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LA MODERNITE EN QUESTION ?

274 pages
Au sommaire de ce numéro : La revendication moderne : inutile et incertaine ? (Christian Ruby) ; Les modernes et le refus de l'espace (Michel Roux) ; Famille et société en Guadeloupe (Rosan Rauzduel) ; L'utopie une nouvelle modernité (Philippe J. Bernard)…
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HISTOIRE & ANTHROPOLOGIE
Revue pluridisciplinaire de sciences humaines

La modernité en question?
N°20 / 2000

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

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HISTOIRE 18, 67000 Tél-Fax: E-mail: & ANTHROPOLOGIE rue des Orphelins Strasbourg France (33 ou 0) 3 88 35 5206 heta(tVcaramail.com

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Editions L'HARMA TIAN 5, rue de l'Ecole Polytechnique
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Numéro ISSN: Commission paritaire:

1241-4468 AS. N° 74063

Revue publiée avec le concours du Centre National du Uvre

d'articles doivent * Les propositions adressées à l'adresse de la rédaction.

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* La rédaction ne restitue pas les articles et autres manuscrits ou disquettes reçus et non publiés. EUe tient également à si1{'!aler que chaque article engage la responsabilité de son auteur.
LA LOI DU Il MARS 1957 INTERDIT LES COPIES OU REPRODUCTIONS TOTALES OU PARTIELLES. Vous pouvez contribuer au développement de HISTOIRE ET ANTHROPOLOGIE: et à la promotion

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-

vos

fi Liste de nos publications, dossiers des anciens numéros, buUetin d'abonnement, en fi" de numéro.

cg L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9017-4

2000

Histoire & Anthropologie
Editorial

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La nwdernité en Question?

9 13 33 49 65 85 99
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Présentation

Christian Ruby - La revendication moderne: inutile et incertaine?
Michel Roux

- Les modernes

et le refus de l'espace

Michel Naumann - Modernityand the Dalit Movementin India
Rosan Rauzduel- Famille et société en Guadeloupe Béatrice Mabilon- Bonfils - La participation politique comme matrice de significations du politique: pour une réflexion sur le concept comme construction de la modernité
Kuah Khun Eng

- Cross

Border Trading in South China: Economical

and

Social hnplications Henriette Mbolle - L'universalisme ou la modernité cinématographique négro-africaine Jackie Assayag - Modernités et identités: communauté, nation et religion en Asie du Sud Sébastien Schehr - Entre galères et pratiques de débrouillardise: arts de faire au minima Philippe J. Bernard - L'utopie d'lUle nouvelle modernité

203

Entretien avec Bruno Etienne

Carte blanche 209 Nicole Fouché et Anne Devanlay - La prohibition américaine à Paris: le Hany's New York Bar, 1919-1939 Vladimir Cl Fisera - De l'onomastique au nominalisme: identité et langage chez les Slaves des Balkans (II)

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Comotes rendus

ÉDITORIAL

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Editorial

istoire et Anthropologie n'en finit plus de faire peau neuve! La revue redevient semestrielle avec ce numéro, ce qui fait que le n018-19 de 1999 aura été le seul numéro double de la revue. Les deux numéros annuels paraissent dorénavant ensemble chaque année vers le mois de mars. Histoire et Anthropologie sera désormais imprimée et diffusée par les éditions L'Harmattan. Les anciens numéros (1 à 18/19) et les ouvrages édités à ce jour par H&A restent gérés (et à commander I) à l'adresse de la rédaction. Sachez au demeurant, chers lecteurs et fidèles compagnons de route, en espérant que cela rassure les uns et les autres, que la revue reste entièrement aux mains de sa petite équipe de rédacteurs, L'Harmattan ne s'occupant que des parties techniques et commerciales de la vie (et de la survie I) de la revue. C'est là le début d'un partenariat fondé sur une complémentarité bienvenue et sur des objectifs communs. Nous poursuivrons également cette année notre projet conlmun avec Syndicat Potentiel (Paris) - entamé l'an passé au mois de mai par l'organisation d'une rencontre-débat autour de l'art - de travailler ensemble, sous une forme ou une autre (conférences, expositions, centre de documentation, etc.). La modernisation d'Histoire et Anthropologie est en cours, et tout indique que le millénaire qui s'annonce ne pourra être que meilleur que celui qui s'achève. La modernité ne se réduit pas seulement à Microsoft et à Total, elle est surtout le fruit de ce que chacune et chacun feront d'elle 1 Notre dossier interroge la modernité, ses routes et ses déroutes, ses leurres et ses défis. Bonne lecture et à bientôt. F.M.etL.M.A.C

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La modernité en question?

