La médecine traditionnelle

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Cet ouvrage interroge l'approche actuelle de la médecine au Gabon et examine les stratégies d'élaboration d'un système de santé publique combinant les valeurs résultant de la nécessaire alliance entre tradition et modernité. Il propose un système de santé qui se construit sur la symétrie des deux pôles dominants de la médecine gabonaise, l'un orienté vers la rationalité et l'autre vers la spiritualité.
Publié le : vendredi 1 février 2008
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EAN13 : 9782296191297
Nombre de pages : 201
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Médecine traditionnelle
Approche éthique et épistémologique de la médecine au Gabon

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions Simon-Pierre E. MYONE-NDONG, La nature, entre rationalité et spiritualité, 2008. Jean MPISI, Antoine Gizenga. Le combat de l'héritier de P. Lumumba,2007. Auguste ILOKI, Le droit du mariage au Congo. Le prémariage, le mariage à l'état civil, 2008. Vincent AUCANTE, L'Afrique subsaharienne et la mondialisation, 2007. Noel K. TSHIANI, Vision pour une monnaie forte au Congo, 2008. Bernardin MINKO MVE (sous la dir.), Manifeste contre les crimes rituels au Gabon, 2007. Bernardin MINKO MVE, Stéphanie NKOGHE, Mondialisation et sociétés orales secondaires gabonaises, 2007. Louis MILLOGO, Introduction à la lecture sémiotique, 2007. Daniel KÜNzLER, L'éducation pour quelques-uns? Enseignement et mobilité sociale en Afrique au temps de la privatisation: le cas du Bénin, 2007. Fulbert Sassou ATTISSO, De l'Unité africaine de Nkrumah à l'Union africaine de Kadhafi, 2007. Sylvain Sorel KUATE TAMEGHE, Jalons d'une habilitation à diriger des recherches. Une expérience à partir du droit issu du traité OHADA, 2007. Adama Baytir DIOP, Le Sénégal à l'heure de l'indépendance, 2007. Fédération des Congolais de l'étranger, La renaissance de la République Démocratique du Congo, 2007. Fédération des Congolais de l'étranger, L'avenir de la question noire en France, 2007. Dominique BANGOURA, Mohamed Tétémadi BANGOURA, Moustapha DIOP, Enjeux et défis démocratiques en Guinée (février 2007 - décembre 2010), 2007. Blondin CISSE, Confréries et communauté politique au Sénégal,2007. Elemine OULD MOHAMED BABA, La Mauritanie, un pays atypique,2007.

SIMON-PIERRE E. MVONE-NDONG

Médecine traditionnelle
Approche éthique et épistémologique de la médecine au Gabon

Préface du Dr G. Maka

L'Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-05002-0 EAN : 9782296050020

A Ceux qui cherchent et sont insatisfaits Pour la recherche d'une plus grande humanité dans le domaine de la santé

PRÉFACE «Homo sum et nihil de humano a ma alienum puto », (Je suis un homme et rien de ce qui concerne I 'homme ne doit m'être étranger). Cette réflexion principielle procède de l'esprit universel, voire cosmique, qui établit que dans la partie on trouve le tout, et que le tout contient toutes les parties; ce qui permet d'entrevoir l'arbre et les fruits en contemplant la graine. Au regard de ce principe universel, il n'y a rien d'étonnant à ce que le philosophe se fasse l'obligation de s'intéresser à toutes les facettes des activités de l'Homme, surtout lorsqu'il s'agit de cette activité qui contribue à assurer à l'Homme sa santé, cet état de bien-être global (tous azimuts) qui est la condition sine qua non de son existence, de sa vie et de sa survie dans les formes les plus adéquates. Heureux et fécond est le choix du thème de réflexion que nous propose le philosophe Simon-Pierre Ezéchiel MVONE NDONG: en choisissant de jeter un regard scrutateur, fort critique mais objectif, sur les systèmes de santé auxquels il a personnellement dû recourir en tant qu'homme malade en quête de sa santé (système euro-occidental pratiqué tant en Afrique qu'en Europe; système africain traditionnel et plus spécifiquement médecine traditionnelle gabonaise), le philosophe nous entraîne dans sa démarche dialectique: il démonte patiemment le puzzle souvent fort complexe des

