La Méditerranée dans la révolution technologique

De
Publié par

Publié le : mercredi 1 janvier 1992
Lecture(s) : 189
Tags :
EAN13 : 9782296271258
Nombre de pages : 208
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA MÉDITERRANÉE REVOLUTION

DANS LA

TECHNOLOGIQUE

Collection FORUM DU TIERS MONDE

AÏT Amara H., FOUNOU-TCHIGOUA B., (sous la direction de ) : L'agriculture africaine en crise dans les rapports avec l'Etat, l'industrialisation de la paysannerie, L'Harmattan, 1989, préface de S. Amin. AÏT Amara H., L'agriculture méditerranéenne dans les rapports Nord-Sud, L'Harmattan, 1992. AMIN S., FAIRE A., MALKIN D., Avenir industriel L'Harmattan, 1981. de l'Afrique,

AMIN S., La faillite du développement en Afrique et dans le Tiers Monde, une analyse politique, L'Harmattan, 1989. AMIN S., Les enjeux stratégiques en Méditerranée, L'Harmattan, 1992. CAPRON M., L'Europe face au Sud, les relations avec le monde arabe et africain, L'Harmattan, 1991.

FOUNOU-TCHUIGOUA B., Fondements de l'économie de traite au Sénégal, Silex, 1981,préface de S. Amin.
KHENASS I.. Le défi énergétique en Méditerranée, L'Harmattan, 1992. LAMINE GAKOU M., Crise de l'agriculture africaine, Silex, 1984. y ACHIR F., Crise des théories et des idéologies de développement. y ACHIR F., Crise et redéploiement dans la sidérurgie, Silex, 1984, préface de S. Amin.

y ACHIR F.. La Méditerranée dans la révolution technologique,
L'Harmattan, 1992. ZAROUR C., La coopération arabo-africaine, bilan d'une décennie 19751985, L'Harmattan, 1992. .
ZAROUR C., La coopération arabo-sénégalaise. L'Harmattan, 1989, préface

S.Amin.

@ L'HARMATTAN, 1992 ISBN: 2-7384-1537-7

Fayçal YACHIR

LA MÉDITERRANÉE DANS LA
REVOLUTION
.-

TECHNOLOGIQUE

Préface de Samir Amin

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

PREFACE

Je suis heureux de présenter cet ouvrage de Fayçal y ACHIR sur le défi que la révolution technologique contemporaine lance aux pays de la Méditerranée. un ouvrage qui trouve sa place dans le cadre de la collection du Forum du Tiers-Monde. "La Méditerranéedansle systèmemondial".
Les pays riverains de la Méditerranée ne constituent pas une "région" particulière du système mondial; au contraire. intégrés séparément dans celui-ci. ils y occupent des places différentes et y remplissent des fonctions diverses à l'extrême. De surcroît l'option des riverains européens de la Méditerranée en faveur de l'intégration dans la construction européenne (la C.E.E.) accentue la divergence entre le Nord et le Sud de la région. Les études conduites dans le cadre du Forum du Tiers Monde ont montré qu'il en était ainsi dans tous les domaines de la vie économique des pays de la région (1). En conséquence. les rapports que ces pays entretiennent entre eux relèvent de la problématique des rapports inégaux Nord-Sud (2). Si le bassin méditerranéen a bien constitué dans le passé lointain un ensemble de civilisations relativement homogènes. l'expansion du capitalisme a écartelé la région et même. d'une manière générale. subalternisé - à des degrés divers - tous les pays riverains de la Méditerranée. La région méditerranéenne n'est plus qu'une réalité géographique. sans contenu économique. social. politique ou même culturel lui donnant une unité quelconque au véritable sens du terme (3). L'analyse proposée ici du défi que la révolution scientifique et technologique contemporaine représente pour les pays et les sociétés de la région. confirme ce diagnostic général.

