La méthode thérapeutique de Palo Alto

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La méthode thérapeutique de Palo Alto repose sur des hypothèses théoriques relatives à la communication humaine et l'interaction, dont la consistance résiste au temps. Les centaines de cas traités au Brief Therapy Center du Mental Research Institute de Palo Alto ont montré qu'une résolution prompte et durable était possible dans nombre de cas de troubles de la personnalité et des comportements.
Publié le : samedi 1 septembre 2007
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EAN13 : 9782296179790
Nombre de pages : 212
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La méthode thérapeutique

de Palo Alto

Psycho - logiques Collection dirigée par Alain Brun et Philippe Brenot
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les

pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho

-

logiques.

Colette LHOMME-RIGAUD, Exils et troubles de la pensée, 2007. Giselle HIER SE, Le féminin et la langue étrangère, 2007. Michel DÉGRANGE, Petit livre noir des psychothérapies américaines en France, 2007. Béatrice BOURDIN, Mylène HUBIN-GA YTE, Barbara LE DRIANT et Luc VANDROMME, Les troubles du développement chez l'enfant. Prévention et prise en charge, 2007 Françoise GOSSELIN et Philippe VIARD, L'État et les psychothérapies, 2006 Miche! LANDRY, Du déclin de la pensée critique au triomphe de la psychiatrie, 2006. René SOULA YROL, La spiritualité de l'enfant, 2006. Joseph C. ZINKER, Le thérapeute en tant qu'artiste, 2006. Jean-Claude REINHARDT et Alain BRUN (collectif dirigé par), Vieillesse et création, 2005. Giovanni GOCCI, Les groupes d'individuation, 2005. Josette MARQUER, Lois générales et variabilité des mesures en psychologie cognitive, 2005. Pierre MARQUER, L'organisation du lexique mental, 2005. Marcel FRYDMAN, Violence, indifférence ou altruisme?; 2005. Serge RAYMOND, Pathobiographies judiciaires. Journal clinique de Ville-Evrard, 2005. Jacques HUREIKI, Ethnopsychiatrie compréhensive, 2005. Jean HUCHON, L'être logique. Le principe d'anthropie, 2005. Paul CASTELLA, La différence en plus, 2005. Marie-Pierre OLLIVIER, La violence des croyances. Point de vue d'une p.\ychologue clinicienne, 2004. P.-A. RAOULT, De la di.\parition desp.\ychologues cliniciens. Luttes et conflits entre cliniciens et cognitivistes, entre universitaires et praticiens, entre médecins et p.\ychologues, 2004.

Jean-Curt KELLER

La méthode

thérapeutique

de Palo Alto

L'Harmattan

@

L'Harmattan,

2007 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03888-2 EAN : 9782296038882

Introduction

Nous sommes aujourd'hui profondément imprégnés de l'idée de changement, porteuse d'espoir, inductrice d'optimisme et proche de la notion moderne de progrès. Changer d'environnement, changer l'autre ou nous changer nous-mêmes peut nous sembler nécessaire et juste. Vouloir changer peut être compris comme vouloir se délivrer de quelque trouble personnel en lien avec une difficulté de communiquer, avec d'autres ou nous-même. Or, aujourd'hui, il est proposé une grande diversité de manières de traiter ces problèmes que nous pouvons rencontrer, à tel ou tel moment de notre vie. Ce qui est remarquable est la pluralité de ces méthodes et aussi le fait qu'elles reposent chacune sur une explication du problème qui leur est propre. Pour certaines d'entre elles, d'ailleurs, renoncer à !JoNloir le changement est une forme de sagesse qui conduit aussi au changement. Chaque méthode avance ainsi une hypothèse sur l'origine, la cause, ou sur le procédé qui assure le maintien du trouble. De même, chaque méthode emploie un vocabulaire spécifique pour décrire le trouble. Cela entraîne évidemment chez les nonspécialistes, et même parfois parmi eux, des interrogations nombreuses et légitimes. Dans ce livre, nous proposons une présentation de quelques aspects de l'une d'entre elles, connue en Europe aujourd'hui sous la dénomination de "Thérapie Brève" et parfois qualifiée de systémique et stratégique. Il s'agit de la méthode thérapeutique mise au point à Palo Alto, Californie, et qui s'est répandue dans le monde récemment. Elle a été portée à la connaissance du grand public principalement par les ouvrages de Paul Watzlawick et de Richard Fisch, ] ohn Weakland, Lynn Segal, qui ont inspiré de nombreux auteurs européens depuis, dont] ean-] acques Wittezaele.

