Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

La Nation armée

De
480 pages

Souvent on entend exprimer le regret que tous les progrès que font présentement la science et l’industrie soient immédiatement exploités dans le but ignoble de la destruction de l’homme par l’homme. On dirait que les peuples, au lieu de se civiliser davantage grâce à ces progrès, n’en deviennent que plus barbares et plus violents et que plus que jamais ils songent à s’entre-détruire. Cela n’est vrai qu’en apparence. Plus la vie d’un peuple s’embellit et s’ennoblit par la civilisation, la science, l’art et la richesse, plus ce peuple est exposé à perdre par la guerre et plus il devra, par conséquent, chercher à se préparer à cette guerre.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Colmar von der Goltz

La Nation armée

Organisation militaire et grande tactique modernes

INTRODUCTION

*
**

Quoique sans doute les principes fondamentaux de l’art de la guerre soient éternels, les phénomènes dont il s’occupe, avec lesquels, il lui faut compter, sont sujets à de continuelles transformations. La guerre est un acte de la vie sociale ; cite subit dans sa forme visible toutes les modifications auxquelles est soumise celle-ci. Les chemins de fer et les télégraphes, qui ouvrent de nouvelles voies au commerce, ont ouvert à l’art de la guerre aussi des voies qui jusqu’alors lui étaient fermées. L’industrie a été pourvue de machines perfectionnées, le soldat a entre les mains des armes nouvelles avec lesquelles il obtient des résultats auxquels ses pères n’eussent pas osé songer.

Les principes de l’art militaire trouvent par conséquent des applications qui continuellement se modifient. L’on peut dire à bon droit que chaque époque a sa façon particulière de faire la guerre et que la méthode qui nous donna la victoire en 1870 ne peut plus après dix ans servir telle qu’elle est de modèle pour l’avenir. Le présent a d’autres conditions qui nous contraignent à chercher de nouveaux moyens.

Toutes les grandes puissances de l’Europe continentale se sont efforcées dans ces dernièrs années d’augmenter leurs effectifs. Ou bien l’on a, comme en France et en Russie, transformé totalement l’organisation militaire, ou bien l’on a cherché, comme en Allemagne, tout en maintenant les institutions existantes, à disposer d’un plus grand nombre d’hommes pour le cas de guerre.

Dans les dernières guerres on compte cinq grandes batailles : Königgrätz, Wörth, Vionville, Saint-Privat et Sedan. Les batailles de l’avenir seront bien plus grandioses encore. A Königgrätz l’ensemble presque tout entier de toutes les forces réunies sur le théâtre de la guerre en Bohême prit part à la lutte sur un seul et même champ de bataille, à Saint-Privat un peu plus de la moitié. Si nous appliquons ces données aux armées telles qu’elles sont constituées actuellement, il n’est pas impossible que nous voyions des luttes gigantesques où une armée forte de 10 à 15 corps d’armée, sous une direction unique, se trouve opposée sur un seul et même champ de bataille à un ennemi également fort. Ce sont là des dimensions et des quantités inconnues jusqu’à ce jour et l’on voit aisément quelle influence elles exerceront forcément sur les manœuvres et les approvisionnements, non moins que sur la façon de conduire et de commander de telles masses.

La France a été le premier et jusqu’ici le seul pays qui ait fourni l’exemple d’un théâtre de la guerre préparé d’avance et muni de travaux d’art. C’est là un cas exceptionnel que nous pouvons négliger ; néanmoins et jusqu’à plus ample information nous ne contesterons pas que dans les pays dont la configuration géographique le permet cela ne puisse être imité. De plus ce fait a eu dès maintenant une conséquence indirecte : partout on songe à combiner plus étroitement avec la guerre de campagne la guerre de siège qui jusqu’ici formait un sujet d’études distinct et traité à part, en outre l’on est d’avis d’avoir plus souvent recours aux retranchements dans les guerres de campagne : il est même recommandé à l’assaillant d’en faire usage.

Ces perfectionnements, l’infanterie est appelée à en tirer profit. D’autre part, les défenseurs de la cavalerie s’obstinent à proclamer que leur arme à l’avenir, en développant les aptitudes combinées de l’homme et du cheval, en trouvant de nouvelles formes d’emploi, jouera sur le champ de bataille un rôle plus marquant que celui qu’elle a joué dans les dernières guerres. Et c’est là certes une déclaration dont il y a lieu de tenir compte.

