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La mixité à l'école primaire

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239 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296317093
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LA MIXITÉ À L'ÉCOLE PRIMAIRE

Ouvrage publié avec le soutiel1 {le la FEN Mise el1page ré{l/isée par Christine P()upart

@L'Halmattan 1996 ISBN: 2-7384-4124-6

Claude ZAIDMAN

LA MIXITÉ À L'ÉCOLE PRIMAIRE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-polytechnique 75005 Paris

Bibliothèque du féminisme
Collection dirigée par Oristelle Bonis, Dominique Fougeyrollas, Hélène Rouch
l'Association publiée avec le soutien de nationale des études féministes (ANEF).

La collection Bibliothèque du féminisme veut rendre compte de l'une des grandes spécificités des études féministes: l'interdisciplinarité. Elle publie des travaux qui portent un regard critique sur la relation entre différence biologique et inégalité sociale des sexes, des recherches qui constituent un instrument irremplaçable de connaissance de la société. Elle contribue ainsi à un débat où démarche politique et démarche scientifique vont de pair pour définir de nouveaux supports de réflexion et d'action. L'orientation de la collection se fait selon trois axes: la réédition de textes qui ont inspiré la réflexion féministe et le redéploiement actuel des sciences sociales; la publication de recherches, essais, thèses, textes de séminaires, qui témoignent du renouvellement des problématiques; la traduction d'ouvrages qui manifestent la vitalité des recherches féministes à l'étranger.

Déjà paru: Lettres de Catherine de Saint-Pierre à son frère Bernardin, Lieve Spass, 1996.

P()ur ma .fille, Anna

Remerciements

La recherche a été réalisée dans le cadre du CEDREF, Centre d'enseignements, de documentation et de recherches pour les études féministes de l'université Paris 7 Denis Diderot, grâce à une convention de recherche FEN (Fédération de l'Éducation nationale) / IRES (Institut de recherche économique et sociale). Je remercie les personnels de l'Éducation nationale qui ont participé à cette recherche et tout particulièrement les enseignants qui ont eu le courage d'accepter d'être filmés et interviewés. Prisca Bachelet (IUFM, Versailles), a suivi et soutenu l'ensemble du travail d'élaboration, depuis le projet de recherche jusqu'à l'écriture finale. Colette Sluys (Centre d'ethnologie française, CNRS) et JeanClaude Ripert (IUFM, Versailles), « experts» en méthodes audiovisuelles, bravant les nombreuses difficultés matérielles, ont effectué les tournages dans les écoles. Agnès Pelage et Fabienne Rio, étudiantes en thèse de doctorat, ont réalisé le travail très ingrat de retranscription des séquences analysées. Joan Hanafin (Center for Studies in Gender and Education, University of Limerick, Irlande) a enrichi les références à la littérature anglo-saxonne et aidé à l'analyse des résultats. Merci à tous ceux, amies et collègues, qui ont lu le manuscrit à un moment ou à un autre de son histoire. Avec une mention spéciale pour Prisca Bachelet, Dominique Fougeyrollas, Marcelle Marini et Évelyne Volpe, qui, chacune à leur manière, m'ont soutenue dans le travail d'écriture.