Pourquoi vouloir aujourd'hui prolonger ces célèbres écrits? Nous souhaitons discuter et faire encore mieux connaître l'œuvre de Bateson et de ses continuateurs. Cette œuvre mérite une large prise en compte hors du vaste cercle de ses praticiens. De nombreux auteurs de publications relatives à la communication interpersonnelle et aux relations humaines connaissent la portée théorique et pratique de l'intuition de Bateson. Celle-ci a consisté à étendre à l'interaction la théorie des niveaux de langage. La notion de paradoxe linguistique, comme générateur de contradiction, joue un rôle central dans les explications de la dynamique des problèmes, ainsi que la hiérarchie des contextes dans l'interaction. Il reste souhaitable, à notre sens, que soit explicitée la méthode du Bri~l Therapy Center du Alenta! Rmarth In.rtitute de Palo Alto, prolongement le plus direct et le plus pertinent, sans doute, des édifications batesonniennes. Nous voudrions donc contribuer à la connaissance de moyens d'aider l'homme que nous croyons utiles et efficients. La démarche de Palo Alto, parce qu'elle s'attache au changement des habitudes métacommunicatives, s'avère applicable à l'étude, à l'analyse et surtout à la résolution des problèmes interactionnels tels qu'ils peuvent apparaître dans la vie sociale et dans des groupes tels que la famille, la classe et les équipes en entreprise. De ce point de vue, elle intéresse la psychosociologie du travail autant que les disciplines de la formation. Beaucoup a été écrit, de même, sur les techniques paradoxales I. En Europe, les manuels de thérapie brève et les points de vue sur le changement en psychothérapie, ainsi que la vision de l'homme qui en découle, se sont multipliés. Nous voudrions simplement proposer nouvelle formalisation et références complémentaires. Quelques aspects récents de cette thérapie nous semblent justifier une contribution. Des apports de la philosophie du langage sont venus conforter en même temps qu'apporter un nouvel éclairage à la pragmatiqtte de !a commtmitation à l'amont de cette méthode. Celle-ci se trouve ainsi à la pointe de la recherche en modélisation de la langue en même temps qu'adossée aux traditions thérapeutiques des rhétoriciens d'il y a plus de vingt-cinq siècles. Toute thérapie authentique participe d'une recherche du bien-être, donc du bien, et propose une éthique. La recherche de repères pour la conduite de sa vie et l'espoir de bonheur ou d'une

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forme de bien-être y trouvent un début de réponse. Or, le stoïcismc sous-tend les valeurs de la démarche étudiée ici. On a cité abondamment Épictète à son propos: "ce ne sont pas les choses qui nous troublent, mais les jugements que nous portons sur elles". Comment modifier nos jugements des choses sans changer quelque peu l'ordre de nos valeurs ou notre manière de faire appel à elles? Nous proposons, modestement, quelques repères. La théorie et la pratique de cette thérapie sont d'une grande complexité. Nous souhaitons, à travers cc livre, susciter chez certains lecteurs, peut-être, le désir d'approfondir le sujet avant, pourquoi pas, de s'y former. Nous ne croyons pas que le lecteur puisse trouver ici des formules reproductibles dans sa vie quotidienne. Nous le dissuaderions de chercher à appliquer à lui-même ou, pire, à un autre, telle technique imprudemment empruntée à l'une des thérapies présentées dans ce livre. Nous lui conseillerions seulement, s'il est sollicité, de commencer par freiner le désir de changement et de demander à l'autre de prendre le temps d'observer ce dont il se plaint. Ce livre comprend, en première partie, un exposé condensé des hypothèses théoriques de Palo Alto, dans leur contexte pragmatique. Une deuxième partie présente la méthode thérapeutique et une troisième propose quelques cas de résolution de problèmes, dans divers contextes: scolaire, individuel et familial, ainsi que professionnel. Enfin, la quatrième partie prés cnte trois thérapies complètes et commentées. L'hypothèse que les processus de pensée que l'homme met en œuvre pour tenter de résoudre un problème sont précisément ceux qui participent de la réactivation du problème ne peut être sans conséquences sur la représentation de l'homme qui la sous-tend.

