La métaphore en psychanalyse

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EAN13 : 9782296288577
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LA METAPHORE

EN PSYCHANALYSE

Psychanalyse et civilisations Collection dirigée par Jean Nadal L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveilla créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus: Rêve de Corps, Corps du Langage, par J. Nadal, M. Pierrakos, M.P. Lecomte-Emond, A. Ramirez, R. Vintraud, N. Zulli, M. Dabbah. Oralité et Violence, par K. Nassikas. Emprise et Liberté, par J. Nadal, N. Rand el M. Torok, A. Eigner, R. Major, R. Dadoun, M.P. Lecomte-Emond, H. Ramirez. La pensée et le trauma, par M. Bertrand. Mot d'esprit, inconscient et événement, par M. Kohn. La diagonale du suicidaire, par S. Olindo-Weber. Journal d'une anorexie, par K. Nassikas. Le soleil aveugle, par C. Sandori. Ferenczi et l'école hongroise de psychanalyse, par E. Brabant. Les fantômes de l'âme, par C. Nachin. Psychanalyse en Russie, par M. Bertrand. Freud et le sonore, par E. Lecourt. Pour une théorie du sujet-limite, par V. Mazeran et S. Olindo-Weber A paraître: Ferenczi, patient et psychanalyste, Collectif dirigé par M. Bertrand. Le cadre de l'analyse, Collectif. De l'expérience musicale. Résonance psychanalytique, par E. Lecourt. Culture et Paranoïa àpropos du cas Schreber, Collectif dirigé par Prado de Oliveira. Langue arabe. corps et inconscient, Collectif dirigé par H. Bendahman.

1994 ISBN: 2-7384-2486-4

@ L'Harmattan,

Suzanne FERRIERES-PESTUREAU

LA METAPHORE EN PSYCHANALYSE

Préface de Monique SCHNEIDER

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Dédié

à la mémoire de Piera Aulagnier

Préface LE CORPS ET LA METAPHORE OPERANTE

En passer par les choses L'attention à la métaphore, telle qu'elle s'exerce au sein d'un questionnement psychanalytique, nous enferme-t-elle nécessairement dans des considérations sur les tropes et sur la structure linguistique servant de point de comparaison n'oublions pas le "comme un langage" de la formule lacanienne - à la structure de l'inconscient? Si l'approche conduite par Suzanne Ferrières-Pestureau ouvre sur cette dimension essentielle, elle ne s'y réduit pas et propose d'emblée des dispositifs théoriques permettant la mise en place d'une articulation. Articulation rendue possible par la référence à la pensée de Piera Aulagnier et au cadre à l'intérieur duquel elle situe sa démarche. Contrairement à une mise en ordre qui préside aussi bien à la pensée philosophique que psychanalytique, la dualité fondamentale qui est posée au départ n'est pas celle du sujet et de l'objet - un objet trop rapidement inséré dans un circuit de satisfaction à l'intérieur duquel il se trouve instrumentalisé en tant que moyen de mettre fin à l'excitation -, mais celle de la psyché et du monde. Monde qui ne sera pas seulement absorbé, englouti, selon le modèle de la capture orale, mais qui va s'insérer dans un phénomène de spécularité originaire. Avant qu'intervienne le moment fondateur, fait de rupture et d'instauration, solidaire du stade du miroir, tel que Lacan le met en place, P. Aulagnier situe l'éveil de la psyché dans une entreprise de "réflexion folle", 7

