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LA MÉMOIRE HUMAINE

De
304 pages
Prenant en compte les avancées considérables tant en psychologie qu'en neurosciences, cet ouvrage constitue une synthèse des connaissances sur la mémoire à l'aube du XXIe siècle, il présente l'originalité d'allier les approches philosophique, expérimentale et pathologique. Il se caractérise notamment par l'adoption d'une démarche historique et une réflexion éminemment critique.
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LA MÉMOIRE HUMAINE

cg L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9810-8

Serge NICOLAS

LA MÉMOIRE HUMAINE
Une perspective fonctionnaliste

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques

75005 Paris
FRANCE

Montréal(Qc)
CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Psycho-Logiques

dirigée par Philippe Brenot et Alain Brun
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques.

Dernières parutions

Nathalie FRAISE, L'anorexie mentale et le jeûne mystique du Moyen Age. Faim, foi et pouvoir, 2000. Jean BOUISSON et Jean-Claude REINHARDT, Seuils, parcours, vieillissements.

INTRODUCTION GÉNÉRALE En 1926, Watson écrivait "Dans l'opinion populaire, la mémoire est un processus psychologique des plus inaccessible, un des secrets les mieux étroitement gardés de la nature. C'est une faculté cachée de l'esprit". En se plaçant du point de vue historique, on s'aperçoit que l'intérêt pour les phénomènes de mémoire a connu de très sensibles fluctuations même s'ils ont intéressé les philosophes depuis la plus haute antiquité (cf. Simondon, 1982 ; Vemant, 1959 ; Young, 1961). Les causes, fort étroitement intriquées, sont tout à la fois pragmatiques (la place de la mémoire dans la vie sociale et intellectuelle), idéologiques (le problème des théories en vogue à une époque donnée) et scientifiques (les méthodes d'investigation). C'est certainement l'avènement du cognitivisme en psychologie à partir des années 1960 qui a placé ce concept au centre de toutes les préoccupations. De très nombreux ouvrages (essentiellement anglo-américains) et plusieurs revues de psychologie l'ont choisi pour thème principal (ex. "Memory" fondée en 1993 ; "Memory & Cognition" fondée en 1973 ; "Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior" fondé en 1962 avant de s'appeler en 1985 "Journal of Memory & Language"). La mémoire jouit en effet depuis quelques années d'une attention toute particulière de la part des psychologues qui en étudient la structure et le fonctionnement. Mais le développement des recherches expérimentales dans ce domaine a montré que l'utilisation souvent restreinte de ce terme (dans son sens de souvenir conscient) n'était en fait que le reflet de la difficulté à en donner la définition. Il est aujourd'hui nécessaire de faire la distinction entre la mémoire en elle-même et ses formes d'actualisation. En effet, si l'on considère que la mémoire n'est pas réductible au souvenir alors il devient indispensable d'étendre l'acception courante du mot qui la limite le plus souvent à son expression consciente. Donner une définition précise de la mémoire est aujourd'hui un pré requis indispensable si l'on veut progresser dans l'analyse psychologique de ce concept. L'utilité d'une telle définition sera ici montrée à travers l'analyse de divers actes de mémoire que l'on considère actuellement avec attention dans le domaine de la psychologie expérimentale de laboratoire.

LE CONCEPT DE MÉMOIRE:

UN PROBLÈME DE DÉFINITION

La mémoire humaine est un objet d'étude déjà très ancien (cf. Simondon, 1982 ; Yates, 1966/1975). Si on consulte les ouvrages historiques sur ce concept (Herrmann et Chaffin, 1988 ; Young, 1961), on s'aperçoit très rapidement que la mémoire est un sujet qui a attiré un nombre impressionnant de penseurs et de chercheurs depuis l'Antiquité. L'attrait pour l'étude de cette notion n'est pas surprenant dans la mesure où la mémoire joue manifestement un grand rôle dans notre vie psychique. Selon Jean Piaget (Piaget & Inhelder, 1968, p. 476), "tout participe de la mémoire (..) en dehors de laquelle il ne saurait y avoir ni compréhension du présent ni même invention". L'homme peut-il se passer de mémoire? Evidemment non, puisqu'elle est sans nul doute la plus vitale de nos facultés, et on peut dire qu'elle constitue véritablement la clé de voûte de l'édifice intellectuel. Nombreux sont les chercheurs et les penseurs qui ont souligné sa prééminence en affirmant qu'elle est nécessaire à toutes les opérations de l'esprit à savoir qu'elle en fournit la matière (langage, raisonnement, jugement, imagination, rêves, compréhension, invention, etc.) et constitue en cela l'instrument essentiel de notre adaptation (Janet, 1928 ; Piéron, 1910 ; Ribot, 1881). C'est volontairement que je fais ici l'apologie de la mémoire en soulignant en quelques phrases son rôle essentiel dans le fonctionnement psychique. En effet, la position "mnémocentriste" qui est adoptée ici, et qui est malheureusement rarement mentionnée dans la littérature, donne à la mémoire un rôle central dans la cognition et le comportement en général. Il fut un temps, de l'Antiquité au haut moyen-âge, où la mémoire était une fonction psychique adulée (cf. Simondon, 1982 ; Yates, 1966), surtout dans ses aspects de mnémotechnie, avant que l'on ne réserve à d'autres notions la faveur des analyses et des réflexions théoriques. Si la fin du XIXe siècle fut une période où se sont développés les premiers travaux expérimentaux sur ce sujet après les recherches magistrales d'Ebbinghaus (1885), l'arrivée du béhaviorisme en psychologie a freiné les investigations dans ce domaine même si la mémoire a été étudiée à travers les activités de conditionnement et d'apprentissage. Comme les

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psychologues de cette époque n'ont vu la mémoire que comme le produit d'un apprentissage, ils ont mis en place des méthodes d'investigation standardisées qui "collaient" au plus près au schéma S-R (ex. méthode des paires associées). La psychologie néo-associationniste écarta ainsi pendant près de quarante ans ce concept parce qu'il avait été antérieurement associé aux études introspectives. Malgré les nombreux travaux aujourd'hui oubliés de l'école gestaltiste allemande des années 1930 sur le thème de la mémoire, il fallut attendre l'arrivée du cognitivisme en psychologie à la fin des années 1950 pour que les recherches se développent réellement sur ce thème. L'évolution des travaux dans ce domaine bénéficia, d'une part, de l'affaiblissement théorique et paradigmatique du béhaviorisme et, d'autre part, du développement de ce qui est convenu aujourd'hui d'appeler les sciences de la cognition. Diverses branches d'activité, avec en particulier la psychologie, la linguistique et l'informatique ont commencé à s'interroger sur la nature et l'organisation de la mémoire afin de résoudre les difficultés auxquelles chacune d'entre-elles étaient confrontées. D'après Baddeley (1990/1993), l'analyse cognitive de la mémoire a réellement commencé avec l'étude de la mémoire à court terme (mémoire transitoire). Presque à la même période se sont développés des travaux sur les processus d'organisation et la représentation des connaissances en mémoire à long terme (mémoire permanente). La richesse des résultats obtenus (pour une revue: Nicolas, 1999b) favorisa l'émergence aux alentours des années 1970 de divers modèles et conceptions théoriques de la mémoire (cf. Waugh & Norman, 1965 ; Atkinson & Shiffrin, 1968 ; Collins & Quillian, 1969 ; Craik & Lockhart, 1972 ; Tulving, 1972 ; Baddeley & Hitch, 1974 ; Tulving & Thompson, 1973 ; Collins & Loftus, 1975) qui devraient bientôt être disponibles en version française (Nicolas & Mouchon, 2000). Depuis une dizaine d'années deux faits marquants sont apparus dans ce domaine: le premier concerne la multiplication des mémoires hypothétiques et le second les hypothèses concernant la manière de concevoir le fonctionnement de la mémoire. Ce sont ces problèmes découlant de questions d'ordre structural et fonctionnel qui conduisent aujourd'hui à nous interroger sur la définition à attacher au concept de mémoire. Que désigne-t-on exactement par le terme mémoire dans les études psychologiques et philosophiques?

