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La mélancolie au féminin

De
253 pages
Depuis K. Abraham, en passant par M. Klein, S. Freud, P. Fedida, M.C. Lambotte jusqu'à Lacan, il y a un consensus sur la problématique mélancolique. Voici une tentative de comprendre l'identification narcissique qu'on observe chez les femmes mélancoliques et leurs mères. Quelle est la particularité de la mélancolie chez les femmes ? L'auteur réussit à définir la mélancolie au féminin. Il souligne la correspondance entre l'ambivalence de la relation préoedipienne à la mère et le conflit lié à l'ambivalence dans la mélancolie.
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La mélancolie au féminin

Les rapports mère-fille en lumière

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Dernières parutions

Alain LEFEVRE, Les lesbiennes, une bande de femmes. Réalité ou mythe ?, 2009. Richard ABIBON, Les Toi/es des rêves. Art, mythes et inconscient, 2009. Jacy ARDITI-ALAZRAKI, Un certain savoir sur la psychose. Virginie Woolf, Herman Melville, Vincent van Gogh, 2009. Esmat TORKGHASHGHAEI, L'univers apocalyptique des sectes. Une approche pluridisciplinaire, 2009. Pascal HACHET, Le mensonge indispensable. Du trauma social au mythe,2009. Marie-Laure DIMON (dir.), Psychanalyse et politique. Sujet et citoyen: incompatibilités ?, 2009. Louis MOREAU DE BELLAING, Le Pouvoir. Légitimation IV, 2009. Marie-Noël GODET, Des psychothérapeutes d'Etat à l'Etat thérapeute,2009. Albert LE DORZE, La politisation de l'ordre sexuel, 2008. Bertrand PIRET (sous la dir.), La haine, l'étranger et la pulsion de mort, 2008. André BROUSELLE, L'oreille musicale du psychanalyste, 2008. Jean-Michel LOUKA, De la notion au concept de transfert de Freud à Lacan, 2008. Lucien BARRERE, Lesfantaisie de l'écriture, 2008. Guy AMSELLEM, Romain Gary, les métamorphoses de l'identité, 2008.

Larissa SOARES ORNELLAS FARIAS

La mélancolie au féminin
Les rapports mère-fille en lumière

L'HARMATTAN

@

L'HARMATTAN, 2009 75005 Paris

5-7. rue de l'École-Polytechnique; http://www.librairieharmatran.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-11050-2 EAN : 9782296110502

El Desdichado Je suis le ténébreux, - le veuf, - l'inconsolé, Le prince d'Aquitaine à la tour abolie; Ma seule étoile est morte, - et mon luth constellé Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé, Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie, Lafleur qui plaisait tant à mon cœur désolé, Et la treille où le pampre à la rose s'allie. Suis-je Amour ou Phébus? ... Lusignan ou Biron? Mon front est rouge encore du baiser de la reine; J'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène. .. Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron: Modulant tout à tour sur la lyre d' Ophée Les soupirs de la saine et les cris de la fée.
Gérard de Nerval Texte conforme à l'édition des Filles du/eu (1854)

REMERCIEMENTS

Je voudrais tout d'abord remercier mon Directeur de Recherche, Madame le Professeur Monique DA VID MENARD, pour tous les rendezvous de travail qu'elle m'a toujours aimablement accordés, de même que pour toutes les références bibliographiques, toujours très pertinentes et extrêmement utiles pour la réalisation de ce travail. Je voudrais aussi remercier mes parents, qui, de loin, m'ont toujours apporté le soutien symbolique, exprimé dans de nombreuses lettres, essayant de concilier l'affect et l'intellect. Je voudrais enfin remercier Stéphan, pour son amour, son soutien quotidien, sa sensibilité, qui m'a aidée à concevoir la maternité comme une des figures possibles de la représentation du féminin, ce qui m'a donné encore plus de raisons pour avancer dans l'écriture de ce travail.