Un fait encore, le dernier des faits nouveaux, est non moins digne d’attirer toute notre attention :

C’est le principe qui a de plus en plus cours dans l’infanterie de ne plus abandonner dans le combat chaque tirailleur à sa propre inspiration, mais bien d’en réunir un grand nombre sous la direction des chefs et de faire agir d’un commun accord leurs fusils comme une seule et même machine manœuvrée par un grand nombre d’hommes.

De plus l’efficacité de cette arme a été considérablement augmentée. C’est ce perfectionnement du fusil qui’a le plus préoccupé depuis la paix de Francfort les penseurs d’entre les officiers de l’armée. La majeure partie des articles et écrits militaire s de ces dix dernières années traitaient ces questions qui se rattachent au perfectionnement des armes à feu de l’infanterie. On s’est exagéré la portée de ce perfectionnement. Le problème n’était neuf qu’au début de la guerre ; au cours de celle-ci, il reçut une solution pratique et définitive. A la fin de la campagne les troupes allemandes étaient parfaitement au courant de la portée et de l’exactitude perfectionnée de leur arme. Mais on se souvenait des pertes grandes et douloureuses qu’on avait subies et c’est pourquoi nos militaires se sont surtout occupés de cette question à l’exclusion presque de toute autre.

On ne s’est pour ainsi dire pas occupé d’étudier l’influence qu’ont ces faits nouveaux sur l’art de la guerre pris dans son ensemble. En dehors d’études philosophiques, la nature même de la grande guerre n’a été traitée que tout dernièrement d’une façon plus détaillée.

J’espère donc qu’on sera indulgent pour le présent essai. Son but principal est d’attirer toujours davantage sur l’art de conduire les armées une attention qu’absorbait presque exclusivement l’art de diriger le combat.

L’homme du métier ne trouvera dans les différents chapitres du livre pris isolément que des choses qu’il connaît dès longtemps. Peut-être tirera-t-il quelque profit de l’ensemble du groupement des matières ; de plus ce livre est avant tout destiné à donner à ceux qui ne sont pas du métier une idée claire de la nature de la guerre. Bien des gens ont manifesté le désir d’être fixés à ce sujet et cette intelligence de la nature de la guerre, il faut que tout peuple valide la possède.

Le jour viendra où les faits dominants des guerres actuelles auront disparu, où les formes, les usages, les opinions se seront modifiés. Si du regard on plonge dans l’avenir on aperceva même le temps où les millions armés du temps présent auront fini de jouer leur rôle. Un nouvel Alexandre surgira qui à la tête d’une petite troupe d’hommes parfaitement armés et exercés poussera devant lui des masses énervées qui dans leur tendance à toujours s’accroître auront franchi les limites prescrites par la logique, et qui ayant perdu toute valeur se seront transformées, comme les Pavillons Verts de la Chine, eh une innombrable et inoffensive cohue de bourgeois boutiquiers.

Alors tout ce que l’on aura écrit sur l’emploi des masses armées n’aura plus aucune valeur. Mais le moment où s’opèrera cette transformation est éloigné encore. Actuellement le développement suit encore un mouvement ascendant. Et c’est de ces armées telles qu’elles existent, que traitent les pages qui suivent. L’homme ordinaire, livré aux occupations et aux labeurs journaliers, n’a pas à plonger dans l’avenir sans bornes. Sans quoi le désir qu’il a de fournir un travail qui compte dans l’avenir lui fera perdre toute valeur pour le temps présent.

On part dans ce livre de la supposition que c’est un pays de l’Europe centrale qui fournit le théâtre de la guerre. Une campagne dans les steppes de l’Asie, les contrées tropiques de l’Afrique est tout autre qu’en Allemagne, en France, en Italie, etc. Nous ne nous attacherons donc qu’à ce qui a un réel intérêt pour nous.

Je ne me suis pas cru obligé de débuter par des définitions, quoiqu’elles occupent une grande place dans la littérature militaire. Un traité, comme le présent livre en est un, explique d’ordinaire ce que c’est que la guerre, la stratégie, la tactique, etc. Souvent l’auteur ajoute aux anciens termes des termes nouveaux dont il revêt ses idées à lui. Cela ne sert pas à grand’ chose.

