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La Mer d'Aral

De
318 pages
Détournement des cours d'eau, disparition de la faune et de la flore, on oublierait presque que la mer d'Aral fut jadis le quatrième plus grand lac du monde par sa superficie. L'auteur nous invite à redécouvrir les origines de l'Aral, les conséquences catastrophiques écologiques et humaines à laquelle la région est confrontée ; et l'espoir que suscitent les tentatives actuelles-modestes de restauration de la zone.
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La Mer d'Aral

Biologie, Ecologie, Agronomie Collection dirigée par Richard Moreau professeur honoraire à l'Université de Paris XII, et Claude Brezinski, professeur émérite à l'Université de Lille Cette collection rassemble des synthèses, qui font le point des connaissances sur des situations ou des problèmes précis, des études approfondies exposant des hypothèses ou des enjeux autour de questions nouvelles ou cruciales pour l'avenir des milieux naturels et de l'homme, et des monographies. Elle est ouverte à tous les domaines des Sciences naturelles et de la Vie.

Déjà parus René JACQUOT, Souvenirs d'un forestier français au Maroc (19521968),2008. Bonaventure DOSSOU- YOVO, L'Accès aux ressources biologiques dans les rapports Nord-Sud. Jeux, enjeux et perspectives de la protection internationale des savoirs autochtones, 2008. André G. RICO, Connaître la vie pour saisir lefutur, 2008. Jean-Louis LES PAGNOL, La mesure. Aux origines de la science, 2007. Emmanuel TORQUEBIAU, L'agroforesterie, 2007. Jean-Jacques HERVE, L'agriculture russe, 2007. Jean-Marc BOUSSARD, Hélène DELORME (dir.), La régulation des marchés agricoles internationaux, 2007. Jacques CANEILL (dir.), Agronomes et innovation, 2006. Gabriel ROUGERIE, Emergence et cheminement de la biogéographie, 2006. Ibrahim NAHAL, Sur la pensée et l'action. Regards et réflexions, 2006. Maurice BONNEAU, La forêt française à l'aube du XXlè siècle, 2005. Alain DE L'HARPE, L'espace Mont-Blanc en question, 2005. René LE GAL, Comprendre l'évolution,2005. Dr Georges TCHOBROUTSKY, Comment nousfonctionnons, 2005. Jean TOTH, Le cèdre de France, 2005. France Pologne pour l'Europe, Les enjeux de la Politique agricole commune après l'élargissement du rr mai 2004,2005. Louis CRUCHET, Le ciel en Polynésie. Essai d'ethnoastronomie en Polynésie orientale, 2005.

René Létolle

La Mer d'Aral
Entre désastre écologique et renaissance

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2008
75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07719-5 EAN : 9782296077195

A Christiane

Introduction

« A toucher

trop vite à un fleuve, et à un
aux plus graves et

fleuve du Delta, on s'expose coûteux mécomptes... »

Lv AUTEV, 1899, Lettres du Tonkin, 1931.

A CATASTROPHE de la Mer d'Aral, Aralskoe More en russe, Aral tenizi en kazakh, Aral dengizi en ouzbek, a fait, dans les années 1990 à 2000 environ, les beaux jours des journaux, revues et reportages télévisuels, qui présentaient des paysages désolés de plages blanchies de sel sur lesquelles gisaient des carcasses de bateaux de pêche échoués, et le pauvre visage d'enfants et de leurs mères atteints de maladies variées. Venant après la disparition de l'URSS, ces documents illustraient à l'évidence le rapport entre une gestion délirante de l'économie agricole en Asie Centrale et l'impact d'une telle politique sur le milieu naturel, mais aussi sur la population des rives d'un grand lac, ignoré jusque là des media, et vivant, comme tous les habitants de pays arides, dans des conditions climatiques et économiques difficiles. Le régime soviétique avait fait de l'Asie Centrale sa source essentielle de coton, et contraint, bon gré mal gré, une bonne part des populations locales à se concentrer sur cette production. On a beaucoup écrit depuis sur cette stratégie et ses conséquences humaines, écologiques et économiques. Cette politique ne se préoccupait pas du «bonheur des peuples », tant proclamé depuis plus de cinquante ans. L'assèchement de l'Aral était le moindre souci des autorités soviétiques.