pratiques soignantes diverses qu'il a pris la peine ou d'éprouver ou d'observer; il examine minutieusement chacune des pièces démontées, grâce à la loupe kaléidoscopique que possède tout philosophe. Et voici qu'en partant de sa réalité vécue en tant que patient gabonais vivant sa vie complexe d'Africain sous influence euro-occidentale, le philosophe découvre l'un des fondements principiels de la Médecine (pour ne pas dire de toute Médecine) : " la santé résulte de l'interaction complexe entre l'économique, le culturel, le biologique et l'environnemental ". Fidèle à cet éclairage, le voilà qui nous entraîne à cheminer, le long des pistes qu'emprunte la sève de la culture gabonaise pour féconder chacune des activités de la société, dont celle de la santé: ce pistage de la sève culturelle gabonaise, véritable travail d'anthropologue, conduit le philosophe à la "co-naissane" des racines fondamentales du système traditionnel de santé gabonais qui hantent la Médecine Traditionnelle Gabonaise au cœur du cerveau humain, en l'enracinant au cœur de la culture humaine universelle. Dans ce travail de sarclage minutieux du terreau culturel gabonais, la loupe kaléidoscopique du philosophe va tout examiner: Phytothérapie; Psychothérapie; Initiation (Bwiti, Mbumba Eyano); différents mythes sous-tendant la Médecine Traditionnelle Gabonaise (Evus, Akom) ; importance et place de la Parole dans la Médecine Traditionnelle; incantations; les différentes pratiques et les nombreux rites ayant cours dans la Médecine Traditionnelle Gabonaise: confession; conscience de la faute ;conscience communautaire; rituel de purification; lavement du corps; exorcisme. .. Valeur thérapeutique des éléments naturels que sont: la Lune, le Soleil, l'Eau, la Terre, le Vent, le Feu, le Végétal. La plante: rapports Hommel Animauxl Plantes; collecte des plantes à des fins thérapeutiques (le dialogue 8

avec la plante à cueillir n'est qu'un temps privilégié du dialogue permanent de l'homme avec la nature). L'Éthique Gabonaise de la Médecine selon la tradition. Tradition et prévention des conflits; la santé en tant que Système de Prévention. Au bout de cette véritable démarche initiatique, le philosophe découvre que les racines fondamentales du Système de Santé Traditionnel Gabonais ont des points de connexion, voire de convergence avec les racines de tous les Systèmes de Santé Traditionnels du Monde, y compris, bien sûr, le Système de Santé de l'Égypte des premières dynasties, base initiale de l'actuel Système de Santé euro-occidental. Au point que l'ensemble des racines culturelles de ces Systèmes traditionnels du Monde forme un réseau indissociable, véritable socle sur lequel repose l'ensemble des Systèmes de Santé de toute l'Humanité. En effet, comme le dit si bien le docteur Erick Vidjïn GBODOSSOU, président de l'ONG International PROMETRA (vouée à la promotion des Médecines Traditionnelles du Monde) : " Qu'il s'agisse des civilisations égyptienne, soudanaise, adja, bantou, tibétaine, chinoise, amérindienne, aztèque, maya, le thérapeute indigène croit à l'existence d'une force externe qui, par des évènements logiques à leur rationalité, peuvent engendrer ou occasionner des maladies: cette même force extérieure maîtrisée par la connaissance des thérapeutes leur permet de délivrer la personne du mal". D'où le souhait final du philosophe qui conclut sa réflexion par un appel: Médecine Traditionnelle et Médecine " moderne" n'ont-ils pas intérêt à se donner la main pour édifier une Médecine holistique humaine et humaniste, qui procède de tous les acquis de l'Humanité. Dr. Gontran MAKA

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Introduction La question fondamentale de cet ouvrage consiste à nous interroger sur l'approche actuelle de la médecine au Gabon afin d'examiner les stratégies d'élaboration d'un système de santé public combinant les valeurs résultantes de la nécessaire alliance entre tradition et modernité. Une telle activité théorique permet de raviver ce qu'il convient d'appeler, avec Gaston Bachelard: Le nouvel esprit scientifique, ce mouvement de la pensée qui nous rend apte, comme le souligne Edgar Morin, à « saisir la multifonctionnalité des réalités, à reconnaître le jeu des interactions et rétroactions, à affronter les complexités plutôt que de céder aux manichéismes idéologiques ou aux mutilations technocratiques qui ne reconnaissent que des réalités arbitrairement compartimentées» 1. C'est dans cette optique que le contexte socioculturel gabonais exige la mise en place d'un système de santé qui corresponde à la weltanschauung du bantu. En 2007, c'est-à-dire un siècle plus tard, le vent du nouvel esprit scientifique ne cesse de nous pousser à sortir des idéologies acclimatées aux seules exigences cartésiennes et développées par les « cosmopolites scientistes modernisants », ces individus qui ignorent le relativisme culturel. Il faut pourtant interroger de nouvelles formes de liaison entre le savoir et l'action, ce qui constitue pour la
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MORIN (E) : « la pensée socialiste en ruine: que peut-on espérer? » Le

monde, Paris, 22 avril 1993.

