en Languedoc, n° 3-4, juillet-décembre 1990, p. 401-427.

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maritime régionale, spécificité des prod 'homies de pêcheurs, particularité des fêtes de la mer, singularité des joutes nautiques, élément unificateur d'une micro-culture maritime en Languedoc côtier...). Dans un colloque international, organisé à Sète en juin 1990, en collaboration avec I'historien Gérard Cholvy, sur le thème: « Le LanWIedoc, le Roussillon et la mer des origines à la fin du XXèmc siècle» , nous nous sommes intéressé à l'évolution historique de la sensibilité à la mer des Languedociens et des Roussillonnais. Dans ces régions, deux types de maritimité s'affrontent. Une maritimité traditionnelle est animée par des sociétés pluriactives riveraines du Golfe du Lion, associant pêche en étang, pêche en mer, viticulture (Gruissan); menant de front conchyliculture, pêche en étang, viticulture (Mèze sur l'étang de Thau). D'autres communautés halieutiques pratiquent une interpénétration entre l'activité pêche, principalement le chalutage, et l'activité touristique. Les unités familiales de pêche exploitent, dans le port du Grau-du-Roi, plusieurs chalutiers, une ou deux poissonneries, des commerces (vêtements...), des débits de boisson, et retirent enfin des revenus de la location de petits appartements situés dans la marina voisine de port-Camargue20. De micro-sociétés des marais du Bas-Languedoc, les cabaniers des rives de l'étang de l'Or, au sud-est de Montpellier, allient l'élevage des taureaux de Camargue, la chasse au foulque, la pêche en étang. D'autre part, de petites communautés de pêcheurs, résidant dans les villes côtières (le Grau-du-Roi, Palavas-IesFlots, Valras) devenues banlieues de loisirs des grandes villes de proximité littorale, se débattent entre la déstabilisation et la résistance socio-culturelle à la monoactivité récréative qui tend à uniformiser les activités et les paysages du littoral du Languedoc-Roussillon. D'autre part, une nouvelle tonalité maritime se met en place, imposant l'image d'une «Méditerranée décor». Les activités non récréatives se transfonnent, devenant un élément constitutif de l'image des stations balnéaires, édifiées entre 1963 et 1982 par la Mission Racine, première Mission Inter-ministérielle pour l'aménagement touristique d'un littoral. Bottilles, engins de pêche, quartiers traditionnels des pêcheurs, quais, sont devenus nécessaires à l'image touristique de Valras, Palavas-les-flots, Agde, le Grau-du-Roi. Une nouvelle «maritimité culturelle »21 s'installe progressivement, fondée sur les fêtes de la mer réselVées aux plaisanciers (La Grande-Motte, le Cap d 'Agde), sur les compétitions nautiques, sur les régates de haut niveau technique (base d'entraînement pour l'America's Cup à Sète), sur les parcs de loisirs nautiques (aqualands) qui tendent à recomposer l'élément marin à terre.
191.Rieucau, G. Cholvy, (sous la direction de), Le Langu£doc, le Roussillo.n et la mer des

origines à la fin

duXX~wu

siècle, 310 p.), siècle, Tome 1 (Des origines à la fin duXX~wu

Tome 2 (1960-1990, 411 p), Paris, L'Harmattan, 1992. 201.Rieucau, Doctorat de Géographie, 1994, op cil. 21 J. Rieucau, «Identité et maritimité languedocienne», la mer, op cil, p. 402-405.

Le Langu£doc, le Roussillon

el

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