Introduction

L'école primaire républicaine, laïque et mixte

Si la mixité scolaire semble aller de soi aujourd'hui tant elle est désonnais intégrée dans le paysage scolaire français, elle n'en reste pas moins problématique dans sa réalisation comme dans ses conséquences sur l'évolution des relations entre les sexes. Ayant moi-même été élevée dans une école de filles, j'ai observé avec une grande curiosité la vie quotidienne de ma fille et de ses camarades dans une école mixte. La question fondamentale qui se posait à moi était alors de savoir si cette transfonnation dans l'éducation des enfants pouvait amener des changements dans les relations sociales entre hommes et femmes. Ainsi posé, le problème est d'emblée d'ordre plus politique que pédagogique: au centre de la réflexion, l'agencement des rapports sociaux de sexe, ou encore la façon dont les hommes et les femmes vivent ensemble, coexistent dans l'espace social. Si, dans les sociétés traditionnelles, la séparation entre les sexes se joue essentiellement à travers une séparation entre l'espace privé -la maison, la famille - et l'espace public -le monde économique et politique - qu'en est-il de cette séparation dans une société démocratique qui proclame l'égalité entre les sexes dans tous les domaines? Or, en France, l'école républicaine apparaît comme le fondement et le miroir de la démocratie. L'école primaire met en œuvre un principe d'égalité de tous devant l'éducation: les élèves - tenne neutre - sont considérés comme des individus dépouillés de toute caractéristique sociale, l'origine ethnique ou le sexe compris. C'est le principe de laïcité. Il ne s'agit pas pour autant d'affinner, contre toutes les analyses sociologiques de la reproduction des inégalités sociales par l'école, que l'égalité est réalisée ou que, consciemment ou non, les enseignants ne pren-

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LA MIxITÉ À L'ÉCOLE PRIMAIRE

nent pas en compte les différences entre les enfants. Mais ce principe d'égalité des chances devant l'éducation structure les discours et représentations officiels de l'école et est largement partagé par les enseignants et les parents. Considérant l'école comme une des institutions fondamentales de notre société, de par sa fonction sociale d'apprentissage et de socialisation, mais aussi de par les valeurs républicaines qui en font un symbole politique pour les Français, notre objectif est d'étudier la mixité scolaire au quotidien. Ce qui est en jeu ici, c'est le modèle de relations entre les sexes mis en œuvre dans l'école républicaine laïque et mixte. Cette réflexion sur la mixité scolaire comme traitement social de la différence des sexes prend place dans le champ d'une sociologie des rapports de sexe. Si on part de l'hypothèse qu'élever les filles et les garçons ensemble n'est pas plus naturel que les élever séparément, la coéducation est en même temps un apprentissage de relations sociales entre les sexes dans le jeu, le travail, une vie sociale et collective quotidienne. Refusée par tous les traditionalismes religieux qui veulent maintenir à tout prix le modèle séparatiste des relations entre hommes et femmes, la mixité scolaire fait également l'objet de contestations de la part de certaines féministes qui estiment que la présence des garçons empêche la pleine réalisation des potentialités des filles. Le problème essentiel, à nos yeux, est de savoir comment la mixité scolaire prépare à la vie sociale, aux rapports entre les sexes. On peut considérer, c'est le point de vue dominant en France, que l'école, en avance sur les autres institutions telles la famille ou l'entreprise, propose un modèle plus harmonieux qui doit faire évoluer les mœurs vers une meilleure égalité, une meilleure coopération entre les sexes. Mais on peut aussi se demander si la coexistence des enfants dans l'école ne contribue pas, à sa manière, à maintenir, reproduire les rapports traditionnels entre les sexes. À cet égard, un certain nombre de féministes critiquent la mixité scolaire en partant de l'obselVation de ses modalités de réalisation: on constate, soit qu'elle n'est pas réellement réalisée (ainsi, du fait du jeu des orientations successives et des trajectoires scolaires différenciées pour les filles et pour les garçons, la plupart des sections d'établissements scolaires connaissent un grand déséquilibre numérique en faveur de l'un ou l'autre sexe), soit

INTRODUCfION

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qu'elle cache des traitements différenciés envers les filles et les garçons (c'est la critique du sexisme à l'école). La construction sociale des identités de sexe

L'école n'est qu'un des éléments constitutifs des comportements sexués: à l'entrée à l'école primaire les enfants sont déjà largement socialisés selon leur sexe. Le sexe est en effet la première catégorisation sociale: l'attribution de sexe, qui a lieu dès la naissance et pour la vie durant, et qui distribue de façon exhaustive l'ensemble de la population dans l'une ou l'autre des deux catégories, peut être considérée comme le prototype même

