La Modernité de Karl Polanyi

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Les thèses de Karl Polanyi (1886-1964, auteur de la "grande transformation"en 1944) sont généralement méconnues. Il est souvent identifié comme ayant apporté un souffle théorique nouveau en anthropologie et en histoire ancienne, en particulier grâce à la publication de ses écrits. La traduction de ses oeuvres en français près de quarante ans après sa publication en Angleterre et aux Etats-Unis explique la forte ignorance en France. Dans d'autres pays Karl Polanyi est une référence débattue et reconnue en particulier au Japon, en Italie et aux Etats-Unis.
Publié le : dimanche 1 février 1998
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EAN13 : 9782296355170
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LA MODERNITÉ DE KARL POLANYI

Cet ouvrage a été composé et mis en forme 'par Nicole MoHon pour le centre Walras

Sous la direction de

Jean-Michel SERVET Jérôme MAUCOURANT André TIRAN

LA MODERNITE " DE KARL POLANYI

-

Sous les auspices du centre Auguste et Léon Walras

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Jacques LE BOHEC, Les rapports presse-politique. Mise au point d'une typologie uidéale", 1997. Marie-Caroline V ANBREMEERSCH, Sociologie d'une représentation romanesque. Les paysans dans cinq romans balzaciens, 1997. François CARDI, Métamorphose de la formation. Alternance, partenariat, développement local, 1997. Marco GIUGNI, Florence PASSY, Histoires de mobilisation politique en Suisse. De la contestation à l'intégration, 1997. Philippe TROUVÉ, Les agents de maîtrise à l'épreuve de la modernisation industrielle. Essai de sociologie d'un groupe professionnel, 1997. Gilbert VINCENT (rassemblés par), La place des oeuvres et des acteurs religieux dans les dispositifs de protection sociale. De la charité à la solidarité, 1997. Paul BOUFFARTIGUE, Henri HECKERT (dir.), Le travail à l'épreuve du salariat, 1997. Jean-Yves MÉNARD, Jocelyne BARREAU, Stratégies de modernisation et réactions du personnel, 1997. Florent GAUDEZ, Pour une socio-anthropologie du texte liuéraire, 1997. Anita TORRES, La Science-fiction française : auteurs et amateurs d'un genre littéraire, 1997. François DELOR, Séropositifs. Trajectoires identitaires et rencontres du risque, 1997. Louis REBOUD (dir.), La relation de service au coeur de l'analyse éco-

nomique, 1997. Marie Claire MARSAN, Les galeries d'art en France aujourd'hui, 1997.
1998 ISBN: 2-7384-6171-9 @ L'Harmattan

LISTE DES AUTEURS
Philippe ADAIR, Université Paris XIII-Val de Marne Bernard ANCORI, Université Louis-Pasteur, Strasbourg I Gérald BERTHOUD, Institut d'Anthropologie et Sociologie, Université de Lausanne Alain CAILLÉ, UFR de sociologie, Université de Paris X-Nanterre René CHOPARD, Institut de formntion bancaire, Lugano Yves CROZET, LET, Université Lumière-Lyon 2 Bernard GUIBERT, INSEE/Ministère de l'environnement, Paris Joseph HADJIAN, Université d'Aix-Marseille Serge LA TOUCHE, Faculté Jean Monnet, Université Paris XI Jérôme MAU COURANT, Centre Walras, Université Lumière-Lyon 2 Marguerite MENDELL, Concordia University, Karl Polanyi Institute of Political Economy Édouard POULAIN, Université du Maine, Le Mans Guy ROUSTANG, LEST, Université d'Aix-Marseille I Kari POLANYI-LEVITT, Mac Gill University, Montréal Alfredo SALSANO, Editeur, Turin (Italie) Jean-Michel SERVET, Centre Walras, Université Lumière-Lyon 2 Rédouane T AOUIL, Université Pierre Mendès-France, Grenoble André TIRAN, Centre Walras, Université Lumière-Lyon 2

INTRODUCTION

GÉNÉRALE

Jérôme ~aucourant Jean-~ichel Servet André Tiran

I. POURQUOI

S'INTERESSER
1

A KARL POLANYI

AUJOURD'HUI?

Les thèses de Karl Polanyi [1886-1964] ne sont que partiellement connues; elles le sont généralement mal des économistes notamment des économistes français. Et pourtant, il était économiste, d'abord journaliste à l 'Osterreichischer Volkerwirt de Vienne2, puis enseignant au Royaume-Uni et universitaire aux États-Unis. Il a eu, parmi ses premiers disciples, des économistes (tels Walter C. Neale, Harry W. Pearson ou Abraham Rotstein). Karl Polanyi est généralement identifié comme ayant apporté un souffle théorique nouveau en anthropologie et en histoire ancienne, en particulier grâce à la publication de Trade and Market in the Early Empires, Economies in History and Theory3. Une de ses œuvres maîtresses, La Grande Transformation, ouvrage qui porte non sur des sociétés anciennes ou exotiques mais sur l'évolution des sociétés occidentales aux XIXe et XXe siècles, a été traduite en
Cette introduction a été rédigée par les trois éditeurs. Certains éléments sont inspirés de travaux antérieurs notamment J. Maucourant [1993, a, 1994 thèse], J.-M. Servet 1993 et A. Tiran 1993.
2 I

Voir K. POLANYI,

Cronache

della grOfl£k trasformazione,

Torino,

Einaudi, 1993 (édité et introduit par Michele Cangiani), XLIV -266 p.
3

Voir notammentle débat entre historienset anthropologuesà propos des

thèses de Karl Polanyi dans les Annales: E.S. C., 2ge année, n° 6, nov.déco 1974, pp. 1309-1380, traduit en anglais dans Research in Economic Anthropology, vol. IV, 1981. Voir aussi le numéro de la Revue Annales H. S. S., 50e, nOS,sept-oct. 95, (présentation J. ANDREAU)

VIII

français près de quarante ans après sa publication en Angleterre et aux États-Unis, ce qui est à la fois une cause et une conséquence de cette forte ignorance en France. Plusieurs raisons militent aujourd'hui en faveur d'une réflexion autour de l'œuvre de Karl Polanyi4. Tout d'abord son approche des phénomènes de production et d'échange est un pilier conceptuel fondateur pour l'anthropologie économique moderne5 ; en tant qu'étude comparée des systèmes de production et d'échange, elle peut être considérée comme une branche de la science économique6. Polanyi considère que le principe de rareté n'est pas le principe explicatif de l'activité économique (ce qui constitue le point de vue formel) ; il veut au
Pour une information biographique, voir: l'introduction de Louis Dumont à La Grande Transformation, Paris: Gallimard, 1983; Gérald BERTHOUD,"L'économique en question, la position de Karl Polanyi", Bulletin du Mauss, n° 18, 1986, pp. 53-104, plus spécialement pp. 9396; S. C. HUMPHREYS,"History, Economics and Anthropology: the Works of Karl Polanyi", History and Theory, 1969, vol. VIII, pp. 165212, plus spécialement pp. 167-182, et Kari POLANYI-LEVITI,(ed.) The Life and Work of Karl Polanyi, MontréallNew York: Black Rose Books, 1990, 270 p. Sur la chronologie de l'écriture et de la parution des travaux de Karl Polanyi durant sa période américaine voir la mise au point de George DALTON, "Comment", in Research in Economic Anthropology, vol. IV, 1981, pp. 69-70, 89-90. 5 Sur ce point voir notamment, G. DALTON, "Theoretical Issues in Economic Anthropology", Current Anthropology, feb. 1969, pp. 63-102 et sous la direction de M. GODELIER, Un domaine contesté.l'anthropologie économique, Paris: Mouton, 1974, XV-376 p. 6 La participation de plusieurs économistes à la Troisième conférence internationale Karl Polanyi à Milan (7-10 novembre 1990) a été le signe de l'intérêt croissant de certains économistes pour l'œuvre de Karl Polanyi, de même que la publication de l'article de Geoffrey M. HODGSON,"Karl Polanyi, 1886-1964", in : Philip ARESTIS, Malcom SAWYER (ed.) A Biographical Dictionary of Dissenting Economists, Hants: Elgar, 1992, pp. 432-438. Voir aussi la publication par DEES, revue diffusée principalement parmi les enseignants d'économie des lycées français de l'article de Joseph HADJIAN, "Relire La Grande Transformation, de Karl Polanyi, à la lumière de l'effondrement des économies du "socialisme réel"", n° 87, mars 1992, pp. 132-144.
4