au sein de laquelle l'enfant convertit toute rencontre sensible en découverte de lui-même, découverte prenant la forme d'un autoengendrement: "La psyché, écrit P. Aulagnier, rencontre le monde comme un fragment de surface spéculaire dans laquelle elle mire son propre reflet. Du hors-soi elle commence par ne connaître que ce qui peut se donner comme image de soi, et le soi à son tour se présente à lui-même comme, et par cette activité et ce pouvoir qui ont engendré ce fragment du horssoi qui en est la spécularisation.l" Au sein de cette "rencontre" du "monde", l'accent n'est pas mis d'emblée sur le découpage en objets, mais sur une entreprise plus foncièrement démiurgique, puisque la puissance de percevoir s'étaie sur celle d'engendrer, de donner naissance. Se met ainsi en place l"'objet-zone complémentaire", comme si la bouche produisait le sein en l'aspirant, s'engendrait elle-même comme flux, comme générosité inépuisable. L'expérience freudienne de la satisfaction trouve ainsi à se déployer pour prendre la forme d'une aventure identitaire, rendue possible par cet "emprunt fait par la psyché l'expérience sensible2". Alors que la spécularité liée à l'expérience du miroir renvoie l'enfant à une Gestalt frontale, se dressant à distance de lui et solidaire d'un espace-plan, la spécularisation inhérente à l'originaire ouvre sur diverses orientations spatiales. Préhension, fuite, avalement, abandon à un creux porteur: autant de structures qui jouent avec les trois dimensions de l'espace et se trouvent ancrées dans ce qui relève de schèmes moteurs propres à la gestualité corporelle dans son ensemble, débordant ainsi ce qui appartient au règne de la Gestalt. Schèmes dynamiques à partir desquels la gestualité du monde permet que se métabolise et se spécularise une gestualité psychique fondamentale:enfoncer, pénétrer, arracher, engloutir, sombrer, porter. Le monde qui se déploie est ainsi un monde d'opérations plus que d'objets ; opérations animées par une radicalité qui fait écho à cette "violence" première que P. Aulagnier rend solidaire de la façon dont la mère interprète les mouvements de l'enfant, en
1. La Violence de l'interprétation. Du pictogramme à l'énoncé, PUF, Paris, 1975, p.58. 2. Op.cit., p.59. 8

une lecture qui ne fait pas qu'accueillir une signification prédonnée, mais qui métamorphose d'emblée les rapports de distance et de proximité, faisant saillir diversement le geste des choses; geste dans lequel se spécularise le geste de l'enfant. Le monde psychique terrifiant qui se met en scène dans les fantasmes kleiniens apparaît, dans ce remaniement décisif opéré par P. Aulagnier, comme peuplé de mouvements s'emparant du monde lui-même qui s'ouvre ou se ferme, agresse ou caresse, se fracture pour délimiter des trous ou des creux. Les contes rendent sensibles ces mouvements des choses: les arbres qui se penchent vers l'enfant pour le tenter ou lui offrir leurs fruits, qui peuvent aussi le griffer ou le déchirer, le capturer pour entraver sa tentative de fuite. Avant d'être prise dans des figures de style, la métaphore est opérante pour transformer tout élément du monde en "fragment de surface spéculaire", le monde se trouvant ainsi articulé à la psyché par l'intermédiaire d'un radical "comme si". Un "comme si" qui ne fait pas que mettre en rapport deux champs préalablement posés comme distincts, mais qui se rapporte à un premier mode de lecture. S. FerrièresPestureau tente de s'engager dans cet en-deçà de la bipartition en posant, au départ de l'expérience, "un mixte antérieur à la coupure sémiotique séparant le signe de la chose"(p. 52). En rendant ainsi incontournable le passage par l'expérience sensible, S.Ferrières-Pestureau est amenée à réouvrir le débat sur la distinction établie par Freud entre "représentation de chose" (Sachvorstellung) et "représentation de mot" (Wortvorstellung). Est-il pertinent de recourir à la rectification lacanienne qui, s'étayant sur l'un des sens possibles de Sache dans Sachvorstellung - Sache peut effectivement renvoyer à "ce dont on parle", "ce dont il est question" -, en déduit que la Wortvorstellung doit légitimement se trouver rabattue sur la Wortvorstellung, le représentatif se fondant ainsi dans le linguistique? Une telle interprétation revient à durcir le sens de Sache, qui peut aussi valoir, dans l'une de ses acceptions, comme équivalent de Ding, le terme de Dingvorstellung apparaissant parfois sous la plume de Freud pour désigner la "représentation de chose". Les textes écrits autour de 1915 insistent d'ailleurs 9

