La mémoire

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Le psychologue allemand Hermann Ebbinghaus fut non seulement le premier à prendre en compte expérimentalement l'expression inconsciente des phénomènes mnésiques, mais aussi et surtout celui qui a montré que la méthode expérimentale pouvait être utilisée avec profit pour aborder l'étude des fonctions psychologiques supérieures. On trouve ici pour la première fois en langue française la traduction intégrale du livre d'Ebbinghaus sur la mémoire (1885).
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296447530
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La mémoire@
L'Harmattan, 2010
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan l@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-13175-0
EAN: 9782296131750Hermann Ebbinghaus
La mémoire
Recherches de psychologie expérimentale
Introduction et traduction
par Serge Nicolas
L'HarmattanCollection Encyclopédie Psychologique
dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme
moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe
siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais
bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de
rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont
contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline
scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus
grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages
classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui.
Ouvrages sur la mémoire chez le même éditeur
A. BINET, Psychologie de la mémoire (Œuvres choisies I), 2003.
W. JAMES, Habitude et mémoire (1890), 2010.
P. JANET, L'évolution de la mémoire (1927-1928), 2006.
S. NICOLAS, La mémoire humaine, 2000.
Th. RIBOT, Les maladies de la mémoire (1881), 2005.
Dernières parutions
A. BINET & Th. SIMON, Les enfants anormaux (1907), 2008.
A. F. GATIEN ARNOULT, Programme d'un cours de philosophie (1830)
V. BECHTEREV, La psychologie objective (1913), 2008.
A. M. J. PUYSÉGUR, Mémoires... du magnétisme animal (1784), 2008.
S. NICOLAS & L. FEDI, Un débat sur l'inconscient avant Freud, 2008.
F. PAULHAN, Les phénomènes affectifs (1887), 2008.
E. von HARTMANN, Philosophie de l'inconscient (1877,2 vol.), 2008.
H. HELMHOLTZ, Conférences populaires I (1865), 2008.
H. II (1871), 2008.
Pierre JANET, De l'angoisse à l'extase (1926-1928) (2 vol.), 2008.
S. NICOLAS, Études d'histoire de la psychologie, 2009.
J.-M. CHARCOT, Leçons sur les maladies du système nerveux (1872)
H. HELMHOLTZ, Optique physiologique (1856-1866) (3 vol.), 2009.
A. COMTE, Cours de philosophie positive (1830-1842) (6 vol.), 2009.
A. BINET, Etudes de psychologie expérimentale (1888), 2009.
A. M. J. PUYSEGUR, Suite des mémoires... (1785), 2009.
V. COUSIN, De la méthode en psychologie (1826-1833), 2010.
A. BINET, Les idées modernes sur les enfants (1909), 20 IO.
W. JAMES, Habitude et mémoire (Œuvres choisies II), 2010.
W. L'intelligence (Œuvres choisies III), 2010INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR
Hermann Ebbinghaus (1850-1909) :
Vie et œuvre d'un grand psychologue expérimentalisti
"Ebbinghaus est mort. Mais ses œuvres vivent"
E. Dürr (1910)
Dans un court chapitre consacré au psychologue allemand
Hermann Ebbinghaus (1850-1909) publié dans le premier tome du Traité
de Psychologie Expérimentale (Fraisse et Piaget, 1981), Paul Fraisse
(1911-1996) écrit dès la première ligne: "Ebbinghaus doit sans doute son
originalité à l'indépendance de sa formation" (p. 22). Cette affirmation,
bien qu'étayée par quelques éléments sur sa vie et son œuvre, méritait
qu'on entreprenne une analyse beaucoup plus approfondie de ce
psychologue allemand dont on a tendance à oublier aujourd'hui dans les
milieux scientifiques les contributions fondamentales. Si Ebbinghaus n'a
pas beaucoup publié de son vivant (pour une revue bibliographique:
Traxel et Gundlach, 1986) (près de 30 références contre par exemple près
de 300 pour Alfred Binet) et s'il a formé peu d'élèves connus à part
William Stern (1867-1947) (on dit d'ailleurs qu'il ne les recherchait pas),
on doit admettre, d'une part, que ce n'est qu'un pauvre indice de son
activité scientifique pour un homme de cette stature et de cette réputation
I
Ce chapitre introductif est la reproduction aménagée et complétée d'un article déjà publié
sur le sujet par l'éditeur: Nicolas, S. (1994). Hermann Ebbinghaus (1850-1909): La vie et
l'œuvre d'un grand psychologue expérimentaliste. Swiss Journal of Psychology, 53, 5-12.
Nous remercions la Revue suisse de psychologie pour nous avoir donné l'autorisation de
reproduire cet article.(Dallenbach, 1954) et, d'autre part, que l'influence exercée n'en a pas
moins été considérable. Ses écrits ont en effet eu un grand retentissement
sur ses contemporains et bien au-delà sur les psychologues
expérimentalistes tout au long du XX. siècle (pour des discussions à ce sujet: Gorfein
et Hoffman, 1987 ; Klix et Hagendorf, 1986 ; Roediger, 1985a).
