La nature de l'espace

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296340985
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LA NATURE DE L'ESPACE

GJÉOGRAJPHJrJES EN L'L1)E:R:Jt sous la direction de Georges Benko
GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.
Déjà parus: La dynamique spatiale de l'économie contemporaine G.B. BENKO ed., 1990 (épuisé) Le Luxembourg dans tous ses états C. GENGLER, 1991 (épuisé) La ville inquiète: habitat et sentiment d'insécurité Y. BERNARD et M. SEGAUD eds., 1992 Le propre de la ville: pratiques et symboles M. SEGAUD ed., 1992 La géographie au temps de la chute des murs P. CLAVAL, 1993 Allemagne: état t{'alene ? L. CARROUE, B. ODENT, 1994 De l'atelier au territoire. Le travail en quête d'espaces T. EVETTE et F. LAUTIER eds., 1994 La géographie d'avant la géographie. Le climat chez Aristote et Hippocrate J.-F. STASZAK, 1995 Dynamique de l'espace Français et aménagement du territoire M. ROCHEFORT, 1995 La morphogenèse de Paris, des origines à la Révolution G. DESMARAIS, 1995 Réseaux d'informatian et réseau urbain au Brésil L. C. DIAS, 1995 La nouvelle géographie de l'industrie aéronautique européenne P. BECKOUCHE, 1996 Sociologues en ville S. OSTROWETSKY, ed., 1996 L'Italie et l'Europe, vues de Rome: le chassée-cr..oisé des politiques régionales D. RIVIERE, 1996 La géographie comme genre de vie. Un itinéraire intellectuel P. CLAVAL, 1996 Du local au global Les initiatives locales pour le développement économique en Europe et en Amérique C. DEMAZIÈRE, ed., 1996 Dynamiques territoriales et mutations économiques B. PECQUEUR, ed., 1996 Imaginaire, science et discipline O. SOUBEYRAN, 1997 La nature de l'espace M. SANTOS, 1997

LA NATURE DE L'ESPACE
Technique et temps, raison et émotion

Milton SANTOS
Université de Sao Paulo

traduit par Marie-Hélène Tiercelin

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal, Québec, H2Y IK9 Canada

Du même auteur en français: Croissance démographique et consommation alimentaire dans les pays sousdéveloppés (Paris, CDU, 1967) Aspects de la géographie et de l'économie des pays sous-développés (Paris, CDU, 1969) Dix essais sur les villes des pays sous-développés (Paris, Ophrys, 1970) Le métier de géographe en pays sous-développé (Paris, Ophrys, 1971) Les villes du Tiers-Monde (Paris, M. T. Genin - Utec, 1971) L'espace partagé (Paris, M. T. Genin - Utec, 1975) Pour une géographie nouvelle (Paris, Publisud, 1985) Espace et méthode (Paris, Publisud, 1990)

@ Couverture: Roquepiquet (photo M.-H. T.) (1994)

@ L'Harmattan, 1997 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Juillet 1997 ISBN: 2-7384-5432-1 ISSN: 1158-410X

SOMMAIRE

Avant-propos Introduction
Partie I de l'espace: notions

7 9

Une ontologie

fondatrices 19 43 63

Chapitre 1 - Les techniques,le temps et l'espace géographique Chapitre 2 - L'espace: systèmes d'objets, systèmes d'actions Chapitre 3 - L'espace géographique, un hybride
Partie II La production des formes-contenu
Chapitre

Chapitre 5 - De la diversification de la nature à la division

4 - L'espace et la notion de totalité

81 93 103

territoriale du travail Chapitre 6 - Le temps (les événements) et l'espace
Partie III Pour une géographie du présent Chapitre 7 - Le système technique actuel

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Chapitre 8 - Les unicités: la production de l'intelligence planétaire Chapitre 9 - Objets et actions aujourd'hui, les normes et le territoire Chapitre 10- Du milieu naturel au milieu technico-scientifique-informationnel Chapitre Il - Pour une géographie des réseaux Chapitre 12 - Horizontalités et verticalités Chapitre 13- Les espaces de la rationalité
Partie IV La force du lieu

137 153 167
185 199 205

Chapitre 14 - Le lieu et le quotidien Chapitre 15 - Ordre universel,ordre local: résumé et conclusion Références Index Table des matières

