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La mémoire réinventée

De
206 pages
L'Association Générale des Etudiants Vietnamiens de Paris (AGEVP) est la principale association d'opposition au gouvernement de Hanoï. Ce travail de terrain nous donne à voir les circonstances et les raisons de ce déclin de l'Agevp. On y découvre un conflit de génération entre les dirigeants et les jeunes de la troisième génération qui tout en restant attachés au Vietnam, considèrent que leur patrie est la France.
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LA MÉMOIRE

RÉINVENTÉE

Chronique anthropologique d'une association vietnamienne de Paris

Collection TERRAIN: récits & fictions dirigée par Bernard Lacombe
La collection «TERRAIN: récits et fictions» prend en compte l'ambition des sciences sociales, sciences du récit par excellence, d'intégrer l'ensemble des formes d'écriture. Ajustant la forme de l'écrit au sens du terrain, explicitant ainsi l'expérience qu'ils ont vécue, les auteurs de cette collection interrogent, par leurs textes, le sens du récit dans les sciences sociales et le poids de la fiction dans le discours scientifique. Le logo de la collection est dessiné par Chantal Pairaud-Lacombe. Il représente un serpent bwaba du Burkina Faso.

Déjà parus
Marie-France Rezcek, Le Tabac dans tous ses états, 2008. -légende des savanes d'Afrique

Bweni Soalma, La case aux fétiches (Burkina - Niger), 2008.

Adama Coulibaly, Contes toussian de Péni. Burkina Fasoi, 2006. Saratta Traoré, Mariage et célibat à Ouagadougou, 2005.

Bernard Germain Lacombe, Ethnographiques, 2003.

récits de voyages,

Moussa Ouattara, Le grin, rires et blagues à Bobo-Dioulasso, Faso,2003.

Burkina

Saratta Traoré, Femmes dans le miroir de leurs récits: Mariage et célibat à Ouagadougou, 2003.
Arthur Tsouari, L'arbre des sagesses, Mboongi, The Tree of Wisdom, 850 proverbes beembé, Congo, ouvrage trilingue, 2001. Catherine Fourgeau, Dobadjo, la première épouse, 2000.

Abdallah

GNABA

,

,

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LA MEMOIRE

REINVENTEE

Chronique anthropologique d'une association vietnamienne de Paris

L'Harmattan

Photographie de couverture: Jean-Baptiste RONCHI Portrait en quatrième de couverture: Banjee / www.banjee.net Formatage de l'ouvrage: Jean-Baptiste RONCHI & Groupe Dapoya

(Q L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole

2008 polytechnique;

75005 Paris

http://www.Iibrairieharrnattan.com diffusion.harrnattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06976-3 EAN:9782296069763

A mes parents Najet et Wahib

Autre ouvrage d'Abdallah GNABA à paraître en 2009 aux Éditions de L'Harmattan:
Abdallah GNABA : L'exil paradoxal. Anthropologie d'une défaite

Merci à Raki et Inès, dont le soutien m'est acquis depuis toujours

à Serge, qui au plus fort de la tempête m'a aidé à garder le cap
sans oublier Dubs et les siens

Sommaire
Préface de Richard Pottier Note sur le mode d'exposition des informations collectées Notes & glossaire Remerciements Champ d'étude et points d'entrée L'invité de la dernière heure Bref historique du mouvement associatif vietnamien en France

13 21 23 25

27 43 47 53 65 103
113 119 133 151 181 195 203

La séance des aveux Situation actuelle du mouvement associatif vietnamien à Paris S'unir pour ne pas périr? L'agevp, l'organisation En aparté L'agevp, les activités Perspectives et impasses L'agevp, le programme La mémoire réinventée Index des ouvrages cités

Cet ouvrage s'inspire d'une thèse soutenue en Sorbonne en Novembre 2006 - avec pour directeur le PI. Richard POTTIER.

Abdallah GNABA remerCIe l'auteur Jean-Baptiste RONCH! avec lequel il a travaillé à sa métamorphose. De la chrysalide à l'imago...

