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La nature dans l'identité sexuelle

De
312 pages
La pensée dominante tend aujourd'hui à privilégier la construction sociale de l'identité sexuelle tout en se distanciant de ses racines biologiques. Le but de cet ouvrage est d'identifier les liens entre le sexe "biologique" et le genre vécu dans les relations sociales. Cette étude fait appel à des spécialistes de plusieurs champs disciplinaires et montre - par le biais des singularités et des anomalies - la multitude des facteurs biologiques intervenant dans l'identité sexuelle.
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La nature dans l'identité sexuelle

Du même auteur:

- La personne
-

dans les sociétés techniciennes. Ouvrage collectif sous la direction de Régis MACRE. L'Harmattan, colI. Sciences et Société, 2007.
Caractères de théories évolutionnistes. ln Bernard JACROT,

Eva PEBAY-PEROVLA, Régis MACHE, Claude DEBRV Physique et Biologie. Vne interdisciplinarité complexe. EDP Sciences, 2006.

Sous la direction de

Régis MACHE

La nature dans l'identité sexuelle

L' Harmattan

(Ç)L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairiehannattan.com hannattan l@wanadoo.fr diffusion. hannattan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08884-9 EAN : 9782296088849

INTRODUCTION

Le nécessaire approfondissement

du biologique

dans la question du genre

Alors qu'aujourd'hui l'idée de nature resurgit en grand fracas dans le monde actuel et qu'une « écologie profonde» affiche une considération éthique à l'égard des espèces animales au moins égale à celle des humains, on est surpris d'observer que sur la question du genre certains courants qui se veulent modernistes affichent avec grand bruit un extrémisme dans le sens opposé, affmnant une rupture du comportement sexuel par rapport à sa nature appelée « biologique ». D'un côté l'homme n'est que nature et de l'autre il n'est que construction du surmoi. Il est donc utile sinon nécessaire de réagir pour resituer la place de la biologie dans les comportements humains et en particulier dans les questions de la distinction sexuelle, de ses fondements objectifs et subjectifs, dans les concepts de masculin et de féminin. Les questions de la personne homologues des questions du genre. La question du rapport entre d'une part les déterminations intrinsèques et extrinsèques de la nature et d'autre part les constructions de la personnalité par le développement d'interactions multiples avec la société et l'émergence du soi, ne sont pas d'aujourd'hui. Ce sont les vieilles questions récurrentes des rapports entre la nature et la culture qui remontent à l'antiquité. En prenant l'exemple de la personne, les problèmes de leur identité ont été analysés par plusieurs philosophes. Ricœur, en particulier, a abordé en profondeur les problèmes des références identitaires dans Soi

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même comme un autre, un ouvrage! désonnais classique. Les questions de la personne surplombent en quelque sorte les problèmes du genre qui n'en sont qu'une fonne particulière. C'est pourquoi cherchant à identifier les différentes sources de la construction du genre, nous débuterons l'approche de ces problèmes par un regard sur les détenninants de l'identité des personnes tels qu'ils sont analysés dans l'ouvrage déjà cité. Ricœur constate2 que «c'est un immense problème de comprendre la manière par laquelle notre propre corps est à la fois un corps quelconque, objectivement situé panni les corps, et un aspect du soi, sa manière d'être au monde ». Etudiant les liens de l'action à son agent, il parle de « champ conflictuel de la causalité» à propos des deux pôles de l'identité de la personne. Il rappelle la thèse kantienne3 indiquant que «la causalité selon les lois de la nature n'est pas la seule dont puisse être dérivés tous les phénomènes du monde », montrant ainsi que dans la philosophie des Lumières, la nature, si elle n'est pas le seul détenninant, a néanmoins un rôle essentiel. Un philosophe américain, Strawson4, à propos de la personne, donne la priorité au corps ce qui rejoint un point de vue naturaliste dans la détennination du genre et amène Ricœur à conclure que «dans une problématique de la référence identifiante, la mêmeté du corps occulte son ipséité ». Il y a donc conflit. L'impression est forte que la solution de ce conflit ne puisse être résolue que par la narration, mode d'expression excluant l'approche rationnelle de la façon dont Marcel Proust le conçoit au début Du côté de chez Schwann montrant que c'est le corps qui rappelle à l'esprit la mémoire substantielle des choses et établit le lien. En effet, il écrit5 : « Et avant même que
1 Ricœur, P. (1990). Soi même comme un autre, Le Seuil, ColI. Essais. 2 Ricœur, P. (1990), ibid, p. 46. 3 Kant, E. Critique de la raison pure, Paris, Gallimard, La Pléiade, t.l, (1980). p.l102. 4 Strawson, P. F. (1959). Les Individus, trad. fro (1973). Le Seuil. Cité par Ricœur (1990), ibid., p. 46. 5 Proust, M. A la recherche du temps perdu, tome J, Gallimard, La Pléiade (1987). p. 6.