223 237 245 267 273

Avant-propos

Ce livre comme tout livre, a une histoire: l'histoire d'une recherche et d'une réflexion qui ont duré des années, et l'histoire de la recherche d'une forme pour exprimer les résultats de cette réflexion. Ce travail doit beaucoup aux cours que j'ai donné ces dernières années à l'Université de Sao Paulo (USP), qui m'ont amené à traiter chaque année une question nouvelle et à lui trouver un ordre d'organisation. Cette recherche doit beaucoup également à l'organisation de réunions scientifiques nationales et internationales en collaboration avec Maria Adélia A. de Souza, et aux séjours et visites que j'ai pu faire dans différents pays comme la France, l'Espagne, les Etats-Unis, l'Argentine, le Mexique, le Vénézuéla et Cuba, qui ont été autant d'occasions d'un échange fructueux d'informations et d'idées avec mes collègues des quatre coins du monde. Le processus de rédaction a été long. A vrai dire il a commencé en janvier 1994, quand une bourse de la "Fundaçao de Amparo à Pesquisa do Estado ,de Sao Paulo" (FAPESP)m'a permis de séjourner quelque temps aux Etats-Unis et en France, m'offrant un temps libre loin des routines du quotidien - consacré à penser à la formalisation. Cette possibilité m'a été octroyée une fois encore en 1995,quand j'ai pu passer six mois en France, grâce à un "stage-senior" que m'a accordé le "Conselho Nacional de Desenvolvimento Cientifico e Tecnologico" (CNPq). Dans ce dernier pays, comme en d'autres occasions en 1994, 1995 et 1996, j'ai été reçu et accueilli par Jean-François Malécot et Hélène Lamicq qui m'ont prêté leur appartement, rue Nationale, m'offrant par la même occasion l'opportunité de flâner et enrichir mes lectures dans la belle bibliothèque de philosophie, d'économie et de littérature qu'abrite cette maison. J'ai égalemen.t bénéficié de l'hospitalité de la famille Tiercelin, dans sa propriété de Roquepiquet, en Dordogne, où le calme et le confort sont agrémentés d'un cadre naturel privilégié. C'est dans ce petit village de Ligueux, et dans l'entourage familial, que j'ai consacré mes vacances universitaires au travail de rédaction. Le plan du livre a été mainte fois remanié, dans une quête de cohérence que j'espère avoir atteinte. Les bibliothèques de la uSP, de l'Institut de Géographie de l'Université de Paris et de la Maison des Sciences de l'Homme entre autres, m'ont été d'un grand secours. Les derniers mois se sont écoulés dans le difficile travail d'organisation technique et matérielle, tâche ardue s'il en est et pour laquelle j'ai pu compter sur l'aide de Ana Elisa Rodrigues Pereira. Tout

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au long de la production de ce livre j'ai pu compter aussi sur l'intérêt et les discussions de mes collègues et élèves. Citer des noms est chose délicate car il se produit toujours des oublis regrettables. Mais je citerai ceux qui m'ont accompagné de plus près: Maria Adélia de Souza, Armen Mamigonian, em Sao Paulo; Ana Clara Torres Ribeiro, Lia Osorio, Roberto Lobato Corrêa, Ruy Moreira, Leila C. Dias e Mauricio Abreu, à Rio de Janeiro (et pour Mauricio, à Paris aussi). Parmi les

étudiants, le dialogue a été particulièrementfréquent et constructif avec
Maria Laura Silveira et Adriana Bernardes (qui se sont chargées également de préparer la bibliographie du livre avec Paula Borin), mais aussi avec Mônica Arroyo, Lidia Lucia Antongiovanni, Eliza Pinto de Almeida, Ricardo Castillo, Marcos Antonio de Moraes Xavier, Fabio Betiolli Conte!. Certains des problèmes traités dans ce livre avaient déjà été abordés dans d'autres de mes livres ou articles. Aujourd'hui, non seulement se sont présentées d'autres questions, mais celles qui retenaient déjà mon attention auparavant, ont fait l'objet d'un approfondissement et d'une systématisation comme c'est le cas par exemple de la technique, du temps et du système d'objets et d'actions. J'ai eu le privilège en France, de pouvoir compter sur l'appui et les conversations qui toujours m'enrichissaient de mon ami fraternel Bernard Kayser, ainsi que de Jacques Lévy, Jacqueline BeaujeuGarnier, Olivier Dollfus, Pierre George. J'ai reçu de Georges Benko le témoignage de son intérêt attentif pour mon travail, et c'est, dans la Collection Géographies en Liberté qu'il dirige aux Editions L'Harmattan, que mon livre est publié. Au Brésil, j'ai toujours eu l'appui et l'amitié de Flavio George Aderaldo, mon éditeur à l'HUCITEC qui a publié tant de mes livres. Ma femme Marie-Hélène, comme en d'autres occasions, a été rigoureuse dans sa critique à mes idées et à leur formalisation, et je lui en sais gré. A mon fils Milton Santos Filho qui a été présent dans toutes les étapes, je dédie avec chagrin ce livre. Paris, Roquepiquet, Sao Paulo Août 1996 Milton Santos