Préface

La scène se passe le 30 novembre 1964. Ce jour-là, des étudiants vietnamiens favorables à la République du Sud Vietnam se réunissent en assemblée constituante pour voter les statuts de l'Association (agevp ). Générale des Etudiants Vietnamiens de Paris

Onze années plus tard, le 30 avril 1975, les blindés nordvietnamiens entraient à Saigon. C'était la fin de la République du Sud Vietnam. Certains étudiants sud-vietnamiens nouveau régime; association "la se rallièrent au d'autres refusèrent d'admettre la défaite. Ce fut dernière ambassade du Vietnam", et qui

le cas des dirigeants de l'agevp qui voulurent alors faire de leur prétendirent jouer désormais un rôle fédérateur parmi les opposants en France au régime communiste de Hanoi. Les années passèrent. Après l'épisode des boat people, il y eut au Vietnam la politique d'ouverture. Le pays pansa ses plaies et, dans le reste du monde, on parla de moins en moins souvent de cette guerre du Vietnam qui, auparavant, avait fait couler tellement d'encre. C'était déjà une vieille histoire, et il y avait d'autres sujets d'actualité. Sauf cependant à l'agevp, où les enfants de ceux qui avaient fait la guerre se sentaient investis de la mission de poursuivre le combat qu'avaient livré leurs aînés. Nous constaté qu'en sommes maintenant au printemps occulte 2001. Ayant par pro-

raison de la surveillance associations

exercée

l'ambassade du Vietnam il lui serait impossible d'enquêter en toute liberté sur les deux principales gouvernementales vietnamiennes de l'Île de France, M. Abdallah Gnaba, un

étudiant français qui vient de s'inscrire sous ma direction en thèse 13

de doctorat d'ethnologie, l'agevp. d'étude. L'enquête

prend contact avec les responsables

de

Après avoir hésité pendant quelques semaines, ceux-ci son objet

finissent par accepter qu'il fasse de leur association

de M. Gnaba va durer trois ans. On peut dire

qu'il y mit un point final ce jour de février 2004 où il participa en tant que secrétaire de séance à une réunion de debriefing lors de laquelle les responsables l'occasion de l'agevp prirent acte de l'échec de la anniversaire de la fondation de leur fête du Nouvel An vietnamien (le tit) qu'ils avaient organisé à du quarantième association. Le livre qu'on va lire est une chronique de ce qui s'est passé pendant ces trois années et l'histoire qu'il raconte est des plus singulières. La singularité de cette histoire tient d'abord au caractère hautement improbable de la rencontre qu'elle met en scène. D'un côté, les dirigeants d'une association qu'ils persistaient à qualifier d"'étudiante" alors même qu'ils avaient, pour la plupart, entre trente et cinquante ans, et que, titulaires d'excellents diplômes, ils avaient tous une vie familiale et professionnelle membres, donc, d'une élite, parfaitement d'accueil, sigle agevp constituant à leurs yeux bien remplie. Les intégrés à leur société une sorte de capital

mais pour lesquels le temps semblait s'être arrêté, le

symbolique dont ils auraient été les dépositaires légitimes. En face d'eux, un étudiant français, dont les parents étaient jadis venus de Tunisie, mais qui (comme il l'écrit lui-même, "pour compliquer encore un peu plus les choses") ressemblait à s'y méprendre, du fait de l'ascendance l'ethnologue de son père, aux hommes qu'on croise dans la Si, selon le vœu de Malinowski, rue à Delhi ou à Karachi.

doit faire en sorte que ses hôtes finissent par oublier,

sinon sa présence, du moins les raisons pour lesquelles il se trouve 14

parmi eux, convenons que la tâche de M. Gnaba n'était pas très facile, car comment, dans ces conditions, les membres de l'agevp auraient-ils les leurs? précisément pu oublier qu'il n'était pas vietnamien et que s'il c'est participait à leurs activités, c'était pour de toutes autres raisons que Or, et ce n'est pas le moindre des paradoxes, cet homme-là qu'ils choisirent pour faire le compte-

rendu d'une réunion cruciale au cours de laquelle tous les non-dits, toutes les tensions, tous les conflits qui les divisaient finirent par apparaître au grand jour. La singularité aussi à l'étrangeté de l'histoire que raconte M. Gnaba tient qu'avec la de celui qui a

des débats et des comportements et aussi avec l'empathie

minutie de l'ethnographe,

autant participé et observé, il nous décrit dans tous leurs détails. Ces débats et ces comportements ne deviennent compréhensibles que si l'on prend en compte deux facteurs:

.

d'une part, la trace qu'avaient laissée dans les esprits des protagonistes, non pas, à proprement parler, certains faits historiques mais plutôt les récits qu'ils se racontaient à propos d'événements naissance) ; qui s'étaient déroulés trente ou quarante ans plus tôt (donc, pour les plus jeunes d'entre eux, avant même leur

.

d'autre part, la présence d'un ethnologue, d'un étranger (porteur d'une autre culture, d'une autre histoire); d'un homme, de plus, qui était né en France (celle-ci n'étant nullement pour lui par conséquent une "société d'accueil") ; d'un homme enfin qui, du fait de sa profession (je reviendrai sur ce point) allait, comme l'analyste lors d'une psychothérapie, jouer le rôle de la neutralité bienveillante.