Si, par exemple, je citais le passage d’un dictionnaire : « La guerre est une lutte sanglante entre deux peuples ou deux partis ennemis dont l’un veut imposer sa volonté à l’autre, tandis que l’autre ne veut pas s’y soumettre ; je n’apprendrais rien de neuf à qui que ce soit. Je supposerai donc tous les termes comme étant connus et j’éviterai d’employer ceux qui auraient besoin d’une définition spéciale. En guerre il s’agit des choses les plus simples, d’hommes, de chevaux d’armes, de routes, etc., on peut donc en parler fort simplement et expliquer tout ce qu’il faut sans avoir recours à d’ingénieuses combinaisons de mots. L’écrivain militaire comme tout autre écrivain doit tenir compte de la recommandation de Schoppenhauer : « Les écrivains allemands feraient bien de se pénétrer de cette vérité qu’il faut autant que possible penser en esprit profond, mais qu’il faut exprimer sa pensée dans la langue de tout le monde. »

Il n’est pas nécessaire non plus de déduire logiquement tout ce que l’on dit, ab ovo. Très souvent il ne résulte de ces longues déductions qu’une proposition qui s’entend sans longue démonstration. Je renonce donc à cette voltige logique et je préfère traiter un à un les innombrables faits de toute nature, tels que la guerre nous les offre, capricieusement entremêlés. Quoique tous se rattachent logiquement les uns aux autres, il est fort souvent impossible de prouver que ce lien logique existe.

I

LES ARMÉES MODERNES

1. L’armée moderne doit être la nation en armes

Souvent on entend exprimer le regret que tous les progrès que font présentement la science et l’industrie soient immédiatement exploités dans le but ignoble de la destruction de l’homme par l’homme. On dirait que les peuples, au lieu de se civiliser davantage grâce à ces progrès, n’en deviennent que plus barbares et plus violents et que plus que jamais ils songent à s’entre-détruire. Cela n’est vrai qu’en apparence. Plus la vie d’un peuple s’embellit et s’ennoblit par la civilisation, la science, l’art et la richesse, plus ce peuple est exposé à perdre par la guerre et plus il devra, par conséquent, chercher à se préparer à cette guerre. Et qu’on ne cite pas, pour combattre cette thèse, des peuples dont la civilisation a vieilli et qui, malgré tout ce que cette civilisation a de brillant, se sont montrés impropres à la guerre. Chez eux la décadence de la société et de l’État, pour être latente, n’en était pas moins réelle. Sans doute que leur intelligence subsistait encore tandis que la valeur avait disparu. L’amour du luxe et des jouissances avait anéanti le sentiment du devoir, l’enthousiasme du sacrifice et l’amour du bien public, de là ce manque total d’énergie. D’ordinaire, au contraire, comme ç’a été le cas pour la Grèce et pour Rome, la civilisation et la valeur guerrière marcheront de pair. Il ne faut pas en outre s’attacher à des exceptions, à l’Angleterre par exemple où l’organisation militaire n’est pas à la hauteur du développement des autres institutions. Protégée par la mer, n’ayant que des intérêts maritimes, elle ne fait que des guerres coloniales, où l’argent joue le plus grand rôle. C’est lui qui est l’arme la plus puissante de l’Angleterre. En outre son armée navale est plus forte que celle de tout autre empire. Mais, malgré les avantages de sa position, elle sera contrainte sous peu de suivre l’impulsion générale et de chercher les moyens de renforcer son armée, sinon elle verra son influence et sa puissance décroître peu à peu sur le continent.