L

9

L'Aral fut voici cinquante ans, le quatrième lac mondial par sa surface, mais, situé dans une région aride (45DN, 65 DE en moyenne) avec une profondeur très faible, une vingtaine de mètres en moyenne, ce grand lac était particulièrement sensible à son alimentation et eut une histoire compliquée depuis la dernière glaciation ( terminée vers 10500 ans BP: avant le présent), tant dans son alimentation que dans ses fluctuations. Paradoxalement, situé au milieu d'immenses territoires arides ou semi-arides, on aurait pu penser qu'il constituât une sorte d'étape pour les voyageurs. En fait ses rivages furent quasiment déserts pendant des millénaires, itinéraires et cultures se concentrant sur les vallées des deux fleuves qui l'alimentaient. Seuls, les deltas de ceux-ci étaient habités, et furent durant toute l'histoire l'objet de convoitises de la part des tribus errantes à la recherche de terres de pacage permanentes. Nous donnerons un aperçu des multiples incursions que subirent ces deltas, marquées à chaque fois de destructions, et sans cesse d'un travail de fourmis de remise en état. Notre époque a vu sans doute la crise la plus importante, qui n'est pas terminée.

Figure 1. La mer d'Aral en Asie Centrale.

10

Avec Monique Mainguet, nous avions publié en 1993 un gros livre sur cette mer d'Ara}!, malheureusement épuisé, qui traitait des problèmes généraux non seulement de la Mer d'Aral, mais de l'Asie Centrale exsoviétique en général, dénommé aussi occasionnellement « Touranie », du nom d'une peuplade antique qui habita la contrée voici plus de deux millénaires, issue du plateau iranien. Ce nom a l'avantage de ne pas avoir de connotation politique. Il nous a paru nécessaire, quinze années plus tard, de faire le point sur ce qu'est devenue la Mer d'Aral, en nous restreignant cette fois à celle-ci seule, et en évitant les redites autant que faire se peut. La « catastrophe de l'Aral », en fait, était programmée depuis longtemps (dès la fin du XIXe siècle), dans des projets plus ou moins chimériques, liés essentiellement à la production de coton, en territoire russifié. Il fallait beaucoup d'eau pour cela, en fait, beaucoup moins que celle qui fut en fait prélevée sur les tributaires du grand lac. Maintenant, il est trop tard, les dégâts sont irréversibles, à l'échelle du siècle, compte tenu de la démographie galopante de la Touranie et des impératifs financiers des nouvelles républiques: vendre du coton pour faire rentrer des devises...
1960 14.1 4.51 60.61 1970 20.0 5.15 94.56 1980 26.8 6.92 120.69 1990 33.6 7.60 116.27 2000 41.5 7.99 105,0

Population en M hts Irrigation en Mha Prélèvements en km3
M=million;

1 km3= 1 milliard de m3

Tableau 1 : Evolution de la consommation

d'eau pour l'agriculture en Touranie;

d'après G. Rollet al, Internet.

I «Aral

», R. Létolle

et M. Mainguet,

Springer-Paris,

357 p., 1993;

édition

allemande

augmentée chez Springer« Der Aral See », 5l7p., 1996. La copie intégrale du livre (éd. française) est donnée sur le site:
ensmp.frl ~hydro/invites.htm ». Voir aussi: «The Aral Sea, selected bibliography»,

« http://www.cig.

J. Nihoul

et al,

ed. ,Noosphere, Moscou, 2002; et NihoulJ. et al., 2004-. , "Dying and dead seas." Nato sc. Series 36, Kluwer pub!., et les sites Cawater-info.net et Unesco water portal (Lake. net), riches en infOlmations diverses. Pour les cartes, la meilleure qui soit présentement disponible en France est celle de l'US Air Force ONC F5 (au millionième), dans son édition la plus récente.

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Depuis une trentaine d'années, beaucoup de travaux scientifiques ont été publiés, et encore plus de rapports administratifs, sans parler de centaines d'articles de presse. L'énorme développement d'Internet a mis à disposition des quantités de rapports jusqu'alors impossibles à trouver. Beaucoup de ces documents sont sans intérêt, ou d'une banalité désolante, en particulier ceux qui ressassent pour la nième fois des affirmations sans base sérieuse. Un tri a donc été nécessaire. D'autre part, nous avons réduit la bibliographie à un strict minimum, avec le recours aux articles publiés sur Internet, en priant le lecteur de se reporter à notre livre de 1993 pour des textes plus anciens. Des informations inédites ont pu être recueillies auprès de divers spécialistes des problèmes de l'Aral. Quant au sort des populations affectées par la disparition du lac Aral, maintenant presque complète, l'information les concernant est encore sporadique, les progrès de leur santé restent bien minces. Treize ans après le premier livre, on verra que l'affaire de l'Aral n'est pas terminée, et que les blessures faites à l'environnement et à la population sont loin d'être cicatrisées... Nous avons conservé les noms traditionnels français des sites, villes etc. car beaucoup ont changé depuis l'indépendance et ne figurent que sur les cartes très récentes. De surcroît, la graphie change parfois d'un état à l'autre...

