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La mémoire socialiste 1905-2007

De
288 pages
Le centenaire du Parti socialiste, en 2005, est passé inaperçu tant les commémorations ont été discrètes. Les socialistes négligeraient-ils leur histoire ? Le Front populaire, la Deuxième Guerre mondiale, la guerre d'Algérie, Mai 68, l'élection de François Mitterrand, la Gauche plurielle, les défaites récentes : comment le PS gère-t-il cet héritage ? Existe-t-il un fonds commun de souvenirs socialistes ? Quels rapports entre la mémoire officielle du PS et les souvenirs de militants.
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LA MÉMOIRE SOCIALISTE 1905-2007

Autres ouvrages de lauteur
La Troisième voie dans limpasse. Essais sur Tony Blair et le ew Labour, Paris, Syllepse, 2003. Social democratic parties in the European Union. History, organization, policies, Basingstoke, Macmillan, 1999 (avec R. Ladrech). Jean Jaurès et son discours à la jeunesse, Genève, La Nacelle, 1995.

© L'HARMATTA, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-04034-2 EAN : 9782296040342

Philippe MARLIÈRE

LA MÉMOIRE SOCIALISTE 1905-2007
SOCIOLOGIE DU SOUVENIR POLITIQUE EN MILIEU PARTISAN

L'Harmattan

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions Bruno PÉQUIGNOT (dir.), Maurice Halbwachs : le temps, la mémoire et lémotion, 2007. Eguzki URTEAGA, Études sur la société française, 2007. Bernard CONVERT et Lise DEMAILLY, Les groupes professionnels et linternet, 2007. Magdalena JARVIN, Vies nocturnes, 2007. Jean-Yves CAUSER, Roland PFEFFERKORN et Bernard WOEHL (sous la dir.), Métiers, identités professionnelles et genre, 2007. Fabrice RAFFIN, Friches industrielles, 2007. Jean-Pierre BASTIAN (Sous la dir.), Religions, valeurs et développement dans les Amériques, 2007. Alexis FERRAND, Confidents. Une analyse structurale de réseaux sociaux, 2007. Jean-Philippe MELCHIOR, 35 heures chrono ! Les paradoxes de la RTT, 2007. Nikos KALAMPALIKIS, Les Grecs et le mythe dAlexandre, 2007. Eguzki URTEAGA, Le vote nationaliste basque, 2007. Patrick LE LOUARN (Sous la dir.) Leau. Sous le regard des sciences humaines et sociales, 2007. Claudine DARDY et Cédric FRETIGNE (Sous la dir.), Lexpérience professionnelle et personnelle en questions, 2007 ; Magali BOUMAZA et Philippe HAMMAN (dir.), Sociologie des mouvements de précaires, 2007. Cédric FRETIGNE, Education, Travail, Précarité. Lectures sociologiques 1996-2006, 2007. Jean-Yves FONTAINE, Socioanthropologie du gendarme, 2007.

À Eunice et à Inês

« Les socialistes nont pas le droit à lamnésie : elle les conduit tout droit au gouffre dans lequel a sombré la SFIO. Ne plus se rappeler ses impasses revient à cautionner, sous prétexte de modernisation, les compromissions habillées aujourdhui au nom du consensus. » Nouvelle École Socialiste, Congrès de Rennes, mars 1990.