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ma pensée, qui hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en rapprochant les circonstances, lui - mon corps - se rappelait pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des fenêtres, l'existence d'un couloir... Mon côté ankylosé, cherchant à deviner son orientation... ; et mon corps, le côté sur lequel je reposais, gardien fidèle d'un passé que mon esprit n'aurait jamais dû oublier, me rappelait la flamme de la veilleuse de verre de Bohème ». Mais que contient ce concept de corps? Il est comme une chose obscure, cachée, une sorte de boîte noire, qui est à l'origine du soi, de l'ipséité. Soulignons que la « loi de la nature» dans le langage philosophique se réfère à des actes premiers, inaccessibles à la volonté, indéterminable par nos sens, non assimilables aux concepts scientifiques actuels. Dans les travaux de biologie, l'acte premier est concrètement l'origine génétique de l'individu en rapport très éloigné du concept global, voire cosmologique, de « la nature ». Le concept de corps est éclaté par une incursion dans les différents domaines de la biologie. Les deux pôles de l'identité de genre. Le concept de genre, comme pour le champ conflictuel dont parle Ricœur à propos de la personne, relève de deux sortes de causalité: une causalité que nous appelons génétique, selon les lois de la nature, et une causalité selon les constructions sociales apparemment indéterminables avec précision parce que trop complexes et auxquelles s'ajoutent, ne l'oublions pas, les éléments de la volonté, impliquant la liberté dans les comportements. Mais les déterminants génétiques ne se limitent pas à un catalogue de gènes. Ils doivent être compris dans un sens dynamique, depuis la cellule primordiale après fécondation, jusqu'à la formation de l'adulte, sans exclure l'influence de facteurs externes, notamment après la naissance sur la formation du cerveau. La différence entre les concepts de «la nature» et ceux du «biologique» est essentielle. Le premier mot oriente la pensée vers une interprétation naturaliste, matérialiste, repoussant toute idéalisation du réel. Le deuxième mot, né avec Lamarck, a un sens très différent du

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mot nature. Lamarck s'est attaché à montrer les liens entre le milieu et les êtres vivants, insistant fortement sur une conception dynamique de la biologie en rapport avec l'évolution sous l'influence de facteurs externes6. Aujourd'hui, après la naissance de la biologie moléculaire on assiste à une multiplicité de champs particuliers visant à rendre compte de la complexité du vivant. Il y a une biologie de la cellule, de ses organites, une biologie des systèmes, une biologie synthétique, une biologie du développement, de l'évolution, une biologie des comportements, etc. On ne peut plus se limiter à considérer la nature comme une référence unique, globale, comme un donné général sur lequel se construisent les rapports sociaux. Il est nécessaire aujourd'hui d'inclure les déterminismes génétiques dans la diversité des expressions « phénotypiques ». Le mot génétique doit garder son sens étymologique, dynamique où les gènes sont bien sûr le socle de toutes les déterminations mais où leurs expressions sont sujettes à des régulations multiples et complexes, relevant soit de l'épigénétique, soit d'autres types de régulations. Ces notions sont essentielles pour comprendre la diversité des comportements, et notamment les questions du genre. Le problème fondamental pour ces questions est de concilier un savoir génétique dynamique et la construction du soi laquelle se manifeste dans l'ordre du discours. La difficulté de tenir les deux bouts de la chaîne des causalités est insurmontable scientifiquement, du fait de l'écart trop grand entre les méthodes utilisées, l'une expérimentale, réductrice, l'autre discursive, phénoménologique. Cette difficulté est trop souvent occultée, par la référence à un biologique particulier, comme nous allons le voir maintenant, qui n'est qu'une couverture, une différence anatomique du masculin/féminin, liée à une catégorie fonctionnelle et non à une série de déterminations causales.
6 Lamarck, (1807). Philosophie zoologique, ré-ed. Flammarion, (1999). Coll. GF. Voir, en particulier, la deuxième partie.

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L'effleurement

du biologique en anthropologie.

C'est sans doute avec Auguste Comte que l'on voit surgir une réflexion sur les rapports entre la biologie et l'anthropologie. A l'usage du mot biologie, A. Comte7 associe non seulement le milieu, dans la ligne lamarckienne, mais il inclut «l'ensemble total des circonstances extérieures d'un genre quelconque, nécessaires à l'existence de chaque organisme déterminé ». Pour le penseur de la philosophie positive, le social est l'interprète du biologique. Comme le souligne A. Kremer-Marietti,8 A. Comte «reconnaît bien comme indispensable la substance biologique de l'humanité; cependant, il montre qu'il y a toujours eu la nécessité humaine de repenser le biologique pur et simple dans une signification qui lui est assignée par le social ». Ces vues restent générales ne pouvant à l'époque de Comte se référer à des connaissances précises de la biologie, mais le chemin est tracé: on ne peut dissocier le social et notamment la question du genre de son socle biologique. Ce concept d'un lien fort entre le biologique et le social, a été maintenu bien après A. Comte. Comme le rappelle Irène Théry9, R. Stoller a utilisé pour la première fois la notion de genre en 1964 et il affirme «qu'une force biologique est à l'œuvre dans le sentiment très précoce que l'on a de son genre ». Cette force biologique serait «issue probablement du cerveau fœtal sexué ». A la même époque que Stoller, mais dans un autre registre, Lévi-Strauss a ouvert la voie à la recherche d'invariants anthropologiques, de caractères universels, posant comme postulat que ces invariants relèvent de l'ordre de la nature dans laquelle les comportements sont

7 Système de politique positive, 1851-1854, tome J, p. 665, cité par A. Kremer-Marietti, in http://dogma.free.fr/txt/AKM-AChiosocial.htm 8 A. A. Kremer-Marietti, voir ré£ 7. 9 Théry, I. (2007). La Distinction de sexe, Odile Jacob, p. 367.