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Présentation

e nouveau millénaire s'est ouvert sous les feux des médias et de la société de consommation tout autant que sous les traditionnels feux d'artifices et non moins traditionnels incendies de voitures. Les flonflons et les bulles n'ont laissé que très peu de place à l'actualité: à peine aura-t-on rapidement survolé la mer souillée par une marée noire signée TotalFina ou encore évoqué entre deux coupes de champagne la démission soudaine de Boris Eltsine au poste de président de la Russie; mais les artifices d'un réveillon surprogrammé auront totalement occulté les centaines de morts en moins d'une semaine dans les lointaines îles Moluques... Sur fond d'inégalités sociales et de paupérisation, la religion est prétexte à tout: affrontements entre chrétiens et musulmans aux Moluques et communion œucuménique aux quatre coins du monde dans l'attente du moment fatidique du passage à l'an 2000. Le feu du sacré est partout. Incendies de lieux de cultes, automobiles calcinées, pétards festifs pour la nouvelle année. Feux de joie et feux de haine. Paillettes et haillons se partagent la planète et ces feux croisés sont à l'image de notre époque et des épreuves à venir. Car tout indique que l'ère dans laquelle nous entrons sera celle d'une modernité incertaine, caractérisée par la confusion du sens et la perte de repères, ou plutôt l'absorption de repères simplistes et confortables qui marquera une quête de sens, détachée d'une pensée véritable mais soudée au conformisme ambiant, et donc ouverte à tous les extrêmes et à tous les dangers. Ainsi, un sacré réadapté aux besoins immédiats de nos comtemporains et un culte totalement dévoué à l'argent deviennentils, entre autre, les vecteurs incontournables mais d'autant plus

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PRÉSENTATION

DU DOSSIER

contestables d'une modernité toute relative où le social se voit notamment remplacé par le spirituel dont les formes restent douteuses et guère «progressistes». Bref, notre monde déboussolé semble incapable de choisir entre ces deux mots qui sont avant tout des maux pour beaucoup d'entre nous: monothéisme et moneytheism. Pour le premier, le préfixe « mono» n'encourage pas à la diversité des peuples et des croyances, et, pour le second, le terme anglais (ce n'est pas un hasard !) « money» place l'argent, et au premier chef le dollar américain, au sommet hiérarchique de toutes les vertus civilisatrices dites modernes. Mais il y a pire. Le monde actuel possède désormais l'élan «dynamique» et une capacité de nuisance telle qu'il pourrait bien opter, ô désespoir, pour un syncrétisme plus que redoutable rassemblant ces deux «croyances» pour qu'elles n'en fassent plus qu'une! Le moneytheism est-il le nouveau monothéisme? Et quel Messie faut-il attendre et «espérer»? Le Nouvel an à Jérusalem a été une illustration de cette union paradoxale entre le business et la foi. Mais, lorsqu'il y a des affaires en vue, en l'occurrence dans le secteur touristique, la politique n'est jamais très loin: l'Etat d'Israël et la Jordanie se sont ainsi disputés le site supposé où le Christ s'est fait baptisé, le tout pour attirer un peu plus de visiteurs et de pèlerins égarés sur les traces du Messie. .. D'ailleurs, reste-t-il encore de l'espoir? Oui, si l'on constate que des résistances de toute nature se font tous les jours plus vives. Oui, si l'on entrevoit de la part des peuples des aspirations à vivre libre et mieux. Oui, si l'exemple du combat anti-OMC de Seattle trouve des prolongements. Les raisons d'être optimiste sont réelles, les occulter ou les nier conduiraient à éteindre les dernières lueurs d'espoir de voir naître un monde plus juste et plus vivable pour tous. Il n'empêche que le bilan du siècle passé fait froid dans le dos. Monothéisme et moneytheism, autrement dit intégrisme et mondialisation, intolérance et capitalisme, menacent partout libertés et espérances; leur « fusion » (un mot à la mode...) peut s'avérer destructrice. Et si c'est là que se trouvait l'étrange modernité du XXIe siècle? Dans ce cas, si le présent réinvente effectivement le

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PRÉSENTATION

DU DOSSIER

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passé, on peut s'interroger, de Grozny à Dili, en passant par bien d'autres terres sinistrées de notre planète, aussi bien humainement et culturellement qu'écologiquement, à quoi auront servi les troublantes et sanglantes leçons d'histoire de notre passé! Un sursaut n'est jamais trop tard, il est même plus que souhaitable, indispensable, mais le monde n'attend pas... A part les éternels Cassandre qui occupent, ici ou là, les arcanes du pouvoir, qui pensait qu'on en serait toujours là en l'an 2000 ? Que cela ne nous empêche pas de passer une bonne année, et, en attendant le prochain millénaire, nous vous souhaitons une agréable plongée dans notre dossier.

F. M. et L M. A. C

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LA REVENDICATION MODERNE: INUTILE ET INCERTAINE?

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La revendication moderne: inutile et incertaine?

Christian Ruby
Docteur en philosophie et enseignant. Derniers ouvrages parus: L'Enthousiasme, Essai sur le sentiment en politique, Hatier, 1997. La Solidarité, Essai sur une autre culture politique dans un monde postmoderne, Ellipses, 1997. L'Art et la règle, Un pas vers l'art contemporain, Ellipses, 1998.

n verdict définitif? Depuis vingt ans (1980), elle est placée au cœur de polémiques féroces. A cette place, elle succède d'ailleurs à bien d'autres objets d'attraction ou de répulsion. Il en fut en 'effet successivement ainsi pour les cas du « sujet », de « l'humanisme », de la « structure », du « signe ». Selon la perspective adoptée, elle est encensée ou accusée de tous les maux. On la donne pour modèle libérateur ou pour mystificatrice. Pour les uns il faut la prolonger, pour les autres en sortir. Ainsi en va-t-il d'une notion, d'une ambition historique et d'une période: la modernité. En première approche, ce terme sourd mystérieusement de nombreux discours, ouvrages et cours. Néanmoins, plus les polémiques se déploient, plus l'auditeur ou le lecteur comprend que l'objet désigné par le terme «moderne» - qui n'est pas l'équivalent de «modernisation »1 - n'est pas aussi énigmatique que certains
1. Cf Effets et méfaits de la modernisation dans la crise, sous la direction de Danielle Gerristen et Dominique Martin, Paris, Desclée de Brouwer, 1998; mais aussi Jean de MWlCk,L'Institution sociale de l'esprit, Paris, Puf, 1999.