Avant-propos
En 2005, le centenaire de la naissance du Parti socialiste a été éclipsé par la tenue de référendums interne et national portant sur la Constitution européenne. Ces deux votes ayant profondément divisé les socialistes, cest un parti désuni qui a fêté cent années d« unité socialiste ». Au-delà de quelques publications, dun colloque, dune fête et de quelques initiatives fédérales1, lévénement a été peu commenté dans les médias ; les militants socialistes eux-mêmes ne se sont guère mobilisés autour de cette commémoration. Le Parti socialiste se désintéresserait-il de son histoire ? Ce nest pas lavis de François Hollande, le premier secrétaire national : « La célébration du centenaire du Parti socialiste est tout sauf un acte convenu, un exercice académique. Cest un acte politique qui consiste, pour un mouvement comme le nôtre, à savoir doù il vient pour mieux fixer là où il veut aller »2. Les enjeux de lhistoire partisane sont clairement identifiés par le dirigeant socialiste : afin dorienter son action militante, tout socialiste se doit de connaître lhistoire de son parti. Il était tentant de se pencher sur le rapport quentretient le Parti socialiste à légard de son histoire. Dune part, une telle étude est inédite. Dautre part, le Parti socialiste a subi ces dernières décennies des transformations sociologiques et politiques importantes. En 1971, la SFIO (la « Vieille maison » de Léon Blum) a cédé la place au « Parti dEpinay », un parti rajeuni, légèrement féminisé et au recrutement plus bourgeois. La politique dopposition au communisme de lère Mollet a fait place à une alliance avec le Parti communiste autour du Programme commun de la gauche. François Mitterrand, jusque-là extérieur à la tradition socialiste, a rejoint le PS, la dirigé avant dêtre élu président de la République en 1981. Les socialistes, qui avaient été constamment dans lopposition depuis 1958, sont restés au pouvoir entre 1981 et 2002, à quelques interruptions près. Les militants ont vieilli et se sont davantage embourgeoisés, à linstar de lélectorat socialiste. Au slogan radical de « Changer la vie » de 1981, sest progressivement substitué un discours prônant une « gestion responsable ». En 2006, le parti a lancé une grande campagne dadhésions par le biais dinternet. Les résultats
F. Cépède, « 1905 ou 2005, le premier centenaire des socialistes. Commémorer, fêter, rechercher », Recherche socialiste, no 33, décembre 2005, pp. 21-39. 2 F. Hollande, « Clôture du colloque », « 1905-2005 : cent ans de socialisme. Les socialistes et la France », Recherche socialiste, nos 31-32, p. 217. 11
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ont dépassé toutes les espérances. En quelques mois, le nombre dadhérents est passé de 120000 à 220000. Rajeuni et féminisé, le parti vient de connaître sa plus profonde recomposition depuis 1971. Ces changements successifs ont eu et auront incontestablement une incidence sur le rapport quentretiennent les militants à leur histoire. Au-delà de quelques déclarations générales, les dirigeants socialistes cherchent-ils véritablement à mettre ce passé en valeur auprès des adhérents ? À travers la connaissance événementielle du socialisme, de ses protagonistes principaux, les militants deviennent les héritiers dune histoire et dune culture partisane. Leur militantisme sinscrit dans un réseau de relations, lui-même source de socialisation politique. On peut estimer que la plus ou moins grande proximité des adhérents avec lhistoire socialiste et le partage de souvenirs politiques communs favorisent la cohésion du groupe socialiste. Inversement, loubli ou la connaissance superficielle de lhistoire socialiste entraîne le déclin de lidentité socialiste. Se pencher sur la mémoire socialiste, cest sintéresser aux caractéristiques majeures du Parti socialiste et du socialisme comme courant de pensée. Cest tenter dexpliquer le rôle rempli par le souvenir politique au sein du PS. Forge-t-il lidentité du parti ? Existe-t-il une mémoire officielle du principal parti de la gauche ? Quel en est son contenu ? Comment se constitue-t-elle ? Que retiennent les militants du récit officiel de leur parti : y sont-ils sensibles ou indifférents ? Existe-t-il une mémoire commune du socialisme partagée par les plus anciens et les plus jeunes militants ? Le souvenir étant un acte individuel, à quel titre et à quelles conditions peut-on parler de « mémoire socialiste » ? Peut-on envisager une mémoire socialiste à léchelle de la nation ou celle-ci est-elle éclatée en une multitude de mémoires régionales ou locales ? Cette étude sintéresse au rapport quentretient lappareil partisan à son histoire. Elle se penche aussi sur les souvenirs personnels, la « mémoire vive » des militants de deux sections socialistes, à Lille et à Carmaux. Louvrage renvoie, in fine, à une question existentielle : quest-ce qu'être socialiste en ce début de XXIe siècle ?

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PREMIÈRE PARTIE MÉMOIRES PARTISAES : LE PARTI-PRIS SOCIOLOGIQUE
« Suffit-il de reconstruire la notion historique dun événement qui a certainement eu lieu, mais dont nous navons gardé aucune impression, pour constituer de toutes pièces un souvenir ? » Maurice Halbwachs3

« On peut comprendre que lêtre social est ce qui a été ; mais aussi que ce qui a une fois été à jamais inscrit non seulement dans lhistoire, ce qui va de soi, mais dans lêtre social, dans les choses et dans les corps. » Pierre Bourdieu4

M. Halbwachs, La Mémoire collective, Paris, PUF (« Bibliothèque de sociologie contemporaine »), 1968, p. 58. 4 P. Bourdieu, « Le mort saisit le vif. Les relations entre lhistoire réifiée et lhistoire incorporée », Actes de la recherche en sciences sociales, no 12, février 1978, p. 12. 13