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Figure 2. Carte

de l'Aral en 1950; en grisé le lac en mai 2008.

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1

L'Aral

et l'Asie centrale

NTRE LA MER CASPIENNE et l'énorme complexe montagneux qui s'étire depuis le Caucase jusqu'au centre de l'Asie (Kopet Dag, Pamir, Tian Chan, Karakorum...) s'étend une vaste région aux reliefs modérés, dépassant rarement mille mètres au sud du Kazakhstan, (fig.2) et formant d'immenses plateaux désertiques ou steppiques à peine entaillés par les vallées de rivières, le plus souvent à sec l'été. Immense masse d'eau, à peu près à mi-chemin des hauts plateaux et les chaînes de la Chine orientale, Mongolie et du monde occidental d'autre part: Europe, Proche Orient, Russie, Caspienne- les distances étant dans tous les cas de l'ordre de 500 km entre les rivages du lac et ces limites géographiques, l'Aral aurait pu être un barrage pour les grandes migrations historiques venues de l'Est, Aryens, Turks, Mongols, ou au contraire une étape. En fait, c'est plutôt la seconde hypothèse qui est vraie. Les migrateurs venus des confins orientaux s'arrêtèrent plus ou moins longtemps, parfois pendant plusieurs générations, non pas tant sur les rivages de l'Aral luimême, mais dans les deltas et sur les rives des deux fleuves qui l'alimentaient. Et ce scénario se répéta des dizaines de fois durant des millénaires. A l'époque de sa splendeur, l'Aral, « Sineie more» la «Mer Bleue» des Russes, était le quatrième plus grand lac du monde, derrière la Caspienneelle aussi un lac. L'Aral, centré sur le 46e degré de latitude nord, 65° de longitude est, avec une superficie de 66 500 km2 (240 km sur 310), un volume de 970 km3 avait une profondeur moyenne de 30m. Son niveau de base était - en moyenne- de 53m asl (<< abovesea level» : zéro de l'Océan), mais

E

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sujet à des variations irrégulières précision depuis plus d'un siècle.

de plusieurs

mètres,

mesurées

avec

Figure 3. Relief et toponymie.

Le point le plus profond se trouve dans une fosse occidentale orientée NS, atteignant -16 m absolus. La partie Est ne dépassait pas 26 m de profondeur. La profondeur moyenne était d'environ 30 m. Ainsi, l'Aral se présentait comme une flaque d'eau gigantesque, avec un rapport surface /profondeur très faible, d'environ 5.10-6, donc infiniment plus faible que celui de ses congénères géants Oacs américains, ou de l'ancien continent (Baikal, Victoria, Tanganyika). On voit donc que son étendue dépendait de manière critique de l'importance de l'évaporation vis à vis des apports d'eau: précipitations (entre 10 et 15 cm annuels) et, surtout de celui de ses deux

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Darya et le Syr Darya, qui lui apportaient entre 45 et 80 km3 d'eau par an les deux tiers pour le premier nommé. L'équilibre hydrique du lac était donc fragile. Compte tenu de la variabilité de ces divers paramètres, un bilan moyen peut être établi comme suit en l'absence de tout émissaire de surface Oac endoréique) :

seuls tributaires

issus des montagnes

lointaines,

l'Amou

-

Entrées

(rivières,

précipitations,

sources

sous lacustres)

=
Sorties (évaporation, infiltration, embruns)

~

KI!

Figure 4. Le bassin versant de l'Aral. Noter le débouché

vers la Caspienne.