sur l'attribution aux différents systèmes des "représentations de chose" et des "représentations de mot", selon qu'il s'agit de distinguer l'inconscient du préconscient. Freud nous met ainsi en garde contre la tentation de sousestimer l'importance des "représentations de chose", en dénonçant le risque couru par la pensée abstraite: "Lorsque nous pensons abstraitement, nous courons le risque de négliger les relations des mots aux représentations de chose inconscientes et l'on ne peut nier que notre philosophie revêt, dans son expression et dans son contenu, une ressemblance qu'on n'eftt pas désiré lui trouver avec la façon dont opèrent les schizophrènesl." Or la métaphore, telle que l'approche S. FerrièresPestureau en s'appuyant sur les analyses de P. Aulagnier et de Merleau-Ponty, trouve précisément son ancrage dans la rencontre sensible, qui lui confèrent un lest et un geste corporels. Il est vrai qu'il ne peut y avoir, dans la pensée de Freud, d'accès direct aux "représentations de chose", puisqu'elles exigent d'être reliées aux représentations de mot pour devenir conscientes, ce qui les contraint à se trouver emportées dans une succession d'opérations de "transposition" (Umsetzung) et de réinscription, mais le réseau stratifié qui est au terme de ce travail de métabolisation exige d'être mis en contact avec les rencontres sensibles à l'occasion desquelles s'est exercée l'activité métaphorisante. L'analyse des rêves consignés dans L'Interprétation des rêves nous confronte d'ailleurs à une surabondance de représentations de choses advenant comme premier décodage de l'expérience sensible. Dans le "rêve des fleurs", rêve produit par une patiente, les" grandes branches", les "fleurs rouges", le "jardin"2 apparaissent comme points d'articulation entre des fragments d'expérience sensible et, puisqu'il s'agit d'un rêve de femme, un décryptage du corps féminin. Les éléments du rêve semblent alors s'offrir comme ces "fragments de surface spéculaire" dont parle Piera Aulagnier.

1. "L'inconscient" in Métapsychologie, tT.J. Laplanche et J.B. Pontalis, Paris, Gallimard, éd. de 1989, p.121. 2. IR, p.299. 10

Il est d'ailleurs possible, projet tenté précédemment, de relever la logique qui semble animer, dans l'univers onirique freudien, le système métaphorique qui se tisse autour du thème de la fleur: fleurs vivantes dans le texte "Sur les souvenirs-écrans" qui reconduit aux paysages d'enfance, fleurs "séchées" ou "squelette de fleur froissée", lorsque les fleurs se trouvent soumises au travail scientifique, enfermées dans l'herbier, comme si une histoire mythique en venait à se constituer à l'intérieur du réseau métaphorique lui-même. Histoire venant confirmer la citation du Faust de Goethe, posant que "toute théorie est sèche1". Tout au long du texte freudien, une intrigue semble se nouer à même l'expérience sensible, telle que la métabolise le réseau métaphorique2, comme si les phénomènes de relais entre le perceptif et la métaphorique constituaient une théorisation à l'état naissant, théorisation disant la vie et la mort du sensible, le prix dont il paye sa capture dans l'intelligible. Ne retrouvons-nous pas, à même le texte freudien, l'affrontement nietzschéen entre la métaphore et le concept? Le corps connaissant Alors que l'accès aux choses est essentiellement médiatisé, dans l'approche idéaliste, par le regard, c'est l'ensemble du corps qui, dans une perspective psychanalytique, doit se trouver convoqué pour rendre compte de la genèse métaphorisante. Un corps primitivement aveugle, béant, rencontré comme origine d'une opération d'engloutissement. "La bouche s'ouvre bien": dans ce passage du rêve de l'injection faite à Irma, ce n'est pas le sujet qui a une bouche ce que suggère la traduction Meyerson-Berger en proposant "elle ouvre bien la bouche3", ce qui revient à assagir le texte
1. Faust, vers 2038. 2..L'analyse du réseau métaphorique enserrant le 1hème des fleurs et de l'assèchement a été tentée lors d'une investigation précédente dans "Père, ne vois-tu pas...?".Le père, le maître, le spectre dans L'Interprétation des rêves, Paris, Denoël, 1985. 3. IR, p.100. Il