IX

contraire développer l'approche substantive selon laquelle les individus reconnaissent des règles d'autorité concernant l'emploi productif des personnes et des choses, les règles de répartition, les cadences de travail, etc. sans lesquels l' humanité ne saurait survivre7. Son œuvre préfigure au cœur même du savoir économique contemporain certaines ruptures des années soixante-dix et quatre-vingt, certaines remises en cause de ce que la plupart des économistes tenaient jusque-là pour une évidence. L'œuvre de Karl Polanyi participe activement aux mouvements d'idées qui ont retourné, ou plutôt révolutionné, le savoir économique en dépassant la dichotomie monétaire/réel, car en abandonnant le paradigme de la valeur, l'économie politique a redonné à la monnaie la place essentielle qu'elle occupait dans les savoirs antérieurs à l'émergence de la discipline au XVIIIe siècle8. Il serait donc inexact de réduire Karl Polanyi à l'anthropologie9 ou à l'histoire en arguant du fait, qu'en dehors de La Grande Transformation, son œuvre publiée aujourd'hui traite essentiellement de sociétés non modernes (y compris notamment à travers un ouvrage dont l'objet est l'ancien royaume d'Abomey en AfriquelO). Pour Karl Polanyi, la comparaison historique entre sociétés différentes "par analogie et opposition"}} est une sorte de travail en laboratoire permettant de produire les concepts-outils adéquats à l'intelligibilité des faits sociaux en général12. En rester à l'histoire du monde
H. W. PEARSON, in POLANYI, 1977, p. XXXI. REn ce sens, on lira avec intérêt la contribution de Jean CARTELIER,"Le mode d'accord marchand, monnaie versus équilibre"in L'Inscription sociale du marché, Paris, L'Hannattan, pp. 227-249. Dans le même sens, voir J. R. STANFIELD, 1986, p. 18 sq. 10 Dahomey and the Slave Trade, Seattle/London/Washington, 1966. Sur cet ouvrage écrit en collaboration avec Abraham Rotstein, on lira avec intérêt la contribution ici d'Alfredo SALSANO, "Polanyi, Braudel et le roi du Dahomey", Bulletin du Mauss, n° 18, 1986, pp. 27-52. Il Karl POLANYI, The Livelihood of Man, Academic press, New-York, 1977, p. 39.
<)

7

12

D'où le rejet par certains historiens tels FernandBraudelde ce type ce

démarche (sur ce point voir P. DOCKES, "The Birth of Concept of the Trading Space in the XVIIth and XVIII th century", Journal of the History

x
occidental au cours des deux derniers siècles (ce que font la plupart des économistes s'intéressant à l'histoire dite économique), ce serait non seulement couvrir un champ singulièrement étriqué mais surtout ce serait porter un jugement corrompu, parce qu'ethnocentrique13 et parce que reposant sur la seule économie transactionnelle ou économie de marché. Karl Polanyi reprend le terme catallactics d'abord proposé en 1831 par l'archevêque britannique Richard WHATELY dans Introductory Lectures on Political Economy pour désigner l'économie politique comme science des échanges; Ce ten:ne a été repris aussi au XXe siècle notamment par Ludwig von MISES dans Human Action a Treatise on Economic (1949). Sa méthode comparatiste et analogique produit une sorte de décentration de l'analyse des faits sociaux et de décentrement du monde. Aussi, il serait erroné de prendre son œuvre comme une source de références factuelles: les disciplines historiques, sociologiques et anthropologiques ont produit depuis des études beaucoup plus pertinentes. Karl Polanyi doit d'abord être lu aujourd'hui comme un système de pensée, une théorie: "Au plan théorique, on essaie de développer des concepts d'institution monétaire, de commerce et de marché qui s'appliquent à tout type de société [...]. Au plan politique, l'histoire devrait répondre à quelques questions les plus brûlantes tant morales qu'opérationnelles de notre epoque " 14. En premier lieu la méthode d'analyse utilisée par Karl Polanyi doit être brièvement présentée car elle a posé des problèmes tels que certains de ses commentateurs l'ont considérée comme obscure. Polanyi ne suit pas la méthode déductive familières aux économistes depuis Ricardo au moinsl5.
~

of Economic Thought, n° 12, 1990, pp. 127-132). Sur l'approche comparative par Karl Polanyi, voir J.R. STANFIELD, 1986, pp. 27-33. 13 Serge LATOUCHEdans Faut-il refuser le développement?, Paris: PUF, 1986, p. 158, a relevé son message culturaliste. 14 The Livelihood, p. 39. 15 M. LEWIS, "The Rhetoric of Karl Polanyi", Journal of Economic Issues, vol. XXV, n° 2, June 1991, pp. 475-483.

XI

On peut admettre que sa méthode d'investigation est empruntée à Aristote16 et repose sur trois modes de preuve différents. La première catégorie est celle de l'ethos "qui dépend du caractère personnel de l'orateur,,17. La deuxième catégorie est celle du pathos: comment les émotions affectent-elles nos jugements? Enfin la troisième et dernière est celle du "logos, elle dépend de preuves, ou des preuves apparentes qui sont en relation avec le contenu du discours. Le logos signifie ici beaucoup plus que la logique, il comprend simultanément des techniques d'argumentation, la pensée et le langagel8. Dans ce cadre, "après avoir évalué les bonnes et les mauvaises conséquences de l'analyse économique orthodoxe, Polanyi affirme que l'analyse fondée sur l'idée d'un marché naturel, gouverné par des lois immuables, doit être rejetée"19. Le deuxième point de la démarche consiste pour lui à montrer pourquoi les faits ne sont pas ceux que nous croyons et à mettre en évidence les raisons qui nous amènent à cette interprétation. Une grande partie de la Grande Transformation est" une réécriture de l'histoire de la révolution industrielle exposant les impressions fausses et les raisons qui font que nous tenons à celles-ci"2? Polanyi, à l'opposé de l'analyse orthodoxe, remet en cause l'opinion commune établit que les lois dites naturelles sont en réalité une expérimentation artificielle.

16

M. Lewis affirme même qu'il ne suit pas non plus la méthode
de certains économistes classiques comme Adam Smith.

"inductive"
17

La question qui se pose alors est celle de la crédibilité de l'orateur

(ibid., p. 476). IRIb id., p. 479. 19Ibid., p. 480. 20 Loc. cit.

XII II. MARCHE, TRANSFORMATION, GRANDE TRANSFORMATION Marché

Selon Karl Polanyi, l'idée de marché est en sciences sociales équivoque et source de malentendus entre les économistes d'une part et les autres spécialistes, en particulier historiens et anthropologues. . Pour la plupart des historiens et des anthropologues, il s'agit d'un lieu ou d'un réseau qui permet à des produits de changer de mains (la place de marché en est l'archétype tout comme les réseaux internationaux de marchands). L'usage du terme marché ne préjuge pas de mécanismes spécifiques notamment de détermination des prix et d'affectation des ressources dans les sociétés. . L'institution du marché, telle que la plupart des économistes l'analysent, avec ses mécanismes spécifiques, a pour modèle type le marché créateur de prix en corrélation étroite avec les mouvements d'offres (rareté relative) et de demandes des biens (préférences hiérarchisées). Tous les autres types de marché sont considérés par la plupart des économistes comme des sortes de déviances par rapport à cet idéal et les multiples modes de circulation de richesses sont compris à partir de cette forme d'organisation pensée comme universelle. Le marché idéal est d'abord un mécanisme d'auto-équilibre, d'où l'expression de marché autorégulateur utilisée par Karl Polanyi pour caractériser cette structure. Un ensemble de marchés autorégulateurs reliés les uns aux autres, notamment par effet de substitution de produits, est supposé constituer un système de marché. Cette distinction entre:

.

d'une

part des lieux

physiques

et des réseaux

sociaux

d'échange (la place de marché, la bourse, le port de commerce, les alliances entre grands marchands, les clientèles, etc.), . et d'autre part le fait que ces institutions connaissent ou non le mécanisme essentiel prix-offre-demande, à savoir des fluctuations possibles des prix, une libre entrée et sortie des

xm
vendeurs et des acheteurs et une liberté des offres et des demandes, nécessite pour être comprise de recourir au comparatisme historico-anthropologique. Les exemples empruntés par les économistes aux sociétés occidentales des XIXe et XXe siècles ne permettent en effet qu'exceptionnellement, ou du moins de façon résiduelle ou marginale, de révéler les spécificités des diverses formes de circulation des produits. Cette méthode d'approche a permis au groupe interdisciplinaire réuni autour de Karl Polanyi à la Columbia University21 de distinguer les institutions de marché des institutions de commerce, à partir d'exemples empruntés principalement au monde antique, à la Méso-Amérique et à l'Afrique. Dans ces sociétés, des espaces qui par analogie sont qualifiés de places de marché (quand elles existent) sont physiquement et institutionnellement distincts des ports de commerce, espaces d'échanges à grandes distances contrôlés par les autorités publiques. Ces sociétés sont donc supposées avoir connu un cloisonnement plus ou moins étroit de la circulation des produits, cloisonnement bien évidemment contradictoire avec le fonctionnement d'un système autorégulé de marché et qui laisse bien peu de place au libre jeu des prix, des offres et

des demandes. Cette représentation s'accorde avec le schéma
historique central d'un des ouvrages majeur de Karl Polanyi, la Grande Transformation, à savoir la limitation considérable, en Europe jusqu'au XVIIIe siècle au moins, de la marchandisation de la terre de la monnaie et du travail.

Outre les co-éditeurs de Trade and market, Conrad M. Arensberg, professeur d'anthropologie, et Harry W. Pearson, professeur assistant d'économie, on retiendra parmi les économistes Rosemary ARNOLD, Daniel B. FUSFELD, Walter C. NEALE et Abraham ROTSTEIN, parmi les historiens, A. L. OPPENHEIM et Robert B. REVERE et parmi les sociologues et anthropologues, Francisco BENET, Anne C. CHAPMANet Terence K. HOPKINS. Sur ces diverses contributions qui ne peuvent être réduites à la seule lecture de la table des matières de l'ouvrage, voir la préface, pp. 33-37 de la traduction trançaise.