des classifications sociales.
« Dès sa naissance, chaque individu est classé dans une catégorie. C'est un acte social, l'assignation de sexe, qui fonde l'existence de deux groupes de sexe en ne reconnaissant que deux catégories [...]. Deux groupes sociaux sont définis par cette bipartition, groupes dont les rapports sont codés socialement, groupes hiérarchisés, et auxquels sont affectées des places sociales de fait 1. » Cette « assignation» détennine les comportements de l'entourage et les identifications de l'enfant: la transmission des caractéristiques attendues selon le sexe se produit ainsi en dehors même de toute volonté éducative. Filles et garçons sont dotés d'habitus2, c'est-à-dire de « dispositions» construites dans leur environnement familial et à l'école maternelle qui déterminent largement leurs façons de faire, de dire et de voir en fonction de leur sexe. Ce que doit expliquer le sociologue, nous dit Erving Goffman, ce n'est pas le lien entre les différences naturelles de sexe et l'organisation sociale, mais la façon dont l'organisation sociale construit et réaffirme ce lien pour justifier les différences sociales de sexe. L'objet de l'obseIVation devient alors le travail institutionnel qui met en scène ce caractère prétendument naturel des différences de sexe à travers le système des relations induites, tels les jeux des enfants, le sport, la galanterie, qui définissent des sous-cultures de genre.
1. Marie-Claude HURTIG et Marie-France PICHEVIN,La différence des sexes. Questions de psychologie, Paris, Tierce, 1986. 2. Habitus: « les structures mentales à travers lesquelles (les agents) appréhendent le monde social ». Pierre BOURDIEU,Choses dites, Paris, Les Éditions de Minuit, 1987.

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LA MIxITÉ À L'ÉCOLE PRIMAIRE

Cette approche renouvelle la réflexion sur la socialisation, perçue comme l'acquisition du « genderism » ou comportement genré défini comme un comportement individuel lié à l'apparte-

nance à une classe (ou catégorie) de sexe. « Quand garçons et
filles sont socialisés, UJledes acquisitions de base est la capacité d'apprécier ce qu'une situation offre comme possibilité d'expression... en conséquence, hommes et femmes sont capables de détecter dans n'importe quelle situation sociale les mQyens pour

exprimer le genre3. »
Citons à titre d'exemple de cette production de matériaux utilisés pour réaffinner le lien entre les différences de comportements entre filles et garçons et LA différence biologique fondamentale, ce texte d'un journal pour jeunes, Okapi: « Aujourd'hui, on se lève tous pour l'égalité des sexes. Mais entre nous, l'égalité ce n'est pas très tonique. Dire "Ça m'est égal", en gros, ça veut dire "Bof!" Ce qui est malin, c'est s'intéresser à la différence. La repérer, la comprendre, l'accepter. » La clé pennettant d'interpréter toutes les différences est donnée par la biologie: « La grande différence, à partir de la puberté, ce sont les honnones. Elles influencent le physique et le moral. Chez vous, les garçons, la testostérone, produite de façon régulière, joue un rôle pennanent et tonique sur le cerveau et sur le métabolisme. Plus grands, plus forts, plus musclés, vous contrôlez mieux vos nerfs. Plus logiques, vous êtes aussi plus agressifs. Chez vous, les filles, la production d 'honnones obéit à un cycle mensuel, appelé menstruel parce qu'il aboutit à des règles. Il est donc logique que vous soyez plus "cycliques" dans vos états d'âme et de corps... Plus souples, plus endurantes, vous réussissez mieux en classe. Plus sensibles, vous êtes aussi plus vulnérables. Masculin carré et costaud, féminin fluctuant et en finesse: tout cela est pondéré, pour chaque sexe, par une pro-

duction relative d'honnones du sexe opposé4. »
Ce destin biologique qui s'abat sur les enfants à la puberté pennettrait alors d'expliquer et de justifier toutes les différences

socialesentreles sexes,aussibien « la meilleureréussitescolaire » des filles que « les meilleures compétences des garçons
en mathématiques ». À une autre époque on avait ainsi décrété
3. Erving GOFFMAN, The Arrangement Between the Sexes », Theoryand « Society,4, 1977 (traduit par nous). 4. Okapi, n° 485, février 1992, Bayard Presse Jeune.