SOMMAIRE

INTRODUCTION
1 - LA CONSTITUTION SELON FREUD DE LA SEXUALITÉ

11
FÉMININE 29 DANS 51

2 - LA NAISSANCE DU CONCEPT DE MÉLANCOLIE LES CORRESPONDANCES DE FREUD À FLIESS 3

- LA

PSYCHOSE

DÉPRESSIVE

SELON KARL ABRAHAM 61 79 109

4 - LA MÉLANCOLIE 5 - LA MÉLANCOLIE

SELON MELANIE KLEIN SELON PIERRE FEDIDA

6 - LA PERTE DE L'OBJET DANS LA PENSÉE FREUDIENNE
.. . .. . . .. . .. ... .. . .. . .. . .. . ... .. . .. . .. . . .. . .. . .. ... .. . ... ... .. . .. . .. . .. . . .. . .
137

7 - LE DISCOURS CLAUDE LAM BOTTE

MÉLANCOLIQUE

SELON

MARIE161

8 - LE SUICIDE DE L'OBJET DANS LA MÉLANCOLIE SELON LA PERSPECTIVE LACANIENNE 183 CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE 193 ..243

9

INTRODUCTION Dans le présent travail, je prétends développer le concept de mélancolie et ses relations avec le féminin. À cette fin, je me reporterai à la clinique dans le but d'approfondir les mécanismes de la relation entre la femme et l'objet dans la mélancolie, prenant en compte les préconditions de la mélancolie relevées par Freud dans le texte « Deuil et Mélancolie », qui sont: la perte de l'objet, le conflit dû à l'ambivalence et la régression de la libido au mol. Dans cette thèse, je m'appuierai sur les auteurs plus classiques comme K. Abraham, M. Klein, S. Freud, J. Lacan, qui ont traité, le sujet de la mélancolie, pour arriver aux pensées plus contemporaines de Pierre Fedida et Marie-Claude Lambotte qui ont étudié le sujet mélancolique sous ses nombreuses particularités. Le choix de ce parcours, parmi les auteurs classiques, me permettra de montrer, à partir de leurs apports théoriques, comment a évolué la problématique de la perte de l'objet chez le mélancolique et son impossibilité de faire deuil face à

cette perte. Finalement, j' arriverai à la particularité de
cette perte chez les femmes mélancoliques. C'est à partir de cette question: «La mélancolie, peut-elle être pensée comme une des modalités de la relation du féminin à l'objet? », que j'ai tenté d'aborder, dans cette thèse, une discussion plus ponctuelle sur la 11

clinique de la mélancolie féminine. Ce sujet n'a pas été encore travaillé avec précision dans la littérature psychanalytique actuelle. C'est le motif pour lequel j'ai éprouvé le besoin de reprendre tous ces auteurs, pour pouvoir préciser quel est le statut de l'objet dans la théorie psychanalytique sur la mélancolie et plus précisément sur la mélancolie féminine. Au fil de ces divers auteurs, j'ai pu remarquer l'importance et leur concordance générale sur ce qui concerne le fait que l'objet d'amour perdu reste introjecté dans le moi par un processus d'identification narcissique avec l'objet aimé. Ce n'est qu'après ce travail d'exposition descriptive de chaque théorie psychanalytique sur la mélancolie que j'ai pu étayer un peu plus la particularité de la mélancolie féminine et ses relations avec le concept d'objet. Dans ce parcours, j'ai suivi une voie différente de celle prise par Fedida et Marie-Claude Lambotte, qui ont bien exploité le sujet de la mélancolie sous ses diverses modalités, en retraçant toute la métapsychologie freudienne, pour comprendre les relations entre le moi et l'objet d'amour chez le mélancolique. J'avais décidé de choisir un aspect de la question mélancolique, à savoir la perte de l'objet d'amour dans le domaine du féminin. Ce choix se justifie parl'incidence fréquente dans la clinique, de ce public féminin, porteur d'un discours qui ne s'inscrit ni dans une névrose hystérique ou obsessionnelle, ni dans une psychose, mais dans une plainte qui pourrait se situer dans une structure névrotique narcissique, comme l'a précisé Freud dans « Deuil et mélancolie ». L'apparition de la mélancolie, chez ces femmes, se situe toujours à un moment de leur vie, où quelque chose de l'ordre du 12

