//img.uscri.be/pth/90774d07ee8aa981744cf2413b75cc419d99695a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 31,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La Mélanésie

De
420 pages
Ces contributions ont pour objectif de mettre en relations concrètes les cinq archipels qui composent la Mélanésie (Îles Fidji, Nouvelle-Calédonie, Papouasie Nouvelle-Guinée, Îles Salomon, Vanuatu). Cette deuxième publication présente un important dossier consacré au foncier et au développement durable ainsi que des études en sciences de l'homme et de la société qui abordent des thèmes de fond : constructions intellectuelles, chronologies réflexives, tradition orale.
Voir plus Voir moins

Sous la direction de Frédéric Angleviel
et Marcellin Abong
La Mélanésie
Actualités et études
Foncier et développement durable
ANNÉE 2014

ISBN : 978-2-343-03718-9
40 e 26 26
Sous la direction de
La Mélanésie Actualités et études
Frédéric Angleviel
Foncier et développement durable
et Marcellin AbongLa Mélanésie
Actualités et Études
Foncier et développement durable



« Portes océanes »
Collection dirigée par Frédéric Angleviel,
Professeur des universités en histoire


ette collection est dédiée en premier lieu à une meilleure connaissance
de l’Océanie et des espaces insulaires à partir de l’édition cohérente des
articles épars de chercheurs reconnus ou de la mise en perspective d’une C
thématique à travers les contributions les plus notables. La collection « Portes
océanes » a donc pour objectif de créer des ponts entre les différents acteurs de
la recherche et de mettre à la disposition de tous des bouquets d’articles et de
contributions, publications éparses méconnues et souvent épuisées. En effet,
la recherche disposant désormais de très nombreuses possibilités d’édition, on
constate souvent une fragmentation et une dissémination de la connaissance.
Ces rééditions en cohérence se veulent donc un outil au service des sciences
humaines et sociales appliquées aux milieux insulaires et plus particulièrement
à ceux de l’aire Pacifique.

En second lieu, la collection « Portes océanes » a pour ambition de permettre
la diffusion auprès du public francophone des principaux résultats de la recherche
internationale, grâce à une politique concertée et progressive de traduction. Tout
naturellement, elle permettra aussi la publication de colloques ou de séminaires
sans s’interdire la publication d’ouvrages mettant à la disposition du public les
derniers travaux universitaires ou des recherches originales portant sur les milieux
insulaires, les outre-mers francophones et la région Pacifique.


Illustration de couverture
Huitre perlière gravée calédonienne - Coll. F. Angleviel
La chaîne et la nacre. L’art du bagne est l’art de la débrouille. Les transportés travaillaient et sculptaient des
coquilles ou des noix de coco durant leur temps libre. Cette « camelote » ou cette « pacotille » était vendue
aux surveillants militaires et aux visiteurs du bagne. Plus tard, lors de la lente agonie du pénitencier-dépôt de
l’ île Nou, ces nacres, nautiles, trocas et burgos étaient vendus aux curios, ancêtres des magasins de souvenirs.

mise en page
Totem Infographie | Tél. : (687) 79 54 30 | contact@totem.nc


© L ’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr - harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03718-9
EAN : 9782343037189
C
O
L
N
I
S
C
E
N
I
U
L
C

O
U
N
C
L
A

T
L
T
U
I
A
R
O
R
A
U
N
L
T
A

L
C
L
U

E
C
C
N

Sous la direction de
Frédéric Angleviel et Marcellin Abong
La Mélanésie
Actualités et Études
Foncier et développement durable
Tome 2 - Année 2014
Projet conjoint initié par la Maison de la Mélanésie – Paul de Deckker
(MM-PDD, Nouméa, Nouvelle-Calédonie), le Musée national du Vanuatu
(VKS) et par l’Association Groupe de Recherche en Histoire Océanienne
Contemporaine (GRHOC).
Ouvrage honoré d’une subvention du Fonds de coopération économique,
sociale et culturelle pour le Pacifique, Secrétariat permanent pour le Pacifique,
Ministère des affaires étrangères, République française.
U
L
T
L
A
R
T
N
E
U