15

La question que, de l'extérieur

(à la place du lecteur,

comme aussi à celle du directeur de thèse), on ne peut manquer de se poser est dès lors la suivante: pourquoi les dirigeants de l'agevp avaient-ils accepté la présence de M. Gnaba ? Qu'attendaient-ils lui? ... Ce dernier nous propose lui-même une réponse: peut-être dirigeants qu'à l'époque où je prenais commençaient contact de l'agevp à prendre de « C'est de

avec eux, les conscience

l'inintelligibilité

croissante de leur discours pour la majorité des Il était devenu urgent pour de l'unifier et de le

membres de leur association qu'ils m'ont accepté parmi eux, et accordé un rôle de témoin privilégié. eux de mettre tiers. » Plus loin, M. Gnaba nous explique que, jusqu'à un certain point, il a joué le rôle qu'on attendait de lui. En gros, il s'agissait, pour les responsables de l'agevp, d'imaginer une version de la guerre du Vietnam qui disculpât leurs aînés de la responsabilité de la défaite; il s'agissait d'établir que les dirigeants de la République du Sud Vietnam (les exilés de la première génération qui étaient soit leurs parents, soit leurs aînés) avaient perdu la guerre non pas par manque de vertu, mais parce qu'ils avaient été trahis par leurs alliés américains. Ce discours, qui s'adressait à leurs propres afin et qu'ils restent enfants (les franco-vietnamiens que ceux-ci n'oublient vietnamiens, ils réussirent de la troisième génération), en forme ce discours,

rationaliser, et pour ce faire, ils avaient besoin de la présence d'un

pas d'où ils venaient effectivement

à en faire la synthèse

grâce à la présence de l'ethnologue, récit à la réalité historique.

la qualité de doctorant à la

Sorbonne de ce dernier étant censée garantir la conformité de leur Ce qu'ils n'avaient toutefois ni compris, ni prévu, c'est que pour d'autres qu'eux-mêmes, un tel récit (un tel mythe, n'hésite pas dépourvu de sens. D'où à écrire M. Gnaba) serait entièrement 16

l'échec du tit, un échec dont les causes étaient si profondes qu'elles remettaient en question l'existence même de l'agevp. Essayons maintenant de comprendre pourquoi une crise était devenue inéluctable en suivant pas à pas l'analyse très éclairante que nous en donne M. Gnaba.
Pour les dirigeants modèles honneur identificatoires. en les présentant, de l'agevp, les aînés restaient des

Il était donc essentiel

de laver leur

non pas comme des vaincus, mais

comme des victimes. A cette condition, il devenait légitime de faire de l'agevp l'instrument de la poursuite d'un combat dont le but ultime (aussi irréaliste fût-il) n'était rien d'autre que la reconquête de la patrie perdue. C'est ce qui explique leur refus d'envisager une fusion de l'agevp avec les associations vietnamiennes qui ne nourrissaient pas les mêmes ambitions, et c'est aussi ce qui permet de comprendre que toutes les fêtes communautaires, que ce soit le

tit (qui,

au Vietnam, est une fête familiale), ou bien la fête de la

mi-automne (qui est une fête des enfants), ou encore la fête des âmes errantes et la fête bouddhique du Ph(lt Dan, revêtaient à leurs yeux une signification politique. En de telles occasions, il s'agissait moins pour eux de faire revivre en terre étrangère la culture on vietnamienne que de transmettre aux plus jeunes une idéologie: du Sud Vietnam;

saluait le drapeau et l'on jouait I'hymne de l'ancienne République on honorait la mémoire des soldats morts au on commémorait surtout le combat et des victimes du régime;

martyre de Trân Van Bâ, le premier président de l'association, arrêté et exécuté par les communistes alors qu'il était retourné au Vietnam pour renverser le régime. A l'opposé, gardaient les jeunes de la troisième génération, sentimental s'ils