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Chapitre 1 La mémoire collective, un passé pratiqué et incorporé
Cette étude sinspire pour une large part des travaux que le sociologue Maurice Halbwachs a consacrés à la notion de « mémoire collective » dans lentre-deux guerres 5 . En rupture avec les utilisations métaphoriques, psychologisantes ou instrumentales de la mémoire, Halbwachs propose une approche sociologique du souvenir collectif. Partant des « représentations collectives »6 durkheimiennes, il soumet la mémoire à lenquête sociologique. Ce faisant, il fait évoluer la notion de mémoire du psychologique vers le terrain sociologique, pour la première fois dans les sciences sociales7. Contre Henri Bergson qui estime que les souvenirs se « conservent dans le cerveau »8, Halbwachs affirme que les séquences mémorielles se trouvent « dans la société ». Selon lui, les souvenirs ne peuvent être remémorés que parce que la société produit des formes, des repères, des cadres qui sont les supports extérieurs à la conscience des individus et qui vont permettre le souvenir. Face au postulat bergsonien selon lequel « le passé est revécu », Halbwachs estime au contraire que le passé est « reconstruit ». Il recourt à la notion de « cadre social de la mémoire ». Ces cadres renvoient à un ensemble de notions quà chaque moment un individu peut apercevoir parce quelles se trouvent dans le champ de sa conscience ou parce quelles sont perceptibles par une opération de lesprit analogue au raisonnement9. Il établit une distinction entre deux types de cadres de la mémoire : dune part, ceux correspondant à une mémoire récente qui permettent de structurer les souvenirs en prise directe
Pour une synthèse critique des travaux de Maurice Halbwachs consacrés à la mémoire collective, voir : G. Namer, Halbwachs et la mémoire sociale, Paris, LHarmattan (« Logiques sociales »), 2000. 6 E. Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, PUF (« Quadrige »), 1994 (3è éd.). 7 M. Verret, « Halbwachs ou le deuxième âge du durkheimisme », Cahiers internationaux de sociologie, 53, 1972, pp. 313-314. 8 H. Bergson, Matière et mémoire, Paris, PUF (« Quadrige »), 1993 (1ère éd. 1896). 9 M. Halbwachs, Les Cadres sociaux de la mémoire, Paris / La Haye, Mouton, 1976 (1ère éd. 1925), p. 129. 15
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avec le présent. Dautre part, ceux renvoyant à une mémoire lointaine, qui prend acte de lévolution des intérêts et des perspectives de lindividu à travers le temps. Le cadre de la mémoire récente met en relief lintégration dun individu au sein dun groupe et son interaction avec les autres membres de ce groupe. Le cadre de la mémoire renvoie à des souvenirs lointains, non directement accessibles à lesprit. Il offre des repères qui sont dautant plus classés, hiérarchisés, quils sétendent dans le temps (par exemple, la famille, la religion, la profession, lamitié). Halbwachs observe que la mémoire individuelle est au croisement de plusieurs mémoires de groupe, reflet de la socialisation multiple de chaque individu. Comment faire en sorte que chaque individu se fasse le porte-parole fidèle et représentatif de la mémoire de ce groupe, si celui-ci comprend un nombre important de personnes ? Comment espérer unifier un nombre élevé de points de vue différents sur le passé dun groupe, pour que le collectif puisse se retrouver dans lindividuel ? Halbwachs répond que chaque individu est un point de vue totalisant sur la mémoire collective. Pour reconstruire des souvenirs, il faut que les membres dun groupe soient animés par des sentiments, des intérêts, des préoccupations communes. Ainsi, on peut parler de « mémoire collective » quand on évoque un événement qui tient une place dans la vie de ce groupe. Le rappel de cet événement sopère à partir du point de vue du groupe (y compris si un individu se trouve physiquement en dehors du groupe pendant un certain temps). Halbwachs note que le point de vue totalisant que chaque membre porte sur le passé du groupe varie en fonction du niveau dintégration ou de participation au sein du groupe ou de la « communauté affective ». Pour certains, lengagement sera intense et à cette situation correspondra un point de vue sur la mémoire collective que lon peut imaginer clair, solide, informé. Dautres, moins impliqués dans la vie de ce groupe possèderont un point de vue moins riche. Ceux en marge du groupe auront même un point de vue peu sophistiqué, lacunaire. Halbwachs compare la mémoire collective à un instrument commun, dont tous les membres jouent, mais dont chacun tire un son différent 10 . Les versions de cette mémoire collective vont donc varier selon la nature et lintensité des relations que chaque individu entretient avec le groupe. Halbwachs remarque que chaque individu porte en lui, depuis son plus jeune âge, une somme de « souvenirs » qui a été amassée au gré des conversations et des lectures. Cette mémoire est, selon lui, « empruntée », mais ne représente pas la mémoire « authentique » de la personne. Certains
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M. Halbwachs, Les Cadres sociaux de la mémoire, p. 95. 16