Même les pays les plus favorisés de la région ne se situent pas dans le peloton d'avant-garde de l'innovation dans les domaines qui commandent le succès dans la compétition économique internationale et les positions qu'y occuperont demain les différentes nations. Un seul d'entre eux - la France
7

(le moins méditerranéen) - a bien une tradition et des capacités fortes dans le domaine scientifique, suivi dans une certaine mesure par l'Italie. Il reste que le passage de la découverte scientifique à l'exploitation technologique est coûteux à l'extrême: en tennes financiers on parle d'un rapport de 1 à 100 dans de nombreux cas, c'est-à-dire que pour 1 dollar dépensé au niveau de la recherche scientifique, il faut en investir 100 pour obtenir un produit nouveau et compétitif. La compétition technologique dépend de ce fait de l'organisation des systèmes productifs, et de l'accès aux ressources financières plus que du progrès scientifique proprement dit. La découverte scientifique peut être réalisée dans un pays et son exploitation économique efficace se déployer ailleurs. C'est d'ailleurs souvent le cas et cela a été le moyen principal des progrès réalisés par l'Europe et le Japon dans l'après-guerre. Or, du point de vue de l'efficacité de leur organisation, les Etats-Unis et le Japon conservent un avantage décisif sur tous leurs concurrents européens, même les mieux placés, comme l'Angleterre, qui dispose de capacités scientifiques remarquables et d'un système financier qui bénéficie toujours de l'héritage du rôle historique de la City, ou comme l'Allemagne dont l'efficacité des organisations de production fait envie à ses associés européens. Mais l'Allemagne, au contraire du Japon, innove peu dans les technologies d'avenir, et a fondé sa croissance remarquable d'après-guerre sur des industries traditionnelles (la machineoutil, l'automobile). L'Angleterre joue la carte de la mondialisation sans rivages, espérant en atténuer les effets dévastateurs sur ses structures productives par la double position de centre financier et d'allié inconditionnel des EtatsUnis. La France ne vient qu'en troisième position, bien qu'elle ait effectivement opéré quelques percées technologiques limitées et sélectives, notamment dans les domaines de l'aérospatiale et du chemin de fer. L'Italie et l'Espagne comptent à peine en matière d'innovations, le Portugal et la Grèce pas du tout. L'Europe de la C.E.E. sera-t-elle à même de combler ce retard par le déploiement d'une politique technologique commune accélérée? La recherche conduite par F. Yachir jette un doute sur ce plan, tant les politiques technologiques des pays européens - quand elles existent - ne convergent pas mais au contraire, divergent, et tant il n'y a même pas de projet réel d'une politique technologique communautaire.

La situation des pays arabes est encore plus fragile. Comme l'ensemble des gouvernements du Tiers-Monde, ceux
8

du monde arabe enferment le défi technologique dans les termes illusoires du "transfert de technologie", comme s'il était possible d'imaginer que les pays développés, qui bénéficient de leur position de monopole dans ce domaine décisif de la compétition, pouvaient accepter de céder gratuitement cet avantage, ce qu'ils ne font pas même entre eux, même entre les plus proches alliés comme ceux de l'Alliance atlantique! Le vrai combat doit être mené sur un tout autre terrain, celui de la reconstruction nationale (et régionale) permettant d'acquérir d'abord une capacité réelle d'absorption de la technologie moderne (apprendre à imiter efficacement) pour ensuite, sur la base de ce socle solide, être capable à son tour d'innover. Cette reconstruction doit partir d'abord du développement d'une éducation de base digne de ce nom par son ampleur et sa qualité, depuis l'école primaire jusqu'aux formations techniques moyennes et supérieures. Or les efforts qui avaient été amorcés dans ce sens dans l'ambiance du nationalisme radical des années 1955-1975 sont maintenant frappés par les régressions graves des systèmes d'éducation, dont le démantèlement est imposé par les fameuses "politiques d'ajustement" en vigueur partout depuis une quinzaine d'années. Cette grave régression quantitative et qualitative de l'enseignement s'accompagne de reculs culturels non moins dévastateurs, du point de vue de la constitution d'une ambiance sociale favorable à l'esprit d'organisation, d'efficacité et d'innovation. Trois pays arabes et trois seulement avaient amorcé des politiques de développement technologique -l'Egypte, l'Algérie et l'Irak tous les autres se contentant, comme la majorité des pays du Tiers Monde, du discours relatif au "transfert de technologie". Les puissances occidentales ont adopté rapidement des attitudes hostiles à l'égard de ces efforts qui auraient pu menacer à terme - le déséquilibre écrasant en faveur du militarisme israélien. Et, au terme de la Guerre du Golfe, le démantèlement des capacités nucléaires embryonnaires de l'Irak n'est pas le seul objectif poursuivi par Washington et ses alliés; en fait toutes les industries importantes de ce pays sont également visées. L'''infitah'' ("l'ouverture") saddatien et le chaos algérien ont fait le reste, mettant un terme. aux espoirs du monde arabe dans le domaine technologique comme dans les autres.