santé, un défi aux idées reçues. Cela est plus que nécessaire lorsqu'il s'agit précisément de la santé, notamment dans un pays comme le Gabon où les trois-quarts de la population fréquentent assidûment et alternativement deux types de médecine, «la médecine traditionnelle» et la «technomédecine ». Il est donc d'un haut intérêt d'accroître, au Gabon et en Afrique, le volume des recherches de terrain pour construire, comprendre et analyser dans toute leur finesse les différentes systématiques médicales qui s'entrecroisent plutôt qu'elles ne vivent en parallèle. Cela dit, l'intérêt crucial d'une meilleure étude des rapports entre ces deux médecines consiste à mieux comprendre les interrelations qui scellent désormais leur sort commun et qui les obligent à remettre en cause de manière concomitante la médecine traditionnelle pour la tirer vers une explication de sa rationalité et la «techno-médecine » pour l'amener à prendre en considération la dimension spirituelle

de l'homme - ce qui lui fait défaut. Il s'agit, pour le système
de santé gabonais de prendre appui sur les capacités des tradithérapeutes en vue de prendre en compte les apports de l'ethnomédecine et de mettre à jour les savoirs que les populations africaines mobilisent dans la vie quotidienne. Selon le Dr Claudine Brelet, c'est dans cet esprit que l'anthropologie fut utilisée pour féconder l'esprit onusien, c'est-à-dire un esprit dont la méthode consiste dans l'analyse de l'eidos et de l'ethos des populations concernées!. La méthode anthropologique permet d'éviter le chaos qui survient lorsque les habitudes émotionnelles et les processus cognitifs d'une population sont profondément perturbés (c'est le cas des populations des anciennes colonies françaises d'Afrique). Ce trouble y est visible lorsque de
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BRELET (C) : Anthropologie
Paris, 1995, p.149.

de ['ONU

Utopie et Fondation,

l'Harmattan,

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nombreux malades soumis à un traitement ordonné par la médecine conventionnelle moderne ont également recours à des thérapies traditionnelles, avec tous les risques que cela comporte. Les problèmes sanitaires que l'OMS avait pour mission de résoudre dans cette région du monde ne pouvaient trouver de solution si l'on ne comprenait pas la culture de ses populations afin de mieux susciter leur participationl. C'est là tout l'effort de l'OMS depuis 1946 : assurer une réflexion continue sur la santé afin d'améliorer le bien-être de l'humanité considérée dans son ensemble2. Le premier article de la Constitution de l'Organisation Mondiale de la Santé indique que sa première mission est «d'agir en tant qu'autorité directrice et coordonnatrice, dans le domaine de la santé, des travaux ayant un caractère international ». Cette formulation vient justifier sémantiquement et juridiquement cet ouvrage qui, par la double rationalité qu'il implique, comporte un caractère interculturel, voire multiculturel. C'est la marque que l'OMS imprime à l'étude des médecines traditionnelles en vue de leur harmonisation avec la médecine académique occidentale. Telle était, dès la fondation de cette organisation, l' œuvre du Docteur Pierre Dorolle, son premier Directeur Général Adjoint. C'est pourquoi la création d'un centre de recherche en santé et éthique en tant que structure de standardisation et de normalisation des pratiques soignantes au Gabon, constitue une nouvelle chance pour qu'à nouveau, l'on puisse faire l'éloge de la diversité culturelle. Notre ouvrage s'inspire de la politique de Soins de Santé Primaires lancée par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en 1978. Dans certains pays africains, notamment au
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I.Ibidem.
Ibidem, p.130.