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veulent bien l'affirmer. Mais parce que la force de l'ordre qu'il met dans le tumulte des événements des trois derniers siècles et l'autorité des savoirs ou des mœurs qu'il s'efforce de défendre dépendent de stratégies de défense de certaines valeurs, fins ou situations, il est seulement malaisé d'apprécier correctement la fonction impartie à ce terme: paradigme de réflexion et d'action périssable, coup d'audace dont l'entrain est retombé, cri de ralliement, fondement ou ultime justification? Constats et questions se répondent. Ne convient-il pas d'en tirer une première conséquence? Sans doute est-il vain de promettre de circonscrire une quelconque «essence », ou un système homogène, déposé et breveté, des Temps modernes. Mfirmer l'inexistence d'un type idéal, n'oblige pas à tomber dans le cynisme pour autant. Les zélateurs de la modernité ont mis et mettent effectivement à notre disposition des questions, des catégories ambitieuses (sujet, conscience, phénomène, personne, action) et des structures linguistiques susceptibles d'aider à interpréter les changements qu'ils imposent au monde ainsi qu'à eux mêmes, et de rendre compte de leurs expériences (méthode, critique, démocratie, histoire, etc.). Toutefois, ces catégories et ces structures ne furent et ne sont jamais univoques. Elles se sont élaborées et réélaborées à plusieurs reprises, sous de nouvelles prémisses et dans des conflits réciproques. Puis une seconde conséquence: cet article ne cherchera pas à déboucher sur une quelconque sentence définitive concernant la modernité. Au nom de quelle légitimité, à partir de quel point de vue ce jugement dernier pourrait-il être proclamé? Certes, des positions se formulent à son égard. Pour les uns, elle est inachevée (Jürgen Habermas), pour les autres elle est insatisfaisante (Eric Weil), pour les suivants elle est périmée (Gianni Vattimo), pour d'autres elle doit être contournée (Richard Rorty), pour les derniers enfin elle nous a complètement égarés (Jean Clair) quand elle n'a pas eu de coupables prétentions à la« totalité »2.

2. J. Habennas, Le Discours philosophique de la modernité, Paris, Gallimard, 1985 ; E. Weil, Essais et Conférences, I, Paris, Vrin, 1970 ; G. Vattimo, La Fin de la modernité, Paris, Seuil, 1987; R. Rorty, Contingence, ironie et solidarité, Paris, A. Colin, 1990; J. Clair, Considérations sur l'état des Beaux-Arts, Paris,

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LA REVENDICATION MODERNE: INUTILE ET INCERTAINE?

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Mais quel jugement de vérité soutenir alors que les termes du débat sont si parfaitement figés? Faut-il toujours être moderne donc devenir néomoderne, être résolument anti-moderne, devenir postmoderne, n'avoir jamais été moderne ou préférer demeurer amoderne? A mesure qu'achèvent de se dissoudre les présupposés sur lesquels reposent ces positions réciproques, il devient de moindre intérêt actuel de s'y investir. En revanche, ce n'est pas en vain que l'on peut essayer de savoir quels effets retirer encore de l'usage de ce terme de nos jours, en quel lieu privilégié (le nordmonde), ce qu'il perpétue ou fomente et pour satisfaire quelles exigences contemporaines; quelles frontières il dresse, quels objectifs sont visés à travers lui3, mais aussi ce qu'il manque et ce

qui se réalise malgré lui. I
La modernité, chiffre d'autorité Pour le dire un peu brutalement, et sans égards envers les défenseurs du nihil novi sub sole, il importe d'éviter de parler de la modernité en soi et pour soi4 parce que cela entraîne à essayer de
Gallimard, 1987; B. Latour, Nous n'avons jamais été modernes, Paris, La Découverte, 1992. 3. Encore faut-il admettre des défmitions que nous puisons dans notre ouvrage Le Champ de Bataille postmoderne/néomoderne, Paris, L'Hanna~ 1990. Le présent article déborde cependant cet ouvrage en ce qu'il tente de fonnuler lUlethéorie de la philosophie comme construction de règles, susceptible de déborder vers des nonnes qui aveuglent. Pour d'autres références, cf. Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception (Paris, Gallimard, 1972, p. 158sq) ; Wilhelm Dilthey, Conception du monde et analyse de l 'homme (Paris, Cerf, 1999) et Hans Blumenberg, La Légitimité des Temps modernes (Paris, Gallimard, 1999), dont on retiendra à propos « de la revendication par la philosophie du commencement absolu des Temps modernes» que « le début philosophique de l'ère moderne est lui-même un thème philosophique» (p. 85sq). 4. Répétons-le, il faut utiliser ce tenne avec doigté, ne serait-ce que parce que cet usage est tributaire aussi de la nationalisation moderne de la philosophie. Si en français, il est toujours délicat de confondre «moderne », «modernité », « modernisation », en allemand, il convient de distinguer le substantif die Modernitat (par exemple au sens de Nietzsche et qui cOITespond à l'idée d'une décadence de l'esthétique) ; l'adjectif substantivé, das Moderne, désignant les idées