Son indépendance et son originalité de pensée se retrouvent
lorsqu'on constate par exemple qu'il n'a pas créé d'école de psychologie et
qu'il peut difficilement être rattaché à un courant psychologique de
l'époque (Caparros et Anguerra, 1986). Pourtant, comme nous le verrons,
Ebbinghaus va être influencé tout au long de sa carrière scientifique par
les écrits de l'un de ses compatriotes: Gustav Th. Fechner (180 1-1887f
La meilleure manière d'exposer la vie et l'œuvre de ce
psychologue est certainement de prendre pour fil conducteur les différentes étapes
de sa formation et de sa carrière scientifique. L'avantage de ce type de
présentation est qu'il nous permettra de souligner dans une perspective
diachronique ses contributions essentielles dans le domaine de la mémoire
humaine (et dans celui d'autres fonctions psychologiques) ainsi que son
apport au niveau de la diffusion du savoir scientifique.
Premiers pas dans laformation d'un psychologue expérimentaliste
Hermann Ebbinghaus est né en Prusse, à Barmen aujourd'hui un
quartier de Wuppertal près de Bonn, en Rhénanie, le 23 janvier 1850 de
Carl Ebbinghaus (1815-1866), négociant en papier et textile, et de Juliane
Ebbinghaus, née Klewitz (1815-1880). De confession luthérienne, il fit
ses études primaires et secondaires dans sa ville natale (cf., Sprung et
Sprung, 1986 ; Traxel, 1987).
Il entreprend ses études universitaires à Bonn à l'automne 1867
et, plus tard, selon la mode du temps qui est de se rendre de ville
universitaire en ville universitaire, il se rend à Berlin et à Halle pour
étudier les langues classiques, l'histoire et la philologie. En 1870, il sert
pendant un an dans l'armée prussienne durant la guerre contre la France
(1870-1871). C'est au printemps 1871 qu'il décide de se consacrer
entièrement à la philosophie. Il reçoit son grade de Docteur à Bonn le 16
août 1873 en ayant brillamment soutenu, selon Karl Marbe (1869-1953),
une thèse dont le sujet était à la mode et qui avait pour titre: « Über die
2 Nicolas, S. (2002). La fondation de la psychophysique de Fechner: Des présupposés
métaphysiques aux écrits scientifiques de Weber. L'Année Psychologique, 102, 255-298.
6Hartmannsche Philosophie des Unbewussten» ("sur la Philosophie de
l'Inconscient de Hartmann"). L'ouvrage philosophique d'Eduard von
Hartmann sur l'inconsciene était un best-seller à l'époque (pour une
analyse en français: Dumont, 1872). La première édition allemande de
cette œuvre date de 1869 et fut à maintes fois rééditée durant la décennie
suivante (une traduction française a même été publiée chez Félix Alcan en
18774). Dans sa thèse, Ebbinghaus se montra très critique envers l'auteur
qui niait toute continuité et transition entre la conscience et l'inconscient
en soutenant l'existence d'un inconscient absolu et métaphysique.
Influencé par les positions de Leibniz, il devint partisan de la loi de
continuité. Mais il avait bien conscience que sa prise de position ne
s'appuyait pas sur des preuves objectives solides mais sur un
raisonnement subjectif. Cette constatation l'amena, d'une part, à affirmer que la
psychologie devrait être séparée de la philosophie et, d'autre part, que la
nouvelle psychologie devrait s'appuyer sur les méthodes objectives
utilisées par les sciences naturelles (Segura & Caparros, 1987). Comment
mettre en place une psychologie scientifique? Ebbinghaus n'en savait
encore rien à l'époque. Il lui fallut attendre quelques années pour que son
projet prenne forme.
D'après Boring (1957, p. 387), Ebbinghaus passa les deux années
suivantes à Berlin, mais Shakow (1930, p. 510) nous dit qu'on sait
seulement qu'il projetait d'aller dans cette ville. Durant les années
18751878 il étudia en auditeur libre et voyagea en Angleterre et en France où
il fut précepteur et enseignant (cf., Hoffman, Bringmann, Bamberg et
Klein, 1987 ; Traxel et Gundlach, 1986). C'est à cette époque qu'il se
procura les "Elemente der Psychophysik" (1860) de Gustav Theodor
Fechner qui devaient lui démontrer que la psychologie peut utiliser avec
profit les méthodes des sciences naturelles. On a cru pendant longtemps
que c'était à Paris qu'il acheta d'occasion les deux tomes de cet ouvrage
(cf. Jaensch, 1909), mais cette localisation a plus récemment été remise
en question (Traxel, 1985) puisqu'on admet aujourd'hui qu'il les a acquis
entre avril et décembre 1875 à Londres. Cette dernière hypothèse est
d'ailleurs admise maintenant (cf., Traxel, 1987 ; Traxel et Gundlach,
1986).
3
Pour une étude de la réception en France et en Allemagne de cet ouvrage: Nicolas, S., &
Fedi, L. (2008). Un débat sur l'inconscient avant Freud. La réception de Eduard von
Hartmann chez les psychologues et philosophes français. Paris: L'Harmattan.
4
Pour une réédition: Hartmann, E. von (2008). Philosophie de l'inconscient (2 vol.). Paris:
L'Harmattan.