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Si l'étude de la mémoire constitue, selon l'avis de nombreux psychologues éminents, l'un des problèmes les plus fondamentaux et les plus captivants de la psychologie, rien n'est malheureusement plus compliqué à expliquer que cette notion. Le terme "mémoire" est l'un de ceux que l'extension démesurée du champ sémantique propose à tous les malentendus. Consultez plusieurs dictionnaires généraux, philosophiques ou psychologiques et comparez les définitions qui y sont données: les significations les plus variées lui sont attachées. Prenons comme exemple, dans son édition réactualisée, le fameux" Vocabulaire Technique et Critique de la Philosophie" d'André Lalande (1992) et voyons les définitions qui sont rattachées au terme mémoire. On trouve sous la rubrique trois types de définition. La première (A) considère la mémoire comme une fonction psychique consistant dans la reproduction d'un état de conscience passé avec ce caractère qu'il est reconnu pour tel par le sujet. La seconde définition (B) considère la mémoire, par généralisation, comme toute conservation du passé d'un être vivant. La troisième définition (C) assimile la mémoire au souvenir. Si on consulte d'autres dictionnaires dans le domaine psychologique, comme le récent "Grand Dictionnaire de la Psychologie" (Bloch et al., 1991), on peut trouver des définitions plus opérationnelles (D), adoptant à outrance la métaphore informatique, et qui ont en commun le fait que la mémoire est assimilée à un système de traitement de l'information, comprenant des opérations d'encodage, de stockage et de récupération. L'encodage est le processus par lequel l'information d'entrée est enregistrée, perçue et transformée en un format approprié pour la représentation en mémoire. Les mécanismes de consolidation s'occupent de la conservation en mémoire permanente des représentations ou des traces encodées. Enfin, le processus de récupération est l'opération de réactualisation des connaissances mnésiques. Toutes ces définitions diffèrent les unes des autres en soulignant tel ou tel aspect important attaché à cette notion. Certaines adoptent une perspective dynamique (A et D) contrairement à d'autres (B). Certaines assimilent la mémoire au souvenir conscient (A et C), alors que d'autres n'y font pas référence (B et D). Les philosophes ont depuis longtemps reconnu les différences qui séparent la conservation des impressions et les opérations d'évocation consciente. Pour bien en montrer l'importance,

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quelques-uns d'entre eux, notamment William Hamilton, Charlton Bastian, etc., ont proposé de réserver le nom de "mémoire" à la propriété qu'ont les éléments nerveux de conserver, en dehors de l'intervention de la conscience, les impressions, et d'appeler "récollection" la propriété par laquelle le "retentum" est extrait du cerveau et se présente à la conscience (cf. Pitres, 1898). La diversité des acceptions, qui n'est pas très souhaitable pour de nombreuses raisons à la fois pragmatiques, théoriques et scientifiques, me contraint à proposer une définition de la mémoire qui soit fédérative. Il semble nécessaire de prendre une définition large de ce concept si l'on veut progresser dans son explication psychologique. En ce sens, la définition (B) évoquée plus haut paraît parfaitement appropriée ici dans la mesure où la notion de conservation du passé est plus ou moins explicitement attachée à chaque acception. Ce type de définition a par exemple été adopté par Piaget (1970) qui proposait d'appeler "mémoire" la conservation de tout ce qui a été acquis durant l'existence personnelle, c'est-à-dire l'histoire des expériences personnelles telles qu'elles sont inscrites dans le cerveau. Cette définition de la mémoire, qui est une définition de la mémoire-état, s'oppose à une définition plus restrictive qui assimile la mémoire au souvenir. Elle a aussi l'avantage de souligner la distinction que l'on peut faire entre le produit au sens strict (mémoire-état) et les processus ou opérations de la mémoire (mémoire-action) même si, comme on le verra tout au long de ce travail, il est difficile de définir la mémoire dans son ensemble en séparant le produit des processus. Si on accepte l'idée que la mémoire-état est le produit des acquisitions, ceci nous permet en effet d'en dégager sa caractéristique principale que l'on ne retrouve que chez les êtres vivants et qui est son pouvoir d'actualisation. Actuellement, la manière la plus simple et la plus fructueuse pour appréhender la mémoire-état consiste à l'étudier à travers le répertoire comportemental des individus, c'est-à-dire à travers les processus d'actualisation. La distinction entre "mémoire" et "actualisation" est en fait attestée depuis fort longtemps dans de nombreux écrits. Déjà Aristote, dans un petit ouvrage intitulé "De la Mémoire et de la Réminiscence", considérait soit la mémoire en puissance soit la mémoire en actes, en établissant une distinction entre la survivance (mémoire) et la reviviscence (réminiscence) de nos

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connaissances. De même Platon, dans le Philèbe, paraît vouloir distinguer entre la conservation latente des états premiers, qui sont ainsi sauvegardés, et leur actualisation. Ceci est à mettre en rapport avec le texte du Théétète (163d-164b) et de la distinction qui y est faîte entre un "avoir virtuel" et un "avoir actuel", entre le fait de posséder une chose et celui de l'utiliser effectivement (195d-196b, d sq. et surtout 198d-199b). Même si nous n'en avons pas conscience, cette distinction est fondamentale car elle permet, me semble-t-il, de mieux cerner la façon d'aborder l'étude de ce concept. La reviviscence mnésique peut ainsi être considérée comme la "fenêtre" ou "l'étroit guichet" à partir duquel la structure et le fonctionnement psychologiques de notre mémoire peuvent être étudiés. En effet, la mémoire doit nécessairement être distinguée de l'acte de mémoire qui n'est qu'un indicateur attestant que le comportement actuel d'un individu s'ordonne en fonction d'une expérience antérieurement vécue. Ces actes de mémoire peuvent être conscients, comme dans les phénomènes de souvenir, ou inconscients, lorsque les sujets n'ont pas conscience ou pris conscience que leur comportement est lié à une expérience à laquelle ils ont plus ou moins récemment été confrontés. La mémoire peut ainsi s'actualiser dans le comportement de deux manières fort différentes: soit directement, explicitement et donc consciemment dans les actes de souvenir, soit indirectement, implicitement voire inconsciemment (Nicolas, 1994b) au cours de différentes activités à caractère moteur, perceptif, cognitif ou affectif.

L~CTUALISATIONCONSCIENTE DU SOUVENIR EXPLICITE

DE LA MÉMOIRE:

LE CAS

Au point précédent, nous venons de voir que la mémoire ne peut en aucun cas être réduite au souvenir conscient, puisqu'elle intervient implicitement dans nombre de nos comportements, sans que parfois nous en ayons conscience. Qu'est-ce qui distingue le souvenir des autres actes de mémoire, qu'est-ce qui en fait sa spécificité? Même s'il n'est pas facile de dégager la spécificité de ce phénomène, il semble que l'on entende communément par souvenir la connaissance du passé, non pas du passé en général, mais de notre passé individuel. Cette connaissance possède