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nous contenir dans ses limites. Les fissures dont il est possible de créditer ce bloc artificiel montrent qu'à l'évidence la modernité n'a jamais constitué un tel corps. Pour être vraiment homogène, il lui aurait fallu l'unité d'un objet, d'un discours, la permanence de concepts et la persistance de thèmes. Or, examinée de très près, la modernité enveloppe de multiples divergences (en fonction de ses différents objectifs: philosophie politique, morale, épistémologie, esthétique; comme au sein de chacun d'eux), elle est susceptible de conflits internes, comme elle fait l'objet d'inventions nécessaires au cours du temps et exige l'introduction de nouveaux thèmes tout au long de son histoire. De surcroît, l'expression « la modernité» ne se spécifie-t-elle pas progressivement, au fur et à mesure des critiques portées à son encontre, à travers une diversité de concepts et de références finalement cumulées, mettant à l'épreuve des relations et des objectifs au sein desquels les nombreux auteurs qui ont plus ou moins explicitement accepté de parler sous l'égide de la modernité se mêlent dans des représentations très différentes et parfois une volonté de franchir ces limites trop évidentes? Paradoxalement, cela n'empêche pas le champ des références à la modernité de revêtir de nos jours dans de très nombreux cas une forme sociologique et politique close sur elle-même, anxieusement protégée. Et selon plusieurs paramètres. D'abord, selon le paramètre de sa structure interne, puisque ce champ distribue des compétences, des autorités et des positions de médiateurs: une partie des usagers de la notion de «modernité» détient les rênes des instances intellectuelles tandis que les autres ont vocation à répéter ou diffuser les messages des premiers. Ensuite, selon le paramètre de la présence dans l'espace public: le slogan «nous, les modernes », fait recette, au risque de fournir un thème initiatique et de produire ce faux-semblant d'unité auquel nous faisions allusion, en somme de faire disparaître l'individualisation des discours ou les parties
de l' Aufk1ârung ; le substantif féminin, die Moderne, soit le processus de modernisation. En France, depuis Jean-Paru Aron (1984), on parle ironiquement « des modernes)} (tenne repris, cette fois, avec sérieux, par Luc Ferry et André Comte-Sponville, La Sagesse des Modernes, Paris, Robert LatTont, 1998) ; mais les Allemands préfèrent parler de l'objet.

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LA REVENDICATION MODERNE: INUTILE ET INCERTAINE?

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différentes qui se jouent (selon les professions ou les cultures) dans une conformité de ton artificielle. Puis, selon le paramètre de son objet si curieusement ramené à une « sagesse », et en tout cas à une morale assez traditionnelle, depuis peu. Enfin, selon le paramètre de l'histoire: la chronologie historique de la modernité est toujours posée sans être jamais explicitée, alors que l'on ne peut guère confondre le moment du procès de laïcisation de la culture en Europe (dynamique d'opposition entre raison et religion) et le moment du procès de décomposition de la modernité sous les coups de la mondialisation (dynamique d'opposition entre universalité et
différence) .

En ce sens, ce qui nous intéresse actuellement dans la question de la modernité, c'est moins de savoir ce que cette dernière est ou a été que d'apprécier la manière dont la référence néomoderne à la modernité fournit l'aliment d'une lecture unifiante et normative de cette dernière5. Le discours de valorisation de la modernité rend efficace une récupération du pouvoir intellectuel, du pouvoir moral, et parfois universitaire. Les laudateurs de la modernité s'anangent pour s'accorder le monopole des valeurs, et saluent leur capacité à structurer l'ensemble des obligations ou des références à célébrer. La modernité est devenue une configuration éternelle plutôt qu'historique. Chaque ombre à ce tableau ne fait que renforcer l'unité du dispositif auquel réfère la notion de modernité. La preuve en est que cette référence finit par s'articuler autour d'un mot d'ordre moral, celui d'avoir à « sauver notre temps ». Notre temps courrait au désastre, notre présent se laisserait envahir par des opérations ruineuses pour lui, ce qui s'accomplirait de nos jours ne serait plus guère fondé! Dès lors, à l'encontre de « l'individualisme contemporain », du « nihilisme différentialiste », du « relativisme fragmentaire », du « recours fondamentaliste» et des « virtualités
5. Autrement dit de mesurer la différence entre le« TI faut être absolument moderne» d'Arthur Rimbaud (Une saison en enfer, 1873) et celui de Luc FetTYet Alain Renaut, développé dans La Pensée 68 (Paris, Gallimard, 1988), voire les nostalgies de Jean Baudrillard. On trouvera une bonne analyse de certains de ces propos dans Edouard DeIruelle, L 'Humanisme, inutile et incertain?, Bruxelles, Labor, 1999.