En tous cas il n’est que naturel que les grands peuples civilisés du temps présent perfectionnent de plus en plus leur armement pour pouvoir, en cas de besoin, faire l’usage le plus absolu de toutes leurs forces. Le temps des guerres de cabinet est passé. Les guerres ne se terminent plus parce que l’homme qui est à la tête d’un État ou le groupe dominant sont à bout de forces, mais bien lorsque l’un des peuples en lutte est épuisé. Le peuple français prétend à cette heure encore qu’il n’a pas, en 1870, voulu la guerre. Mais, quand l’empire qui avait déclaré cette guerre était tombé, ce peuple n’en résolut pas moins de continuer la lutte à tout prix. L’homme qui, en juillet 1870, avait fait entendre les objections les plus sérieuses contre une déclaration de guerre précipitée, prit en septembre la direction des armées et devint le promoteur le plus ardent d’une lutte sanglante. C’est que les guerres sont devenues entièrement l’affaire des nations. Même celui qui est personnellement opposé aux entreprises guerrières sent l’obligation de se donner tout à elles dès que le triomphe ou la défaite de sa patrie est en jeu. Et personne n’oserait prétendre que ce sentiment n’est pas une vertu civique. La collision des intérêts décide la guerre ; les passions des peuples, indépendantes de ces intérêts, déterminent le degré d’intensité de la lutte. Avant comme après, Il guerre est l’outil dont se sert la politique pour arriver à ses fins ; mais il faut à présent que même pour un but d’intérêt secondaire elle vise à la défaite totale de l’adversaire. C’est ce qui nécessairement vous amène à faire l’usage le plus absolu de tous les moyens, matériels et intellectuels, pour, terrasser l’ennemi et voilà pourquoi il est juste et logique de préparer pendant la paix les forces disponibles, afin qu’en cas de besoin toutes puissent servir à la guerre.

Si par sentiment d’humanité un peuple ne voulait pas pousser les choses à bout, mais s’arrêter dans l’emploi de sa force à un point fixé d’avance, il se verrait bien vite entraîné contre son gré. Nul ennemi ne se croirait tenu de s’imposer la même contrainte ; chacun, au contraire, profiterait de l’arrêt volontaire de son ennemi pour faire entrer en ligne, contre lui, des forces supérieures.

« Il pourrait venir à l’esprit de certains philanthropes qu’il existe des moyens artificiels pour désarmer et terrasser son adversaire, sans verser trop de sang et que c’est là le véritable but où doit tendre l’art de la guerre. Cela est fort beau, dit Clausewitz, mais c’est une erreur qu’il faut combattre, car dans une chose aussi périlleuse qu’est la guerre, les erreurs provenant d’un bon cœur sont les plus dangereuses. L’emploi de la force physique dans toute son étendue n’excluant d’aucune façon la coopération de l’intelligence, celui qui emploie cette force, sans avoir égard à quoi que ce soit, sans penser à ménager le sang, aura le dessus si son adversaire est moins brutal. Il le contraint par conséquent à l’être tout autant que lui, tous deux font des efforts extrêmes que rien ne saurait entraver que leur propre contre-poids naturel. »

La question est donc nettement définie. On aura beau convenir que les sacrifices que font les nations pour perfectionner leur organisation militaire pèsent lourdement sur la génération actuelle, il n’y a rien à y faire. Celle d’entre les nations qui se relâcherait la première perdrait aussitôt sa situation, sa puissance et sa voix dans le concert européen. C’est elle qui paierait les frais de toute collision qui pourrait surgir et, instruite par cette triste expérience, elle imiterait les autres dans leurs armements et se mettrait à réparer le temps perdu. Toutes les propositions de désarmement proviennent de ce que leurs auteurs méconnaissent les conditions d’existence des États, existence qui se base sur les nationalités. L’idée de la communauté des intérêts domine l’esprit des nations et fait que chacune d’elles fait face aux autres comme font différentes personnes chez lesquelles l’égoïsme naturel, malgré la bonne volonté de tel ou tel, produit des compétitions. L’égoïsme national est inséparable de l’idée que nous nous faisons de la grandeur nationale. Cet égoïsme, quand tous les autres moyens feront défaut, recourra aux armes, et où trouver alors la cour arbitrale capable d’imposer la paix ? Une nation seule qui posséderait l’empire du monde en aurait le pouvoir ; mais l’empire du monde ne s’acquiert que par la guerre et ne se maintient que par elle.

La méfiance mutuelle des peuples les rend même très ombrageux vis-à-vis des propositions de désarmement. La première en date fut faite pendant l’hiver de 1800 à 1801 par le premier consul aux envoyés de Prusse et d’Autriche. La deuxième de ces deux cours répondit prudemment qu’elle ne demandait pas mieux, mais que le difficile serait de gagner la Prusse à cette cause. Et il en sera toujours de même. Chacune des nations sera bien obligée d’exiger que l’autre fasse le premier pas, et aucune ne le fera parce qu’elle craindra l’autre. Cette crainte la portera au contraire à rester fortement armée.