INTRODUCTION

Cet ouvrage est le fruit d'un projet conçu de longue date et d'une recherche commencée il y a de nombreuses années. Avec le temps, le travail a pris de l'ampleur tandis que revenait sans cesse l'interrogation sur ce que devait être réellement le contenu. La période technîcoscientifique de l'histoire humaine qui balbutiait depuis la fin de la seconde guerre mondiale, prenait forme petit à petit, découvrant çà et là ses traits principaux mais ne permettant qu'une lente appropriation systématique de ses fondements. Puis a commencé la grande

accélération des années 1980, qui n'a fait qu'accroitre nos craintes et
nos scrupules, retardant la réalisation de ce qui prenait forme dans notre esprit.

Lorsque Jean Brunhes publie en 1914 La Géographie Humaine,
lui aussi présente des excuses à son public et à son éditeur pour le retard de dix ans... Nous battons notre coulpe plus fort que lui car notre projet a encore plus d'âge; mais nous répétons avec lui: "mon retard est dû au scrupule et non à la négligence". La recherche qui sustente cet ouvrage et a déjà donné diverses publications, a donc traversé près d'un quart de siècle avec le genre de conséquences que cela entraine. Quant à l'interprétation du présent, nous savons bien qu'en ces temps accélérés, la bousculade des événements renverse les vérités établies et confond le savoir. Mais même la pratique des citations toutes fraîches ne peut éliminer le débat qui s'inspire d'idées philosophiques hors d'atteinte de la mode. Peutêtre pour cela d'ailleurs nous ne ressentons pas la crainte de Maximilien Sorre, à propos de son Traité, de trouver certains passages de son livre vieillis avant même d'être imprimés; mais nous ajouterons en le citant encore: "j'accepterai ce malheur sans trop en être affecté, si le lecteur veut bien chercher ici avant tout une orientation et une méthode." Notre intention déclarée est de produire un système d'idées qui serve de point de départ à la fois à un système descriptif et à un système interprétatif de la géographie. Cette discipline a toujours prétendu se construire par la description de la terre et de ses habitants, des relations des hommes entre eux et avec ce qu'ils créent, c'est à dire de toute action humaine sur la planète. Mais qu'est-ce qu'une bonne description? Description et explication sont inséparables. C'est la volonté d'expliquer qui sert de fondement à la description, ce qui suppose l'existence première d'un système. Si celui-ci fait défaut, le résultat sera

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un amas d'éléments épars, bien loin de l'idéal de cohérence qui sied à tout savoir, et bien loin de son objet. Ce livre, dirons-nous encore, est le fruit d'une insatisfaction ancienne devant certaines questions. La première concerne l'objet même du travail du géographe, et donne souvent lieu à d'interminables discussions sur ce qu'est la géographie. Dans le fatras de réponses, il est difficile de trouver autre chose que des affirmations tautologiques. Si ce n'est par ce que quelques géographes déclarent explicitement, mais par ce que beaucoup d'entre eux pratiquent, la géographie est ce que chacun pense bon de faire, et par conséquent on peut dire qu'il y a autant de géographies que de géographes. Et à la question: qu'est-ce que la géographie? sous prétexte de liberté, la réponse finit par être une fuite en avant. Discourir sur une discipline ne remplace pas l'essentiel qui est la discussion de son objet. En réalité, le "corpus" d'une discipline est subordonné à son objet et non le contraire. Le discours doit donc traiter de l'espace et non de la géographie, et pour cela il faut maitriser la méthode, car parler d'objet sans parler de méthode peut être une manière d'annoncer un problème sans savoir l'énoncer. Il est donc essentiel de s'attacher à la partie ontologique du problème, de faire un effort d'interprétation du dedans pour parvenir à identifier la nature de l'espace et en trouver les catégories d'analyse. Une telle tâche consiste à extraire des concepts de la réalité; ces concepts sont enrichis par leur association obligatoire entre eux et deviennent ainsi utilisables sur la réalité en mouvement. On peut qualifier cela de quête d'opérationalité, d'effort constitutif - et non adjectif - à partir d'un exercice d'analyse de l'histoire. Une autre source d'insatisfaction pour nous est la fameuse question de l'union espace-temps, étant établi une fois pour toutes que les deux catégories sont inséparables. Or bien souvent, et malgré ces déclarations de principe, il arrive que dans la pratique on sépare l'espace du temps. L'idée de période et de périodisation représente un progrès dans la recherche de cette union espace-temps, et la proposition de Hagerstrand, dans la mesure où elle permet de penser à l'ordre créé par le temps, est un pas en avant important. Mais la question substantive continue à présenter des lacunes. Un autre thème central est contenu dans l'expression anglosaxonne place counts, i.e. le lieu est important. Nous défendions déjà cette thèse dans notre livre de 1978,Pour une géographie nouvelle. La littérature qui a suivi a cependant très vite épuisé le thème, montrant qu'en l'absence d'une définition claire de l'espace, même la plus riche profusion d'exemples n'a qu'une valeur démonstrative et non explicative du rôle du lieu et de l'espace dans le processus social. Autre insatisfaction pour nous, est la manière dont la géographie traite la période actuelle. Donnant l'impression de suivre une mode, la géographie a succombé aux attraits de l'approche post-moderne, qui a depuis montré sa fragilité. Il s'agit d'une approche adjective et