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enracinéslO. Par exemple, la prohibition de l'inceste, serait « le processus par lequel la nature se dépasse elle-même ». LéviStrauss pense un lien de continuité entre le fondement infrastructurel et la vie sociale concrète. Il vise à combler le hiatus existant entre le biologique et la description d'une structure sociale. De toute évidence, la référence à la nature est très générale. Sans doute parce que les langages et les méthodes de la science biologique ont une spécificité qui ne peut être appliquée à d'autres domaines dont celui de l'anthropologie. La question d'un lien formel méthodologique entre des disciplines différentes n'est sans doute pas un problème soluble. Comme nous l'avons déjà souligné à propos des concepts sur la personne, n'y a-t-il pas là un obstacle impossible à surmonter? Ces différences entre les méthodes et les champs d'application expliquent en partie la critique d'Irène Théry à l'égard de Lévi-Strauss. Dans son ouvrage sur La distinction de sexe, elle lui reproche d'ignorer la dimension symbolique des genres lesquels seraient constitués par la société et non d'après les attributs « biologiques» de la personne. C'est sans doute que Lévi Strauss en cherchant à identifier les structures et faisant un pont entre la nature biologique humaine et l'élaboration de codes de relations sociales ne nie pas ces aspects symboliques, mais qu'il n'en fait pas le domaine de sa recherche. Par contre, limiter les questions de « la distinction de sexe» à ce champ symbolique sans tenir compte des déterminismes biologiques, n'est-ce pas avoir une attitude réductrice? Ce reproche souvent fait aux sciences biologiques quand elles considèrent les phénomènes humains est fondé quand ces sciences excluent d'autres approches, comme ont tendance à le faire certains auteurs notamment dans le cadre de la sociobiologie.

10 Voir les commentaires d'Irène Théry, citant dans La distinction de sexe plusieurs textes extraits des Structures élémentaires de la parenté de LéviStrauss, C. pp. 177 et suiv.

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L'usage du mot biologie par Françoise Héritier mérite une attention particulière. En effet, cette anthropologue renommée dit très clairement que la construction des systèmes de représentation des genres part d'unités conceptuelles inscrites dans le corps, soulignant la diversité de ces unités ce qui suggère une approche de la biologie dans sa complexité: «L'inscription dans le biologique est nécessaire, mais sans qu'il y ait une traduction unique et universelle de ces données élémentairesll ». Ces données élémentaires pourraient être constituées des différents processus biologiques qui contribuent à l'élaboration des genres. Ce seraient ces données dans leurs variations qui, considérées comme des structures, seraient ensuite recombinées par les hommes en société. Mais, ce n'est pas cette interprétation qui est donnée. Pour Françoise Héritier, «l'inscription dans le biologique du «domaine réservé masculin» est à chercher dans des catégories cognitives « inculquées très tôt dans l'éducation ». De fait, elle se réfère à des catégories en rapport avec la sexualité, catégories relevant de la nature biologique, mais en affirmant clairement que ces catégories naturelles constituent un alphabet qui par le jeu des combinaisons possibles entre des catégories fixées sont à l'origine des diverses représentations de la personne sexuée. Ce sont les constructions culturelles qui sont les déterminants essentiels des modes de vie sexués. Le « biologique» n'est en fait que l'ensemble abouti, « naturel », des différentes formes liées à la sexualité: les attributs mâle ou femelle, la génération qui engendre des enfants nés de plusieurs combinaisons homme/femme possibles, l'existence d'aînés et de cadets, etc. Ainsi, l'approche de Françoise Héritier, ne se situe pas au niveau de la biologie dans son sens génétique et dynamique mais se réfère aux formes auxquelles sont attachées des fonctions. De cette façon, Françoise Héritier rejoint une conception naturaliste de la construction des genres. Le jeu des comportements s'élabore sur le socle de la nature lequel est bien un déterminant essentiel.
Il

Héritier, F. (1996). Masculin Féminin I, Odile Jacob, p. 22

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La question qui reste ouverte est celle de la référence biologique. N'y a-t-il vraiment pas de place pour la biologie causale dans les structures d'édification de la personne genrée ? Ce qui est sans doute vrai pour les structures de la parenté qui relèvent de l'organisation dans les sociétés (mariages, filiation, etc.) ne l'est plus quand on considère les formes genrées constituant le masculin et le féminin. Défaire le genre, comme le veut J. Butler consiste à éliminer les déterminismes biologiques, qui constituent le genre. Et pourtant, les gènes des chromosomes sexuels, les gènes du développement et toutes les régulations qui y sont associées, les hormones sexuelles, est-ce que cela compte pour rien? Pour un dialogue entre les deux pôles de l'identité de genre En philosophie comme en anthropologie est-il impossible d'approcher les questions des corps sexués sans faire référence aux travaux des biologistes? Nous avons déjà indiqué la difficulté de concilier d'une part les approches scientifiques permettant d'élaborer une biologie de la sexualité et d'autre part les approches descriptives utilisées par les sciences humaines. Une première solution viserait à établir un dialogue entre les disciplines en vue de les dépasser pour arriver à une compréhension plus vraie. Ce dialogue est difficile. Les courants de pensée actuels sont trop sensibles aux aspects symboliques, ou même vont-ils avec les «gender studies» jusqu'à concevoir les identités de genre comme purement construites. La raison de l'oubli ou de la mise à l'écart de la biologie tient peut être au fait que ces attitudes se réfèrent à des concepts «naturalistes» anciens, qui ne leur permettent pas d'aborder les questions du genre en tenant compte des concepts biologiques liés à la science de notre époque. Il est possible qu'en reprenant les mots de Ricœurl2 le genre soit, comme pour
12Ricœur, P. (1990), ibid., p. 49