-

-

Bien entendu, il n'existe pas non plus la moindre indication permettant d'imaginer aujourd'hui l'amorce d'une politique technologique arabe commune. Au contraire, la seule
9

organisation qui avait été créée dans cet esprit est aujourd'hui paralysée par le veto des financiers pétroliers. Si la situation déplorable qui prévaut à l'heure actuelle devait se prolonger, tous les pays de la Méditerranée en pâtiraient, même si c'est évidemment à des degrés divers, et tous devraient voir leurs positions dans le système mondial se dégrader davantage, même le pays le plus développé - et le moins méditerranéen - de la région (la France) et a fortiori tous les autres. Simultanément, cette dégradation devrait accentuer l'éclatement de la région. Il n'est pas absurde dans ces conditions de plaider la cause d'un "projet méditerranéen" qui resterait à construire à partir de presque rien. Un tel projet devrait sans doute être suffisamment souple pour ne pas gêner les développements parallèles éventuels d'un "projet européen" (qui n'existe pas non plus, mais qui serait conforme aux aspirations du courant européaniste) et d'un "projet arabe". Il aurait le double avantage d'une part de renforcer la position des "faibles" en Europe (France, Italie, Espagne, Portugal, Grèce et peut être demain des autres Etats balkaniques) et par là même de donner une plus forte consistance au projet européen luimême et d'autre part de contribuer à sortir le monde arabe et la Turquie de l'isolement dans lequel le projet d'un ordre mondial américain les place.

NOTES

(1) Voir les autres ouvrages de notre colleCtion - à paraître:

S.

Khenass : "Le Défi énergétique en Méditerranée" .. H. Ait Amara: "L'Agriculture méditerranéenne dans les rapports Nord-Sud", Harmattan, 1992. (2) Voir les ouvrages de notre collection: M. Capron et al. "L'Europe face au Sud, les relations avec le monde arabe et africain", Harmattan, 1991 .. S. Amin et al. "Les enjeux stratégiques en Méditerranée" à paraître. (3) Voir les ouvrages de notre collection: Bourhane Gahlioune, "le malaise arabe, l'Etat contre la nation" La Découverte, 1991 .. Fawzy Mansour, "L'impasse du monde arabe, les racines historiques", Harmattan. 1990.. Samir Amin, 10

"l'Eurocentrisme", Economica, 1988.. Fahima Charaffeddine, "Les Courants idéologiques et culturels du monde arabe moderne, "à paraître. Cet ouvrage a été produit dans le cadre du programme du Forum du Tiers-Monde: "La Méditerranée dans le système mondial", financé par la coopération italiennne, à laquelle nous adressons ici nos remerciements pour son soutien généreux. Nos remerciements vont également à l'agence suédoise SA.R.E.C. pour son soutien généreux et à l'Institut des Nations Unies pour la Recherche Sociale (UNRISD), associé aux activités du Forum du Tiers-Monde (FTM). Bien entendu, selon la formule d'usage, les opinions formulées dans ce livre sont personnelles et n'engagent que leur auteur.