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Embruns et surtout infiltrations étaient évaluées à 5% du bilan global, et non mesurées. Dans son état de 1960, on l'a dit, il n'y avait pas d'émissaire, et le plus gros de l'eau arrivant à l'Aral s'évaporait, phénomène reconnu très vite par les hydrologues russes dès les années 1880. Dès cette époque, divers auteurs russes « s'indignèrent» de ce gaspillage naturel d'eau venue par l'Amou Darya et le Syr Darya : ces deux fleuves apportaient jadis en effet chaque année entre 50 et 75 km3 (milliards de m3) d'eau au lac, constituant plus de 90% de son alimentation. L'Amou Darya, constituait plus des deux tiers des apports, et le Syr Darya, le reste: il n'y avait pas d'autre apport que quelques milliers de m3 annuels de ruisseaux temporaires, au nord du lac. Compte tenu de la grande capacité évaporatoire du lac, liée à son très grand rapport surface/volume2, et à l'intensité considérable de l'évaporation potentielle, les fluctuations interannuelles du niveau du lac de l'ordre de quelques mètres s'expliquaient aisément, et, de là, au cours du temps, les variations notables du tracé de la côte Est, très basse. Contact entre le lac et le champ de dunes très mobiles du Kyzyl Kum, ce rivage comportait beaucoup d'îles très plates -en fait des dunes ennoyées, qui frangeaient le littoral Est en guirlandes formant un véritable labyrinthe. Cette côte portait de véritables fourrés, aujourd'hui séparés par les chenaux sableux désormais asséchés, à croûte gypseuse, mais où une végétation arbustive adaptée et abondante tend à effacer la limite passée entre eau et sol. La limite supérieure des lits de coquilles littorales (Cardium) marque seule aujourd'hui l'altitude qu'a atteint la Mer d'Aral, voici plus d'un demi-siècle: le niveau s'est abaissé depuis de 28 mètres. Les terrains d'origine marine, d'âge secondaire et tertiaire, affleurent partout sur le pourtour du lac, hors des zones de sédimentation deltaïque géologiquement récente (moins de deux millions d'années). Une mer peu profonde, dite sarmatienne, voici cinq millions d'années, exista sur l'emplacement de l'Aral, avant que son fond ne s'exhausse et donne

naissance à la grande dépression touranienne

-

tel est le nom donné à la

grande cuvette, marquée de reliefs mineurs, que nous dénommons communément « Asie Centrale », terme discuté, on l'a vu (Gorshenina, 2007), et dont l'Aral occupe le centre. La trace de l'ancien rivage de 1960, se trouve à plus de 100km en deça de la côte actuelle, mal définie et perpétuellement changeante.

2

A l'échelle, une flaque de I m de diamètre aurait moins de O.2mm de profondeur!

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Les terrains plus récents ne sont pas d'origine dépôts alluviaux, lacustres ou fluviatiles, ou éoliens.

manne,

mais sont des

Les origines

lointaines

de la Mer

d'Aral

L'Aral occupe (occupait) une dépression formée à l'ère tertiaire (plus de 3 millions d'années) par la déformation des couches sédimentaires déposées par un ancien océan, la Thetys des géologues, (dont la Caspienne, la Mer Noire et la Méditerranée sont les vestiges), formée lors du rapprochement de l'Mrique et de l'Inde avec le socle asiatique ancien. Les basses vallées de l'Amou Darya, du Syr Darya, ses deux tributaires, et l'Aral lui-même ont une origine tectonique lointaine, datant de la fin de l'ère tertiaire, suite à la poussée tectonique du sous-continent indien vers le Nord. Celle-ci a abouti à la surrection de la ceinture montagneuse du sud-est, chaînes de l'Altaï, de l'Alaï, du Pamir et de ses annexes, de la longue chaîne du Khopet Dag au sud-ouest de la dépression aralienne, et qui se poursuit par le Caucase de l'autre côté de la Mer Caspienne. Le centre de cette dépression, déjà mise en évidence par Humboldt au début du 18e siècle, comporte peu de chaînes plissées, la plus notable étant celle du Khopet Dag, au sud-ouest de la Touranie. Il y a eu façonnage de cette cuvette depuis environ 2 millions d'années, par les rivières issues de la ceinture montagneuse, et aussi par l'action érosive des vents issus de la calotte glaciaire du pôle nord, qui transportèrent les particules arrachées de la cuvette touranienne vers le sud et le sud ouest. Elles se déposèrent en donnant une ceinture de loess,roche meuble très fertile en présence d'eau, et qui fut donc un des territoires occupés par les sédentaires depuis la plus haute antiquité. Les deux grands fleuves qui alimentèrent la future dépression de l'Aral en eau commencèrent à la combler. L'Amou Darya a accumulé plus de 100 m d'alluvions dans la partie haute de son delta, à 100-200 km au sud de son apex, et dont malheureusement on ne connaît pas le détail des forages, qui ne furent jamais publiés. Ce qu'on sait, c'est qu'il existe des passées de sable, de cailloutis, témoignages de variations importantes du débit, ainsi que des passées gypseuses, preuves d'évaporation intense dans des lacs deltaiques. La stratigraphie des alluvions du Syr Darya, est également mal connue; mais il y a des raisons de penser que son premier cours le faisait se déverser au même

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endroit que l'Amou Darya, avant que sous la poussée tectonique continue venue du sud, son cours soit rejeté vers sa position actuelle au NE de l'Aral, et occupât divers lits asséchés depuis très longtemps, tel la Yani Darya, dont nous reparlerons, qui fut à l'époque historique un bras latéral important du Syr Darya se déversant dans le coin sud-est du lac depuis plus de 12 000 ans.