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la personne, « la même chose à laquelle on attribue deux sortes de prédicats, les prédicats physiques et les prédicats psychiques ». Le corolaire de ce concept est que le genre ne peut être une conscience pure, position qui tient à l'absurde. Afin de tenir compte de notre nature biologique dans la construction de notre identité sexuée nous avons besoin de concepts mixtes pour se tenir au carrefour de plusieurs voies ayant des origines diverses. Notre moi ne peut trop s'écarter de notre nature. Les articles de la première partie du présent ouvrage rapportent les points de vue de biologistes sur ces questions. Ce sont les prémisses d'un dialogue avec les autres disciplines. Les aspects scientifiques qui y sont développés n'indiquent nullement une attitude unilatérale, orientée vers la matérialité des corps sexués. Ces articles montrent que le concept de genre ne peut éviter de donner la priorité au corps, c'est-à-dire au biologique dans sa manifestation dynamique, sans exclure le développement jusqu'à l'âge adulte sous l'influence de facteurs
SOCIaUX.

Etant donné la complexité des problèmes de comportement et la diversité des approches possibles nous avons pensé qu'il était nécessaire de faire appel à différents spécialistes en biologie, attentifs aux questions de la nature humaine. La pluridisciplinarité s'impose. Quatre perspectives différentes permettront de vérifier les interactions profondes entre le biologique, la nature et le social. La première, sous la plume de J-S. Bolduc et F. Cézilly, après avoir défini les composantes de l'identité sexuelle, examine les apports d'une approche naturaliste vue sous l'angle écologiste et évolutionniste, nous informant sur la sexualité dans les espèces animales et montrant une étonnante diversité dans leurs comportements en rapport avec la diversité biologique. Le deuxième article écrit par nous-mêmes, fait le point sur les tentatives faites pour trouver des gènes impliqués dans la détermination du comportement homosexuel. Les travaux

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révèlent en particulier que des régulations complexes sont en cause dont les arcanes sont encore loin d'être élucidées mais permettent d'approcher les fondements génétiques encore obscurs à l'origine d'un comportement sexué particulier. Le troisième article, de P.-S louk, médecin généticien, décrit les différentes causes biologiques conduisant à des anomalies de l'identité sexuelle tout en considérant que le sexe n'est pas seulement réductibles à ces aspects. Une quatrième contribution est apportée par une équipe de psychiatres et de psychologues réunis par T. Gallarda. Cette équipe nous apporte des informations précieuses sur le transexualisme et montre les problèmes éthiques soulevés par les modifications possibles du sexe naturel pour satisfaire des troubles de genre lesquels relèvent apparemment de la psyché et non de l'anatomie. Nous avons aussi interrogé des chercheurs des sciences humaines. Leurs analyses, objets de la deuxième partie, nous permettent de nous éclairer sur les comportements humains en

relation avec le genre et aussi d'y chercher l'existence possible
de traces structurelles dépendantes du biologique dans ces comportements. Mathilde Dubesset jette un regard historique sur des comportements d'identité de genre au cours de l'histoire moderne et contemporaine. Elle montre que les mouvements féministes ont ouvert nos sociétés à la prise de conscience de la domination masculine qui s'est naturellement instituée au cours des siècles et souligne dans sa conclusion que l'identité de genre est une identité parmi d'autres, c'est-à-dire participant de la personne, identité qui reste fortement liée au sexe. Ce concept d'une domination installée sur un socle biologique rejoint sur ce point les thèses de Françoise Héritier. Une deuxième perspective nous est proposée par le sociologue P. Bréchon et nous permet d'évaluer le lien entre le culturel et le genre par le biais des enquêtes sur les loisirs, la consommation, et surtout sur les comportements électoraux. Les évolutions de la société sur le comportement des femmes par rapport à celui des hommes sont trop récentes pour autoriser des

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conclusions solides. Néanmoins, plusieurs exemples sont rapportés montrant que les différences de comportement entre hommes et femmes résistent à l'évolution des mentalités. Ainsi, dans un domaine où le culturel est si important, ces résistances pourraient statistiquement correspondre à des différences liées au sexe. Au terme de cette introduction à un ouvrage dont l'ambition est de rappeler quelques uns des fondements scientifiques de l'identité de genre, nous voulons redire que du point de vue du philosophe la nature reste cachée. La fonction des biologistes est de la dévoiler. Ce dévoilement rejoint l'aphorisme célèbre d'Héraclite «la nature aime à se cacher13». Parmi les différents sens qui en ont été données par Pierre Hadot, nous privilégions le sens suivant: «Le processus de naissance et de formation tend à se cacher14». La phusis (la nature au sens très large) prend le sens d'un processus biologique et pour la connaître il faut la décrypter, car elle n'est pas apparente au sens commun.

Régis Mache

P.S. Cet ouvrage fait suite à un colloque tenu à la Maison des Sciences de l'Homme, à Grenoble, en décembre 2006, organisé par le Groupe Interuniversitaire d'Ethique de la Recherche (GIERE)

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En grec: Phusis kruptesthai philei.
Hadot, P. (2004). Le voile d'Isis, Gallimard, p. 26.

