La Mort et les Morts

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Dans les années cinquante, à l'île de la Réunion, le docteur K., médecin légiste de dimension quasi mythique, avait la réputation de faire parler les morts. Ces pratiques sont encore courantes, tant en Afrique de l'Ouest qu'ailleurs. Médecins légistes, juristes, notaires et psychothérapeutes ne font-ils pas, à leur manière, parler les morts ? D'autres les prient, les invoquent, ou découvrent leur invisible et perpétuelle présence à leurs côtés. A ces caractères s'oppose une part inquiétante: les morts, dit-on, errent, souffrent, font souffrir... Une réflexion sur les relations entre morts et vivants.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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EAN13 : 9782336283784
Nombre de pages : 238
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La Mort et les Morts

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Philippe BRACHET, Evaluation et démocratie participative, 2004. Raphaël BESSIS, Dialogue avec Marc Augé, 2004. L. FOURNIER-FINOCHIARRO (sous la dir.), L'Italie menacée: Figures de l'ennemi, duXVr au xx" siècle, 2004. Denis FRESSOZ, Décentralisation «l'exception française », 2004. Eguzki URTEAGA, Igor AHEDO, La nouvelle gouvernance en Pays Basque, 2004. Xavier CAUQUIL, À ceux qui en ont assez du déclin français, 2004. Mathias LE GALIC, La démocratie participative, 2004. Jean-Paul SAUZET, Marché de dupes, 2004. Frédéric TREFFEL, Le retour du politique, 2004. Michèle MILLOT, Le syndicalisme dans l'entreprise, 2004 Éric POMES, Conquérir les marchés. Le rôle des états, 2004. Alain RÉGUILLON, Quelles frontières pour l'Europe ?, 2004. FWELEY DIANGITUKW A, Qu'est-ce que le pouvoir?, 2004. Yves PIETRASANTA, Ce que la recherche fera de nous, 2004. Delphine CAROFF, Ingrid Bétancourt ou la médiatisation de la tragédie colombienne, 2004. Eléonore MOUNOUD (coord.), La stratégie et son double, 2004. Daniel EROUVILLE, Qui sont les Trotskystes? (d'hier à aujourd'hui), 2004. Emile JALLEY La crise de la psychologie. A l'université en France. 1. Origine et déterminisme, 2004

Jacques BRANDIBAS, Georgius GRUCHET, Philippe REIGNIER et al.

La Mort et les Morts
à l'île de la Réunion} dans l'océan Indien et ailleurs

ADFOI
Association pour le Développement de la Formation dans l'Océan Indien

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan

Hongrie

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7519-5 EAN : 9782747575195

En souvenir de Philippe Lackermance

OUVERTURE

Alain BLANCHET

uristes, psychiatres, cinéastes, écrivains, psychologues, anthropologues, etc. se penchent sur un projet d'élucidation d'une question que la psychologie a peu ou mal traitée pendant un siècle: celle qui concerne les pratiques humaines dirigées vers les morts. A travers cette relation difficile entre la psychologie savante et la psychologie profane, populaire ou encore naïve, s'exprime la caractéristique paradoxale voire la malédiction qui frappe cette science dont l'objet et si essentiel et si commun que personne ne peut en ignorer au moins intuitivement le fonctiOlmement. En effet, la malédiction qui pèse sur le psychologue tient à cette matière si particulière sur laquelle il travaille. La pensée est invisible, la pensée est objet de la plus grande curiosité qui soit, la pensée intéresse diablement et tout à la fois angoisse les humains au point que, depuis l'origine des temps, ces derniers ont dû construire des mythologies, des théories naïves et religieuses pour tenter de maîtriser la pensée par la pensée: tentative vaine parce que tautologique mais tentative créatrice de mondes imaginaires simples, parfois lumineux voire numineux, susceptibles d'apaiser l'angoisse profonde portée par le non-sens et le désordre psychique. La psychologie a proposé une autre approche de l'esprit et de son fonctionnement, une approche fondée sur l'observation et sur l'expérimentation, une approche visant à établir un corps de connaissances valides associé à des technologies d'intervention. La route fut longue. En effet, c'est en 1901 que Pierre Janet fonda la Société Française de Psychologie, société savante consacrée à « l'étude de l'esprit, de ses conditions, de ses lois propres, de ses maladies et de son histoire ».