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Première

partie

Hypothèses

théoriques

Chapitre 1 La pragmatique
La prac~maliqtle eJ'/ el ICIbClJe de IONie ICI lillc~NiJliqtte Rudolf Carnap

Depuis toujours, il s'est trouvé dans les sociétés humaines dcs personncs pour souffrir de troublcs qui les cmpêchaicnt dc vivrc screincment. Dcpuis toujours, les hommes ont été confrontés aux comportcmcnts jugés indésirables de certains de leurs semblables et qu'ils avaient peine à s'expliquer. Ils ont tenté dc les apaiser par des parolcs de consolation, de les raisonner et de les conseillcr. Ils se sont protégés des individus jugés dangereux en lcs isolant. Ils ont élaboré des conjectures sur les origines du mal et imaginé des manières d'intervenir sur elles. Ils ont ainsi tenté de provoquer un changemcnt par un "choc salutaire" en lcs soumettant à de vives émotions, voulu les libérer par des évacuants et purgatifs divers du corps ou de l'csprit, cssayé dc lcur permettre de sc libérer en racontant.

Thérapie

ou psychothérapie

Ce que l'on désigne aujourd'hui par l'cxpression "psychothérapie" cst vieux commc l'hommc, mêmc si cc termc, attribué à Hack Tuke, n'apparaît dans notre langue que vers 1910. Il y a plus dc vingt cinq sièclcs, Antiphon le Sophiste rédigeait un traité sur l'interprétation deJ rêlJeJ et composait un art d'échapper à l'affliction.
Il écoutait ses clients lui raconter leurs rêves afin de les interpréter. Il avait mis au point une méthode thérapeutique basée sur l'écoute de ses clients et le

questionnement,

puis

sur

l'usage

d'une

rhétorique

visant

à modifier

la

représentation qu'ils se faisaient de leurs difficultés: une fois connues les causes de la souffrance, il soulageait les malades par des paroles de consolation et assurait qu'on qu'il n'l'avait aucun mal qu'il ne pourrait chasser de l'âme pourvu le lui dît '.

Antiphon, comme Artémidore, auteur du Traité des rê/JeJ, posent la question de la place du discours, et donc celui de la langue, dans l'explication des troubles humains et le traitement possible de ceux -Cl. La langue apparaît en effet sous trois aspects, au moins, dans ce qui semble conduire à la fin de la souffrance. Elle permet de repréJenter, d'intnpréter et d'inpuencer. De l'organe psychique dont le langage est pris pour rejJréJentant, il est possible d'écrire un plausible scénario des processus internes. Une intetprétation du discours de la personne qui souffre révèle quelque chose de contenus sous-jacents ou bien de processus de pensée. Des procédés du discours influencent et guérissent en modifiant le jugement que portent les personnes sur leurs difficultés, ou bien des procédés cathartiques permettent l'évacuation de ce qui, sous la parole, accompagne la parole. La méthode de résolution de problèmes de Palo Alto repose sur certaines hypothèses. Nous nous proposons de présenter de manière claire et simple celles qui forment le cadre théorique de la méthode. Ce cadre est celui de la communication. Il a été proposé par Paul Watzlawick, Janet Helmick-Beavin et Don De Avilla Jackson, dans les années 1960. Ces trois chercheurs formalisaient ainsi les résultats des recherches de leurs collègues, membres de l'équipe constituée par Bateson dès les années 1950, à laquelle ils ont appartenu. Watzlawick et a!!iéJ se sont référés à un courant de la philosophie du langage, connu sous le nom de pragmatique. La pragmatique avance le fait communicatif comme nouveau fondement de l'étude de l'homme. Nous tenterons de montrer ce qu'en a retiré l'École de Palo Alto en traçant quelques pistes pour l'étude des troubles humains qui peuvent être en lien avec la communication. Il est risqué de tenter de penser ce à l'aide de quoi nous pensons. Penser l'esprit avec son esprit devrait conduire l'homme à la confusion, selon le poète-philosophe chinois. Et pourtant, il semble

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difficile de prétendre résoudre des problèmes supposés en lien avec l'esprit de l'homme sans émettre quelque hypothèse sur cet esprit. La question est celle de la sortie de ce cercle. Il nous faudra examiner comment. D'autre part, résoudre des problèmes attribués à l'âme ou à l'esprit de l'homme n'est pas évident. S'agit-il d'analyser, de thérapiser, de psychothérapiser ou plus généralement de réapprendre à penser juste, de montrer à la mouche la .l'ortie de la bottleille à moucheJ, pour reprendre la métaphore de Ludwig Wittgenstein?