Première partie

Regards de biologistes

sur les questions de l'identité sexuelle

HISTOIRE NATURELLE ET IDENTITE SEXUELLE

Le concept d'identité sexuelle renvoie à un ensemble complexe de notions, mêlant des aspects autant individuels et personnels que collectifs et sociaux. Aucune discipline scientifique ne saurait sérieusement prétendre en proposer une analyse exhaustive à l'aide de ses seuls outils. Débattre de l'identité sexuelle suppose donc de conuonter différentes approches, souvent éloignées les unes des autres dans leurs fondements théoriques ou leurs démarches analytiques. Dans ce contexte il nous semble utile de s'interroger sur la pertinence d'une approche "naturaliste" de l'identité sexuelle. En effet, le développement des interprétations évolutionnistes du comportement humain, qu'il s'agisse de la sociobiologie ou, plus récemment, de la psychologie évolutionniste, s'est accompagné de vives réactions au sein des sciences humaines, particulièrement de la part de ceux qui ont cru déceler dans le discours de certains évolutionnistes une tentative à peine déguisée de conforter des schémas sociaux bien établis, notamment pour ce qui concerne la part de l'identité sexuelle qui se rapporte aux rôles conventionnels des sexes. Pour autant que certaines de ces reproches puissent être fondées, il semble quelque peu ridicule d'opposer systématiquement sciences biologiques et sciences humaines sur la question de l'identité sexuelle. Il convient par contre de délimiter soigneusement le domaine de validité de l'interprétation naturaliste de l'identité sexuelle. C'est l'objet même de ce chapitre.

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Posons d'emblée une distinction sommaire mais néanmoins pertinente pOUf notre propos. Souvent assimilés à des synonymes, les termes « sexe» et « genre» dénotent cependant des phénomènes de nature différente. Alors que le premier est plutôt associé au domaine de la médecine et de la biologie, renvoyant à des aspects génétiques et morphoanatomiques, le second nous positionne dans un cadre tout autre, dans lequel intervient une dimension sociale, culturelle, légaliste ou autre. Foucault considère ainsi, dans son Histoire de la sexualité, que le genre doit être reconnu et accepté comme étant une variable fluide, fluctuant en fonction de l'époque et du contexte historiquel5. Sur un plan plus analytique, Shively et De Cecco, dans un article maintenant classiquel6, définissent quatre composantes de l'identité sexuelle. La première de ces composantes, le sexe biologique, désigne la dimension exclusivement physiologique de l'identité sexuelle. En tant qu'individus, nous possédons tous un organe de reproduction, un certain nombre de caractères sexuels secondaires plus ou moins marqués, des chromosomes et des gamètes. L'identité de genre appartient encore au registre de l'individu, et correspond cette fois à la conviction intime d'appartenir à l'un ou l'autre des deux sexes. Cette conviction, ce sentiment d'être homme ou femme, n'est pas forcément en adéquation complète avec le sexe biologique. Qu'il s'agisse d'un choix esthéticopolitique pleinement assumé, la transsexualitél7, ou d'un désordre de la personnalitél8, cet aspect de l'identité est d'abord et avant tout un élément psychologique. La troisième composante, entendue comme rôle social sexué, fait intervenir un ensemble de facteurs appartenant à l'intersubjectivité. Il
15Foucault, M. (1976). Histoire de la sexualité, Tome 1 -La volonté de savoir, Gallimard, 224 p. 16Shively, M. G. and De Cecco, 1. P. (1977). Components of sexual identity. J. ofHomosexuality3: 41-48. 17 Diamond, M. (2002). Sex and Gender are Different: Sexual Identity and Gender Identity are Different. Clinical Child Psychology and Psychiatry 7: 320-334.
18 Foucault, M., ibid.

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s'agit en fait du rôle sexuel exprimé par l'individu à travers des caractéristiques qu'il projette, à la fois sur les plans de l'apparence, de la personnalité et du comportementl9. Finalement, l'orientation sexuelle correspond aux préférences sexuelles de l'individu. Shively et De Cecco distinguent des aspects se déployant sur les plans physique et affectif, insistant sur le fait que, à un temps donné, ces préférences peuvent ne pas être corrélées2o. Selon cette compréhension de l'identité sexuelle, que peut nous apprendre l'approche naturaliste? Probablement rien qui puisse dépasser en exhaustivité l'analyse de Shively et De Cecco. Sinon, peut-être, à mieux en circonscrire les limites et à souligner le coût, à la fois épistémologique et idéologique, que peut engendrer l'adjonction de données scientifiques partielles sur [ou autour de] ce cadre catégoriel. Toutefois, parce que l'accès aux états de conscience de l'animal nous reste interdit, notre propos sur l'identité sexuelle ne sera pertinent qu'en regard de la première composante de l'identité sexuelle telle que définie par Shively & De Cecco. Dans cette perspective, nous
19Shively and De Cecco, ibid., p. 43-44. Bien qu'ils ne précisent pas ce qu'ils considèrent comme tombant sous les notions de « comportement» et de « personnalité», Shively et De Cecco mentionnent néanmoins dix critères communément utilisés par les adultes blancs de classe moyenne pour apprécier et discriminer la féminité ou la masculinité des individus: I ° les attributs physiques! caractères sexuels secondaires; 2° la condition physique! poids corporels; 3° Manières! gestuelle corporelle; 4° ornements! habits; 5° traits de personnalité (ex. confiance masculine, douceur féminine); 6° toilette! coiffure; 7° vocabulaire! ton de la voix; 8° interactions sociales avec chaque sexe; 9° profession/loisirs; 10° habitudes de vie (tabagisme, alcool, etc.). Ces critères sont donnés à titre indicatif par les auteurs, à aucun moment il n'est question de leur pondération. 20 Les distinctions de ces auteurs sont en fait beaucoup plus fines. Ils conçoivent la préférence physique et la préférence affective de façon disjointe, chacune participant d'un continuum terminé à ses extrémités par l'hétérosexualité et l'homosexualité exclusives. Les difficultés associées à cette approche méthodologique sont soulignées dans Sell, R. L. (1997). Defining and Measuring Sexual Orientation: A Review. Archives of Sexual Behavior 26: 643-658.