INTRODUCfION

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l'incapacité des filles à faire du latin: le raisonnement de tyPe biologique - mise en relation directe de caractéristiques de tyPe biologique avec des caractéristiques psychologiques, voire des compétences intellectuelles - pennet d'expliquer tout et son contraire, et ne sert fmalement qu'à réaffinner une hiérarchie sociale. Partis d'une interrogation très générale sur les modalités de réalisation de la mixité scolaire, nous avons donc très rapidement recentré la recherche sur le rôle de l'école dans la construction des identités de sexe. Dans cette perspective, refusant de nous laisser enfenner dans une comparaison des comportements sexués qui renvoie à l'interrogation sur la nature de la différence des sexes et non à l'analyse de la politique de la différence des sexes, nous avons porté notre observation sur la construction des situations scolaires, sur les interactions entre enseignants et élèves. Nous avons aussi été amenés à nous démarquer par rapport à la question centrale de la sociologie de l'éducation: la réussite ou l'échec scolaire mesurés par les perfonnances scolaires. Dès lors qu'il s'agit d'étudier la mise en œuvre d'un système de relations et non d'évaluer des compétences ou attitudes, l'intérêt se déplace, des individus et leurs attributs aux individus comme membres d'une institution, partenaires d'une situation. Les pratiques institutionnelles dans la classe, dans l'établissement, se trouvent dès lors au centre de l'étude.

École et comportements sexués
La manifestation des habitus de genre forgés dès la petite enfance va se renforcer ou se modifier sous l'action de l'école et des enseignants. On reprendra ici la différence entre habitus ou socialisation primaire et socialisation secondaire établie par

Peter Berger et Thomas Luckmann : « La socialisationprimaire
est la première socialisation que l'individu subit dans son enfance, et grâce à laquelle il devient un membre de la société. La socialisation secondaire consiste en tout processus postérieur qui pennet d'incorporer un individu déjà socialisé dans des nou-

veaux secteurs du monde objectif de sa société. » La socialisation secondaire est liée à la division sociale du travail et à la distribution sociale des connaissances. Dans la mesure où elle présuppose toujours un processus antérieur de socialisation pri-

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LA MIxITÉ À L'ÉCOLE PRIMAIRE

maire, « elle doit traiter avec un moi déjà fonné et avec un monde déjà intériorisé5 ». Selon son degré de cohérence avec la socialisation primaire, la socialisation secondaire aura une plus ou moins grande efficacité propre. C'est sur ce travail de socialisation secondaire, c'est-à-dire l'action propre de l'école, que nous nous interrogeons ici: comment l'école gère-t -elle les relations entre filles et garçons, entre hommes et femmes, dans son fonctionnement quotidien? Mais comme nous venons de le voir, l'école est loin d'être la seule instance socialisatrice. Elle est en concurrence avec les médias : la télévision, les jeux vidéo, la publicité, les magazines, etc. Ce milieu général ambiant dans lequel baigne la vie des enfants et des personnels de l'Éducation nationale correspond à certaines fonnes dominantes des rapports entre les sexes dans la société et il est modulé par l'appartenance de classe et l'atmosphère familiale. Notre hypothèse est que la manière dont la mixité s'est imposée dans l'école sans réflexion pédagogique préalable continue à peser sur la façon dont l'école gère les relations entre les sexes: la mixité scolaire reste une donnée qui désonnais apparaît aux acteurs comme naturelle, et non comme le fruit d'une volonté émancipatrice, le moyen d'un apprentissage de la citoyenneté. Elle n'est donc pas considérée comme un objet de réflexion ou comme un instrument pédagogique. Étudier comment l'école prend en compte la différence des sexes, c'est étudier non seulement son organisation et son fonctionnement propre, mais aussi la façon dont elle traite le construit social de la différence des sexes déjà là dans le quotidien scolaire, à travers les comportements induits des enfants, les stéréotypes sociaux colportés par le matériel scolaire, les relations entre hommes et femmes au sein de l'établissement, etc.