Modéliser

l'esprit

Voyons un peu comment se pose le problème. En général, une personne dit "je ne vais pas bien" à une autre, appelée conseiller ou thérapeute, lequel se dit "il y a quelque chose dans son esprit qui ne fonctionne pas bien. Je vais traiter son esprit, le comportement gênant va disparaître et le mal-être avec lui". Pour traiter l'esprit, il faut disposer d'un modèle de celui-ci, ainsi que d'un modèle d'intervention sur lui. Or, les modèles de l'esprit imaginés par les hommes pour tenter de soigner l'esprit sont très nombreux. Ils le sont d'autant plus qu'il est impossible de savoir en quoi et à quel degré le modèle est fidèle à ce qu'il est censé simuler ou représenter. Personne ne sait ce qu'est "réellement" l'esprit. L'histoire récente des théories de l'esprit est intéressante. Pour donner une représentation imagée de l'âme humaine, Sigmund Freud avait fait appel à la métaphore de l'énergie. PmkM y était figurée comme un générateur de pulsion, sexuelle, susceptible de vivre des destins divers. Y régnaient les lois newtoniennes de la mécanique classique, incarnant le discours cartésien: tout objet est explicable à l'issue d'opérations successives de description, de décomposition en parties, puis d'analyse. Dans les théorisations psychodynamiques de l'humain s'appliquent le principe de conservation de l'énergie qui nécessite son évacuation ou sa transformation, le principe de causalité linéaire, qui conduit à l'irréversibilité des situations sans recours à la modification de la cause, et le principe des systèmes fermés qui conduit à la non prise en compte des échanges externes.

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Plus tard, une autre figuration, la boîte noire skinnerienne a conduit le chercheur à réserver ses observations aux stimuli et réponses d'un organe duquel il n'y avait rien à dire. Les béhavioristes et néo-béhavioristes mettront l'accent sur la notion d'apprentissage qui permet au sujet de trouver la réponse adéquate au stimulus de l'environnement. Lacan, s'adossant à la linguistique, déplace le support théorique de la psychanalyse du modèle mécaniste vers le modèle structural. Hors de l'alternative métaphorique de la machine à vapeur ou du silence, il opte pour une représentation de l'inconscient dans sa structuration langagière. La cybernétique sert de support aux sciences de la cognition, aux neurosciences et à l'intelligence artificielle. La représentation de l'esprit qui s'y réfère le décrit comme une volte actiJ;e, qui reçoit ou prélève dans son environnement matière, énergie et information et qui en émet après les avoir traitées. La cybernétique n'étudie pas les propriétéJ d'éléments ou de variables isolés, lTlais les interactionJ entre ces éléments. Elle prend en compte les séquences de comportements possibles et étudie la régularité de la présence ou de l'absence de ces séquences. La métaphore du cerveau-machine est possible. La théorie des systèmes permet le traitement simultané et différencié des flux de matière, d'énergie et d'information. Le concept même d'information, les théories du langage du début du XX', les acquis de la logique, ont été assimilés par la systémique et ont laissé espérer la possible modélisation des interactions humaines par le système. La notion même de modèle systémique du psychisme où se côtoieraient des flux d'énergie et d'information a pu sembler porteuse de développements théoriques.

Palo alto
Palo Alto a substitué le concept d'information à celui d'énergie pour rendre compte des fonctions de l'esprit et des échanges interpersonnels. Le langage joue un rôle complexe et ses messages s'entrecroisent avec les signes non verbaux, eux-mêmes interprétables comme autant de messages. Le langage offre la