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Il aura fallu un demi-siècle pour que la nouvelle science émerge lentement de la gangue des disciplines parentes, fondements d'une profession et d'une discipline autonomes. A l'époque, cette fondation s'opposait explicitement à l'engouement extraordinaire (y compris dans les cercles scientifiques) pour les pratiques obscures que représentaient la télépathie, l'occultisme et le spiritisme, pratiques qui fleurissaient à la fin du XIXème siècle. Il était donc nécessaire d'établir par la recherche scientifique le corps des connaissances propres à cette nouvelle discipline. Et c'est ce qui fut fait pendant de nombreuses années. Les membres de la SFP (Grassé, Piéron, L'Hermite, Lagache, Bachelard, Merleau-Ponty, Minkowski, Piaget) étaient biologistes, psychiatres, philosophes, psychanalystes et psychologues; ils tenaient réunions et colloques; ils y proclamaient l'Unité de la psychologie. Depuis la dernière guerre, la psychologie a été divisée en domaines et en spécialités qui ont contribué à fragmenter les recherches et à éloigner les chercheurs et les praticiens. Puis depuis quelques années, on s'aperçoit que l'esprit est insaisissable dans un seul plan et que seule sa reconstruction dans l'espace peut rendre compte de sa complexité holistique. Aujourd'hui, les sous-disciplines psychologiques ont laissé la place à d'autres partitions qui ne sont pas sans rappeler les origines de la psychologie. L'émotion, l'interaction, le mouvement, la métaphore, l'autisme, les effets psychiques de la mort, etc., rassemblent des chercheurs qui s'ignoraient auparavant. Les progrès scientifiques dans ces domaines redessinés demandent le concours de tous. Georges Devereux, en fondant l'ethnopsychiatrie, fut l'un des précurseurs de ce processus de création croisée qui rappelle étrangement les croyances et pratiques que la psychologie avait autrefois combattues. Elle les rappelle seulement parce que, maintenant, cette discipline permet de comprendre et de modéliser au moins deux aspects essentiels de l'esprit, autrefois relégués dans l'ordre des phénomènes initiatiques, religieux ou irrationnels: les processus du changement psychothérapeutique, d'une part et la prégnance de la vie culturelle sur les phénomènes de l'esprit, d'autre part. Or ces deux domaines apparaissent comme centraux. 10

OUVERTURE

La pratique de la psychothérapie ethnopsychiatrique a ouvert la voie à une connaissance nouvelle, tant concernant les processus thérapeutiques que concernant l'imprégnation des modèles culturels dans les mouvements de l'esprit, ses maladies et son histoire pour reprendre l'expression de Pierre Janet. Le premier apport, considérable, initié et mené à bien par Tobie Nathan a permis de montrer que la psychanalyse fonctionnait comme une thérapie traditionnelle de l'Occident et n'avait nulle avance, ni technique ni théorique, sur des pratiques thérapeutiques ancestrales. Ce faisant, l'approche ethnopsychiatrique, en participant à l'élaboration d'une anthropologie des soins psychologiques, permettait, dans le même temps, une avancée considérable dans la compréhension des mécanismes des psychothérapies et des liens qu'elles tissent avec le contexte social et culturel. Ainsi, une consultation ethnopsychiatrique n'est pas seulement un espace de traitement psychologique de la souffrance, mais également une méthode de connaissance anthropologique. En effet, selon l'expression heureuse de Tobie Nathan, « La meilleure façon de connaître un groupe (c'est-àdire une culture) c'est de soigner ses membres. »