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elle-même un caractère historique pour nous puisqu'elle est considérée comme un événement de notre vie et qu'elle est reconnue consciemment comme tel, tout en étant authentifiable. Le souvenir suppose par conséquent au moins deux éléments: d'une part, l'évocation de notre mémoire individuelle et, d'autre part, la reconnaissance consciente des états mentaux ainsi évoqués. Se souvenir, c'est donc tout d'abord évoquer le passé, le faire revivre, en un mot le reproduire. Le souvenir est un état de conscience présent se rapportant au passé. Cette dimension temporelle est d'autant plus importante que le passé doit être attribué au moi du sujet; c'est-àdire rattaché à la personnalité. Selon un élève de Théodule Ribot, Ludovic Dugas (1907, p. 375), "supprimons le caractère personnel du souvenir, le lien qui le rattache au moi individuel, il est anéanti par là même: ce n'est donc pas sa persistance, son aptitude à renaître, c'est sa subjectivité, sa relation à la personnalité qui le constitue ce qu'il est, qui fait le fond de sa nature". En effet, tout souvenir est un fragment de vie personnelle qui a un caractère d'intimité puisqu'il est relatif au "je". Pour Maine de Biran, "on ne se souvient que de soi-même" ; l'expression est juste si elle veut dire, et nous le croyons, que le souvenir implique la notion du moi, le jugement de personnalité. Il y a souvenir là où l'esprit a gardé la trace de ses acquisitions personnelles. Le souvenir, selon Delacroix (1937), est la reproduction d'un état de conscience passé avec cependant ce caractère qu'il est reconnu pour tel par le sujet. En effet, l'acte concret par lequel nous ressaisissons le passé dans le présent est la reconnaissance (Bergson, 1896/1985). Ce n'est bien sûr pas seulement à la qualité d'être conservées et rappelées, mais à celles d'être reconnues par l'esprit comme ses acquisitions individuelles et propres que les connaissances doivent le titre de souvenir (Dugas, 1904). Descartes et Spinoza soulignaient qu'il n'y a point de souvenir véritable et complet sans reconnaissance. Il faut donc que les connaissances portent aussi la date ou au moins la marque de leur origine afin d'être reconnues. Pour Dugas (1907, p. 372), "le souvenir au sens strict est donc une connaissance dont on peut établir l'authenticité, produire le certificat d'origine, dont on ait gardé la fiche signalétique, le numéro d'ordre, la date d'entrée dans la conscience". Nous avons le pouvoir, non seulement de retenir mais de retrouver des connaissances

Il

acquises, non pas à l'occasion et par hasard mais à propos, quand HIe faut et aussi souvent qu'HIe faut. Ce pouvoir c'est la remémoration qui permet la réactualisation de la mémoire sous sa forme dynamique de souvenance, c'est-à-dire la faculté de retrouver nos idées perdues, de ranimer nos sensations évanouies et de passer de l'oubli au souvenir. La reconnaissance est bien un élément essentiel, une condition première indispensable au souvenir et non pas "un élément surajouté", une circonstance accidentelle. Le souvenir, en tant que contenu de conscience, est en effet accompagné d'un état de conscience qui n'est pas seulement reproduit mais reconnu. Ainsi, pour Armand Cuvillier (1954, p. 177) : "le souvenir est le produit de tout un ensemble de fonctions parmi lesquelles la reconnaissance, l'attribution au passé est essentielle". Il n'y a pas de souvenir en dehors de cette expérience intime, de ce sentiment de déjà vu. Nous nous souvenons non pas quand nous recouvrons des traces mais quand notre activité mentale présente maintient une inférence à propos du passé. Comme Georges Gusdorf (1951, p. 430) l'a souligné, "il existe pour authentifier le souvenir toute une gamme de degrés de la reconnaissance, depuis la certitude pleine et entière du temps retrouvé jusqu'à l'oubli complet, l'inconscience du passé, qui frappe de déchéance les souvenirs devenus tout àfait inactuels". Mais ce coefficient personnel de validité apporte toujours au souvenir une authentification dernière sans laquelle il ne saurait être considéré comme valable. La qualité de souvenir est donc attachée à un jugement de la part du sujet. Piaget (1970, p. 175) dit que le souvenir "comporte toujours l'intervention d'un jugement, mais de type spécial parce que concernant le passé: la récognition, par exemple, consiste à décider entre deux possibilités de 'déjà vu' (ou entendu, etc.) ou de non-encore-perçu (etc.). La reconstruction et l'évocation soulèvent également les questions de vérité et de fausseté sur ce qui s'est passé antérieurement. Bref, le souvenir est un cas particulier de connaissance, qui est la connaissance du passé, et comme telle rentre dans l'ensemble des mécanismes cognitifs interdépendants que l'on peut qualifier globalement d'intelligence". Puisque l'acte de souvenance implique la mise en œuvre d'un jugement, H appartient nettement à la sphère intellectuelle. Le souvenir devient dès lors une aptitude à attribuer à notre passé individuel nos états mentaux.

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Cette aptitude peut d'ailleurs, selon les circonstances, ne pas se mettre en œuvre ou être perdue comme dans la réminiscence et le plagiat inconscient.

L'ACTUALISATION INCONSCIENTE DE LA MÉMOIRE IMPLICITE

DE LA MÉMOIRE:

LE CAS

Si l'étude descriptive du souvenir conscient a été réalisée par de très nombreux philosophes (cf. Dugas, 1917 ; Bridoux, 1953) ce n'est pas le cas des phénomènes implicites de mémoire sur lesquels je vais m'attarder un instant avant d'en analyser les relations avec les actes explicites de mémoire. Les phénomènes implicites de mémoire ont été rapportés par quelques philosophes, psychologues, psychiatres et neurologues depuis le XVIIe siècle (Schacter, 1987). Même s'ils ont décrit et discuté de situations au cours desquelles la mémoire d'expériences antérieures s'est exprimée en l'absence de souvenir conscient, ces observations étaient cependant le plus souvent de nature anecdotique et dénuées de fondements théoriques. Pourtant, de tels exemples dans le domaine des comportements perceptivo-moteurs, cognitifs et affectifs permettent de montrer avec clarté la spécificité de ce type de mémoire. Ribot (1881) a rapporté de nombreux exemples attestant du rôle de la mémoire dans les conduites perceptivo-motrices. Afin d'élargir ce répertoire, je vais essayer de montrer comment la mémoire intervient dans une activité comme la dactylographie. Ma dextérité dans ce domaine n'est pas exceptionnelle, loin s'en faut, même si elle s'est très sensiblement améliorée depuis une dizaine d'années, époque à laquelle j'ai décidé de me servir d'un ordinateur avec traitement de texte. Cette amélioration n'est absolument pas due à ma connaissance consciente de la localisation des lettres individuelles sur le clavier, puisque je suis encore tout à fait incapable de me souvenir de celles-ci Ge n'ai d'ailleurs jamais cherché à le faire). A quoi attribuer le développement de cette aptitude? En partie, je pense, à une mémoire motrice des mots souvent réécrits mais aussi à une mémoire de type perceptif qui m'aide à localiser plus rapidement les lettres sur les touches du clavier.