Cette nation seule jouira de la sécurité qui se tiendra prête en tous temps à défendre son indépendance l’épée à la main.

Il faut considérer, il est vrai, que les énormes dépenses qu’entraîne l’armement pourront faire naître un épuisement préjudiciable à la vigueur et à la valeur guerrières. Le problème est actuellement d’amener un peuple à baser son existence même sur son organisation militaire sans que celle-ci entrave celle-là et que toutes les ressources de celle-là puissent quand même concourir au développement de celle-ci. Un pas capital a été fait vers ce but par l’adoption du service obligatoire. Il ne soustrait en effet que temporairement et non pas définitivement au travail les hommes sous les drapeaux tout en mettant à la disposition de l’administration militaire tous les hommes valides d’une nation.

Les sacrifices qu’il exige ont augmenté, à la vérité, dans des proportions inattendues. Mais ce fait veut être considéré sous son vrai jour. Le système actuel est moins onéreux que l’ancien. Si une grande puissance continentale voulait, d’après l’ancien système d’enrôlement, lever une armée assez forte pour lui permettre de jouer son rôle, les frais en seraient énormes.

De même qu’en amalgamant l’organisation militaire avec la vie civile du peuple on diminue les frais par rapport aux résultats obtenus, de même, malgré les apparences, on rend la guerre plus humaine en tirant tout le profit possible des progrès de la civilisation.

On vainc l’ennemi non pas en le détruisant lui-même, mais en détruisant l’espoir qu’il a de vaincre. La « lutte jusqu’au dernier homme », qu’on se rassure, n’est plus qu’une figure de rhétorique, servant à rehausser la résolution qu’ont les armées qui se battent bravement. Il serait étrange qu’une armée jurât avant la bataille de lutter jusqu’à ce qu’elle ait perdu vingt pour cent de son effectif et pourtant cette perte serait trop considérable. D’ordinaire il suffit de la moitié d’une part ou de l’autre pour décider la victoire. L’anéantissement d’une fraction des forces totales dispense les autres de faire des efforts ultérieurs et met fin à la lutte. Plus l’effet des armes et des projectiles est puissant et surprenant, plus grande est la terreur qu’il inspire et l’on constate que, prises dans leur ensemble, les batailles sont devenues moins sanglantes à mesure que les engins infernaux se sont perfectionnés.

Un projectile lancé par l’artillerie actuelle tue dix ou vingt hommes du coup et à lui seul il produit un effet tel qu’il fallait que le double d’hommes dans l’ancien temps fussent abattus un à un par les boulets. L’efficacité de la balle a augmenté dans les mêmes proportions. Elle est, sans exagération, cinquante ou même cent fois plus grande qu’au temps où les arquebusiers suédois se targuaient de leur supériorité sur ceux des armées impériales, parce qu’au lieu de quinze il ne leur fallait plus que douze minutes pour charger leurs arquebuses à croc.

La scène que présente par moments la bataille est bien plus terrible qu’avant, mais aussi elle exerce une impression bien plus grande sur le moral et cette impression fait que la bataille dans son ensemble coûte moins de monde. Malgré toute l’énergie première qu’on y a déployée, malgré l’efficacité bien plus grande des projectiles, nulle bataille du temps présent n’a coûté autant de monde qu’Eylau et Borodino. Mais ce sont les luttes des temps anciens qui étaient les plus sanglantes, alors qu’on s’attaquait avec la massue et le glaive si court des soldats romains.

Il ne faut donc pas s’inquiéter de voir que toute nouvelle invention, tout progrès industriel soient immédiatement appliqués à la guerre ; il faut encore moins en conclure qu’on fait ainsi faire un pas en arrière à l’humanité et à la civilisation. La lutte au contraire n’en est que plus rapidement décidée, la guerre n’en est que plus vite fixée, et c’est ce qu’il faut souhaiter, car telle qu’elle nous apparaît à cette heure, elle est un de ces phénomènes puissants de la nature, un cataclysme qui ébranle tous les êtres et fait chanceler le monde sur sa base.