féminin est appelé à répondre à la place de l'objet d'amour

autrefois idéalisé. À savoir la confrontation avec la
maternité, ou le vécu ou le sentiment de perte d'un objet d'amour. On pourrait peut-être classer dans ces épisodes mélancoliques féminins ce qu'on appelle aussi les psychoses post-partum, ou même la clinique de l'anorexie, fréquentes parmi le public féminin, qui ressemblent, par quelques éléments de leurs discours, à la mélancolie, tout en considérant les différences subtiles que la clinique nous Impose. La mélancolie a donné à Freud l'occasion d'élaborer deux théories du suicide: dans la première, dans « Deuil et mélancolie », en 1916, il affirme que le sujet se tue pour atteindre en lui l'objet perdu, aimé puis haï, auquel il s'est préalablement identifié narcissiquement. Dans la seconde, dans «Le moi et le ça» en 1923, il précise comment la mélancolie met en évidence une pure culture de la pulsion de mort présente dans un surmoi cruel et prêt à assassiner le sujet. Dans ce travail, j'essayerai de montrer que lors du stade du miroir, les sujets mélancoliques n'ont pas trouvé dans l'image de leur corps la matrice d'un moi consistant. De ce fait, ils ont été dangereusement aliénés à une image idéalisée et mortifère à laquelle ils croient et à laquelle ils adhèrent. Il s'agirait, dans les exemples cliniques de la mélancolie féminine, d'une identification imaginaire massive à la mère. Le registre de l'imaginaire est compris comme celui des images, donc du corps qui tient son unité du narcissisme. Le registre du réel est celui de la jouissance, celle 13

qui apparaît dans les autopunitions mélancoliques, en accusant l'objet d'amour, le sujet est en train de s'accuser lui-même, car le moi et l'objet idéal sont identifiés narcissiquement. Le registre du symbolique, celui du langage, donc de l'inconscient, est présent chez les mélancoliques, puisque, malgré les défaillances spéculaires, il y a une fonction paternelle qui est inscrite, faisant en sorte que le mélancolique échappe à la psychose. Le Nom-du-Père est pour Lacan le signifiant primordial qui ordonne le symbolique et qui renvoie à la signification phallique ou au signifiant de la castration. La forclusion de ce signifiant, son exclusion, est selon lui la cause de la psychose. Dans le livre Clinique du Suicide, coordonné par Geneviève Morel, le travail de Carine Decool, intitulé «Tentatives de séparation impossible avec spectres et revenants », peut nous aider à comprendre la question mélancolique comme s'agissant d'une perte initiale d'un objet aimé dont le deuil est impossible à faire. À savoir, l'impossibilité de se séparer de l'image de l'objet perdu aimé. Utilisant les concepts lacaniens, l'auteur affirme: « Afin de rendre compte de ce qui cause le sujet de l'inconscient, Lacan a proposé en 1964 deux opérations essentielles: l'aliénation et la séparation. L'aliénation concerne l'inscription du sujet dans la chaîne signifiante; elle implique une perte: le sujet doit choisir entre l'être et le sens, mais c'est un choix forcé où ce qui n'est pas choisi est perdu. Le choix de l'être, catastrophique, le pétrifie sous un signifiant. Donc il opte pour le sens, mais alors il perd l'être, soit le signifiant qui le représente dans la chaîne signifiante, et c'est ce manque identitaire qui le constitue comme sujet. Le sujet lacanien est un « manque à être », un sujet barré. L'opération de la séparation entre en 14