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Dans le domaine des activités cognitives les exemples que l'on peut prendre dans la vie quotidienne abondent. Dans le cas du langage, il n'est pas rare de constater que dans une conversation il arrive que l'on reprenne sans trop sans rendre compte des mots, des expressions voire des idées de notre interlocuteur. De même, lorsqu'on rédige un article, les idées qui y sont développées, sont fortement conditionnées par les lectures que l'on a faites sur le sujet en question. Dans ce dernier exemple, si certaines de ces influences peuvent être spécifiées, d'autres échappent le plus souvent à la conscience. Nous entrons là dans le cadre des phénomènes cryptomnésiques, de réminiscence et de plagiat inconscient. Déjà Platon, dans son Phèdre (235d), faisait allusion à ces phénomènes lorsqu'il fait dire à Socrate qu'il utilise dans ses raisonnements les arguments d'autres personnes, sans même s'en apercevoir puisqu'il les prend pour siens. Des observations semblables ont été rapportées, entre autres, par Descartes, Leibniz et Bergson. Ribot (1881) cite le cas d'un poète (Wycherley) qui arrivé au terme de la dégénérescence sénile reproduisait, sans bien s'en rendre compte, des hémistiches d'autres auteurs lus la veille. Le célèbre psychanalyste Carl Gustav Jung (1902) découvrit, par exemple, que tout un passage du Zarathoustra de Nietzsche provenait d'un article publié par un autre auteur. Or, il s'est avéré que Nietzsche, dans sa jeunesse, avait lu cette publication: ce plagiat était très probablement inconscient. Depuis lors, bien d'autres exemples de pseudo-plagiat ont été décrits: certains auteurs semblent même y être particulièrement enclins! De fait, la cryptomnésie semble être un processus si fréquent que l'on a pu y voir la principale source de création littéraire. Si la mémoire intervient inconsciemment dans le cours des idées, elle peut aussi intervenir à d'autres niveaux, comme dans l'écriture. Il arrive en effet parfois que l'on hésite entre deux versions orthographiques d'un même mot. La technique que l'on utilise souvent est d'écrire ces deux versions sur un morceau de papier afin de retenir, sur des bases uniquement perceptives, celle qui nous paraît la mieux convenir. Ce choix, le plus souvent correct, est en fait dépendant de la mémoire orthographique que nous avons de ce mot. Dans le domaine des conduites affectives, de nombreux exemples existent. Ainsi Freud et Breuer, Janet et bien d'autres (Freud & Breuer, 1895/1985 ; Janet, 1928 ; Ellenberger, 1970/1974) ont décrit des

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patients présentant des troubles sélectifs de mémoire chez lesquels le comportement affectif dépendait d'événements ou de causes inconscientes. Ces perturbations mnésiques, parfois sévères, peuvent survenir à la suite d'un grave traumatisme émotionnel ou d'une maladie psychologique. La perturbation des capacités de souvenir provoquée par un événement instigateur indiquent que le dysfonctionnement mnésique chez ces patients est sélectif dans le sens où des événements passés sont en partie ou totalement "oubliés" par les sujets alors qu'ils s'expriment dans leur comportement, même s'il n'en ont pas conscience. Dans les premiers écrits psychanalytiques de Freud, cette importance accordée au problème de la mémoire se manifeste avec une égale insistance sur le plan théorique et sur le plan clinique. Qu'il s'agisse du fonctionnement de l'appareil psychique ou qu'il s'agisse de la névrose, du rêve, des actes manqués, partout et constamment nous y sommes ramenés. On peut dire que la découverte psychanalytique se présente au départ comme la révélation de l'existence d'une mémoire enfouie dont les contenus ignorés sont cependant agissants, et responsables de troubles jusqu'alors inexpliqués. L'inconscient semblerait n'être fait que de souvenirs qu'il s'agit pour le thérapeute de ramener à la conscience par certaines méthodes, essentiellement l'hypnose, l'analyse des rêves et les associations libres. Dans son ouvrage "Etudes sur l'hystérie" (1895) publié en collaboration avec Joseph Breuer, il souligne le rôle de l'événement traumatisant intervenu dans le passé de ses malades, ayant éveillé un affect si pénible que l'événement lui-même était oublié. En fait, la trace mémorielle de la représentation traumatique persiste ineffacée. Il montra que les désirs et les expériences vécues mais inconscientes peuvent influer sur la conduite de ses patientes sans qu'elles ne s'en rendent compte. Selon Freud, les causes traumatiques, si elles deviennent conscientes, sont rejetées par le moi; c'est-à-dire qu'elles sont refoulées dans l'inconscient. Si Freud a rendu compte de cette dissociation de la pensée par un phénomène qui attire l'attention sur les processus dynamiques dont le rôle est de défendre le moi contre le conflit, pour son contemporain Pierre Janet l'individu est plutôt une victime passive de son hérédité et des accidents traumatisants ou stressants. Ainsi, l'amnésie hystérique a pu être considérée comme le reflet de la faiblesse des défenses du moi plutôt que sa force comme Freud l'avait proposé. La

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conception théorique de Pierre Janet s'est exprimée très tôt avec l'étude du cas de Mme D. qui présentait une amnésie profonde et chez laquelle il avait relevé un certain nombre de petits faits en contradiction avec l'oubli complet. Au début de l'amnésie, au réveil de l'attaque, elle n'avait aucun souvenir de l'homme qui l'avait effrayée en lui annonçant la fausse nouvelle de la mort de son mari, et cependant il remarqua qu'elle frissonnait de terreur toutes les fois qu'elle passait devant la porte par laquelle cet individu était entré. C'est l'observation de Mme D. qui a apporté à Janet les premières données concernant l'existence d'un inconscient psychologique agissant sur le comportement actuel des sujets. Pour lui, dans le cas spécifique de l'amnésie hystérique, les souvenirs de l'événement traumatique ou traumatisant sont déconnectés du moi et sont donc perdus par la conscience. C'est l'affaiblissement de la puissance de synthèse psychique qui crée cet état de désagrégation de l'esprit. Cependant, en dehors de la perception personnelle, peut s'échapper un nombre plus ou moins considérable de phénomènes psychologiques. En effet, les souvenirs de ces événements (ou d'autres qui lui sont associés), maintenant dissociés et donc indisponibles pour un rappel conscient, peuvent s'exprimer dans le comportement de l'individu sans que celui-ci ne puisse les rattacher à sa vie personnelle. Janet fut le premier à introduire en 1889 le terme subconscient pour se référer à un niveau de fonctionnement cognitif non conscient (il introduisit ce terme afin de se démarquer de la philosophie romantique qui avait employé le terme inconscient). De nombreux autres exemples issus de la pathologie et de la psychanalyse pourraient être cités, mais il en est d'autres issus de la psychologie normale. On peut se demander par exemple quelles sont les raisons qui nous poussent à avoir une attirance pour certaines personnes de sexe opposé mais pas pour d'autres qui présentent pourtant des caractéristiques proches. Si ces raisons, j'en conviens, sont multiples et fort difficiles à analyser, je suis convaincu du rôle implicite de notre mémoire dans cette opération. Descartes en 1647 avait réussi à analyser sur lui-même le "faible" qu'il avait pour les femmes atteintes de strabisme. Il rapporta ce transfert sentimental à un amour d'enfance pour une fille qu'il avait aimée jadis et qui présentait ce défaut. On pourrait décrire bien d'autres situations mais celles présentées suffisent, je pense, à montrer l'influence d'événements plus ou

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moins récents (et donc de notre mémoire) sur nos comportements dans différentes sphères de l'activité psychique humaine. Si certains peuvent émettre des réserves sur les exemples que je viens de présenter, nous avons aujourd'hui de nombreuses preuves expérimentales issues des domaines psychologique et neuropsychologique attestant du rôle effectif de la mémoire qui s'exerce de manière implicite voire inconsciente dans le comportement. Nous entrons ici dans un domaine de recherche en psychologie expérimentale d'une grande actualité depuis plus d'une quinzaine d'années: celui de la mémoire implicite et de la mémoire explicite (pour des ouvrages en français à ce sujet: Danion et al., 1993 ; Nicolas, 1992a ; Nicolas & Perruchet, 1998). Selon Graf et Schacter (1985) qui ont popularisé ces termes, on parle de mémoire explicite lorsqu'on mesure le souvenir conscient des gens et de mémoire implicite lorsqu'on ne mesure pas le souvenir conscient mais que l'on apprécie simplement les conséquences ultérieures d'un événement antérieurement vécu sur le comportement actuel d'un individu.