21

XIV Réciprocité, redistribution et marché

Considérant la place particulière occupée ou non par les transferts marchands, Karl Polanyi distingue réciprocité, redistribution et marché grâce à l'observation des divers processus de manipulation et de réception des produits, dans des sociétés distantes par l'espace et dans le temps. . La réciprocité est une relation qui peut formellement se traduire par l'expression AB/BA, ou AC/CA, ou AB/BOCA, etc. et qui est caractérisée par une similitude (dans la relation de transfert) des partenaires A, B, C, D, etc. ; Ceux-ci entretiennent entre eux des positions et des relations explicitement prédéterminées et liées à la parenté, à la communauté, aux cultes, à la logique de l'honneur, etc. qui ont été abondamment décrites et analysées par les ethnologues et les sociologues à travers les formes multiples de dons-contre dons et de potlatch. . La redistribution est un flux de produits d'un grand nombre de participants vers un personnage (ou une organisation, une autorité, etc.) central suivi, à l'initiative de ce centre, d'un mouvement en direction de ces divers participants. C'est donc un ensemble de relations qui peuvent formellement se traduire par l'expression BA, CA, DA, EA, etc. et sont suivies d'une distribution de type AIBCDE collective ou séparée. Ce type de circulation des produits n'est pas caractéristique des seules sociétés à État (tribut, offrandes rituelles, fiscalité, etc.), puisqu'on le rencontre dans des sociétés, sans aucune infrastructure militaire, cultuelle ou administrative distincte des groupes où les relations familiales sont dominantes; Par exemple, le "chef', frère de l'épouse, seul polygame dans une société où les autres hommes sont monogames voit converger de façon obligatoire les dons de ses multiples beaux-frères, dons qu'il doit de façon tout aussi convenue redistribuer rituellement.

. Dans un échange marchand (désigné tantôt par marché tantôt par échange entendu ici dans un sens restreint) où règne

xv
la liberté tant des prix que des offres et des demandes, les rôles d'acheteur et de vendeur ne sont pas supposés prédéterminés. Il n'y a pas d'obligations vis-à-vis d'un partenaire prédéterminé (distinction d'avec la réciprocité) ou vis-à-vis d'un centre (distinction d'avec la redistribution); le mouvement est déterminé principalement par l'attrait des prix et des marges. Tout participant peut idéalement y occuper une position centrale mais celle-ci n'est pas déterminée par les autres institutions de la société mais par le marché lui-même. La relation peut donc formellement se traduire par l'expression A/BCDE, etc. ou BIACDE, etc., ou C/BADE, etc. Réciprocité, redistribution et échange marchand ne sont pas pensés par Karl Polanyi comme des modes successifs et alternatifs de circulation des produits. Ils doivent être compris comme des processus de manipulation et de réception des "biens" pouvant, en particulier la réciprocité et la redistribution, être complémentaires et simultanés sous des formes multiples dans toutes les sociétés humaines. Seul l'échange, sous sa forme de marché auto-régulé, est présenté comme une exception historique; Karl Polanyi paraît largement hésiter tant sur sa période historique d'émergence que sur la profondeur de sa réalisation dans les sociétés occidentales au XIXe siècle. On doit remarquer aussi que réciprocité et redistribution supposent, compte tenu de la position prédéterminée des partenaires du transfert du produit, que la relation économique soit en quelque sort immergée (c'est ainsi que nous traduisons la notion d'embedded22) dans des relations de type politique, cultuel, social (autrement dit impliquant famille, clan, etc.) considérées aujourd'hui par les cultures occidentales comme étant distinctes des institutions pensées comme économiques. A l'inverse, le développement de relations marchandes (sous la forme idéale du marché auto-régulé) implique une émergence de l'économique par rapport aux autres institutions sociales dans la mesure où la relation est pensée comme un univers autonome et
22

Voir dans ce volume, la note 20 de la contribution de J.-M. SERVET.

XVI

n'impliquant pas de positions partenaires dans la société.

autres prédéterminantes

des

Transformation

et grande transformation

La transformation caractérise l'ensemble des changements institutionnels ayant permis une vaste marchandisation des relations sociales. Jusqu'au XIXe siècle, dans la plupart des sociétés, les marchés, et en particulier les marchés dits autorégulés, occupaient une position marginale. Ce que l'on appelle capitalisme, libéralisme ou révolution industrielle est en fait selon Karl Polanyi une puissante tentative de mise en place d'un système généralisé de marchés auto-régulés soumettant l'ensemble des rapports sociaux à la logique du gain, des fluctuations des prix et de relations utilitaires. La science économique ne constitue donc pas dans ses origines l'abstraction d'une réalité mais l'aboutissement idéologique des ferments ayant agité les sociétés européennes depuis la fin du Moyen Âge. Elle doit être lue comme une sorte de bréviaire des nouvelles normes de fonctionnement des sociétés. La marchandisation de trois richesses joue un rôle clef dans ce processus de désocialisation de l'économique: . la terre, d'où le rôle crucial des mouvements des enclosures et de la fin des droits communautaires, . la monnaie, d'où les débats théologiques séculaires sur la prohibition du prêt à intérêt,

. et le travail, d'où l'action

décisive de la mise en cause des

lois assurant localement une protection aux pauvres (en particulier à travers la critique en Angleterre de l'acte de Speenhamland). Selon Karl Polanyi, l'échec de cette innovation s'appliquant à constituer l'économique en système distinct auquel tout le reste du social est soumis, expérience utopique tant pratique qu'intellectuelle, unique par son intensité et son extension dans l'histoire humaine, s'est traduit par les crises profondes, non seulement économiques mais aussi politiques, morales et

xvn
sociales, et l'on pourrait ajouter aujourd'hui environnementales, qu'a connues le monde au XXe siècle. La Grande Transformation est le mouvement inverse - une révolution donc - par lequel à la suite de la crise de 1929 et des années trente, et au-delà, les sociétés ont re-socialisé l'économie. Le new deal, le national-socialisme et le fascisme, le socialisme soviétique, on pourrait ajouter aujourd'hui le keynesianisme de la planification indicative ou certaines formes de l'intégrisme musulman, sont quelques unes de ces tentatives de re-subordination du marché à d'autres logiques (étatique, morale, etc.) ou de sa marginalisation. Pour Karl Polanyi, les catastrophes majeures du XXe siècle ne sont pas des accidents de parcours sur la route vers la prospérité apportée par le libéralisme, mais sont les conséquences inéluctables de sa tentative de mise en place.

III. LE SOCIALISME

DE KARL POLANYI

Ainsi pour Karl Polanyi, le socialisme est une forme possible de la grande transformation. Cette intuition était fortement ancrée en lui comme en témoignent des textes fondamentaux de la période oubliée de son travail, à savoir les années 1922192523. Inspirée par une tradition anglaise du socialisme et les expériences du socialisme viennois des années 1920, il souhaite une propriété sociale dont la gestion soit décentralisée, ce qui laisse une place à l'échange. Il s'oppose ainsi aux théoriciens de l'économie de commandement qui croient possible une économie naturelle, c'est-à-dire sans monnaie24. L'idée selon laquelle il n'est pas pertinent d'opposer l'échange et la redistribution comme "formes d'intégration" est donc présente
23

Ce passage est extrait d'une version modifée de MAUCOURANT

[1993, a] adaptée à cette introduction.
24

En 1943, Polanyi, répondant à son vieil ami, Oskar Jaszi, rappelle son

attachement à une alternative à la dichotomie: planification centralisée ou laissez-faire. Cf G. LITVAN [1991, p. 252 et p. 259].

XVIII

précocement; pour Polanyi, il importe, tout au contraire, d'imaginer du point de vue de l'éthique les articulations pertinentes entre ces formes. Dès 1922, Polanyi ref~se le projet d'une économie socialiste dans laquelle les activités de production et de répartition se réduiraient à une technique. Selon lui, les exigences morales et économiques doivent être assumées au niveau le plus décentralisé possible25. Néanmoins, répondant aux objections de Mises26,il refuse l'idée de l'autonomie de l'économie par rapport aux autres liens et représentations sociales. L'originalité du modèle proposé par Polanyi nous a semblé suffisante pour que les traits essentiels de celui-ci soit précisé.
.

Polanyi ne pense pas que la décentralisation des décisions soit la raison ultime des maux du système capitaliste, ce qui le distingue de nombreux marxistes qui dénoncent trop vite l'" anarchie de la production capitaliste" comme source de crise et justification de la centralisation de l'économie. En effet, il est aussi néfaste qu'illusoire d'établir de façon centralisée et a priori la valeur de la désutilité du travaie7, laquelle renvoie à la dimension subjective du procès de travail28. La négation de cette subjectivité est d'ailleurs déjà à l'œuvre dans la pratique capitaliste elle-même. En réalité, le socialisme centralisé ne peut qu'évaluer la force de travail à vil prix parce que le travail n'est qu'un "facteur" anonyme pour la technocratie. Le socialisme humaniste, quant à lui, doit être
25 Pour plus de détails, voir MENDELL [1990] et ROSNER [1990]. Pour relativiser certaines critiques de Rosner, voir MAUCOURANT [1993, a].
26

Il convientde soulignerque Mises considèreavec intérêt la défensepar

Polanyi d'un socialisme non fondé sur la planification impérative. En effet, pour Mises [1936, p. 518, notre traduction] : "Polanyi a le mérite d'avoir élaboré ce système plus clairement que la plupart des autres auteurs. Il a ainsi exposé la faiblesse de celui-ci plus clairement. On doit également ajouter à son crédit d'avoir compris que le calcul économique serait impossible dans une économie centralisée ne comportant pas œ marchés". 27POLANYI [1994, c, p. 129]. 28Ce qui est occulté par WEIL [1994] partisan du socialisme centralisé.