11

Introduction

L'époque contemporaine connaît une fantastique accumulation de savoir, dont les applications techniques souvent spectaculaires transfonnent en réalité tangible ce qui hier encore n'était que science-fiction. L'homme peut désormais s'arracher à l'attraction terrestre. abolir presque la distance. multiplier à l'infini la puissance de ses mains et de son cerveau. et sans doute bientôt créer des sources inépuisables d'énergie. Les progrès chaque jour plus impressionnants réalisés dans la connaissance des phénomènes physiques et biologiques soulignent par contraste l'irrationalité. voire l'absurdité de l'organisation actuelle des sociétés humaines. Les moyens potentiels d'une maîtrise rationnelle de son devenir par l'humanité coexistent avec la misère du plus grand nombre. la destruction des équilibres écologiques. le gaspillage des ressources naturelles et du travail. sans parler de l'injustice sociale. de la tyrannie et de la corruption qui sévissent dans le Tiers-Monde. Au fil des âges, la création de connaissances scientifiques et techniques a toujours été localisée dans des lieux dans lesquels la créativité intellectuelle allait de pair avec un développement matériel de la société. Les civilisations anciennes de l'Extrême-Orient et du bassin méditerranéen ont constitué. des millénaires durant. des foyers de découvertes et d'inventions qui se sont progressivement diffusées bien au-delà de leur espace d'origine. Plus près de nous. le monde araboislamique a connu une intense activité scientifique pendant plusieurs siècles avant de transmettre le flambeau à l'Europe latine de la Renaissance. Mais ce n'est qu'avec l'amorce du développement du capitalisme industriel en Europe du nord. à partir de la fin du XVIIIe siècle. que la technique. puis la science. ont été peu à peu constituées en supports permanents de l'activité économique et sociale.

Contrairement aux systèmes sociaux qui l'ont précédé. le capitalisme entretient à travers la concurrence entre firmes et entre nations. une forte pression à l'innovation. L'introduction de nouveaux produits et le changement des méthodes de production qui sont les formes principales de l'émulation 12

industrielle, dépendent en effet d'une amélioration continue des connaissances techniques. Pendant longtemps, celle-ci a surtout résulté de l'expérience dans la production ou d'initiatives individuelles, en sorte que la technique ne dérivait que rarement d'une application de la science. Mais avec le développement du capitalisme, l'industrie s'est diversifiée, la technologie est devenue plus complexe, des grandes finnes se sont constituées et l'Etat est intervenu davantage dans l'économie. En même temps qu'elle s'est transfonnée en une activité régulière des entreprises, la création technologique a de plus en plus dépendu des progrès de la connaissance scientifique. La science ellemême est devenue un facteur de la production, un instrument de la concurrence entre finnes et au-delà, de la compétition entre Etats. Depuis le XVIIIe siècle, les progrès de la technique et de la science ont rarement dépassé le cadre de l'Europe et de l'Amérique du nord, mais depuis quelques décennies, l'U.R.S.S., la Chine, le Japon et plus récemment encore, l'Inde et les nouveaux pays industriels d'Asie et d'Amérique latine ont administré la preuve qu'il était possible de développer une technologie nationale en l'absence d'une base scientifique. Néanmoins, dans les pays innovateurs comme dans les pays imitateurs, la traduction de la science en connaissances techniques "utiles" efface le caractère universel du savoir au profit d'applications particulières aux ressources et aux besoins des nations, détenninées par l'insertion dans la compétition économique et politique internationale. Dans la course aux changements technologiques qui définit la compétition, l'Etat joue de plus en plus un rôle déterminant. C'est lui qui aménage dans les pays dépourvus de tradition scientifique, les conditions d'une assimilation créatrice des technologies et des connaissances de l'extérieur. C'est encore lui qui organise et oriente l'activité de recherche fondamentale et appliquée dans les pays producteurs de savoir. Là où le changement technologique est le principal déterminant de la croissance et de la compétitivité de l'économie nationale, la recherche industrielle est une activité essentielle des entreprises et des gouvernements. Mais de plus en plus, la recherche industrielle est insérée dans une politique globale de recherche scientifique et technique, qui s'intéresse à l'ensemble des secteurs d'activité civile et militaire, et surtout au développement des sciences fondamentales.