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nous interrogerons ici sur l'usage qui peut être fait en la matière des préceptes et des acquis de l'écologie comportementale. Cette discipline, héritière directe de l'éthologie classique de Lorenz et Tinbergen21, s'inscrit dans la continuité de la tradition de l'histoire naturelle22.23. Inscrite dans un cadre théorique explicitement évolutionniste, elle constitue aujourd'hui la principale voie d'approche du comportement animal. L'écologie comportementale se fonde sur une approche "économique" du comportement, basée sur l'identification des différents coûts et bénéfices associés aux conduites que l'animal adopte. Pour autant, l'écologie comportementale ne privilégie aucun type particulier de déterminisme du comportement, et s'accommode tout autant de mécanismes explicatifs privilégiant le gène comme unité de sélection que d'autres fondés sur l'existence d'une transmission culturelle des comportements24.

Ecologie comportementale

et sélection sexuelle

Le lien entre écologie comportementale et identité sexuelle est à rechercher dans l'ensemble des connaissances acquises à partir de l'étude du processus de sélection sexuelle. Si le développement des travaux théoriques et empiriques sur la sélection sexuelle a marqué l'histoire récente de l'écologie comportementale25, le concept même de sélection sexuelle a été introduite par Charles Darwin dès The Origin afSpecies (1859),
21Tinbergen, N. (1963). On aims and methods ofethology. Zeitschriftfür Tierpsychologie 20: 410-433. 22 Parker, G.A. (2006). Behavioural Ecology: Natural History as Science, in Essays in Animal Behaviour, 1. R. Lucas et L. W. Simmons ed., London, Elsevier Academic Press, pp. 23-56. 23Cézilly, F. (2008). A history ofbehavioural ecology, in Behavioural Ecology, E. Danchin, L.-A. Giraldeau et F. Cézilly éd., Oxford, Oxford University Press, pp. 3-27. 24Danchin, E. et Cézilly, F. (2008). Sexual Selection: Another Evolutionary Process, in Behavioural Ecology, E. Danchin, L.-A. Giraldeau et F. Cézilly éd., Oxford, Oxford University Press, pp. 363-426. 25Cézilly, F. (2008), ibid.

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puis reprise et développée par le célèbre évolutionniste dans The Descent of Man and Selection in Relation to Sex (Darwin, 1871). A l'origine, il s'agissait pour Darwin d'expliquer l'origine et le développement de certains traits qui semblent a priori défier la logique de la sélection naturelle. Deux exemples classiques sont les bois du cerf et la queue du paon, deux traits exprimés uniquement par les mâles. Il était difficile pour le savant anglais de prétendre que la fonction des bois du cerf était de se défendre face aux prédateurs, car les biches et les faons, particulièrement exposés à la prédation, sont dépourvus de bois. Il en conclût donc que les bois servaient aux cerfs exclusivement lors des affrontements physiques entre mâles pour l'accès aux femelles. La queue du paon, quant à elle, constitue un ornement particulièrement extravagant, et du même coup un lourd fardeau qui handicape les mâles et les rend plus vulnérables à la prédation. Si la sélection naturelle n'a pas eu raison du trait, c'est, selon Darwin, parce que ce même trait confère aux mâles un pouvoir de séduction accru. Les études contemporaines ont largement validé le schéma darwinien en démontrant que chez de nombreuses espèces la sélection sexuelle était à la base de l'amplification des caractères sexuels secondaires au-delà de l'optimum utilitaire, c'est-à-dire au-delà de la valeur que le trait devrait prendre sous le seul effet de la sélection naturellé6. La sélection sexuelle constitue donc, à côté de la sélection utilitaire l'un des deux "piliers" de la sélection naturelle. La sélection sexuelle ne dépend pas d'un avantage en termes de capacité des individus à survivre ou à assurer la survie de leur progéniture (ce qui correspond à la sélection utilitaire), mais d'un avantage en termes d'accès aux partenaires sexuels par rapport aux autres individus de même sexe. Darwin fit une autre remarque, qui devait se révéler particulièrement lourde de conséquences pour notre appréhension de l'identité sexuelle. Il nota que chez une majorité d'espèces, l'extravagance des caractères sexuels
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Danchin, E. et Cézilly, F. (2008), ibid.