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8Quoi qu'il en soit, profondément impressionné par l'utilisation de
la méthode expérimentale pour l'étude de la sensation après la lecture de
l'ouvrage de Fechner (Boring, 1957 ; Roediger, 1985b), Ebbinghaus eut
l'idée de l'appliquer à l'étude de la mémoire, peut être parce qu'en tant que
jeune philosophe voyageant en Angleterre il s'était intéressé tout
naturellement à la psychologie associationniste britannique. Ses premières
recherches commencèrent avec des enfants dont il avait la charge en
Angleterre (Hoffman et al., 1987) et surtout en France entre les années
1877 et 18785 (Shakow, 1930). Ces études préliminaires qui employaient
des matériels d'apprentissage aussi divers que des sons, des nombres et
des poèmes lui montrèrent la difficulté de travailler avec d'autres
personnes ce qui l'incita à se prendre comme sujet d'expérience. Il quitte
Paris le 20 juillet 1878 pour Postdam, après avoir appris sa nomination à
la cours impériale de Berlin en tant que tuteur de français du Prince
Waldemar von Hohenzollern (1868-1879) qui devait malheureu-sement
disparaître prématurément. Ses fameuses recherches sur la mémoire ont
débuté au cours de l'hiver 1878-1879 avec la construction de son matériel
expérimental. Ses premières recherches expérimentales formèrent le corps
de sa thèse d'habilitation (Ebbinghaus, 1880) soutenue le 23 avril 1880 à
l'Université de Berlin (cf. Nicolas, 2000) puis furent complétées dans son
ouvrage sur la mémoire de 1885 (cf. Nicolas, 1992).
L'étude expérimentale de la mémoire (1879-1885)
Depuis la rédaction de sa thèse sur von Hartmann, Ebbinghaus
ne considérait plus la psychologie seulement comme la science de la
conscience mais aussi celle de l'inconscient. Cette position n'allait pas
réellement à contre courant des idées de l'époque puisque l'existence de
l'inconscient était généralement admise dans les milieux philosophiques et
scientifiques durant les dernières décennies du XIXe siècle. Il fut, on le
sait, profondément influencé durant ses années de formation par les écrits
d'un autre philosophe, Johann Friedrich Herbart (1776-1841 ) (cf., Boring,
5 Les premières recherches expérimentales d'Ebbinghaus sur la mémoire semblent avoir
débuté en France au cours de l'hiver 1877-78 alors qu'il venait juste de quitter son emploi de
précepteur chez la marquise Armande de Seguier d'Avaray (1835-1912) et de s'installer à
Paris au quartier Montmartre en exerçant le métier de professeur d'allemand. L'étude
expérimentale qu'il a menée fut néanmoins une tentative avortée d'améliorer par la pratique
l'empan des nombres en mémoire immédiate (Bringmann & Bringmann, 1986b). Les autres
travaux, qui ont été entrepris en employant des matériels d'apprentissage aussi divers que
des sons et des poèmes, lui montrèrent cependant la difficulté de travailler avec les enfants.
91957 ; Roediger, 1985b), qui considérait que les représentations
mnésiques inconscientes pouvaient agir sur la pensée et le comportement
conscient. Contrairement à Herbart et aux psychologues expérimentalistes
de son époque, comme le fameux Wilhelm Wundt (1832-1920),
Ebbinghaus pensait pourtant qu'une science expérimentale des processus
mentaux supérieurs était possible. Ainsi, il fut non seulement, d'une part,
historiquement l'un des premiers à prendre en compte l'expression
inconsciente des phénomènes psychiques mais aussi et surtout, d'autre
part, celui qui a montré que la méthode expérimentale pouvait être utilisée
pour aborder l'étude des fonctions psychologiques supérieures. Comme il
soutenait depuis 1873 l'hypothèse de continuité déjà avancée par Leibniz
et Herbart, on pouvait tout naturellement s'attendre à ce qu'il étudie la
mémoire dans son acception globale à la fois consciente et inconsciente6.
Il adopta ainsi les méthodes psychophysiques utilisées par Fechner dans
le domaine de la sensation et les adapta à l'étude de cette nouvelle entité
psychologique.
La thèse d'habilitation (1880)
S'appliquant surtout à ne pas réduire la mémoire au souvenir
conscient, il décida ainsi de développer un indicateur basé sur l'économie
en temps ou en nombre d'essais réalisée lors d'un second apprentissage:
La méthode utilisée fut celle communément appelée l'économie au
réapprentissage (pour une présentation: Nicolas, 1992). Cette méthode
avait l'avantage de pouvoir aborder l'étude de cette fonction
psychologique sans pour autant la réduire à son expression consciente. De
plus, afin de favoriser l'étude objective de la mémoire, Ebbinghaus décida
d'introduire un matériel nouveau (des séries sans signification de syllabes)
qui réduise autant que possible l'influence de la (c'est Müller
et Schumann en 1894 qui utilisèrent pour la première fois non pas des
séries mais des syllabes sans signification) et des méthodes quantitatives
susceptibles d'appuyer ses conclusions. Sans aide et sans laboratoire, il
développa ainsi pendant plus d'une année, au cours d'un effort solitaire
monumental (étant lui-même le sujet de toutes les expériences), une
6
Cette conception de la mémoire était à l'époque défendue par Ewald Hering (1870) dont
Ebbinghaus avait lu avec attention les écrits.