O
C
R
I
T
U
E
A
L
L

T
N
D

U
U
E
R

T
V
E
A
L
A
U
N
N
U
A
V
A
T
UCollection « Portes océanes »
Déjà parus
Angleviel Frédéric : Histoire de la Nouvelle-Calédonie. Nouvelles approches, nouveaux objets, 2005.
Faessel Sonia : Vision des îles : Tahiti et l’imaginaire européen. Du mythe à son exploitation littéraire
e e(XVIII -XX siècles), 2006.
Moyrand Alain : Droit institutionnel de la Polynésie française, 2007.
Chatti Mounira, Clinchamps Nicolas et Vigier Stéphanie (dir.) : Pouvoir(s) et politique(s) en
eOcéanie – Actes du XIX colloque CORAIL, 2007.
Al Wardi Sémir : Tahiti Nui ou les dérives de l’autonomie, 2008.
Angleviel Frédéric (dir.)  : Chants pour l’au-delà des mers. Mélanges en l’honneur du professeur
Jean Martin, 2008.
Carteron Benoît : Identités culturelles et sentiment d’appartenance en Nouvelle-Calédonie, 2008.
Angleviel Frédéric et Lebigre Jean-Michel (dir.) : De la Nouvelle-Calédonie au Pacifique, 2009.
Dumas Pascal et Lebig.) : La Brousse, représentations et enjeux, 2010.
Debene Marc et Pastorel Jean-Paul (dir.) : La « loi du pays » en Polynésie française, 2011.
Pechberty Dominique : Vie quotidienne aux îles Marquises, 2011.
Pechberty Récits de missionnaires aux îles Marquises, 2011.
Maresca Pierre : L’Exception calédonienne, 2011.
Cartacheff Nathalie : La vie quotidienne à Maré au temps des Vieux, 2012.
Bertram Robert : La bipolarisation politique de la Nouvelle-Calédonie depuis 1975, 2012.
Moyrand Alain : Droit institutionnel et statutaire de la Polynésie française, 2012.
Angleviel Frédéric (dir) : Les outre-mers français, Actualités et Études, 2012.
Chatti Mounira (dir.) : Masculin/Féminin : Sexe, genre, identité, 2012.
Angleviel Frédéric (dir.) : La Mélanésie. Actualités et Études, 2012.
Faberon Jean-Yves (dir.) : Pieds-Noirs en Nouvelle-Calédonie. Témoignages et analyses, 2012.
Perez Michel, Zimmer René et Barbe Dominique (dir.) : Objet d’art et art de l’objet, 2013.
Le Bourlot Annick Jacky : Á l’Anse Vata, 2013.
Berger Corinne et Roques Jean-Luc : L’eau dans le Pacifique Sud, 2013.
Ali Abdallah Ahmed : Le statut juridique de Mayotte. Concilier droit interne et droit international, 2014.
À paraître
Inghels Elvina : Le tourisme en Nouvelle-Calédonie.
Lechat Mareva : Jeux politiques et processus d’autonomisation en Polynésie française, 1957-2011.Éditorial :
Foncier et développement
durable en Mélanésie
Comme nous l’annoncions dans le premier volume, un colloque régional et
international s’est réuni en novembre 2012 au Musée national du Vanuatu (VKS)
sur un thème classique mais essentiel : Foncier et développement durable en Mélanésie/
Land and Substainable Development in Melanesia. L’originalité de notre démarche
collective portait sur la volonté de donner la parole aux jeunes (et moins jeunes)
chercheurs mélanésiens. Et c’est sans doute la première fois qu’un colloque scientifique
et universitaire comportait autant de voix du dedans porteuses de cultures orales et
fractionnés que de voix du dehors apportant cartésianisme et rigueur méthodologique.
Le prochain colloque se tiendra à Suva en coopération avec l’University of the
South Pacific (USP) du 4 au 6 février 2015. Il portera sur Solidarités et Mélanésie.
Comme le premier ouvrage, cette publication qui a vocation à devenir annuelle,
repose sur la participation intellectuelle, matérielle et financière de deux centres de
recherché œuvrant sur les espaces mélanésiens : la Maison de la Mélanésie - Paul
de Deccker et le Groupe de Recherche en Histoire Océanienne Contemporaine
(GRHOC). Ils ont bénéficié de l’appui essentiel du Musée national du Vanuatu
dénommé aussi Vanuatu Kultural Sensas (VKS), et du Fonds de coopération
économique, sociale et culturelle pour le Pacifique, piloté par le Secrétariat
permanent pour le Pacifique, composante du Ministère des Affaires étrangères de la
République française.
Dans le premier éditorial, nous souhaitions élargir le comité de rédaction et le
comité scientifique. L’expérience d’un autre projet, Les Outre-mers français. Actualités
et Études, nous a démontré qu’il ne sert à rien de précipiter les étapes et que l’essentiel
est de construire un projet éditorial basé sur un véritable autofinancement et une
réelle communauté intellectuelle.
7La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
L’insularité et la fragmentation de l’espace traditionnel ont donné lieu à de
multiples micro-sociétés qui se sont reconnues lors de la phase coloniale avant
d’entrer en interrelations. La MM-PdD et le GRHOC tendent à faciliter les
relations scientifiques entre la Mélanésie de culture anglophone et le sud de cette
région qui comprend le bilingue Vanuatu et la francophone Nouvelle-Calédonie.
Le directeur de rédaction a pour responsabilité d’assurer la communication entre
les laboratoires, les partenaires de chaque colloque et entre les auteurs. Il s’engage
à rechercher des propositions de contribution en fonction des zones géographiques
concernées afin que cette publication représente au mieux toutes les composantes
de l’aire mélanésienne.
Tous les chercheurs savent qu’il est facile, voire sécurisant intellectuellement,
de publier et republier des articles à partir des données toujours plus nombreuses
transmises par les administrations et par les médias, sans parler des synthèses qui
se multiplient sur l’« e-toile ». Nous appelons les anciens, souvent universitaires
ou chercheurs institutionnels, à faire preuve de plus d’originalité malgré leurs
nombreuses tâches administratives, et nous souhaitons que les « jeunes » trouvent
ici une possibilité d’éditer leurs terrains et leurs premières réflexions théoriques
nées de réalités multiples et évolutives.
La recherche ne doit pas être une sinécure protégée, mais un sacerdoce, et nous
devons toujours nous poser quelques questions fondamentales : qu’ai-je apporté à la
connaissance commune ? comment ai-je aidé les nouvelles générations océaniennes
à trouver une place puis à s’insérer dans la communauté scientifique internationale ?
ai-je réellement participé à la valorisation de la recherche afin qu’elle ne soit pas un
illusoire sanctuaire mystique ou mystifiant mais un pont entre les cultures et un
véritable levier permettant d’améliorer la vie de tous les habitants de la Mélanésie
et notre œkoumène commun.
À tous les niveaux, nous ne sommes que de passage. Aussi, certains perdent leur
foi laïque en la recherche pour ne plus s’occuper que de leurs intérêts individuels,
légitimes mais secondaires. Moins de missions et plus de réflexions, moins de faux
conflits et plus d’application au travail de terrain et de théorisation afin de mieux
appréhender une immense Mélanésie très largement oubliée, parfois opprimée et
souvent occultée.
Frédéric Angleviel,
Pr., Hdr, docteur es lettres
fr.angleviel@canl.nc.
8Actualités
Foncier et développement
durable en Mélanésie1112Discours d’introduction
Marcellin Abong
Directeur du Centre culturel du Vanuatu
Directeur du Conseil National et Culturel du Vanuatu
Chercheur indépendant
« Mesdames, Messieurs,
Je suis heureux d’avoir l’opportunité d’intervenir pour ce colloque sur le foncier
en présence du président du Malvatumauri, du directeur Général du Fer de Lance
Mélanésien, et de nombreux spécialistes de la gestion des terres en lien avec un
développement durable venant de nombreux et divers horizons. Je suis certain que
les échanges qui vont avoir lieu lors de ce rassemblement permettront à chacun de
nous rendre compte de ce que nous, Mélanésiens, avons en commun mais également
d’apprendre les uns des autres pour améliorer nos compétences d’expertises sur ce
sujet central et souvent sensible qu’est le foncier. Le Centre Culturel du Vanuatu
participe depuis de nombreuses années à des campagnes de sensibilisation insistant
sur la nécessité de protéger et de préserver l’accès aux terres pour les communautés.
La question de la gestion foncière et de l’attachement à la terre est primordiale en
Mélanésie. Elle reflète notre identité et par là-même les différents aspects de notre
culture si riche et diversifiée, édifiée en un véritable art de vivre. À l’heure où la
globalisation produit ses effets jusqu’aux endroits les plus reculés, se caractérisant le
plus souvent en un capitalisme mondialisé aux intérêts ciblés et suivant une logique
froide et uniformisée de la notion de propriété, il est absolument nécessaire que les
Mélanésiens continuent à faire valoir leur droit à la différence. Nous avons déjà réussi
à faire reconnaitre notre exception à l’ONU, en février 2010, par la rédaction d’une
déclaration affirmant la prépondérance du foncier en Mélanésie et dénonçant les
spéculations foncières et certains lobbyings participant à « un génocide à l’encontre
des peuples autochtones de Mélanésie ».
13La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
Je condamne toute loi, programme ou intention d’agents exogènes à la Mélanésie
visant à réviser l’organisation du système foncier de nos pays selon leurs critères
puisque ceux-ci se révèlent inappropriés sinon obsolètes par rapport aux conceptions
mélanésiennes du rapport à la terre. Pour le Vanuatu, notre Constitution indique
clairement que « Toutes les terres situées dans le territoire de la République appartiennent
aux propriétaires coutumiers indigènes et à leur descendance. » (73). Que « Dans la
République, les règles coutumières constituent le fondement des droits de propriété et d’usage
des terres » (74) et enfin que « Seuls les citoyens indigènes de la République ayant acquis
leur terre selon un système reconnu de tenure foncière jouissent des droits de propriété
perpétuelle sur celle-ci. »(75)
Ainsi, le rôle des chefs coutumiers est primordial dans la gestion des ressources
foncières et ils doivent obligatoirement être mis au cœur des discussions ou des
processus de négociations lors de résolutions de conflits, puisque ce sont les seuls
représentants connaissant les ressources des terres pour les populations y habitant ;
et alors les plus à même de les répartir équitablement. En majorité rurale et
paysanne, les Ni-Vanuatu se nourrissent de la terre et des ressources maritimes.
La gestion traditionnelle des terres est donc un préalable inconditionnel à la santé
de la population et à la paix sociale.
J’espère que la présence des nombreux spécialistes du foncier, ici présents dans
cette salle, nous permettra de trouver des positions communes et de concentrer nos
efforts pour pousser les hommes politiques ou les organisations telles que le Fer de
Lance à travailler ensemble pour la définition de véritables mesures de protection
du foncier pour l’intérêt de tous les Mélanésiens.
Je vous remercie de votre attention et vous souhaite à tous un excellent colloque ! »
14La terre et ses enjeux
en Océanie insulaire
Jean-Pierre Doumenge
Professeur émérite à l’Université Paul-Valéry (Montpellier 3)
Résumé
Dans les îles du Pacifique comme dans l’ensemble du monde en développement ayant connu une
e eforte implantation coloniale initiée par les puissances européennes (du xvii siècle au xx siècle), le
contrôle et la valorisation des terres font l’objet de vifs débats publics dans la mesure où leur charge
affective demeure, aux yeux des populations autochtones, très supérieure à leur valeur marchande.
Traditionnellement « garde manger » autant que « support d’identité » pour les populations océaniennes,
ces îles ont vu se développer depuis un siècle et demi, en concurrence de l’horticulture vivrière ancestrale,
diverses formes de mise en valeur (plantations spéculatives, grand élevage des bovins, extraction
minière, industries manufacturières, aménagements urbains et portuaires) qui ont profondément
modifié le rapport de l’homme au sol. Il s’en est suivi des exaspérations violentes et des remises en
cause douloureuses au sein du monde régi par la « coutume ». En 2013, de par la multiplication des
relations nouées avec les grandes métropoles continentales, mais surtout de par l’acclimatation dans
leurs îles du socio-système urbain et des activités secondaires et tertiaires, les hommes du Pacifique
peuvent concilier, s’ils le veulent, certains impératifs de la « tradition » multiséculaire locale et ceux
de la « modernité » cosmopolite contemporaine pour construire en bonne entente l’aménagement de
leur espace de vie et une vision positive de leur devenir collectif.
Summary
In the Pacific islands as in the whole developing world (which was colonized by various European powers
from 1600 to 1960) the land concept, its uses and tenure, concerned strongly indigenous communities, not only
for its financial value but for cultural reasons: for many centuries, plots for agriculture and lagoons for fishing
were regarded by traditional families as main support to get their food and to build their identity. During