jeu à chaque fois que l'on perd un être cher. Elle est une réponse à la question énigmatique du désir de l'Autre, d'abord la mère. En effet, pour Lacan, lors de la perte d'un être cher, en fait, on est en deuil de ce que l'on était comme objet du désir de celui-ci, de la place qu'on occupait dans son désir. La thèse de Lacan est paradoxale: afin de se séparer de L'Autre maternel, le sujet tente de se retrouver dans un objet pulsionnel qu'il propose à cet Autre pour combler le manque de celui-ci. Il pose ainsi la question de sa valeur de jouissance pour cet Autre: voyons ce que je vaux pour toi. Il s'agit, dans cette seconde opération, la séparation, d'une réponse pulsionnelle donnée par le sujet à la question du manque dans l'Autre. Le sujet répond avec ce qu'il sait (en effet, il ne connaît, par l'aliénation, que des pertes), soit avec une question, celle de sa valeur, qu'il adresse à L'Autre: « Peux-tu me perdre?» La réussite symbolique de cette opération de séparation nécessite la métaphore paternelle (le père comme instance séparatrice entre la mère et l'enfant) ».1 Chez les mélancoliques, on ne peut pas dire qu'il n'y a pas de métaphore paternelle. Ce que l'on remarque, c'est une logique d'aliénation du sujet mélancolique, à un moiidéal qu'on lui a projeté. Il est figé à ce moi-idéal, ne pouvant s'en séparer. Cette aliénation empêche le sujet mélancolique d'élaborer la perte de l'objet d'amour. «La reconnaissance de l'image de son corps par l'enfant nécessite la médiation de l'Autre, incarné par la mère ou son substitut. Cet adulte, qui a fait de l'enfant
I

G. MOREL. Clinique du Suicide. Paris: Érès, 2004, p. 51-52. 15

l'objet de son regard et de son désir, établit la relation d'appartenance de l'image à l'enfant (<< c'est bien toi... »). Le moi se constitue par identification à l'image du corps dans le miroir; sa consistance est donc celle d'une image. Cette opération fonde le narcissisme du sujet, donne sa matrice au moi et délimite la place de l'idéal du moi, qui restera un point de repère pour le sujet. Le moi-idéal est l'image désignée comme désirable, au moment du stade du miroir, par l'adulte, situé à la place de l'idéal du moi. À l'avenir, le sujet tentera de faire coïncider son image -

c'est-à-dire son moi - avec son moi-idéal, en se réglant sur
son idéal du moi. Le décalage entre moi et moi-idéal engendrera la dépression, s'il est défavorable au moi. L'aspiration à coïncider avec l'image idéale peut être un venta bl e tourment ».2 " Dans la mélancolie, il s'agit d'une problématique narcissique, comme on pourra l'observer dans le cas clinique présenté dans ce travail, en parlant de la relation mère/fille. La mère représente cet idéal du moi, tout puissant, auquel il est impossible de répondre. Cette image idéale, ou moi-idéal, que la mère a projetée pour sa fille, est basée sur un surmoi extrêmement sévère. La mélancolie de la fille est liée à cette incapacité d'atteindre les idéaux du moi projetés sur elle par sa mère. Il y aura toujours un décalage entre le moi et le moi-idéal, dans la mesure où ce moi-idéal est dicté par un idéal du moi, la mère, omniprésente. Pour Lacan, l'ego ou le moi se définit par «l'idée de soi comme corps ». En règle générale, à partir du stade du miroir, cette «idée de soi comme corps» a pour matrice l'image corporelle, et le sujet tient à son corps par le biais de cette identification. Le stade du
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G. MOREL. Clinique du Suicide. Paris: Érès, 2004, p. 21. 16