10longue série d'investigations expérimentales dans ce domaine7. Il lisait
chaque série de syllabes à haute voix au rythme rapide d'environ 150
unités à la minute. Après une pause de quinze secondes, une deuxième
lecture commençait. Les lectures successives se poursuivaient jusqu'à ce
qu'il soit certain de sa capacité à prédire les syllabes suivantes. Les
lectures s'arrêtaient dès qu'il parvenait à réciter à vitesse rapide la série
complète correctement deux fois consécutivement dans l'ordre de
présentation. La phase de test n'était pas différente de la phase d'étude
puisque Ebbinghaus répétait l'activité d'apprentissage précédente
(méthode de réapprentissage) jusqu'au critère de maîtrise parfait (il
n'entreprenait aucun effort de souvenir sur les séries préalablement
étudiées). L'économie réalisée en durée d'apprentissage ou en nombre
d'essais constituait un indicateur du taux de rétention de l'information
depuis sa première présentation. C'est l'utilisation de cette ingénieuse
variable dépendante qui constitue la traduction expérimentale de ses
réflexions théoriques sur le problème mnésique. Il étudia ainsi: I) le
nombre de répétitions nécessaires à l'apprentissage d'une série; 2)
l'économie en fonction du nombre de répétitions initiales; 3) les effets de
l'apprentissage répété sur l'économie au réapprentissage ; 4) mais ce sont
surtout ses expériences sur l'oubli en fonction du temps qui sont au centre
de son travail initial sur la mémoires.
7
L'objectif de son premier travail fut d'étudier la mémoire autrement qu'en utilisant la
méthode introspective basée sur l'examen de conscience; Fechner et bien d'autres après lui
avaient utilisé l'expérimentation dans le domaine des sensations élémentaires. Il écrit à
propos de Herbart dans son travail de 1880 : "On se souvient des efforts de Herbart pour
établir des lois mathématiques sur les événements psychiques. Il ne parvint ni à vérifier les
hypothèses de ses expériences directement par des observations, ni à prouver par des
mesures réelles la concordance des résultats obtenus avec les faits. Ainsi sa tentative est
restée une pure spéculation théorique. Mais cela n'aurait même pas été pensable s'il ne
s'était pas basé sur les caractéristiques des événements psychiques, pouvant être considérés
comme appartenant à la catégorie des mesurables. (..) Tout l'intérêt de cette
recherche se concentre sur la 'Jorce" des représentations par rapport à la conscience,
l'énergie particulière ou la vivacité avec laquelle elles sont représentées." (1880, p. 4) (...)
Je ne sais pas si, et de quelle manière, il sera un jour possible d'introduire dans le cercle
des examens pratiques cette force des représentations de Herbart. La vivacité des images de
souvenir me semble en revanche être moins inaccessible, et la persévérance dans une voie
pourtant de longue haleine, amènera peut-être un jour à des conclusions exactes à son
sujet". (1880, p. 9).
8 Plusieurs théories de l'oubli existaient à l'époque. Selon la première théorie, défendue à
l'époque par Joseph Delboeuf (1831-1896), il n'y a pas évanouissement mais seulement une
inaccessibilité temporaire des souvenirs (cf., Nicolas, 1995). Selon la seconde théorie,
soutenue à l'époque par Hermann Lotze (1817-1881), l'oubli consiste en un fractionnement
des souvenirs en composantes élémentaires. Selon la troisième théorie, soutenue par Herbart
et ses continuateurs dont Theodor Waitz (1821-1864) était à l'époque le représentant le plus
11Les résultats de ses expériences lui ont fourni le corps de sa thèse
d'habilitation qui fut soutenue le 29 avril 1880 à la faculté de philosophie
de l'Université Friedrich-Wilhelms à Berlin [cette thèse a été publiée par
Traxel (1983)]. Même si les rapports du philosophe Eduard Zeller
(18141908) et du célèbre physicien Hermann von Helmholtz (1821-1894)
furent favorables, ils ont révélé l'attitude ambivalente envers le nouveau
type de psychologie qui se développait à l'époque et qui se fondait sur
l'expérience et les mathématiques9. Non seulement Ebbinghaus rompt
avec les méthodes introspectives mais il ouvre aussi un nouveau champ
de recherche en apportant la preuve de la possibilité d'atteindre les
niveaux supérieurs de comportement humain comme la mémoire et
l'apprentissage par le biais de la méthode expérimentale.
La qualité de sa thèse et sa bonne prestation au cours de
l'audition lui permirent de donner des cours à partir du semestre d'hiver
1880-1881 en tant que conférencier non salarié (privatdozent) à
l'université Friedrich-Wilhelms de Berlin à des étudiants qui devaient
payer pour y participer. Cette université, qui fut organisée par Wilhelm
connu, l'oubli consiste en un obscurcissement graduel des souvenirs anciens dû à l'arrivée de
nouveaux souvenirs. 11 examina l'influence du temps en prenant en compte les modalités
1/2 heures, I, 2, 6 et 31 jours. Ces recherches sur l'oubli ontsuivantes: 1/4 d'heure, I heure, 8
été réalisées par Ebbinghaus pendant l'année 1879-1880 et ont été reproduites dans le
chapitre VII de son fameux ouvrage de 1885 (Ebbinghaus, 1885). La technique utilisée
consistait en l'apprentissage 163 séries de 13 syllabes. L'apprentissage se poursuivait
jusqu'au critère de deux récitations sans erreur des séries en question. Le réapprentissage
était réalisé dans les mêmes conditions; il se produisait à l'une des sept périodes de temps
citées ci-dessus. Les résultats obtenus en termes d'économie au réapprentissage ont été
simulés par Ebbinghaus lui-même en une formule mathématique de type logarithmique
(oubli rapide dans les premières minutes et déclin progressif de la mémoire par la suite). La
mathématisation des résultats était un pré-requis indispensable à l'élévation de la
psychologie comme science naturelle; il reproduisait ainsi la tentative de G. T. Fechner
(1801-1887) qui avait donné une formule logarithmique de la sensation en rapport avec la
stimulation.