the colonial period which started around 1850 in the Pacific islands, new economic frames were developed
in competition with the ancestral horticulture: cash crops and ranching, mines and factories, urban and port
planning. As a direct consequence, the ancestral relation existing between Man and Land has been partly
changing. By 2013, urban settlement and industrial activities as well as regular contacts which continental
metropolitan areas are becoming so important issues for Pacific States and Territories that all communities
have now the opportunity to join together traditional way of life and world wide modernity to built up
definitely and peacefully their territories and common future.
15La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
Par « terre », on entend communément la surface émergée de la planète sur
laquelle les hommes trouvent, dans la longue durée, l’essentiel des ressources
naturelles nécessaires au bon déroulement de leur vie. À ce titre, la terre est perçue
tout à la fois comme étendue naturelle et facteur de production agricole, donc
comme un bien économique précieux et capitalisable. De ce terme générique dérive
celui de « terroir » qui qualifie tout périmètre apte au développement d’une forme
particulière d’agriculture et celui de « territoire » qui définit toute portion d’espace
terrestre sur lequel une collectivité humaine, pourvue d’institutions juridiques,
exerce un pouvoir de contrôle. Tous les territoires sont pour cela nommés, certains
de caractère élémentaire s’emboitant dans d’autres plus étendus et plus complexes.
Chacun d’eux est le support physique d’activités agricoles et parfois industrielles,
d’échanges commerciaux, tout en accueillant des équipements et des formes d’habitat
répondant à divers besoins exprimés par les membres de la collectivité résidente. C’est
à l’échelle nationale que le contrôle territorial s’exerce avec le plus de formalisme
puisque s’y rattachent les attributs de la souveraineté étatique qui, dans l’histoire,
apparaît comme la forme d’organisation la plus élaborée de la vie en collectivité.
Pour pouvoir être reconnu favorable à l’épanouissement de la collectivité,
tout aménagement territorial doit répondre à des normes de viabilité, base de
réglementations technico-juridiques qui s’imposent en principe à tous. Ces
dernières visent au bien-être global de la collectivité et à l’épanouissement de ses
divers éléments constitutifs, même si certains peuvent en contester le bien-fondé,
d’où l’importance prise par l’aménagement, sous toutes ses formes, dans le débat
politique : il conditionne en effet, dans tous les cas, les stratégies de développement
des populations et de leurs principaux mandataires. Évidemment la stratégie
s’exprimera différemment selon la conception de la vie en collectivité et la place du
foncier retenues : selon que la terre se voit attribuer une valeur largement sacralisée
ou simplement marchande, les transactions foncières et les rapports sociaux
présenteront des formes particulières. Il peut en découler des affrontements lorsque
les populations résidentes ne se réfèrent pas aux mêmes valeurs juridico-culturelles.
Ainsi dans l’espace océanien, on peut voir s’opposer deux conceptions en matière
d’organisation de l’espace : celle des communautés autochtones s’ancrant dans
une tradition millénaire et celle construite après 1850 par des planteurs, éleveurs,
mineurs ou urbanistes, pour la plupart venus d’Europe, dans le cadre d’entreprises
coloniales menées par diverses grandes puissances.
16La terre et ses enjeux en Océanie insulaire
La place de la terre dans les débats des insulaires
océaniens
Dans les sociétés contemporaines dites « développées », les activités agricoles
et dérivées représentent entre 5 % et 10 % de la richesse produite. Selon le degré
de complexité de leur organisation et le niveau de sophistication dans l’usage des
technologies, les activités industrielles comptent pour 15 % à 30 %. Dans tous les
cas, les activités de service contribuent pour plus de 50 % à la richesse globale. Au
contraire, dans les sociétés « traditionnelles » à fondement agraire, les activités
tournent essentiellement autour de la valorisation des terroirs agricoles, des rivières
et des lagons, accessoirement de l’exploitation des forêts. Les productions étant
largement autoconsommées, les échanges ne portent que sur de faibles quantités
d’aliments ou de produits artisanaux ; de ce fait, le trafic de biens entre sociétés
agraires se réalise principalement à courte distance, à moyenne pour les biens les
plus précieux, alors que les mouvements commerciaux ou culturels impliquant des
sociétés technologiquement développées peuvent se concrétiser à l’échelle continentale
ou mondiale, grâce en particulier à la maîtrise centenaire des énergies thermique et
électrique et à la vulgarisation trentenaire des circuits électroniques. Ce contraste
est particulièrement net en Océanie insulaire.
De la fonction de « garde-manger » à celle de « carte d’identité »
Dans les sociétés agraires traditionnelles, la production des vivres et leur
conditionnement élémentaire est au centre des préoccupations quotidiennes des
individus et des groupes, favorisant d’autant leur enracinement sur un terroir ;
le contrôle et la valorisation des terres et des plans d’eau avoisinants alimentent
donc en permanence des jeux d’intérêt et des passions. Dans les pays insulaires
du Pacifique, l’exploitation des terroirs et des lagons capte ainsi l’attention des
autochtones, même si les sociétés techniciennes « occidentales » y ont introduit
d’autres centres d’intérêt (à travers un vaste mouvement de colonisation). Un lien
affectif fort rattache toujours tout insulaire océanien à un lieu précis du Pacifique
auquel il continue de s’identifier, même s’il n’en tire plus de façon régulière les
éléments nécessaires au bon déroulement de sa vie quotidienne, en particulier
les produits nécessaires à son alimentation. Les classifications toponymiques qui
balisent l’espace géographique dans lequel s’inscrivent les groupes de parenté et les
alliances politiques (ainsi que leurs histoires mythifiées) participent donc toujours
activement au contrôle social. Elles sont d’autant plus chargées de sacré que les
hommes qui les ont élaborées ont été soumis pendant des siècles à une forte mobilité
par suite du déclenchement périodique de calamités naturelles dramatiques et de
17La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
confrontations guerrières. Au sein des sociétés demeurées traditionnelles, la terre
reste ainsi source d’émotion et de pouvoir.
Pour les populations océaniennes de vieil enracinement, terroirs et lagons
edemeurent donc, en ce début de xxi  siècle, les réceptacles de leur « identité »
collective, à défaut d’en constituer leurs espaces de ravitaillement (leurs
« gardemanger »). Leur contrôle et leur valorisation restent conçus comme des actes jugés
primordiaux par les autorités coutumières. La promotion paysagère de certaines îles
accessibles aux touristes a accentué cette prise de conscience identitaire. Aussi peut-on
aisément comprendre que la remise en cause, par les administrations coloniales,
du régime foncier coutumier (assumé traditionnellement par les représentants les
plus réputés des clans reconnus les « anciens occupants » d’un pays) et du contrôle
territorial traditionnel (exercé par de prestigieux mandataires aristocratiques des
chefferies pluri-claniques) ait pu être vécue de manière dramatique. Dès lors, la
confrontation entre « tradition » autochtone et « modernité » allochtone alimente de
nombreux conflits débouchant périodiquement sur des revendications à recouvrer
les attributs de l’autorité ancestrale, d’où l’émergence dans le Pacifique d’un puissant
mouvement d’indépendance dans les années 1970-80, reprenant en partie le discours
d’émancipation ayant conduit à la décolonisation de l’Asie du Sud et du Sud Est
entre 1945 et 1954, puis à celle de l’Afrique entre 1954 et 1975.
Au jour le jour, cette confrontation débouche aussi sur des compromis, car,
pour pouvoir s’inscrire dans la durée, les sociétés traditionnelles océaniennes ont
très tôt ressenti la nécessité de s’approprier divers apports technologiques (matériels
mécaniques et électriques, éléments de base du confort matériel) ou moraux (croyances
bibliques, règles morales et religieuses véhiculées par les différentes confessions
chrétiennes) importés par les occidentaux. En général, le niveau d’appropriation
de la modernité technicienne va croissant. Il varie tout de même en fonction de
la composition ethnoculturelle des populations insulaires et de leur niveau de
développement.
Quoi qu’il en soit, la dialectique tradition/modernité reste largement focalisée
sur les problématiques foncières et territoriales, la « terre natale » étant, ici plus
qu’ailleurs, magnifiée : en contrôlant une terre, tout groupe organisé s’enracine, se
pérennise et se personnalise. Dans un contexte de sociétés démographiquement
limitées (même dans le cas pseudocontinental de la Papouasie-Nouvelle-Guinée),
l’influence des groupes immigrés a pu être d’autant plus corrosive qu’ils ont souvent
eu les moyens d’imposer leurs vues, tant par la séduction que par la force, pour
dominer les sociétés de vieil enracinement dont l’environnement technologique était
peu diversifié (mises à part diverses pratiques nautiques, horticoles et piscicoles).
Voilà pourquoi, jusqu’aux années 1980, les revendications des peuples autochtones
18La terre et ses enjeux en Océanie insulaire
ont porté presque exclusivement sur la récupération des terres arables, susceptibles
d’une mise en valeur agricole permanente : les plantations coloniales (de palmiers ou
cocotiers, caféiers ou théiers, canne à sucre ou bananiers) et les domaines d’élevage
bovin étaient d’autant plus sujets à remise en cause qu’ils faisaient l’objet d’une
mauvaise valorisation et/ou qu’ils oblitéraient des zones horticoles traditionnelles
particulièrement productives (en ignames, taros ou patates douces).
La terre, facteur de contestation et levier de renouvellement des sociétés
autochtones
Depuis les années 1980, les mouvements de revendications autochtones ont élargi
leur registre de contestation en s’intéressant aux massifs miniers plus encore qu’à
la terre arable à vocation agricole. Certes, les rebuts des mines et la pollution qui
en découle exaspèrent depuis des décennies les collectivités autochtones vivant en
epériphérie des complexes miniers, mais il a fallu attendre la fin du xx siècle pour
que leurs mandataires exigent des opérateurs industriels (australiens, américains,
canadiens, britanniques ou français) non seulement de remettre en état les sites
d’extraction des minerais (phosphate, or, cuivre ou nickel) à la fin de leur exploitation,
mais plus encore de leur verser des royalties en compensation de la destruction de
leur environnement naturel, au nom de « droits coutumiers imprescriptibles ».
Parfois aussi les mandataires de l’ordre coutumier font pression sur les responsables
industriels afin de permettre aux jeunes des tribus de participer à l’action extractive
des grandes compagnies (or en Nouvelle-Guinée et à Fidji, cuivre à Bougainville,
nickel en Nouvelle-Calédonie), voire au traitement du minerai en usine métallurgique
(c’est le cas pour le nickel).
Le recouvrement de terroirs traditionnels auprès de la puissance publique
territoriale ou étatique par les groupes coutumiers ne signifie pas pour autant une
meilleure insertion des populations insulaires océaniennes dans le processus mondial
de développement. Souvent des conflits entre familles lignagères et plus encore entre
alliances claniques bloquent l’utilisation continue et rationnelle de la terre arable.
En effet, durant des siècles, les périmètres de mise en valeur ont fortement varié
en étendue comme en organisation ; seuls les aménagements fixes en billons (pour
l’igname du type Dioscorea alata) ou en terrasses (pour le taro irrigué du type Colocasia
esculenta) présentaient un parcellaire stable. En conséquence, chaque fois qu’on ne
dispose pas d’une représentation cadastrale, la manipulation de la tradition orale
peut déboucher sur une confrontation entre groupes lignagers émargeant ou non à
des réseaux d’alliance antagonistes. Il arrive aussi que l’acclimatation des cultures
pérennes sur des terroirs ne connaissant coutumièrement que des cultures annuelles
permette à un groupe exploitant de passer, après une génération, pour propriétaire
19La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
de la parcelle en plantation. Coutumièrement pourtant, tout droit de propriété