épisodes historiques laissent une empreinte parfois tenace dans lesprit des individus. Mais pour les personnes extérieures aux groupes ou non contemporaines à ces événements, ces faits remémorés ne forment pas de véritables souvenirs, mais simplement des images véhiculées dans la société de manière plus ou moins déformée11. Halbwachs en déduit quil existe deux types de mémoires : lune serait directement façonnée par des événements autobiographiques ou des faits concernant directement le groupe auquel lindividu se rattache. Lautre comprendrait lensemble des récits historiques auxquels nous navons pas assisté et qui nous ont été rapportés. La mémoire autobiographique saiderait de la mémoire historique, mais la seconde serait plus étendue et schématique que la première. Ces deux mémoires peuvent dailleurs se chevaucher. La mémoire collective se distingue de la mémoire historique en ce quelle fournit un courant de pensée continu, alors que la mémoire historique (des historiens, en particulier) ne retient et ne met en valeur que ce qui peut intéresser les membres du groupe12. Davantage sous-jacentes quexplicites dans ses écrits, les idées de socialisation et déducation sont au cur même du processus de transmission de la mémoire de génération en génération. Pour quil y ait constitution dune mémoire collective intelligible et cohérente aux plus jeunes membres dun groupe, un travail de narration, dexplication, dargumentation du passé doit être effectué par les aînés à légard des plus jeunes. Ce travail discursif et de socialisation ne sinterrompt jamais et se prolonge pendant la durée de la vie dune génération dindividus. En ce sens, la mémoire collective dun groupe est toujours, selon lexpression de Marcel Proust, un « édifice précaire du souvenir », dépendant du travail de narration et dexplication en jeu dans le souvenir et la commémoration du passé. En conséquence, la mémoire collective ne peut être simplement déduite de la consultation des signes extérieurs de la mémoire historique dun groupe13. Elle doit au contraire être observée, recueillie, comprise à partir du discours et des représentations des membres du groupe. Halbwachs nous enseigne donc que les manifestations de « mémoires collectives » doivent avant tout être recueillies non pas tant à partir de la mémoire historique ou de lhistoire reconstituée du groupe, mais à
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M. Halbwachs, La Mémoire collective, op. cit., p. 99. M. Halbwachs, La Mémoire collective, p. 131. 13 Cette présente étude se démarque nettement, en ce sens, de lapproche retenue par Pierre Nora à travers le volumineux travail collectif consacré aux « lieux de mémoire ». Voir P. Nora, Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard : Tome 1 : La République (1984) ; Tome 2 : La Nation (3 volumes, 1986) ; Tome 3 : Les France (3 volumes : 1. Conflits et partages ; 2. Traditions ; 3. De l'archive à l'emblème, 1993). 17