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Sénégal, cette politique s'avère concluante: des structures intégrant médecins conventionnels et tradithérapeutes permettent d'y dispenser des soins médicaux modernes, de respecter les croyances des populations et d'utiliser les pratiques traditionnelles dont l'efficacité est reconnue. Cela n'est malheureusement pas encore le cas du Gabon où nous espérons que les Etats Généraux de la Santé de l'an 2005 connaîtront une suite heureuse. Car les États-membres de l'OMS se sont engagés à intégrer, à l'instar du Sénégal, les tradithérapeutes dans des unités de soins de santé primaires afin d'assurer la couverture sanitaire de toutes les populations, y compris celles vivant dans des zones rurales et/ou forestières, d'accès difficiles. C'est pour redynamiser la politique de redressement de l'institution sanitaire que l'OMS a instauré, depuis 2003, une "Journée de la médecine traditionnelle en Afrique", célébrée chaque 31 août. La réalisation de la politique des soins de santé primaires lancée par l'Organisation Mondiale de la Santé, n'implique-telle pas de mettre en place, dans des universités africaines, des programmes de formation de personnels de santé prenant en compte les réalités de la vie sociale et culturelle africaine? Dans tous les cas, la relation patient-médecin implique la confiance qui « constitue le lien entre le médecin et son patient », entre la médecine et la société. Ceci « implique une démarche d'ensemble »1 qui devrait permettre aux tradithérapeutes de participer à la formation des médecins en partageant avec eux leur savoir-faire, leurs connaissances, notamment en phytothérapie, et leur savoirêtre en matière de relation praticiens-malades. Ce dialogue culturel s'impose de lui-même dans le contexte interculturel où s'exerce la biomédecine en Afrique. Ce cadre implique,
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GLORION (B.) : Quelle médecine au XX! siècle? Il est temps d'en
Paris, Plon, 1999, p. 61.

parler...,

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comme le dit Bernard Glorion, que l'enseignement de la médecine prenne en compte les besoins intangibles et spirituels des malades. L'utilisation des compétences respectives des médecins et des tradithérapeutes permettrait d'améliorer les programmes de prévention et de mettre en place des mesures sociales visant à assurer à chaque personne l'accès à des soins de santé de qualité. Cette orientation conduit à poser une question fondamentale: étant donné le contexte socioculturel des populations africaines, tiraillées entre l'uniformisation néocolonisatrice (un effet pervers de la mondialisation) et le foisonnement de leurs cultures originelles, quelle place et quelle part donner à la médecine traditionnelle dans le système de santé publique gabonais? Cette question en entraîne inévitablement d'autres: Faut-il intégrer la médecine traditionnelle dans le système de santé publique, moderne et conventionnel, en lui confiant, comme le préconise l'OMS, la charge de participer à l'animation des soins de santé primaires, point d'entrée du système de soins? Faut-il intégrer les tradithérapeutes, à titre individuel, selon leurs capacités thérapeutiques, soit au niveau des Soins de Santé Primaires, soit au niveau des Centres de Soins du District, soit au niveau des hôpitaux provinciaux ou préfectoraux, ou encore au niveau des CHU (centres hospitaliers universitaires) ? Faut-il laisser évoluer séparément médecine conventionnelle et médecine traditionnelle, quitte à créer un système de coordination permettant des rencontres en vue d'échanges fructueux visant à améliorer la qualité des soins et leur efficacité. En effet, la médecine traditionnelle comprend de nombreuses spécialités dont l'efficacité est parfaitement reconnue dans la société gabonaise: réparation des fractures (orthopédie) ; soins obstétricaux et 15

gynécologiques renforcement de l'immunité; soins chirurgicaux; soins pédiatriques, soins néonataux, etc. Par exemple, dans le Haut-Ogooué, plus précisément chez les Obamba, on donne le nom Alihanga à tout enfant qui, à la naissance, doit sa survie au tradithérapeute spécialisé dans les soins néonataux. Quelle est la place de la médecine traditionnelle dans la société gabonaise aujourd'hui et quel est le statut de ses acteurs? Pendant la période précoloniale, la médecine traditionnelle a joué un rôle social important. Elle soutenait l'action publique du chef de village. Elle faisait partie de cette grande institution qu'est le Conseil des Sages, cheville maîtresse de la société. On faisait appel au tradithérapeute pour les fiançailles, le mariage, la résolution des conflits, etc. Ces fonctions sociales en faisaient avant tout une médecine préventive. Malheureusement, la médecine conventionnelle occidentale, telle qu'elle a été transportée en Afrique subsaharienne et, notamment, au Gabon, se trouve au cœur de problèmes auxquels elle ne peut, à cause de sa détermination rationaliste, apporter des réponses satisfaisantes. Contrairement à la définition universelle de la santé donnée par l'OMS dès 1948 (<< état de complet bien-être physique, un mental et social et ne consiste pas seulement en l'absence de maladie, ou d'infirmité »), la médecine conventionnelle, en Afrique centrale, crée une distorsion entre sa valeur scientifique et la vocation de la médecine traditionnelle qui, elle, est holistique. En effet, elle veille à la vie et à la santé de l'être humain dans sa totalité. Malheureusement, en Afrique centrale, la médecine conventionnelle moderne ne se donne pas les moyens d'envisager le bien-être complet. Les programmes de formation ne sont pas suffisamment adaptés aux contextes culturels locaux et, certaines disciplines, notamment la psychanalyse et la psychologie, ne trouvent pas 16