découle de la primauté de défrichement d’un lieu, d’où, après une génération, son
caractère familial, donc collectif qu’on note en Océanie autant qu’ailleurs, dès lors
qu’on se trouve en présence de sociétés agraires traditionnelles.
En fait, lorsque les descendants des « propriétaires terriens » deviennent
absentéistes, par suite de l’urbanisation de leurs jeunes, les « exploitants locataires »
peuvent finir par faire passer, aux yeux du plus grand nombre, leurs droits sur les
plantes pérennes en droit de possession du fonds. Dans de nombreux cas, l’absence de
cadastre (perçue par les autochtones, durant la période coloniale, comme le meilleur
moyen de protéger leurs avoirs de la rapacité des allochtones, alors même que leurs
terroirs avaient un caractère sacré) se retourne contre eux en facilitant l’exacerbation
des antagonismes entre mandants aux droits concurrents : du fait de la pérennité de
certaines formes de mise en valeur, le système foncier traditionnel est devenu une
source permanente de conflits. En Nouvelle-Calédonie, faute du cadastrage des
terres coutumières (basé sur une cartographie précise des droits fonciers des groupes
familiaux mélanésiens), les tensions interclaniques ont ainsi limité grandement la
portée de la réforme foncière mise en place par le gouvernement français, dans les
années 1980. Au contraire à Fidji le cadastrage des terres (intervenu entre 1890
et 1950) a permis l’octroi de baux de durée trentenaire à des Indo-Fidjiens pour
des parcelles relevant du domaine foncier des tribus mélanésiennes ( Native Land),
conformément aux dispositions prévues dans lA’ gricultural Landlord and Tenant
Act. : l’enregistrement des terres coutumières ne modifie pas fondamentalement le
fonctionnement interne des communautés indigènes ; simplement, elle facilite les
transactions de ses membres avec les « gens de l’extérieur ».
Afin d’éviter que le rapport de l’homme au sol s’inscrive de manière trop
précise dans la durée, il arrive que des autochtones kanak en Grande Terre
néocalédonienne privilégient, dans les années 2010, l’élevage extensif des bovins
importé par les Européens plutôt que l’horticulture familiale multiséculaire comme
forme de mise en valeur des terrains récupérés du domaine colonial. En ce qui
concerne l’accès au bord de mer des opérateurs miniers, on a pu aussi enregistrer
des perturbations, sur une longue période, car certains groupes coutumiers se sont
positionnés de manière concurrente comme propriétaires du sol, même s’ils n’en
ont fait aucune exploitation puisque n’ayant jamais maîtrisé l’extraction et la fonte
d’aucun minerai. Ceci étant, le cantonnement général des tribus kanak entrepris
en 1903 par les autorités coloniales a provoqué le déplacement ou l’extinction de
groupes lignagers ayant statut de propriétaires fonciers ; depuis, leurs voisins restés
en place ont tendance à s’approprier leurs terres, y compris les massifs miniers qui
ne servaient traditionnellement qu’à fournir des pierres à tailler et parfois des bois
20La terre et ses enjeux en Océanie insulaire
de construction. La nature ayant horreur du vide, la terre est ainsi bien sujette à
manipulation de manière permanente. Corrélativement, on peut percevoir l’adaptation
edes comportements coutumiers aux impératifs de la vie contemporaine : au xxi
siècle, les Kanak veulent que la mine participe à l’accumulation des richesses (par
l’intercession des instances statutaires des deux provinces contrôlées par le mouvement
indépendantiste et par l’intermédiaire d’une compagnie minière étroitement liée
à ce mouvement) au même titre qu’elle l’a été pour les Européens depuis la fin du
exix  siècle.
Cette manipulation existe dans les autres pays insulaires devenus souverains
entre 1960 et 1980, dès lors que des opérateurs expatriés (planteurs, mineurs ou
promoteurs immobiliers) sollicitent des parcelles auprès des groupes autochtones
propriétaires fonciers. À Fidji, un office public dénommé «N  ative Land Trust Board »
a compétence pour administrer les transactions foncières sur les terres coutumières,
soit 90 % de la surface de l’archipel ; il contractualise les rapports entre groupes
autochtones et intervenants allochtones. Mais des contestations se font jour à propos
d’un système jugé par certains trop bureaucratique, rapportant plus au Trésor de
l’État et aux responsables de la hiérarchie coutumière (chefs de Vanua ou « pays »,
de Yavusa ou « contrée » et de Mataqali ou « clan ») qu’aux propriétaires eux-mêmes
(45 % de la valeur d’un bail consenti sur les Native Lands vont bien aux propriétaires
du terrain loué, mais, comme ceux-ci sont généralement nombreux, ils ne reçoivent
chacun qu’un faible pécule). Par ailleurs, une défiance s’est développée au fil du
temps entre propriétaires de souche mélanésienne et locataires de souche indienne,
même s’ils sont tous citoyens de l’État des Îles Fidji. La récupération progressive
de la terre louée à l’issue du bail précédemment consenti par la puissance coloniale
britannique entraîne la réduction de l’assise physique de la culture de la canne à
sucre, principale activité agricole du pays.
La non-reconduction des baux jusqu’alors consentis aux planteurs de canne
contraint de nombreux ruraux indo-fidjiens à s’urbaniser sans avoir de compétences
professionnelles pour y travailler de manière stable. Un mouvement parallèle
d’exode rural se manifeste chez les Fidjiens des tribus depuis quarante ans : les
jeunes femmes aspirant pour la plupart à un confort minimal de type occidental,
les jeunes hommes sont dans l’obligation, avant mariage et de plus en plus après, de
louer leurs bras sur les chantiers urbains et miniers ; les jeunes femmes s’investissent,
quant à elles, dans les métiers peu spécialisés existant dans le secteur du commerce
et des services (personnel de maison ou d’unités touristiques). Les rapports de
respect intergénérationnels, traditionnellement basés sur la soumission des jeunes
aux vieux (au nom de « l’expérience acquise »), sont largement remis en cause au
sein des tribus. L’indépendance financière (découlant d’un travail salarial dans un
21La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
secteur de l’économie monétarisée) favorise en effet l’émancipation des jeunes et
l’avènement d’un libre arbitre à l’échelle des individus ; une telle évolution détermine
souvent des tiraillements graves au sein des groupes coutumiers.
La portée de la question foncière sur le devenir de
l’Océanie insulaire
Pendant des décennies, les Océaniens ont considéré la récupération des terres
agricoles mal cultivées ou abandonnées par les planteurs (faute de bonne rentabilité
économique) comme indispensable à la résolution de la question foncière déterminée
par l’implantation séculaire de colons occidentaux dans les îles du Pacifique. Vient
par la suite s’y ajouter la volonté d’être associés à l’exploitation minière perçue comme
étant à la base de la richesse des allochtones. Depuis vingt à trente ans (selon les
pays observés), un troisième enjeu se dessine derrière la question foncière, celui de
« refonder » le village tribal dans le tissu urbain tissé par les occidentaux et donc
de se réapproprier le sol sur lequel les « gens venus d’ailleurs » se sont enracinés.
La volonté d’insérer le « village tribal » dans la « ville occidentale »
La volonté de retrouver l’ambiance du village autochtone dans la ville construite
par les allochtones ou à proximité immédiate est devenue une aspiration foncière
pour de nombreux Océaniens tant dans leur île d’origine qu’en émigration. L’habitat
social urbain conçu à la fin de la période coloniale et dans le cadre postcolonial
n’a jamais été suffisant en nombre de logements et surtout en standard adapté aux
souhaits des néo-urbains océaniens. Souvent, à l’instar des pays développés, les
pouvoirs publics ont proposé des logements en immeubles de plusieurs étages à des
gens habitués à vivre au ras du sol, au contact de la pleine nature. Compte tenu de la
chaleur saisonnière régnant dans les îles du Pacifique et du goût des Océaniens pour
le jardinage alimentaire ou décoratif, il est apparu très vite qu’il fallait vulgariser un
habitat pavillonnaire ou collectif horizontal incluant la présence de petits jardins.
Les promotions d’un tel habitat en accession à la propriété ont toujours connu un
grand succès auprès des néo-urbains océaniens. Le problème est que ce type de
promotion ne répond pas aux besoins des gens à faible revenu. Ceux-ci n’ont à leur
disposition en système conventionnel que la location d’un logement social.
Mais du fait de la cherté des locations proposées (découlant de l’importation
de certains éléments de construction, de la difficulté à obtenir à bas coût des
terrains pourvus d’une voirie et des réseaux collectifs), l’habitat social ne pouvait
être une réponse suffisante aux besoins des migrants océaniens d’origine rurale.
22La terre et ses enjeux en Océanie insulaire
Par compensation, en trois ou quatre décennies, un habitat spontané dit squat
s’est donc diffusé de manière interstitielle dans les zones urbanisées d’importance
et en périphérie immédiate des chefs-lieux de pays, voire de centres secondaires
particulièrement actifs. Leurs habitants font ainsi d’une pierre deux coups : d’une
part, le coût en planches et taules de construction pour une habitation élémentaire (de
60m2 en moyenne) reste très inférieur à un budget annuel de location conventionnée
en habitat social (donc la rentabilité de l’investissement est immédiate) ; d’autre part,
le rythme de vie en squat reste proche de celui de leur tribu de départ, surtout s’il
s’étale sur un périmètre de plusieurs hectares incluant petits commerces de proximité
et bars de consommation du kava (boisson ancestrale de caractère cérémoniel dans
de nombreux archipels océaniens).
En colonisant des réserves foncières intra-urbaines, publiques ou privées, et
des terrains agricoles périurbains en friche, voire des espaces boisés de colline ou
de mangrove, les squatters peuvent jardiner, avoir un petit élevage de proximité,
pêcher divers poissons, piéger des crabes ou récolter des coquillages. À Suva, le
gouvernement fidjien a fini par équiper les squats établis sur le domaine privé de
l’État (initialement dénommé « terres de la couronne britannique » ou Crown
Land) en eau potable et parfois en électricité plutôt que de les raser, obligeant leurs
habitants en contrepartie à construire des fosses septiques. À Port Moresby, ces
équipements élémentaires sont souvent le fait d’associations de solidarité à base
confessionnelle ou ethnique.
Dès l’instant où un squat n’est pas la simple initiative de quelques familles, la
règle qui prévaut consiste au regroupement, sur un même lotissement, des habitants
par villages, îles ou vallées d’origine. Cette pratique vise au maintien d’une cohésion
sociale coutumière ; elle permet de limiter les turbulences des jeunes, surtout
lorsqu’ils sont mal scolarisés ou mal insérés sur le marché du travail. L’oisiveté
lorsqu’elle se cumule à la pauvreté débouche sur la violence, dans le Pacifique comme
ailleurs dans le monde. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, les rascals sont la plaie de
Port Moresby et des centres urbains régionaux. À Fidji, la fermentation des squats
pour autochtones mélanésiens a favorisé l’émergence d’un courant protestataire
dont la caste militaire a su se servir dans leur remise en cause, à deux reprises, de
la légitimité élective d’une classe politique défaillante (cf.putsc h et coups d’État
intervenus dans les années 1980 et 2000).
Dans tous les cas, les Océaniens urbanisés (qu’ils soient ou non squatters)
cherchent à cumuler les solidarités traditionnelles et un bon accès aux services
citadins (grandes surfaces commerciales, succursales de constructeurs automobiles,
établissements universitaires ou de scolarité du second degré, cliniques ou hôpitaux,
bars, restaurants, cinémas, billards ou dancings). Ces équipements de caractère
23La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
moderne sont perçus désormais comme indispensables au bon déroulement de la
vie des familles vivant hors des villages tribaux. Ils intéressent aussi les ruraux qui
périodiquement rendent visite à leurs proches pour se détendre ou se ravitailler.
En terme d’infrastructures (réseaux de routes, d’eau potable, d’électricité,
de télécommunications, d’évacuation des eaux usées et des ordures ménagères),
l’agglomération de Nouméa et quelques centres urbains de la Grande Terre
néocalédonienne, l’agglomération de Papeete et son relais de Taravao (Tahiti), enfin
l’île de Guam sont les seuls à présenter des équipements proches de ceux en vigueur
dans les États économiquement développés. Cela découle du fait qu’allochtones et