partir de la « mémoire vive » et autobiographique des individus. On peut résumer la théorie halbwachsienne de la mémoire collective de la manière suivante : le passé n'est pas conservé, mais il est reconstruit à partir du présent ; la mémoire du passé n'est concevable que grâce aux cadres sociaux qui s'offrent aux individus et qui sont fournis par la société ; la mémoire individuelle n'est réelle qu'en tant qu'elle participe à la mémoire collective ; la mémoire collective n'est cependant pas l'addition de la somme des mémoires individuelles d'un groupe : chaque mémoire individuelle porte la mémoire collective en soi, en constitue un point de vue ; l'intensité du point de vue varie selon la place occupée par l'individu au sein de la communauté affective du groupe. A. Histoire objectivée et histoire incorporée Éclairante, la démonstration de Halbwachs laisse pourtant dans l'ombre un des aspects importants de la relation entre présent et passé. Le travail de reconstitution et de rappel des souvenirs est bien montré à travers la notion de cadre. Nous pourrons ainsi dire que le cadre, trace réifiée ou intellectualisée du passé, produit un effet du passé sur les mémoires individuelles. Le travail des cadres, en revanche, ne permet pas de vérifier dans quelle mesure le passé peut durablement marquer (parfois même au sens littéral du terme) les corps ou les esprits au point d'« habiter », de « laisser une marque » permanente sur les individus. Selon cette hypothèse, il convient de rechercher s'il existe un poids du passé qui structurerait les manières de voir et de percevoir des individus, qui soit durable et propre à chacun des agents sociaux. La sociologie bourdieusienne balaye d'un éclairage dynamique les rapports qui peuvent exister entre le « passé objectivé » (les livres d'histoire, les cérémonies, le droit, les coutumes les statues) et le « passé incorporé ». Toute action historique met en relation dialectique l'histoire objectivée et l'histoire incorporée, c'est-à-dire histoire devenue habitus. Selon Bourdieu, l'histoire objectivée ne peut devenir histoire agie et agissante, que si elle est prise en charge, incorporée par des agents sociaux. Pour cela, l'agent doit, du fait de ses investissements antérieurs, être doté d'un habitus qui le prédispose à s'intéresser plus ou moins à l'histoire objectivée. Cet intérêt dépend de la rencontre plus ou moins harmonieuse entre son habitus et la structure du champ de l'histoire objectivée. En d'autres termes, cela dépend de la capacité de l'agent à décoder et à déchiffrer le sens de l'histoire objectivée. Il faut pour cela qu'il soit doté des aptitudes nécessaires pour la réactiver.
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Létude des rapports dialectiques entre habitus et champ, ainsi que la distinction faite entre « passé objectivé » et « passé incorporé » permettent de poser les hypothèses suivantes : le rapport entre histoire objectivée et l'individu dépend de la nature même de l'habitus de l'individu (son habitus peut être en pleine harmonie avec la doxa et les contraintes structurelles du champ ou, à l'inverse, divisé, contradictoire, fluctuant par rapport à celles-ci) ; l'habitus, produit d'une acquisition historique, est ce qui permet l'appropriation de l'acquis historique, ou, en d'autres termes, de l'histoire objectivée. Il reflète le poids de l'histoire objectivée dans les corps et les esprits des individus ; l'habitus offre à l'observation empirique une trace tangible du poids du passé, à travers les pratiques et représentations des individus ; le poids du passé sur les agents ne peut donc être décrété a priori (à l'instar des Lieux de mémoire de Pierre Nora), mais recueilli à partir de l'observation empirique des conditions sociales de sa production et de son exercice. B. L'a-venir du passé Halbwachs ne se penche pas sur les rapports entre passé et avenir. Si la dialectique passé/présent forme la base de sa théorie, il n'existe aucune réflexion de fond sur la relation entre ce qui est passé et ce qui est à venir. Le point de savoir si la reconstitution du passé au présent est également influencée par le futur a été articulé par l'historien Reinhart Koselleck. Dans une réflexion sur le temps historique, il propose de distinguer deux catégories : le champ d'expérience et l'horizon d'attente14. Par « expérience », Koselleck entend le « passé actuel », dont les événements ont été intégrés et peuvent être remémorés, ainsi que chaque acte rationnellement ou inconsciemment élaboré ou chaque expérience transmise par des générations dindividus ou des institutions. L« attente » s'accomplit dans le présent et constitue un « futur actualisé ». Elle tend vers « ce-qui-n'est-pas-encore », vers « ce-qui-n'est-pasdu-champ-de-l'expérience ». L'espoir, la crainte, le souhait, la volonté, le souci, l'analyse rationnelle ou spéculative entrent dans cet état d'attente15. Une expérience, une fois réalisée, est entière, dans le sens où les motifs qui lui ont donné naissance ont disparu. Inversement, l'expérience qui doit encore être réalisée est anticipée sous la forme de l'attente, divisée en une multitude de
R. Koselleck, « Champ d'expérience et horizon d'attente : deux catégories historiques », in Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l'EHESS, 1990, pp. 307-329. 15 R. Koselleck, op. cit., p. 311. 19
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moments temporels 16 . Le « champ d'expérience » renvoie à une métaphore spatiale qui indique que l'expérience se compose de différentes strates datables, qui forment un tout. « L'horizon d'attente » suggère une ligne derrière laquelle va s'ouvrir un nouveau champ d'expérience. En dépit de pronostics possibles, l'attente renvoie à un espace qui échappe totalement à l'expérience. Franchir l'horizon d'attente crée ainsi une nouvelle expérience17. Koselleck montre que l'horizon d'attente de chaque individu est, de fait, limité, « auto-censuré » par ce qui a déjà été appris ou expérimenté dans le passé. Toutefois, il remarque que nul ne peut déduire entièrement son attente à partir de son expérience. En ce sens, la catégorisation de Koselleck rejoint largement la problématique posée par la définition de l'habitus bourdieusien. Selon Bourdieu, l'habitus, structuré par des contraintes objectives, tend à produire des conduites « raisonnables », de « sens commun » qui sont objectivement ajustées à la logique caractéristique d'un champ déterminé dont elles anticipent l'avenir objectif. De ce fait, l'habitus tend à exclure ou auto-censurer, « sans violence, sans art, sans argument », toutes les « conduites folles », vouées à être négativement sanctionnées, car incompatibles avec les conditions objectives du champ18. La structure de pronostic contenue dans l'attente peut ainsi influencer, au même titre que le présent, la reconstitution du passé. Cette dimension du temps historique doit donc également être retenue dans une recherche sur la mémoire collective. Le travail empirique qui suit et qui forme lossature de cet ouvrage, repose sur une définition de la « mémoire collective » qui a été construite à travers ce premier chapitre. On peut lexposer brièvement : la mémoire collective est portée par la mémoire individuelle de chaque individu, qui constitue un point de vue sur la mémoire du groupe ; le passé est reconstitué par l'effet d'une double dynamique : entre le passé et le présent, par le travail des cadres sociaux de la mémoire : entre le passé et le futur, par la dialectique entre passé réalisé (expérience) et le pronostic de l'attente (projection dans le futur) ; l'intensité du point de vue sur la mémoire collective dépend de la position de l'individu au sein de la communauté affective du groupe ;