DES QUESTIONS THÉORIQUES SUR LA MÉMOIRE: STRUCTURE ET FONCTIONNEMENT

ENTRE

La multiplication des indicateurs de la mémoire a conduit à un classement accepté par la plupart des chercheurs actuels qui distinguent à la suite de Graf et Schacter (1985) les tests de mémoire explicite des tests de mémoire implicite (pour un historique de ces concepts: cf. Nicolas, 1992a, 1993a, 1994b). D'après Schacter, Bowers et Booker (1989), on peut parler de tâche de mémoire explicite lorsque les consignes lors du test induisent des stratégies conscientes de recherche de l'événement; on parle de tâche de mémoire implicite lorsque les consignes lors de la récupération du matériel cible n'induisent pas un tel type de stratégie. Si les tests de mémoire explicite regroupent les mesures classiques que sont le rappel et la reconnaissance, les tests de mémoire implicite peuvent inclure un grand nombre d'épreuves. En effet, tester indirectement les contenus mnésiques suppose, par exemple, de mesurer la performance des sujets dans diverses tâches à caractère perceptif, lexical ou conceptuel (Richardson-Klavehn & Bjork, 1988). Une des tâches de mémoire

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implicite les plus connues et les plus anciennes utilisées dans les recherches sur la mémoire est certainement celle de complètement de trigrammes (Graf, Mandler & Haden, 1982 ; Graf, Squire & Mandler, 1984 ; Graf & Mandler, 1984 ; Warrington & Weiskrantz, 1970). Lors du test de complètement de trigrammes on présente aux sujets trois lettres (par exemple: cra), la tâche étant de produire le premier mot qui vient à l'esprit commençant par ce radical. Lorsque les items cibles ont été étudiés lors d'une phase précédente (ex. cravate), on constate généralement qu'ils ont plus de chance d'être générés ultérieurement (biais de réponse) à cette épreuve de complètement alors que d'autres solutions sont possibles (dans notre exemple: crabe, cratère, crapaud...). Il s'avère que l'on retrouve cet effet facilitateur (biais, rapidité ou précision de la réponse selon les cas) lorsqu'on utilise de nombreuses autres épreuves de mémoire implicite de nature lexicale (complètement de mots fragmentés, décision lexicale), perceptive (identification perceptive, clarification perceptive) et conceptuelle (association catégorielle, association libre) (Nicolas, 1993a ; Roediger & McDermott, 1993 ; Richardson-Klavehn & Bjork, 1988 ; Schacter, 1987). Cet effet est souvent désigné sous le nom d'effet d'amorçage direct (Segal et Cofer, 1960), il est la conséquence du traitement préalable du matériel qui facilite ou biaise (Ratcliff & McKoon, 1996) son accès ultérieur. Je me suis attaché dans cette introduction à montrer la nécessité de distinguer la mémoire de ses manifestations. En ce sens, j'ai appelé mémoire-état le produit conservé par le sujet au niveau neuronal de ses propres expériences. Séparer la mémoire de ses manifestations (mémoireaction), m'a permis de distinguer deux grandes classes de faits mnésiques que j'ai qualifiés d'implicites ou d'explicites selon leur nature. Cette distinction, déjà adoptée il y a plus d'un siècle par d'autres chercheurs mais en des termes différents permet de mettre en avant l'existence des phénomènes de mémoire implicite qui ont été particulièrement ignorés dans la littérature philosophique et psychologique jusqu'à ces dernières années (cf. Schacter, 1987). La question que les chercheurs se posent aujourd'hui est celle de savoir si la mémoire implicite et la mémoire explicite ne sont pas deux types de mémoire différents. Existe-t-il une ou plusieurs formes de mémoire? Le débat reste toujours ouvert. Le problème de l'unicité ou de la multiplicité des mémoires est devenu ces

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dernières années une question du plus haut intérêt en psychologie. Deux grandes conceptions théoriques s'affrontent actuellement: les théories structurales ou multi-systèmes et les théories fonctionnelles ou unisystème. La controverse qui s'est aujourd'hui instaurée entre ces deux ensembles de théories place la conscience comme un concept central puisqu'il est généralement admis que la conscience est indispensable aux actes de mémoire explicite contrairement aux actes de mémoire implicite. Je défendrai dans ce livre une conception de la mémoire qui met l'accent sur l'importance des types de traitement appliqués au matériel d'étude et de test. C'est cette conception fonctionnaliste qui a guidé ma réflexion et mes travaux sur la mémoire jusqu'à aujourd'hui. Comme nous le verrons, mes intérêts et mes méthodes d'étude de la mémoire se situent résolument dans la tradition française de la psychologie positive inspirée de l'école idéologique de Cabanis. Cette tradition trouve véritablement son origine et ses premiers développements significatifs dans deux ouvrages de 1870 dont les préfaces feront figure de manifestes pour une nouvelle psychologie, De l'Intelligence, de Taine, et La Psychologie Anglaise Contemporaine, de Ribot. Ces deux philosophes de formation ont voulu, dès cette époque, que la psychologie devienne une science de faits et s'éloigne des spéculations métaphysiques des études introspectives. Pour ces deux penseurs, l'étude du fonctionnement psychologique passe par l'étude des phénomènes anormaux (ou hors-normes). Chez Taine, ce qui est instructif c'est l'exceptionnel que l'on voit surgir chez les experts, les artistes, les fous, les somnambules et les rêveurs. Il écrit ainsi en 1878, dans la seconde préface à "De l'Intelligence", "tout état singulier de l'intelligence doit être le sujet d'une monographie ,. car il faut voir l'horloge dérangée pour distinguer les contrepoids et les rouages que nous ne remarquons pas dans l'horloge qui va bien" (p. 17). En revanche pour Ribot, ce n'est pas tant l'exceptionnel que la maladie qui est instructif. On sait que Ribot se distingue de Taine par la référence évolutionniste qui est centrale dans toute son œuvre. Il reprend au philosophe Herbert Spencer et au neurologue anglais John H. Jackson la thèse selon laquelle l'évolution dans son ensemble consiste dans le passage continu de l'homogène à l'hétérogène, du simple au complexe, de l'élémentaire au composé, par diversification croissante. Ainsi, la maladie, en tant qu'elle affecte d'abord

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les fonctions supérieures, découvre les phénomènes psychologiques plus rudimentaires, plus automatiques, desquels émergent, au cours de l'évolution de l'espèce aussi bien que du développement individuel, les phénomènes les plus complexes. Dans un premier temps, je serai amené à débuter ce livre par quelques jalons historiques concernant les méthodes d'étude de la mémoire au point de vue comportemental. Le fait d'envisager la mémoire au point de vue historique nous fournira des informations intéressantes sur la manière d'aborder l'étude de ce concept. L'objectif central de ce chapitre sera de montrer que si l'intégration des approches expérimentale, pathologique et différentielle aurait pu se réaliser dès la fin du siècle dernier, il a fallu attendre ces dernières années pour que ce vœu se réalise pleinement. Nous verrons, de plus, que de nouvelles méthodes sont aujourd'hui disponibles. Ce premier chapitre constitue une synthèse de mes travaux déjà publiés sous forme d'articles dans le domaine de l'histoire de la psychologie de la mémoire. Dans un second temps j'aborderai l'étude de la mémoire dans ses manifestations anormales, adoptant ainsi la démarche pathologique déjà employée par Théodule Ribot (1881). L'étude de la mémoire dans ses manifestations extrêmes nous fournira des informations intéressantes sur sa structure. L'objectif central de ce chapitre sera d'aborder le problème encore controversé de l'existence de divers types de mémoire en analysant les faits qui conduisent aujourd'hui à nous interroger sur la question de l'unicité ou de la multiplicité des mémoires. Ce second chapitre constitue une extension des réflexions, déjà engagées depuis une dizaine d'années, dans le champ de la pathologie de la mémoire. Dans un troisième temps, je présenterai l'approche fonctionnaliste de la mémoire qui dérive des travaux entrepris dans le domaine de l'étude expérimentale des sujets "sains". L'étude expérimentale de la mémoire me fournira l'occasion de montrer la diversité des travaux dans ce domaine. L'objectif central de ce chapitre sera de présenter la fécondité de l'approche fonctionnaliste issue en particulier des travaux de Paul Kolers et de Henry Roediger. C'est dans ce dernier chapitre que je présenterai de nombreuses recherches expérimentales, souvent déjà publiées dans des revues scientifiques, issues de mes réflexions théoriques sur la mémoire humaine.