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possibilité de se décrire lui-même, ouvrant le champ à des régressions qui peuvent devenir vertigineuses: "le ciel est bleu", "je dis que le ciel est bleu", "je dis vrai quand je dis que le ciel est bleu", "je me trompe quand je dis que le ciel est bleu", "je suis en train de mentir lorsque..." etc. Les relations entre ce qui unit conscience et pensée, pensée et langue, place relative dans la communication des messages symboliques et des signes non symboliques se révèlent d'une grande complexité. Mais complexe aussi est ce qui relie les phénomènes inconscients et le corps, les comportements involontaires et la pensée, la mémorisation des mots et des gestes dans l'apprentissage et leur oubli dans les automatismes de leur emploi. Si la parole est le propre de l'homme, elle est à la fois convention entre eux et ce qui permet de convenir. On ne peut, dès lors, étudier l'esprit sans la pensée, la pensée sans la parole et la parole sans la communication. C'est ce cheminement qui a conduit les chercheurs issus de l'équipe de Bateson à édifier, au terme d'un parcours de près de
vingt ans, une prag1natiqNe de la C01n1nNIZÙ-atiolZN111aine. Initialement, h le

groupe de recherche évolue entre cybernétique et interaction. Avec Watzlawick, une synthèse et une formalisation sont tentées par l'édification de la pragmatique de la communication humaine. Les concepts sont référés à ceux de la logique et de la philosophie du langage. Enfin, un moment méthodique verra, avec Fisch et Weakland, la construction expérimentale d'outils et d'instruments thérapeutiques et leur mise à l'épreuve clinique. Ce moment sera aussi celui du morcellement: écoles, modèles et pratiques se multiplient, ce dont l'histoire des thérapies est coutumière. Il s'inscrit dans le phénomène sociétal de schismogenèse conceptualisé par Bateson, comme nous allons le voir. L'appareillage théorique auquel a recours l'École de Palo Alto associe l'étude des signes et des rapports des signes et de leurs usagers, à l'étude des relations entre les usagers dans la communication, ainsi que la modélisation possible des différents niveaux de la communication par la logique. Le modèle fonctionnel de l'esprit élaboré par Palo Alto ne se prétend pas fidèle à l'objet qu'il modélise, puisque l'esprit est inconnaissable. Ce modèle servant de support à une méthode de résolution de problèmes, les deux seules questions qui se posent sont

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alors (a) celle de la cohérence de cet ensemble formé d'une théorie et d'une méthode, et (b) celle de l'acceptabilité des résultats obtenus à l'aide de la méthode (sachant que cette méthode est inopérante dans de 20 à 30% des cas traités). On croit quelquefois vérifier la validité d'un modèle par les résultats de ses applications, mais du point de vue épistémologique cette croyance est un sophisme. L'appartenance au courant de la pragmatique n'est revendiquée que tardivement, par Watzlawick. Dès l'origine toutefois, les théories logiques du langage (Russell, Tarski, Carnap, Wittgenstein) sont les repères conceptuels de Palo Alto et de son créateur, Bateson.

La pragmatique,

portée,

concepts

et innovations

La pragtTlatique suscite aujourd'hui l'intérêt de nombreux chercheurs qui travaillent dans des champs de connaissance multiples. On analyse le langage. On explore le lien entre la signification et l'usage de la langue. On y étudie la relation entre les locuteurs. On s'intéresse à l'aspect logique, aux conditions d'attribution d'un sens aux énoncés. Pour cela, on prend en compte le contexte, les locuteurs et leurs effets sur le sens et le non-sens. Les praticiens de la communication, résolveurs de problèmes et thérapeutes s'attachent aux effets des messages verbaux et non verbaux sur les partenaires en . . mteractlOD. 1 Le caractère pragmatique de la communication réside dans ce qu'elle est faite de comportements et qu'elle agit sur le comportement de ceux qui y prennent part, du fait de leur seule présence. La fonction du langage en contexte, dans la communication, ne se limite pas à décrire un monde de choses statiques. Elle est d'agir dans un monde dynamique, sur le monde et sur la vision que l'on a de lui. Caractérise donc la pragmatique la prise en compte de l'influence mutuelle des locuteurs. Répondre à une question comme "qui crois-tu que je suis pour me parler ainsi ?" conduit de la relation entre signes et usagers des signes, à la relation entre locuteurs.