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R. Koselleck, op. cit., p. 312. R. Koselleck, op. cit., p. 314. P. Bourdieu, Le Sens pratique, Paris, Minuit, 1980, pp. 91-92. 20

les rapports entre histoire objective (histoire et mémoire historique du groupe) et l'habitus de l'individu sont plus ou moins harmonieux, selon que l'habitus de l'individu épouse ou non avec intensité, « avec ou sans effort », les règles et les pratiques en vigueur dans le champ ; l'habitus de chaque individu et son point de vue sur l'histoire objectivée du groupe ne peuvent être saisis que par le biais de la recherche empirique, en isolant la position de chaque individu au sein de l'espace des positions du groupe.

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Chapitre 2 Biographies de générations militantes
« Le sociologue ne peut ignorer que le propre de son point de vue est d'être un point de vue sur un point de vue. Il ne peut reproduire le point de vue de son objet et le constituer comme tel, en le resituant dans l'espace social, qu'à partir de ce point de vue très singulier (et, en un sens, très privilégié) où il faut se placer pour être en mesure de prendre (en pensée) tous les points de vue possibles. Et c'est seulement dans la mesure où il est capable de s'objectiver lui-même, qu'il peut, tout en restant à la place qui lui est inexorablement assignée dans le monde social, se porter en pensée au lieu où se trouve placé son objet (qui est aussi, au moins dans une certaine mesure, un alter ego) et prendre ainsi son point de vue, c'est-à-dire comprendre que s'il était, comme on dit, à sa place, il serait et penserait comme lui. » P. Bourdieu19

Selon la définition qui en a été donnée dans le chapitre 1er, la mémoire collective ne peut être approchée que par l'intermédiaire du témoignage de lindividu, qui, selon les termes de Halbwachs, fournit un « point de vue » sur la mémoire du groupe. Ce point de vue sur la mémoire du groupe ne peut être recueilli que de deux manières possibles : à l'écrit ou oralement. Pour des raisons pratiques, la méthode de l'entretien biographique a été exclusivement privilégiée. A. Les cadres de la mémoire historique Les plus facilement repérables car se présentant à l'observation sous la forme de data, on retiendra comme « cadre de la mémoire historique du socialisme français » toute trace de l'histoire socialiste française « objectivée » dans l'espace et clairement identifiable comme telle. Il pourra s'agir : d'un cadre réifié : un monument à la gloire d'un événement ou d'un personnage-clé de l'histoire socialiste, un livre, un journal, une affiche, mais
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P. Bourdieu, « Comprendre », in La Misère du monde, Paris, Seuil, 1993, p. 925. 23