de Freud -, c'est la bouche qui est sujet ou archi-sujet. On assiste ainsi à une reconversion des métaphores à partir desquelles s'articule l'activité cognitive. Lorsque l({ réseau métaphorique gravite autour du thème du regard, l'acte de connaître est situé à une zone-frontière: la vision permet en effet l'accès à ce qui reste posé en dehors de soi. D'où la possibilité, pour le sujet voyant, de s'abolir lui-même comme foyer de mises en perspective - risque d'abolition remarquablement analysé par Merleau-Ponty - et de se doter d'un pouvoir d'observation ubiquitaire, déniant les limites de la corporéité. Il en va tout autrement à partir du moment où le lieu corporel situé au foyer de l'opération cognitive marque l'entrée de l'espace interne du corps. Tombe le mythe de l'absolue extériorité des objets de connaissance, puisque le contact avec eux en vient à sombrer à l'intérieur du corps. En cela ne consiste pas l'unique vecteur qui anime l'opération cognitive, mais son efficience reste cependant décisive, même lorsqu'il s'agit d'envisager des opérations intellectuelles qui semblent transcender le rapport de gustation. Ainsi, lorsqu'il se propose l'analyse de l'opération du jugement, Freud revient à ce qu'on peut désigner comme un primitif jugement buccal pour désigner un premier niveau d'évaluation. Parlant de l'origine du jugement d'attribution, Freud met en scène le verdict rendu par la bouche: "Exprimé dans le langage des motions pulsionnelles les plus anciennes, les motions orales: cela je veux le manger ou je veux le cracher et, en poussant plus avant le transfert 'de sens' (in weitergehender Übertragung): cela je veux l'introduire en moi, et cela l'exclure hors de moi.1" Le recours à la métaphore, au "transfert 'de sens'" est ici explicite, comme si Freud devait recourir à une forme d'étayage sur les pulsions d'auto-conservation, essentiellement sur l'oralité, pour proposer une représentation indirecte concernant les opérations de connaissance dont la tradition intellectualiste est incapable de nous donner une idée, dans la mesure où elle traite de l'activité intellectuelle comme si la psyché était confrontée à des idées qu'il faudrait opposer, relier entre elles, enchaîner, comprendre, alors que
1. "La Négation" in Résultats, idées, problèmes, II, p.137. G. W. XIV,p.13. 12

la préhistoire de ces opérations fait saillir un autre enjeu, beaucoup plus lié à une problématique spatiale: faut-it introduire en soi ou faut-il expulser? La métaphore se fait ainsi l'instrument d'une subversion théorique, dans la mesure où elle est solidaire d'un remaniement radical concernant les modèles et les paradigmes officiels. On n'approcherait ainsi l'essence du jugement qu'en référant cette opération à des paradigmes situés dans le champ sémantique de la perception sensible ou de la jouissance. Au modèle buccal, Freud va en effet ajouter, dans la suite de son analyse, un modèle moteur: l'opération de "tasten", pouvant signifier toucher, tâter, palper, action que Freud va envisager dans la diversité de ses figures motrices: s'approcher, se retirer. Après avoir posé que "le jugement est l'action intellectuelle qui décide du choix de l'action motrice", Freud suggère une approche indirecte, métaphorique, approche partant à la recherche des modèles qui pourront mettre sur la voie de ce qui se joue: "Faisons réflexion: où le moi avait-il auparavant pratiqué un tel tâtonnement, à quel endroit a-t-il appris la technique qu'il applique à présent au niveau des processus de pensée? Cela s'est produit à l'extrêmité sensorielle de l'appareil animique, au niveau des perceptions des sens. En effet, selon notre hypothèse, la perception n'est pas un processus purement passif, mais le moi envoie périodiquement dans le système de perception des petites quantités d'investissement grâce auxquelles il déguste (verkostet, goftte) les stimulus extérieurs pour, après chacune de ces incursions tâtonnantes (nach jedem so/chen tastenden Vorstoss) se retirer à nouveau.!" La thématique de la métaphore est ici rencontrée à un double niveau: Freud capte les opérations métaphoriques par lesquelles l "'appareil animique" pratique ses premières évaluations, pour faire le partage de ce qui lui convient et de ce qu'il veut repousser, renvoyer à l'extériorité; évaluation qui s'exprime en recourant au modèle de l'approche sensible et de la motricité. Mais l'opération métaphorisante ne fait pas que caractériser les premières évaluations "animiques", elle s'empare du champ théorique, lui-même contraint de recourir au paradigme des réponses corporelles, pour rendre
1. Ibid., p.138, G.W., XIV, p.IS. 13