miroir réalise donc la triple équation suivante: «moi ou ego = l'image de mon corps = mon corps ». La femme mélancolique s'identifie narcissiquement à l'objet d'amour perdu. L'objet «a », cause du désir, équivaut à une perte, il n'est pas constitué à partir d'une perte. Le clivage de l'objet a pour résultat un manque d'élaboration de l'autoérotisme psychique. L'objet reste introjeté dans le moi, ne pouvant pas être représenté en tant qu'objet perdu. Dans la mélancolie, il s'agit d'une perte dans le domaine de la vie pulsionnelle; la libido se transforme inconsciemment en angoisse. Dans l'article de Franz Kaltenbeck qui fait également partie du livre Clinique du Suicide, coordonné par Geneviève Morel, l'auteur cite un passage de «Deuil et Mélancolie », quand Freud parle des destins de la pulsion. « Le premier destin ou 'le renversement dans le contraire' se divise en deux processus. D'une part, 'le retournement d'une pulsion de l'activité à la passivité', Freud donnant ici les exemples de couples opposés, du sadisme et du masochisme, ainsi que celui du voyeurisme et de l'exhibitionnisme et d'autre part, le 'renversement du contenu', dans le cas de la transformation de l'amour en haine. Le second destin de la pulsion est le «retournement sur la personne propre ». Freud considère alors le masochisme comme un sadisme retourné. Le «retournement sur la personne propre» implique donc un «changement d'objet»: ce n'est pas la même chose de torturer quelqu'un d'autre ou de se torturer soi-même. Ce destin est à l' œuvre dans la mélancolie, où le malade satisfait ses tendances sadiques et haineuses en visant d'abord un

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objet, puis en les retournant personne.

ensuite sur sa propre

Le suicide rôde autour du mélancolique. Lorsque Freud achève le tableau du délire de petitesse qui hante cette maladie, il note que celle-ci est marquée par la défaite de la pulsion, qui oblige tout vivant à tenir bon à la vie. La mélancolie sape la pulsion de vie. En 1916, Freud ne dispose pas encore du concept de pulsion de mort, mais seulement de celui de sadisme, dont il fera plus tard une forme de Thanatos. Cette pulsion qui défait la vie rend pernicieux le narcissisme du sujet. D'où ce bouleversement des identités, ce brouillage du miroir, cette perte des repères observés puis décodés par Freud. Non, le mélancolique n'a pas perdu l'objet, il a plutôt subi une perte dans son «Je» (Ich). Rien n'est simple dans cette pathologie. Les auto-reproches du mélancolique « sont des reproches contre un objet d'amour» et ses plaintes (Klagen) sont en fait des accusations (Anklagen). C'est dans le sadisme que Freud trouve, en 1915, la solution de «l'énigme de la tendance au suicide par laquelle la mélancolie devient si intéressante et si dangereuse ». Soulignons ici la différence clinique qu'il introduit dans ce passage de son texte. S'il reconnaît au mélancolique une tendance au suicide, il observe plutôt chez le névrosé des « intentions de suicide ». Le passage à l'acte nécessiterait ainsi la contribution du sadisme. Ceci implique que Freud opère une distinction entre la mélancolie, qualifiée de «névrose narcissique », et la névrose. On savait depuis longtemps qu'aucun névrosé n'éprouve d'intentions suicidaires qui ne soient le résultat d'une pulsion meurtrière contre autrui, dit Freud. Cependant, une 18