encore l'approbation des Africains. Et on a le triste sentiment que la médecine moderne ne se préoccupe pas des problématiques existentielles, se limitant tout simplement aux cas cliniques reconnus par elle parce que les conditions de son exercice ne lui ont pas permis de développer, de manière suffisante, la psychanalyse, la psychologie clinique et la psychiatrie. Aujourd'hui, il y a des choses qui changent, les médecins conventionnels gabonais s'initient aux pratiques de la médecine traditionnelle et exercent, soit ouvertement, soit clandestinement, les deux médecines, moderne et traditionnelle. Ces médecins luttent pour rendre à la médecine sa vraie valeur: une médecine qui soigne le corps et l'âme. On retrouve là une médecine revendiquée par Socrate dans son discours avec Charmide : [...] de même qu'il ne faut pas entreprendre de soigner les yeux indépendamment de la tête, ni la tête indépendamment du corps, de même il ne faut pas non plus entreprendre de soigner le corps indépendamment de l'âme, et que la raison pour laquelle de nombreuses maladies échappent aux médecins grecs est qu'ils méconnaissent le tout dont ilfaudrait qu'ils prennent soin, car lorsque le tout va mal, il est impossible que la partie se porte bien}. La prise en compte de la totalité de l'expérience humaine par certains médecins modernes n'est pas sans succès. La population semble trouver son compte dans cette démarche qui permettra, peut-être à long terme, à la médecine conventionnelle de retrouver son éthique initiale en se réhumanisant. Tel est le sens des enquêtes de terrain qui nous ont conduits à rencontrer, au Gabon, les plus grands
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PLATON: Charmide, [156e]

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médecins traditionnels à qui nous devons les connaissances orales que nous consignons dans cet ouvrage. Notre champ de réflexion s'articulera autour des rites initiatiques gabonais: le Bwiti et le Mbumba éyano. Le point commun entre ces deux rites est, tout d'abord, l'initiation en tant que moyen privilégié permettant au sujet de découvrir les secrets de vie, soit par lui-même et de façon consciente, soit par la manducation de l'Iboga, la plante sacrée, soit par des bains rituels du corps et de l'âme. Il existe entre les deux rites une partie importante relevant de la phytothérapie. Ces rites peuvent nous permettre de saisir les modes d'intervention de la médecine traditionnelle (approche diagnostique, pratiques et indications thérapeutiques), tout en nous amenant à comprendre leur importance comme moyens de structuration sociale de la personne à travers différents domaines: religieux, artistique, mystique, politique, économique et social. Il s'agira, par exemple à travers le diagnostic étiologique, de comprendre l'approche bantoue de l'être humain et son insertion dans le Cosmos, son approche de la santé, de la vie, de la mort, de la maladie et la démarche de guérison à travers ces traditions mystiques et spirituelles. Cette étude se limite à la médecine traditionnelle au Gabon, car les rites initiatiques auxquels nous nous sommes intéressé sont spécifiquement gabonais. Cet ouvrage permettra d'acquérir une meilleure connaissance de la société gabonaise dans ses rites, ses coutumes, ses croyances, son éthique et sa vision du monde. Du point de vue épistémologique, cette étude appréhende les troubles différents qui perturbent l'équilibre interne et externe de l'être humain. Tout en nous permettant de saisir les rapports qui le lient à sa source ontologique, il apprend à se connaître lui-même et à maîtriser les arcanes des pratiques et des remèdes thérapeutiques. C'est à la fin de ce processus initiatique qu'il prend effectivement conscience de la 18

véritable valeur des connaissances véhiculées par la médecine traditionnelle au Gabon. Du point de vue économique, tout en reconnaissant la valeur et les limites de la médecine conventionnelle dans les conditions où elle est exercée au Gabon, la valorisation de la médecine traditionnelle pourrait permettre aux populations de choisir, selon leurs moyens financiers, la médecine qui leur convient. Cela ne sera possible que si la médecine traditionnelle reste fidèle à son éthique originelle: une fonction sociale non lucrative. Cependant, est-ce possible au regard des exigences économiques du monde moderne? La première partie de cet ouvrage porte sur la situation médicale au Gabon et comprend l'exercice des différentes formes de médecine en présence dans son système de santé publique. La seconde partie étudie la médecine traditionnelle telle qu'elle est pratiquée au Gabon et, en particulier, les médecines des rites Bwiti et Mbumba éyano. Il sera donc question des exigences, des qualités requises pour être un tradithérapeute.

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