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Trois

notions Les trois notions fondamentales de la pragmatique sont celles de performance, d'interaction et de contexte. La petjormance traduit la compétence dont font preuve les partenaires de la communication, lorsqu'ils accomplissent l'acte de communiquer, en situation. L'interaction met l'accent sur le fait que le langage ne sert pas d'abord ni seulement à représenter le monde mais à exercer une influence et accomplir des actions. Parler c'est d'abord parler à quelqu'un, agir sur autrui et percevoir les effets des actes de l'autre. Le concept d'interaction, en aff:u:mant que la vocation du langage est d'agir, justifierait à lui seul l'intérêt que présente la pragmatique pour les thérapeutes 4. Le é'Ontexte est central et caractérisant pour la pragmatique. Il rappelle que les échanges se tiennent en situation. Lieu, temps, locuteurs, liens, jeu de langage sont indispensables pour qui veut comprendre ce qui se passe dans un entretien, mais aussi séquençage, réciprocité, ponctuation, ainsi qu'effets directs du non verbal sur les locuteurs et effets contextuels du non verbal sur le verbal. La connaissance du contexte permet à un observateur non seulement de s'expliquer ce qui se passe, mais avant tout de mettre en évidence l'influence que le contexte exerce sur le contenu des échanges et le sens qui lui est attribué. Nouveautés Les nouveautés introduites par la pragmatique se traduisent par des changements dans les hiérarchies de l'étude du discours. Désormais, l'acte prime sur la description et la représentation, l'emploi dépasse la structure, la peifomzance précède la compétence, la parole est prioritaire sur la langue. La parole est posée comme équivalente à la pensée et le langage est perçu comme essentiellement public. Du point de vue pragmatique, l'autre et l'e,go se définissent à partir de l'interaction. Le sujet est conçu comme interlocuteur: non plus à partir de la pensée, mais à partir de la communication. L'autre est celui avec qui j'interagis, c'est-à-dire chacun de ceux en présence de qui je me trouve et avec lesquels je ne peux pas ne pas communiquer. La question "qui suis-je ?" ne peut trouver réponse

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sans point d'appui extérieur. Elle est devenue "comment me voyezvous me voir ainsi ?" et ses régressions. La réponse à la question réciproque "qui est-il ?" est devenue 'voici comment je le vois se voir et me voir". Dans un monde où, au moins pour l'homme, il serait impossible de ne pas communiquer, il serait impossible de se définir sans recours à la réciprocité. De ce point de vue, la définition du sujet hors contexte à partir du seul sujet est susceptible de se contenir elle-même, donc potentiellement génératrice de cercle vicieux. C'est ainsi que la personne qui se présente porteuse de problèmes existentiels, révèle souvent des difficultés récurrentes dans l'échange et c'est la prise en compte de l'échange qui permet de sortir du cercle créé par la définition autoréférentielle de soi-même. Ici, vient d'apparaître l'hypothèse du lien entre le langage et les troubles de l'esprit humain. Si l'on constate que la cohérence des propos tenus par une personne sujette à des "troubles de l'esprit" est parfois défaillante, pourquoi ne pas supposer que la réciproque est plausible? Ainsi une personne sous influence, se trouvant soumise en permanence à des discours incohérents, pourrait développer des troubles. D'où l'intérêt de nous pencher sur la notion de 1lO1l-Jem pragmatique, le non-sens qui peut surgir du contexte de l'interlocution. De ce point de vue, un énoncé est dépourvu de sens s'il est hOrJpropoJ, c'est-à-dire s'il ne joue aucun rôle dans le jet! de langage où il est produit. Une source de non-sens peut être sémantique: le sens attribué à une phrase est fonction de la signification standard -du dictionnairede chacun de ses mots. Je produis du non-sens si je dis « j'ai mangé un morceau de ma main» à la place de « j'ai mangé un morceau de mon pain ». Une autre source peut être syntactique, liée au non-respect des règles de formation des phrases de notre grammaire. Je produis du non-sens si je dis « je un morceau a mangé mon pain ». Une troisième source peut être liée au contexte. Par contexte, on entend genre de jeu et règles du jeu de langage qui est en train de se jouer entre les locuteurs. Le contexte de son déroulement et la place de la phrase dans la série des coups qui viennent d'y être joués déterminent le sens. Je peux produire du non-sens contextuel

