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L’Odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de Schelling

F. Alcan, 1933

L’Harmattan, 2005

 

La Mauvaise Conscience

F. Alcan, 1933, 1939

Aubier-Montaigne, 1966

 

L’Ironie

F. Alcan, 1936

Flammarion, 1979 et « Champs », 1991

 

L’Alternative

F. Alcan, 1938

 

Du mensonge

Confluences, 1942, 1945

 

Le Mal

Grenoble, B. Arthaud, 1947

 

Traité des vertus

Bordas, 1947, 1949

Flammarion, « Champs », 1983

 

L’Austérité et le Mythe de la pureté morale

Tournier et Constans, 1954

 

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Introduction à une philosophie du « Presque »

PUF, 1954 et « Quadrige », 1986

 

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Tome 2. Les Vertus et l’Amour

Tome 3. L’Innocence et la Méchanceté

Bordas, 1968, 1970, 1972

Flammarion, 1983, 1986, 1986

 

Pardonner ?

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L’Irréversible et la Nostalgie

Flammarion, 1974 et « Champs », 1983

 

L’Occasion et l’Aphoristique

Bordeaux, Société de philosophie de Bordeaux, 1975

 

Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien

Tome 1. La Manière et l’Occasion

Seuil, 1980 et « Points Essais », no128, 1981

Tome 2. La Méconnaissance, le Malentendu

Seuil, « Points Essais », no134, 1981

Tome 3. La Volonté de vouloir

Seuil, 1980 et « Points Essais », no182, 1986

 

Le Paradoxe de la morale

Seuil, 1981 et « Points Essais », no203, 1989

 

Sources

recueil

Seuil, 1984

 

L’Imprescriptible

Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité

Seuil, 1986

et « Points Essais », no327, 1996

 

Penser la mort

Liana Lévi, 1994, 2003

 

Le Temps du non

Psycho-analyse de l’antisémitisme

Temps du non, 1989

 

Premières et dernières pages

(avant-propos, notes et bibliographie de Françoise Schwab)

Seuil, 1994

 

Une vie en toutes lettres

(éd. de Françoise Schwab)

Liana Lévi, 1995

 

Philosophie morale

(éd. de Françoise Schwab)

Flammarion, 1998

 

Plotin, Ennéades I, 3

Sur la dialectique

Cerf, 1998

 

Cours de philosophie morale

Notes recueillies à l’Université libre de Bruxelles

(1962-1963)

(texte établi, annoté et préfacé par Françoise Schwab)

Seuil, « Traces écrites », 2006

MUSIQUE

Gabriel Fauré, ses mélodies, son esthétique

Plon, 1938, 1951

 

Maurice Ravel

Rieder, 1939

 

Le Nocturne

Lyon, M. Audin, 1942

Albin Michel, 1957

 

Debussy et le Mystère de l’instant

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Plon, 1974, 1979

 

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Plon, 1974

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Seuil, 1983

 

La Musique et les Heures

Seuil, 1988

 