13

Dès les premières décennies de ce siècle, ont été jetées les bases scientifiques des technologies nouvelles, grâce à une avancée majeure des sciences expérimentales en Europe et en Amérique du nord. Mais c'est au cours de la seconde guerre mondiale que les connaissances accumulées en physique et en chimie ont débouché sur des applications aussi spectaculaires que sinistres, avec la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki et les fusées VI et V2 de l'Allemagne nazie. La guerre a ainsi dramatiquement inauguré le rôle de la science dans les conflits annés. Quarante-cinq ans plus tard, la "guerre électronique" menée par les Etats-Unis et leurs alliés contre l'Irak a une nouvelle fois illustré l'utilisation de la science à des fins de mort et de destruction.
Entre-temps, les progrès technologiques et scientifiques n'ont pas cessé d'être l'instrument, mais aussi l'enjeu, de la compétition politique et économique entre les pays les plus développés de la planète. Les technologies de l'atome, de l'espace et de l'électronique ont d'abord progressé en étroite liaison avec le développement des industries "de pointe", militaires et civiles, avec l'accumulation des armements nucléaires et des missiles balistiques, et la conquête de l'espace, dans le contexte de la guerre froide. Levier de la compétition politique entre les Etats-Unis et l'U.R.S.S., ou instrument d'affinnation de la souveraineté nationale comme en France, ces technologies ont donné l'impression tout au long des années cinquante et soixante d'être détachées de la concurrence sur le marché mondial. En fait, elles ont constamment, surtout dans les pays vaincus comme l'Allemagne et le Japon, fait l'objet de recherches et d'investissements destinés à améliorer leur diffusion dans le tissu industriel en vue d'une compétitivité extérieure plus grande. La place centrale des technologies nouvelles dans la compétition économique internationale est pleinement apparue au cours des années 1980, avec la multiplication des applications commerciales des techniques nucléaires et spatiales, la diffusion de l'infonnatique et de la robotique dans l'industrie, la croissance des échanges internationaux de produits à forte densité technique, enfin la bataille entre les Etats-Unis, le Japon et l'Europe pour le contrôle des foyers d'innovation dans l'industrie électronique. Si les techniques de l'atome ont affecté principalement le secteur énergétique, celles de la conquête spatiale et de l'électronique ont connu, tout au moins dans les pays développés, une diffusion de plus en plus étendue. Les matériaux nouveaux, comme les polymères 14

conducteurs de courant électrique, les nouveaux alliages, les nouveaux aimants, les matériaux supra-conducteurs, les fibres optiques, les fibres de verre et de carbone, ou les lasers, qui sont souvent des retombées de la recherche spatiale se diffusent à des degrés divers dans l'ensemble des secteurs d'activité. Il en va de même pour les machines-outils à commande numérique, les robots, les ordinateurs, les circuits intégrés mis au point dans l'industrie électronique. Les technologies de l'espace et de l'électronique tendent dès lors à transformer radicalement la base technologique des industries classiques, aussi bien dans les industries dites de série, comme l'automobile et le textile, que dans les industries dites de process, comme la sidérurgie, la chimie et la pétrochimie. Elles viennent ici s'insérer dans le processus séculaire du changement technique au cours duquel l'industrie moderne a évolué progressivement de la manufacture à la mécanisation puis à l'automation. Intégration poussée des séquences de travail, conception et fabrication assistées par ordinateur, informatisation et robotisation, flexibilité et polyvalence sont désormais les figures dominantes de l'activité industrielle dans les pays les plus avancés. Mais les technologies nouvelles de l'espace, de l'électronique ainsi que les biotechnologies ont également donné naissance à des activités et à des produits spécifiques. Parfois la mise au point de nouveaux produits modifie complètement le "profil" d'une industrie, et pas seulement ses techniques de travail, comme dans l'électronique grand public, où les chaînes "haute fidélité", les magnétoscopes, les camescopes et bientôt la télévision "haute définition" ont renouvelé totalement la gamme des articles. Mais le plus souvent, les progrès technologiques ont débouché sur la création de branches entièrement nouvelles, comme la production des ordinateurs, celle des robots et autres automatismes, la télématique issue du mariage de l'électronique et des télécommunications, ou encore l'industrie des semiconducteurs (I) et le génie génétique. Qu'il s'agisse d'industries modernisées par la diffusion des technologies nouvelles ou d'industries particulières liées au développement de celles-ci, les secteurs à forte densité de recherche représentent désormais les vecteurs principaux du développement industriel et technologique dans les pays avancés. Leur distribution géographique, leur poids relatif dans l'économie domestique, et leur compétitivité extérieure constituent les enjeux et les instruments de la compétition 15