expatriés à haut pouvoir d’achat (donc fortement taxables) y sont majoritaires. Pour
cela, ces agglomérations restent encore perçues comme des productions occidentales.
Dans les pays à niveau de vie faible ou moyen, la marque occidentale se limite
au mieux à un centre politico-administratif, industrialo-portuaire, commercial
et des affaires dans la ville-capitale : si ce centre de commandement apparaît
relativement vaste à deux reprises (cas de Port Moresby et de Suva), le plus souvent
il se réduit à un gros bourg, voire à une simple avenue littorale accueillant un groupe
toujours réduit d’expatriés (cas de Port Vila, d’Apia, de Honiara, de Majuro…).
Les quartiers résidentiels situés en périphérie gardent un aspect villageois ; ils
privilégient un habitat fait de constructions de taille modeste, rarement à étage,
parfois noyées dans une végétation arbustive dense. Quand le « village » colonise
largement l’agglomération capitale, la « ville » est alors perçue comme une production
océanienne. Les équipements touristiques présentant une forte emprise au sol sont
en conséquence rejetés aux marges de l’espace urbain.
En effet, pour beaucoup d’Océaniens, les équipements hôteliers et leurs activités
connexes ne doivent pas nuire au rythme de vie de la population locale urbanisée,
d’autant plus que cette population est toujours fortement encadrée par des gens
d’églises à l’éthique rigoriste (pour qui la ville reste, par bien des côtés, un « lieu de
perdition »). Pour les gouvernants des pays du Pacifique les moins avancés, le rôle du
tourisme n’est pas pensé comme vecteur d’animation d’un territoire, mais seulement
comme source de taxes pour l’État et d’emploi peu qualifié pour les populations
locales en mal d’émigration ; en conséquence, ils favorisent le « tourisme d’enclave »
pour gens fortunés de passage avec parfois, en complément, une petite hôtellerie
éco-touristique (« en gîte chez l’habitant ») pour spécialistes de la découverte de
pleine nature et des peuples autochtones. Dans tous les cas, les groupes coutumiers
veillent à ce qu’il n’y ait ni occupation de leurs terres sans revenu substantiel, ni
contact avec la population hors de rencontres bien encadrées par les mandataires
du monde tribal.
24La terre et ses enjeux en Océanie insulaire
Le maintien d’une compétition, au sein des communautés coutumières,
autour des pratiques de tradition et de modernité
Dans les communautés traditionnelles multiséculaires, les statuts sociaux se
mémorisent à la fois par une distance statutaire vis-à-vis du détenteur d’une
chefferie et par des droits d’usage et/ou de propriété en un lieu précis, au sein de son
territoire d’élection. Sans détention d’une « carte d’identité » prestigieuse au plan
politique (ascendant militaire et juridique sur les hommes et leurs territoires ou
don de médiation vis-à-vis des puissances divines) ou agraire (contrôle du foncier
ou capacité particulière à faire fructifier terroirs et lagons), on ne peut se prévaloir
de beaucoup de droits citoyens. Le caractère primordial du rapport de l’homme à
la terre trouve sa légitimité dans la primauté de fructification réalisée par
« l’ancêtre fondateur » qui a fait passer le lieu de l’état « naturel » de forêt ou de savane
à l’état « culturel » de jardin. Puisqu’une collectivité ne pouvait durablement
subsister sans vivres horticoles, la participation des groupes au contrôle territorial (par
transaction diplomatique ou emploi des armes) et à l’exploitation du sol (par magie
propitiatoire et travaux manuels saisonniers) étaient perçus comme des actes sociaux
structurant la vie de toute société traditionnelle de fondement agraire.
Bien familial indivis, donc doté d’une valeur collective, la terre agricole ne pouvait
de ce fait être aliénée, sauf dans le cas d’un échange conventionné de parcelles
entre deux familles « alliées ». La vente rémunérée d’une parcelle ne pouvait se
concevoir. Dès lors, l’acquisition d’un terrain par un colon, planteur ou éleveur,
était automatiquement perçue comme un acte portant une atteinte irrémédiable à
la cohésion d’un groupe lignager et à son patrimoine. Seul le don de parcelles en
faveur de l’établissement de lieux de cultes chrétiens et de leurs annexes d’éducation
(école) et de santé (dispensaire) était consenti car ces nouveaux établissements étaient
conçus comme autant de chances pour l’épanouissement des communautés d’accueil
(progressivement, les croyances chrétiennes sont devenues un pilier essentiel de la
« tradition », aux côtés des coutumes précoloniales). Les aliénations de terrains non
agricoles situés en bord de mer en faveur de commerçants allochtones pouvaient
aussi être entreprises si la communauté d’accueil y trouvait un bénéfice en matière
d’acquisition de biens matériels jugés indispensables, voire pour certains prestigieux.
La stratégie des chefferies océaniennes a toujours été de se fortifier en tirant profit
de tous, y compris des expatriés occidentaux, étant en compétition permanente entre
elles. Mais, chaque fois qu’une puissance extérieure a tenté d’imposer des règles
trop contraignantes aux sociétés préétablies, en particulier en matière foncière, leurs
mandataires n’ont pas manqué de se révolter.
Durant la période coloniale, les chefferies octroyaient donc des parcelles lorsque
cela permettait à leurs mandataires de capter le « pouvoir » attaché à un service
25La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
de caractère « moderne » (religieux, commercial, éducatif ou sanitaire). Mais pour
tout intervenant marchand, le rapport au monde autochtone restait difficile : en
aliénant, voire simplement en louant une parcelle de terre coutumière pour le
développement d’une activité marchande, la communauté d’accueil se sentait en
position de créditrice vis-à-vis de l’opérateur accueilli et en profitait parfois pour
abuser de sa position dominante ce qui alors mettait en péril l’équilibre financier
de l’entreprise accueillie. Du fait de l’élévation, depuis un demi-siècle au moins,
du niveau d’éducation et de participation de personnages coutumiers aux affaires
publiques, divers concepts fondant la modernité technicienne finissent tout de
même par être compris des autochtones océaniens, mais il reste encore difficile
aux entrepreneurs autochtones de promouvoir des activités marchandes au sein de
leur communauté tribale.
Dans tous les petits pays insulaires du Pacifique, la prise de consciente
progressive de l’impossibilité de vivre totalement hors du temps mondialisé pousse ainsi les
mandataires des groupes traditionnels à encadrer un fort mouvement migratoire des
jeunes générations vers les pôles économiques infra-pacifiques (Honolulu,
AgañaGuam, Papeete, Nouméa, Suva ou Port-Moresby) ou circumpacifiques (Auckland,
Sydney, Brisbane, Los Angeles, San Francisco-Oakland, Vancouver). Les
« migrations circulaires » organisées depuis un demi-siècle, entre lieux d’origine et centres
d’activités économiques majeurs, ont ainsi permis la mise en place de réseaux de
solidarité océaniens trans-pacifiques. Au fil du temps, certains membres de ces
réseaux ont acquis des biens fonciers et immobiliers tant dans les principales villes
du Pacifique insulaire qu’à Auckland, dans les métropoles de la côte orientale
australienne ou dans celles de la côte californienne (y compris des gratte-ciels dans
des agglomérations multi-millionnaires). Les mises de fonds se font dans un cadre
familial ou tribal, même si les transactions se réalisent dans le cadre du droit
commun commercial impliquant des personnes physiques, des sociétés civiles
immobilières ou des compagnies financières.
Que ce soit dans les affaires locales ou dans les réseaux migratoires, les
mandataires de la tradition multiséculaire océanienne ne manquent jamais de rappeler aux
membres des réseaux de solidarité qu’ils ont toujours à agir selon le « chemin de la
coutume », c’est-à-dire à respecter les concepts moraux traditionnels qui donnent
sens à la vie en groupe. Cela est facile à suivre lorsque les habitants d’un pays sont
aux neuf dixièmes autochtones. Dans les pays où les allochtones (souvent métissés)
constituent la majorité de la population, la force de la coutume n’est plus
naturellement dominante, sauf lorsque ses responsables acceptent de la moderniser. Toujours
est-il que les mandataires des micro-sociétés traditionnelles dites « chefferies »
s’inquiètent de la puissance de renouvellement des comportements et des idées induits
26La terre et ses enjeux en Océanie insulaire
par les métissages. La question de la terre n’en est plus exclue, révélant au sein même
de ces chefferies des luttes d’influence permanentes autour de la dialectique tradition/
modernité. C’est si vrai qu’à la fin des années 2010 certains grands chefs loyaltiens
s’inquiètent encore de voir trop de leurs filles ou petites filles (réceptacles de
l’éducation familiale, donc de la transmission usuelle de la coutume) vivre avec des
allochtones, « métis », « créoles » ou « expatriés » : effectivement en vivant avec des gens
ayant des valeurs sociétales apparemment différentes, les jeunes issues des milieux
coutumiers sont amenées à repenser les rapports interpersonnels à l’intérieur des
chefferies, donc les rapports de pouvoir qui les fondent, y compris en matière de contrôle
territorial et de tenure foncière.
Au-delà des enjeux coutumiers, la terre au cœur des problématiques
patrimoniales et du développement durable
En 2012, la question portant sur l’accès et le contrôle de la « terre ancestrale »
reste centrale en Océanie insulaire, mais les chemins de la coutume sensés la réguler
se sont complexifiés au fur et à mesure de la multiplication des contacts noués par
les autochtones avec des individus ou des organisations issus du « monde extérieur ».
Les originaires du Pacifique ont ainsi appris à pianoter sur un double clavier de
valeurs, selon que leurs interlocuteurs appartiennent à leur univers ancestral ou non.
Toutefois, dans les années 1990, une convergence d’intérêt a fini par se créer entre
autochtones et allochtones : le révélateur en a été une trop rapide dégradation des
écosystèmes (terrestres autant que marins) du fait de la puissance de divers aléas
naturels majeurs (éruptions volcaniques, tremblements de terre et tsunamis, montée
du niveau moyen des mers, grandes sécheresses et cyclones) ou d’actions humaines
génératrices de catastrophes.
Du fait d’un enracinement maintenant séculaire, les allochtones prennent aussi
conscience, depuis une trentaine d’années, de la vulnérabilité de leurs productions
culturelles, au même titre que les autochtones le font pour les leurs, depuis plus
d’un siècle. Aujourd’hui, les préoccupations patrimoniales (environnementales et
culturelles) sont au centre des discussions des élites locales comme des gouvernements
des pays insulaires océaniens : convenablement valoriser les biens matériels et
intellectuels hérités des générations précédentes pour les transmettre dans les
meilleures conditions aux générations futures devient le mot d’ordre, d’autant plus
que ces pays s’avèrent particulièrement vulnérables, eu égard à la forte pression
humaine s’exerçant sur des milieux naturellement fragiles (littoraux accueillant les
villes capitales, soumis à une urbanisation dense ; massifs montagneux des grandes
terres soumis à une activité minière). Comme la stratégie patrimoniale promue par
l’UNESCO favorise l’obtention d’aides publiques au développement, dans le cadre
27La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
de diverses formules de coopération internationale (bilatérales ou multilatérales), les
gouvernements des pays insulaires du Pacifique sont maintenant perméables à des
programmes d’aménagement guidés par des principes inscrits dans la modernité
(juridique, scientifique et technique) pour peu qu’ils soient présentés comme aptes
à la protection des sites paysagers et des cultures multiséculaires.
Les petits pays du Pacifique émargeant, pour la plupart, à la catégorie des
« pays les moins avancés » (PMA) du monde contemporain, ces préoccupations
patrimoniales s’inscrivent en général dans des projets de « développement durable »
se voulant économes dans l’utilisation des ressources (énergie, eau, matières premières
minérales, sol arable, couvert forestier) et équitables dans la répartition des revenus
tirés de la production de biens et de services. Aussi, les agences internationales
de coopération incitent-elles ces pays à produire autant que possible des biens
basiques pour leur consommation et leur équipement et à limiter les importations
de produits technologiquement sophistiqués, donc onéreux. Ce concept de gestion
des collectivités (apparu dans les années 1990) se veut être la réponse adéquate,