à la fois figurable et concevable ce qui se met en place au niveau des "processus de pensée". La métaphore est ici nécessaire pour permettre à l'investigation d'échapper à un séculaire oubli du corps. Un oubli qui n'est certes pas total, mais qui concerne particulièrement ce qui, dans le corps, représente le creux interne, la bouche étant ici paradigmatique d'une rencontre où s'abolit la distance visuelle. La zone corporelle que Freud rétablit dans ses droits, pour contester l'hégémonie du visuel, a d'ailleurs en commun avec la bouche de renfermer en son sein une dimension de cécité: le Tasten (tâter, palper), en tant que lié au toucher. Se trouve ici réintroduit, dans l'aventure indissolublement perceptive et judicative, ce "tangible" que Merleau-Ponty a su explorer dans les rapports, faits d'antagonisme et de recoupement, qu'il entretient avec le visible. Notons d'ailleurs que le terme auquel Freud a recours pour nommer l'épreuve à laquelle se livre la bouche - verkosten (goûter, essayer, tâter de, éprouver) - renvoie au même rythme exploratoire que celui qui commande la gestualité solidaire du tasten (tâter, palper, tâtonner). Dans ces métaphores, l'approche sensible est elle-même présentée comme si elle se livrait à une opération de reconnaissance furtive, à l'équivalent d'un raid (sens possible de Vorstoss) perceptif. L'intellectualité reprendra à son compte cette approche qui instaure une scansion entre le versant affirmatif et le versant négatif; scansion rendue nécessaire par le risque attaché au mouvement d'avancée, mouvement par lequel le moi s'expose à des "excitations" qui ne sont pas seulement des informations, mais des transformations, apaisantes ou perturbatrices. Une telle scansion est à l'origine de ce que S. Ferrières-Pestureau analyse comme une "écriture originaire rythmique" (p. 96). Scansion cognitive et différence sexuelle Des cognitive second a premier. 14 deux mouvements qui scandent la ryhmicité - s'exposer se retirer ou s'ouvrir-se refermer -, le fait l'objet d'une célébration plus assidue que le L'entreprise de connaissance n'a-t-elle pas été

interprétée comme ne faisant qu'un avec une opération de prise de distance? Contre cette tendance visant à valoriser la réaction protectrice, Freud n'en finit pas de réactiver ce qui peut apparaître comme un pôle de vulnérabilité. Dans le verkosten, les lèvres sont convoquées et on peut aussi bien parler des lèvres de la bouche que des lèvres d'une blessure, le thème de la bouche blessée, bouche hémorragique, étant d'ailleurs au centre du réseau indissolublement autoanalytique et onirique qui se déploie dans L'Interprétation des rêves. Blessure-bouche qui peut renvoyer aussi bien à un trauma inscrit dans l'enfance du maître! qu'à une structure décisive dans la conception freudienne de l'expérience ongmaue. La traversée de la douleur est en effet au centre, comme le remarque J. Derrida2, des expériences fondatrices analysées dans l'Esquisse. Or, tout comme dans les transferts qui sous-tendent le texte que Freud nomme son Traumbuch (livre du rêve ou livre-rêve), une opération de délestage s'accomplit dans l'univers freudien, comme si la définition de soi comme zone ouverte ou vulnérable émigrait, dans la mise en scène théorique que propose Freud, du côté féminin. Lorsqu'il est question d'analyser l'ouverture labiale propre à tout "appareil animique", ouverture faisant intrinsèquement partie de toute entreprise sensible ou intellectuelle, Freud fait généralement surgir une femme, pour métaphoriser ce qui, dans la scansion cognitive, correspond au moment de l'exposition labiale ou cutanée. Dans l'itinéraire que déroulent les Etudes sur l'hystérie, une étape essentielle advient au moment où Freud est confronté, dans le parcours suivi avec Elisabeth, aux effets de retour du refoulé. La réinsertion de la représentation écartée, représentation solidaire d'un mouvement de désir, intervient en effet, non pour combler une lacune dans la connaissance, mais pour provoquer une conflagration dans les réactions de la patiente qui ne parvient pas à "admettre" la suggestion interprétative de Freud. C'est en effet après avoir campé une
1. Dans cette bouche qui "s'ouvre" lors du reve initiatique, se profilent aussi bien la bouche hémorragique de la patiente que celle de Freud enfant, bouche blessée qui circule essentiellement dans un territoire voué à la dépendance: la femme, l'enfant, le disciple. 2. L'Ecriture et la différence, Paris, Seuil, 1967, p.301. 15