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Rhapsodie et improvisation

Flammarion, 1998

Éditions Points

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www.lecerclepoints.com

Collection Points Essais

705. Le Métier d’homme, par Alexandre Jollien

706. Le Conflit des interprétations, par Paul Ricœur

707. La Société des égaux, par Pierre Rosanvallon

708. Après la crise, par Alain Touraine

709. Zeugma, par Marc-Alain Ouaknin

710. L’Orientalisme, par Edward W. Said

711. Un sage est sans idée, par François Jullien

712. Fragments de vie, par Germaine Tillion

713. Le Délire et les Rêves dans la Gradiva de W. Jensen

par Sigmund Freud

714. La Montée des incertitudes, par Robert Castel

715. L’Art d’être heureux, par Arthur Schopenhauer

716. Une histoire de l’anthropologie, par Robert Deliège

717. L’Interprétation du rêve, par Sigmund Freud

718. D’un retournement l’autre, par Frédéric Lordon

719. Lost in management, par François Dupuy

720. 33 Newport Street, par Richard Hoggart

721. La Traversée des catastrophes, par Pierre Zaoui

722. Petit dictionnaire de droit constitutionnel

par Guy Carcassonne

723. La Tranquillité de l’âme, par Sénèque

724. Comprendre le débat européen, par Michel Dévoluy

725. Un monde de fous, par Patrick Coupechoux

726. Comment réussir à échouer, par Paul Watzlawick

727. L’Œil de l’esprit, par Oliver Sacks

728. Des yeux pour guérir, par Francine Shapiro

et Margot Silk Forrest

729. Simone Weil, le courage de l’impossible, par Christiane Rancé

730. Le Philosophe nu, par Alexandre Jollien

731. Le Paradis à la porte, par Fabrice Hadjadj

732. Emmanuel Mounier, par Jean-Marie Domenach

733. L’Expérience concentrationnaire, par Michael Pollak

734. Agir dans un monde incertain, par Michel Callon,

Pierre Lascoumes, Yannick Barthe

735. Le Travail créateur, par Pierre-Michel Menger

736. Comment survivre à sa propre famille, par Mony Elkaïm

737. Repenser la pauvreté, par Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo

738. Faites vous-même votre malheur, par Paul Watzlawick

739. Au-delà du principe de plaisir, par Sigmund Freud

740. Psychologie de masse et analyse du Moi, par Sigmund Freud

741. Lacan, envers et contre tout, par Élisabeth Roudinesco

742. Les Structures sociales de l’économie, par Pierre Bourdieu

743. La Double Absence, par Abdelmalek Sayad

744. Pourquoi l’amour fait mal, par Eva Illouz

745. Fin de l’Occident, naissance du monde, par Hervé Kempf

746. Vers un nouvel ordre du monde

par Gérard Chaliand, Michel Jan

747. Les Mots de l’histoire, par Jacques Rancière

748. À la recherche de l’école de Palo Alto

par Jean-Jacques Wittezaele, Teresa García-Rivera

749. L’Art de l’insulte, par Arthur Schopenhauer

750. Mythe et religion en Grèce ancienne, par Jean-Pierre Vernant

751. L’Art ou la Vie !, par Tzvetan Todorov

752. Sur l’État, par Pierre Bourdieu

753. La Force de l’ordre, par Didier Fassin

754. Tolstoï, par Christiane Rancé

755. Petit traité de l’abandon, par Alexandre Jollien

756. Nourrir sa vie à l’écart du bonheur, par François Jullien

757. Stratégie de la thérapie brève

parPaul Watzlawick, Giorgio Nardone

758. La Dictature, parCarl Schmitt

759. Petite Métaphysique des tsunamis, parJean-Pierre Dupuy

760. Penser / Classer, parGeorges Perec