XIX

pourvu d'un réseau institutionnel exprimant le coût de la justice sociale. C'est ainsi que l'économie peut être immergée dans le social. Les organisations socio-économiques, dans le modèle de Polanyi, sont régies ainsi par le principe de "fonctionnalité" découlant de l'observation suivante "L'homme comme producteur, ou consommateur, représente deux aspects des motivations humaines qui sont déterminées par un processus vital unique - l'activité économique de l'individu"29. D'où la' possibilité de représenter le citoyen par deux entités fonctionnellement séparées, sans craindre pour autant qu'un conflit sans issue naisse de ces deux instances. Polanyi propose que les secteurs industriels autogérés ("guilds"30) s'associent au niveau national de façon à constituer un congrès de producteurs, les fédérations de consommateurs étant organisées sur le même modèle. Finalement3l : "A travers leurs représentants, les individus sont confrontés à la tâche de se confronter euxmêmes,,?t2.Ainsi l'''État'' est plutôt une confédération à même de recréer l'unité de l'homme qui est tout à la fois producteur, consommateur et citoyen. Ainsi, Polanyi peut affirmer que: "Le rayon d'action de la Commune est plus étroit que celui de l'État moderne [nous soulignons]" 33. Dans ce système, les prix des biens résultent de discussions raisonnables qui expriment les contraintes techno-économiques et morales vécues par les instances les plus décentralisées. La conclusion que Polanyi tire du débat sur la possibilité d'un calcul économique en régime socialiste est que le refus de l"'économie naturelle" n'équivaut pas à un plaidoyer en faveur d'une pure" économie d'échange". La présence d'échanges dans le socialisme fonctionnel doit le faire 'qualifier d"'économie

29

POLANYI [1994, b, p. 122], notre traduction. Polanyi doit à Cole ce type d'argumentations à l'origine de la "théorie fonctionnelle". Voir M. MENDELL [1990, p. 71]. 30 POLANYI [1994, a, p. 78]. 31 POLANYI [1994, b. p. 123]. 32 Ibid. 33 POLANYI [1994, p. 79]

xx
à pouvoir d'achat"34. Même si ces échanges jouent un rôle crucial, ils ne sont pas le principe intégrateur de la société. Afin de comprendre ces débats et plus généralement l'œuvre de Karl Polanyi, sans ramener celle-ci aux seuls conflits disciplinaires des économistes, des historiens ou des ethnologues, il est nécessaire de tracer à grands traits sa conception philosophique.

IV. ETHIQUE POLANYI

ET

PHILOSOPHIE

POLITIQUE

CHEZ

KARL

La position philosophique de Karl Polanyi le situe très nettement en dehors non seulement de toute l'approche utilitaromarchande mais aussi et de façon tout aussi radicale, ce qui est rarement souligné, en opposition avec l'approche marxiste. Nous montrerons d'abord son rejet de l'approche libérale et de l'approche marxiste, rejet qui est à la base de toute son œuvre théorique ultérieure. Nous esquisserons ensuite les éléments de sa conception de l'homme en société qu'il cherche à promouvoIr. Les derniers écrits de Karl Polanyi après la Grande Transformation et The Livelihood of man relèvent de la philosophie politique et de l'éthique. Il y développe sa conception philosophique. Elle sous-tend l'analyse de La Grande Transformation. Cette conception traite de la condition actuelle de l'homme. La matrice de son inspiration est en partie rousseauiste35. La position de Karl Polanyi dès ses premiers écrits est une position morale qui, par définition, exclut le calcul utilitariste comme régulateur de l'action humaine.
34

Voir M. MENDELL, [1990, p. 70]. On peut consulter les archives œ

l'Institut Karl Polanyi d'économie politique de Montréal sur cette question. 35 Voir K. POLANYI, La libertà in una società complessa, a cura di A. Salsano, Bollati Boringhieri, pp. 161-170, ainsi que la contribution d'A. Tiran dans ce volume.

XXI

Éthique

et connaissance

Pour situer son éthique, nous pouvons citer un long fragment de manuscrit: "Il y eut un temps où ceux qui étaient sans Dieu, les athées, étaient appelés libre penseurs. Nous avons depuis longtemps dépassé ce stade. Même parmi les athées il y a une grande quantité de personnes qui ont des vues étroites, sans richesse, à la mentalité petite bourgeoise, que l'on ne peut absolument pas considérer comme libres penseurs, alors que l'inspiration religieuse peut rendre l'homme capable de la plus audacieuse des rebellions spirituelles,. Jésus de Nazareth aura toujours la première place parmi ceux qui sont morts pour la cause de la liberté de pensée. Par liberté d'esprit nous ne voulons pas dire négation de la vérité, de l'éthique, de la loi ou de l'autorité. Nous pensons en revanche que la liberté d'esprit pousse au contraire à rechercher sans cesse la vérité, à se conformer aux prescriptions de l'éthique, à agir selon la loi et dans le respect de l'autorité. De façon continue et cohérente. Sans reculer devant quelque considération que ce soit, et en maintenant toujours droites et vives les prédispositions humaines. A rechercher la vérité au-delà de toute vérité de classe ou de race ,. à suivre le sentier de l'éthique pure, malgré les préceptes préétablis des "moralistes" et au-delà d'eux,. à fonder sa propre position sur la justice, même en défiant la loi, en pliant seulement devant l'autorité du bien et du vrai, en s'opposant à toute fausse autorité qui repose sur un succès malhonnête et sur l'exhibition du pouvoir. Donc rechercher la vérité et le point où les tabous barrent la voie, agir sur la base des postulats de l'éthique, même si les personnes enclines au compromis et les opportunistes dévalorisent cette façon d'agir en la traitant de "super idéalisme ", exhibitionnisme de "jeunesse ", "donquichottisme" ou bien seulement d'ingénuité et d'immaturité. Être pour la justice, même contre la loi, et élever un autel aux héros du bien

xxn
du vrai sur les ruines de l'autorité des conventions, du cynisme, de l'ignorance et de l'apathie spirituelle"36. Au début de son activité intellectuelle Karl Polanyi a fait partie d'un groupe d'étudiants juifs hongrois progressistes, qui partagent une conception de la personne humaine telle que le Christ l'incarne, sans être affiliés à aucune Église ou à aucun groupe religieux particulier. Cette inspiration profonde de l'unité de la personnalité humaine, dont la valeur est infinie et dont les actes ne peuvent être compris en termes de calcul, restera le fil conducteur de sa pensée, jusqu'à sa mort. L'éthique chrétienne individuelle est le guide de sa vie, elle représente pour lui la vérité profonde de l'être humain libre. D'autre part, la réalité de la société, son caractère inéluctable, devait obligatoirement être pris en compte. En d'autres termes, il y a derrière les ouvrages de Karl Polanyi, non seulement un apport scientifique, mais aussi un programme politique. Il conteste l'axiome libéral, selon lequel, la liberté et la justice sont inextricablement liés à l'ordre du marché. Lors d'un congrès de sociologie qui se tint en Angleterre en 1946 Polanyi formula ses thèses en trois points: "J) Le déterminisme économique était fondamentalement un phénomène du X/Xe siècle, qui n'est plus aujourd'hui actif dans la majeure partie du monde,. il ne pouvait agir que dans un système de marché, qui est en train de disparaître rapidement en Europe. 2) Le système de marché a violemment contrefait nos opinions sur l'homme et sur la société. 3) Ces opinions contrefaites apparaissent comme un des obstacles majeurs à la solution des problèmes de notre vie"37. Par voie de conséquence, il conteste également le déterminisme économique des marxistes, ce qui le situe au-delà des oppositions entre fascisme et antifascisme, communisme et
36

Manuscrit cité par Ilona DUCZYNKA La sussistenza dell'uomo, dans

Einaudi, Torino, 1984, Note sulla vita di Karl Polanyi, p. XI, traduction de l'italien par A. Tiran. 37Voir "On belief in economic determinism", The Sociological Review, XXXIX, I, 1947.

XXIII

libéralisme, comme d'une indifférence du type" anything goes". Cette position est affirmée dès 1921-22 dans un manuscrit de cette période où il rejette les théories déterministes de la sociologie et de l'économie: "L'homme croit au développement comme autrefois il croyait en Dieu. Mais Dieu vit dans le coeur de l'homme et nous pouvons lire ses lois dans l'âme. [...] Le développement vit dans le futur. [...] Il n'y a jamais eu une superstition aussi absurde que celle de la croyance que l'histoire de l'homme est gouvernée par des lois indépendantes de sa volonté et de son action. Le concept d'un futur qui nous attend quelque part est insensé parce que le futur n'existe pas, ni aujourd'hui ni demain. Le futur est continuellement refait par ceux qui vivent dans le présent. Seul le présent est réalité. Il n'y a aucun futur qui puisse conférer une validité à nos actions
dans le présent"38.

Ces remarques sur la conception morale et philosophique de Karl Polanyi ne seraient pas complètes si nous ne rappelions pas ce qui a été la source de l'inspiration de toute sa vie: le Cercle Galilée. Le Cercle Galilée dont Polanyi fut l'inspirateur et le premier président recruta ses membres principalement parmi les fils du prolétariat juif pauvre de Hongrie. Pour Polanyi il fut une profonde réaction contre" la fable des abeilles de Mandeville, et puis ensuite de la pseudo philosophie funeste d'Adam Smith, par ailleurs bien intentionnée, là où prit sa source le paradoxe satanique qui faisait dériver la richesse de la collectivité de l'égoïsme de l'individu. Cette thèse, même si elle inonda le monde d'une immense richesse matérielle, mit en mouvement contre l'humanité occidentale le mécanisme automatique de l'immoralité"39. Le point de départ de la création du Cercle Galilée était une société de secours mutuel des

38

Ibid., cité par A. Salsano, p. 33.

39

A Galilei Kor hagyateka, Uj Làtohatàr [NouvelHorizon], vol. 3, n° 6

(1960) pp. 513-524, in : Karl POLANYI, La libertà in una società complessa, Bollati Boringhieri, 1987, Torino, a cura di Alfredo Salsano, pp. 199-214.

XXIV

étudiants en médecine. Il représenta "une rupture avec cette
tradition culturelle réactionnaire"4O.

Les membres du groupe se créèrent une identité intellectuelle en abandonnant les théories psychologiques et sociologiques alors à la mode" en faveur de la rigoureuse objectivité des sciences de la nature. Les théories de Herbert Spencer, de Henry George, de Sombart, de Oppenheimer, de Simmel, de Stammler, de Le Bon ou de Goldscheidt étaient moins attirantes que les enseignements de Mach ou d'Einstein, qui inauguraient une ère nouvelle"41.

Par rapport au marxisme qui avait été jusque là dominant dans la jeunesse universitaire trois éléments de rupture ont maintenu le Cercle Galilée à distance de ses enseignements" la séparation d'avec le marxisme traditionnel, du fait des progrès obtenus par Mach et Einstein dans le champ des sciences de la nature,. les succès de la nouvelle économie, qui avait remplacé l'économie politique classique [...] ,. l'effet paralysant des tendances unilatéralement syndicalistes du Parti social
démocrate
,,42.

L'activité du Cercle Galilée fut d'abord et avant tout morale. La pratique de l'altruisme, de la défense des droits des autres, des vérités des autres en étaient le cœur. Dans le texte cité, bilan de ce qui fut son groupe et sa génération, Polanyi relève que les extraordinaires qualités morales que le Cercle Galilée avait développées autour de lui étaient liées à son apolitisme. Ceci constitue le bon côté de la médaille, le revers en est l'impuissance politique d'un groupe qui n'a pas joué le rôle qui aurait pu être le sien faute d'avoir noué des liens organisés avec les ouvriers, les paysans et les minorités ethniques de Hongrie.
Liberté et égalité

L'inspiration de Karl Polanyi sur la liberté est liée à Rousseau et à Kant. Pour lui, la liberté n'est pas celle de la tradition
40
41

Ibid., p. 206.
Ibid., p. 206.

42

Ibid., p. 206.

xxv
utilitariste libérale où la loi définit, de l'extérieur, les limites de la liberté de l'individu. Elle est celle de la loi intériorisée du Contrat social de Rousseau, l'adhésion consciente aux normes qui découlent de la décision du peuple de se gouverner lui même. Son adhésion aux révolutions européennes découle surtout d'une définition de la liberté comme égalité, exprimée dans la Révolution française. Toutefois la problématique politique tourne autour de la communauté (Gemeinschaft), beaucoup plus que de la société (Gesellschaft). Son inspiration "chrétienne", à travers la personne du Christ, lui fait porter l'accent sur la personne, plutôt que sur l'individu. De ce point de vue, Polanyi est un théoricien du primat des formes d'autoorganisation et de médiation sociale sur l'individualisme de type libéral. Il tente de réunir les principes démocratiques exprimés par Rousseau, la conception de la liberté comme égalité et une orientation personnaliste et communautaire. Ce n'est pas un hasard de ce point de vue si nombre de ses références remontent à Owen et à la tradition du Guild Socialism. Toute sa vie Karl Polanyi a été socialiste, mais socialiste dans un sens bien différent de ce que nous pouvons entendre habituellement sous ce terme. Ainsi selon Polanyi la société est soumise à deux prIncIpes: 1) "Chaque société se comporte de façon à assurer sa propre survie indépendamment de la volonté des individus qui la composent. 2) Chaque société libre et légitime base son comportement sur les volontés des personnes qui la composent"43. Ceci l'amène à préciser qu'il n'est pas inéluctable que toute société survive et que la société ne survivra que si les dispositions du peuple sont telles que celui-ci élabore spontanément ses propres institutions pour assurer sa survie. La condition qui permet qu'une telle disposition soit vérifiée exige que "l'éducation soit fournie par la communauté et que toutes les influences morales et psychologiques émanant de la
43

La libertà in una società complessa, Bollati Boringhieri, 1987, Torino, a cura di Alfredo Salsano, p. 162.

XXVI

communauté doivent tendre à produire de telles dispositions
dans le peuple"44.

Toute la pensée de Karl Polanyi est tendue vers cet objectif: concevoir un ordre social qui concilie la liberté intérieure absolue de l'individu et les nécessités de la survie de la communauté, indispensable à la survie de l'individu et en même temps menace pour sa liberté. Cette société doit répondre à trois types d'organisation sociale des activités économiques: la réciprocité, la redistribution et l'échange. Ces trois modes doivent être combinés, car l'absolutisation d'un seul mode menace tout aussi bien la liberté de l'individu que la justice. La société de marché est celle qui fait de l'échange un absolu elle représente un danger mortel pour l'avenir. La société des pays socialistes absolutise la redistribution et supprime la liberté individuelle. Seule une société fondée sur la réciprocité, comme l'économie domestique, semble échapper chez Polanyi aux dangers qu'il dénonce. Il n'y pas de réponse achevée aux questions qu'il soulève. On trouve dans ses écrits la définition de lignes de principe qui doivent guider la réflexion.
Démocratie et liberté

Pour Karl Polanyi, la démocratie continentale européenne est un système de gouvernement construit sur un principe d'égalité. La liberté se confond ici avec ce principe. Le fait que les hommes soient supposés tous nés libres signifie qu'ils sont tous nés égaux. Selon lui, nous sommes habitués à considérer l'égalité et la liberté comme synonymes parce qu'ils sont indissociables de l'idée chrétienne de personnalité et d'identité des individus. Mais nous ne devons pas oublier que, dans la vie institutionnelle de la société, la liberté et l'égalité représentent deux principes opposés. La démocratie basée sur la liberté et celle basée sur l'égalité se développent selon des principes institutionnels radicalement différents.

44

La libertà in una società complessa, Bollati Boringhieri, 1987, Torino,

a cura di Alfredo Salsano, p. 163.

xxvn
Le suffrage universel et l'instruction gratuite et égale pour tous sont les caractéristiques d'une société égalitaire. Si nous considérons les États-Unis et le Royaume-Uni "nous devons relever que l'instruction gratuite et égale pour tous reste inconnue dans les pays anglo-saxons aujourd'hui encore,t45, alors que cet élément fait partie de la démocratie continentale européenne depuis près d'un siècle. Les groupes sociaux aux États-Unis et au Royaume-Uni sont séparés par leur éducation alors que "dans l'Europe continentale l'éducation tend à
rapprocher les différents groupes
,,46.

Dans les pays anglo-saxons

l'idée d'éducation conserve son caractère rigide de classe. Ceci a des conséquences tout à fait cruciales sur la nature des civilisations car les points communs qui concernent l'idée de liberté sont souvent moins importants que les différences dans la conception de cette liberté. L'idée de liberté aux États-Unis signifie liberté d'entreprise, liberté du marché alors que l'idée de liberté sur le continent européen signifie égalité des conditions de vie. La démocratie prône l'égalité alors que le " marché", qui lui est indispensable comme garantie à travers la propriété privée, engendre de formidables inégalités. Car effectivement la société n'est pas juste, elle ne donne pas à chacun son dû. Elle foule aux pieds toutes les valeurs de la communauté pour privilégier le fort et le plus malin, le plus prévoyant mais non pas le plus généreux, le plus intelligent, le plus ouvert et celui qui prend le plus risque. La nécessité de développer les valeurs de la communauté dérivent non seulement d'un besoin de protection de la société toute entière mais également de la nature même de la personne hum':line. Ces valeurs ont été prises en charge par le mouvement ouvrier. La condition même des ouvriers les prédisposait à ce rôle, les valeurs de solidarité, de fraternité y sont plus fortes qu'ailleurs, à cause de la situation même dans laquelle ils sont. Ceci explique que tout le combat
45

Karl POLANYI, The Meaning of Parliamentary Democracy, manuscrit non daté, in K. POLANYI, La libertà in una società complessa., pp. 151161. 46Ibid., p. 155.

xxvm
de Karl Polanyi se soit situé de ce côté là avec comme tâche de porter à "maturité la démocratie à travers le savoir et la
responsabilité individuelle
,,47.

Karl Polanyi développe cette réflexion dans l'immédiat après-guerre dans un texte qui a gardé pour nous une singulière actualité48. Il y expose sa pensée sur la nouvelle organisation du monde qui se met en place avec les accords de Bretton Woods de 1944. Il y a pour lui trois maladies endémiques en Europe: "le nationalisme intolérant, la fragmentation de la souveraineté, et la non coopération économique"49. Toutes les trois sont les conséquences inévitables de l'économie de marché dans une région où les différentes "races" et nations sont inextricablement mêlées. Cette analyse conserve toute son acuité et son actualité aujourd'hui: le virulent nationalisme, que nous voyons resurgir de l'histoire du XIXe siècle, s'est étendu à des contrées ne le connaissant pas jusque là. Le développement du marché dans des zones comme celles de l'Europe centrale et orientale a conduit au développement d'États, hystériquement chauvins, incapables de mettre de l'ordre dans le chaos politique issu de l'effondrement de l'ancien empire soviétique. Cet état de fait exerce un profond effet de contagion sur les régions voisines, mais aussi sur des régions plus éloignées. En outre, contrairement à la vision ingénue du libre échangisme, les questions raciales et nationales non résolues empêchent le fonctionnement normal du marché au-delà des frontières. Pour Polanyi, sur le plan des relations internationales, le capitalisme libéral repose sur la conviction suivante: le commerce extérieur est l'affaire de personnes privées comme si elles étaient membre d'un même pays. Ainsi ces personnes privées s'attribuent le pouvoir quasi miraculeux d'équilibrer les différentes économies de tous les pays, pour ainsi dire automatiquement, c'est-à-dire sans l'intervention des différents gouvernements. Cette conception utopique dénoncée par
47

48 "Universal Capitalism or Regional Plànning of World Affairs, janvier 1945, pp. 1-6. 49 Ibid., p. 145.

Ibid., p.69.

?", The London Quaterly

XXIX

Polanyi a déJà fait faillite au moment de l'effondrement du Gold standard en 1922 et elle a à nouveau fait faillite avec l'abandon du système de Bretton Woods et la promotion des marchés libres et "auto-régulés". Il faut cependant observer que les États-Unis sont alors pleinement engagés, avec leurs alliés Anglais, dans cette tâche sans se rendre compte que leur tentative est à long terme condamnée à l'échec. Pour Polanyi, l'alternative à "l'utopie réactionnaire de Wall Street réside dans le développement de nouveaux instruments de commerce extérieur,

de transferts de capitaux, de mécanismes de change "50, afin que
dans tous les cas la finance soit subordonnée au développement des économies réelles et que le pouvoir des marchés financiers soit tenu étroitement sous contrôle des autorités monétaires. A cette condition pourra prévaloir la logique d'un développement humain durable tourné vers la production des richesses réelles. Les écrits de Karl Polanyi à la fin de la seconde guerre mondiale, à propos de l'Europe, peuvent s'appliquer à la situation présente. Pour lui un tel ensemble régional sera en mesure d'utiliser de nouvelles méthodes pour lutter contre le chômage et redéfinir périodiquement la valeur de la monnaie. Il pourra organiser les importations et les flux d'investissements, organiser à l'échelle mondiale l'échange, financer les

exportations de biens d'équipement, passer des contrats avec les
autres gouvernements et donc coordonner le niveaux de l'emploi et les niveaux de vie de chaque nation. Il le fera de façon à s'assurer "avec sa politique commerciale, industrielle financière et monétaire, les avantages qui dérivent, dans le monde moderne, d'un système institutionnel délibérément créé et géré dans un tel objectif. Et ceci précisément parce que l'économie extérieure est plus sujette que l'économie intérieure
au contrôle et qu'elle en a en outre plus besoin
50
51 ,,51.

"Uni versaI Capitalism or Regional Planning of World Affairs, janvier 1945, pp. 1-6.

?", The London Quaterly

K. POLANYI, La libertà in una società complessa, a cura di A. Salsano, Bollati Boringhieri, p. 148, "Universal Capitalism or Regional Planning ?", The London Quaterly of World Affairs, janvier
1945.

xxx
Liberté et société complexe

Dans un de ses derniers textes, Polanyi définit ce qui lui apparaît comme les caractéristiques fondamentales de notre société quand on la compare à celle d'Aristote. Le premier point est que "notre culture emploie une technologie de l'efficience[52] infiniment plus complexe que celle de la Grèce du IVe siècle"53. Pour lui" la tendance totalitaire ou conformiste inhérente à une technologie de production et de communication de masse fait de la liberté le point crucial d'une bonne vie"54. Le troisième et dernier point qui caractérise la société est que "l'importance de l'argent pour l'efficacité et la liberté représente le progrès intellectuel décisif par rapport à Aristote"55. Karl Polanyi souligne, en particulier pour tous les systèmes symboliques (langage, écriture et mesures) que "le système et l'expédient de l'argent n'ont pas été compris suffisamment"56. Aux deux pôles du problème de l'efficience et de la liberté, l'argent est indispensable. Polanyi note que cet aspect est en général reconnu du point de vue de la liberté de consommation et des choix individuels. Toutefois il souligne que la monnaie comme "instrument financier" peut acquérir une importance cruciale pour la société dans sa totalité. En particulier les rapports entre 57 "la production et les autres sphères vitales de la société" peuvent dépendre de la finance afin que les moyens
Le terme d'efficience traduit par "efficiency" signifie productivité et quelque chose de plus encore. Nous avons choisi de conserver efficience qui est d'usage courant aujourd'hui parmi les économistes alors que ce n'était pas le cas au temps de K. Polanyi. 53 Karl POLANYI, Aristotle on an affluent society, manuscrit inédit, 1er mars 1959, in: K. POLANYI, La libertà in una società complessa, pp. 187-195. 54 Karl POLANYI, Aristotle on an affluent society, manuscrit inédit, 1er mars 1959, in K. POLANYI, La libertà in una società complessa, pp. 187-195. 55 Ibid., p. 94. 56 Ibid., p. 94. 57 Ibid., p. 94.
52

XXXI

économiques soient canalisés dans "les sphères culturelles de l'instruction, du gouvernement, de la défense, de la santé et de la communication, de la recherche, de l'art, du goût, de la . . ,,58 nature et d e la VIe prIvee.
~

v. PRESENTATION DE L'OUVRAGE

Le présent ouvrage se veut une étape nouvelle dans la diffusion en langue française des idées de Karl Polanyi59. Son ambition est de montrer combien demeurent actuels les enseignements que l'on peut retirer de son œuvre. Il peut paraître paradoxal de consacrer, aujourd'hui, un ouvrage à l'actualité supposée d'un auteur qui se fit prophète de la mort de l'économie de marché. Quel anachronisme, de prime abord, que de vouloir penser une telle œuvre, alors même que les mondes russes et chinois semblent, à leur tour, pris dans le vertige du grand marché autorégulateur ! En fait Polanyi a posé une série de questions fondamentales pour toute société qui semble structurée par le principe de l'échange marchand. Notre conviction profonde est que la pertinence de Polanyi se trouve dans la mise en exergue du caractère utopique de la Grande Société de marché. En effet le contre-mouvement spontané d'un certain nombre d'intérêts et de solidarités a empêché la transformation du travail, de la monnaie et de la terre en pures marchandises; de plus, les principes de la redistribution et du don ont pu s'avérer, dans certains contextes socio-historiques, être de véritables conditions de possibilités de la croissance des transactions marchandes. La Première Journée Karl Polany;, organisée à Lyon en octobre 1993 par le Centre Auguste et Léon Walras6<\a été un
5RIbid., p. 94. 59 Parallèlement

les trois éditeurs ont entrepris en collaboration avec A. Shepperd et M.-T. Blanchon une traduction de The Livelihood of man. 6°Grâce à l'aide du GDR Histoire de -la Pensée Economique, de l'Université Lumière-Lyon 2 et de la Maison Rhône-Alpes des Sciences tk l'Homme. Nous remercions ici tout particulièrement Christine Piegay et Nicole

XXXII

moment permettant de discuter de la pensée de Kal Polanyi. Les textes qui figurent ici sont en partie nés lors de cette journée de réflexion. Ces contributions sont regroupées autour de quatre thèmes. La première partie est consacrée à la présentation d'un certain nombre d'éléments biographiques souvent méconnus. Kari Polanyi-Levitt, sa fille, met en évidence le socialisme de Karl Polanyi. Il convient de remarquer que le socialisme de cet auteur était un socialisme antiétatiste. C'est en amoureux de la liberté que Polanyi fait l'éloge de ce qui émane spontanément de la pratique de la classe ouvrière et qu'il se réfère à une forme de théorie de la valeur subjective, pour imaginer la forme future du socialisme qui ne pourrait être, selon lui, que démocratique et décentralisé. Margie Mendell, directrive de l'Institut d'économie politique Karl Polanyi de Montréal, souligne, quant à elle, l'importance que revêtait aux yeux de Polanyi, la question de l'éducation. Celui-ci s'est toujours d'abord défini comme enseignant non comme politique. Dans les débats qui animent le parti travailliste anglais dans les années quarante, Polanyi soutient la thèse d'un nécessaire enseignement politisé de la classe ouvrière; son argument essentiel réside dans l'observation que l'éducation des classes bourgeoises est hautement politique. Contre une "éducation pour la citoyenneté", Polanyi fait l'apologie d'un enseignement qui valide la culture ouvrière. L'éducation populaire pour adultes connaissait alors une crise récurrente et le rapport des classes dominantes britanniques au système éducatif apparaît assez singulier d'un point de vue continental. La deuxième partie est consacrée à la question du marché. André Tiran tout d'abord insiste sur certains aspects méconnus
Mollon (secrétariat du Centre Walras) dont le concours a été détenninant pour l'organisation de cette rencontre et pour la mise en fonne des manuscrits de cet ouvrage. Nous remercions aussi Michel Prum qui a traduit en français les contribution de Karl Polanyi-Levitt et de Margie Mendell.

xxxm
de la pensée de Karl Polanyi. Celui-ci n'est pas un critique radical du libéralisme traditionnel; n'affirme-t-il pas la nécessité de l'extension de l'habeas corpus à l'industrie, l'institution d'un droit généralisé à l'objection de conscience? Au-delà même de la question du marché autorégulateur, Polanyi met en évidence les dangers du conformisme d'une société fondée sur le règne de la technique. Devant la multitude des dangers qui menacent la liberté, André Tiran soutient que l'originalité de la position de Polanyi est une volonté de conciliation "du holisme de la conception rousseauiste et de l'individualisme de la conception allemande née de la réforme". Pour Guy Roustang, l'actualité de Karl Polanyi réside dans la pérpétuation des effets destructeurs des avancées du marché autorégulateur. La Grande Transformation n'aurait même pas eu lieu. L'actualité de Karl Polanyi serait dans la compréhension de la production spontanée de la déchance culturelle engendrée par l'économie de marché. Dans son commentaire, Yves Crozet met en garde les tenants d'une approche polanyienne afin que ne soit confondus méthodologie et ontologie. Remarquons toutefois que l'on sait depuis longtemps que l'adoption d'une méthode individualiste ne signifie pas apologie d'un individualisme pratique: les partisans du socialisme de marché comme Oscar Lange sont la preuve de cette vieille réalité. Joseph Adjian, dans un autre commentaire, rappelle à quel point le marché est une construction sociale, comme le montre à l'envi l'expérience des pays d'Europe centrale et orientale. Le propos d'Alain Caillé est différent. Au-delà de l'affrontement entre les problématiques hayekiennes et polanyiennes, il est possible de souligner que le marché est présent dans toutes les sociétés humaines l'actualisation du principe du marché, selon le contexte sociopolitique, devient alors le problème essentiel. Ce point de vue doit nourrir un débat théorique en économie historique. Retenons deux idées forces du texte d'Alain Caillé: - le danger de l'utopie anti-marché consiste à oublier que le marché exprime le point de vue de l'autre; on comprend donc le particularisme de -la petite démocratie sauvage;

XXXIV

- la grande société de marché peut sombrer dans un formalisme destructeur si elle ne se fonde pas sur des petites sociétés. Dans son commentaire, Serge Latouche remplace la dichotomie modernité-tradition par la séquence ternaire sociétés sans marché, sociétés marchandes et sociétés de Marché. La commercialisation du corps ou de ses parties est un phénomène ancien mais qui parfois est subordonnée au rituel ou au politique. Dans une troisième partie, un certain nombre de contributions sont des commentaires du texte d'Alfred Salsano "Polanyi, Braudel et le Roi du Dahomey" d'abord paru dans le Bulletin du MAUSS en Juin 1986. L'éditeur italien et traducteur de Karl Polanyi met ici en évidence l'heuristique de la méthode comparatiste propre à Karl Polanyi : il ne semble pas que les progrès de l'ethnographie puissent infirmer les grandes lignes des thèses substantivistes développées dans Dahomey and the slave trade. Dans son commentaire Bernard Guibert souligne la possibilité de fondre l'approche de Polanyi et de Braudel dans un "holisme normatif'. Il insiste, de plus, sur l'idée selon laquelle la réfutabilité d'une théorie scientifique doit être conduite parallèlement à la possible réfutabilité de la conception morale sous-jacente. Dans un autre commentaire, Bernard Ancori montre que les conceptions de Polanyi sont paradoxalement dominées par une représentation atomistique du social dont la conséquence est la mise en évidence de différentes formes d'intégration. Redouane Taouil illustre une thèse paradoxale à savoir l'affirmation de la non possibilité d'une théorie du sous-développement, selon la ligne même de l'argumentation de Karl Polanyi. En effet, la formation du rapport salarial aurait obéi à une unité telle que, d'un point de vue strictement théorique, on ne puisse distinguer la marchandisation des rapports sociaux en Europe de celle qui s'est produite plus tard en Afrique. Edouard Poulain, quant à lui remarque que la force du rapport marchand provient de sa capacité à capturer les logiques qui lui sont étrangères: pour cela, il se sert des acquis récents de la microéconomie et de la sociologie économique, ce qui donne quelque poids à la vieille

xxxv
argumentation polanyienne formes d'intégration. de l'efficacité du métissage des

Cinq contributions ont permis de préciser l'intérêt du traitement substantiviste de la monnaie, qui constitue une quatrième partie. lean-Michel Servet soutient que la monnaie, chez Polanyi, renvoie à la société, tout comme le travail et la terre renvoient à l'être humain et à l'environnement; ainsi la monnaie devient une figure de la totalité, ce trait est d'autant plus nécessaire dans la société marchande que l'individualisation croissante des rapports sociaux n'est reproductible que par un intermédiaire qui assure l'interdépendance des parties constitutives de cette totalité. Dans son commentaire, Philippe Adair remarque une tension problématique dans l'analyse polanyienne de la monnaie. D'une part, la monnaie est définie comme institution sociale transhistorique et d'autre part, elle n'incarnerait pleinement ses attributs que dans l'économie de marché. La place de la monnaie dans le processus de genèse de l'économie de marché ne serait donc pas clairement définie par Polanyi. L'auteur note de plus une inflexion dans le programme de recherche de Polanyi, le poids accordé au processus historique dans le livre de 1944 laissant la place à une attention toute particulière portée aux structures mises en avant en 1957 dans Trade and markets. Edouard Poulain développe le thème du métissage des logiques. S'inspirant de Max Weber et de Georg Simmel, l'auteur montre comment la logique de l'échange ne fonctionne sociologiquement que par l'efficacité des formes propres à la réciprocité. Relisant René Girard et Michel Aglietta, il souligne que le désir d'argent pour lui-même peut s'interpréter comme relevant d'une logique de la réciprocité beaucoup plus efficace qu'une pure logique d'échange. Le point de vue de René Chopard est quelque peu différent. Adoptant une position holiste, son objectif est d'affirmer qu'une simple définition fonctionnelle de la monnaie ne fait que décliner platement -le paradig-me cattalactique. En réalité, la monnaie dans le système de la réciprocité par exemple ne

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facilite pas les transactions; elle est la raison d'être des échanges sociaux, elle crée du social. De même, dans le principe de redistribution, la monnaie signifie le politique. Au-delà de l'apparence de l'échange marchand, il convient alors pour l'économie moderne de mettre en avant le principe de distribution qui exprime la possibilité même de reproduction du salariat par la dépense en monnaie; la monnaie est ici encore l'expression de la totalité (partielle) du système économique. Enfin, Jérôme Maucourant montre la cohérence profonde qui existe entre le projet substantiviste et l'hétérodoxie institutionnaliste américaine. Il est intéressant de remarquer à cet égard que Karl Polanyi se situe en dehors des théories objectivistes ou subjectivistes de la valeur et participe donc d'un autre paradigme qu'on peut qualifier de "monétaire". Comme Commons, Polanyi porte un intérêt particulier à la question de la dette et à la réciprocité comme fondement du lien social; chez les deux auteurs, la monnaie exprime directement un certain dessein collectif qui peut varier dans le temps. Enfin, il semble que Polanyi ait exprimé assez clairement le rôle de la monnaie, dès 1943, dans ce qu'on peut nommer le "compromis keynésien" qui s'établira après la guerre.

En conclusion, Gérald Berthoud réévalue l'apport de Karl Polanyi par l'examen des déterminants de l'action humaine. De ce point de vue le don, forme inaugurale du rapport social, mérite une analyse précise tant il symbolise la tension entre parties et totalité. Au-delà de la construction d'une nécessaire anthropologie générale, l'auteur souligne le danger de la marchandisation des rapports sociaux qui serait à même d'occulter la tension universelle entre les parties et la totalité. En effet, la généralisation des marchés peut donner quelque crédit aux fantasmes de l'autonomie radicale de l'individu.

Première

Partie

ELEMENTS DE BIOGRAPHIE

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KARL POLANYI, SOCIALISTE

par Kari Polanyi Levite

Mon père fut, toute sa vie, un socialiste. Il partageait la vision d'une société libre, coopérative, démocratique et juste, fondée sur la propriété et la maîtrise des ressources économiques de la nation. Je sais que je ne suis pas la seule à me demander ce qu'aurait dit Karl Polanyi de la tournure des événements de ces dernières années, des perspectives ouvertes à l'humanité et au socialisme. Celles et ceux d'entre nous qui eurent le privilège de le connaître auraient attendu de lui quelque chose d'inattendu, quelque chose qui aille à l'encontre des termes conventionnels du discours. Je ne peux que porter témoignage de ce que je connais et attirer votre attention sur des thèmes et des fils qui reliaient son engagement quasi-religieux pour la liberté de pensée et la responsabilité individuelle de nos actions, à la vision décentralisée - et anti-hiérarchique - d'un socialisme coopératif. Le socialisme de Polanyi était enraciné dans des influences familiales lointaines l'anticléricalisme "libre-penseur" du mouvement étudiant hongrois (le Cercle de Galilée) et le milieu intellectuel de la Vienne rouge des années 1920. Son socialisme n'était ni celui de la social-démocratie traditionnelle de l'Europe, ni celui de la planification communiste centralisée. Il était plus proche de la troisième voie que représente la tradition socialiste européenne: la voie populiste, syndicaliste, quasi-anarchiste et coopérative. Au nombre de ses héros figuraient tous les révolutionnaires de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.
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Texte traduit de l'anglais par Michel Prum, professeur de civilisation
contemporaine à l'université Paris VII-Denis Diderot.

britannique

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Parmi les autres influences déterminantes, on peut citer Robert Owen et le socialisme anglais des guildes, le "socialisme fonctionnel démocratique" d'Otto Bauer, l'imp<?rtance accordée par Max Adler à la mission socialiste de la classe ouvrière qui doit élever le niveau culturel de la société au dessus de l'éthique commerciale de la bourgeoisie et, dernière influence, mais non la moindre, une relecture du Capital qui privilégiait la critique fondée sur "l'aliénation" que Marx fait du capitalisme. Pour ce qui est de l'analyse économique, Polanyi préférait l'école de Vienne à la théorie de la valeur travail, plus mécanique, car elle introduisait la volonté sous forme de choix opérés par les consommateurs et les producteurs. Pourtant, les choix auxquels il se réfère dans son modèle fonctionnaliste d'économie socialiste n'impliquent pas une maximisation/minimisation d'individus atomisés bousculés par les forces "impersonnelles" du marché. Ce sont au contraire des choix négociés de collectivités associatives opérant dans la complexité d'une société civile démocratique. On a situé le socialisme de Polanyi "aux marges de l'austro-marxisme"2. Mon père mourut en 1964, à l'époque où les glaces épaisses de la guerre froide commençaient à se fissurer, ouvrant la voie à ce qui semblait être une possibilité de réforme et de renouveau du socialisme dans l'Europe de l'Est, et à la coexistence pacifique. Il salua, dans la révolution hongroise de 1956, un mouvement de réforme et de renouveau socialistes, dirigé par une avant-garde culturelle d'intellectuels et de poètes. En 1960, au côté de "quelques intellectuels socialistes n'ayant pas d'affiliation définitive", dont Joan Robinson, Ragnar Frisch, Oskar Lange, Gunnar Myrdal, Jan Tinbergen, Adam Schaff, Shigeto Tsuru et P.C. Mahalanobis, le doyen de la planification économique indienne, il fonda la revue
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K. POLANYI, "Neue Erwagungen zu unserer Theorie und Praxis"; cet article publié dans la revue autrichienne socialiste Der Kampf a été republié sous la rubrique "Sur la périphérie de la théorie austro-marxiste par G. MOZETIC dans Austro Marxistische Positionen, GrazIVienne, Bohlan Verlag, 1983. Les autres auteurs cités par G. Mozetic sous la même rubrique sont Paul Lazarsfeld, Alexander Gerschenkron, Ernst Fischer, Kathe Leichter et Rudolf Hilferding.

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Co-existence dont le rédacteur en chef était un vieil ami : Rudolph Schlesinger. En 1961, trois ans avant sa mort, il se rendit en Hongrie pour la première fois depui~ son départ de Budapest en 1920. En 1963, il fut invité à donner une .conférence à l'Académie Hongroise des Sciences. Pour Karl Polanyi et sa femme Ilona Polanyi, ce retour au pays revêtait une grande importance: ils revenaient dans cette Hongrie si centrale dans leur vie, pour chacun d'entre eux, et aussi, finalement, pour tous les deux ensemble. En fait, la vision socialiste de Karl Polanyi va bien au-delà du naufrage du communisme européen, bien au-delà des limites de la social-démocratie européenne et bien au-delà de toutes les formes de développementalisme économique. Sa critique du capitalisme se fonde sur le fait qu'il est impossible de maintenir jusqu'au bout la subordination de la société industrielle moderne aux "lois" du marché induites par la concurrence et l'accumulation capitalistes. En jargon d'aujourd'hui, on pourrait dire qu'un capitalisme non bridé, non régulé et non modéré est incompatible avec un développement durable. Ce capitalisme mène, à terme, au désastre global. Karl Polanyi était à l'agonie au Western Hospital de Toronto lorsqu'arrivèrent d'Écosse les épreuves de la première édition de Co-existence. La seconde édition contenait une notice nécrologique, que ma mère m'avait pressée de rédiger. J'essayai d'y transcrire la philosophie sociale et personnelle de mon père, dans ses propres termes autant que faire se pouvait, à partir de fragments ou d'écrits de lettres publiés ou inédits. Je ne peux que reproduire, une fois encore, les passages suivants de "Karl Polanyi et la coexistence
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Sa vie couvre la période du socialisme moderne et, au travers de son héritage intellectuel, dépasse les soixante-dix-sept ans qui s'achevèrent le 24 avril 1964. Socialiste tout au long de sa vie,
3 Kari LEVIIT, "Karl Polanyi and Co-Existence", in : Co-Existence, n02, nov 1964, texte republié en annexe D dans Karl POLANYI-LEVITI (ed.), The Life and work of Karl Polanyi, Montreal, Black Rose Books, 1990.

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jamais il ne s'associa à un parti politique. Il ne participa pas non plus à un mouvement politique. Cette affirmation n'est pas tout à fait vraie car, dans sa jeunesse, à Budapest, il s'associa à Oskar Jaczi lors de la fondation du Parti Radical bourgeois; mais elle vaut pour le reste de sa vie, depuis l'émigration à Vienne en 1920 jusqu'à son décès à Toronto. Jamais doctrinaire, il dépassa à maintes occasions les clivages traditionnels des mouvements socialistes européens. Bien qu'il ne fût pas marxiste, il était encore moins socialdémocrate. Bien qu'il fût humaniste, il était avant tout réaliste. Bien qu'il n'ignorât pas les réalités de la société, ni les contraintes qu'elles imposent aux actions, aux valeurs et aux idées de nous tous, qui vivons inéluctablement dans cette société, sa vie était guidée par la nécessité intérieure de faire usage de la liberté d'action et de pensée et de ne jamais céder au déterminisme et au fatalisme. D'où la citation de Hegel souvent reproduite. Ces lignes de Hegel ne sont peut-être pas exactement ce qu'a écrit Hegel; mais elles sont exactement ce que griffonna mon père sur des fiches, pour sa propre épitaphe. Les voici: Brich mit dem Frieden in Dir Brich mit dem Werte der Welt, Besser's nicht als die Zeit Aber aufs Beste zu sein. En traduisant grossièrement, cela donne: Romps avec la paix en toil Romps avec les valeurs du monde [autour de toiJI Tu ne peux être meilleur que l'époque [à laquelle tu visJI Mais [efforce toiJ d'être parmi les meilleurs. Karl Polanyi naquit en 1886. Sa vie couvrit l'émergence et le déclin du socialisme européen moderne. Il naquit la même année que Keynes, trois ans après la mort de Karl Marx. Pendant son enfance, dans la Vienne et la Budapest de la fin du siècle, les partis sociauxdémocrates de masse se faisaient l'écho des aspirations des nouvelles classes ouvrières industrielles d'Allemagne, d'AutricheHongrie et de l'Europe de l'Est, qui se développaient rapidement. Le socialisme signifiait une aube nouvelle, une religion séculaire qui promettait l'extension de la démocratie aux domaines économique et social. Selon le marxisme orthodoxe, incarné dans

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le programme d'Ehrfurt du parti social démocrate allemand de 1891, la transition du capitalisme au socialisme était historiquement inévitable, garantie par les lois dites" scientifiques" du matérialisme historique. Dans la Russie tsariste, qui était bien plus en retard que l'Europe centrale en ce qui concerne le développement économique, et où la classe ouvrière industrielle était petite et faible alors que la grande majorité de la population était encore rurale (y compris des millions de paysans sans terres, irrémédiablement endettés), les luttes populaires contre le régime tsariste répressif étaient plus directes et élémentaires. L'esprit des révolutionnaires russes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle entra dans l'univers des enfants Polanyi et de leur cousin Ervin Szabo grâce à l'étroite amitié des familles Polanyi et Klatchko. A l'âge de dix-sept ans, la mère de Karl Polanyi, Cecile Wohl, avait été envoyée par son père de Vilna à Vienne, en compagnie d'une autre jeune fille, Nyunia, fille du maire de Simperopol. Nyunia épousa Samuel Klatchko, révolutionnaire narodnik, qui s'était enfui, à l'âge de quatorze ans, de sa maison rabbinique de Vilna, et fonda plus tard une communauté utopique aux États-Unis (qui reçut le nom de N.V. Tchaikovski). Après l'échec de cette entreprise, il s'installa à Vienne où il devint l'envoyé indépendant chargé de représenter tous les partis et mouvements illégaux qui existaient alors dans la Russie tsariste. Klatchko rencontra un grand nombre des premiers grands révolutionnaires russes, dont Plekhanov et Axelrod, et Léon Trotski rendit quotidiennement visite à sa librairie de la Karlplatz, à Vienne, jusqu'à sa mort en 1911. En Klatchko, les cousins Erwin Szabo et Karl Polanyi trouvèrent un ami et un mentor: ce fut leur premier grand maître. Les Klatchko et les Polanyi passèrent de nombreuses vacances d'été ensemble au Semmering, en Autriche. Peu avant sa mort, mon père jeta sur le papier quelques réflexions sur la vie de Klatchko et nota: "C'était l'homme le plus gentil que j'ai jamais rencontré". La maison des Klatchko, à Vienne, fut un lieu de rencontres clandestines de tout un assortiment de révolutionnaires, et l'appartement des Polanyi à Budapest abrita ces héros anonymes

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