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métaphorique bien loin par conséquent de pouvoir produire un système. Or c'est à partir de l'esprit de système que surgissent les concepts-clé qui à leur tour vont servir de base pour la construction concomittante d'un objet et d'une discipline. Pour Georges Gurvitch (1968, 1971, : 250), il n'existe pas de parallélisme rigoureux entre les sphères du réel et les sciences qui l'étudient. Bien que partant d'un autre point, il se rapproche d'une certaine façon de William James (1890,1950)lorsque celui-ci pense que tout ce que nous concevons est réel. La notion de "sous-univers" de James trouve une équivalence dans l'idée de "provinces limitées de signification" de Schutz (1945, 1987: 128). Mais il vaut mieux que ces domaines d'étude soient en fait des superficies de la vie sociale, ou encore comme le voulait le géographe Sauer (1963 : 316) des sections de la réalité. Le défi consiste à séparer de la réalité totale un domaine particulier, susceptible de se montrer autonome, mais qui reste en même temps intégré à cette réalité totale. Nous nous heurtons alors à un autre problème important: la définition de l'objet d'une discipline et donc la délimitation et la pertinence de cette discipline passent par la métadiscipline et non le contraire. Construire l'objet d'une discipline et construire sa métadiscipline sont des opérations simultanées et conjuguées. Le monde est un. Il est vu à travers un certain prisme, à travers l'approche d'une discipline particulière, mais pour toutes les disciplines, les matériaux sont les mêmes. C'est ce qui fait d'ailleurs l'union entre les diverses disciplines et garantit le concept de réalité totale. Chaque discipline est une parcelle autonome, mais non indépendante, du savoir général. On peut ainsi dépasser les réalités tronquées, les vérités partielles, même sans avoir l'ambition de philosopher ou de théoriser. Toutefois, transcender n'est pas s'échapper du champ d'étude. Au contraire, et pour éviter que cela n'arrive, la discipline est là pour imposer sa loi à la métadiscipline considérée. Transcender sans glisser hors du sujet ne sera possible que si nous savons clairement cerner l'exacte superficie du réel dont nous traitons, c'est à dire si nous savons exactement quel est l'objet de notre étude. C'est tout le problème de la pertinence qui se pose ici. Pour que l'espace ait sa place comme entité analytique indépendante dans le concert des sciences sociales, il est indispensable que les concepts et les instruments d'analyse utilisés répondent à l'impératif de cohérence et d'opérationalité. Ainsi sera démontrée la nécessité et la légitimité de l'objet d'étude. Dans les différentes disciplines sociales, ce sont ces catégories analytiques et ces instruments d'analyse qui forment le coeur de la méthode. Ce qui est résiduel est considéré comme "donnée" et expulsé du système central. Lorsqu'un géographe travaille sans d'abord s'être posé de questions sur l'objet même de son étude, c'est comme si pour

