La montée en puissance des Etats-Unis

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Au cours de la première moitié du XXe siècle, les Etats-Unis ont progressivement éclipsé la Grande-Bretagne et son empire au terme d'une rivalité qui débute avec la guerre hispano-américaine, la perte de Cuba par Madrid et l'acquisition par Washington des Philippines, de Guam et de Porto Rico. L'émergence du "siècle américain" est le résultat d'une formidable mue qui voit les Etats-Unis se métamorphoser en puissance tutélaire des démocraties, siège des Nations unies et centre d'un système impérial d'un nouveau type qui s'étend bientôt à l'Europe et à l'Asie.
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
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EAN13 : 9782296365001
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La montée en puissance des États-Unis De la guerre hispano-américaine à la guerre de Corée

L'Aire Anglophone Collection dirigée par Serge Ricard
Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste champ d'investigation, caractérisé par la cOlmexion idiome-culture, auquel les spécialistes formés en langues, civilisations et littératures dites "anglo-saxonnes" donnent sa spécificité. Il s'agira, d'une part, de mieux faire connaître des axes de recherche novateurs en études britanniques, américaines et canadiennes et, d'autre part, de répondre à l'intérêt croissant que suscitent les cultures anglophones d'Afrique, d'Asie et d'Océanie - sans oublier le rôle de langue véhiculaire mondiale joué par l'anglais aujourd'hui. A cette fin, les domaines privilégiés seront l'histoire des idées et des mentalités, la sociologie, la science politique, les relations internationales, les littératures de langue anglaise contemporaines, le transculturalisme et l'anglais de spécialité. Déjà parus Isabelle V AGNOUX, Les Etats-Unis et le Mexique, histoire d'une relation tumultueuse, 2003. Pierre DROUE, Le Vagabond dans l'Angleterre de Shakespeare,2003. Serge RICARD, Les relations franco-américaines au XXe siècle, 2003. Benoît LE ROUX, Evelyn Waugh, 2003. Helen E. MUNDLER, lntertextualité dans l'œuvre d'A. S. Byatt. 1978-1996,2003. Camille FORT, Dérive de la parole,' les récit de William Golding,2003. Michèle LURDOS, Des rails et des érables, 2003. Raymond-François ZUBER, Les dirigeants américains et la France pendant les présidences de Ronald Reagan et de George Bush 1981-1993, 2002. Taïna TUHKUNEN-COUZIC, Sylvia Plath. Une écriture embryonnaire, 2002. Serge RICARD (dir.), États-Unis / Mexique,' fascinations et répulsions réciproques. André BÉZIAT, Franklin Roosevelt et la France (1939-1945) " la diplomatie de l'entêtement. Ada SAVIN, Les Chicanos aux États-Unis.

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La montée en puissance des Etats-Unis
De la guerre hispano-américaine à la guerre de Corée

Sous la direction de Pierre MELANDRI et Serge RICARD

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

(Ç;) L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-6687-0 EAN: 9782747566872

SOMMAIRE

Avant-propos, par Pierre MELANDRIet Serge RICARD. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Robert W. et Mason A. Shufeldt: explorateurs, aventuriers, agents de l'expansionnisme américain à la fin du XIX" siècle, par Aïssatou SY-WONYU.. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1898 : les élites françaises entre désir d'Europe et fascination américaine, par Antoine DERAM .. . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . Theodore Roosevelt and the Diplomacy of Power, by William N. TILCHIN....................................... The Rooseveltian Roots of the Bush Doctrine, by H. W. BRANDS. .. . .. .. .. .. . .. .. .. .. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . "Advertising America": U.S. Progressives and War Propaganda in Italy (1917-1919), by Daniela ROSSINI. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les États-Unis pendant les années 1920. Isolationnisme, unilatéralisme ou émergence d'une communauté atlantique?, par Denise ARTAUD

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Une nouvelle super-puissance face à un dilemme: Truman et la création de l'État d'Israël (1945-1948), par Françoise OUZAN . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . ., 115 The Bombing of Hiroshima and the End of the War with Japan: A Review of the Documents and Historiography, par Michael KORT

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Le monde vu par les Policy Planning Staff Papers, 1947-1950, par Laurent CESAR! .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 155

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LA MONTÉE EN PUISSANCE DES ÉTATS-UNIS

Les intellectuels latina-américains et les États-Unis guerre hispano-américaine à 1945, par Christian GlRAULT

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The Rise of the United States as a Pacific Power, 1850-1950, by Odd Arne WESTAD .. . .. .. .. .. . .. . .. .. .. .. .. .. .. .. ... Note sur les auteurs.

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... ... ..:..