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inconséquentes des technologies immatérielles »6, l'évocation de la modernité passe pour une adresse vertueuse et une valeur précieuse. Répudiant systématiquement ce qui s'énonce et s'accomplit sur le mode critique, sous prétexte de donner aux contemporains des repères et des critères, cette convocation de la modernité finit par se réclamer de valeurs «communes », «religieuses », qui en vérité sont anciennes et déjà très habituelles ou d'un ancrage de conservation destiné à éviter autant que faire se peut la « catastrophe». En se définissant comme une «spiritualité pour notre temps », elle range ce temps dans la catégorie des époques infidèles, des temps sans doute trop «païens» pour pouvoir être assidûment fréquentés! Elle procède d'une morale théologique laïcisée. En l'occurrence, que les termes « moderne» et « modernité» aient reçu des significations qui tournaient plutôt autour de l'idée d'histoire, de crise, de rupture, et plus globalement du refus de l'archè au profit de l'histoire universelle (sans déréliction nécessaire ni désespoir), n'empêche pas d'observer qu'ils sont désormais employés comme des bannières réifiantes, comme des objets de ralliement, comme des constructions absentes de conflits internes, de difficultés et de projets, parce qu'ils sont convertis en citadelles à défendre. On sait assez que les pensées approchent de leur fin quand elles sont engagées irréversiblement dans des directions inflexibles et se manifestent sous des formes rigides. Ainsi la modernité bascule-t-elle du côté du culte et de la vénération autour desquels des consciences sanctifient des affirmations, au risque de mutiler la pensée critique. Sous les coups de cette déformation, la modernité en effet se transforme en un discours absolu, moral et juridique, qui met hors la loi ses propres contradictions et sa mise en question 7.
6. A dire vrai, il faut entendre ici ces expressions avec les accents qu'y mettent certains néomodemes, tant les plus connus comme Alain Renaut, Alan Sokal, Charles Coutel, que les épigones comme Jean-Claude Michéa (L'Enseignement de l'ignorance, Castelnau, Climats, 1999), par exemple. 7. La notion moderne de critique l'impliquait. Ne retombons-nous pas dans le positivisme et un culte religieux laïque? Dès 1946, Jorge-Luis Borgès n'écrit-il pas, dans Wl essai consacré à Apollinaire: «Panni toutes les obligations que peut

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LA REVENDICATION MODERNE: INUTILE ET INCERTAINE?

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Une chape de plomb est effectivement tombée sur la modernité. Devenue norme et borne, elle se contente d'offrir des ressources et un port d'attache à ceux qui veulent refluer par rapport aux difficultés suscitées par la réalité présente et les activités qui troublent leur quiétude. Elle permet aux hagiographes de la modernité souverainistes, modernistes bien pensants et moralisateurs - de marteler leur fidélité envers elle, comme si, en définitive, la dimension de la foi n'avait pas réussi à être éradiquée de la constitution moderne. N'est-ce pas parce qu'ils veulent résister farouchement sans la critiquer à la transformation des formes de la civilité, de l'urbanité et de la pensée inventées sous leurs yeux? D'ailleurs, ils trouvent que le jugement critique disparaît ou est mis en péril chez les autres, mais parce qu'ils se prennent eux-mêmes pour les seuls modèles de jugements. Les stratégies d'élaboration Relativement à une réflexion plus historique et plus différenciée portant sur la modernité (mais aussi par rapport à tout autre moment d'histoire de la philosophie), ces positions normatives soulèvent des questions de fond. Comment identifier une soi-disant philosophie moderne unifiée, manifestement reconstruite a posteriori? Dans quelles conditions une perspective discursive cherche-t-elle à codifier définitivement un ensemble de démarches? Pourquoi une dynamique de pensée finit-elle par se figer en position
s'imposer un auteur, la plus courante et la plus préjudiciable, sans doute, consiste à vouloir être moderne»? Au sortir de l'année Balzac, il convient de relire cet auteur pour s'apercevoir que « moderne» peut rimer avec beaucoup de choses: par exemple (Louis Lambert, La Recherche de l'absolu, etc.) avec le recyclage des thèses de Swedenborg, etc. En tout cas, l'idée de rupture, elle, se rencontre constamment: « Le passé n'est plus, il est iITévocable, et c'est assez pour les sages que de penser au présent et à l'avenir» (Francis Bacon, Essais de morale et de politique, 1597, Paris, L'Arche, 1999). Pour une étude plus précise de sa signification, cf. Christian Ruby, « Nul n'est héritier s'il n'est capable d'être initiateur», inEspacesTemps, n073, Février 2000.

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indépassable? Appliquées à la question de la modernité, ces interrogations se réinterprètent de mille manières, mais au moins en ce sens: comment un moment d'histoire de la philosophie se formet-il, quel mode d'unification adopte-t-il, sous quel genre de coup tombe-t-il ? Au demeurant, ce qui nous paraît décisif aujourd'hui, c'est de saisir et comprendre la différence entre les étapes de constitution réelle d'une philosophie (et le passage des problèmes posés au nom qui les manifeste) et les modalités de reconstitution plus ou moins idéale de ces étapes. Ce qui différencie ces deux problèmes ce sont surtout des stratégies. Cernons-les d'abord brièvement. Elles concentrent d'ailleurs simultanément des discours et des expériences du monde. D'un côté, la conscience moderne se forge au sein de polémiques contre « l'ancien ». De l'autre, la réification néomoderne se renforce des assauts portés contre la modernité par les « postmodernes ». Même en une approche sommaire, on voit bien qu'il est nécessaire de mener deux analyses différenciées. Si bien qu'on ne parle jamais de la modernité selon les mêmes voies, les mêmes procédures ou les mêmes significations. En caricaturant à peine, on pourrait faire dépendre le premier moment de l'enthousiasme d'une séparation (la modernité du désenchantement) et le second du désespoir d'une séparation (le désenchantement de la modernité). Bien sûr, entre les deux, des événements sérieux et bouleversants viennent perturber les continuités: les combats des Lumières, l'ère des révolutions, l'invention du communisme, les ténèbres d'Auschwitz, au point qu'il est à chaque fois impératif de se demander quelle composante « moderne» les traverse. En nous bornant à un rapide commentaire sur le second moment, deux choses affleurent immédiatement: nous ne nous trouvons pas devant «la» modernité, mais devant une modernité qui se réélabore sous les coups de ses ennemis - aussi l'avons-nous

nommée «néomodernité» -. Cette dernière a souvent dissous la
critique de soi dans un mépris des autres thèses. La définition de ce qu'est un ennemi de la modernité, la corrélation avec les enjeux des