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secondaires ne s'exprime que chez les mâles adultes, les mâles juvéniles et les femelles arborant généralement une coloration plus terne et/ou étant de plus petite taille. La raison invoquée aujourd'hui pour expliquer cette indiscutable asymétrie tient à une caractéristique essentielle de la reproduction sexuée dans le règne animal, l'anisogamie. Le terme fait référence à l'asymétrie fondamentale qui existe entre mâles et femelles au niveau de la production des gamètes. Les mâles produisent un important nombre de petits gamètes mobiles, dépourvus de substances de réserve: les spermatozoïdes. A l'inverse, les femelles produisent un petit nombre de gros gamètes, peu mobiles mais remplis de substances de réserve: les ovules. Quelle que soit l'origine de cette asymétrie, ses conséquences sont limpides. Chaque mâle a la faculté de féconder plus d'une femelle, et le succès reproducteur d'un mâle dépend donc en grande partie du nombre de partenaires sexuels qu'il peut obtenir. Les femelles sont confrontées à une autre situation. Multiplier les accouplements ne leur est a priori d'aucune utilité en termes de fécondation des ovules, l'éjaculat d'un seul et unique mâle étant le plus souvent suffisant pour féconder tous les œufs qu'elle a produits. La sélection naturelle est donc censée favoriser une plus forte promiscuité sexuelle chez les mâles que chez les femelles. Toutefois, Le nombre de femelle étant limité (c.a.d. non infini), et généralement similaire à celui des mâles (sexratio de 1, ou près de l'unité), il en résulte que les mâles doivent nécessairement entrer en compétition entre eux afin de multiplier leurs opportunités de fécondation. Selon ce tableau, brossé très rapidement, les femelles constituent une ressource pour laquelle les mâles doivent rivaliser. Les conséquences des différences supposées de stratégie reproductrice entre mâles et femelles s'étendent en cascade sur tout un ensemble de caractéristiques du comportement et de l'organisation sociale des espèces. Nous n'en retiendrons que trois des principales, sans aucune prétention de subtilité ou d'exhaustivité: l'apparence, le régime d'appariement et les soins parentaux.

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Ce que nous qualifierons de logique adaptationniste naïve des conséquences de l'anisogamie, peut être résumé de la façon suivante. Premièrement, puisque les mâles entrent en compétition (directement ou indirectement) pour l'accès aux femelles, ils seront systématiquement au centre d'un processus de sélection. Les mâles les plus aptes à «remporter» un concours, ou à «séduire» par leurs ornements une femelle, seront ceux qui laisseront la descendance la plus importante. Si les traits leur ayant permis de laisser une descendance plus importante ont une base génétique héritable, la propagation du trait (les bois du cerf, les coloris flamboyants, la taille ou la force, etc.) sera assurée. Ce processus explique donc pourquoi ce sont généralement les mâles qui présentent des caractéristiques qui les distinguent, souvent avantageusement d'un point de vue esthétique, des femelles. Ensuite, le fait que les mâles produisent un nombre important de gamètes peu coûteux détermine aussi le régime d'appariement prépondérant dans le monde naturel. En effet, favorisant le nombre maximal de fécondation pour les mâles, l'évolution de l'anisogamie aurait, en quelque sorte, mise en forme les relations entre les sexes. Il en résulte un régime d'appariement le plus répandu dans le monde animal: la polygynie. Les mâles entretiennent des liens avec plusieurs femelles, même si ces liens se cantonnent à un épisode unique de copulation, alors que les femelles, au contraire, établissent des relations avec un nombre plus limité de mâles. Cette observation (simplificatrice, nous le répétons ici à dessein) se répercute finalement sur les soins prodigués aux jeunes par les parents. En tant que les mâles ont tout intérêt, d'un point vu évolutif, à poursuivre leurs efforts reproducteurs une fois la fécondation assurée, les soins qu'ils accordent à la progéniture demeurent très limités, voire inexistants. La logique veut ainsi que le temps passé a élever les jeunes soit mieux "rentabilisé" s'il est investi dans la recherche de nouveaux partenaires reproducteurs. Ce qui explique donc qu'en règle générale, il revient à la femelle de prendre en charge les soins indispensables à la survie de la progéniture.

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Un certain regard, la psychologie évolutionniste
A la lumière de ce qui précède, il apparaît encore plus aisé d'établir des parallèles entre une compréhension évolutionniste grossière du monde animal et les produits évolués que sont les sociétés humaines. Après tout, les questions autour de l'apparence physique, du régime d'appariement le plus commun dans le monde occidental (la monogamie) ou des soins à la progéniture (enfants, enfants « adoptifs»), sont des questions sociétales d'importance. Il n'est donc guère surprenant que ces parallèles constituent la base de considérations sur la sexualité d'une discipline scientifique contemporaine sur laquelle il convient maintenant de nous attarder: la psychologie évolutionniste. De tous les protagonistes s'inscrivant dans le cadre théorique de la psychologie évolutionniste, David Buss et David Schmitt demeurent sans doute les acteurs les plus importants en ce qui a trait à la sexualité. A travers une série d'ouvrages et d'articles, ces auteurs ont présenté et développé un cadre théorique général permettant d'interpréter psychologiquement une série d'inférences à caractère évolutif. Il s'agit de la « Théorie des stratégies sexuelles27,28 Ces auteurs subdivisent ». leur cadre en onze hypothèses distinctes, que nous résumons et paraphrasons ainsi, pour plus de brièveté (les numéros renvoient à ceux employés dans Buss et Schmitt (1993):

« 10 Dans l'histoire évolutive de l'espèce, les deux
sexes ont poursuivi des stratégies de reproduction à court et à long termes.
27Buss, D. M. (1998). Sexual strategies theory: Historical origins and current status. J. a/Sex Res. 35: 19. 28 Buss, D. M. and Schmitt, D. P. (1993). Sexual Strategies Theory: An Evolutionary Perspective on Human Mating. Psychological Rev. 100: 204232.