tout à la fois, à la dégradation des environnements biophysiques et au laminage des
cultures locales ou régionales.
En Océanie insulaire, cette recherche d’autosuffisance et du respect des identités
régionales est venue conforter le sentiment du bien-fondé en la limitation maximale
des implantations initiées par des expatriés, même en cas d’opérations s’affichant
rémunératrices pour le budget de l’État. Aujourd’hui, les sociétés autochtones sont
persuadées que les expatriés ne leur sont utiles qu’en cas de création dans leurs
capitales de banques off shore ou de casinos électroniques leur permettant de profiter
de la spéculation internationale sans avoir à lui consentir la moindre aliénation.
La crainte de se voir confisquer une part de leur patrimoine foncier ancestral
(terrestre ou maritime) reste en effet toujours vive lorsqu’il faut faire appel à des
intervenants expatriés (faute de disposer localement de suffisamment de capitaux
pour mener à bien un projet économique d’ampleur). Au total, quelles que soient
l’extension des espaces urbains et l’importance des activités touristiques, de plus
en plus d’autochtones océaniens cherchent à profiter de la modernité sans avoir à
perdre les pratiques sociales fondant la cohésion de leur univers ancestral, d’où une
reformulation progressive de leurs guides des « bonnes pratiques » coutumières. Dans
toutes les communautés coutumières, les détenteurs de l’autorité sont en effet dans
l’obligation de tenir compte de la complexification de la vie s’ils veulent prévenir
efficacement l’intégrité des territoires et le bon fonctionnement des systèmes fonciers.
28La terre et ses enjeux en Océanie insulaire
Du fait des excès attribués à la « mondialisation » (pollutions de masse d’origine
anthropique, perte en lisibilité des identités locales et/ou spéculations financières
multipliant les spoliations) et du danger latent induit par le risque nucléaire, une
défiance profonde existe toujours chez les autochtones océaniens à l’égard du monde
occidental et de ses intervenants locaux (né des bombardements atomiques sur le Japon
en 1945, entretenu depuis par les expérimentations nucléaires et thermonucléaires
menées dans la sphère du Pacifique par diverses puissances, sans oublier l’explosion
de deux réacteurs nucléaires dans l’usine électrique de Fukushima en 2011). Cette
défiance dépasse donc largement le simple risque de dépossession foncière en cours
depuis un siècle ; elle tire véritablement son origine de la crainte en un avenir
devenu extrêmement chaotique tant cet avenir est difficile à décrypter par le seul
recours aux principes coutumiers immémoriaux et aux écritures bibliques (les deux
principales sources de référence éthique pour les communautés autochtones du
Pacifique). L’angoisse qui en découle explique leur adhésion très large aux discours
« altermondialistes » véhiculés par diverses ONG écolo-pacifistes et aux messages
millénaristes élaborés au sein de diverses sectes, en marge des grandes églises
chrétiennes. Au demeurant, cela n’a rien d’étonnant dans un monde insulaire qui
reste fortement ancré dans le mythe du « royaume de Dieu sur Terre » véhiculé,
dès les années 1830, par les missionnaires catholiques et protestants. Cela étant, la
question de la « terre » reste actuelle et comporte de multiples facettes.
Où que l’on se trouve, il existe toujours dans le monde une hiérarchie d’intérêts
et de compétences entre territoires, quand bien même leur aménagement varie en
fonction de la forme de développement affichée (plus ou moins durable ou spéculative).
Ainsi peut-on constater qu’au fur et à mesure où un lieu est économiquement
dynamique sa valeur marchande croît au détriment de sa sacralité : dès lors, les
coutumes ancestrales ne peuvent y apparaître comme l’élément exclusif de sa bonne
gouvernance. De ce fait, la gestion globale des principaux centres urbains et des
territoires sous leur commandement échappe aux seules règles coutumières des
sociétés agraires pluriséculaires (d’où des conflits récurrents entre des fonctionnaires
habilités à faire respecter les réglementations de l’État contemporain et des paysans
bénéficiant de droits d’usage ancestraux), même si, dans plusieurs États insulaires
océaniens, la Constitution fait explicitement référence à ces règles et si, dans certains
quartiers de leur capitale, la population les utilise encore en diverses matières.
Au total, s’il est indéniable que la perception aiguë dont les autochtones font preuve
pour la protection de leurs environnements biophysiques et socioculturels s’avère
des plus utiles, puisque ces environnements sont tous fragiles, les règles coutumières
ancestrales ne semblent vraiment performantes que pour le développement des
collectivités locales peu affectées par la modernité technicienne ; en revanche
29La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
elles ne semblent plus opératoires pour le gouvernement des États et territoires
insulaires les plus développés et pour la gestion de leurs agglomérations-capitales.
Dès l’instant où la majorité de la population d’un pays insulaire veut profiter
d’éléments de confort ou de communication induits par le progrès technologique
et la mondialisation des échanges, la gouvernance de ce pays se doit de prendre en
compte de manière prioritaire les pratiques répondant aux valeurs universelles de la
modernité (modernité qui ne se limite pas évidemment à la seule « marchandisation »
des biens et des services), tant en matière de production de richesses économiques
que d’aménagement fonctionnel des lieux de résidence ou de protection des
environnements et des cultures. Par la force des choses, les autochtones océaniens
se trouvent ainsi dans l’obligation de dépasser le dilemme majeur ressenti depuis
plusieurs décennies : faire en sorte de réussir dans l’économie marchande à l’instar
des allochtones ou perdre les valeurs coutumières de solidarité sur laquelle leur
identité collective s’est construite. Dès l’instant où les dirigeants d’une collectivité
territoriale ou étatique sont capables de bien hiérarchiser les éléments structurant
le cadre de vie des populations résidentes, les deux composantes de ce dilemme ne
semblent plus devoir être incompatibles.
Bibliographie
Bonnemaison (J.), Le territoire enchanté, croyances et territorialités en Mélanésie,Géographie et
cultures, n° 3, Paris, L’Harmattan, 1992.
Crocombe (R.) (dir.), Land Tenure in the South Pacific, Suva, USP éd., 1987.
De Deckker (P.) (dir.), Coutumes autochtones et évolution du droit dans le Pacifique, Paris,
L’Harmattan, 1995.
Doumenge (J.P.), Du terroir à la ville, les Mélanésiens et leurs espaces en Nouvelle-Calédonie,
Bordeaux-Talence, CEGET-CNRS (TDGT n° 46), 1982.
Doumenge ( J.P.), « Le Pacifique et ses îles : contextes naturels et culturels, réalités économiques
et politiques contemporaines », in États et constitutions du Pacifique Sud, volume hors série
n° 11, Revue juridique polynésienne, Papeete-Wellington, 2010, p. 19-47.
Kowasch ( M.), Les impacts environnementaux et sociaux des industries minières et métallurgiques
en Nouvelle-Calédonie, U. Heidelberg / UPV Montpellier (thèse en cotutelle), 2010, 457 p.
Prasad (N.), Régimes fonciers et développement économique dans le Pacifique, Paris, Unesco (Études
et rapports en recherche culturelle et gestion, n° 9), 1999.
Saussol (A.), L’héritage : essai sur le problème foncier mélanésien en Nouvelle-Calédonie, Paris, Publ.
Société des Océanistes, 1997.
30La gestion foncière
dans les îles Loyauté
De la permanence historique
au modèle contrarié
Luc Legeard
Historien
Résumé
En pays kanak, la terre fait l’homme. Elle dit ses origines et le détermine. Dans les îles Loyauté,
classées « réserves intégrales » depuis 1898, l’émergence de la modernité a brouillé la gestion des terres.
Alors que l’on croyait l’histoire figée, des conflits sporadiques ont éclaté ces dernières années, qui ont
mis à mal la vie communautaire et la coutume.
Dorénavant des solutions sont recherchées pour permettre le dialogue et éviter les heurts.
Il en va du nécessaire développement économique qui doit être novateur et inventif pour être
durable et assurer la promotion d’une population jeune, résolument tournée vers l’avenir.
Les graves événements qui se sont produits à Maré en août 2011 ont causé morts et blessés graves.
Derrière ce qui est apparu comme un différend commercial, se profile aussi une lutte de pouvoir et le
1rôle souvent occulte que joue la possession des terres . Le cas spécifique des îles Loyauté où les conflits
ne surgissent qu’entre Mélanésiens, mérite d’être analysé. Quels sont dans ce milieu insulaire, dont
le statut juridique échappe au droit commun, les modes de transmission et d’attribution du foncier ?
Quelles peuvent être dans ce contexte, les possibilités de développement durable ?
1. Les bonnes terres sont évidemment les plus prisées.
31La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
Rappel historique
2À l’origine, les clans kanak lapa vivent près de leurs champs, lieux de résidence
3ou refuge : hunapo, disséminés dans la forêt. L’homme est rare et les terres sont
sans propriétaire véritablement identifié. Les clans sont alors itinérants, recherchant
tous les trois ou quatre ans, de nouvelles terres favorables à la culture de l’igname.
Les hommes le savent si bien, qu’à cette époque lointaine va se forger le geste
4coutumier : le qemek , toujours en usage.
Peu à peu, le corps politique va être lié à la gestion de la terre. Un partage
des pouvoirs s’établit entre ceux qui la possèdent : « les premiers arrivés » et ceux
5qui s’installent par la suite : « les accueillis » . Les grands chefs ( angajoxu) qui
appartiennent parfois à cette seconde catégorie sont « mis debout » ( kola a cil) par
6 7les atresi gardiens de la terre ou propriétaires fonciers.
Dans ce contexte, les grands chefs ne peuvent être des autocrates. Ils ont pour
mission d’incarner le corps social et les clans les plus importants. En tant que « Pères
du pays », ils doivent être les arbitres des conflits, et tout particulièrement des litiges
8qui concernent les terres, qu’ils ne possèdent pas eux-mêmes . Pour donner solennité
et objectivité à leurs décisions, ils s’expriment - précaution supplémentaire - par la
voix de leur porte-parole.
2. Descendants d’un ancêtre commun (en langue drehu).
3. Ce qui ne fut sans doute pas toujours le cas. Les deux sites fortifiés du district de la Roche, construits
250 ans après Jésus-Christ, attestent du contraire. Les hommes durent être très nombreux, et
l’organisation sociale et politique bien différente de celle que nous connaissons, pour extraire et
charrier des blocs de corail fossile, formant des murs épais de dix mètres.
4. Don et contre-don d’igname qui permettait d’être identifié par l’autre, d’indiquer son origine
et de montrer son terroir.
5. Qui sont d’origine très diverses : clan Xetiwaan sans doute venu des Nouvelles-Hébrides (Vanuatu),
e ePolynésiens : Tongiens, Wallisiens… arrivés entre le xvii et le xix siècle, baleiniers et santaliers
anglais… Les accueillis étaient fort bien reçus car ils étaient souvent détenteurs d’un
savoirfaire, de connaissances, d’un métier. La moindre des choses était de leur accorder une terre où
ils pourraient désormais s’installer.
6. Atresi vient de ate sine ite hazé qui signifie en drehu : « hommes d’essence divine ».
7. Sans doute les premiers occupants (tenadro) à Lifou. À Maré, ces clans ( Guhnameneng) des Maîtres
de la terre sont les descendants des Eletok, premiers habitants du pays Nengone.
8. Ainsi, ils ne peuvent être juges et partie. Par le passé, ces règles n’ont pas toujours été respectées
comme en témoigne, par exemple, le pasteur Étienne Bergeret dans une lettre du 23 juillet
1925 : « Les grands chefs sont souvent considérés comme propriétaire de toutes les terres de la tribu, ce qui
a donné lieu à de nombreux abus. Des réserves ont été cédées, louées ou vendues en tout ou partie à l’insu
et contrairement à l’intérêt évident de leur tribu ». (Collection Défap : Service protestant de mission)
Aujourd’hui, certains grands chefs abandonnent leur neutralité en s’engageant politiquement.
32La gestion foncière dans les îles Loyauté
9Au moment de l’évangélisation , les clans consentent à se déplacer. Ils se
regroupent autour du temple, de l’église, où un puits est généralement foré et où
10des soins peuvent être prodigués. Les tribus hunahmi deviennent les nouvelles
entités religieuses et administratives. Les clans dont les champs sont éloignés y
retournent régulièrement, pour pratiquer les indispensables cultures vivrières.
Mais ces clans habitent désormais sur les terres des propriétaires terriens, qui ont