9 Faisant partie de son jury, le physiologiste Hermann von Helmholtz écrit dans son rapport
(Bringmann & Bringmann, 1986a) : "Celle étude expérimentale a été intelligemment
réalisée, sérieusement et patiemment conduite. La discussion des résultats expérimentaux
montre un bon jugement et une solide connaissance des mathématiques. Les résultats ne
sont pas très impressionnants, mais on ne pouvait pas le savoir avant d'avoir réalisé ce
travail expérimental... Celle thèse m'a fait une bonne impression.. l'auteur m'a fait
l'impression d'un esprit brillant, qui peut dire de manière brève et réfléchie ce qui est
réellement important". Si Helmholtz avait été déçu par les résultats, il faut reconnaître qu'il
ouvrait un nouveau champ de recherches spécifique à la psychologie et non importé d'une
autre science (la perception et la psychophysique sensorielles ont d'abord été étudiées par
des physiologistes et des physiciens, les temps de réaction par les astronomes). Les niveaux
supérieurs de comportement pouvaient être atteints par le biais de la méthode expérimentale,
ce que contestaient à l'époque le principal représentant de la psychologie: Wilhelm Wundt.
12von Humboldt (1767-1835) en 1809-1810, était, après Leipzig, où
enseignait Wundt, la plus grande institution académique en Allemagne à
la fin du XIX. siècle dernier (pour une présentation des universités
allemandes de l'époque cf., Decaisne, 1876). La Faculté à laquelle
appartenait Ebbinghaus était la branche la plus hétérogène de l'université
de Berlin. Elle regroupait la philosophie, les sciences naturelles,
l'éducation et la pharmacie. La psychologie, spécialement la psychologie
expérimentale, était seulement une sous discipline de la philosophie.
Durant les quatorze années où il resta à Berlin, il prit en charge divers
types d'enseignements, certains de psychologie expérimentale mais
d'autres aussi qui étaient loin de ses préoccupations expérimentales
(l'histoire de la philosophie et la philosophie de Schopenhauer) mais qui
témoignaient de sa culture intellectuelle et de ses divers centres d'intérêt.
Publication d'un ouvrage sur la mémoire (1885)
Ces activités d'enseignement ne l'éloignèrent pourtant jamais de
ses préoccupations expérimentales. C'est entre 1883-1884 qu'il continua
ses recherches en reproduisant et en étendant ses expériences sur la
mémoire de 1879-1880. Après son mariage en 1884 avec Adele Gorlitz
(1857-1949) qui lui donna deux filles et deux fils, il publia en 1885 les
résultats de ses travaux dans un ouvrage aujourd'hui célèbre, présenté ici
en traduction française pour la première fois, et ayant pour titre: "Über
das Gedachtnis : Untersuchungen zur Experimentellen Psychologie" (Sur
la mémoire: une contribution à la psychologie expérimentale). C'est cet
ouvrage (pour une présentation détaillée et critique: Nicolas, 1992), dont
il envoya un exemplaire dédicacé à Fechner, qui fera connaître Hermann
Ebbinghaus et qui devint immédiatement le détonateur des travaux sur la
mémoire et l'apprentissage entrepris en Allemagne, en France et aux
JO.Etats-unis Il est intéressant de souligner que sa monographie sur la
mémoire fut traduite en 1913 par deux pédagogues américains A. Ruger
et Clara E. Bussenius du "Teachers College" de New York.
10
Pour une anthologie de textes fondamentaux de la fin du XIX' siècle sur la mémoire en
traduction française: Nicolas, S., & Piolino, P. (2011). La mesure de la mémoire humaine.'
premiers travaux scientifiques. Paris: L'Harmattan (à paraître).
13ÜBER DAS
GEDAOHTN~IS~
UNTERSUCHUNGEN
ZHR
EXPERIMENTELLEN PSYOHOLOGIE
vo~
HER1r[' EBBINGHAUS,
PRlVA1'DOCE~1'E~ DEn l'11Ir.OSOI'IIIE DEI< U"'VEI<SIT:(1' JlEl<l.l~"
"'''
subjecto ,etustissim"
"De
no,"issima", prolllovemus scientiam:'
LEIPZIG,
VERLAG VON DUNCKER & nUMBLOT.
18R5.
14Dans son ouvrage de 1885, Ebbinghaus complète son travail de
1880 sur bien des points. D'abord, on trouve dès les premières pages de
sa monographie une réflexion très approfondie sur le concept de mémoire.