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batailles à mener, sous-tendent en effet les déterminations de la stratégie néomoderne et l'angle d'attaque des problèmes ou la prise au sérieux des dangers. Cela apparaît de façon évidente dans l'analyse du grand désordre qu'elle recouvre de la notion même de «modernité ». Désordre de datations, de références, d'objectifs. Les repères chronologiques entre lesquelles placer la modernité ne coïncident ni selon les auteurs ni selon les cultures8. Chacun s'adonne à la recherche d'amers différents afin d'organiser avec plus de pertinence le registre sémantique de son vocabulaire. A défaut d'ennemis communément définis, chacun dispose son adversaire en fonction de ses propres impératifs et des rebonds qu'il veut organiser. Il faut remarquer enfin que le nombre des conséquences induites augmente en fonction de la multiplicité des évocations divergentes des «échecs» de la modernité (types d'échec, critères selon lesquels ils sont avérés, projets de correction). Quant au mépris des autres thèses, il faut avant tout en saisir la véritable nature. Du moins il faut en faire un usage moins moral que « politique». Les caractéristiques majeures des discours des néomodernes montrent qu'à l'évidence ils substituent ce mépris aux difficultés qu'ils ont à énoncer ce qu'il est possible d'accomplir après le déclin des absolus. Car, s'ils admettent un certain déclin des absolus, ils Il'admettent pas le déclin du moderne comme absolu. Du coup, ils n'arrivent plus à répondre à la question de savoir comment poser le problème des règles de la pensée et de l'existence communes une fois ce déclin admis, sinon à prétendre encore qu'il faut fonder ces règles dans la morale et le droit. De là une leçon pour nous: il est urgent d'apprendre à se déprendre de la manière néomoderne de
8. En esthétique, « art moderne» renvoie à la période couvrant la naissance des avant-gardes historiques (1850) puis leur expansion, tandis que le « contemporain» commence après la Deuxième Guerre mondiale. Mais l'on sait aussi que le « moderne» ne se diffuse pleinement que durant le « contemporain». En revanche, dans la codification des historiens, le « moderne» commence vers le milieu du XVO siècle. On notera que les allemands aiment à englober dans la « modernité », le Sapere Aude de Kant (repris à Horace) et la prolongent jusqu'en 1980 (du coup, c' est Weimar qui en est l'épicentre géographique).

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poser le problème de l'universel - comme fondement ou surplomb de toutes choses - et de chercher plutôt à poser le problème de la transformation de soi en relation avec uu universel à construire. Seule manière d'éviter de réfléchir en termes de modèles donnés9, de consensus ou de communication, et de sacrifice. De cette configuration particulière (néomoderne) de la modernité, on déduit aisément que la modernité, en se heurtant à ses «ennemis », se heurte largement à elle-même. Au milieu du gué, sentant bien que le cours de sa propre histoire mérite d'être révisé, elle ne cède à cette obligation qu'avec mauvaise grâce, c'est-à-dire en évitant de revenir autant que faire se peut sur les critiques internes qui l'on déjà traversé. Ainsi en va-t-il du refus assez constant de travailler les contradictions qui traversent la pensée des auteurs modernes. L'esquisse à laquelle nous venons de procéder nous ramène au problème central. Nul discours philosophique n'est à l'abri du risque de la réification. Un tel risque tient moins à la manière dont ce discours est repoussé de l'extérieur, qu'à la manière dont il pose sa propre règle de production comme un absolu. Or, dans quelle mesure a-t-on vraiment besoin de perpétuer des formes identiques de discours? Ne vaut-il pas mieux apprendre à reconstruire à chaque fois les problèmes qui sont posés, quitte à ce que les références fondatrices soient aussi bousculées? Mais si l'on revient de cette manière au problème central discuté ici, autant dire que l'on n'a guère de raisons de se réclamer encore d'une quelconque modernité (pas plus que de la postmodernité).

9. PieITe Macherey, dans Histoires de Dinosaure (Paris, Puf, 1999), développe largement ce thème. TIn'est d'ailleurs guère nécessaire de faire trop précisément les comptes de la souffrance dans le monde contemporain pour savoir que l'idée moderne d'émancipation ne peut pas être abolie d'emblée sans précautions particulières. TIfaudrait donc à partir d'ici entreprendre une longue réflexion un peu plus technique portant sur les représentations modernes de la société. Et analyser ce qu'il advient au regard et à la pratique politiques lorsqu'ils quittent l'appréhension de la société comme système de domination et de lutte. Par la conception de l'existence qu'elle favoriserait, cette entreprise éclaircirait les raisons que nous avons ou que nous n'avons pas (ou plus ?) de nous battre encore pour qu'un monde plus juste (et non pas consensuel) advienne.