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QUELQUES MOTS D'HISTOIRE SUR L'ORIGINE DES PRINCIPALES MÉTHODES D'ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE DE LA MÉMOIRE HUMAINE

Depuis l'antiquité, de nombreux érudits (surtout des philosophes) se sont penchés sur l'étude de la mémoire en essayant d'apporter des réponses sur sa nature, ses lois et son fonctionnement (cf. Burnham, 1888). Les diverses théories de la mémoire qui ont été avancées depuis l'antiquité peuvent globalement être rattachées à deux grandes écoles de pensée: l'école platonicienne qui considère que la mémoire est de nature spirituelle et transcendantale, et l'école aristotélicienne qui considère que la mémoire est de nature physiologique et empirique. D'un côté, Platon, les néoplatoniciens, S1. Augustin, Leibniz, Bergson voient la mémoire comme un acte de l'esprit limité, peut-être, par les processus physiologiques, mais tout à fait indépendants de ces derniers. Si les sensations fournissent à la mémoire la plus grande partie des données, la mémoire n'appartient pas néanmoins à la sphère sensorielle de l'esprit mais à la sphère intellectuelle. D'un autre côté, Aristote, St. Thomas d'Aquin, Descartes, Hobbes, Condillac, Bonnet, Hartley et bien d'autres considèrent que la mémoire appartient à la sphère sensorielle de l'esprit. La mémoire est le vestige de sensations antécédentes. Comme les sensations ont pour origine des processus physiologiques, la mémoire dépend aussi de processus physiologiques. La doctrine cartésienne selon laquelle la mémoire est conditionnée par des traces laissées dans le cerveau fut développée par les physiologistes et les encyclopédistes du XVIIIe siècle dans le cadre d'une théorie matérialiste et mécanique de la mémoire. Ce n'est pas ici le lieu d'écrire un historique complet sur la mémoire, ce travail reste d'ailleurs à réaliser. Je ne vais considérer ici que l'origine des différentes approches empiriques de la mémoire.

LA MÉTHODE D'INTROSPECTION:

CHARLES BONNET

L'exemple des écrits d'un représentant

de l'école empirique

Le philosophe et fameux naturaliste genevois Charles Bonnet (1720-1793) a beaucoup écrit sur la psychologie humaine et ses fondements physiologiques. Bonnet étudia la philosophie sous l'influence de Gabriel Cramer (1704-1752), professeur de mathématiques à l'Université de Genève, qui développait alors un empirisme et un sensualisme combiné à des éléments de mécanisme cartésien. Son attrait pour la doctrine britannique de Hobbes et Locke fut renforcée par sa lecture des écrits de René-Antoine Ferchault de Réaumur (1683-1757) qui prônait la nécessité de l'approche empirique. Cette approche empirico-sensualiste apparaît en pleine lumière dans son ouvrage intitulé "Essai Analytique sur les Facultés de l'Arne" (EA) daté de 1760 (Bonnet, 1760/1970) et republié avec des notes explicatives en 1782. Si le problème de la mémoire est traité avec attention dans bon nombre de ses écrits, les idées principales de Bonnet sur ce concept ont cependant été le mieux exprimées et développées dans cet ouvrage. Il est certainement un des premiers à ne pas s'être contenté de discourir vainement sur la puissance de la mémoire et à asseoir une véritable psycho-physiologie de cette fonction psychologique. Quand on considère avec attention l'œuvre philosophique de Charles Bonnet (pour une biographie: Savioz, 1948), on constate d'ailleurs que la mémoire y tient une place centrale. Pour lui, la mémoire constitue, en effet, la clé de voûte de l'édifice intellectuel puisqu'elle est nécessaire à toutes les opérations de l'esprit, à savoir qu'elle en fournit la matière. Ses conceptions ont véritablement influencé de nombreux physiologistes tout au long du XIXe siècle, montrant ainsi toute la pertinence et la nouveauté des analyses développées par son auteur. Ce n'est pas tant dans le domaine de la mémoire organique que Bonnet a apporté les aperçus les plus intéressants, mais plutôt dans celui de la mémoire vue sous l'angle psychologique. Bonnet fut sans aucun doute le premier à introduire dans les écrits philosophiques le problème de la reconnaissance mnésique et à en deviner tout l'intérêt pour la psychologie. L'étude du mécanisme de reconnaissance avait en effet

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retenu toute son attention, il y consacra même une longue réflexion dans un manuscrit daté de 1786 qui a été publié par mes soins en 1995 dans la revue philosophique "Corpus" accompagné d'une étude de la mémoire dans l' œuvre de Charles Bonnet (cf. Nicolas, 1995d). Afin de résumer les conceptions de Bonnet sur la mémoire, je vais ici me servir d'un écrit encore inédit de l'auteur à ce sujet qui résume ses propres conceptions et apporte aussi des aperçus nouveaux. Déposé à la Bibliothèque Publique et Universitaire de Genève sous la cote 90/5, le texte, antérieur à l'écrit de 1786 publié récemment, que nous proposons ici est intitulé "Essai d'un problème de psychologie". Il s'agit d'une courte mais dense réflexion de Bonnet sur les phénomènes de rappel, de reconnaissance et de récupération des connaissances en mémoire. Cet écrit, par la simplicité et la clarté des idées exprimées, est le témoin des réflexions approfondies engagées par Bonnet dans le domaine de l'étude de la mémoire humaine. Nous avons pensé qu'il serait intéressant de l'annoter (voir les notes à la fin du texte) en tenant compte, d'une part, des conceptions antérieures de l'auteur et, d'autre part, des conceptions actuelles de la mémoire dans le domaine de la psychologie.

Essai de solution d'un problème de psychologie

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"Un entretien m'ayant conduit à parler du fameux Ministre du Roi du Portugal, qui expulsa du Royaume les Jésuites, je n'ai pu d'abord

me rappeler son nom 2, et il en a été de même de la personne avec laquelle je m'en entretenais. Je me suis rappelé seulement que ce nom renfermait un b et un a 3.J'ai fait des efforts pour me retracer les autres lettres du mot, et je n'ai pu d'abord en venir à bout. J'ai prononcé mentalement divers noms où se trouvait la monosyllabe ba ou les lettres b a et j'ai senti chaque fois qu'aucun de ces noms n'était celui que je " cherchais. Enfin, après des efforts continués pendant une heure ou deux, le nom de Pombal a été rappelé. J'ai réfléchi aussitôt sur ce cas psychologique, et il m'a paru d'abord difficile à expliquer par les principes que j'ai exposés dans l'Essai Analytique 4. Je veux néanmoins tenter d'y appliquer ces principes
pour essayer de résoudre ce problème psychologique.

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Je me rappelais donc, que dans le nom que je cherchais, se trouvaient les lettres b a ; mais je ne pouvais me rappeler sur-le-champ les autres lettres du nom. Le faisceau defibres approprié au mot ministre tenait dans mon cerveau aux faisceaux appropriés aux mots Portugal et

Jésuites 5. Cesfaisceaux avaient contracté des liaisons avec le faisceau
représentatif du nom de Pombal; mais quelque obstacle secret empêchait dans le moment dont il s'agit ces liaisons de produire leur effet en entier: elles ne réveillaient que les lettres b a du nom cherché, et l'ébranlement qu'elles occasionnaient dans les fibres appropriées à ces lettres n'était pas assez fort pour passer aux autres lettres du nom. En prononçant mentalement divers noms où se rencontraient les lettres b a, j'ébranlais les divers faisceaux reproductifs de ces noms et il s'était trouvé enfin un faisceau qui avait ébranlé assez fortement le faisceau approprié au nom de Pombal pour surmonter l'obstacle et
reproduire en entier ce nom
6.