Ce chapitre justifie ici pleinement la méthode expérimentale qu'il va
utiliser pour mesurer la mémoire (méthode d'économie au
réapprentissage). Ensuite, dans toute une série de chapitres, il prend
beaucoup de temps et d'espace pour justifier, d'une part, l'utilisation des
statistiques (moyennes et indices de variation) en psychologie de la
mémoire et, d'autre part, pour informer le lecteur de la méthode de
construction de son matériel et des procédures utilisées. Enfin, il complète
ses expériences originales de 1880 sur l'apprentissage (effet du nombre
de répétitions, de l'espacement des répétitions, etc.) et entreprend
d'aborder un sujet d'étude tout à fait original qui n'avait pas du tout été
traité dans sa thèse de 1880 : l'étude des lois d'association, en employant
la méthode des séries dérivées. En fait, Ebbinghaus tente délibérément ici
de tester pour la première fois l'hypothèse de Herbart selon laquelle
lorsqu'une série d'items est mémorisée, l'union entre la première
représentation et la seconde représentation sera plus fusionnelle qu'entre
la première représentation et la troisième. Il montre ainsi qu'il existe une
association, non seulement d'un terme au suivant, mais même au-delà de
plusieurs termes intermédiaires. La force des connexions augmente aussi
en fonction du nombre de répétitions. Si Ebbinghaus n'a jamais tenté de
suivre rigoureusement la psychologie de Herbart, ses travaux
Il.expérimentauxs'inspirentdirectementde cette philosophie
Ebbinghaus a très certainement exercé une puissante influence
sur les recherches psychologiques dans le domaine de la mémoire dans les
années qui ont suivi la publication de sa monographie (Schacter, 1982) et
bien au-delà (Slamecka, 1985a, 1985b) même si ses continuateurs ont
délibérément préféré aborder l'étude de la mémoire avec des méthodes
classiques (rappel et reconnaissance) qui ne mesurent que l'aspect
conscient de l'expression mnésique (cf., Nicolas, 1992 pour une
discussion à ce sujet). Parmi tous les sujets qu'il a traités, les résultats
obtenus sur l'apprentissage et l'oubli contribuèrent de manière décisive à
encourager de nouvelles recherches dans le domaine de la mémoire.
Cependant, si ses travaux ont été le point de départ de nombreuses
I]
Cf. Nicolas, S. (2005). L'influence de la psychologie de Herbart sur l'étude de la mémoire
par Ebbinghaus. ln 1. C. Dupont (Ed.), Histoires de la mémoire (pp. 173-185). Paris:
Vuibert.
15investigations expérimentales, sa contribution scientifique à l'étude de ce
concept fut inexistante par la suite, si l'on excepte celle de 1902 publiée
dans son Traité de Psychologie sur les gains au réapprentissage de
strophes, et concernèrent principalement d'autres aspects de la vie
mentale.
L'étude expérimentale des sensations, des perceptions et de
l'intelligence (1886-1887) et la création du journal de psychologie et de
physiologie des organes des sens (1890)
C'est durant l'année 1886 qu'il fut promu Professeur
extraordinaire à l'Université de Berlin avec enfin un salaire régulier et
avec l'obligation de donner des cours en psychologie ainsi que des
exercices de laboratoire en psychologie expérimentale. 11fonda ainsi à
Berlin en 1886, un laboratoire de psychologie expérimentale (celui de
Leipzig fut crée par Wundt en 187912; pour une description de l'ensemble
des laboratoires allemands de psychologie à cette époque: Henri, 1893).
Toujours aussi influencé par les travaux de Fechner, Ebbinghaus
s'intéressa aux questions psychophysiques. A partir de cette période il
entreprit des recherches sur les lois des contrastes de brillance (1887), la
loi de Weber (1889), les images consécutives en vision binoculaire
(1890), les sentiments de sensation négative (1890) et la perception des
couleurs (1893). Ces deux derniers travaux furent d'ailleurs publiés dans
la nouvelle revue qu'il venait de fonder en 1890 en collaboration avec
Arthur Konig (1856-1901) : le "Zeitschrift für Psychologie und
Physiologie der Sinnesorgane" (Journal de Psychologie et de Physiologie
des Organes des Sens" qu'il édita pendant presque 20 ans et que l'on
connaît aujourd'hui sous le nom de "Zeitschrift für Psychologie").
Cette revue se voulait un organe indépendant qui acceptait des
travaux en histoire de la psychologie, en psychologie expérimentale et en
méthodologie. 11sut s'entourer de chercheurs de renom comme le toujours
influent Helmholtz mais aussi Exner (1846-1926), Hering (1834-1918),
Preyer (1842-1897), Müller (1850-1934) et Stumpf (1848-1936) qui
12
Pour une présentation du laboratoire de Wundt à cette époque: Nicolas, S., Gyselinck, V.,
Murray, D. 1., & Bandomir, C. A. (2002). French descriptions of Wundt's laboratory in
Leipzig in 1886. Psychological Research, 66,208-214. Nicolas, S. (2005). Wundt et
lafondation en 1879 de son laboratoire. Histoire documentaire de la création et du
développement de l'Institut de psychologie expérimentale de Leipzig. L'Année
Psychologique, 105,133-170.
16avaient en commun le fait d'être des éminents spécialistes sur les
questions de psychophysique. Ebbinghaus écrivit dans le premier volume
que Fechner pouvait être considéré comme le co-fondateur de cette revue.