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si, dans la rue, j'aborde une personne inconnue pour lui montrer main gauche et lui dire « ceci est ma main gauche ». Théorie

ma

des actes de langage La théorie des actes de langage tient dans la pragmatique une place centrale, en lien avec la notion d'influence. Considérant des expressions comme "la séance est ouverte" et "adjugé l", on a avancé que tout énoncé est un acte. On a distingué les énoncés qui peuvent s'évaluer en termes de vrai ou faux, com1ne "le ciel est bleu", de ceux qui sont évaluables en termes de réussite ou d'échec, comme "je vous promets d'être sincère". Le philosophe anglais Austin a repéré trois niveaux différents pour exprimer l'idée que le langage est action. Au premier niveau, le langage est examiné en tant qu'activité: on exprime vocalement sa pensée par une activité phonatoire. Au deuxième niveau, on considère les actions symboliques et sociales conventionnellement liées à des énoncés, comme "je vous déclare unis par les liens du mariage". Le troisième niveau est celui des effets plus ou moins indirects que la parole peut produire sur les auditeurs. Ces effets sont liés au sens des mots non pas intrinsèquement mais de manière indirecte, ni stable ni permanente. L'argumentatif relève de ce niveau: l'argumentateur, en intervenant sur les opinions de son auditoire, a intérêt à prendre appui sur celles-ci.

Métaphore La métaphore, enfin, se voit attribuer un rôle fondamental dans le discours inducteur de changement. La métaphore est envisagée comme un procédé du discours qui transpose une notion abstraite dans l'ordre du concret. Le lien entre métaphore et pragmatique est celui de l'influence exercée au travers d'un acte de langage. La métaphore permet de comprendre quelque chose en termes d'autre chose et structure les actes que nous effectuons en la disant: dans notre culture, des valeurs sont attachées aux dimensions et orientations de l'espace. Les hautes études et les basses besognes, la grandeur d'âme et la petitesse d'esprit, l'avenir devant soi et le regard en arrière. JI eJt petit de paJJer Ja Ille à dire comment leJ autreJ ont été grandI', nous dit Stendhal. Le concept, l'activité et le langage étant structurés métaphoriquement, les processus de pensée humains sont

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en grande partie métaphoriques. de cadre conceptuel.

Changer de métaphore,

c'est changer

Cette très rapide évocation des ongmes et des principaux concepts de la pragmatique, ou en lien avec elle, va permettre de brosser un tableau de PragmaticJ qf blt1nan communication. Il nous faut tout de même tenter de situer -au moins pour le lecteur amateur de philosophie du langage- le courant de Palo Alto dans le cadre de la pragmatique générale. Nous emprunterons pour cela à Françoise Armengaud son éclairante classification. Panni sept des fondateurs qu'elle a identifiés, nous distinguerons Frege, Russell et Peirce. A partir d'eux, se dessinent trois lignées. Initiée par Wittgenstein, se trouve la lignée de l'ana!YJe du langage ordinaire, avec notamment Strawson, Austin et Searle. Avec Carnap et Tarski naît la lignée ftrmalzjte de la pragmatique, avec notamment Bar-Hillel. Enfin, à partir de Morris, apparaît celle qui nous intéresse plus particulièrement: la lignée empiriste de la sémiotique, avec Bateson, Goffman, Sebeok, Birdwhistell, Hall et Watzlawick (la pragmatique de la communicationY.

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Chapitre 2 La pragmatique de la communication humaine
Nous par/OIZJ dans tilt monde et /lOtiS vqyons da/ls tilt mitre monde

Régis Debra)'

La pragmatique est apparue comme une heureuse tentative d'ordonner les conceptualisations du groupe de Bateson. Paul Watzlawick, Janet Helmick Beavin et Donald De Avilla Jackson ont, dans Une Logique de la communication, avancé les cinq axiomes qui la fondent. L'axiomatisation était à leurs yeux un gage de rigueur. C'est un point de vue clair, qui permet la discussion et la critique constructive. Notre propos est d'examiner l'une après l'autre chacune de ces propositions. Nous donnons plus loin une synthèse des principaux concepts. Toutefois, cette formalisation n'aurait pas été possible sans les apports fondamentaux de Gregory Bateson dont on pardonnera la rapidité de notre présentation de son œuvre féconder, .

Gregory bateson

A l'origine biologiste, Bateson se réoriente vers l'ethnologie au cours des années 1930. Il observe, en étudiant les relations qui se sont établies entre les membres d'une tribu, des phénomènes de "contraste", des processus de différenciation, qu'il désigne du nom de JchiJmogenèJe. Ce concept anthropologique traduit notamment la forme d'équilibre qui s'établit entre les conduites qui semblent avoir pour effet de re1?forcerleJ normeJ cultttre!leJ et celkr qui tendraient à ./àire

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