concédé un espace au « lieu de la religion ». Il n’y a pas eu, comme sur la Grande
Terre, de spoliations foncières, de cantonnement arbitraire. Les très rares colons
evenus sur les îles dans la seconde partie du xix siècle constateront d’ailleurs bien
vite que les sols, pauvres, truffés de corail, sont impropres à la culture. En revanche,
les missionnaires protestants et les pères maristes ne rencontrent pas de difficultés
11 et faire construire églises et temples.particulières pour acheter des terres
12Les îles Loyauté sont classées « Réserve intégrale » en 1898 , ce qui semble
avoir assuré une certaine stabilité, tout en occultant dans le même temps aux yeux
des Européens, les clivages, les stratégies, les relations conflictuelles au sein de
sociétés isolées, qui si elles sont communautaires, sont hiérarchisées et inégalitaires.
Dans les îles, autant qu’ailleurs, l’Histoire pèse tout son poids. Il est avéré
que les hommes ont été déplacés, victimes bien avant la colonisation des guerres
13 etribales , puis à partir de la seconde partie du xix siècle, des conflits religieux,
9. À partir de 1842 et dans les quarante ans qui suivent.
10. Hunahmi signifie littéralement « lieu de la religion » créé pour la propagation du christianisme.
Le vocable « tribu » n’est en fait utilisé qu’en français. L’administration impériale donne une
existence légale à cette entité administrative par un arrêté du 24 décembre 1867 : « La tribu
forme une agrégation légale ayant des attributs de propriété et organisée sous la seule forme qui fut et
qui soit propre à l’état de la population indigène ». Cette organisation imposée est complétée par
l’arrêté du 9 août 1898 qui crée les districts, groupement de tribus. Dans les îles Loyauté, il
existe actuellement 87 tribus et 16 districts.
11. Terres achetées par les pasteurs et les pères maristes, la plupart du temps et surtout au début,
grâce à des objets de traite, la monnaie n’ayant pas encore cours dans les îles Loyauté.
12. Arrêté du 22 janvier 1898. Les terres des réserves sont déclarées « Incommutables, insaisissables
et inaliénables ».
13. La conquête de terres dut alors être « polémique ». Selon l’étymologie grecque : « relative à la
guerre ».
33La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
14 15 16des épidémies , du « black birding » , de l’engagisme . Des terres ont donc été
délaissées, abandonnées délibérément ou involontairement du fait de l’exil ou de
décès prématurés. Des liens de parenté ont pu se nouer, se distendre, s’oublier. En
outre, l’établissement de l’état civil en 1932 par le service des Affaires indigènes,
va brouiller les cartes un peu plus. Les noms patrimoniaux qui ont été donnés
à l’époque ne sont pas forcément exacts. Ainsi, un même clan, numériquement
important, va se scinder et prendre des noms de famille différents. Des familles vont
s’attribuer un nouveau patronyme. Parfois même, c’est le représentant des Affaires
indigènes lui-même qui leur donne un nom ou déforme celui qu’on lui propose.
Qui est qui ? À quel clan attribuer telle terre ? Qui peut témoigner pour ceux qui
ne sont plus ? On est en droit de parler « d’un immense et compliqué palimpseste de la
17, qui s’inscrit dans le maillage du paysage. Si l’arrivée de l’évangile et la mémoire »
18gestion coloniale figent la répartition des populations, aucun document officiel
ne va pour autant venir étayer les dires et certifier les origines mythiques et réelles
des différents clans. Un accord tacite, fait de non-dit et de consensus, s’est établi.
Les contentieux n’émergent vraiment qu’au moment des crises politiques, des
conflits d’intérêts, des successions. Il faut alors « dire le droit du premier occupant ».
De surcroît, il peut exister des droits multiples pour un même espace. La tâche
s’avère très difficile voire impossible.
Héritiers d’une histoire troublée, les habitants actuels des Loyauté ne sont
19souvent, sans même le savoir, que les usufruitiers obligés des terres ancestrales .
14. Entre 1840 et 1920, le choc bactérien va entraîner la disparition prématurée de familles entières.
Les épidémies de tuberculose, de lèpre, de grippe, de rougeole… causent des milliers de décès. En
1921, il n’y a plus à Lifou, que 5 021 habitants contre 6 000 à 7 000 en 1865. À Maré, en 1901,
le pasteur Philadelphe Delord note 142 décès pour 3 753 habitants. Les adoptions, généralisées
edès la fin du xix siècle, ne simplifient pas l’identification des propriétaires.
15. Recrutement forcé de main-d’œuvre, essentiellement aux Nouvelles-Hébrides et dans les Loyautés.
16. Entre 1863 et 1870, un millier de Loyaltiens contracte un engagement de cinq ans pour les
champs de canne à sucre du Queensland. La moitié seulement reviendra. Leurs descendants vivent
toujours en Australie, principalement dans la ville de Rockhampton (Queensland). En 1929, le
médecin résident Tivollier indique dans un rapport que le quart de la population masculine de
l’île de Lifou travaille et réside à l’extérieur.
17. Fernand Braudel.
18. La mise en place de l’Indigénat en 1887 contrôlera et empêchera aussi les déplacements.
19. « La terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre », ainsi que le disait le
chef sioux Sitting bull.
34La gestion foncière dans les îles Loyauté
La terre : quelle représentation ?
À la vérité, la propriété est « usufondée », c’est-à-dire qu’elle repose à l’origine
sur l’usage. On ne recherche pas la rente foncière, mais à se procurer par un travail
20agricole, les nécessaires productions vivrières. Les terres sont patrilinéaires .
Elles sont héritées de père en fils, et ne sont pas propriétés indivises. Seul le travail
nécessaire pour les mettre en valeur est le plus souvent collectif. Ce qui a pu créer
21la confusion dans l’esprit du colonisateur . En pays kanak, les liens de l’homme
22à sa terre sont indéfectibles. Plus qu’ailleurs, elles le définissent . La relation est
davantage affective qu’économique. La valeur monétaire de la terre n’est que virtuelle.
Posséder des terres installe l’homme dans une hiérarchie sociale, lui donne un
pouvoir et un rôle. Contester les limites d’une terre, c’est nier la prééminence d’un
clan, son origine, son ancienneté sur l’île. Et perdre son statut c’est finalement
perdre la face.
En outre, la pratique horticole humanise et sacralise la terre (dro). Elle exige
incontestablement une attention plus grande à chaque détail du paysage, du relief,
du sol, qu’une culture mécanisée et productiviste. La culture de l’igname, auquel
s’identifie l’homme kanak, renforce encore ce respect. Ce ne sont pas de simples
tubercules qui poussent dans le sol mais la chaîne des générations qui se poursuit et
23les liens de parenté qui s’incarnent . Seule cette culture a véritablement la primauté
parce qu’elle entretient le lien social, s’inscrit dans les échanges, les cérémonies
coutumières, et induit au-delà d’une simple culture, une Civilisation.
eD’ailleurs, toutes les plantations imposées depuis la fin du xix siècle, pour
assurer des revenus, ont échoué à plus ou moins long terme. Les grandes cocoteraies
destinées à produire du coprah sont depuis longtemps à l’abandon, les cultures de
24 25coton, d’orangers , de café et de pommes de terre qui devaient s’inscrire dans
26une économie monétisée n’ont pas duré. Pas plus que l’exploitation du squash ,
20. Les garçons sont les « poteaux ». Le mariage est exogamique. La mariée va vivre sur les terres
de son mari.
21. Colonisateur qui a joué dès 1868 sur cette nuance pour ne pas reconnaître la propriété individuelle.
Il ne reconnaîtra la propriété clanique et non plus tribale qu’en 1970.
22. Les accords de Nouméa précisent d’ailleurs que : « L’identité de chaque kanak se définit d’abord
en référence à la terre ».
23. « C’est de la substance ancestrale que l’igname est gonflée. Cela signifie que la substance ancestrale et la
nourriture sont une seule et même chose ». (Gens de la Grande Terre, page 91, Maurice Leenhardt)
C’est sans doute en grande partie pour cette raison que cette culture a résisté à tous les aléas.
24. Plantation développée à Lifou par le père mariste Lubin Gaide (1825-1905).
25. Cultures lancées par les Affaires indigènes dans les années trente.
26. Petite citrouille à chair sucrée, très prisée sur le marché japonais.
35La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
lancée dans les années 1990. En outre, la terre plus qu’un espace foncier, est un livre
ouvert, qui raconte le passé. C’est une terre témoin, « une terre principe de vie ».
La nature qui environne l’homme kanak est « magique ». Elle n’a pas vraiment été
l’objet de maîtrise technique. Celle-ci n’est d’ailleurs pas recherchée.
Cette nature est peuplée par les ancêtres dont on peut toujours voir les crânes ou
les squelettes dans des trous de roches ou des grottes. En outre, les clans peuvent
entrer en communication avec leur totem : le lézard, le requin, le serpent… De plus,
27des êtres mythiques : les wananathim la hantent, la surveillent, la protègent.
Chaque agression au cadre de vie ravive les croyances ancestrales. Ainsi, attenter à
l’intégrité de cette nature, où tous les éléments font sens, est une faute.
D’ailleurs dans la culture kanak traditionnelle, le droit d’utiliser les ressources
28limitées de la terre et de la mer était réglementé par les usages et la coutume .
La consommation de biens qui étaient rares excluait tout gaspillage. Aussi limitait-on
délibérément le prélèvement au strict nécessaire. Pour y parvenir, on mettait
29un tabou sur telle et telle récolte, sur tel trou d’eau . On imposait, à dessein, une
date de récolte.
Un indispensable retour à la coutume ?
Dans ce milieu insulaire, marqué pendant des siècles par la permanence des
structures sociales et des techniques agraires, l’irruption de la modernité a, ces
dernières années, contrarié le modèle établi et bousculé les valeurs, laissant les
partenaires institutionnels : État, Justice, Administration, souvent désemparés.
Dans les îles Loyauté, les conflits ont pu opposer :
–  l’État et les propriétaires fonciers,
–  deux clans qui revendiquent les mêmes terres.
27. La itre Wananathim, désigne en langue drehu, de petits êtres qui vivent dans la forêt. Ils portent
les cheveux longs. Les femmes ont des seins pendants qu’elles rejettent sur leurs épaules. La
rotation de leurs coudes et de leurs genoux leur permet de se retourner instantanément. Ils ne
parlent pas mais sont capables d’interpeller l’intrus en le sifflant. Pour certains ethnologues, ils
témoigneraient d’un premier peuplement qui aurait disparu.
28. Ensemble de règles non écrites qui organisent et régissent la vie en commun.
29. Ainsi dans certaines grottes, il était mal venu d’éclairer la nappe d’eau, de prélever l’eau avec
d’autres récipients que ceux confectionnés en feuilles de bananiers ou de taro. Les interdits
concernaient aussi la pêche ou le début de la consommation des ignames. Les tabous témoignent
d’un « profond respect pour la vie, une crainte respectueuse qui incite les hommes, tantôt à redouter,
tantôt à honorer la vie enclose dans le cercle du groupe de parenté, étendu aux jardins, aux forêts et aux
emplacements de pêche ». (J. Prytz-Johansen)
36La gestion foncière dans les îles Loyauté
Tant qu’une parcelle est en friche et ne laisse augurer d’aucun profit, elle ne
suscite bien entendu pas les convoitises, mais dès qu’un projet est susceptible de se
30concrétiser : port , commerce, établissement scolaire, les revendications et les passions
peuvent se déchaîner. Faute de concertation préalable, les conflits s’enveniment et
relèvent au final plus des juridictions pénales que des juridictions civiles.
La mise en place de nouvelles infrastructures a entraîné des dérives. Les notions
de « Domaine » et de « service public » ont souvent été mal comprises, parfois
interprétées en fonction d’intérêts particuliers. La tentation d’exiger un loyer
souvent indu est apparue.
On a demandé à la terre, d’être productrice « d’espèces sonnantes et trébuchantes »,
ce qu’elle ne peut pas produire car ce n’est pas sa mission. Des questions inédites
et déstabilisantes ont été posées.
Le fait, par exemple, d’accorder un espace foncier à l’État pour construire un
établissement scolaire peut-il générer une rente ? Garantir un emploi ? Est-ce la
terre qui fonde l’emploi ou est-ce la compétence ? Les droits spécifiques doivent-ils
devenir des droits dérogatoires ? Pour parvenir au consensus, l’État a dû, dans le
31cadre de palabres, multiplier les concessions et faire des entorses aux règles de droit .
En revanche, face à un conflit foncier qui oppose deux clans, l’État a préféré s’en
remettre à la justice coutumière qui depuis trente ans a été de plus en plus sollicitée