2. La manière de faire la guerre et l’organisation militaire d’un peuple dépendent de l’état général de la civilisation. — Aperçu historique

Habitué, comme on l’est, aux phénomènes du temps présent, à savoir aux grandes masses armées et à l’emploi brutal de la force, on pourrait croire que la guerre et l’organisation militaire ont eu de tout temps ce caractère. Mais les deux ont toujours dépendu beaucoup de la civilisation générale et même de certaines théories, de certaines idées sur le droit et même de certains préjugés de l’époque.

Le principe si simple d’après lequel on fait la guerre actuellement et qui veut qu’en cas de besoin toutes les idées de droit qui ont cours en temps de paix soient ignorées, ce principe n’était pas admis dans les périodes précédentes et l’emploi de la force n’était pratiqué qu’avec des formes bien définies dont on avait peine à se départir même dans les cas d’absolue nécessité.

Il y eut, en effet, un temps où les troupes campant au milieu des champs de blé mouraient de faim, où dans les camps, comme en pleine paix, se tenaient des marchés, le soldat achetant lui-même là viande et les légumes, tandis que l’administration faisait des efforts surhumains pour lui fournir le pain avec la même régularité qu’elle lui paye la solde. En effet, Höpfner rapporte qu’en 1806, les troupes de la grande armée prussienne campaient à côté d’énormes piles de bois, dans la nuit du 11 au 12 octobre, qu’elles étaient gelées, qu’elles passèrent toute la journée du lendemain sans bois pour faire la soupe et qu’on ne se décida à réquisitionner ce bois que quand on vit les soldats agir d’eux-mêmes et abattre des arbres dans le voisinage du camp. En ces mêmes jours de détresse, nous raconte-t-il, l’avoine pour les chevaux faisait entièrement défaut, tandis que des quantités considérables étaient emmagasinées à l’hôtel de ville d’Iéna. Mais quoique l’armée française fût proche, les chefs prussiens se crurent obligés d’écrire au préalable à Weimar pour demander à l’administration ducale si on pouvait acheter l’avoine dont on avait besoin. On ne sait quelle fut la réponse, mais ce qu’on sait c’est que, dans l’intervalle, l’ennemi s’empara de l’avoine et que ce furent les chevaux français qui se chargèrent de fournir, pour ce cas si compliqué, une solution très pratique. Et pourtant le commissaire aux vivres du duc de Weimar n’était pas le premier venu, encore moins un pédant, car c’était bonnement le conseiller privé et ministre d’état de Goethe, un grand bel homme, nous dit un témoin oculaire, qui ne se montrait qu’en habit de cour brodé, la petite épée au côté, les cheveux et la queue poudrés, ministre des pieds à la tête et plein de dignité, comme son rang l’exigeait.

Clausewitz rapporte des choses plus étranges encore comme s’étant passées en ces temps-là :

Quand, après la bataille d’Auerstaedt, les troupes prussiennes, après avoir passé deux jours sans nourriture, arrivèrent le troisième, complètement affamées auprès d’un gros village, le prince Auguste de Prusse fit faire pour ses grenadiers mourant d’épuisement des réquisitions de vivres comme tout le monde fait à présent. Les paysans poussèrent de grands cris et un vieux colonel de la garde se montra fort indigné de ce procédé et fit faire au prince les plus vives remontrances, disant qu’un tel système de pillage n’était pas reçu dans l’armée prussienne et était contraire à l’esprit de cette armée.

Par contre le général Kalkreuth, qui exerça par intérim le commandement de l’armée, avait ordonné, la veille, qu’on eût à distribuer du pain aux troupes et qu’au cas où il n’y en eût pas, on leur donnât de l’argent. Mais il y avait aussi peu d’argent que de pain elle prince Auguste fit la remarque fort juste que tout cela revenait à dire : « Donnez aux hommes l’argent que vous n’avez pas afin qu’ils puissent acheter du pain là où il n’en existe point. »

Les anecdotes fourmillent sur les habitudes guerrières de cette époque-là. Présentement on ne les croirait plus possibles, alors elles ne surprenaient personne.