intention n'est pas un acte. L'explication de l'acte suicidaire mélancolique suppose alors deux préalables. Le premier d'entre eux est que le sujet mélancolique entre dans une contradiction déchirante. Il se détache de l'objet, mais s'y identifie aussi. Cette « identification narcissique» est facilitée par le mode narcissique du choix d'objet, que le sujet avait effectué auparavant. Ainsi, l'objet est à la fois abandonné et mis à la place du sujet. L'objet s'empare (überwaltigt) alors du sujet. On peut dès lors soulever la question de savoir si l'objet n'écrase que le sujet. Ne s'empare-t-il pas aussi de l'autre (du sujet) ? Le sujet et l'objet n'échangent pas seulement leurs places. La perte de l'objet est plutôt un masque pour le sujet. Le second préalable à cet étrange processus est le sadisme, comme condition du passage à l'acte suicidaire. Le sujet se traite lui-même avec hostilité, il est « écrasé» par l'objet incorporé. Celui-ci devient le tourmenteur du sujet et exige sa mort. J'ai résumé l'explication freudienne du suicide dans la mélancolie pour rappeler sa complexité. D'une part, Freud doit recourir à sa grammaire de la pulsion et au sadisme, d'autre part, il observe un trouble spécifique du narcissisme: le mélancolique lâche l'objet, mais s'y identifie en même temps d'un mode narcissique, de sorte que l'objet s'impose comme l'agent ultime du suicide. Ce retournement n'est pourtant pas un processus qui se déroulerait uniquement entre deux instances, dans une dualité spéculaire. Quand on lit attentivement l'article de 1916, on se rend compte que la terminologie de Freud permet de distinguer trois « personnes»: le Je (Ich), l'autre et l'objet. L'autre et l'objet semblent être synonymes, mais ce n'est pas toujours le cas. Freud démasque les «mul19

tiples plaintes portées par le mélancolique contre luimême» comme des plaintes qui s'appliquent à une «autre personne ». Il précise qu'il s'agit d'une personne « que le malade aime, a aimée ou devait aimer ». Il décode ensuite les auto-reproches comme des reproches à un «objet

d'amour» Le terme « objet d'amour» tient ici - pars pro toto - la place de «l'autre personne », un terme qui
comprend aussi les personnes que le malade devait aimer, mais qu'il n'a peut-être pas aimées. L'autre ou l'autre personne a donc une extension plus large que l'objet. L'hétéronomie de l'autre et de l'objet devient encore plus claire dans le passage où Freud dévoile les intentions suicidaires, comme des impulsions meurtrières contre autrui (gegen andere). L'autre surgit dans l'intention, mais l'acte suicidaire est commis par l'objet qui écrase le sujet (/ch). L'objet perd - dans le sens transitif - le sujet en subjuguant aussi l'autre ».3 Ainsi, suivant le fil de la clinique, je parlerai de D., une jeune fille de 20 ans que je suivais dans un hôpitaljour, quelqu'un qui se présente immergée dans un vide océanique comme si elle avait perdu son ombre. Sans aucun investissement libidinal dans le monde, d'apparence physique peu soignée et peu loquace, elle disait que ça ne valait même pas la peine de parler de son chagrin, de sa vie, puisque celle-ci n'avait aucun sens, et que personne ne résoudrait son problème; son désir réitéré de mort la rendait nulle. D. me dit: «La vie n'a plus de sens pour moi, je me sens coupable de la mort de ma mère, toute la famille me culpabilise. »

3

G. MOREL. Clinique du Suicide. Paris: Érès, 2004, p. 68-71. 20

La patiente raconte l'épisode qu'elle a connu à l'âge de 16 ans quand sa mère est décédée au cours d'une discussion portant sur ses irrégularités scolaires. Elle décrit sa mère comme une personne nerveuse souffrant de complications cardiaques. Après son décès, sa famille l'en avait tenue responsable. Elle a fait, pendant la veillée funéraire, une «promesse» (c'est le mot qu'elle a utilisé), qui consistait en une idée qui, depuis lors, ne la quittait plus: « la seule façon que j'ai trouvé de demander pardon à ma mère est d'en finir avec ma propre vie », a-t-elle conclu. Elle a déjà fait quatre tentatives de suicide depuis la disparition de sa mère, toutes par empoisonnement, à la suite desquelles elle était emmenée d'urgence en désintoxication. En écoutant ces scènes relatées par D., je me reporte à Freud, dans «Deuil et Mélancolie », quand celui-ci affirme que « la torture que s'inflige le mélancolique et qui, indubitablement, lui procure de la jouissance, représente, tout comme le phénomène correspondant dans la névrose obsessionnelle, la satisfaction de tendances sadiques et haineuses qui, visant un objet, ont subi de cette façon un retournement sur la personne propre ».4 Une question se fait pressante: qu'est-ce qui fait jouir le mélancolique et que l'analyste ne réussit pas à voir? Dans ce même texte, Freud dira que « les malades parviennent encore, par le détour de l' autopunition, à tirer vengeance des objets originaires et à torturer ceux qu'ils aiment par le moyen de leur maladie, après s'être réfugiés dans la maladie afin de ne pas être obligés de leur manifester
4