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lui tout était des "données" et qu'il fonçait sans réflexion ni explication sur sa démarche, sans règles de consistance, de convenance ou de pertinence. Il s'agit là d'un comportement très fréquent qui alerte sur la nécessité de construire méthodiquement un champ de connaissance cohérent, c'est à dire doté d'une cohérence interne et externe. Du côté externe, cette cohérence se vérifie dans la relation aux autres savoirs, le champ de savoir considéré devant être bien distingué, révélant comment il est à la fois complété et complémeIit dans le processus commun de connaissance du réel total. La cohérence interne s'obtient en choisissant les catégories analytiques qui correspondent à la superficie du réel considérée et qui donc représentent une certaine fraction du savoir, et d'autre part qui permettent la production d'instruments d'analyse issus du processus historique. Les concepts ainsi mis en évidence, doivent faire partie intégrante de l'objet étudié, c'est à dire de l'espace, et être à la fois constitutifs et opérationnels. Comme point de départ, nous proposons que l'espace soit défini comme un ensemble indissociable de systèmes d'objets et de systèmes d'actions. Avec l'ambition de systématiser, nous pensons pouvoir construire un cadre analytique unique qui permette de dépasser les ambiguités et les tautologies. Nous serons ainsi en mesure à la fois de formuler des problèmes et de faire surgir des concepts, comme l'observait de son côté G. Canguilhem (1955). Notre secrète ambition, tout comme Bruno Latour dans son livre Aramis ou l'amour des techniques, est que ces concepts, notions et instruments d'analyse, apparaissent au lecteur comme des personnages de roman engagés dans une histoire commune. La science n'est-elle pas "une manière de raconter des hitoires" ? comme le dit Neil Postman (1992 : 154). Et dans cette histoire, certains acteurs, désignés par le chercheur, vont occuper le devant de la scène tandis que d'autres demeurent au second plan ou sont ignorés. La méthode, en sciences sociales, finit par être la production d'un "dispositif artificiel" où les acteurs sont ce que Schutz (1945, 1987 : 157-158) appelle des marionnettes ou des homoncules. C'est l'auteur qui leur donne vie, d'où ce nom d'homoncules, et qui les lance dans une trame qui obéit à de véritables modélisations qualitatives, c'est pourquoi ils sont des marionnettes. Mais il faut s'attendre également à ce que les marionnettes surprennent leurs maîtres, prennent vie tout à coup et fassent prendre à l'histoire une direction inattendue: et c'est là que le texte se mesure à l'histoire concrète. En ce qui concerne cet ouvrage, le but est de trouver une caractérisation précise et simple de l'espace géographique, débarassée du risque des analogies et des métaphores. Comme le rappelle Dominique Lecourt (1974: 79), les métaphores et les analogies doivent être analysées et confrontées à leur terrain d'origine. Le brio littéraire des comparaisons ne signifie pas nécessairement la richesse conceptuelle.

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Considérant l'espace comme un ensemble indissociable de systèmes d'objets et de systèmes d'actions, nous pouvons reconnaitre ses catégories analytiques internes. Nous citerons ici le paysage, la configuration territoriale, la division territoriale du travail, l'espace produit et productif, les rugosités et les formes-contenu. De même, et partant du même point de vue, nous considèrerons la question des découpages spatiaux, proposant de débattre les problèmes de la région et du lieu; des réseaux et des échelles. Parallèlement s'impose la considération de la réalité du milieu avec ses divers contenus d'artificiel et la complémentarité entre une technosphère et une psychosphère. Et par la même occasion nous proposons la question de la rationalité de l'espace comme concept historique actuel, fruit de l'émergence des réseaux et du processus de mondialisation. Le contenu géographique du quotidien fait également partie de ces concepts constitutifs et opérationnels propres à la réalité de l'espace géographique, faisant compagnie à la question d'un ordre mondial et d'un ordre local. L'étude dynamique des catégories internes que nous venons d'énumérer demande que l'on considère certains processus fondamentaux qui sont originellement extérieurs à l'espace: la technique, l'action, les objets, la norme et les événements, l'universalité et la particularité, la totalité et la totalisation, la temporalisation et la temporalité, l'idéalisation et l'objectivation, les symboles et l'idéologie. La cohérence interne de la construction théorique dépend du degré de représentativité des éléments analytiques par rapport à l'objet étudié. En d'autre mots, les catégories d'analyse, qui forment un système, doivent coller au contenu existentiel, c'est à dire qu'elles doivent refléter l'ontologie de l'espace à partir de ses propres structures internes. La cohérence externe provient des structures extérieures qui englobent et définissent la société et la planète prises comme notions communes à toute l'Histoire et à toutes les disciplines sociales et sans lesquelles la compréhension des catégories analytiques internes serait impossible. La centralité de la technique réunit les catégories internes et externes, permettant de faire de façon empirique le lien entre cohérence externe et cohérence interne. La technique doit être vue sous un triple aspect: elle est celle qui révéle la production historique de la réalité; qui inspire une méthode unitaire (écartant dualismes et ambiguités); et qui est le garant de la conquête du futur, à condition que nous ne nous laissions pas séduire par les techniques particulières mais qu'au contraire nous gardions le cap sur la totalité du phénomène technique considéré du point de vue philosopohique. Partant de ces prémisses, nous désirons que ce livre soit une contribution géographique à la production d'une théorie sociale critique. Notre démarche privilégie quatre moments. Dans un premier temps, nous nous efforçons de travailler avec les notions fondatrices de