Si de telles choses se passaient quand déjà le monde avait assisté à toute une série de campagnes napoléoniennes, il faut bien que cette manière de procéder ait été motivée soit par des raisons pratiques fort solides, soit qu’elle fût en quelque sorte sanctifiée par une longue tradition.

Ces motifs sont faciles à démêler. En premier lieu nous nommerons le système d’enrôlement qui, avec les contingents provinciaux, formait jusqu’à la révolution française le principal moyen pour la constitution des années. L’enrôlement établissait une sorte de contrat entre le soldat et le monarque. De même que celui-là devait obéissance à celui-ci celui-ci était tenu de fournir ponctuellement à celui-là tout ce qu’il s’était engagé à lui fournir. C’est de là que provenait le système si étrange des magasins qui suffit à lui seul à imprimer à l’art militaire du siècle passé son cachet particulier. Les mouvements des armées en étaient gênés, confinés dans des cercles étroits, dans la dépendance des magasins et des boulangeries, entravés par un train énorme. Il n’était possible de marcher en avant que pendant un nombre fixé et restreint de journées. A chaque pas en avant fait au delà, les mailles de ce réseau savamment combiné se défaisaient, les trains de farine et de pain, sévèrement réglés, allant des magasins à l’armée, cessaient de fonctionner.

Il se produisait pour le moins un temps d’arrêt, jusqu’à ce que de nouveaux approvisionnements fussent amenés, que de nouveaux magasins fussent établis. Ces considérations entravaient singulièrement la liberté d’action des généraux en chef. Et si de grands capitaines tels que Frédéric ont su à l’occasion ne pas s’en laisser entraver, la plupart des chefs d’armée étaient liés par elles. Le système des magasins était la garantie la plus sûre qu’on eût pour que les armées fussent ponctuellement nourries et il importait qu’elles le fussent si on voulait réussir à enrôler des hommes et à maintenir la discipline. Tout soldat représentait un capital que le monarque payait avec des fonds pris à la caisse de guerre, c’est-à-dire, selon les idées du temps, à sa propre caisse. De là une comptabilité pédante d’hommes et d’argent que ne connaît pas le commandement moderne. En outre, une partie de l’armée était composée d’étrangers, venus de tous pays. Le sentiment de la nationalité n’était pas encore le lien qui tenait unis tous les éléments de la troupe, il n’était que fort imparfaitement remplacé par le dévouement au monarque. Les troupes étaient par suite tenues concentrées avec un soin extrême. Des armées entières marchaient en colonnes serrées, sans dislocation aucune ; les campements étaient méticuleusement organisés.

Ce n’est que de cette façon qu’il était possible de les surveiller sévèrement, d’empêcher les désertions et en même temps de les nourrir à l’aide des boulangeries de campagne et de tenir des marchés. La masse, qui avait coûté gros, se mouvait et combattait en bloc sur l’ordre d’un chef unique. La tactique linéaire qui visait à faire participer à l’action tous les hommes, tous les fusils de ses longues lignes s’avançant au pas comme à la parade, était en corrélation étroite avec le système d’enrôlement. Ce n’est que grâce à elle qu’il était possible aux officiers de surveiller de près leurs enrôlés. C’est donc par un enchaînement de circonstances particulières que prit naissance le principe de guerre de cette époque et il n’était pas possible de modifier le moindre détail sans détruire tout l’ensemble.

On ne saurait trop tenir compte du pouvoir qu’exerçaient les théories issues des conditions qui s’imposaient à la direction des opérations par suite de ce système. Des théories fausses ont souvent causé l’anéantissement des armées et la ruine des États.

La faiblesse des alliés pendant les guerres de la coalition provenait en grande partie des théories alambiquées qui avaient cours dans la période qui suivit la guerre de Sept-Ans et qui provenaient de la tendance de certains stratèges savants de procéder en toute occasion en déployant le plus de science et d’art possible. De là cette néfaste habitude d’éparpiller les forces, ces plans de campagne si détaillés, l’importance exagérée que l’on attribuait aux places fortes, à la configuration géographique et topographique du terrain et même aux rapports géométriques dans la préparation des mouvements, bref, ce déplorable souci des détails minutieux qui rendaient toutes les opérations si lentes et si lourdes. De là l’idée néfaste que l’essence même de la guerre était d’exécuter de savantes manœuvres et non d’anéantir les forces ennemies.