761 Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur

par Edgar Morin

762 La Fin des sociétés, par Alain Touraine

763 L’Échec de l’islam politique, par Olivier Roy

764 Mozart, par Norbert Elias

765 La Guerre civile, par Giorgio Agamben

766 Cioran, par Stéphane Barsacq

767 Les Banlieues de l’islam, par Gilles Kepel

768 Sortir de la malédiction, par Abdelwahab Meddeb

769. Les animaux aussi ont des droits, par Boris Cyrulnik,

Elisabeth de Fontenay, Peter Singer

770. Le Savant et le Populaire, par Claude Grignon,

Jean-Claude Passeron

771. Comment Woody Allen peut changer votre vie

par Eric Vartzbed

772. La Musique et l’Ineffable, par Vladimir Jankélévitch

772. Les Termes clés de l’analyse du théâtre, par Anne Ubersfeld

pour Béatrice Berlowitz

La musique et l’ineffable


Qu’est-ce que la musique ? se demande Gabriel Fauré1 à la recherche du « point intraduisible », de la très irréelle chimère qui nous élève « au-dessus de ce qui est… ». C’est l’époque où Fauré ébauche le second mouvement de son premier Quintette, et il ne sait pas ce qu’est la musique, ni même si elle est quelque chose ! Il y a dans la musique une double complication, génératrice de problèmes métaphysiques et de problèmes moraux, et bien faite pour entretenir notre perplexité. D’une part la musique est à la fois expressive et inexpressive, sérieuse et frivole, profonde et superficielle ; elle a un sens et n’a pas de sens. La musique est-elle un divertissement sans portée ? ou bien est-elle un langage chiffré et comme le hiéroglyphe d’un mystère ? Ou peut-être des deux ensemble ? Mais cette équivoque essentielle a aussi un aspect moral : il y a un contraste déroutant, une ironique et scandaleuse disproportion entre la puissance incantatoire de la musique et l’inévidence foncière du beau musical. De temps en temps une sublime et bouleversante évidence ; le Psaume XIII de Liszt, la Symphonie en fa majeur, op. 76 de Dvořák, le second Quatuor de Fauré, les Parfums de la nuit, Kitiège et Boris Godounov semblent lever l’équivoque définitivement… Mais la dérisoire contradiction renaît, insoluble entre les pouvoirs de la musique et l’ambiguïté de la musique ! Le charme que la musique exerce est-il une imposture, ou le principe d’une sagesse ? Nous aurons à rechercher si le mot de ces contradictions n’est pas précisément dans l’opération impalpable du charme et dans l’innocence d’un acte poétique qui a le temps pour seule dimension.


1.

Gabriel Fauré, Lettres intimes, présentées par Philippe Fauré-Fremiet, Paris, La Colombe, 1951, p. 78 (29 août 1903).

1. L’« éthique » et la « métaphysique » de la musique


La musique agit sur l’homme, sur le système nerveux de l’homme et même sur ses fonctions vitales : Liszt avait écrit, pour voix et piano, Die Macht der Musik. N’est-ce pas un hommage que la musique rend elle-même à son propre pouvoir ? Ce pouvoir, que les couleurs et les poèmes possèdent parfois indirectement, est dans le cas de la musique particulièrement immédiat, drastique et indiscret : « elle pénètre à l’intérieur de l’âme », dit Platon, « et s’empare d’elle de la façon la plus énergique », ϰαταδύεται εἰς τò ἐντòς τῆς ψυχῆς ὅ τε ῥυθμòς ϰαὶ ἁρμονία, ϰαὶ ἐρρωμενέστατα ἅπτεται αὐτῆς ; et Schopenhauer sur ce point fait écho à Platon. Par une irruption massive la musique