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l'être de l'espace susceptibles de conduire à son ontologie: la technique, le temps, l'intentionalité matérialisés dans les objets et les actions. Dans un second temps, nous reprenons la question ontologique en considérant l'espace comme forme-contenu. Dans le troisième temps, les notions établies ci-dessus sont revues à la lumière du présent historique pour pouvoir appréhender la constitution actuelle de l'espace et surprendre l'émergence de concepts qui appartiennent à un système ouvert dont la dialectique actuelle repose sur la forme hégémonique et les autres formes de rationalité. Dans le quatrième et dernier moment, nous constatons que des rationalités différentes entrent en concurrence avec la rationalité dominante et ouvrent d'autres perspectives de méthode et d'action permettant de penser à d'autres développements dans le domaine spatial et social et suggérant des changements dans l'épistémologie de la géographie et des sciences sociales en général. Ces quatre moments marquent les quatre grandes divisions du livre qui s'organise en quinze chapitres La première partie, intitulée Une ontologie de l'espace: notions fondatrices, traite de la nature et du rôle des techniques (chapitre un) et du mouvement de la production et de la vie à travers les objets et les actions (chapitre deux). Les techniques, fonctionnant comme des systèmes qui marquent les différentes époques, sont examinées à la lumière de leur propre histoire et considérées du point de vue de leur aspect matériel mais aussi de leurs aspects immatériels. C'est ainsi que la notion de technique permet d'empiriser le temps et de rejoindre la notion de milieu géographique. L'idée de technique comme ce qui réunit de façon indissociable "l'humain" et le "non-humain" est essentielle, car sans elle il serait impossible de prétendre dépasser les dichotomies tenaces qui collent à la géographie et aux sciences sociales et qui opposent par exemple le naturel au culturel, l'objectif au subjectif, le mondial au local etc.. Dans le deuxième chapitre, nous considérons le mouvement de la production et de la vie, organisé autour des objets et des actions; et là aussi, la technique a un rôle central. Les objets naturels et les objets fabriqués par l'homme peuvent être analysés en fonction de leur contenu, c'est à dire en fonction de leur condition technique. Il en est de même pour les actions qui se distinguent par leurs différents degrés d'intentionalité et de rationalité. La deuxième partie du livre reprend la question de l'ontologie de l'espace. Mais ce qui occupe ici le devant de la scène ne sont plus les notions fondatrices mais le résultat historiquement obtenu. L'espace y est vu dans son existence même, et comme une forme-contenu, i.e. comme une forme qui n'aurait pas d'existence empirique et philosophique si on la séparait du contenu, et comme un contenu qui ne pourrait exister sans la forme qui l'a abrité. Sur la base de cette inséparabilité des objets et des actions dont nous avons parlé plus haut, nous constatons que la notion d'intention alité est fondamentale pour

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comprendre le processus dans lequel se rencontrent et se fondent actions et objets par le mouvement permanent de dissolution et de recréation du sens. La production et reproduction de cet hybride qu'est l'espace, succession ininterrompue de formes-contenu, sont le trait dynamique central de son ontologie et forment le chapitre trois. La catégorie totalité est une sorte de clé pour comprendre ce mouvement (chapitre quatre) puisque nous considérons qu'elle existe à l'intérieur d'un processus permanent de totalisation qui est à la fois processus d'unification et de fragmentation et d'individuation. C'est ainsi que les lieux se créent, se recréent et se renouvellent à chaque mouvement de la société. Et le moteur de ce mouvement est la division du travail (chapitre cinq), qui à chaque scission de la totalité apporte aux lieux un nouveau contenu, une nouvelle signification et un nouveau sens. Les vecteurs de ce mouvement sont les événements qui unissent objets et actions (chapitre six). Et le temps dont il s'agit est un temps empirisé, concret, qui existe à travers ce porteur du devenir historique qu'est l'événement. De cette façon, l'union tant recherchée entre espace et temps parait bien près d'être traitée de façon systématique en géographie. La troisième partie du livre prétend offrir une discussion sur le temps présent et les conditions actuelles de réalisation et de transformation de l'espace. Aborder cette question suppose dès le début que l'on connait ce qui constitue le système technique actuel (chapitre sept), et que l'on sait comment, à partir des conditions de la technique conditions matérielles et politiques qui ont présidé à la production d'une intelligence planétaire (chapitre huit). Ces données dynamiques de l'histoire contemporaine autorisent à reprendre l'une des discussions centrales du livre, qui est la question des objets et des actions tels qu'on les voit aujourd'hui, avec en plus le rôle des normes (chapitre neuf). Ce sont ces mêmes données qui permettent de caractériser le milieu géographique actuel comme milieu technico-scientifique-informationnel (chapitre dix). La réalité des réseaux découlant de la condition contemporaine des techniques, avec les problèmes et les ambiguités qu'elle suscite, forme le chapitre onze. C'est particulièrement à propos du fonctionnement des réseaux que nous pouvons parler de "verticalités": cet "espace" de flux formé de points et qui joue un rôle régulateur à toutes les échelles géographiques tandis que se renouvellent ou se recréent les "horizontalités", c'est à dire les espaces de la contiguïté (chapitre douze). La notion de rationalité de l'espace (chapitre treize) de même ressort des conditions du monde contemporain, montrant comment la marche du capitalisme non seulement assure la diffusion de la rationalité hégémonique dans les divers secteurs de la vie économique, sociale, politique et culturelle, mais l'introduit également dans la constitution même du territoire.