sans toutefois parvenir à résoudre tous les conflits.
Ainsi, l’ordonnance du 17 octobre 1982 a mis en place des assesseurs
coutumiers auprès de deux juridictions : le tribunal civil de première Instance et la Cour
d’appel de Nouméa. Ces assesseurs coutumiers mélanésiens, bons connaisseurs de
leur milieu, hommes réputés sages et pondérés, sont capables, connaissant bien le
droit local, de prendre les décisions idoines.
Par ailleurs, la loi référendaire du 9 novembre 1988 a créé deux organes ayant
une compétence consultative :
– un conseil coutumier par aire coutumière ;
– le Conseil consultatif coutumier du territoire, qui est composé des représentants
32des huit aires coutumières de Nouvelle-Calédonie .
30. En 1991 et 1992, un litige foncier portant sur la construction du port de Hnassé (Lifou), a
entraîné des heurts violents entre les partisans du maire Cono Hamu et les défenseurs des droits
coutumiers. Des cases ont été incendiées et des coups de feu ont été échangés.
e31. Le droit à la différence admis de fait va à l’encontre de l’article 2 de la Constitution de la V
République.
32. Si ces deux conseils peuvent être consultés sur les différentes questions que pose le statut
particulier, ils le sont aussi sur le foncier.
37La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
L’accord de Nouméa a conforté le rôle du Conseil consultatif du territoire qui
est désormais dénommé « Sénat coutumier ». Il devient surtout « un organe
délibérant ». Il est compétent sur tout ce qui concerne le statut civil coutumier, les terres
coutumières, les signes identitaires.
Les huit aires coutumières peuvent de leur côté, être associées à l’élaboration
des décisions des assemblées provinciales et des conseils municipaux. Elles peuvent
être appelées à expliquer les règles coutumières.
La loi organique du 19 mars 1999 a modifié et enrichi ces dispositions. Les
législateurs ont précisé que dorénavant les terres coutumières étaient régies par
33la coutume . Il a été indiqué qu’en plus d’être « inaliénables, incommutables et
insaisissables », elles étaient devenues « incessibles ».
En outre, la loi du pays du 15 janvier 2007 a créé la fonction d’officier public
coutumier. Assermentés auprès du tribunal de première instance de Nouméa, et
nommés dans les huit aires coutumières, ces officiers civils coutumiers sont chargés
« de transcrire la décision coutumière en acte, de recevoir et conserver les actes coutumiers,
d’en délivrer des copies ».
Pour autant, tous les problèmes n’ont pas été résolus. Quelles sont généralement
les questions posées par les conflits fonciers ? Le propriétaire terrien s’éprouve à
travers ses responsabilités, qui étaient jusqu’alors précisément délimitées par les
structures sociales et culturelles. Il doit et c’est depuis toujours son rôle dans la
34coutume, attribuer aux familles accueillies : unpik , c’est-à-dire un terrain où elles
peuvent durablement s’installer. Il se trouve parfois que dans un passé plus ou moins
lointain, ces clans accueillis ont pu inviter à leur tour un autre clan. Aucun loyer
n’est perçu. Seul un petit geste, de temps à autre, permet de remercier le propriétaire
terrien. Ainsi chacun est à sa place. Ces familles qui connaissent leur positionnement
au sein de la société ne doivent pas dépasser les limites qui leur ont été assignées.
Le jour où le conflit éclate, la cacophonie, en l’absence de documents, l’emporte.
33. Article 18 de la loi organique qui met en œuvre les dispositions de l’accord de Nouméa du 5
mai 1998. L’article 1.4 de l’accord de Nouméa précise en outre que : « Les terres coutumières
doivent être cadastrées pour que les droits coutumiers sur une parcelle soient clairement identifiés ».
Les décisions coutumières sont adoptées à la suite d’un « palabre » tenu « sous l’autorité du chef
de clan, du chef de la tribu, du grand chef ». L’acte juridique est un « acte authentique » en matière
de propriété coutumière.
34. Terme drehu.
38La gestion foncière dans les îles Loyauté
35Et chaque clan tente, quand les mots sont devenus impossibles , d’imposer son
avantage et sa prééminence par la force.
La délimitation des propriétés est aussi un problème récurrent. Le bornage
inexistant ou qui fait seulement référence à tel ou tel élément du paysage est source
de conflit. Les indications floues ou oubliées, données sur le tissu parcellaire, sont
forcément interprétées quand les dissensions apparaissent.
Certaines tribus et responsables sont conscients de ces difficultés. Ainsi Luecila, à
Lifou, a pris dans les années 90, des mesures novatrices en acceptant et promouvant
la mise en place d’un cadastre. Mais l’initiative est restée très locale.
Depuis les années 80, la lutte d’émancipation est, semble-t-il, venue renforcer les
différends. Sous les étiquettes partisanes, se dissimulent souvent des revendications
portant sur le foncier qui échappent au néophyte. Certains clans ont aussi parfois
voulu s’affranchir par le biais de la politique, devenue omniprésente, des règles
coutumières et formuler des revendications foncières, qui sont difficilement admises
par les propriétaires. Les clans des « Maîtres de la terre » sont plus volontiers
conservateurs et loyalistes car ils ne souhaitent pas la remise en cause de l’ordre
établi alors que les clans moins bien lotis sont partisans d’un bouleversement et
36d’une redistribution éventuelle du foncier .
Dans les décennies à venir, le partage des terres cultivables sous la pression
37démographique , mais aussi la préservation d’un environnement vulnérable, sont
les défis que devront relever les Kanak des Loyauté.
35. Il faut toutes les connaissances et les observations des vieux, vite perdues car liées à l’oralité,
pour remonter les généalogies, pour savoir par exemple quel clan habitait, à l’origine, tel lieu.
Il n’est raisonnablement possible de se souvenir que sur quatre générations. On concédera que
la mémoire est en outre sélective et peut parfois servir des intérêts particuliers. Les enquêtes
ethnographiques sont sujettes à caution car peu objectives. Elles sont surtout dans l’impossibilité
de maîtriser toutes les données. Au début des années 80, sur la Grande Terre, dans la région
de la Foa et de Bouloupari, le grand chef Berger Kawa a tenté d’établir un cadastre à partir des
données recueillies auprès des clans. À la même époque, d’autres enquêtes de terrain ont été
faites par des chercheurs de l’IRD. Les résultats sont difficilement exploitables. On concédera
que sur les îles, la tâche est plus ardue encore.
36. Faire des propriétés claniques, des propriétés tribales « terres d’unité collective » ou du moins
« abolir le lien personnel qui unit les individus au sol et leur confère nom, titre et rang » a été une des
idées défendues par le Palika dans les années 80. Elle ne fait pas l’unanimité.
2 237. Il faut raison garder car les îles sont très peu peuplées : Lifou (1 196 km), Maré (650 km ),
2Ouvéa (132 km ), pour un total de 17 000 habitants et une densité moyenne de 9 habitants au
2km . En outre l’exode rural se poursuit.
39La Mélanésie : Actualités et Études - Foncier et développement durable en Mélanésie
En ce qui concerne la gestion des terres coutumières, c’est le pragmatisme et le
38 plus que la résolution compromis qui paieront plus que l’idéologie ; l’anticipation
des problèmes a posteriori. Mais aucun texte ne peut décréter l’abolition des passions,
des jalousies et faire fi des réalités humaines.
Vers quel développement durable ?
Au-delà des revendications claniques, il faut considérer que tous les partenaires :
propriétaires, province, État, ont une responsabilité conjointe eu égard à la protection
de l’environnement. Il s’agit bien d’exploiter les ressources tout en ayant le devoir d’en
39assurer la pérennité pour les générations futures . Depuis 1989, la compétence en
matière de réglementation environnementale appartient plus particulièrement aux
provinces. La province des îles Loyauté a, à ce jour, encore pris peu de mesures. Elles
40existent néanmoins et constituent un embryon de réglementation environnementale .
Pour autant, les exploitants agricoles ne peuvent éluder leur rôle au quotidien.
Dans de rares endroits encore, la forêt primaire sempervirente laisse la place
à des pestes végétales. Mais dans les décennies à venir, la coupe toujours possible
d’arbres séculaires, le non-respect des jachères « forestières à longue révolution »,
l’utilisation parfois tentante, d’engrais et de pesticides seront autant de menaces
pour l’environnement.
La culture sur brûlis, pourtant traditionnelle, fragilise toujours l’écosystème.
Seule la faible densité humaine a assuré jusqu’à présent l’innocuité relative de
cette pratique. Le feu donne certes un coup de fouet aux plantations nouvelles,
41mais laisse les sols à nu, ravage toutes les espèces de façon inconsidérée . Il faudra
rechercher un mode d’exploitation de ressources, de production et de consommation
plus responsable. Protéger la biodiversité et favoriser l’agriculture biologique sont
sûrement deux orientations majeures pour les îles Loyauté.
38. C’est la politique menée par l’ADRAF (Agence de développement rural et d’aménagement
foncier) qui peut faire un cadastre à la demande.
39. Selon le rapport Brundtland « Le développement durable est un développement qui répond aux
besoins du présent sans compromettre la capacité des générations à venir à répondre aux leurs ». (1987)
40. Quelques mesures adoptées : Délibération du 22 décembre 1993 ayant trait à la ressource
ligneuse. Délibérations du 30 août 2007, relatives à l’élimination des huiles et des batteries
usagées. Délibération du 19 août 2010, portant réglementation sur la coupe et l’exploitation
du bois de santal.
41. Il faut préférer le compost, procédé recommandé d’ailleurs par les ingénieurs agronomes en
poste à Lifou.
40La gestion foncière dans les îles Loyauté
Par ailleurs, la gestion de l’eau douce et le traitement des déchets restent des
questions majeures. Les prélèvements dans la lentille d’eau douce ont considérablement
augmenté tant à Lifou qu’à Maré, mais ils demeurent fort heureusement inférieurs à
1 % de la recharge naturelle annuelle de la lentille par les eaux de pluie. « Cependant,
le risque de surexploitation en cas de pompages trop importants en vue d’une irrigation par
exemple, conduirait à une remontée de l’eau salée dans l’eau douce qui moins dense, flotte.
42Le processus serait pratiquement irréversible » . Ces réalités ne sont pas inconnues
43mais la nécessité peut les faire oublier . À Ouvéa et à Tiga, le problème est encore
plus crucial car l’eau douce manque. En ce qui concerne les déchets, des décharges
répondant aux normes ont été créées dans les années 90 mais les dépôts sauvages
44très polluants continuent d’exister .
Dans les temps anciens, les Kanak ont pratiqué à leur façon « le développement
45durable » , évitant le pillage de ressources qui étaient rares. Il importe aujourd’hui
de ne pas céder à l’urgence car l’économie globalisée n’est pas toujours guidée par
la même éthique. Le goût du lucre s’impose parfois.
Ainsi, au tournant des années 2000, il avait été proposé d’extraire du calcaire
des falaises des îles Loyauté, calcaire qui entrait dans le process industriel de l’usine
Goro nickel. Une telle exploitation doit être « proscrite dans les zones proches
du littoral où les travaux sont susceptibles de provoquer des fractures du substrat
46rocheux augmentant ainsi la perméabilité à l’eau de mer » .
Incontestablement, les ressources naturelles non renouvelables ne peuvent être
employées qu’avec prudence et parcimonie.
La tentation de l’immobilisme ou la course en avant sont les deux risques majeurs.
Les îles Loyauté se trouvent de ce point de vue au milieu du gué. Le mot dangereux
est finalement le mot progrès. Un progrès qui serait calqué sur le modèle européen.
Un autre modèle de développement est à inventer.
42. Pascal Lagarde (ingénieur agronome).
43. À cet effet, le programme ADAGE (aide à la décision en aménagement et gestion de
l’environnement, programme Europe EV 1299) a été mis en place sur la seule île de Lifou (1999).
Il a été suivi en 2004 du programme SAGE (gestion durable de la ressource en eau dans les îles
Loyauté), financé par le contrat de plan État/province des Îles. Ce programme réunit la commune
de Lifou, la province des Îles, l’Institut de recherches et de développement, le bureau d’études de
l’agence pour l’eau et l’environnement. Il peut, grâce à son expertise, faire d’utiles préconisations.
44. La délégation régionale de l’ADEME se préoccupe de la réhabilitation des dépotoirs, des
déchetteries…
45. Cette terminologie n’était évidemment pas usitée. Mais l’idée était bien la même.
46. Pascal Lagarde.
41