S. FREUD. «Deuil et Mélancolie », in: Métapsychologie. Paris: Gallimard, 1968, p. 160. 21

directement leur hostilité. La personne qui a amené la perturbation dans les sentiments du malade, celle vers laquelle la maladie est orientée se trouve bien, habituellement, dans l'entourage du malade. Ainsi, l'investissement d'amour que le mélancolique avait sur son objet a eu un double destin, pour une part, il a régressé sur l'identification, pour une autre part, il a été reporté, sous l'influence du conflit ambivalentiel, au stade de sadisme qui est plus proche de celui-ci ».5 Dans le cas présent, on perçoit que D. déplace les récriminations faites à l'encontre de sa mère vers le propre moi, en se punissant. La seule façon qu'elle trouve de demander pardon à sa mère, comme elle le dit, est d'en finir avec sa propre vie. Dans ce sens, le pardon pourrait entrer ici comme une interdiction du Surmoi, lui suggérant une faute, ce qui démontre en dernière instance une insatisfaction vis-à-vis du moi, et une identification narcissique du moi avec l'objet perdu. Ce qui perd le mélancolique enfin, c'est son propre narcissisme, c'est-à-dire qu'il perd la précaire référence de séparation entre le moi et son image spéculaire (a...a'). Dans la mélancolie, il y a une faille dans l'imaginaire; l'objet, en tant qu'imaginaire, signifie pour le mélancolique que perdre le « i » (image) revient à tout perdre, étant donné que l'affect est en relation avec la perte, pure angoisse. On peu dire que D. perd l'objet mais ne perd pas l'amour de la mère. Le mécanisme d'identification dans la mélancolie peut être expliqué à partir de l'agressivité dirigée contre l'objet perdu, révélant l'ambivalence du mélancolique face
5

Ibid., p. 160.

22

à l'objet de son deuil: il l'aime tout autant qu'il le haït, étant la plainte réitérée contre soi-même, une plainte contre l'autre, la mort du moi, représentant le massacre de l'autre. C'est pour cette raison qu'une telle logique expliquerait un Surmoi sévère pour le mélancolique et une dialectique complexe d'idéalisation et de dévalorisation de soi et de l'autre. Une question sous-jacente à la problématique particulière du cas présent se pose: l'objet maternel introjecté et le moi mélancolique mortifié occupent l'endroit, si je puis dire, du matricide réussi, c'est-à-dire: «pour protéger maman, je me tue tout en sachant - savoir fantasmatique et protecteur - que c'est d'elle que ça vient, d'elle géhenne mortifère... Ainsi ma haine est sauve et ma culpabilité matricide est effacée. Je fais d'Elle une image de la Mort pour m'empêcher de me briser en morceaux par la haine que je me porte quand je m'identifie à Elle.