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LE DEUIL DE MARC ELIN

Daniel HONORE

on propos commence par quelques extraits d'un texte qui s'intitule: « Le deuil de Marcelin ». Le jour de l'enterrement, la foule versa une larme pour cette femme qui avait toujours été respectueuse et aimable. Tétin avait mis un brassard sur la manche de sa veste et donna un morceau de crêpe à son fils pour qu'il l'épingle sur le devant de sa chemise, mais Marcelin, qui venait d'avoir vingt ans, refusa. - Moi, porter ça ? Jamais de la vie! Tétin avala un demi-quart de rhum pour laver chagrin et désolation. - Ben, Marcelin, mets au moins un ruban noir autour de ton chapeau! - Et pourquoi? Tu me prends pour un corbeau? - Ben non! ... Mais il faut ça, mon garçon. C'est un signe de respect envers ta défunte mère. On doit porter le deuil. - Je n'ai pas inventé le deuil et si la vieille est morte, j'y suis pour nen. (.. .) Le samedi d'après, il y avait bal au village. Marcelin dit qu'il irait. .. Son père, sa famille, ses camarades, tous lui dirent: « On ne danse pas dans le deuil, il faut respecter la mort... » Et il répondit sèchement: - Hé, arrête un peu! Je viens d'avoir mes vingt ans etfoutorl va ! Je dois fêter mon anniversaire. (... ) Il arriva tôt au bal.
1 « Fichtre»

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(... ) Soudain Marcelin tourna la tête du côté de la porte et eut le souffle coupé: une femme tout de blanc vêtue entrait dans la salle de danse, seule. On aurait dit un ange tant elle était superbe. (.. .) - Té ! Quelle femme! S'écria-t-il. Son ami le regarda avec des yeux ronds? Une femme? Mais où? (... ) Marcelin abandonna son ami sur place et se précipita vers la demoiselle, les yeux doux, le sourire tendre... A peine eut-il le temps de lui demander une danse qu'elle avait déjà posé les mains sur ses épaules. (... ) Marcelin réussit à faire taire les battements de son cœur et à l'oreille de sa cavalière murmura: - Tu t'appelles comment? - Antonia! - Antonia? Comme... La phrase, malgré ses efforts, mourut sur ses lèvres. Antonia! Le même prénom que sa défunte mère, la même voix aussi; oui, c'était la même voix, quoiqu'un peu plus étouffée, comme si elle venait du fond d'une caverne, en dysharmonie avec la grande beauté de la femme. . . Brusquement, la musique s'accéléra. Il faut valser plus vite. Tournez! Allez, il faut tourner plus vite encore, et l'on tourne, et l'on valse, le corps de la demoiselle était de plus en plus léger tandis que le beau cavalier commençait à manquer de souffle. Il aurait voulu ralentir le pas, reprendre quelque peu sa respiration, redonner de l'élan au cœur, mais la musique repartait sur un rythme plus endiablé, et la salle tout entière valsait avec le couple, et on tournait et on valsait, jusqu'au moment où Marcelin vit que les cheveux de sa cavalière avaient raccourci, aussi courts que ceux de sa mère lorsqu'elle était encore parmi eux: le visage avait vieilli d'un coup, soudain le corps était épaissi et la musique continuait de plus belle. La salle tournait. Marcelin valsait. Il aurait aimé se détacher de la demoiselle, mais impossible, un peu comme si leurs corps étaient soudés 14

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l'un à l'autre. C'est alors que la salle vit que la danseuse n'avait pas de pieds... Des histoires comme celle-là sont légion dans l'imaginaire réunionnais. Elles rejoignent les croyances populaires concernant l'âme des morts (10 zam) et les mauvaises âmes (movézam, zaméran ou encore zavan) Lo zam, c'est encore cette partie de nous-même, immatérielle, qui se détache de notre corps physique à notre mort pour vivre sa propre existence. Lo zam de celui qui a bien vécu sera ramassi : elle trouvera sa place au ciel et y sera bien. C'est pourquoi, en nommant un défunt, on prendra soin d'user de la formule: san déranz son lam3. Les âmes qui n'ont pas trouvé leur place, à cause d'une mauvaise vie... ou d'une mauvaise mort, ne sont pas ramassées 4 et restent parmi nous, sur terre. Ce sont les movézam qui se retrouvent dans les fon-d 'ravini , dans les piéd 'boi6 ou parfois dans certains fruits comme les zambrozad7. Mention spéciale pour l'âme de Mme Desbassyns que notre imaginaire loge dann fon volkan8 où Lucifer la fouette, à coups de shabouk9 en criant: Shof Madam Débasin f Shof fIO Les relations entre les vivants et les zam ne cessent pratiquement jamais: elles sont bénéfiques pour les premiers ou parfois dommageables. Ainsi, dès le moment où le convoi funèbre s'ébranle, tout vivant qui traverserait la route devant lui s'exposerait aux foudres de l'âme qui accompagne son ancienne enveloppe chamelle. Ainsi aussi, l'âme peut être gardienne de trésor, protectrice de la maison; elle peut boire les quelques