situation tragique, Elisabeth arrivant auprès de sa soeur morte, que Freud dévoile ce qui lui semble avoir fait l'objet d'un refoulement: les mouvements amoureux d'Elisabeth pour son beau-frère. Freud insère alors dans son analyse la scène intime à l'intérieur de laquelle se débat Elisabeth, après la découverte de sa soeur morte, ainsi que la scène interprétative qui prend place à l'occasion de cette opération d'admission de mouvements refoulés: "Au même instant, une autre pensée avait traversé l'esprit d'Elisabeth, une pensée qui, à la manière d'un éclair rapide (wie ein greller Blitz durchs Dunkel), avait traversé les ténèbres: l'idée qu'il était redevenu libre et qu'il pourrait l'épouser. "Tout s'éclairait (Nun war freilich alles klar). Les efforts de l'analyste étaient généreusement récompensés. En ce moment s'offraient aux yeux, devenues saisissables (greijbar vor Augen gerückt), les idées de la 'défense' contre une représentation insupportable, de l'apparition de symptômes hystériques par conversion d'une excitation psychique en manifestations corporelles par un acte volontaire aboutissant à une défense - d'un groupe psychique isolé. C'est ainsi et non autrement que les choses s'étaient passées. Cette jeune fille avait éprouvé pour son beau-frère une tendre inclination, que toute sa personne morale, révoltée, avait refusé d'admettre dans sa conscience (Aufnahme in ihr

-

Bewusstsein)"

.

S'ensuit une allusion aux bouleversements qui affectent le rapport au "thérapeute": "Toutefois, le thérapeute fut en proie à bien des difficultés dans le temps qui suivit. Pour la pauvre enfant, l'effet de la réadmission (Wiederaufnahme) d'une représentation refoulée fut foudroyant (...). A cet instant, elle se plaignit des plus affreuses douleurs et fit encore un effort désespéré pour rejeter mon explication (Aufkliirung). Ce n'était pas vrai, c'était moi qui le lui avais suggéré, c'était impossible.! " Deux champs métaphoriques affleurent dans ce texte. L'espace où évolue l'interprète s'organise autour d'un foyer lumineux et sert de cadre à une fête de la vision. La lumière
1. Etudes sur l'hystérie, Paris, PUF, 1956, p. 124-5. Traduction modifiée. G.W., I, p.222-3. 16