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Figure 5. L'Ouzboy et ses rapports avec la Mer Caspienne et l'Aral.

Il est incontestable pour les géologues que le premier tributaire de l'Aral au cours de la formation de la "cuvette tectonique de l'Aral" fut en fait le Syr Darya, alors que l'Amou Darya se déversait à la fois dans la dépression aralienne en cours de « façonnage », et surtout vers la mer Caspienne, par des chenaux fossiles, tell'Ouzboy (figures 5 et 6). L'Aral comporte alors une annexe occidentale, le lac Sary Kamysh3 (fig.7), dépression de même nature hydrogéologique que l'Aral, elle aussi façonnée par les vents arctiques. Elle fut remise en eau dans les années 1960, comme réceptacle des eaux de drainage du delta, mais ne sera pas étudiée ici.

3 Ce «lac»

a fait l'objet d'une monographie et Mainguet,

par A.S. Kes ( dir.) «Lac Sary Kamysh », 1991, 1997.

Nauk ed. (en russe); cfLétolle

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Il faudra attendre des forages scientifiques relativement profonds pour en savoir plus sur l'histoire très ancienne de l'Aral. Le seul document que connaisse l'auteur est inédit, et correspond à un forage d'exploration réalisé par une équipe française, de 30 m de profondeur au NE de Noukous, et qui a atteint le préquaternaire4 (avant 2 millions d'années). Il n'a montré qu'une alternance de marnes, de silt et de sable, dépôts deltaïques correspondant à des épisodes où la vitesse de sédimentation, fonction des apports hydriques de l'Amou Darya, et dont l'étude fine n'a pas encore été entreprise.

Figure 6. L'Ouzboy

vu vers l'est, au SW du lac Sory Komysh.

Lors des périodes glaciaires successives, depuis près de trois millions d'années, les vents dits "catabatiques", froids et secs, descendus de la calotte glaciaire sibérienne dont la limite sud ne se trouvait qu'à quelques centaines de km au nord de l'Aral, contribuèrent à éroder les premiers sédiments du
4 Communiqué 2002. par L.Le Callonnec; cf Guichard, et al., Cahiers d'Asie Centrale,IO, 295-304,

21

paléolac. Celui-ci était entièrement gelé pendant l'hiver, et ne devait alors contenir que peu d'eau, puisque les précipitations sur la périphérie montagneuse y restaient stockées, contribuant au développement puis au maintien d'énormes calottes glaciaires à l'Est et au SE de la Touranie, et le débit de nos deux fleuves devait être très réduit. Donc non seulement, les sédiments qu'ils apportaient étaient beaucoup moins abondants, mais le vent hivernal sibérien entretenait et accentuait la dépression aralienne, y arrachant les particules du sédiment aralien non consolidé pour le déposer au long de la barrière montagneuse du sud de la Touranie, et y formant les déserts sableux du Karakoum, et, plus loin encore, le loess fertile des oasis du Sud Turkmenistan, du Kirghizstan et de l'Ouzbekistan. Les exemples contemporains d'érosion des dépressions désertiques sont multiples, depuis celui du bassin de Qattara en Egypte, de Tarfaya au Maroc, des salars argentins etc. jusqu'à celui de l'Aral actuel, où le vent exporte annuellement vers le sud-ouest des dizaines de millions de tonnes de sédiments exondés. Les alternances dégel-réchauffement sur les reliefs subsistants contribuaient, et contribuent toujours, à la démolition des affieurements rocheux et combinaient leur action à l'évacuation par le vent. Les formes en cuvette arrondie des bassins de l'Aral Nord, bien net sur les cartes géographiques sont un argument morphologique important quant à la véracité du scénario « érosion éolienne» présenté ci-dessus. On a de bons arguments pour estimer que les ergs actuels du Karakoum, au SO de l'Aral, et du Kyzyl Koum, à l'est et au SE se sont ainsi formés et façonnés avec du matériel éolien venu du Nord, pendant la dernière époque glaciaire, entre 100 000 et 12000 ans avant notre ère, comme le montre la répartition des aires sableuses en Touranie5. A l'ouest comme à l'est de l'Aral, les reliefs préexistants ont fait barrière au mouvement vers le sud des sables, le sable s'accumulant au nord de ceux-ci, et laissant au contraire au sud des zones dénudées, qui permettent d'ailleurs de retrouver les traces d'anciens cours d'eau depuis longtemps asséchés. Seuls de ceux-ci, dans la région étudiée, l'Amou Darya a maintenu constamment son cours malgré les apports sableux nordiques. D'autres, comme l'Akcha Darya, bras mort oriental de l'Amou, et la Yani Darya ( cf. fig. 5) ont eu peine à maintenir leur cours, et n'ont été ranimés que par les travaux de l'homme, aussi loin dans le temps que l'indiquent les documents archéologiques.