2 Une £me est réputée ranmsœ quand elle n'erre plus, quand elle ne représente plus aucun danger pour les vivants. 3 Sans déranger son £me. 4 Les mauvaises £mes. 5 Les fonds de ravine... Dans les sous-bois, au fond des ravines. 6 Arbres. 7 Jamerosa. 8 Au fond du volcan. 9 Fouet composé d'un manche et de lanières de cuir tressées. 10 «Chauffe Mme Desbassyns! Chauffe!» En référence à Mme Desbassyns qui fut à la fois considérée
«

comme une cruelle et sanguinaire

esclavagiste et une

divine providence ». 15

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gouttes du koudsèkll qu'on laisse tomber par terre avant d'avaler un verre; elle mange les fon-d-marmil kari12 ... Mais dans mon pays, comme dans beaucoup d'autres, un fossé s'est creusé entre les anciens, chantres de la tradition, et la nouvelle génération «dallassisée» par l'arrivée massive de modèles extérieurs. Alors doit-on encore, doit-on plus que jamais, faire appel aux défunts pour que leurs paroles, leurs connaissances ne disparaissent pas pour toujours? Peuvent-ils influer sur le tracé que choisiront les vivants pour leur futur? Peuvent-ils seulement donner leur avis? Ici on parle de défin13 et pas de zansètl4. Est-ce parce que zansèt renvoie à un passé lointain, trop honteux, trop douloureux? Aurons-nous toujours à craindre l'agressivité, le désir de vengeance de nos disparus? Comment évoquer nos morts sans peur ? Si Auguste Conte dit: « Il y a plus de morts que de vivants et ce sont les morts qui dirigent les vivants », devons-nous comprendre que tout notre peuple peut se retrouver derrière ses morts, pour ré inventer notre histoire, vivre une catharsis, purger notre sang-tanbavl5 du poids du passé? Et si le propre de l'homme était seulement sa capacité à se souvenir de ses disparus, sa capacité à revivre, devant leurs carcasses « désanimées », tous les sentiments qui les unissaient à eux? Quelque part, j'ai lu qu'un génocide linguistique entraîne une disparition des connaissances et, par voie de conséquence, un génocide humain. L'inverse est-il vrai? Certainement! Mais un génocide humain n'est-ce pas aussi un enrichissement considérable du nombre des morts et, partant, du nombre des âmes? Est-ce que le sèrvis 10 moy6 pratiqué par certains Réunionnais est une spécificité locale? N'est-ce pas plutôt la
11Verre de rhum avalé d'un trait... Par extension le rhum lui même. 12Reste de ragoût qui adhère au fond des marmites. 13Défunts 14Ancêtres 15Sang chargé d'impureté. « Tarrba'1£», reste de méconium du nouveau de couleur verdiltre qu'il faut expurger
16 Rituel destiné aux disparus.



à l'aide de médication 16

adapté.

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perpétuation de traditions venues d'ailleurs (Inde, Chine, Madagascar.. .) 7 Et quand, dans le sèrvis 10 mor, nous faisons des offrandes, cela répond-il seulement au besoin de communiquer avec nos défunts 7 Si le sèrvis 10 mor est une affaire de famille, la fête des morts,

elle, mobilise toute la Réunion. Les morts sont fêtés le 1er

novembre, à la Toussaint, comme si nos défunts étaient tous des saints, humbles mais néanmoins honorables. Les textes ci-après changeront-ils le regard que nous portons sur la mort et les morts 7 Nous conduiront-ils à cette conclusion que nous ne vivons pas sans nos morts 7 Mais à ce stade, je formule un souhait: celui de voir un écrit équivalent faire un point aussi exhaustif que possible sur la société réunionnaise, toute la société réunionnaise, dans ses relations avec ses disparus et face aux croyances populaires qui la traversent, en vue de participer à un bilan des apports, des affrontements, des pertes, des enrichissements au sein de l'histoire de notre créolité. Ce bilan est, à mon avis, nécessaire si nous voulons continuer à vivre ensemble en harmonie. « Les morts réunionnais qui communiquent avec nous usentils du créole 7 C'est en tout cas ce que fait 10 zamI7 que nous allons entendre dans cet extrait de «Doubkot, Frodé èk GramounI8 ». (Je prie les non-créolophones d'excuser la liberté que je prends mais je ne me fais pas de gros soucis: ce sera court et le créole n'est-il pas, selon une de nos hautes personnalités, ... un patois sympathique 7). Deux frères vigoureux viennent de se faire rosser de belle manière par un vieillard qu'ils ont tenté de dévaliser: « Toudinkou 10gramoun i arèt é i di : -Rien-k de moin mèm, mi ansèv zot dé, inn aprè lot, espès bann mové zanfan. Mé Bondié la pa done amoin lotorizasion, parske in papa i doi pa tié sak Ii la done la vi... Oui! Moin mèm Ervé Galon zot papa. Moin la mèt azot si la tèr pou èt batayèr,

17L'âme. 18Termes réservés à certains bagarreurs qu'ils se sont incorporés

habiles et redoutables disparus.

dont on dit

la force d'ancêtres

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pa anprofitèr. Zot kinduit i anpès mon lam ropoz trankil koté Bondié... Sibitman lèr la rafrési, la vni glasé. ln niaz poussièr la lévé. Lo gramoun la disparèt19. »

19« Le vieillard s'arrête subitement et dit: « S'il n'appartenait qu'à moi je vous achèverais bien tous les deux, l'un après l'autre, bande de garnements. Mais le bon Dieu ne m'autorise pas à le faire, parce qu'un père ne doit pas tuer ceux à qui il a donné la vie... Oui c'est moi! Je suis Hervé Galon votre père. Je vous ai montré comment vous battre pour vous défendre mais certainement pas pour devenir des profiteurs. Cette conduite empêche mon 1me de se reposer en paix auprès de Dieu... Le temps se mit à se rafralchir au point que l'air devint glacé. Un nuage de poussière se leva. Le vieillard avait disparu. »

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LA CONVOCATION

DES ABSENTS EN JUSTICE

Martine de MAXIMY

Mon propos est de montrer que le droit français, qu'on imagine comme traitant de la réalité et uniquement de la réalité, peut dans les questions relatives aux morts ne pas être éloigné du fonctionnement des sociétés traditionnelles. Dans le domaine de la Justice, le juge des enfants peut être confronté à la question de la mort, des morts lorsqu'il recherche les causes d'un dysfonctionnement familial mettant en danger un enfant. La recherche de l'adhésion des parents aux mesures qu'il envisage d'ordonner, exigence légale imposée au juge des enfants, réclame une stratégie d'audience singulière. Cela est particulièrement difficile quand il s'adresse à des familles d'immigration récente, dont le système de représentation culturelle est différent de celui du juge. On ne peut alors éviter les acquiescements de surface, sans pouvoir vérifier si les enjeux ont été compris par les familles et si la véritable problématique a été énoncée. Les morts, par exemple, n'ont plus vraiment le même rôle et pèsent plus lourd dans l'histoire familiale et même peuvent s'avérer souvent utiles dans la résolution des conflits. C'est ainsi qu'un collègue et moi-même avons initié et développé une nouvelle forme d'audience, tenant compte de la culture d'origine des familles: l'audience d'intermédiation culturelle. A présent quelques juges des enfants, en région parisienne essentiellement, y ont recours. Le cas suivant est l'expression de la problématique posée par la volonté d'un défunt et de la stratégie mise en place pour

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omment le droit et la justice prennent-ils en compte l'avis des morts?

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tenter de remettre de l'ordre et du lien dans une famille désorganisée. Dans les sociétés contemporaines de droit écrit, la séparation entre les vivants et les morts est en principe étanche. La personnalité juridique s'arrête avec la fin de la vie et la maxime « le mort saisit le vif» est relative à la dévolution du patrimoine de l'individu. Les actions juridiques qui peuvent être continuées par les héritiers le seront en leur nom propre et non en celui du défunt. Cependant il persiste quelques droits reconnus au défunt lui-même, en son nom propre. Selon les termes de J.P. Gridel, professeur à l'université de Paris V, que reste-t-il au mort qui ne peut bien évidemment plus agir en son nom? Il lui resterait « la place pour la jouissance de quelques droits extra-patrimoniaux, au profit d'une entité en situation juridique d'attente..., d'attente de soumission aux volontés émises en ce qui concerne sa dépouille ou ses biens, d'authenticité dans les présentations de ce qu'il fit et de ce qu'il fut, de préservation de l'intégrité de ses restes et de sa dernière demeure. » Il ajoute qu'on pourrait parler d'une notion de personne «résiduelle» à l'instar du concept de personne «potentielle» pour l'enfant à naître, comme l'a recommandé, dans ce cas, le comité consultatif national d'éthique. La volonté d'un défunt reste souvent efficiente par-delà la mort, ne serait-ce que par le testament, le refus de prélèvement d'organes, mais dans certains cas cette volonté pourra créer des effets juridiques semblables à ceux qui auraient eu lieu s'il était resté vivant (par exemple, le mariage posthume, autorisé par le président de la République, et par voie de conséquence la légitimation de l'enfant attendu par l'épouse). La question, très débattue à I'heure actuelle, est celle de la fécondation post-mortem qui pose la question beaucoup plus vaste de la continuation de la personne du défunt, et non uniquement de sa personnalité juridique, de l'imbrication de sa vie dans sa mort. On peut, dans ces conditions, se demander si le droit français ne conserve pas des résurgences de la société traditionnelle que fut en son temps l'Occident. 20

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En tout état de cause, même si le monde des morts et celui des vivants sont séparés, on est amené à faire parler un mort quand on interprète ses dernières volontés, dans le cas d'un testament aux termes ambigus, par exemple. Mais on se réfère à ce qu'il pensait de son vivant. Enjustice, il arrive ftéquemment d'évoquer les morts. Dans le cabinet du juge des enfants, l'évocation du père inconnu, absent ou tout simplement oublié dans le signalement des services sociaux, modifie le ton et le contenu de l'audience. A cette occasion, c'est souvent l'enfant ou l'adolescent qui prend la parole et on s'aperçoit que cet absent est très présent, dans la pensée mais aussi dans la réalité. Le projet d'action éducative est alors souvent de réintroduire cet absent, de lui redonner une place qu'il n'a pu ou voulu prendre. Avant de traiter un cas illustrant le rôle joué par un mort dans la situation de danger d'un enfant, il est utile de rappeler dans quel cadre s'exerce la justice des mineurs. Elle a une fonction de transmission, d'affiliation. Elle doit bien évidemment respecter le principe du contradictoire: les éléments de la décision du juge doivent être débattus en audience avec l'exigence que j'ai déjà citée: la recherche de l'adhésion. C'est dans ce cadre que s'inscrit l'audience d'intermédiation culturelle. Deux grands principes, tenant à l'éthique, doivent être respectés. . L'audience ne peut être tenue sans avoir été annoncée au préalable par le magistrat aux parents et aux enfants. J'explique mon souhait d'appréhender leur analyse de la situation, de les comprendre eux-mêmes et enfin qu'ils saisissent la solution que j'envisage et dans quel cadre. . Le médiateur culturel doit posséder des qualités de sérieux et connaître le cadre judiciaire; c'est pourquoi nous exigeons un diplôme universitaire et, dans la mesure du possible, un stage dans un cabinet de juge des enfants. Comme l'a écrit Mme Loteteka, doctorante en anthropologie juridique et médiatrice culturelle: «L'objectif de l'intermédiation culturelle est la recherche des transpositions possibles 21

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entre les exigences judiciaires du juge des enfants et les modes de comportements culturels des justiciables d'origine africaine. Cette recherche, tout en étant d'essence interculturelle, doit respecter le principe de légalité. » Il s'agit donc d'apporter aux uns et aux autres des éléments culturels de compréhension en vue de permettre l'action du juge et de permettre aux justiciables de se faire une représentation la plus exacte possible du rôle et de la fonction du juge des enfants. Lors de l'audience à laquelle peuvent assister tous les membres de la famille ou les proches souhaités par les parents, seront abordées des questions fondamentales, telles que l'origine ethnique et sociale des familles paternelles et maternelles, le mariage, les causes de l'immigration, la place des enfants. Survient souvent, dans le débat, un élément inconnu jusqu'alors: par exemple, le désaccord familial sur le mariage, le non-respect de la volonté d'un ancêtre... Le fait que ces questions soient débattues au cours d'une audience judiciaire revêt certainement une grande importance. La justice des mineurs intervient en effet avant tout sur des questions d'appartenance et d'affiliation et travaille à rétablir les liens perdus ou disloqués. On peut conclure avec Denis Salas' que «la médiation est tout entière tendue par la dialectique entre différence et intégration ». C'est à travers un cas que peut être démontrée cette question de l'avis des morts dans la justice des mineurs. Le cas de Lamine Kone Lamine est un adolescent de treize ans. Il a été amené à la Brigade des Mineurs par l'assistante sociale de son collège, auprès de qui il s'était plaint. Il expliquait que sa mère ne le reconnaissait plus, qu'elle se disait possédée, qu'elle cassait tout chez elle. Depuis trois jours, son état s'était aggravé et elle disait qu'elle avait mis au monde son fils pour qu'il la tue. Il est confié au centre d'accueil de l'Aide Sociale à l'Enfance. Entendue par les policiers, sa mère, Mme Kone tient les mêmes propos que ceux relatés par son fils:

1Maître de conférences à l'Ecole Nationale de la Magistrature. 22

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«Mon fils a beaucoup changé; c'est comme si on l'avait échangé. Il fait venir des gens chez moi. L'un d'eux est venu faire l'amour avec moi en rêve. Ma maison est envoûtée» Quelques jours plus tard, je reçois Lamine et sa mère en audience. L'audience Mme Kone est habillée à l'occidentale, tailleur Chanel et collier de perles, très élégante et très calme. Elle dit qu'elle est très fatiguée par son travail (elle ferait des ménages «au noir »). Elle vit avec son fils dans un très petit logement et est obligée de dormir avec lui, ce qu'elle trouve anormal. Son fils a changé; il joue tard le soir à la Play-Station, l'empêchant de se reposer. Elle souhaite le maintien de son placement tant qu'elle n'a pas déménagé. Elle a un ami qu'elle voit pendant le week-end. A ma question concernant la présence de membres de sa famille, à proximité, elle dit avoir des oncles en France mais qu'ils refusent de la voir. Elle ne connaît pas la cause de ce refus; elle n'a pas cherché à en savoir plus. Pendant qu'elle était en France, Lamine avait été confié à sa sœur cadette en Côte-d'Ivoire; elle lui téléphonait souvent. Quand il est arrivé en France, elle a appelé son oncle, pour le lui présenter; il lui a répondu qu'il ne pouvait pas les voir car il sortait et il ne l'a pas rappelée. J'insiste alors pour savoir pourquoi la famille ne veut pas voir Lamine; évidemment, je fais le lien avec les allégations d'envoûtement de Mme Kone. Lamine prend alors la parole et dit: - C'est peut-être les bijoux. Sa mère raconte alors qu'elle a hérité de tous les bijoux de sa tante, une femme qui avait beaucoup de biens. Elle lui a tout légué: bijoux et terrains. Mme Kone sait que ses propres soeurs lui en veulent, mais, avant sa mort, sa tante lui avait fait promettre de ne partager ces bijoux avec personne. Face à ces éléments faisant référence à des notions d'anthropologie juridique, puisqu'ils portent sur des questions de dévolution successorale, de pouvoirs de transmission, je 23

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