aussi un paysage (un puits de mine) ou un lieu (une usine) intrinsèquement liés à son histoire. Dans cette catégorie, il conviendra d'inclure des supports qui se présentent à l'état intermédiaire entre le sensible et le matériel (une chanson ou une musique). Les institutions et les personnes chargées expressément d'entretenir ou de propager le rayonnement de l'histoire socialiste devront également être rangées dans ce type de catégorie (bibliothèques spécialisées sur le socialisme, commission du parti chargée de la mémoire, etc.) ; d'un cadre-notion : toute idée ou représentation dont on peut penser qu'elle sera présente dans le champ de la conscience des militants, car elle est omniprésente et s'impose fortement dans les discours officiels des dirigeants du parti ou dans l'historiographie du parti (la notion de justice sociale, de paix, d'égalité, de laïcité, etc.). Ces cadres-notions sont repérables dans les discours publics et la littérature du parti. L'objectivation des cadres historiques est donc un préalable indispensable afin de pouvoir se pencher sur la question des rapports entre passé objectivé et passé incorporé. Plus précisément, le repérage des cadres historiques doit servir à constater si la mémoire historique du parti socialiste produit des « effets de mémoire » sur les militants socialistes. Cette mise en perspective de la mémoire historique du parti a pour objet de vérifier dans quelle mesure l'histoire du parti constitue un vecteur de mémoire pour les militants et si, tel est le cas, quels sont les cadres en particulier qui remplissent le mieux ce rôle. B. Les biographies orales ou la mémoire racontée En retenant l'approche biographique, notre objectif est de demander à un individu de « faire le récit », de « raconter » un ou des épisodes significatifs de sa propre vie de militant socialiste. Le récit biographique, quoique souvent articulé autour de moments repères forts qui forment l'ossature de la narration, porte la marque des indécisions, des oublis, des reconstitutions approximatives, des overlaps entre histoire personnelle ou familiale et histoire nationale. La biographie reflète les errements de la vie de l'individu moyen, avec son alternance de moments joyeux et tristes, captivants et banals. Dans la situation du récit, le narrateur répond initialement à une consigne de l'enquêteur qui, en posant la première question, le dirige dans une direction plus ou moins balisée. L'interviewé est, dans une certaine mesure,