En fait, le "Journal" rassemblait une coalition de personnalités venant de
divers horizons qui voulaient sortir de ou ne pas adhérer à la psychologie
de Wilhelm Wundt qui neuf ans auparavant (1881) avait créé sa propre
revue, les "Philosophische Studien" (Etudes Philosophiques), dans
laquelle il publiait les travaux de ses élèves (en philosophie et en
psychologie) ainsi que les résultats expérimentaux obtenus dans son
laboratoire de Leipzig.
C'est certainement l'originalité et la diversité de ses travaux qui
inclina Jacob G. Schurman (1854-1942) à proposer à Ebbinghaus de
s'établir outre-atlantique dans l'Etat de New York en 1890. Ce philosophe
nord-américain, qui semblait connaître personnellement Ebbinghaus pour
avoir passé quelques mois à Berlin au début des années 1880, lui
demanda en effet de fonder à l'Université Cornell un Institut de
psychologie expérimentale. Si la position et le salaire étaient attrayants,
des considérations d'ordre personnel influencèrent sa décision de rester à
Berlin (Bringmann et Bringmann, 1986a ; Traxel, 1987). D'autres
chercheurs allemands à la même époque ont pourtant tenté l'aventure
américaine tels Hugo Münsterberg (1863-1916) et Max Meyer
(18731962).
A partir de cette date (1890), malgré son activité scientifique
soutenue et le succès de son enseignement, ses relations avec
quelquesuns de ses collègues dont le philosophe Wilhelm Dilthey (1833-1911) et
les instances universitaires de la Faculté de Berlin commencèrent à
notablement se détériorer (Sprung et Sprung, 1986 ; Traxel, 1987). Cette
dégradation était surtout liée au fait qu'Ebbinghaus voulait fonder une
nouvelle psychologie à laquelle certains de ses contemporains n'étaient
pas encore préparés et qui consistait à employer les méthodes
expérimentales et les instruments mathématiques déjà utilisés dans les
sciences naturelles. N'ayant pas obtenu en été 1893 le poste vacant de
professeur ordinaire en philosophie qu'il escomptait (lequel fut par
ailleurs attribué à Carl Stumpf qui venait de Munich), il décida de quitter
Berlin en acceptant un poste équivalent à Breslau, une université plus
petite dans la province prussienne de Silésie, dans la Pologne
d'aujourd'hui. Les années passées à Breslau (1894-1905) ont cependant
été bénéfiques puisqu'elles lui ont permis d'aborder l'étude d'autres
17aspects de la vie mentale avec, entre autres, l'étude de l'intelligence: un
sujet à la mode à cette époquel3.
C'est en 1895, à la demande des échevins de Breslau qui se
préoccupaient de mieux distribuer les heures de travail des enfants,
qu'Ebbinghaus fut sollicité par les membres de la commission chargée
d'étudier la fatigue chez les écoliers dont les cours étaient regroupés le
matin de 8h à 13h. Une tentative avait déjà été faite de mesurer la fatigue
mentale, en utilisant la méthode psychophysique de discrimination de
points, mais Ebbinghaus sentait bien que ce test n'était pas une mesure
appropriée. C'est dans ce contexte qu'il inventa la méthode de
complètement de phrases (qu'il avait lui-même appelée "méthode des
combinaisons") présentée pour la première fois au Congrès International
de Psychologie de Berlin en 1896. Selon Woodworth (1909), la méthode
de complètement, destinée à apprécier les capacités intellectuelles des
écoliers, était probablement le meilleur test d'intelligence disponible à
cette époque. Cette épreuve fut d'ailleurs adoptée quelques années plus
tard par Binet et Simon (1905)14 dans leur échelle métrique originale. Si
cette très intéressante étude fut à l'origine publiée dans sa propre revue en
1897, la même année une version française abrégée fut éditée par la
Revue Scientifique (Ebbinghaus, 1897). Ce dernier fait souligne, si besoin
en est, la place importante que tenait encore la France dans cette
discipline comme en témoignait l'une des premières revues de
psychologie expérimentale publiées dans le monde, L'Année Psychologique15
(1895) et dirigée à l'époque par Alfred Binet (1857-1911). Outre ses
études sur l'intelligence, on sait qu'Ebbinghaus travailla aussi à
l'Université de Breslau dans le champ de la psychophysique et des
illusions d'optique ainsi qu'en témoignent ses communications dans les
congrès de psychologie (Sprung et Sprung, 1986). Pourtant sa véritable
activité scientifique lors des années passées dans cette ville fut la
rédaction d'ouvrages généraux de psychologie qui eurent à l'époque un
succès pour le moins retentissant.
13 Cf. Nicolas, S., & Andrieu, B. (Eds.) (2005). La mesure de l'intelligence. Paris:
L'Harmattan.
14Binet, A., & Simon, Th. (2004). L'élaboration du premier test d'intelligence (1904-1905)
(Œuvres choisies Il). Paris: L'Harmattan.
15
Nicolas, S., Segui, J., & Ferrand, 1. (2000a). L'Année Psychologique: History of the
founding of a centenarian journal. History of Psychology, 3, 44-61. - Nicolas, S., Segui, 1.,
& Ferrand, 1. (2000b). Les premières revues de psychologie: La place de L'Année
Psychologique. L'Année Psychologique, 100,71-110.
18La rédaction d'ouvrages généraux de psychologie (1897-1909)
Peu de psychologues savent actuellement qu'Hermann
Ebbinghaus a contribué à la diffusion du savoir psychologique en écrivant des
ouvrages généraux de psychologie.