5 Cf Mainguet

et al., 2002, Le système régional d'action éolienne du bassin de l'Aral... 334,475-780.

Comptes rendus Geoscience

22

Figure 7. Le lac Sary Kamysh (1992) : longueur: 80 km ; à gauche, bras de l'Amou, en haut (sud) le désert du Karakoum.

le Daryalyk,

La fin de la dernière glaciation, vers Il 000 ans BP (<< before present ») a vu la réoccupation progressive de la cuvette décapée par le vent glaciaire, par les fleuves puissants qui amenait l'eau des grands glaciers d'Asie Centrale. Depuis, l'existence de la mer d'Aral, fut donc liée à un équilibre précaire entre les apports et les départs de l'eau. Les variations du climat (et surtout de l'évaporation) ont été un facteur essentiel de cet équilibre, en particulier vers le cinquième millénaire avant notre ère, époque de climat plus humide. Elles modifiaient l'apport des fleuves. Mais, à l'époque historique, des détournements des fleuves, volontaires ou non, sont venus s'ajouter aux variations « naturelles» de leur débit...L'actuelle régression de l'Aral n'est donc pas un phénomène « géologiquement» nouveau. Après une présentation sommaire des conditions climatiques, facteur essentiel de la disparition de l'Aral, puis celle de la «figure» de la Mer d'Aral, nous convierons le lecteur à une «circumnavigation» du lac, de caractère plutôt touristique, afin qu'il ait une idée assez réaliste de ce qu'il pourrait voir

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sur place. Les reportages écrits, photographiques ou télévisuels insistent évidemment davantage sur les malheurs de la population péri-aralienne, qui sont essentiels, que sur les aspects géographiques particuliers de la région aralienne. Il y a certes beaucoup d'images des régions dévastées et leurs habitants, en particulier sur Internet, mais peu montrent la variété des paysages araliens, d'autant qu'une visite complète de la Mer d'Aral est devenue quasi-impossible avec la dégradation des rapports entre l'Ouzbekistan et le Kazakhstan, qui en interdit aujourd'hui une circumnavigation complète. Car l'Aral fut partagé de manière autoritaire à l'ère soviétique, entre ces deux pays.

24

2

Le climat et la biomasse

A POSITION géographique de la mer d'Aral implique un climat de type continental accentué: la dépression «touranienne», en effet, est ceinte sur trois côtés par des chaînes de montagne élevées: au sud, et au sud ouest par le Caucase, les monts du Khopet-Dag à la frontière iranienne, le Karakoram et l'Himalaya au sud-est et au sud, le Tian Chan et ses chaînes satellites à l'est, barrières aux vents de mousson issus de l'Océan indien... Ce n'est que vers le nord-ouest et le nord que la dépression de l'Aral est ouverte sur l'Océan mondial. De sorte que le lac ne reçoit -ne recevait- que le « résidu» de dépressions venues de la Méditerranée, passant au dessus de la Caspienne qui ne les nourrissait guère, mais plus essentiellement les vents sibériens d'hiver et l'humidité issue de l'Océan arctique. Néanmoins, ceux-ci ont perdu l'été, pendant toute la traversée nord-sud de la Sibérie, l'essentiel de leur humidité. On peut suivre aisément les mouvements de l'atmosphère aralienne sur les clichés quotidiens infra-rouges de la NOAA, relayés par le site internet SMIS-IKI russe. Néanmoins, l'essentiel des apports pluviaux se produisait en hiver, sous forme d'un peu de neige. Celle-ci fond en avril mais peut subsister jusqu'en mai dans les lieux abrités. La région aralienne proprement dite montre une pluviométrie comprise entre 10 cm et 15 cm annuels dans les meilleures années, ce qui la classe dans la zone climatique désertique. Un peu de précipitations en fin d'été provenait (et provient toujours) des vents dits « catabatiques » descendant des hauts sommets de la ceinture montagneuse du sud-est.