Voyage au cœur de l'école primaire Notre démarche d'ensemble concerne donc l'inscription de la différence des sexes dans l'organisation même de l'école. De ce point de vue, la différence entre la cour de récréation et la
5. Peter BERGER et Thomas LUCKMANN,La construction Paris, Méridiens Klincksieck, 1986. sociale de la réalité,

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salle de classe est centrale pour notre analyse. Dans la classe, les enfants sont vus comme « élèves », tenne neutre puisque le système d'évaluation scolaire n'est pas censé tenir compte des caractéristiques sociales des individus. Par contre, on constate que dans la cour les enfants se séparent d'eux-mêmes. Ici la sexuation du jeu est considérée comme naturelle. En obselVant la vie quotidienne de l'école primaire, on constate très vite qu'il n'y a pas en réalité un mais deux modèles qui commandent les relations entre les sexes: - la séparation largement spontanée entre filles et garçons, modèle dominant notamment dans la cour de récréation; - un « mélange» des individus, modèle dominant dans la classe où les activités pédagogiques se déroulent sans - en principe prendre en compte la différence des sexes des individus-élèves concernés. La coexistence des deux modèles et leur contraste nous semblent significatifs, surtout si l'on inverse le point de vue spontané sur l'école qui, partant de la fonction sociale proclamée de cette institution, consiste à penser d'abord la classe (le mélange) pour ne voir dans les activités de la cour Geux sexués séparés) qu'un aspect secondaire. Prendre les attitudes et perfonnances scolaires comme point de départ et comme objet central de l'analyse, c'est rester dans le cadre d'une analyse comparatiste où le poids de la variable milieu social sur la réussite scolaire masque l'importance et le poids spécifique des rapports de sexe dans le système éducatif. Il y a de fait hiérarchisation entre les facteurs d'explication. Notre objectif étant d'analyser la reproduction sociale des inégalités à partir, non de la réussite scolaire, mais des mécanismes propres aux rapports de sexe, il faut inverser les points de vue. Du point de vue d'une analyse des rapports de sexe, il est éclairant de partir de l' obselVation de la cour de récréation, mise

en jeu des corps dans les jeux sexués, avant d'étudier les relations dans la classe, le rapport au savoir.Dans la cour de récréation, le genre est le facteur dominant de définition de la situation. Dans la classe, il n'entre pas dans la définition officielle de la situation, même s'il intelVientlargement au niveau des pratiques sociales par le biais des stéréotypes et des comportements différenciés des enfants, des maîtres, etc. Ce renversement de perspective pennet de mettre le problème du pouvoir - rapports de pouvoir, rapports au pouvoir -

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LA MIxITÉ À L'ÉCOLE PRIMAIRE

au centre de l'analyse. Dans la cour comme dans la classe, les relations entre enfants, et entre enfants et adultes, sont aussi des rapports de pouvoir: rapports de génération, rapports pédagogiques, rapports de classe, rapports de sexe, tissent des hiérarchies différenciées qui interfèrent les unes avec les autres. Notre interrogation porte sur la reproduction des rapports de pouvoir entre les sexes et l'éclairage sera porté sur ce qui permet d'observer ces relations sociales: le spot est fixé sur certaines scènes et certains événements, laissant dans la pénombre, mais sans les effacer, les autres dimensions. Pour saisir ces tensions, ces relations hiérarchiques, ces relations à l'autorité, ces prises de pouvoir par lesquels adultes et enfants, filles et garçons, marquent leurs territoires, défendent leur place matérielle et symbolique dans le jeu quotidien de l'institution, la vidéo est un instrument précieux. Le film pennet de saisir sur le vif les jeux de mots et les jeux de cOtps, d' observer puis d'analyser les relations en les cadrant dans un espace et une durée définis par une situation construite. Le corps sert de pense-bête à la domination, nous dit Pierre Bourdieu 6. Le vêtement, les attitudes corporelles, la voix et ses intonations servent de marqueurs sociaux. Filles et garçons évoluent dans des espaces dont l'usage est scolairement défini -la cour, la classe, les couloirs - mais, dans chaque situation, les modes d'occupation corporelle et sonore de ces espaces par les uns et les autres dessinent les systèmes de relations entre enfants. Notre voyage au cœur de l'école primaire mixte nous conduira donc, après une analyse de différents points de vue politiques, féministes et sociologiques sur le problème de la mixité scolaire (chap. 1), de la cour de récréation où le modèle dominant reste la séparation (chap. 2), à la classe où les enseignants affirment un projet égalitaire (chap. 3) mais où les élèves déploient des stratégies différenciées que nous étudierons grâce aux séquences filmées dans leur dimension quantitative (chap. 4) et à partir de quatre exemples, quatre « photographies» de classe (chap. 5), puis à la salle des enseignants, où se rejoue entre adultes le problème de la mixité (chap. 6). Le premier chapitre, plus abstrait, nous a paru indispensable pour donner les clés, les points de repère théoriques de la
6. Pierre BOURDIEU,«La domination masculine », « Masculin-féminin de la recherche en sciences sociales, n° 84, 1990. », Actes