apparaît d'abord sous forme d'éclair pour inonder le champ théorique: tout est devenu "clair" (klar), radical réapparaissant dans l'Aufkliirung (explication) délivrée par Freud. La jonction entre le regard et l'accès aux idées, jonction se réalisant dans le terme grec de théoria, est à l'oeuvre pour rendre compte de ce qui s'offre à l'interprète pour qui les "idées" deviennent "saisissables" (greifbar), offertes à ses "yeux". Le langage de la sensibilité corporelle remplit ici une fonction métaphorique, servant à désigner le caractère incontournable, indubitable, de ces hypothèses qui surgissent soudain en pleine lumière, pourvues de cette objectivité et de cette densité qui caractérisent les objets rencontrés par la vue. Pour la patiente, désignée ici comme "la pauvre enfant", le rapport à l'idée refoulée est-il commandé par le même modèle que celui qui organise l'appréhension visuelle? Les métaphores nous orientent vers un mode tout différent de rencontre corporelle; rencontre placée sous le signe, non de la vision à distance, mais plutôt de la pénétration dans une intériorité sombre. L'éclair n'est pas situé devant un regard, conformément à la présentation "devant les yeux" (var Augen) qui advient au maître, il pénètre "à travers l'obscurité" (durchs Dunkel). C'est déjà comme "continent noir" que, dans son accès aux représentations refoulées, la patiente est posée. L'éclair apparaît moins pour l'illuminer que pour la "terrasser" ou la "foudroyer", puisque l'effet provoqué par l'''explication''(Aufklarung) est dit "niederschmetternder", comme si l'opération interprétative avait pour résultat immédiat de l'ébranler de fond en comble, de lui faire perdre sa verticalité psychique, plus que de l'éclairer. Tout semble se passer comme si la séparation sujet-objet, spécifique de la rencontre visuelle, s'avérait inadéquate pour rendre compte de ce qui s'est accompli et qui s'apparente à une effraction plus qu'à un constat visuel. La métaphore de la pénétration était d'ailleurs convoquée pour caractériser l'efficience de l'éclair traversant l'obscurité. L'invitation à recourir à un paradigme étranger au modèle visuel se fait d'ailleurs plus pressante, si on revient à l'opération par laquelle fait retour le refoulé. Alors que la traduction d'Anna Berman impose, à plusieurs reprises, le terme de "prise de conscience" pour traduire Aufnahme et Wiederaufnahme, l'expression freudienne est empreinte de 17

connotations moins intellectualistes. Freud fait effectivement référence à la "conscience", lorsqu'il dit le refus, chez Elisabeth, de l"'Aufnahme in ihr Bewusstsein" (admission dans sa conscience), mais le terme lui-même d'Aufnahme suggère moins une opération de "prise", notion relevant de la thématique de la maîtrise, qu'une opération débouchant sur l'accueil à l'intérieur de soi d'un élément rencontré à l'extérieur. Aufnahme signifie réception, accueil, admission et, dans le texte freudien, la préposition in (dans) indique bien le mouvement d'entrée dans un espace. Se trouve ainsi sollicité un modèle plus oral, ou génital, que visuel. Il ne s'agit pas de poser, à l'extérieur de soi, l'existence d'un objet quelconque, mais de l'accueillir à l'intérieur de soi, en provoquant ainsi un remaniement de l'économie psychique. L'accueil est inséparable d'un risque de conflagration interne. C'est ainsi dans l'attention portée à l'expérience traversée par la patiente que Freud échappe à l'emprise du modèle visuel, pour métaphoriser une opération qui n'est pas sans rapport avec la sphère de la compréhension, comme si se dessinait, dans la pensée de Freud, une féminisation du sujet de la connaIssance. Qu'il s'agisse du rêve d'Irma - "la bouche s'ouvre bien" ou de la façon dont Elisabeth accueille cet "éclair" qui "traverse les ténèbres", c'est le passage par l'image du corps en creux, image orale ou génitale, qui permet que devienne à la fois figurable et concevable une dimension en travail dans un champ qui a trait aussi bien au pulsionnel qu'à l'intellectuel. S. Ferrières-Pestureau a d'ailleurs ménagé une articulation entre la bouche comme lieu du corps érogène et le mundus latin, cette "fosse située sur l'une des collines de Rome" (p.17l) et qui représente, selon J. Bayet, la "bouche du monde souterrain", lieu de communication entre l'intérieur et l'extérieur, entre les morts et les vivants. Dès le début des Etudes sur l'hystérie, Freud avait d'ailleurs préparé ce remaniement des paradigmes en proposant la métaphore du "corps étranger" pour désigner le refoulé. Métaphore décisive, dans la mesure où elle commande une conception de l'opération de connaissance: le "corps étranger" exige en effet, pour que soit mis fin à son exil, non une opération d'objectivation visuelle, solidaire d'un simple constat, mais un mouvement d '''admission'' à l'intérieur d'un espace qui veut l'exclure. La coupure dedans18