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Les modernités Cette clarification méthodique de la recomp osition néomoderne de l'idée de la modernité a des conséquences précises sur l'évidence moderne, sur l'évidence de sa teneur et de sa consistance. Chacun avance des raisons définitives quant à sa situation et son identité, et traite la modernité comme une période de notre histoire, un esprit, un paradigme, un rêve d'émancipation ou une fiction toujours synthétiques. Mais si nous ne nous laissons pas prendre à cette évidence, nous nous obligeons à concevoir moins une modernité que des modernités aux théories dissemblables et même incompatibles (renversements, contradictions, marginalisations). Nous sommes simultanément amenés à l'évaluer autrement qu'en nous contentant d'une approbation ou d'un refus. De toute manière, la modernité est primordialement pour nous un problème. Ce qui caractérise le moderne, c'est moins d'avoir à garantir l'existence de limites à ne pas dépasser que de susciter des démarches. C'est donc moins de poser un fondement que d'apprendre à chercher ce que l'on est dans ce que l'on accomplit. Ainsi reconçue, la modernité, quelle que soit finalement l'abstraction unifiante par laquelle on la recouvre, requiert d'abord une attention particulière aux contradictions qui la structurent. Les événements qu'elle englobe, les élaborations théoriques auxquelles elle donne lieu, les relations qu'elle entretient avec son propre passé ne sont pas uniformes. Elle nous renvoie à la nécessité de nous demander comment lire une époque, une histoire, afin d'en dégager, voire prolonger, les dynamiques. Il nous appartient, si l'on veut être cohérent avec ces objectifs, de dégager chacune des possibilités de savoir et d'action qui ont rendu cette époque vivante. Et, puisqu'il n'existe pas de lecture absolue, il convient aussi de se rendre assez attentif pour faire émerger ce qui échappe aux propos convenus. De ce point de vue, des philosophes comme Michel Foucault (le diagnostic des bio-pouvoirs), Jacques Derrida (la déconstruction), Gilles Deleuze (la critique des sociétés de contrôle), rejetés de la modernité par les néomodernes, peuvent très bien en relever.

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Le discours convenu portant sur la modernité et son opposition au postmoderne aspire à condenser les adversaires autour de formules brèves, mais qui dégénèrent rapidement en facilités: raison versus allégorie, sujet versus inconscient, histoire versus répétition, universel versus différence, unité versus fragment. Ces couples ont d'abord pour signification d'être les chevilles ouvrières du discours néomoderne. Leur fécondité, toutefois, laisse à désirer lorsqu'on veut aller plus loin que le seul impératif de baliser un champ polémique ou de présenter globalement les débats. Trop nombreux sont les propos qui font preuve de légèreté à cet égard. Ils cumulent les deux défauts précédents: unifier et réduire à des oppositions simples. On en a un exemple courant depuis Martin Heidegger qui se contente de caractériser uniment l'époque moderne et sa philosophie par leur concentration sur le « sujet », et d'ajouter dans la foulée que cette concentration doit être mise en question 10. La radicalité de cette critique du « sujet» cache, en vérité, une thèse métaphysique (conjuguée à une attitude politique bien mesurée désormais). En outre de se satisfaire d'une véritable réduction de la modernité à l'idéal d'un monde seulement humain défmi comme un projet de maîtrise du monde (dont la formule est par ailleurs attribuée à Descartes)! Or, le danger profilé par cette élaboration surgit aussitôt. On y masque la manière dont des modernes ont pu se rendre critiques vis-à-vis de leur propre histoire, sans tomber dans le traditionalisme (Edmond Burke, Joseph de Maistre, etc.) pour autant. A défaut de citer toutes ces critiques modernes, rappelons seulement que GWF Hegel, en faisant de l'acte son héros, réalise une des mises en question possible de la prééminence de l'entendement dans la philosophie des Lumières, que Karl Marx a décelé une aliénation ou une exploitation (dont la puissance devait
10. TIfaudra bien un jour inteIToger les philosophes français pour savoir pourquoi ils se sentent obligés de discuter avec Heidegger, au lieu de rejeter sa pensée ? Paradoxalement, cela nous ramène à chaque fois à la question de la place de Kant dans la philosophie du XX:°s.

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aboutir à un «renversement») au cœur de la modernité utilitariste défendue par certains philosophes anglo-saxons, que Friedrich Nietzsche a souligné la nécessité d'entreprendre une « critique de la modernité» dont la promesse serait tenue dans Par-delà bien et mal, que le poète Charles Baudelaire se laisse surprendre par la ville moderne et s'élève contre l'industrialisation moderne de l'art, tandis que l'écrivain Stéphane Mallarmé pratique avec précision la critique du sujet (moderne) de l'écriture, et que les peintres Picasso et Braque réfutent la perspective moderne, etc. Aucun d'eux cependant n'est conduit à des positions réactives ou métaphysiques. On y masque aussi la critique moderne des illusions modernes et de leur européocentrisme. Car outre la critique du théologico-politique (inachevée si l'on prend Hume au sérieux lorsqu'il dénonce les «théologiens déguisés en philosophes »), les modernes ont introduit, soutenu et enseigné la capacité à déréaliser leurs propres propos. Citons à nouveau les «philosophes du soupçon », Foucault, Derrida, Deleuze, mais aussi Cornelius Castoriadis, ou à d'autres égards de nombreux anglo-saxons, auxquels il faudrait ajouter les écrivains qui ont pris le contre-pied des modernes à la suite des subversions de Georges Bataille, et les « modernes anti-modernes» tels l'écrivain Witold Gombrowics, le metteur en scène Pier Paolo Pasolini, etc. Dans cet esprit, il est remarquable de noter que ces derniers auteurs ne cherchent pas à se reconnaître dans un ensemble quelconque. Aucun ne se prive cependant de s'inquiéter de ce que la modernité déploie, notamment en morale, éventuellement de ses impasses bien-pensantes. En somme, les auteurs critiques dont nous venons de rappeler sommairement les travaux nous appellent à penser dynamiquement la modernité et son dépassement, à lui donner la figure d'un style de combat encore trop peu démystificateur plutôt que l'unité d'un principe conceptuel. Des modernités, on dira donc qu'elles se sont refusées à penser en termes de nature et d'absolu pour se placer sur