actuelle qui est une technique informationnelle - se sont formées les
'-

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La quatrième partie du livre n'a pas été conçue comme conclusion, mais comme elle traite de perspectives, on pourra trouver qu'elle en a l'air. Elle traite de ce que nous appelons la force du lieu. Le chapitre quatorze cherche à montrer les relations entre le lieu et le quotidien, en mettant en évidence les usages contrastés du même espace selon les perspectives qu'y trouvent les différents acteurs. Ce chapitre laisse entrevoir une rupture épistémologique car on observe déjà des manifestations de contre-rationalités et de rationalités parallèles en réaction à la rationalité hégémonique, et indique des directions nouvelles de pensée et d'action. La même idée inspire le chapitre quinze intitulé ordre universel, ordre local. L'ordre universel, généralement présenté comme force irrésistible, est cependant confronté et défié dans la pratique par un ordre local qui porte en lui un sens et un destin.

Partie I Une ontologie de l'espace: notions fondatrices

Chapitre 1 .

LES TECHNIQUES,

LE TEMPS,

ET L'ESPACE

GÉOGRAPHIQUE

On sait parfaitement que la principale forme de relation entre l'homme et la nature, ou plutôt entre l'homme et son milieu, passe par la technique. Les techniques sont un ensemble de moyens instrumentaux et sociaux par lesquels l'homme réalise sa vie, produit, et dans le même temps crée l'espace. Cette façon de voir la technique cependant, est insufisamment prise en considération.
1 - La technique négligée

Si l'on examine les études faites sur la technique, on constate que bien souvent elle n'est pas considérée comme faisant partie du territoire, comme étant un élément de sa constitution et de sa transformation. Nous pouvons citer quelques exemples. D. Mackenzie et J. Wajekan (1985) énumèrent pour conclure leur livre, divers domaines ayant un rapport avec la technologie, et l'espace n'y est même pas mentionné. Adam Schaff (1985) parle des conséquences sociales de la révolution technico-scientifique qui apporte quatre types de changements: économiques, politiques, culturels et sociaux. Les changements géographiques n'y ont aucune place particulière. Et il n'est pas le premier penseur d'envergure à ignorer l'espace comme catégorie autonome dans la réflexion historique. Prenons Pinch et Bijker (1987), historiens renommés de la technologie, qui considèrent que toute la littérature sur ce thème se divise en trois parties: 1) les études sur les innovations; 2) l'histoire de la technologie; 3) la sociologie de la technologie. Une fois de plus, rien sur l'espace. Même dans l'ouvrage de Barré et Papon (1993), consacré à l'économie et à la politique de la science et de la technologie, et où le territoire tient une place importante, la science et la technologie sont traitées comme si elles étaient étrangères à l'espace, détachées de l'espace. Un des chapitres de cet ouvrage intitulé "La géographie de la science et de la technologie" (pp. 52-98)traite de la distribution spatiale de scientistes et de technologues dans divers pays, et pourtant la question proprement géographique de la science et de la technologie comme contenus de l'espace est passée sous silence. Denis-Claire Lambert (1967 : 64-76) qui a apporté la notion de "puissance scientifique", a proposé l'expression "espace scientifique" pour désigner le degré de densité de