INTRODUCfION

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recherche. Toutefois il peut être lu après les autres qui s'appuient sur l'enquête effectuée dans les écoles et entrent directement dans le vif du sujet...
PRÉSENTATION DE L'ENQutTE

Choix des écoles et des maîtres
L'enquête empirique a pour objet, non de prouver que

l'école est ou n'est pas « sexiste» ou qu'elle profite plus aux
filles ou aux garçons, mais d'analyser comment elle est traversée par des idéologies relatives à la différence des sexes, com-

ment

«

la différence des sexes» en tant que représentation

infonne la pratique professionnelle, et comment l'école construit un espace particulier de retraduction des comportements sexués. Nous avons enquêté dans des écoles situées à Paris et en banlieue. Ces écoles ont été choisies en fonction de deux critères: l'environnement et l'encadrement (voir annexe 1 : Présentation des écoles). L'environnement commande le recrutement social des écoles. Pour pouvoir prendre en compte les variations de comportement en fonction du milieu social, nous avons choisi des écoles diversifiées par leur implantation. Ne pouvant enquêter que dans un petit nombre d'écoles nous avons limité notre étude à un milieu urbain en région parisienne. Mais si la variable milieu social est un des éléments important dans la différence entre les écoles puisqu'elle va commander le recrutement des élèves et influencer plus ou moins directement celui des enseignants, elle ne suffit pas à caractériser le mode de fonctionnement d'une école. Même si légalement les écoles primaires n'ont pas le statut d'établissements, et donc, les directeurs, le statut de chefs d'établissement, chaque école a une personnalité propre de par son histoire, le milieu dans lequel elle est implantée, ses locaux, la constitution de son équipe, la personnalité de son directeur ou de sa directrice, etc. Par ailleurs nous avons choisi de ne retenir que des écoles à équipes pédagogiques mixtes, qui sont en fait une minorité. On sait que du fait de la féminisation du métier, la faible proportion d'enseignants masculins est considérée comme un des pro-

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LA MIxITÉ À L'ÉCOLE PRIMAIRE

blèmes de la vie des établissements. Mais dans cette étude sur la mixité il nous a semblé important de saisir d'éventuelles différences de comportement entre enseignants hommes et femmes ainsi que certains aspects de leurs relations professionnelles. Dans chaque école, le projet, une fois accepté dans son principe par le directeur, a été transmis aux enseignant(e)s. Un certain nombre d'entre eux se sont portés volontaires pour être filmés dans l'exercice de leurs fonctions, décision courageuse et qui témoigne d'une certaine confiance. Du point de vue de l'objet de la recherche, cette sélection des enseignants ne représente pas un biais dans la mesure où notre objectif n'est pas de saisir les manifestations de sexisme à l'école mais de comprendre comment, dans son fonctionnement nonnaI, l'école contribue à la production des rapports sociaux de sexe. Ainsi les enseignant(e)s filmé(e)s représentent de bons enseignants qui s'intéressent à leur métier sans pour autant être engagés dans des mouvements pédagogiques. fi est certain que notre enquête n'est pas représentative dans la mesure où elle ne couvre pas, tant s'en faut, l'ensemble des situations scolaires, répondant aux deux critères choisis. Dans la mesure où notre objectif n'est pas de démontrer mais de mettre au jour des mécanismes, cette limitation du champ de l'enquête ouvre à d'autres développements sans pour autant entacher les résultats. Notre ambition n'est pas de généraliser à partir de quelques cas, mais de proposer des axes de réflexion.