(..) Ainsi donc, le féminin

-

image de la mort - est non

seulement un écran de ma peur de la castration, mais aussi un écran d'arrêt imaginaire contre la pulsion matricide qui, sans cette représentation, me pulvériserait en mélancolie quand elle ne me pousserait pas au crime. Non, c'est Elle qui est mortifère, donc je ne me tue pas pour la tuer mais je l'agresse, la harcèle, la représente... ».6 Ce qui se vérifie ici, c'est l'économie mélancolique pour se débarrasser de la faute du matricide fantasmatique. Le fantôme protecteur du matricide fait en sorte que la
6

1. KRISTEV A. Soleil Noir - Dépression et mélancolie. Paris: Gallimard, 1987, p. 39. 23

mélancolique projette sa haine mortifère sur la mère, alléguant que c'est la mère, l'Enfer Mortifère; comme il n'est pas possible de tuer la mère, la sortie serait de l'importuner, de la défier. Cependant, ce que l'on constate dans le cas présent, c'est que le fantasme qui garantit l'économie mélancolique est réalisé, ce qui veut dire qu'il sort du plan fantasmatique en faisant apparaître dans le réel un trou, là où l'image faisait voile, la mère est morte. Ainsi, la promesse faite par D. au cours de la veillée funèbre de sa mère est cohérente avec ce qui est en discussion, c'est-à-dire en finir avec sa propre vie pour obtenir le pardon de la mère. Le matricide est enfin consommé, et il ne reste plus à D. que d'incarner vivante la propre mort. On pourrait dire d'une autre façon, considérant que les tentatives de suicide par empoisonnement ont toutes échoué, que simplement mourir ne suffirait pas; mais vivre comme morte, souffrant à cause d'une faute qui n'appartient qu'à elle, autrement dit, la jouissance empêche D. de mourir. Pour Freud, la question déjà posée de ce qui fait jouir le mélancolique et que l'analyste ne réussit pas à voir peut être expliquée, en toute évidence, par le conflit dû à l'ambivalence, la coexistence dirigée vers un même objet, de l'amour et de la haine. Les conflits sont dus à l'ambivalence, comme le disait Freud, et en relation, pour la majeure partie, avec des expériences réelles. Freud dit que l'auto torture dans la mélancolie signifie une satisfaction des tendances du sadisme et de la haine en relation avec un objet, lesquelles se retourneront contre le propre moi du sujet. C'est ce qui arrive à D. qui essaye de se débarrasser de la faute, de la haine à l'égard de sa mère. Les tentatives de suicide échouées représentent l'auto torture dont parle 24

Freud, ce qui peut être considéré comme une jouissance. Le mélancolique jouit dans la contemplation insistante et monotone de cette scène. D'un autre côté, chaque lutte isolée de l'ambivalence détend la fixation de la libido à l'objet, le dépréciant, le dénigrant et même, pour ainsi dire, le tuant. De cette manière, la libido, une fois déliée de l'objet, recule vers le moi d'où elle vient, évitant ainsi la perte de l'amour. Depuis longtemps Freud s'était plaint de l'obscurité qui enveloppait la vie sexuelle des femmes. C'est ainsi qu'il a écrit, à une époque proche du début de ses « Trois essais sur la Théorie de la Sexualité» (1905), que seule la vie sexuelle des hommes est devenue accessible à la recherche. Celle des femmes se trouve encore plongée dans une impénétrable obscurité. Grâce aux progrès des pratiques cliniques, Freud révélera l'intensité et la durée de la liaison préœdipienne entre la petite fille et sa mère, attribuant à la compréhension de cette étape une importance fondamentale dans l'étude de la féminité. Dans l'article « Sexualité Féminine» Freud souligne les motifs qui mènent à la séparation mère-fille: l'incapacité de la mère à procurer à la petite fille l'unique génital adéquat; l'incapacité de la mère à alimenter suffisamment l'enfant, la contraignant à partager l'amour de la mère avec d'autres (naissance d'un frère) ; l'incapacité de la mère à satisfaire toutes les attentes d'amour; un déclencheur de l'activité sexuelle de la petite fille suivi par son interdiction faite par la mère. L'attitude hostile de la petite fille à l'égard de sa mère n'est pas seulement une conséquence de la rivalité implicite du complexe d'Œdipe. Elle marque son origine, dans la phase précédente, dans la phase de liaison exclusive à la mère qui a été renforcée 25