s’installe dans notre intimité et semble y élire domicile : l’homme que cette intruse habite et possède, l’homme ravi à soi n’est plus lui-même ; il est tout entier corde vibrante et tuyau sonore, il frissonne follement sous l’archet ou les doigts de l’instrumentiste ; et comme Apollon remplit la poitrine de la Pythie, ainsi la puissante voix de l’orgue, ainsi les doux accents de la harpe prennent possession de l’auditeur. Cette opération irrationnelle et même inavouable s’accomplit en marge de la vérité : aussi tient-elle plus de la magie que de la science démonstrative ; celui qui veut non point nous convaincre par des raisons, mais nous persuader par des chansons, met en œuvre un art passionnel d’agréer, c’est-à-dire de subjuguer en suggérant, et d’asservir l’auditeur par la puissance frauduleuse et charlatane de la mélodie, de l’ébranler par les prestiges de l’harmonie et par la fascination des rythmes : il s’adresse pour cela non pas à la partie logistique et rectrice de l’esprit, mais à l’existant psychosomatique dans son ensemble ; si le discours mathématique est une pensée qui veut se faire comprendre d’une autre pensée en lui devenant transparente, la modulation musicale est un acte qui prétend influencer un être ; et par influence il faut entendre, comme en astrologie ou en sorcellerie, causalité clandestine, manœuvres illégales et pratiques noires. Solon le législateur est un sage, mais Orphée l’enchanteur est un mage. Une vocalise n’est pas une raison, un parfum n’est pas un argument. Aussi l’homme parvenu à l’âge de raison s’insurge-t-il contre cette captation indue d’assentiment, il ne veut plus céder à l’enchantement, c’est-à-dire aller là où les chants l’induisent ; l’induction enchanteresse devient pour lui séduction, et par conséquent tromperie ; l’homme adulte refuse d’être captivé, et il résiste aux croyances que l’aulétique lui suggère. La femme qui persuade par le seul parfum de sa présence, c’est-à-dire par l’exhalaison magique de son être, la nuit qui nous envoûte, la musique qui obtient notre adhésion par le seul charme d’un trille ou d’un arpège seront désormais l’objet d’une profonde méfiance. Il est indigne d’un homme raisonnable d’être charmé. Et comme une volonté virile prétend se décider par des motifs et n’avoue jamais une préférence passionnelle, ainsi une raison virile ne s’avoue jamais accessible aux séductions. La science n’est-elle pas là pour nous soustraire aux ivresses de la nuit et aux tentations de l’apparence charmeuse ? La musique, fantasme sonore, est la plus vaine des apparences, et l’apparence, qui sans force probante ni déterminisme intelligible persuade sa dupe éblouie, est en quelque sorte l’objectivation de notre faiblesse. L’homme dessoûlé, démystifié s’en veut à lui-même d’avoir été un jour la dupe des puissances trompeuses ; l’homme à jeun, réveillé de sa griserie nocturne, rougit d’avoir cédé à la causalité noire : le matin revenu il renie, avec l’art d’agréer, les arts d’agrément eux-mêmes ! Le préjugé des esprits forts et sérieux, prosaïques et positifs à l’égard de la musique est peut-être né de ce dégrisement… En présence du pouvoir scabreux que la musique détient, plusieurs attitudes sont possibles. Distinguons ici le droit usage, le ressentiment passionnel et le refus pur et simple.

1. Orphée ou les sirènes ?

Platon pense que ce pouvoir d’affoler les badauds ne doit pas être laissé à n’importe quel flûtiste ; que le musicien, comme le rhéteur, joue avec des enchantements périlleux ; que l’État doit réglementer, dans le cadre d’une saine orthopédie, l’usage de l’influx musical. Ce qui est musical, ce n’est pas la voix des sirènes, c’est le chant d’Orphée. Les sirènes marines, ennemies des Muses, n’ont d’autre but que de dévier, dérouter, retarder l’odyssée d’Ulysse : en d’autres termes elles font dérailler la dialectique du droit itinéraire qui ramène notre esprit au devoir et à la vérité. C’est ainsi que les chants captivants de la perfide Tamara, chez Michel Lermontov, conduisent le voyageur à la mort. Pour n’être pas séduit, que peut-on faire sinon se rendre sourd à toute mélodie et supprimer, avec la tentation, la sensation elle-même ? En fait les musiciens qui laissent chanter les Roussalki et les sirènes du néant, Debussy par exemple, ou Balakirev, ou Rimski-Korsakov, nous font plutôt entendre la voix d’Orphée : car la vraie musique humanise et civilise. La musique n’est pas seulement une ruse captivante et captieuse pour subjuguer sans violence, pour capturer en captivant, elle est encore une douceur qui adoucit : douce elle-même, elle rend plus doux ceux qui l’écoutent, car en chacun de nous elle pacifie les monstres de l’instinct et apprivoise les fauves de la passion. François Liszt, dans la préface de son poème symphonique Orphée, nous montre le « père des chants », άοιδᾶν πατήρ, comme dit Pindare, amollissant les pierres et ravissant les bêtes féroces, faisant taire les oiseaux et les cascades, apportant à toute la nature la bénédiction surnaturelle de l’art : car tel est pour Liszt et pour le théosophe Fabre d’Olivet le message d’une civilisation orphique. Comme le cocher du Phèdre apprivoise le coursier vicieux afin de le rendre docile (εὐπειθής), ainsi Orphée attelle les lions à la charrue pour qu’ils labourent les terres en friche, et les panthères aux fiacres pour qu’elles promènent les familles ; il draine les torrents sans loi, et les torrents devenus obéissants font tourner la roue des moulins. Toutes les créatures de la création font cercle, attentives, autour du chef d’orchestre des lions ; les rossignols retiennent leurs arpèges et les cascades leurs murmures. Celui qui apaise les flots en furie sous le vaisseau des Argonautes endort le redoutable dragon de Colchide, attendrit les animaux, les végétaux et jusqu’à l’inflexible Aïdès, celui-là pourrait dire comme Jésus, dompteur d’une autre tempête : πραός εἰμι, je suis doux ; le chantre inspiré ne dompte pas les monstres cimmériens par le fouet, mais il les persuade par la lyre ; son arme à lui n’est pas la massue, mais un instrument de musique ; Michelet dirait sans doute que l’œuvre d’Orphée complète la bonne besogne d’Hercule, qu’ils sont tous deux les héros de la culture et de la surnature : car comme l’athlète colonise et défriche par la force, ainsi le mage humanise l’inhumain par la grâce harmonieuse et mélodieuse de l’art ; celui-là extermine le mal, tandis que celui-ci, architecte et cithariste, le convertit à l’humain. Michelet, dans la Bible de l’humanité, commente en termes magnifiques le conflit de la Lyre et de la Flûte dont parle la Politique d’Aristote : à la flûte dionysiaque, l’instrument du satyre Marsyas, à la flûte des orgies et des indignes ivresses s’opposent la phorminx d’Orphée et la cithare d’Apollon ; et tandis que la flûte preneuse-de-rats et charmeuse-de-serpents est l’instrument suspect, languide, impudique des porteurs de thyrse, Orphée l’anti-barbare incarne la civilisation de la lyre. Cette lyre vraiment apollinienne, Albert Roussel, dans un opéra austère, nous en conte la naissance ; au dieu de lumière, conducteur des Muses, Stravinski consacre Apollon Musagète ; en l’honneur de celui qui transperça le dragon affreux, Fauré harmonise l’Hymme à Apollon… Le cithariste efféminé que Kierkegaard, citant le Phèdre du Banquet, dénigre dans Crainte et tremblement, ce n’est pas un véritable Orphée ! Orphée meurt victime des Bacchantes thraces : les Ménades ivres, c’est-à-dire la furie des passions, le déchirent en lambeaux ; ennemi du Dieu bachique et flûtiste, Orphée salue l’aurore et vénère Hélios, le sobre et chaste dieu de lumière. – Cave carmen ! prenez garde au charme… Mais non point : refusez, en général, d’être charmés ! Cela implique qu’on peut distinguer entre incantation et enchantement : il y a une musique abusive qui, comme la rhétorique, est simple charlatanerie et flatte l’auditeur pour l’asservir, – car les odes de Marsyas nous « enchantent » comme les discours de Gorgias nous endoctrinent ; mais il y a aussi un mélos qui ne dément pas le logos et dont la seule vocation est, comme dans cet album de Federico Mompou, la guérison et l’apaisement et l’exaltation de notre être. Pour pénétrer les âmes ! Pour appeler l’amour ! Pour endormir la souffrance ! Pour inspirer la joie ! La musique du conducteur des Muses est selon la vérité car elle impose au tumulte sauvage de l’appétition la loi mathématique du nombre, qui est harmonie, au désordre du chaos sans mesure la loi du mètre, qui est métronomie, au temps inégal, tour à tour languissant et convulsif, fastidieux et précipité de la vie quotidienne, le temps rythmé, mesuré, stylisé des cortèges et des cérémonies. Alain, Stravinski, Roland-Manuel ne s’accordent-ils pas pour reconnaître dans la musique une sorte de métrétique du temps ?

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