Pierre MELANDRI
Institut d'Études Politiques de Paris

Serge RICARD
Université de Paris /1/ (Sorbonne Nouvelle)

AVANT-PROPOS

Aujourd'hui, quelles que soient les limites que rencontre son influence, l'Amérique fait figure d'unique superpuissance, d'hyperpuissance même pour reprendre l'expression lancée en 1998 par Hubert Védrine, alors ministre des Affaires étrangères de la France. Mais c'est dès 1945 qu'elle s'est imposée, et de loin, comme le leader des démocraties industrialisées. Seul pays à détenir alors l'arme nucléaire mais aussi à ne pas avoir souffert économiquement des hostilités, elle disposait alors des deux tiers des réserves d'or et des trois quarts des capitaux investis dans le monde, de plus de la moitié du potentiel industriel et de la flotte de transport de la planète et d'un PNB déjà égal à trois fois celui de l'URSS et cinq fois celui du Royaume-Uni1. Sous cet aspect, c'est à cette date que, relativement, la suprématie américaine a été la plus écrasante même si, comme on le sait, son exercice s'est vu très vite compliqué et handicapé par la détermination de l'URSS à l'entraver. Bref, dans les quelque soixante années qui ont suivi la disparition du IIIe Reich et la reddition du Japon, la position relative des États-Unis a beaucoup moins changé qu'elle ne l'avait fait dans le demi-siècle qui avait précédé. L'émergence du "siècle américain"z est, en effet, le résultat d'une formidable mue qui voit les ÉtatsUnis se métamorphoser d'une république où, encore au début
1. Melvyn P. Leffler, A Preponderance of Power, National Security, the Tru-

man Administration, and the Cold War (Stanford, Calif.: Stanford University Press, 1992), p. 2. 2. Pour reprendre la fonnule lancée par Henry Luce, le patron du groupe Time-Life, en 1941.

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des années 1880, l'Europe exile ses diplomates les moins doués en puissance tutélaire des démocraties, siège des Nations unies et centre d'un système impérial d'un nouveau type qui s'étend bientôt à l'Europe et à l'Asie. Cette transformation, c'est en réalité dès la dernière décennie du XIX. siècle qu'elle a commencé, quand les États-Unis ont paru comme venir à maturité et quand, du coup, les chancelleries se sont empressées d'y envoyer leurs diplomates les plus talentueux et chevronnés. La conquête de l'espace continental était achevée; l'aventure, dorénavant se situait outre-mer, comme l'avait prédit Frederick Jackson Turner en 1893 dans son célèbre essai sur la Frontière. Plusieurs facteurs - économiques, idéologiques, politiques - concoururent à faciliter l'émergence des États-Unis sur la scène mondiale, leur admission en fait au septième rang des grandes nations, au sein d'un "concert" jusque-là essentiellement européen - auquel le Japon aspirait à participer depuis 18953. Dès le tournant du siècle l'Amérique est en pleine mutation. Le nombre d'habitants va s'accroître à un rythme exceptionnel sous les effets conjugués de la natalité et de l'immigration massive: 76 millions en 1900, 92 millions en 1910, 106 millions en 1920. Le pays majoritairement rural de l'après-guerre de Sécession va s'urbaniser jusqu'à accueillir dans ses villes 60 % de sa population, soit l'inverse des proportions de 1900. Déjà puissance agricole, l'Amérique est en passe de devenir géant industriel. Le mouvement de cartellisation s'accélère d'ailleurs de 1898 à 1904. La conséquence la plus immédiate et la plus spectaculaire de la guerre hispano-américaine de 1898 fut, on le sait, l'accession de facto des États-Unis au statut de puissance coloniale aux dépens de l'Espagne qui perdit Porto Rico, Guam et les Philippines outre Cuba, promis à l'indépendance. La doctrine de Monroe venait d'être magistralement réactualisée: les Caraïbes et, plus généralement, "l'hémisphère occidental" tout entier se voyaient débarrassés d'une encombrante présence européenne. Washington se trouvait en mesure de surveiller plus étroitement les abords de l'isthme de Panama dans la perspective de la construction d'un canal interocéanique. L'éclatante démonstration de sa montée en puissance laissait présager pour l'avenir une implication croissante, et à vrai dire inévitable, dans les affaires du monde.

3. Ernest R. May, Imperial Democracy:
Power (New York: Harper Torchbooks,

The Emergence of America as a Great
1961), pp. 6, 236-237, 263-270.

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En prélude à ce volume, Aïssatou Sy-Wonyu s'attache à montrer que dans le contexte expansionniste du dernier tiers du XIX. siècle l'appel de l'outre-mer aux États-Unis a été entendu, entre autres, par les officiers de la marine américaine qui "s'évertueront avec une constance entêtée" à découvrir de nouveaux espaces. L'historiographie de l'Âge doré n'a pas rendu justice à cet activisme que les historiens militaires et diplomatiques ont mis en lumière. Cette première contribution étudie le rôle de la marine des États-Unis dans l'élaboration d'une politique navale que prolongeront les théories de Mahan et dont Theodore Roosevelt se fera l'artisan décisif au cours de sa présidence. Robert W. Shufeldt qui jouera un rôle essentiel offre une intéressante étude de cas, tout comme son fils Mason A. Shufeldt, dans une moindre mesure. Les officiers de leur trempe se font diplomates sinon conquérants. Robert W. Shufeldt préconise une expansion commerciale vers l'Asie et l'Afrique (notamment le Liberia), qui recèlent selon lui "un potentiel infini pour accueillir les exportations américaines". Mason A. Shufeldt poursuivra l'œuvre paternelle. Il effectue sa carrière à un moment où la Marine, démantelée au lendemain de la guerre de Sécession, se modernise lentement grâce aux réformateurs en son sein, au premier rang desquels son père. Il sera le premier Occidental à traverser Madagascar d'est en ouest et à en dessiner une carte exacte en 1884, ce qui lui vaudra une certaine notoriété. Sa mission, dotée de moyens importants, reçoit le soutien du ministère de la Marine, de la Navy et surtout de l'Office of Naval Intelligence. Il faut dire que le scramble for Africa bat son plein chez les Européens. Washington manifeste alors une prudente neutralité et se garde bien d'indisposer les grandes puissances sans pour autant négliger d'accroître, fût-ce modestement, l'influence américaine. Antoine Deram poursuit une réflexion amorcée par ailleurs dans le cadre d'une étude des relations franco-américaines de 1898 à 19184.Il s'agit d'examiner les commentaires que consacrent les élites parisiennes à l'avènement de l'impérialisme américain au tournant du XIX. siècle, plus précisément de 1897 à 1901 qui voit la présidence McKinley inaugurer l'expansion outre-mer des ÉtatsUnis. Au-delà des interprétations existantes, qui opposent chez les Français de l'époque anti-américanisme de principe et acceptation réaliste de l'inévitable montée en puissance d'un géant
4. Pierre Melandri & Serge Ricard (dir.), Les relationsfranco-américaines au XX' siècle(Paris: L'Harmattan, 2003), pp. 35-52.

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économique, il Y a place pour une analyse plus serrée du discours et un élargissement de la notion de politique étrangère. Deux thèmes récurrents structurent alors le discours des élites françaises: "d'une part, la nécessité d'une intervention européenne pour poser des bornes à l'ambition américaine; d'autre part, le procès intenté aux États-Unis impérialistes - procès où, on le verra, les arguments de la défense sont loin d'être méprisés". Pirates et puritains, les Américains auraient en somme les défauts de leurs qualités. On constate, à lire Antoine Deram, que l'espoir irréaliste d'une Europe contrepoids de la puissance américaine naissante a valeur d'incantation et cache un aveu de faiblesse, car au bout du compte, lors de la guerre hispano-américaine, Madrid ne recevra qu'un soutien moral de pure forme face à ce que les Puissances considèrent comme une agression patente de l'Espagne par les États-Unis, une ingérence inadmissible dans les affaires intérieures d'un pays voisin qui a non seulement le droit pour lui, mais peut aussi invoquer une légitimité historique - car "l'Espagne a donné les Amériques au monde". L'inquiétude est grande, en effet; le délicat équilibre établi au XIX' siècle et le droit international le garantissant sont mis à mal par le trublion du Nouveau Monde. Depuis la guerre sino-japonaise certains pressentent déjà une décadence du Vieux Monde et prédisent son déclin à moins d'un sursaut collectif. Cette nouvelle atteinte à l'ordre mondial laisse présager une future suprématie" anglosaxonne". La doctrine de Monroe apparaît comme un instrument de l'impérialisme américain, contrairement à sa vocation première de réflexe défensif. Ne doit-on craindre que ce concept d'hégémonie régionale fasse école et pousse d'autres nations extraeuropéennes à proclamer leurs propres zones d'influences? Les événements de Fachoda montreront la vanité du discours unitaire. En fin de compte, les États-Unis inquiètent mais fascinent et l'admiration finit par l'emporter sur la critique chez les élites "finde-siècle". À l'heure de la "supériorité des Anglo-Saxons" rares sont finalement ceux qui doutent de l'aptitude de Washington à conduire une mission civilisatrice à Cuba et aux Philippines: plus nombreux sont ceux qui jugent sévèrement une Espagne décadente, cléricale et réactionnaire. L'expansionnisme triomphe sous William McKinley, mais la puissance de la "république impérialiste" s'affirme surtout avec Theodore Roosevelt qui succède au président assassiné. Son accession accidentelle à la Maison-Blanche permit de confier la diplomatie de la nation à l'homme de la situation, comme le montre William

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Tilchin, fin connaisseur de sa présidence et spécialiste des relations anglo-américaines de cette époque. Le 26" président fit d'entrée de la politique étrangère son domaine réservé, car il avait en la matière une vision et un dessein mûris de longue date, dans lesquels les problèmes de défense - le renforcement et la modernisation de la marine notamment - trouvaient une place importante. Jamais nouveau président n'avait été aussi apte à conduire la politique extérieure du pays, si l'on excepte John Quincy Adams. Ses voyages de jeunesse en Europe et au Moyen-Orient et ses amitiés cosmopolites le distinguaient déjà de ses prédécesseurs, qui n'avaient connu que le Nouveau Monde. il approuvait la mission civilisatrice des puissances coloniales, et admirait la plus grande d'entre elles, la Grande-Bretagne. Dans la géopolitique rooseveltienne, l'équilibre des puissances était le plus sûr garant de la paix et la solidarité anglo-saxonne - une sorte de partenariat avec l'Empire britannique - devait jouer un rôle central. Les États-Unis, récemment promus au statut de grande nation, avaient vocation à devenir le "gendarme" de "l'hémisphère occidental", d'où les pays européens, en particulier l'Allemagne, devaient être écartés, et les grandes nations civilisées étaient appelées, chacune dans sa zone d'influence, à assurer progrès, loi et ordre dans le monde. Persuadé que les conditions de la sécurité des États-Unis dans un monde en mutation se situaient maintenant bien au-delà des frontières nationales, il était partisan d'un nécessaire "internationalisme" qui supposait l'abandon du traditionnel isolement. Mais connaissant l'attachement de ses contemporains à cette politique, il ne s'en écarta que prudemment, sinon secrètement. Selon Tilchin, sa "diplomatie de la puissance" illustre avec éclat ses authentiques qualités d'homme d'État et de négociateur. Maniant son célèbre "gros bâton" en coulisses, il parvint à tempérer les ambitions allemandes dans "l'hémisphère" lors des incidents vénézuéliens de 1902-1903, en Afrique du Nord pendant la crise marocaine de 1904-1906; de manière plus visible, et plus controversée, en 1903, il "s'empara", selon ses propres termes, de la zone du canal de Panama et rendit possible ce faisant le percement rapide de la voie d'eau interocéanique; artisan de la paix à Portsmouth en 1905, il mit fin à la guerre russo-japonaise, préservant en Asie l'équilibre des puissances qui lui était si cher, et (paradoxalement pour un belliciste...) fut récompensé par le prix Nobel de la paix l'année suivante; prétendument inquiet des réactions du Japon, insulté par les mesures racistes des Cali forniens, il parvint à obtenir du Congrès plus encore de crédits pour

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la marine de guerre et à placer la flotte des États-Unis au deuxième rang dans le monde en 1907. H. W. Brands, également spécialiste de Theodore Roosevelt, propose un éclairage de la "doctrine Bush", telle que formulée par Bush fils, par un retour aux origines, à une époque où tout nouveau président ne se sentait pas obligé d'avoir sa propre "doctrine", afin de préciser les influences qui apparaissent en filigrane dans cette nouvelle définition des intérêts internationaux des États-Unis aujourd'hui. il s'agit en l'occurrence du droit et du devoir de Washington de mener des guerres préventives contre tout régime jugé dangereux pour les États-Unis. Brands trace un parallèle original entre l'unilatéralisme actuel de l'Amérique et son engagement en Iraq et les événements d'il y a un siècle: d'une part, la déclaration de guerre contre l'Espagne, incapable de maintenir l'ordre dans sa colonie cubaine et donc responsable des atteintes aux intérêts économiques des ÉtatsUnis dans la région, ainsi que l'envoi de troupes hors de ses frontières, à Cuba et aux Philippines; d'autre part certains épisodes de la présidence Roosevelt liés à l'énoncé du fameux "corollaire à la doctrine de Monroe", tels la crise vénézuélienne de 1902-1903 et l'acquisition de la zone du canal de Panama. Gendarme autoproclamé de "son" hémisphère au début du xxe siècle, l'Amérique devient gendarme du monde au début du XXIe en vertu de la "doctrine Bush" qui n'est autre que le "corollaire Roosevelt" adapté à l'ère de la "globalisation". Autre moment important de la montée en puissance des ÉtatsUnis, leur entrée en guerre au côté des Alliés en 1917. Daniela Rossini nous rappelle que c'est l'occasion de mettre au service de la paix la grande vision wilsonienne d'un "internationalisme" multilatéraliste, pourrait-on dire, qui gagne notamment les cœurs des peuples opprimés. Le nouvel ordre prôné par le président Woodrow Wilson fait l'objet en 1917-1919 d'une campagne de propagande intense et massive - menée par le Committee on Public Information - à laquelle de nombreux progressistes prennent part et dont l'Italie, traumatisée par la défaite de Caporetto, est l'un des terrains d'expérimentation. L'idéalisme des agents du c.P.I. ne va pas sans une certaine condescendance pour les "Latins" et le sentiment d'une supériorité "anglo-saxonne" qui subvertit le message progressiste. Les orateurs recrutés pour la circonstance doivent répondre de préférence aux critères du modèle "WASP". L'incompréhension qui s'installe n'est pas sans suggérer une constante de la politique étrangère des États-Unis,

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une incapacité fréquente des Américains d'établir un dialogue confiant avec des interlocuteurs étrangers dont ils connaissent mal la culture. Paternalisme et ethnocentrisme seront responsables de nombreux échecs diplomatiques au cours du XX. siècle. En 1917, les États-Unis ont paru concéder qu'ils étaient "embarqués" et qu'ils ne pouvaient plus s'isoler d'un monde dont les turbulences les happaient. Aussi leur rejet du traité de Versailles, pourtant largement taillé à leur mesure, peut-illégitimement étonner. Mais ce n'est pas voir, explique Denise Artaud, que, sur les plans naval et financier, leur avance sur les Anglais est alors beaucoup moins nette qu'il n'y paraît et, plus encore, que l'article X du traité menace de mettre en péril le bien auquel ils sont le plus attachés, leur souveraineté. Pour autant, croire que l'isolationnisme vient d'à nouveau l'emporter serait ignorer leur imbrication croissante, en Europe, sur le plan financier. Celle-ci, il est vrai, n'est pas évidente d'emblée: n'ayant pas contracté de dettes de guerre, ils sont initialement réfractaires à l'idée d'une transaction débouchant sur une réduction parallèle des réparations et de ces dernières. Mais l'occupation française de la Ruhr précipite leur conversion à une négociation qui, apparemment, donne satisfaction aux Français mais qui, en réalité, les prive de la capacité d'imposer des sanctions à l'Allemagne et réintroduit celle-ci sur la scène internationale sur un pied d'égalité. Avec le fameux plan Dawes (1924) et la mise en place de ce que Keynes appellera le "flux circulaire de papier", loin de s'enfoncer dans l'isolationnisme, les dirigeants de Washington semblent en train de parachever une première forme de communauté atlantique dont leur entrée dans la guerre, en 1917, avait jeté les prémices. Mais le système ne résiste pas au krach de 1929 et ce n'est qu'en 1945 que les États-Unis tireront toutes les conséquences de leur nouvelle puissance. Cette dernière, c'est avant tout dans la zone la plus proche sur le plan géographique, l'Amérique latine et, plus encore, les Caraïbes, que, fin XX. siècle, elle s'affirme. Leur irruption sur la scène internationale ne se fait-elle pas en 1898 à l'occasion de leur intervention à Cuba? Face à cette montée en puissance des Yankees, quelle a été, se demande Christian Girault, la réaction des intellectuels de la région? Elle n'est à dire vrai pas identique quand, comme à Porto Rico ou à Cuba, les États-Unis substituent leur présence à un colonialisme discrédité ou quand, comme à Haïti, à Saint-Domingue ou au Nicaragua, ils s'attaquent à de véritables États. L'humiliation provoquée par ces dernières interventions

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incite les intellectuels à des protestations et à une radicalisation qui favorise la montée du nationalisme ou même du communisme. Mais si, jusqu'en 1926, dans le mouvement anti-impérialiste, ce sont eux qui dominent, après le relais est pris par les mouvements politiques qui se renforcent et entrent en rivalité. Parmi ces derniers, même s'il ne connaît qu'une extension limitée, le militantisme anti-impérialiste armé mérite d'être mentionné, en raison surtout du rôle du sandinisme au Nicaragua, véritable pont entre les luttes de la fin du XX. siècle et les futures guérillas. Le communisme, quant à lui, bénéficie de nombreuses adhésions d'artistes et d'intellectuels, mais il n'est pas systématiquement hostile aux États-Unis, distinguant entre les capitalistes et les masses travailleuses de ce pays. Aussi est-ce sans doute au sein des mouvements populistes que l'antiaméricanisme le plus primaire tend à se manifester. Mais les intellectuels n'y sont que peu représentés. L'effort le plus intéressant paraît peut-être celui de l'Alliance populaire révolutionnaire américaine du Pérou (APRA): si son impact concret reste des plus limités, sa stratégie de lutte contre l'impérialisme à travers un dépassement des frontières nationales et de retour à l'américanité, rencontre un écho favorable tant dans les pays andins qu'au Mexique, au Brésil ou en Argentine. Mais avec les années trente et la montée des radicalismes, les intellectuels sont amenés à consacrer beaucoup plus d'énergie aux luttes nationales, raciales et ethniques qu'à l'engagement antiimpérialiste. Bref, lors de la création des Nations unies en 1945, la forte présence des États latino-américains occulte la réalité: leur faiblesse face à des États-Unis à même d'exercer une réelle hégémonie politique et intellectuelle sur l'ensemble de "l'hémisphère occidental" désormais. À cette date, l'affirmation désormais écrasante de la puissance américaine au bénéfice de la Seconde Guerre mondiale a coïncidé avec l'entrée brutale dans l'ère nucléaire dramatisée par le recours de Truman à la bombe A à l'été 1945. Cette décision a été très vite au centre d'un débat passionné: nombre d'historiens "révisionnistes" ont en effet contesté sa nécessité pour imposer leur reddition aux Japonais et suggéré qu'en réalité, son objectif premier était d'intimider l'URSS alors que l'après-guerre s'esquissait. Michael Kort s'efforce ici de faire le point à travers un examen minutieux des documents américains. Selon lui, quoi que les "révisionnistes" aient pu affirmer, rien ne vient prouver que les Japonais étaient prêts, avant Hiroshima et Nagasaki, à capituler: tout au contraire, leur Conseil suprême de la Guerre s'était préparé à

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conduire une bataille décisive sur le lieu d'un futur débarquement. Et, loin d'être disposé à se rendre dès lors que son maintien serait assuré, l'empereur n'envisageait qu'une paix négociée incompatible avec la "reddition sans condition" exigée par les alliés. Par ailleurs, l'idée que, pour se justifier, l'Administration aurait exagéré le nombre de pertes à attendre d'un débarquement, semble démentie par toutes sortes de documents: les dirigeants américains se rappelaient en effet avec quelle férocité l'ennemi avait jusqu'ici lutté et ils constataient que, sur le lieu du futur débarquement, ses effectifs ne cessaient de se gonfler. Du coup, même si Truman a indéniablement réfléchi avec ses conseillers au rôle que, dans l'après-guerre, la possession par les Américains de la bombe atomique pourrait jouer, c'est bien le souci de mettre un terme aux hostilités le plus vite et au coût - du moins pour les Américains -le moins élevé qui a convaincu le président de l'utiliser. Avec la fin de la Deuxième Guerre mondiale, une ère nouvelle s'ouvre pour les États-Unis, celle où ils font figure de superpuissance mondiale, une superpuissance amenée à se préoccuper désormais de la scène proche- et moyen-orientale. Longtemps, en effet, ils se sont contentés d'y défendre les intérêts de leurs pétroliers auprès des Anglais. Mais le souci d'empêcher l'Allemagne nazie de s'y implanter durant le conflit puis, à la fin de celui-ci, l'importance du pétrole dans la vie économique des démocraties, ont hissé la région au rang d'enjeu vital pour leur sécurité. Pourquoi, dès lors, Truman décide-t-il de reconnaître Israël en dépit de l'opposition de ses plus importants conseillers au risque de mettre l'influence des États-Unis dans la région en danger? Plusieurs raisons, rappelle Françoise Ouzan, semblent l'expliquer. D'abord, alors qu'en 1948 les présidentielles se profilaient, les considérations électorales ont de toute évidence joué. Mais, chez Truman, elles ont coïncidé avec la conviction croissante, au regard d'informations qui l'avaient alarmé, qu'il était impératif d'offrir un "foyer national" aux personnes juives déplacées. Dès 1946, cette conviction l'avait conduit à faire pression sur les Anglais. C'est elle qui l'a également poussé lors des discussions sur le partage de la Palestine à s'opposer aux responsables du Pentagone et du département d'État, conscients des promesses faites par Franklin D. Roosevelt au roi Ibn Séoud ou inquiets de voir une guerre entre Juifs et Arabes hypothéquer une reconstruction de l'Europe largement dépendante des approvisionnements pétroliers. Bien que profondément agacé par l'activisme des Sionistes incapables

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de comprendre les contraintes que lui imposait son rôle de leader du "monde libre", très pénétré de l'Ancien Testament, Truman s'est montré sensible au désir des Juifs de revenir sur la "terre promise". Il a vu dans le projet de partage de la Palestine le moyen de réconcilier l'intérêt national, son intérêt propre et la morale (la dette de l'Occident face à un peuple martyr). Soucieux de devancer une Union soviétique encline à y voir un contrepoids opportun à l'impérialisme britannique, il a décidé de reconnaître sans plus tarder le nouvel État que les Juifs venaient de proclamer. En conférant de la sorte à Israël une légitimité internationale immédiate, les États-Unis ont fait la démonstration de leur nouvelle influence comme superpuissance mondiale. Quitte, évidemment, à rendre par la suite beaucoup plus délicate la conduite de leur politique régionale! L'imbrication des États-Unis au Moyen-Orient a sans doute été une des principales conséquences de leur montée en puissance à l'occasion de la Deuxième Guerre mondiale. Mais celle-ci a aussi puissamment amplifié le rôle qui, depuis un siècle, était le leur en Asie orientale. En fait, rappelle Odd Arne Westad, les années qui vont de l'arrivée des canonnières du Commodore Perry au Japon (1853) à la fin de l'occupation américaine (1952) transforment les États-Unis pour les habitants de la région d'un monde inconnu jusqu'ici en un acteur clé et, à la fin dominant, dans les affaires politiques économiques et culturelles de l'Extrême-Orient. Parallèlement, elles ont érigé cette région en un important enjeu stratégique pour l'Amérique. Cette évolution a eu un fort impact des deux côtés du Pacifique. Chez les Asiatiques, elle a suscité une vision quelque peu schizophrénique, une vision où jusqu'aux années 1920, ils ont surtout été sensibles aux traits positifs de l'Amérique (en particulier son régime démocratique) mais où, par la suite, l'accent a glissé sur la nature impériale de sa politique régionale. Chez les Américains, l'Extrême-Orient a exacerbé tous les espoirs mais aussi toutes les interrogations associés à leur expansion. D'un côté, confrontés à la tension née de leur volonté de rester fidèles à leurs idéaux tout en promouvant leurs intérêts, ils se sont efforcés d'étendre les valeurs démocratiques et capitalistes sur lesquelles leur propre expérience avait été fondée: sous cet aspect, leur émancipation des Philippines et, plus encore, la reconstruction du Japon peuvent être considérées comme des succès. Mais, de l'autre, ils ont d'autant moins su, voulu ou pu rompre avec l'héritage colonial que les Européens avaient laissé que, le Japon défait, leur influence s'est trouvée directement

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confrontée à celle d'une URSS, puissance révolutionnaire, et qu'ils ont dès lors peut-être trop systématiquement vu dans toute remise en cause du statu quo ante un point marqué par cette dernière. Les années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale ont en effet été marquées par la prise en charge progressive, dans le contexte de la guerre froide, par les États-Unis du "leadership occidental". Laurent Cesari se penche sur la weltanschauung de George Kennan, un homme au rôle exceptionnel dans ces années où l'Amérique a enfin assumé les responsabilités que son nouveau statut lui assignait, où elle embrassé une politique à la fois "d'endiguement" de l'Union soviétique et de reconstruction des nations démocratiques. Ce rôle, et ses limites, ont découlé de la vision spécifique que Kennan avait de l'Union soviétique. À ses yeux, elle n'avait rien d'un adversaire invincible mais ses faiblesses la rendraient sans doute réceptive à une diplomatie coercitive. Aussi les leviers de l'endiguement devraient-ils être moins militaires que politiques. Par ailleurs, les intérêts des États-Unis devaient se concentrer sur l'Europe, le Japon et le Moyen-Orient. Sous cet aspect, le plan Marshall a sans doute été la best hour de l'architecte de l'endiguement. Pourtant, son influence a décliné rapidement. TI s'est en effet retrouvé isolé sur deux dossiers importants. Le premier était celui de l'avenir de l'Allemagne et du vieux continent. Pour lui, le coup de Prague (février 1948) reflétait moins la volonté de puissance des Soviétiques que leur anxiété. Aussi s'est-il efforcé de rallier ses supérieurs à l'idée d'un retrait militaire des États-Unis et de leur adversaire, retrait dont l'URSS ferait en ultime analyse les frais, parce qu'il sonnerait le glas des démocraties populaires qu'elle avait imposées dans son glacis de sécurité. Mais ses projets successifs devaient se heurter soit au scepticisme des dirigeants des États-Unis soit à l'hostilité de Londres et de Paris. L'explosion nucléaire soviétique acheva de le marginaliser. Juste après, en effet, sur un autre sujet crucial, il vit son avis une fois de plus ignoré: lorsque la construction de la bombe H à laquelle il était opposé fut finalement décidée. Les dirigeants des États-Unis étaient en effet alors en train d'abandonner l'image de l'URSS sur laquelle son approche reposait: en fondant la politique des États-Unis moins sur les intentions de l'URSS que sur ses capacités (au demeurant exagérées), le rapport NSC-68 tendait à la militariser mais, plus encore, en récusant la bonne foi de ceux qui la dirigeaient, il écartait la possibilité d'un

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PIERRE MELANDRI

- SERGE

RICARD

accord avec elle tant que sa politique ou même son régime n'aurait pas changé. D'abord en butte à l'hostilité du Congrès et au refus du président de le défier, la militarisation de la politique étrangère américaine que NSC-68 impliquait allait s'imposer peu après avec le déclenchement de la guerre de Corée Guin 1950t Faisant suite à la "perte" de la Chine (1949), le conflit pulvérisa le principe de Kennan (assez élastique, en réalité, dans la pratique) selon lequel l'Amérique ne pouvait se disperser mais devait concentrer ses efforts sur les régions pivots dont les grands équilibres géostratégiques dépendaient. Bref, les Américains se dotèrent alors d'une formidable puissance armée qu'ils gardèrent, la guerre achevée, pour la première fois en temps de paix, multiplièrent les pactes et traités avec les pays protégés ou alliés, se tinrent prêts à intervenir rapidement contre toute menace qui pourrait surgir dans des zones périphériques considérées comme potentiellement vitales désormais. Bref, ils développèrent un système impérial conçu pour préserver l'ordre et la stabilité dans un monde que toutes sortes de forces de changements, politiques, économiques et technologiques, travaillaient. Dès lors, pour les dirigeants des ÉtatsUnis, le principal défi serait de concilier la nouvelle mission planétaire qu'ils avaient endossée et les principes démocratiques sur lesquels leur pays avait été fondé.
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5. Voir Ernest R. May, ed., American Cold War Strategy: Interpreting (New York: Bedford Books of St. Martin Press, 1993).

NSC 68

Aïssatou SY-WONYU
Université de Rouen

ROBERT W. ET MASON A. SHUFELDT : EXPLORATEURS, AVENTURIERS, AGENTS DE L'EXPANSIONNISME AMÉRICAIN À LA FIN DU XIXe SIÈCLE

It is widely accepted and lengthily documented that American expansion took a new turn at the end of the 19th century with the Spanish-American War of 1898, which plunged the United States into a new imperialist era. However, in order to grasp the intensity of that period it is useful and gratifying to concentrate on those who prepared the way for overseas expansion after the Civil War. From the 1870s to the 1890s various groups tried to increase national awareness-at the levels of government and of public opinion-about the necessity for the country to find new areas of expansion. This" call of the overseas" was heard by some members of the US Navy, such as Robert W. Shufeldt and, a few years later, his son Mason A. Shufeldt, who were among the prime movers of the Navy's slow technical and "mental" revolution. Both represent those generations of us Navy officers who set about to explore the wide world in search for new opportunities -both for personal gratification and for the nation's good. The purpose of this paper is to show how they symbolize the roots of navalism -ideological, political, strategic, and economic-at a time when Navy officers could be the agents of American foreign policy in faraway lands, by assuming the roles of policy-makers, scientists, missionaries, or even merchants.

L'un des points communs entre Robert W. et Mason A. Shufeldt, outre le fait qu'ils sont père et fils, est sans nul doute le fait d'avoir servi leur pays sous les tropiques et subi l'appel de l'outremer. Ce qui semble d'emblée efficace dans cette expression, c'est son pouvoir de suggestion, sa force de persuasion concernant

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AÏSSATOU SY-WONYU

l'idée selon laquelle l'expansion extraterritoriale et donc outremer de la fin du siècle avait un caractère irrépressible, ou compulsif, voire magique. Ce dernier terme n'étant pas aussi éloigné de la réalité qu'on pourrait le croire car en lisant certains écrits des acteurs de cette expansion, on voit combien leur entreprise expansionniste pouvait mêler le pragmatisme le plus simple (la recherche de marchés), le lyrisme (la grandeur de la geste exploratrice) ou l'emphase messianique (ce sentiment de contribuer à porter la lumière à des peuples dans les ténèbres). On observe que la sirène de l'outremer a été entendue par certains individus et par certains groupes sociaux qui, à terme, une fois la conjonction faite avec le monde de la décision politique, formeront l'un des moteurs les plus importants de la fin du siècle. Parmi eux, les officiers de la Marine américaine qui, durant les années ingrates allant de la fin de la guerre de Sécession à la guerre hispano-américaine, s'évertueront avec une constance entêtée à découvrir des espaces nouveaux pour l'expansion de leur pays. Un certain nombre d'études de premier plan ont déjà été faites sur cette période, mais, à quelques exceptions près, les historiens de l'Âge doré ont tendance à la décrire comme une sorte de creux de la vague entre la fin d'une certaine idée de l'expansion continentale et l'élaboration d'une nouvelle politique d'expansion dans le Pacifique, dans les Caraïbes et en Extrême-Orient. Pourtant, si la question de la continuité et de la rupture a beaucoup été débattue, elle ne résiste pas à l'analyse précise des archives de l'époque, qu'il s'agisse de celles du département de la Marine, du Département d'État ou du Congrès, elles-mêmes corroborées par les archives personnelles des acteurs du néo-expansionnisme des années 1870 à 1890. Aujourd'hui, des historiens de la Marine, du corps consulaire américain, de la diplomatie plaident pour que cette période soit étudiée en tant que telle et pour ellemême, et non comme annonciatrice d'une ère nouvelle s'ouvrant avec le trio Mahan-Lodge-Roosevelt. Dans le présent article, nous nous proposons d'étudier le rôle de la Marine des États-Unis dans l'élaboration d'une politique maritime sur laquelle viendra se greffer tout naturellement la défense du "navalisme" par Mahan et sa traduction politique en une augmentation de la flotte de guerre américaine. Nous verrons le rôle essentiel joué par Robert W. Shufeldt et, plus accessoirement, par son fils, Mason A. Shufeldt, célèbre en son temps pour sa traversée de Madagascar d'est en ouest. Tous deux incarnent

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