économique, mais aussi politique, une compétition de moins en moins circonscrite aux pays les plus avancés de la planète (2) . La position d'un pays dans la division internationale du travail, dépend plus de son aptitude à maîtriser les technologies nouvelles, (notamment celles de l'électronique, parce qu'elles ont le champ d'application le plus large) que de sa créativité scientifique. Le Japon par exemple dépensait en 1985 seulement 16% des sommes totales consacrées à la recherche dans le monde occidental, alors que la C.E.E. en dépensait 28% et les Etats-Unis 49% (3). Mais il était pourtant et il est toujours, le premier exportateur mondial de produits à forte densité de recherche (4) . Pour les technologies nouvelles comme pour les technologies classiques (la mécanique par exemple), le rythme et l'étendue du changement technique dans l'économie sont conditionnés par la disponibilité effective des techniques, mais aussi par l'existence d'une demande soutenue de nouveaux produits et de nouveaux procédés par les secteurs productifs. Aujourd'hui comme hier, les pays les plus dynamiques en termes de croissance et de compétitivité ne sont pas forcément ceux qui produisent le plus de savoir. Les technologies nouvelles présentent cependant la particularité d'être étroitement liées à la science, en sorte que leur développement se trouve, au-delà d'un certain seuil, subordonné à la production de nouvelles connaissances scientifiques. C'est pourquoi il ne saurait en réalité y avoir ici de pays purement imitateurs, comme ce fut le cas avec les technologies classiques, fondées sur des connaissances scientifiques anciennes et peu susceptibles d'évoluer. Dans le passé, certains pays, à l'Est et au Sud, ont pu s'approprier les méthodes, les machines et les produits de l'étranger et en faire la base d'une industrialisation autonome, au prix il est vrai d'un effort soutenu d'adaptation et d'expérimentation. Cela n'est plus possible avec les technologies de l'espace, de l'électronique et les biotechnologies, qui sont fortement tributaires d'un savoir scientifique cumulatif et constamment en évolution. Les pays tels que le Japon, et dans une moindre mesure, la Chine, l'Inde, la Corée et le Brésil, qui se sont imposés ou cherchent à le faire

16

dans les technologies nouvelles, développent aussi pour cette raison la recherche scientifique.
Les technologies nouvelles transfonnent profondément la division internationale du travail. Elles favorisent le développement de nouvelles branches d'activité dans lesquelles les pays les plus avancés s'assurent des positions dominantes. Mais elles modifient simultanément la structure des coûts relatifs dans les industries traditionnelles, et par conséquent remettent en question les avantages comparatifs fondés sur les dotations en travail ou en matières premières, en particulier dans les pays moins avancés du Tiers-Monde. La transfonnation de la matrice technique de l'industrie moderne s'accompagne donc d'une modification de la géographie économique du monde. Longtemps à l'origine des innovations techniques portées par le capitalisme, l'Europe a depuis la dernière guerre mondiale abandonné ce rôle aux Etats-Unis, puis au Japon. Déjà dans les siècles précédant l'essor de la révolution industrielle, les pays de l'Europe méditerranéenne, l'Espagne et le Portugal avec leurs techniques de navigation, l'Italie avec ses connaissances scientifiques et ses draperies, s'étaient laissé peu à peu distancer par les pays de l'Europe du nord dans la production et l'utilisation du savoir. La France, à cheval entre ces deux Europe, a quant à elle pleinement participé à l'aventure scientifique et technologique moderne, mais elle n'a plus depuis longtemps une position de premier plan. Quant aux pays musulmans du bassin méditerranéen, c'est à une époque encore plus reculée qu'ils avaient cessé d'être des foyers d'innovation et qu'ils avaient transmis leur savoir et leurs techniques à l'Europe latine. Depuis, quoique longtemps masqué par la puissance politique et militaire de l'empire Ottoman, le déclin scientifique et technique du monde oriental a nourri sa décadence historique, parachevée par la colonisation de l'Afrique du nord, de l'Egypte, du Golfe et la création de l'Etat d'Israël sur le territoire de la Palestine. Aujourd'hui, les pays du nord de la Méditerranée, qui ont connu depuis les années soixante une forte croissance, réduisent l'écart qui les sépare de leurs voisins plus développés du nord, mais ils restent, à l'exception de la France, très dépendants sur le plan technologique. Les pays de la rive sud, qui ont eux aussi connu une expansion remarquable au moins jusqu'au milieu des années 1980, ont construit depuis leur libération un outil industriel diversifié, mais leur dépendance technologique 17