dehors prend ainsi la relève de celle qui sépare le connu et l'inconnu, dans la mesure où elle exige un passage de frontière; passage qui n'est pas dépourvu de risque, lorsque la tentative d'admission est vécue comme effraction, blessure imposée à l'enceinte. On retrouve ainsi la proximité métaphorique, agissante dès les premières élaborations freudiennes, qui fait communiquer la bouche, comme ouverture labiale, et les lèvres de la blessure. L"'admission" du refoulé peut ainsi emprunter le même parcours que celui qui a été suivi par le trauma, lui aussi défini comme effraction. Un tel risque d'effraction fait d'ailleurs partie intégrante de l'opération interprétative, telle que l'analyse Piera Aulagnier, dans la mesure où la "violence de l'interprétation", qui peut certes prendre des formes, soit structurantes, soit excessives, n'en est pas moins incontournable; dans cette perspective, nulle signification ne pourrait être apportée du dehors, sans que soit pratiquée une ouverture de l'enceinte psychique. La métaphore freudienne de la seringue interprétative, agissante dans le rêve d'Irma dit bien cette dimension inhérente à toute interprétation: non pas offrir une forme au regard de l'esprit, mais injecter une substance. Pour s'être trouvé contesté dans ses prétentions, le paradigme visuel fait-il l'objet d'un abandon de la part de l'approche freudienne? Tant s'en faut et on assiste au contraire, dans le décryptage onirique auquel Freud se livre dans L'Interprétation des rêves, à une sorte de contre offensive débouchant sur la célébration des pouvoirs du regard. Regard appréhendé comme instrument magistral pourvu d'une efficacité indissolublement éclairante et meurtrière. Dans les rêves qui mettent en scène le regard de Brucke, le rêve "non vixit" et celui de la préparation anatomique, le regard a le pouvoir de rendre transparent, spectral, ce sur quoi il tombe, comme si le sensible offert à la vision, telle du moins qu'elle s'exerce en position magistrale, risquait de perdre sa densité, son opacité, sa singularité et, à la limite, sa corporéité, pour devenir une simple forme anonyme, reconnaissable à distance, prête pour l'abstration. S'effectue ainsi, à même le rêve, un examen critique concernant l'opération du savoir, en tant que ce dernier répond au modèle du voir. Il est d'ailleurs significatif que la mise en oeuvre d'un regard pénétratif soit attribuée par Freud 19

à des personnages magistraux, possesseurs d'un attribut optique qui fait d'eux les représentants d'un pouvoir masculin magnifié, hyperbolique. Apparait à l'horizon le thème schrebérien des rayons divins. En offrant ainsi, pour rendre figurable l'opération de connaissance, deux paradigmes antithétiques, Freud se garde de recourir à quelque exigence d'arbitrage, afin de conférer à l'un de ces modèles une prééminence. Ces derniers se trouvent moins confrontés que placés côte à côte, dispositif qui peut induire l'avènement de scènes où se donne à voir une rencontre. La patiente se verra ainsi livrée à l'opération visuelle, magistrale et pénétrative, tout comme dans le rêve initiatique d'Irma, ce qui permet à Freud, dans ses mises en scène oniriques, de mettre sur la voie d'une scène primitive installée au coeur de l'opération de connaissance Une opération qui ne saurait être approchée à partir du seul modèle de l'activité souveraine, insérée dans un projet de maîtrise subjective.
Juger: une gestualité rythmée

Quel est le statut de la dualité qui, dans la transcription métaphorique, se manifeste au sein des opérations judicatives? Le modèle de la différence sexuelle peut s'avérer trompeur, s'il conduit à distinguer des approches intellectuelles qui répondraient à un modèle, soit masculin, soit féminin. Telle n'est pas la direction dans laquelle s'engage Freud. Dans son texte sur Die Verneinung, la dualité caractérise, non deux styles séparés, mais deux vecteurs ou deux temps s'enchaînant l'un à l'autre, selon une structure rythmique faite d'avancée et de retrait. On ne peut d'ailleurs cerner ce qui anime une telle structure, si on pose ces deux temps comme s'ajoutant l'un à l'autre selon un ordre de succession temporelle. L'articulation qui les relie l'un à l'autre n'est pas placée sous le signe de l'addition, mais de la négation, ce qui invite à nouer étroitement deux problématiques, celles du rythme et de la négativité, que S. Ferrières-Pestureau analyse en suggérant la possibilité d'une complicité entre elles:

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