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2° Des problèmes adaptatifs différents ont dû être résolus pour ces deux temps de la reproduction. 3° En raison, de l'asymétrie entre les sexes pour l'investissement parental (la femelle porte l'enfant), les mâles accordent davantage d'efforts à la reproduction à court terme. 4° Parce que les opportunités de reproduction (et les contraintes leur étant associées) diffèrent entre les sexes et selon la perspective temporelle, les problèmès évolutifs que chaque sexe doit résoudre sont différents. 5° Les hommes sont historiquement contraints dans leur succès reproducteur (nombre de descendants) par le nombre de femmes qu'ils peuvent inséminer. 7° De l'autre côté, les femmes sont historiquement contraintes dans leur succès reproducteur, principalement par la qualité et la quantité de ressources qu'elles peuvent mettre à l'abri pour elles et leur progéniture. 10° Les hommes et les femmes ont évolué des mécanismes psychologiques qui permettent de résoudre les problèmes adaptatifs associés à la reproduction à court ou à long termes qui sont rencontrés. Il ° Ces mécanismes psychologiques, ainsi que leurs manifestations comportementales, combinés aux contextes temporels dans lesquels ils sont activés, constituent les stratégies sexuelles évolutives des hommes et des femmes.

Cette liste de propositions, issue à la fois d'hypothèses subalternes (les hypothèses 1 et 2, i.e. l'existence

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de deux temps distincts de la reproduction) et de la transposition à l'homme de faits entourant l'anisogamie (les hypothèses 3, 4, 5 et 7), permet à la psychologie évolutionniste de formuler un ensemble cohérent de prédictions, dont un certain nombre ont pu être validées à partir de données empiriques anthropologiques29. Mais du même coup, le discours de la psychologie évolutionniste vient renforcer la perception vulgaire de l'identité sexuelle et du rôle conventionnel des sexes. Victimes de leurs pulsions ancestrales, les hommes, détenteurs du pouvoir, sont d'incorrigibles coureurs de jupons, alors que les femmes sont prudes et portées à s'épanouir dans les tâches domestiques. Mais en dépit de son succès comme programme de recherche (elle permet d'expliquer des données), et de l'intérêt qu'elle suscite (sa compréhension de la sexualité humaine fait audience), la psychologie évolutionniste n'est peut être pas la discipline la plus appropriée pour enrichir notre compréhension immédiate de l'identité sexuelle humaine. Il ne s'agit pas, bien sûr, de reprendre des critiques maintes fois adressées à la discipline dans la dernière décennie30 ou les critiques31,32de l'hypothèse de la modularité des mécanismes psychologiques (propositions Il et 12 ci-dessus), mais plutôt de nous intéresser à certains éléments fondamentaux qui auraient
Buss and Schmitt, (1993), ibid; Schmitt, D. P. (2005). Sociosexuality trom Argentina to Zimbabwe: A 48-nation study of sex, culture, and strategies ofhuman mating. Behavioral and Brain Sei., 28: 247275. Voir cependant les critiques de Asendorpfa, J. B. and Penkea, L. (2005). in A mature evolutionary psychology demands careful conclusions about sex differences. Behavioral and Brain Sei. 28: 275-276. 30 voir par exemple Rose H. and Rose S., ed. (2000). Alas, Poor Darwin: Arguments Against Evolutionary Psychology, London, Jonathan Cape. Voir aussi la réponse argumentée de Kurzban, R. (2002). Alas Poor Evolutionary Psychology: Unfairly Accused, Unjustly Condemned. The Human Nature Review 2: 99-109. 31 Davies, P. S. (1996). Discovering the functional mesh: On the methods of evolutionary psychology. Minds and Machines, 6: 559-585. 32 Samuels, R. (1998). Evolutionary Psychology and the Massive Modularity Hypothesis. Br. J. Phil. Sei, 49: 575-602. 29 Notamment:

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été délaissés. En fait, il ne s'agit pas autant d'exposer les éventuelles difficultés d'une discipline scientifique -elles en possèdent toutes un certain nombre pourrions nous argumenter, que d'attirer l'attention du lecteur sur certains faits, à la fois intéressants et contre-intuitifs, que nous livre l'histoire naturelle. Il ne fait aucun doute que les phénomènes constituant la sexualité humaine sont en fait des produits de l'évolution, qu'il s'agisse de processus directs de sélection, ou de conséquences fortuites d'épisodes antérieurs de sélection. De ces éléments constitutifs, la reproduction, représente certainement le plus fondamental de tous. Pour autant, et en dépit de structures physiologiques et psychologiques qui se seraient transmises jusqu'à nous à travers l'histoire évolutive humaine, il apparaît délicat d'élaborer une compréhension de la sexualité à partir de ce seul élément. Si la reproduction se présente comme l'une des fonctions essentielles de tous les êtres vivants, la sexualité, en revanche, se pose comme un assemblage hautement complexe de fonctionnalités. Le simple fait que la sexualité mette en œuvre des processus cognitifs, se superposant aux processus strictement physiologiques de la reproduction, semble nous inviter à une certaine prudence dans la formulation de nos interprétations évolutionnistes. Certes, la mise en place progressive d'états mentaux perfectionnés, capable de choix conscients, ne représente qu'une variation élaborée des mécanismes de survie et de reproduction chez l'espèce humaine. C'est là l'un des postulats fondamentaux participant au traitement de la sexualité selon une perspective évolutionniste. Il n'est pourtant pas évident, comme le soutient la psychologie évolutionniste, que la diversité émotionnelle et psychologique que nous connaissons aujourd'hui participe exclusivement de quelques invariants biologiques spécifiques, et en lien étroit avec la reproduction. L'impératif de la reproduction a certainement contribué à ce que se développe la capacité à éprouver du plaisir, ou de l'affection. Cependant, l'état actuel des connaissances ne peut aucunement se