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un fil directeur: l'impératif de se penser en agissant et de faire l'effort de se comprendre elles-mêmes Il . Chronologie succincte d'un conflit De toute façon, il faut maintenant enchaîner: nulle fin de l'histoire, nul jugement dernier. Ce qui nous intéresse donc désormais, c'est moins de repérer une hypothétique sagesse moderne que les seuils de constitution ou les points de conceptualisation polémiques de la règle de pensée qui s'est instaurée comme néomoderne et par opposition de la poussée postmoderne. Il nous semble décisif de parcourir sans exégèse pointilleuse le chemin conflictuel qui a renforcé l'un contre l'autre deux discours contraires, le discours néomoderne et le discours postmoderne. Certes, les historiens constatent un certain usage du tenne «moderne », dès le VO siècle après JC. Des théologiens, montre Hans Robert Jaussl2, ont alors recours à un tenne forgé sur le latin, modernitas, afin de construire une distinction entre leurs propos et ceux de l'antiquitas romaine et païenne. Il en existe par ailleurs d'autres usages durant la Renaissance et l'âge classique. Mais, c'est, au XIXos, Hegel (dès la Préface de la Phénoménologie de l'Esprit) et Baudelaire (Curiosités esthétiques), chacun pour son compte, qui en fixent la signification «moderne », en attachant le tenne aux champs historique et esthétique. «Moderne» devient un véritable critère d'appréciation du présent (à l'encontre des modèles du passé),

Il. Ainsi la nostalgie à l'égard de Kant fonctionne-t-elle curieusement. On prétend même souvent observer un « retour à Kant », alors que cet auteur a toujours accompagné, sous des lectures diverses, I'histoire européenne depuis le XIXos (en France, l'impact de la 1raduction Banù est considérable sur les esprits de la mo République). L'école républicaine est foncièrement kantienne de fonnation. Où est le « retour»? Constatons plutôt des conflits de lecture: notamment autour de l'article « Qu'est-ce que les Lumières? » (Habennas, Foucault, Lyotard, etc.). La publication de Kant dans la collection La Pléiade en 1980 ne fait qu'accentuer la consécration constante. 12. Pour une esthétique de la réception, 1972, Paris, Gallimard, 1978.

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déployé ensuite par les avant-gardes plastiques et littéraires (Eliot, Apollinaire, etc.). Paradoxalement, on rencontre aussi le terme «postmoderne », à cette époque, dans les ouvrages du peintre Chapman. Grâce à ce mot, il prétend désigner sa peinture et l'opposer à celle des impressionnistes. On le trouve utilisé aussi en 1934 dans les ouvrages de la critique littéraire espagnole; on le trouve enfin dans des références françaises. Mais son usage n'est codifié dans aucun de ces cas. Il faut ensuite faire un saut dans le temps et prendre position dans un autre champ que celui de la philosophie pour voir ce vocabulaire prendre un sens technique et critique, relatif désormais à la dispute actuelle des modernes et des postmodernes. Déjà en 1966, l'architecte Robert Venturi entreprend une critique féroce de l'architecture moderne, dont il estime qu'elle a enfermé le bâti dans un modèle unique et lassant, sans pour autant utiliser le mot. En 1968, le critique d'art Léo Steinberg, instaure le premier usage postmoderne du terme «postmodernité ». Il renvoie, mais le référent est curieux, aux travaux, pourtant «modernes », de Robert Rauschenberg, Jaspers Johns et Andy Warhol, montrant que leurs œuvres établissent un nouveau rapport entre l'artiste, l'image et le spectateur. De manière décisive, en 1971, Ihab Hassan, critique littéraire américain, utilise l'adjectif «postmoderne» pour défmir une esthétique anti-moderne, née en 195013. Tandis qu'en 1972, le 15 juillet, à 15h 32, à Saint-Louis, dans le Missouri, un immeuble construit selon les canons de l'architecture moderne est démoli. Pour beaucoup cette date devient symbolique. Pour eux, la modernité est morte, «officiellement », ce jour là. La même année, par ailleurs, Octavio Paz publie un ouvrage14, dans lequel il affirme que nous « vivons la fin de l'idée d'art moderne». Cela ne va évidemment pas sans rencontrer des réticences: en 1973, Bruno Zevi se fait en

13. Le démembrement d'Orphée, Sur la littérature postmodeme, NY, Oxford Uni. Press, 1971. 14. Point de convergence. Du romantisme à l'avant-garde, Paris, Gallimard, 1972.

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