Mais comment mon âme sentait-elle qu'aucun des divers noms qu'elle prononçait mentalement n'était pas celui qu'elle tâchait de
rappeler? C'est ici proprement que gît le problème
7.

Une multitude de faits et de considérations psychologiques prouve qu'il ne se passe rien dans l'âme qu'il n'y ait quelque chose dans le cerveau qui lui corresponde 8. Il se passait donc quelque chose dans mon cerveau qui correspondait à ce sentiment intérieur par lequel mon âme reconnaissait qu'aucun des divers noms qu'elle prononçait mentalement ne lui donnait ce qu'elle cherchait. Mon âme comparait donc chacun de ces noms avec le souvenir confus ou très faible du nom cherché. Il est bien prouvé que tout souvenir a un siège physique dans le cerveau, et que pour qu'une idée soit rappelée à l'âme par la mémoire, il faut que les fibres auxquelles tient cette idée soient de nouveau
ébranlées
9.

Les fibres appropriées aux lettres b a du nom de Pombal excitaient donc un très faible ébranlement dans les fibres appropriées aux autres lettres de ce nom: mais parce que cet ébranlement était trop faible, il ne réveillait qu'une idée confuse ou sourde du nom, qui ne suffisait pas à satisfaire mon âme, et qui suffisait néanmoins pour faire

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naître chez elle le sentiment qu'aucun des noms qu'elle prononçait n'était précisément celui qu'elle voulait rappeler. Il me paraît assez évident qu'il s'était passé chez moi quelque chose de semblable ou d'analogue à ce que je viens d'exposer, car quand on accorderait que l'âme possède une mémoire qui lui est propre, on serait toujours obligé de convenir que l'exercice actuel d'une telle

mémoire est subordonné aujeu desfibres du cerveau JO. Il faudrait donc
toujours en revenir au mouvement de ces fibres pour rendre raison de l'exercice d'une pareille mémoire. Si cela n'était point, la mémoire serait absolument indépendante du cerveau, et on ne saurait plus pourquoi une idée qui aurait été présente à l'âme ne pourrait plus être rappelée. On consultera sur tout ceci les chapitres XVIII, XXII, XXV de "l'Essai Analytique", et le petit écrit intitulé, "Application des Principes Psychologiques de l'Analyste à la Manière dont les Idées sont Rappelées par les Mots et à l'Association des Idées en Général", Œuvres, tome VII, in 4° ; tome XV in 8°. Mais quand mon âme reconnaît que le mot qui est rappelé est bien celui qu'elle cherchait, comment s'opère cette reconnaissance? On voit bien que l'ébranlement d'un certain faisceau de fibres et certaines déterminations acquises de ces fibres ne sauraient produire par eux-mêmes et uniquement par eux-mêmes, quelque sentiment que ce soit. Ce n'est point le corps qui sent, c'est l'âme, mais c'est le corps qui excite en elle le sentiment. Lors donc qu'un certainfaisceau defibres qui a déjà été ébranlé par un objet vient à l'être de nouveau par un autre faisceau avec lequel il avait contracté une liaison d'action, et qu'un certain mot est ainsi rappelé à l'âme, il faut nécessairement pour qu'elle reconnaisse que ce mot est bien celui qu'elle tâchait de se rappeler, il faut, dis-je, qu'il y ait autre chose qui produise cette reconnaissance, et cette chose ne peut être qu'un sentiment de réminiscence appartenant uniquement à l'âme 11. Ceci est de la plus grande évidence. L'ébranlement des fibres sensibles, leurs déterminations acquises, n'ont proprement rien de commun avec le sentiment parce que le mouvement et le sentiment tiennent à des substances essentiellement différentes: le mouvement est un mode du corps et le sentiment un mode de l'âme /2.

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Le sentiment de réminiscence appartient donc à l'âme exclusivement au corps,. mais c'est toujours le corps qui excite dans l'âme ce sentiment,. parce que c'est à une certaine action et à certaines déterminations des organes qu'il est attaché. Je vais développer ceci un peu plus. Il est très prouvé que toutes nos idées tirent leur première origine des sens, puisque la privation d'un sens entraîne celle de toutes les idées attachées à l'exercice de ce sens. Mais, les idées auxquelles l'action d'un sens donne naissance sont très différentes de l'action de ce sens. Lorsqu'un corps rouge frappe mes yeux, j'ai la perception de la couleur rouge. Cette perception est une modification de mon âme, occasionnée par l'ébranlement de certaines fibres de mon nerf optique, et qu'elle n'aurait jamais subi sans l'ébranlement de ces fibres. Il y a donc dans l'âme une puissance, une capacité en vertu de laquelle elle se modifie dans le rapport à l'ébranlement de telles ou telles fibres sensibles et à l'état actuel de ces

fibres

13.

Il en est essentiellementde même de toutes les perceptions et de

tous les sentiments que l'âme éprouve. Il y a donc toujours deux choses principales à considérer dans chaque modification de l'âme,. ]0. ce qui se passe dans l'organe,. 2°. ce qui se passe dans l'âme à l'occasion de ce qui se passe dans l'organe,. et ce sont ces deux choses qui constituent proprement ce parallélisme constant de l'âme et du corps, vers lesquels tous lesfaits vont converger. Il en est donc du sentiment de la réminiscence comme de toutes les sensations. Je n'examine pas si le sentiment de la réminiscence, les sensations, les perceptions et les sentiments de tout genre se conservent dans l'âme, comme dans un siège immatériel. Je ferai seulement remarquer que quand il y aurait des faits qui le prouveraient il n'en demeurerait pas moins vrai, qu'aucune sensation, aucune idée, aucun sentiment ne peut être présent à l'âme sans l'intervention du corps auquel elle est unie. Ainsi, soit que les idées et les sentiments se conservent dans l'âme et que l'action des organes ne fasse que les y réveiller,. soit qu'ils ne sy conservent pas et que l'action des organes les y fasse naître en conséquence des lois de l'union,. rien ne change dans l'un et l'autre cas relativement au parallélisme des deux substances: et ce parallélisme que

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j'ai toujours supposé dans tous mes écrits de philosophie spéculative, comme le résultat immédiat de la nature mixte de notre être. Si donc on supposait que l'âme conserve à sa manière les impressions reçues, on serait toujours obligé de reconnaître que cette conservation demeurerait sans effet si le jeu des organes n'intervenait

point. Lesphénomènes de la mémoire en sont despreuves évidentes 14. On
ne sait que trop combien l'exercice de cette belle faculté dépend de l'état du cerveau".