L

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Comme on l'a signalé, ce sont les deux fleuves, d'origine orientale qui apportaient, estime t-on, 95% de l'alimentation en été lors de la fonte des neiges sur la Haute Asie. L'essentiel des pluies se produit à la fin du printemps et en automne, sous forme de précipitations orageuses.

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26

A: moyenne des précipitations annuelles en mm ; B: évaporation réelle annuelle en mm; C (page suivante): évaporation potentielle en mm (celle observée sur terrain nu ( pas de transpiration par les végétaux) ; D : humidité relative de l'air en été ( % de la saturation: à peu
près, en mm de mercure, la valeur de la température.

. .) péri-aralien.

Figure 8. Paramètres

climatiques de l'environnement

Les vents dominants viennent du nord-est, de la calotte glaciaire arctique. Des vents locaux créent de fréquentes tornades (soukhovei) pouvant éroder transporter et redéposer des quantités considérables de sable et de poussières, jusqu'à 40 cm d'épaisseur en terrain meuble. On a signalé l'action érosive de ces tornades sur les fils électriques, et le blocage de routes 27

et de voies ferrées par les amas de sable mobile, qui peuvent se déplacer de plusieurs mètres par jour. . . Ce climat continental très chaud l'été Oes températures sous abri peuvent dépasser 40°C. en été, ce qui implique une très forte évaporation) ; les hivers sont très froids Gusqu'à -40°C), et l'Aral gelait entièrement dès décembre (c'est toujours le cas aujourd'hui, malgré que la salinité soit maintenant très élevée)6. On a beaucoup disserté sur l'évolution des températures depuis cinquante ans, certains auteurs arguant d'une augmentation moyenne de celles-ci. En fait, il est certain que l'évaporation a beaucoup diminué, du fait essentiellement de la diminution de la surface d'eau libre de l'Aral, et aussi de l'augmentation énorme de sa salinité. Mais l'influence d'un lac sur le climat des régions côtières est limitée: un lac comme le Léman a une influence jusqu'à quelques kilomètres de ses rives, la Méditerranée jusqu'à 100 km; l'Aral devait être un cas intermédiaire. Ce qui paraît plus sûr, c'est que l'évaporation des eaux de l'Aral formait au dessus du lac une sorte de coussin défléchissant les vents humides venus sporadiquement de l'ouest vers le sud-est et la région de Tachkent. L'évaporation, dont l'intensité est mal connue, dépassait vraisemblablement 1,2 m de hauteur d'eau moyenne annuelle (ce qui, compte tenu de la faible tranche d'eau de l'Aral, explique la rapidité avec laquelle l'Aral a vu son niveau s'effondrer). Sur l'Aral résiduel, les photos infra-rouges quasi quotidiennes montrent bien cet «effet moyen », la couverture nuageuse, quand elle est présente, tend à se dissiper au dessus de la nappe liquide ou la glace l'hiver). La végétation naturelle suit bien entendu la zonation climatique du nord au sud (fig. 9). Nous aurons l'occasion de revenir à plusieurs reprises sur celle-ci, que les « aménageurs » n'ont pas toujours suivie. On constate sur la figure 9 qu'aux alentours immédiats de l'Aral, la côte ouest (Oust Ourt) est caractérisée par Artemisia, arbuste adapté aux terrains calcaires, la côte est (ancienne) par des halophytes. Chacune de ces aires se couvre au printemps d'éphémères, graminées et plantes à bulbes (tulipes sauvages, par exemple). De cette végétation, qui ne dure que quelques semaines, ne subsiste que des espèces très profondément enracinées, dont « l'herbe à chameau », ressource essentielle des nomades.

6 Gel de l'eau de l'Aral vers -1°C quand la salinité était de 1O-12g/1 , -2°C vers 35g/l, lOOg/1...

-5° vers

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Les conditions climatiques anciennes indiquent que les terres avoisinant la Mer d'Aral ne présentaient pas un caractère désertique accentué (c'étaitet c'est encore- à peu près le climat qui règne au sud du chott El Djerid, en Tunisie méridionale, et au sud de l'Atlas saharien), et que les « déserts» aux alentours n'étaient pas de «vrais» déserts, tel le Tanezrouft au Sahara, ou plus près de l'Aral, le Taklamakan en Chine.