L'enquête sur le terrain Les entretiens avec les enseignants ont eu lieu dans l'école aux heures de liberté des enseignants, parfois dans la salle des maîtres, parfois dans leur classe, avec en bruit de fond les enfants en train de jouer dans la cour. L'espace et le temps sont ceux de la pratique professionnelle. Les enseignants ont été interrogés en tant que témoins, infonnateurs privilégiés sur le comportement des enfants dans l'école à partir d'un guide d'entretien semi-directif. Ce faisant, c'est leur propre relation aux enfants, à l'école et au métier d'enseignant qu'ils nous donnaient à entendre. Dans cette recherche,l'accent a été mis sur la définitiondes situations par les acteurs sociaux. Ce sont dès lors les interactions qui sont au centre de l'obselVation. Notre interrogationne

INTRODUCfION

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portait pas sur la mise en évidence de la différence des sexes, que celle-ci soit analysée en tennes naturalistes ou en tennes constructivistes 7, mais sur la façon dont est mise en œuvre et vécue la coexistence entre les sexes dans l'institution scolaire. Ici, le problème est de savoir comment se construisent les relations entre maîtres et maîtresses et élèves comme interaction, négociation entre la pratique pédagogique de l'enseignant(e) et les dispositions acquises des élèves. De ce point de vue, !'obselVation filmée représente un instrument incomparable car elle pennet d'étudier les situations et non des séquences de comportements précodées.

7. Pour une revue de question sur ce sujet voir l'article de Claudine BAUDOUX et Albert NOIRCENT,« Univers mixte des classes et stratégies des filles» et les notes de synthèse de Marie DURU-BELLAT, « Filles et garçons à l'école, approches sociologiques et psycho-sociales », Revue française de pédagogie, n° 109 et 110, INRP, oct./nov./déc. 1994 et janv./fév./mars 1995.

Chapitre premier

Quelques

points de repères

Aujourd'hui, l'école et les autres institutions éducatives imposent un ensemble de rôles sexuels et sexués plus rigides que ceux couramment en vigueur dans l'ensemble de la société. Sara Delamont 1 L'école en matière de mixité sociale joue donc le rôle d'un foyer d'innovation sociale. Christian Baudelot et Roger Establet 2

Ces affinnations contradictoires émanant, l'une d'une sociologue féministe anglaise, l'autre de sociologues français, marquent les tennes d'un débat: quel rôle joue l'école dans la reproduction de la division sexuelle du travail et, de manière plus générale, dans celle des relations de domination entre les sexes? Pour les uns innovatrice, pour les autres, conseIVatrice, l'école est tour à tour accusée et innocentée. Ce débat renvoie à plusieurs contextes thématiques relevant de différents champs scientifiques. D'abord la différence historique et politique entre la France et les pays anglo-saxons: I'histoire de l'école est étroitement liée au contexte politique et ici la « spécificité» française est un des éléments de compréhension du fonctionnement de l'école. Nous étudierons donc d'abord le cadre politique d'instauration de la mixité en France (1. Le cadre politique: mixité et démocratie). Ce contexte politique, l'instauration d'une démocratie « à la

française», explique également le développementdifférent des
mouvements et des théories féministes en France et dans les pays anglo-saxons. Alors qu'en France la tendance dominante sera centrée sur la lutte pour l'égalité et contre les discriminations, en Grande-Bretagne, par exemple, on s'attachera aussi au
1. Sara DELAMONT,Sex Roles and the Schools, London, Methuen, 1980 (2e 00. 1990) . 2. Christian BAUDELOTet Roger ESTABLET,Allez les filles, Paris, Seuil, 1992.