De la mémoire organique à la mémoire psychologique: commentaires sur l'essai de Bonnet

Notes et

1. Dans cette édition j'ai choisi de retranscrire le texte en orthographe moderne afin qu'il soit plus facile d'accès. Ceci n'en diminue ni la valeur ni l'intérêt. Afin de laisser au style de Bonnet toutes ses marques caractéristiques je me suis imposé une règle: Ne corriger que les procédés orthographiques qui ne sont plus aujourd'hui en usage. Il faut relever une pratique constante dans le manuscrit, celle d'écrire avec une majuscule les substantifs les plus marquants de la phrase. Cet abus des capitales, dont Bonnet était conscient, est un procédé constant dans tous ses ouvrages. Quoiqu'il en soit, j'ai substitué aux majuscules les minuscules là où l'orthographe moderne l'exigeait, afin de donner au texte plus d'homogénéité. J'ai mis les parties de texte soulignées en gras. 2. Dans son texte Bonnet va aborder la question de la mémoire organique et de la mémoire psychologique à travers les difficultés que nous éprouvons parfois à retrouver un nom connu. Cette difficulté que l'on a de temps à autre à retrouver un mot en mémoire illustre une fameuse distinction plus récente dans le domaine de la psychologie de la mémoire. En effet, l'étude expérimentale de la mémoire a conduit certains chercheurs au cours des années 1960 à faire une distinction entre la disponibilité et l'accessibilité des connaissances (cf. Tulving & Pearlstone, 1966). Une connaissance peut être disponible en mémoire mais inaccessible temporairement par voie de rappel à cause d'un manque d'indices qui conduit à l'échec des processus de récupération. C'est

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l'établissement de cette distinction qui a définitivement persuadé les psychologues expérimentalistes de l'importance de la récupération dans les conduites mnésiques. 3.La recherche d'un souvenir auquel on ne peut temporairement accéder a très bien été décrite par William James (1890/1893, p. 251) et par Henri Bergson (1902, pp. 164-167). Jusque dans les années 1960, peu de psychologues ont essayé de procéder à une étude expérimentale de ce phénomène qui, paraissant surtout accidentel, semblait difficile à induire à la demande chez les sujets. J.T. Hart (1965) a été le premier à étudier le sentiment de savoir et à rapporter que des questions sur des connaissances générales pour lesquelles le sujet indiquait un sentiment de savoir fort, sans pour autant rappeler la bonne réponse, avaient plus de chances de mener à une bonne reconnaissance du mot que des questions associées à un sentiment de savoir faible. Un exemple particulièrement commun de ce sentiment se produit lorsqu'on a un "mot sur le bout de la langue", phénomène étudié expérimentalement pour la première fois par Roger Brown et David Mac Neill (1966). Ils donnent à leurs sujets des définitions de mots peu courants dans la langue, en demandant de restituer le mot ainsi défini; chez certains sujets, l'état souhaité est induit: si on demande à ceux-ci de produire les mots auxquels la définition les fait penser, et de les comparer au mot qu'ils ne parviennent pas à restituer (mot-cible), dans 50% des cas ils sont capables de dire par quelles lettres il commence et finit, et de préciser le degré de similarité sémantique entre les mots inadéquats et le mot cible. Les explications actuelles de ce phénomènes sont diverses et reposent sur le manque d'indices lors de la récupération oulet sur des effets d'inhibition des réponses. En tout état de causes, ces mécanismes psychologiques restent une énigme. 4. Dans un ouvrage antérieur daté de 1754 et ayant pour titre "Essai de Psychologie", Bonnet avait présenté sommairement ses idées sur la structure et le fonctionnement hypothétique de la mémoire. Ses conceptions, qui étaient alors encore incomplètement formulées, furent complétées dans l'Essai Analytique (1760). Une réimpression de ce dernier ouvrage est encore aujourd'hui disponible (Bonnet, 1970). Les

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publications ultérieures connues de Bonnet n'apportent aucune modification, ni précision fondamentale aux principes invoqués dans l'Essai Analytique. 5. Bonnet affirme que les idées ont deux sources, les sens et la réflexion (EA, ~ 259), et qu'elles ne se conservent que dans les fibres nerveuses du cerveau (EA, ~ 57, 58, 95, 173). A chaque idée correspond un mouvement ou une vibration des fibres de l'organe des sens correspondant. Cette vibration ne s'éteint que par degrés (EA, ~ 51, 162) lorsque la stimulation a disparue. Après l'extinction de ce mouvement, l'état des fibres n'est pas le même qu'auparavant (EA, ~ 69). Ce changement d'état physiologique constitue la mémoire organique. Si les fibres nerveuses sont le substrat de la mémoire, elles contractent des liaisons en fonction des rapports entretenus entre les impressions. Les idées sont enchaînées les unes aux autres par des nœuds physiques (EA, ~ 448). Il nous faut souligner que cette conception de la mémoire organique se retrouve dans les écrits d'un contemporain de Bonnet jamais cité par ce dernier dans l'ensemble de ses écrits offerts au public, le médecin et philosophe anglais David Hartley (1705-1757), considéré comme le père fondateur de l'associationnisme britannique. Cependant, un manuscrit inédit de Bonnet (cote 88/1) déposé à la Bibliothèque Publique et Universitaire de Genève nous a appris récemment qu'il n'a connu le célèbre ouvrage de David Hartley (1749) pour la première fois qu'en 1772 avant de le lire plus attentivement en 1786 et d'ailleurs de le critiquer très durement. Ainsi, les idées développées par Bonnet sur la mémoire organique sont tout à fait originales et n'ont pas été empruntées à Hartley comme certains ont pu l'écrire. 6. Pour Bonnet, le rappel est un phénomène qui est réalisé par un jeu de fibres qui reproduit les mouvements auxquels l'idée a été attachée (EA, ~ 73). Considérer la mémoire comme la reproduction d'un mouvement est conforme aux idées d'un contemporain dont Bonnet avait lu avec attention les écrits dont le "Traité des sensations" de 1754, l'Abbé de Condillac. Le souvenir ne diffère de la sensation ou de l'idée que par le degré d'intensité. Il a donc la même origine: il dépend, comme la sensation elle-même, d'un mouvement qui s'excite dans les fibres, mais

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d'un mouvement plus faible (EA, ~ 613). La sensation ou l'idée rappelée est en effet toujours plus faible qu'une sensation excitée par l'objet réel. C'est dans cette différence que le sujet sait qu'il fait acte de mémoire. 7. Comment arrive-t-on à savoir qu'un état de conscience est un véritable souvenir? Bonnet ne peut expliquer ceci physiologiquement. Il sent bien alors que le problème qu'il a à résoudre n'est pas celui de la reproduction mais celui de la reconnaissance. Il est important de noter que la reconnaissance était appelée par Bonnet dans tous ses autres écrits "réminiscence". Pour aborder l'étude de cette question, il est d'abord nécessaire de considérer ses conceptions philosophiques. 8. Bonnet n'est ni un pur matérialiste, ni un pur spiritualiste. Il admet l'existence d'une âme immatérielle qui est unie au corps. Il considère l'homme comme un être mixte, c'est-à-dire composé de deux substances qui travaillent de concert: l'une immatérielle, l'âme, et l'autre matérielle, le corps (EA, ~ 1). Bonnet affirme que le siège de l'âme est dans le cerveau même si sa localisation est délicate à estimer (EA, ~ 29). Le siège de l'âme serait en fait un centre où tous les nerfs iraient rayonner (EA, ~ 30). Si l'âme, comme le pense Bonnet, réagit aux modifications corporelles et n'agit que par l'intervention du corps alors les idées, comme les perceptions et les sensations, dérivent nécessairement des sens (EA, ~ 19). Bonnet affirme (EA, ~ 21) que le corps est la première source de toutes les modifications de l'âme. Puisque nous n'avons des idées que par les sens, il s'ensuit que l'âme n'agit que par l'intervention du corps. 9. La récupération d'une information en mémoire peut s'effectuer de deux manières différentes mais complémentaires dans le rappel: celle où à l'occasion d'une idée nous en cherchons intentionnellement une autre, et celle où une idée nous en rappelle incidemment une autre. Même si l'âme intervient dans l'exercice de rappel, celui-ci dépend essentiellement du corps. L'âme peut parvenir à rappeler des idées en vertu de la force motrice dont elle est pourvue (EA, ~ 3, 4, 25, 128, 129, 434, 459) et peut reproduire des idées sensibles en agissant sur les différents points du cerveau auxquels tiennent les sensations. Par là, elle éveille les sensations ou les idées attachées à ces ébranlements (EA, ~ 173). Même si l'âme a le

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