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Figure 9. Carte des formations botaniques

de la Touranie.

De fait, le paysage naturel du « Pri-Aral » (tel est le nom donné par les géographes soviétiques à la région de l'Aral) était plutôt celui d'une steppe à graminées que d'un désert proprement dit. La plus célèbre de ces plantes est le saxaoul Haloxylon ammodendmm (fig.l 0) arbuste à croissance lente pouvant atteindre plusieurs mètres de hauteur, aux rameaux verts sans feuilles, les écailles des rameaux assurant la fonction chlorophyllienne.

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Cet arbuste ne vit qu'en Asie, selon une bande latitudinale allant de la Mer Caspienne jusqu'au Sin Kiang, en Chine. C'était la ressource alimentaire essentielle des troupeaux itinérants, là où l'herbe était trop rare; le saxaoul était aussi la ressource essentielle en bois de chauffage pour l'hiver, et de construction pour les abris permanents ou temporaires des populations de pasteurs itinérants. L'occupation russe puis soviétique a considérablement réduit les aires à saxaouls, malgré des programmes gigantesques de reboisement, heureusement poursuivis aujourd'hui.

Figure 10. Un saxaoul, vestige d'une forêt anéantie,

(photo de 1914).

D'autres arbres caractéristiques sont le Tcherkez (Salsola richteri), et le Khandym (Calligonum caput mortuum), au port comparable à celui du saxaoul. Sur les rives des fleuves (tougaï), on trouvait abondance de Populus diversifàlia, Salix, Tamaris, Eleagnus hortensis, le Kendir (Apocynum sibiricum), dont les fils

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servaient à tisser d'excellents filets de pêche. On tente aujourd'hui de protéger et de régénérer ces peuplements, avec un certain succès, avec l'aide d'organisations occidentales. Dans les premières années de l'assèchement de l'Aral, qui fut surtout sensible sur la côte est, vu la très faible pente du profil des profondeurs, les vents dominants du nord-est déplacèrent des quantités importantes de particules du sédiment fin non encore consolidé, sable mais aussi les sels solides abandonnés lors de l'évaporation: gypse (CaS04), halite (NaCl):sel gemme, mais aussi sels toxiques, tels la thenardite (Na2S04), toxique et agressive pour les poumons, cause de la plus grande partie des troubles respiratoires constatés au Khorezm. On a signalé que ce transport éolien se manifestait jusqu'à la Mer Caspienne, et peut-être même jusqu'en Géorgie, au delà du Caucase, où il aurait endommagé les plantations d'orangers. Les mêmes vents survolent maintenant, vu le déplacement du rivage, l'ex-partie centrale de l'Aral, et transportent donc les sels à l'ouest du Khorezm, au dessus du plateau d'Oust Ourt. La déflation peut enlever jusqu'à 50 cm annuels de sédiment meuble, ce qui est un obstacle à la reconquête des sols émergés par la végétation, en dénudant les jeunes racines. S'y ajoute l'action des fouisseurs, petits rongeurs et insectes. . . Les rives de l'Aral proprement dit étaient plus contrastées. Celles de l'Est de l'Aral, comme celles de ses tributaires et de leurs innombrables chenaux, étaient jadis de véritables forêts vierges, le tougaï, bénéficiant des nappes phréatiques alimentant leurs rives. De nombreuses espèces tempérées ou semi-tropicales y prospéraient, telle un peuplier, toujours abondant, et qui existe depuis l'ère tertiaire. Des centaines d'espèces animales et végétales étaient caractéristiques du tougaï. De vastes clairières sur les rives et dans les deltas, sans doute formées à la suite de feux de forêts, naturels ou provoqués, abritaient une végétation propice aux herbivores, eux-même proies de carnivores tels le tigre de Sibérie, dont le dernier fut observé en 1944 sur l'Amou Darya. En fait, la plus grande partie de ces oasis fluviatiles étaient, avant les Russes, propriété des seigneurs locaux, aussi bien ceux du Khorezm (delta de l'Amou Darya, au sens large), que ceux moins connus, qui régnaient sur le delta du Syr Darya. La chasse y était interdite et punie de mort.. .Par contre, la pêche était florissante, et l'esturgeon, entre autres, venait frayer dans les bras du delta de l'Amou.

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