demeure totale. Les uns et les autres se trouvent actuellement confrontés au défi des technologies nouvelles, dont la production et la diffusion tendent à se localiser hors du bassin méditerranéen, aux Etats-Unis, au Japon, en Europe du nord et en Asie orientale. Un défi qui appelle la modernisation des industries installées et le développement de secteurs productifs à forte densité technique, deux activités indispensables à la croissance compétitive de l'économie nationale dans un monde où la concurrence devient impitoyable. Ce n'est certes pas demain que le monde méditerranéen pourra retrouver la place éminente qu'il a occupée dans la création du savoir depuis l'Antiquité jusqu'à la Renaissance. Pourra-t-il cependant, lui dont la dépendance est déjà très forte, surtout sur la rive sud, pour les technologies passées, participer à la diffusion et à la production des technologies de l'avenir? Pour apporter des éléments de réponse à cette question, il nous faut d'abord examiner la place des pays méditerranéens dans le développement à l'échelle mondiale des deux familles d'industries qui matérialisent les nouvelles lignes du changement technologique, celles de l'aérospatiale et de l'électronique. L'industrie de la biotechnologie est également liée à la diffusion des technologies nouvelles, mais ni sa dimension, ni son rôle dans l'innovation ne permettent actuellement de la considérer comme. une activité stratégique dans la division internationale du travail. C'est pour cette raison que la biotechnologie a été laissée en dehors du champ de l'étude.

Il nous faudra ensuite analyser les stratégies technologiques mises en oeuvre par les pays méditerranéens pour maîtriser les technologies classiques et les technologies nouvelles, la maîtrise des premières conditionnant en grande
partie celle des secondes.

La plupart des pays de la rive nord de la Méditerranée ont choisi de s'intégrer à la Communauté Economique Européenne, et ce choix, qui contribue à approfondir l'écart technologique avec les pays de la rive sud, se traduit par le développement d'une coopération scientifique et technique avec les pays d'Europe du nord. On tentera de faire le bilan d'une telle coopération, de ses succès mais aussi de ses échecs et de ses limites, lesquels mettront sans doute à l'ordre du jour dans un proche avenir une coopération technologique et scientifique entre les deux rives du bassin méditerranéen. 18

NOTES

(1) Les semi-conducteurs correspondent aux composants
électroniques actifs ou circuits intégrés, fabriqués à partir du

silicium ou du germanium qui peuvent filtrer, inverser et contrôler les signaux électriques.
(2) l'O.C.D.E. mesure l'intensité technologique d'une industrie par la part des dépenses de recherche dans le chiffre d'affaires.. elle distingue entre industries à haute densité technologique où la R & D représente au moins 4% valeur de la production, les industries à moyenne densité (entre 1 % et 4% ) et les industries à basse densité (moins de 1%). (3) "La Recherche" (4) O.CD.E. n° 200.juin 1988

19

PREMIÈRE PARTIE

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.