C’est ce qui explique qu’on ait fait alors tant de détachements inutiles, qu’on ait établi et posté tant de corps intermédiaires et flanquants, de si longues lignes de petits détachements, qu’on ait fait tant de mouvements et d’attaques simulés, toutes choses particulières à cette époque.

C’est ce qui explique aussi qu’en 1805, alors que les coups décisifs étaient frappés en Moravie, l’armée prussienne prit position à plus de 50 lieues de là, en Franconie sur le Main supérieur, pour contraindre Napoléon « par la force de cette manœuvre » à se retirer derrière le Rhin, C’est ce qui explique encore que sur les instances de la Russie, peu avant la bataille d’Austerlitz, deux bataillons prussiens et cent chevaux marchèrent de Glatz à la frontière pour exercer par cette menace une pression sur la grande armée française. Le ciel seul sait si à ce moment-là, ou depuis, personne en France a eu connaissance de cette menace qui devait arrêter l’empereur dans sa course victorieuse !

Les fautes commises en 1806 proviennent des mêmes causes. C’est l’idée fausse et artificielle qu’on se faisait de la guerre, et non J’incapacité de l’armée prussienne, qui amena la défaite. Dans l’hésitation des Alliés à franchir le Rhin au début de la campagne de 1814, dans la marche de l’armée de Bohême sur le plateau de Langres nous retrouvons les traces de l’ancienne école des militaires savants, de cette école qui jetait son plus vif éclat quand, après Iéna et Auerstaedt, Massenbach obtint à Rathenow, du prince de Hohenlohe, qu’il ne marcherait pas droit à l’Oder, mais qu’il ferait un coude au nord pour mettre entre l’ennemi et lui un marais. L’ennemi n’était pas près encore et le marais tellement à sec qu’il n’eût nullement pu l’arrêter. Le résultat fut que l’armée essuya une défaite à Prenzlaw ; mais Massenbach avait déclaré que la marche directe entre le marais et le flanc ennemi était une monstruosité, et l’esprit qui dominait alors voulait qu’on renonçât à un moyen de salut plutôt que de commettre un péché mortel à l’égard des règles de l’art...

Dans les moments décisifs des guerres dont dépendit le sort de l’État, des théories qui avaient force de loi, la tradition et des habitudes invétérées ont lié les mains des intéressés sans qu’ils en aient eu conscience.

Les intelligences les plus lucides subissaient en quelque sorte le charme du passé. Plus les hommes qui avaient introduit et préconisé des théories fausses étaient intelligents et considérés, plus l’effet de ces théories était désastreux.

Ces erreurs, les militaires les commettaient tous dès qu’ils perdaient de vue les notions simples et claires de la guerre, pour réduire de gré ou de force en théorèmes cette matière si pratique et si réelle, en ne tenant plus compte de la valeur naturelle des choses et de l’influence qu’exerce le cœur, le tempérament de l’homme sur ses résolutions et ses actions.

Scharnhorst, qui voyait venir tout cela, écrivait peu avant la grande catastrophe qui anéantit la Prusse : « Nous en sommes venus à mettre l’art de la guerre au-dessus des vertus militaires ; c’est ce qui a été en tous temps la perte des nations. »

Il faut, pour obtenir des résultats à la guerre, être animé de sentiments chaleureux et d’un certain enthousiasme inspiré soit par l’amour idéal du devoir, soit par celui de la gloire et de l’honneur, soit encore par le dévouement à un grand homme ou à la patrie. Ces sentiments vous empêchent de commettre les erreurs dont nous parlions ; ces erreurs ne seront commises que par une génération qui aura perdu l’aptitude d’employer sainement son intelligence, à qui manqueront les qualités morales indispensables.

C’était le cas de cette génération-là. La frivolité de l’ère philosophique l’empêchait de nourrir des pensées et des sentiments profonds.

Un événement seul qui, semblable à un phénomène naturel qui fait trembler le monde dans ses fondements, ébranla toutes les institutions existantes, put détruire tout cet amour des minuties, tous ces préjugés, toutes ces habitudes de pédanterie savante du dernier siècle et amener un bouleversement total.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin