La morale à l'école selon Ferdinand Buisson

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On connaît Jules Ferry, on oublie à tort Ferdinand Buisson (1841-1932), « le génie de la laïcité ». Directeur de l’enseignement primaire, professeur à la Sorbonne, député radical, président de la Ligue des Droits de l’Homme et de la Ligue de l’enseignement, prix Nobel de la Paix, il donne à l’école primaire ses lettres de noblesse.
On lui doit le célèbre Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, véritable bible des instituteurs, et d’innombrables conférences, articles, et publications.
Après avoir brossé son portrait et retracé son itinéraire, Laurence Loeffel nous fait découvrir ou redécouvrir cette œuvre foisonnante sous forme d’extraits choisis et commentés d’une actualité qui ne manquera pas d’étonner.
À l’heure où l’on débat de l’introduction de l’enseignement de la morale laïque à l’école, il est bon de lire ou relire Ferdinand Buisson à la fois idéaliste et visionnaire.
Il y a près d’un siècle et demi, il a fait de la morale à l’école le cœur du combat pour la République et la démocratie.
Publié le : jeudi 19 septembre 2013
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EAN13 : 9791021003057
Nombre de pages : 320
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couverture
LAURENCE LOEFFEL

LA MORALE À L’ÉCOLE
SELON FERDINAND BUISSON

TALLANDIER

PRÉAMBULE

Pour beaucoup aujourd’hui, Ferdinand Buisson n’est qu’un nom inscrit sur le fronton de quelques écoles primaires. Il fut pourtant l’un des principaux acteurs de la rénovation de l’école primaire laïque et républicaine sous la IIIRépublique. Il a accompagné, soutenu, mis en œuvre la politique de Jules Ferry pendant les dix-sept années passées à la Direction de l’enseignement primaire. L’œuvre à accomplir est immense : il faut définir, organiser, asseoir l’école du peuple sur les trois principes de gratuité, d’obligation et de laïcité. C’est sous sa responsabilité et à travers ses innombrables écrits, discours et engagements que s’édifie l’école primaire comme lieu où l’on dispense au futur citoyen une « éducation libérale », autre nom de l’éducation laïque, visant la formation intégrale de l’enfant, mais principalement l’émancipation de sa conscience.

Ce « génie de la laïcité1 » a consacré sa vie entière à la construction, la promotion et la défense de l’idée laïque. La laïcité fait l’unité d’inspiration de sa vie, l’éducation morale laïque en est le combat. À la tête de l’enseignement primaire, il est le premier instituteur relayant inlassablement non seulement la foi laïque, mais aussi, ce qui est la même chose, sa foi en l’éducation. « Même dans la vie publique où il ne pourra manquer d’entrer, il demeurera avant tout un éducateur », disait de lui Édouard Herriot, en 1933, un an après sa mort.

À ses yeux, l’« instruction nationale » porte une certaine idée de l’Homme ; elle n’est pas seulement une « instruction qui s’adresse à tous les hommes », mais encore « une instruction qui embrasse dans chaque homme, l’homme tout entier. » C’est cet idéal qu’il faut traduire en actes.

Idéaliste, visionnaire, prophète, mais toujours proche des réalités de son temps, il a été à l’avant-garde des combats pour les progrès de la démocratie contre l’orthodoxie cléricale, et plus largement contre toutes les forces hostiles à l’émancipation individuelle et collective de l’homme.

1. C’est ainsi que le nomme Loïc Capéran dans L’Invasion laïque. De l’avènement de Combes au vote de la Séparation, Paris, Desclée de Brouwer, 1935.

FERDINAND BUISSON, UNE VOCATION RÉPUBLICAINE

CHAPITRE PREMIER

LE « GÉNIE DE LA LAÏCITÉ »

« Le protestantisme, c’est la tradition qu’il faut toujours nommer d’abord si l’on veut comprendre Ferdinand Buisson ; mais le plus libéral des protestantismes, et qui bientôt tend à se libérer de lui-même. »

Comprendre la formation de l’idée laïque et comprendre Ferdinand Buisson, c’est tout un. Né le 20 décembre 1841 dans un milieu protestant et modeste, soutien de famille à 16 ans, à 25 ans il est déjà un de ces « irréconciliables » condamnés à l’exil en Suisse pour fuir Napoléon, « l’homme et le régime du 2 décembre » qu’avec d’autres il abhorre. La Suisse est pour lui le laboratoire du libéralisme religieux comme de la démocratie. Il y scelle une amitié fervente avec Edgar Quinet, immense figure de la République, le maître de toute une génération de républicains pour avoir osé défendre en 1850 à la Chambre le principe d’un enseignement du peuple détaché de tout dogme confessionnel, autrement dit laïque. Dès les années d’exil, République, laïcité et éducation forment pour Buisson les trois aspects indissociables d’un même projet, celui de l’émancipation morale et politique du plus grand nombre.

Mais il faut d’abord émanciper les consciences et pour cela, tirer la leçon de l’histoire qui a vu triompher par deux fois le césarisme en France, et méditer les thèses d’Edgar Quinet sur la Révolution française et l’échec de la Première République. C’est faute d’avoir accompli sa révolution religieuse, pense Quinet, que la révolution politique a échoué.

Pour que la révolution politique s’achève et que la République triomphe définitivement, pour susciter une adhésion sans retour à la liberté, il faut pousser à son terme le processus des réformes protestantes et y faire entrer les consciences elles-mêmes. Ce n’est pas tout de réformer les institutions, encore faut-il engager les individus dans un processus de réforme de soi.

Buisson, reçu à l’agrégation de philosophie en 1868, a été formé dans la philosophie spiritualiste dont Victor Cousin est l’inventeur et le maître d’œuvre. Le spiritualisme philosophique fait écho aux préoccupations morales et religieuses de Buisson : cette école de pensée légitime le primat de l’esprit sur la matière, pose la liberté de l’esprit comme un fait et exalte les facultés supérieures de l’homme, la raison, la volonté, la conscience, comme moyens et source de la souveraineté sur soi-même. Entre Buisson et le spiritualisme philosophique, il y a ainsi des affinités électives qui ne manqueront pas de marquer la morale et l’éducation morale scolaires à leurs débuts. Le spiritualisme philosophique, sous l’impulsion de Victor Cousin qui a œuvré pour émanciper définitivement la philosophie et son enseignement de la théologie, est une pensée libérale et laïque. Mais le courant, éclectique, évolue pour partie vers un conservatisme moral, politique et social, sous l’égide de Cousin lui-même, rallié à la Monarchie de Juillet et violent adversaire de la démocratie, et d’autres personnalités comme Adolphe Franck, directeur de cette somme du cousinisme que constitue le Dictionnaire des sciences philosophiques. De l’expérience suisse à la réception du Prix Nobel de la Paix en 1927, Ferdinand Buisson, au contraire, n’a cessé d’affermir ses convictions démocratiques, sa foi dans la laïcité, l’homme, la raison, le progrès, son optimisme indéfectible, portant de plus en plus haut les idéaux éducatif et scolaire.

Sanctifié de son vivant comme la « conscience de la démocratie », il a aussi été confronté à de violentes oppositions, particulièrement au tournant du siècle, dans une presse injuste, haineuse, injurieuse. Le « génie de la laïcité » et de la liberté de l’esprit est ainsi apostrophé, étiqueté, stigmatisé à travers toutes sortes de dénominations, le « Clérical Buisson », le « Dreyfusard Buisson », l’« Aliboron Huguenot », le « nuageux sectaire », quand il n’est pas accusé d’être « juif et sémite » ou tenu responsable de la défaite de 1870 pour avoir démoralisé l’armée avec ses « idées suisses », c’est-à-dire antifrançaises.

L’EXEMPLE SUISSE, « PETITE ET HÉROÏQUE DÉMOCRATIE »

Sous l’Empire autoritaire, la Suisse est le refuge de nombre de républicains français. Les Lettres d’exil d’Edgar Quinet témoignent de cette période douloureuse de l’histoire des républicains.

« On se figure difficilement, dit sa veuve en 1884, la terreur qui régna, en France, le lendemain du 2 décembre 1851 ; elle suspendit la vie du pays tout entier et s’étendit au-delà des frontières. Les soixante mille Français rejetés hors de la patrie n’osaient correspondre avec leurs familles, avec leurs amis ; ceux de l’intérieur étaient accusés de “machinations secrètes avec l’étranger” et comme tels exposés à toutes les persécutions. »

La Suisse constitue alors un exemple de démocratie que Buisson a tout le loisir d’étudier de 1866 à 1870 : « Observer à l’œuvre une démocratie vivante, en saisir l’âme dans l’école, puisque tant vaut l’école, tant vaut la nation, noter enfin les grands traits qu’un jour nous essaierions de reproduire chez nous, non par voie de copie servile mais par l’élan des mêmes forces de liberté et de raison : telle fut du premier au dernier jour ma préoccupation constante. »

Bien qu’étranger en exil, il se fait connaître dès 1868, à l’occasion d’une conférence dispensée à Neuchâtel sur l’enseignement de l’histoire sainte dans les écoles. Ferdinand Buisson y dénonce notamment l’immoralité de l’histoire sainte, comportant des « parties scabreuses », « plus de honteuses images que n’en contiennent les pires romans », violant les « réclamations de la morale la plus élémentaire » par le « pacte inconditionnel » supposé entre Dieu et les siens, à l’origine d’actes immoraux comme le sacrifice d’Abraham. L’histoire sainte laisse croire à l’enfant qu’il faut obéir à Dieu, même quand il commande le mal.

La conférence déclenche une violente polémique qui fera date dans l’histoire du canton de Neuchâtel. Buisson n’oubliera jamais cet « incident », ne cachant pas son admiration pour un pays si tolérant qu’il laisse « un jeune homme », « un étranger », prendre « la parole inopinément pour faire la critique violente de tout un enseignement donné dans l’école et dans l’Église nationale. »

« L’incident, dit-il, était né précisément d’une de ces études que j’abordais, comme fait la jeunesse, avec plus d’ardeur que de circonspection. Il s’agissait de savoir si, en principe, l’école publique comporte un enseignement religieux confessionnel. Non, répondais-je hardiment, tout pénétré de la théorie révolutionnaire qu’Edgar Quinet avait été le seul à défendre en 1850 à l’Assemblée nationale, mais qui était devenue un article du programme républicain depuis les fameux débats sur la “morale indépendante”. Sans hésiter, j’en faisais l’application immédiate à un point particulier : l’histoire sainte, prise comme exemple de la thèse générale. »

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