C'est en 1897 qu'Ebbinghaus commença à publier la première
partie du volume I de ses "Grundzüge der Psychologie" (Traité de
Psychologie). Dans le premier chapitre (87 p.), l'auteur détermine le point
de vue auquel il se place, il discute le but de la psychologie, ses méthodes
et ses moyens. Le second chapitre (72 p.) est relatif aux fonctions des
centres nerveux. Le troisième chapitre (161 p.) traite des sensations
16
visuelles et auditives. Victor Henri (1872-1940), collaborateur de Binet,
soulignait déjà dans une critique de l'ouvrage parue dans L'Année
Psychologique (1897, p. 691) que la psychologie développée par
Ebbinghaus promettait de devenir d'un volume et d'une qualité égale à la
grande psychologie de Wundt. Il fallut attendre 1902 pour que ce volume
soit complété (pour une revue critique et détaillée de l'ouvrage en
français, cf. Foucault, 1903). En 1908, Ebbinghaus publia une partie du
volume II de son Traité mais sa mort prématurée n'a pas permis qu'il le
complète. Leur réimpression a été poursuivie par Ernst Dürr (1878-1913)
(troisième éd. du vol. 1 et seconde éd. du vol. Il) et à la mort de ce dernier
par Karl Bühler (1879-1963) (quatrième éd. du vol. I) qui ont étendu et
complété ses écrits. Il faut savoir que ce traité était considéré à l'époque
comme un excellent ouvrage à recommander aux étudiants de langue
allemande en psychologie et en philosophie (Cunningham, 1986).
Titchener (1910) jugeait même que ce traité deviendrait à terme beaucoup
plus important que les textes de psychologie générale écrits par Wundt ou
Brentano. Ebbinghaus devait largement le succès de ce travail à son style
clair et attrayant ainsi qu'à sa rigueur d'exposition, qualités qu'on lui
reconnaissait aussi dans son enseignement. Quand il eut achevé la
première révision de son ouvrage en 1905, il accepta la proposition de
l'Université de Halle où il enseigna aussi comme professeur ordinaire.
Suite à la rédaction d'un article en 1907 dans la "Kultur der
Gegenwart", une revue pluridisciplinaire sur le savoir contemporain dans
divers domaines de la connaissance, Ebbinghaus en fit paraître une
version plus étoffée sous le titre: "Abriss der Psychologie" (Précis de
16 Nicolas, S. (1994). Qui était Victor Henri (1872-1940) ? L'Année Psychologique, 94,
385402.
19psychologie). Après une courte introduction historique et un exposé de la
structure du système nerveux, on trouve dans l'ouvrage les questions
générales que la psychologie à l'époque ne pouvait se dispenser de poser:
rapport de l'âme et du corps, nature de l'âme, et ainsi de suite. Les
formations élémentaires (sensations, représentations, sentiments, instinct
et volonté) sont ensuite examinées, puis les lois fondamentales de
l'activité de l'esprit (attention, mémoire, habitude, fatigue). Les formes
complexes (perception, abstraction, langage, pensée, croyance,
sentiments) sont enfin abordées et l'ouvrage se termine par le
développement des manifestations supérieures de l'esprit dans les faits
sociaux, l'art et la religion. Ce manuel de psychologie eut un succès
considérable comme en témoignent ses nombreuses rééditions successives
corrigées et complétées par Dürr et plus tard par Bühler (1909, 1910,
1911, 1912, 1914, 1919, 1920, 1922, 1932) ainsi que ses traductions
américaine (1908) et française (1910) plusieurs fois rééditées. La
traduction américaine fut l'œuvre de Max Meyer (1873-1967), professeur
de psychologie à l'Université du Missouri, qui souligna dans la préface
que la valeur de cet ouvrage résidait surtout dans son côté synthétique et
objectif. La traduction française à partir de la seconde édition allemande
de 1909 fut l'œuvre de G. Raphael, professeur agrégé d'allemand, et celle
de la troisième édition allemande de G. Revault D'Allonnes, directeur
adjoint du laboratoire de psychologie pathologique à la clinique des
maladies mentales de la Faculté de médecine de Paris et secrétaire de
rédaction au Journal de Psychologie Normale et Pathologique fondé en
1904 par Pierre Janet (1859-1947) et Georges Dumas (1866-1946). Le
17psychologue suisse Jean Larguier des Bancels (1876-1961) résume
parfaitement l'impression que l'on peut avoir après la lecture de l'ouvrage
lorsqu'il écrit dans L'Année Psychologique en 1910 (p. 494) : "L'abrégé de
psychologie présente, au plus haut degré, les qualités d'ordre et de clarté
qui appartiennent à l'auteur. Il représente certainement un des meilleurs
manuels que nous possédions". Ce manuel d'introduction est en effet
aujourd'hui considéré comme un classique à succès de l'époque et contient
une locution restée célèbre: "La psychologie a un long passé mais une
courte histoire".
C'est à Halle, aussi, qu'Ebbinghaus eut l'idée de commencer une
"série de monographies", à laquelle Max Dessoir (1867-1947), Oswald
]7
Nicolas, S. (200 I). Le collaborateur suisse d'Alfred Binet: Jean Larguier des Bancels.
668, 95-109.Cahiers Alfred Binet, n°
20

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