un attachement

envers la patrie de leurs

parents, ne se sentaient pas concernés par son devenir politique. 17

Comme certains l'exprimaient étaient des Vietnamiens

ouvertement, ils étaient "d'ici", ils que leur (une de la

de France, ce qui impliquait élitiste qu'était

avenir fût en ce pays. Pour ceux qui étaient d'origine modeste, en outre, adhérer à cette association Ecoles et étaient les descendants République du Sud Vietnam), l'agevp association dont tous les dirigeants avaient été élèves des Grandes des anciens dignitaires constituait certes une forme de

promotion sociale, mais ils n'avaient aucune raison de s'identifier à des aînés qui n'étaient pas leurs parents, et dont, ils le savaient principalement la guerre par leur corruption. de de bien, la défaite s'expliquait s'était enrichie pendant

Cette défaite n'était pas la leur; elle était celle d'une minorité qui et qui, sous couvert patriotisme, leur origine associative, regrettait sociale, ses anciens privilèges. venaient Ce que tous ces dans la vie

franco-vietnamiens

de la troisième génération, indépendamment en fait chercher

c'était une manière de combler un manque qu'aussi Qu'ils fussent nés en France ou qu'ils y fussent ils ne connaissaient guère le Vietnam qu'à

bien intégrés fussent-ils dans la société française, ils ressentaient au fond d'eux-mêmes. arrivés très jeunes,

travers ce que leurs parents leur en avaient dit, et ils maîtrisaient souvent si malle vietnamien qu'ils préféraient parler entre eux le français. Ils avaient donc soif de culture vietnamienne, cette soif qu'ils venaient fréquentaient. Entre ces deux extrêmes se situait le camp de ceux qui, parmi les responsables de l' agevp, avaient pris conscience de la ceux qui avaient compris que le nécessité de réformer l'association, et c'était qu'ils étancher dans les associations

fossé qui s'était creusé entre les générations entraînait l'agevp dans un déclin inexorable, mais qui, du fait de la soumission à l'autorité des aînés qu'on retrouve dans toutes les sociétés confucéennes, 18

répugnaient à s'en avouer à eux-mêmes les raisons, et qui osaient encore moins les exposer en public. C'est sur eux qu'en fait la présence de l'ethnologue produisit les effets les plus décisifs. Alors qu'à un autre Vietnamien, il leur était impossible de parler face à un librement parce que, même absents physiquement, les aînés s'interposaient toujours mentalement entre les interlocuteurs, les non-dits: corrompus; culture étranger, on pouvait ouvrir son cœur, on pouvait enfin verbaliser oui, les aînés avaient été vaincus; oui, ils avaient été oui, les jeunes allaient rester définitivement en France,

et c'était justement pour ces raisons-là qu'il fallait leur parler de la de leurs aïeux, et non pas tenter de les endoctriner La présence de l'ethnologue, en autorisant le retour politiquement.

d'un refoulé collectif, libéra, par conséquent, la parole des réformateurs. C'est pourquoi le debriefing qui suivit l'échec de la fête du tit de 2004 se transforma, des sujets très triviaux: samment représentatifs avait été déficiente, pour reprendre les mots de pas été suffil'organisation à vendre etc. En une et En M. Gnaba, en une "séance des aveux". En apparence, on y aborda les spectacles n'avaient de la culture vietnamienne, les indications

sur les articles vietnamiennes,

n'avaient pas été libellées en français, il fallait songer à améliorer les relations avec les autres associations réalité, la question sous-jacente à association vietnamienne était des plus sérieuses: vocation politique,

antigouvernementale,

avait-elle encore sa place en France?...

d'autres termes, l'agevp méritait-elle encore d'exister? Qu'en conclure, sinon que, pour les membres de l'agevp, M. Gnaba fut beaucoup plus qu'un chroniqueur ou qu'un "témoin privilégié". Il joua véritablement pour eux le rôle d'un analyste. qu'il C'est pourquoi je tiens le récit qu'il nous fait de l'expérience

a vécue parmi eux pour un document très précieux. Comme tout 19

ethnologue,

M. Gnaba était parti à la rencontre

de l'altérité.

Comme tout ethnologue, il ambitionnait de découvrir la vérité que les autres (ceux d'une autre terre, d'une autre culture) avaient à dire. Mais ce qui fait l'extrême singularité de son expérience, c'est que, dans son cas, pour réaliser un tel objectif, il fallait d'abord faire découvrir aux autres leur propre vérité.

Richard POTTIER

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