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« invité » à faire part de ses expériences passées à travers un « filtre »20. À la différence de l'autobiographie qui a pour objectif de donner au lecteur la description la plus minutieuse et chronologique d'un parcours de vie, la biographie cherche à extraire des expériences individuelles, considérées comme des fragments de trajectoires socio-historiques, et à les replacer ensuite au sein de leur champ de production. C. Mémoire et générations militantes Au-delà des mécanismes déjà évoqués dans la constitution et conservation d'une mémoire collective (structure du champ et positionnement de l'agent dans ce champ, capacité à lire les cadres de la mémoire, rapports entre espace d'expérience et d'horizon), il convient maintenant de se demander dans quelle mesure le rapport à l'histoire objectivée peut varier, en fonction de la position d'un individu au sein de la pyramide des âges. En d'autres termes, l'âge peut-il être une variable déterminante pour expliquer des variations de points de vue sur le passé du groupe ? Y aurait-il, sur ce point précis, un « effet de génération » que la recherche empirique puisse repérer ? Comme le dit Claudine Attias-Donfut, « les discours sur les générations évoquent toujours le temps : se référant à la mémoire et à l'histoire, ils opèrent la jonction entre mémoire collective et histoire contemporaine »21. Appliqué au champ des études politiques, il est possible de distinguer trois définitions possible de la notion de génération22 : la génération entendue comme « effet de cycle de vie » : on privilégie ici les caractéristiques bio-psychologiques liées à l'âge et à la façon dont elles affectent les attitudes politiques ; la génération comprise comme « effet de cohorte » : la cohorte est un groupe de personnes nées à l'intérieur du même intervalle de temps et qui vieillissent ensemble ; la génération perçue comme « effet de période » : les effets de période ont pour origine les événements historiques et transformations socioculturelles qui se produisent dans une société à un moment donné, et auxquels les individus et groupes réagissent.
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D. Bertaux, Les Récits de vie, Paris, Nathan, (« 128-Sociologie »), 1997, p. 34. C. Attias-Donfut, Sociologie des générations. L'empreinte du temps, Paris, PUF, 1988, p. 176. 22 J. Crête, « Les générations politiques », in J. Crête, P. Favre (éd), Générations et politiques, Paris, Economica, 1989, p. 16, 21 & 25-26.
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Il convient d'écarter la définition de génération politique entendue comme « cycle de vie » car elle renvoie à des catégories trop vagues et peu susceptibles de dégager des repères dynamiques (l'enfance, l'adolescence, l'âge adulte, la vieillesse). Il en va de même pour l« effet de cohorte », car la cohorte se présente essentiellement comme un groupe d'appartenance défini par l'âge, tandis que la génération politique possède des caractéristiques audelà de l'âge biologique : celle-ci développe une conscience de groupe, un ensemble d'attitudes et de comportements qui lui sont propres. La cohorte est une catégorie sociale « en soi », alors que la génération renvoie à un groupe social ou politique qui agit « pour soi ». C'est donc à partir des cohortes, et à travers les expériences qu'elles vivent, que se forment les générations23. L« effet de période » n'est pas aisément définissable. Pour lappréhender, il faut sans aucun doute effectuer une lecture attentive de l'histoire nationale et du groupe étudié. Un moyen heuristique efficace pour s'affranchir de ce problème consiste à relever, au sein de l'histoire du groupe, la survenance d'« événements générateurs » 24 . Il s'agit de repérer les événements dont l'impact est tel pour les membres d'un groupe qu'il provoque l'émergence d'une nouvelle génération. Cet événement a un caractère décisif parce que c'est à partir de lui, en réaction à lui, à son contact, qu'un groupe d'individus va connaître une expérience propice à l'apparition d'une identité propre au groupe. Autre problème : qui va être soumis à l'influence d'un événement historique ? Quels individus vont être exposés à l« effet de période » ? Pierre Favre propose de marquer cette délimitation de manière négative. Il estime qu'il existe, de facto, une limite inférieure, c'est-à-dire l'âge en dessous duquel on ne peut appartenir à une génération considérée. Il faut également préciser une limite supérieure. L'hypothèse retenue est qu'un événement n'a pu produire un effet de génération que pour ceux qui n'ont pas été exposés à un événement antérieur, lui-même élément créateur dune nouvelle génération. Cette méthode de repérage-délimitation des générations implique que chaque génération se forme alors que ses membres sont jeunes. Plus précisément, l'effet de période est des plus forts pour les jeunes membres d'un groupe25, non parce que la jeunesse se caractériserait par une plus grande disponibilité ou une énergie supérieure, mais parce qu'ils n'ont pas encore vécu aucun événement générateur26.
J. Crête, op. cit., p. 21. P. Favre, op. cit., p. 309. 25 H. Schuman, J. Scott, « Generations and collective memories », American Sociological Review, Vol. 54, juin 1989, p. 377. 26 P. Favre, op. cit., p. 311.
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La dynamique de l'événement générateur de génération doit être relativisée dans la mesure où l'identification d'une rupture ne garantit pas, à coup sûr, d'isoler une génération. Car telle rupture socio-historique (une guerre, une révolution), si elle permet de distinguer chronologiquement un avant ou un après-guerre, doit être replacée dans une longue durée pour être comprise de manière pertinente. Or, cette longue durée peut faire coexister plusieurs classes d'âge. Marie-Claire Lavabre propose de distinguer les générations qui se forment en référence à un événement historique vécu par les membres d'un groupe, ce qui crée en retour une mémoire commune de l'événement. Par exemple, les récits d'anciens combattants de la Première guerre mondiale participent de l'élaboration d'une mémoire commune, dans le sens où elle est articulée par une référence commune aux tranchées, à la présence constante du danger, de la maladie, de la mort. Elle forme ce que Lavabre appelle une « solidarité horizontale »27, fruit d'une expérience vécue et incommunicable aux personnes qui n'ont pas combattu. Elle remarque qu'il est possible d'imaginer un fait générationnel à partir de la reconstruction d'un événement passé auquel certains membres d'un groupe choisiraient de se référer. La référence à un événement historique majeur permettrait au groupe d'assurer son homogénéité, de revendiquer une identité propre. Outre l'effet de période et l'appartenance subjective à une génération, un dernier aspect doit être pris en compte dans le travail de délimitation des générations. Il s'agit de la date d'adhésion du militant au Parti socialiste. Si l'on considère que le parti est un lieu de socialisation politique (rencontres, débats, activités politiques comme les campagnes électorales), cette variable peut également s'avérer pertinente. Elle permet de relativiser l'effet d'âge biologique, et de se concentrer sur les effets induits par l« effet de socialisation de parti », tels les premiers contacts avec la section et les premiers faits politiques du militant. En prenant en compte les effets corrélés de période, d'appartenance subjective et la date d'adhésion au parti, il a été possible de dégager six grandes périodes-repères, façonnées par six événements fondateurs, à partir des années 3028 : 1) le Front populaire, 2) la Deuxième guerre mondiale et la Guerre froide, 3) l'opposition au régime gaulliste et la guerre d'Algérie, 4) la conquête du pouvoir et le Programme commun, 5) l'exercice du pouvoir sous
M.-C. Lavabre, « Génération et mémoire », Association Française de Science Politique, Congrès des 22-24 octobre 1981, texte dactylographié, p. 4. 28 Pour de plus précises informations concernant les six générations socialistes retenues, voir en annexe de louvrage : « Entretiens : questions de méthode ». 27
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la Ve République, 6) la « normalisation » du parti comme parti de gouvernement « légitime ».

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