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la présence de chercheurs, d'activités de recherche et de production scientifique en différents pays. Une telle idée de l'espace est métaphorique comparée à la réalité de l'espace, à sa constitution et à son contenu en technique et en science. Des historiens de la science spécialistes de la technique, comme c'est le cas de B. Joerges (1988 : 16) lamentent le fait que dans les études historiques, la réalité des systèmes techniques ne soit citée qu'entre guillemets et soit dénuée de toute conceptualisation. Ce même auteur critique également les économistes quand ils parlent d'entreprises sans mentionner les objets avec lesquels elles travaillent. On peut élargir la critique d'ailleurs aux sociologues et aux scientistes politiques qui ne prêtent aucune attention à des objets comme des barrages, des canaux, des usines génératrices d'énergie etc..., comme s'il ne valait pas la peine de reconnaitre comme élément essentiel de l'analyse sociologique, la technologie que contiennent ces objets. Pour Joerges, il ne suffit pas que la technologie soit considérée uniquement par analogie avec d'autres phénomènes sociaux. Critique d'ailleurs qui ne date pas d'aujourd'hui. M. Mauss, lui-même disciple de Durkheim, reconnaissait dans un texte de la revue L'Homme Sociologique, que Durkheim n'avait pas donné l'importance nécessaire au phénomène technique. Critique partagée par Armand Cuvillier (1973 : 189) lorsqu'il se réfère à trois groupes de scientistes qui ont "pris conscience" de l'importance de la technique: a) les spécialistes de la pré-histoire et les archéologues; b) les ethnographes (qui écrivent l'histoire des peuples "sans histoire"; c) les technologues proprement dits. Mauss avait même proposé la création d'un savoir - la technomorphologie - (1947: 19)pour traiter de l'ensemble des relations entre les techniques et le sol, et entre le sol et les techniques, disant que c'est "en fonction des techniques que nous observerons la base géographique de la vie sociale: la mer, la montagne, le fleuve, la lagune. " S'il avait été suivi, cela aurait évité par la suite des critiques aussi bien à l'archéologie qu'à la géographie. Olivier Buchsenschultz (1987) par exemple regrette que les archéologues s'intéressent si rarement aux problèmes technologiques, c'est à dire aux processus techniques des "traces matérielles laissées par les sociétés humaines", ou alors qu'ils ne les abordent pas franchement. Dans le même registre, François Sigaud (1981),tout en citant quelques exceptions, se demande pourquoi "les géographes évitent systématiquement l'étude des techniques qui sont au centre des relations société-milieu" (1). Begag, Claisse et Moreau (1990: 187)notent la même indifférence de l'économie spatiale qui "reste fréquemment muette à propos des questions qui ont trait au développement de la technologie des communications à distance". Mais à côté de cela, B. Gille (1981 : 22-23)élaborant un projet de recherche sur "l'archéologie industrielle", dresse un inventaire des problèmes à étudier, parmi lesquels, entre l'exploitation de la nature, la

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transformation des produits, les objets de la vie courante, il inclut l'aménagement du territoire. Dans cette dernière rubrique se trouvent les routes, les chemins de fer, les canaux, les ponts, tunels, écluses, ports, lignes électriques, conduites de gaz, pipe-lines et citernes de combustibles liquides, de même que les constructions urbaines et autres, ainsi que l'évolution des paysages. Il n'est pas étonnant alors que dans son Histoire des Techniques (La Pléiade, 1978) B. Gille réserve un chapitre à "La géographie et les techniques", confié à André FeI. Les techniques ont sans doute été prises en considération dans nombre d'articles et de livres de géographes, surtout dans des études empiriques de cas (par exemple, chemins de fer et routes ont attiré depuis longtemps l'atention des historiens et géographes). Mais il est rare de trouver un effort de généralisation qui mènerait à une théorie et à une méthode géographiques. Vidal de La Blache tout comme Lucien Fèbvre, ont tiré parti de la notion de progrès technique dans l'élaboration de leurs synthèses. En cela on peut les considérer comme des pionniers d'une géographie qui considère les techniques. C'est le cas également d'Albert Demangeon lorsqu'il s'intéresse au commerce international. La technique prend une place plus nette dans des ouvrages comme celui de Philip Wagner (1960), géographe anglo-saxon qui déclare que "ni l'écologie humaine, ni la géographie régionale ne peuvent réellement progresser sans que l'on donne l'importance adéquate au rôle particulier du milieu artificiel dans la biologie de l'homme et le schéma de la nature". De même S.H Beaver (1961), a travaillé la relation entre géographie et technologie. Et enfin lorsque J.F. Kolars et J.D. Nysten (1974 : 113) se réfèrent à la manière dont la société opère sur l'espace géographique par l'intermédiaire des systèmes de transport et de communication, ils le font du point de vue de la planification, montrant les problèmes qui peuvent être liés au mouvement des choses et des idées. (2) La relation entre technique et espace fait également partie des thèmes qui intéressent des géographes comme Pierre George. Dans son livre La Technique: Construction et Destruction (1974: 13),il rappelle en effet que "l'influence de la technique sur l'espace s'exerce de deux manières et à deux échelles différentes: d'un côté l'occupation du sol par les infrastructures des techniques modernes (fabriques, mines, carrières, espaces réservés à la circulation), et de l'autre, les transformations généralisées imposées par l'utilisation de la machine et par l'exécution de nouvelles méthodes de production et d'existence.". Choisissant un aspect concret de l'analyse géographhique, P. George (p. 82) fait la distinction entre ville actuelle et ville d'autrefois, rappelant que cette dernière, vers la moitié du XIXèmesiècle était un produit culturel, alors qu'aujourd'hui la ville est en voie de devenir rapidement et dans le monde entier un produit technique. Et

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d'ajouter: "la culture était nationale ou régionale; la technique est universelle" . Un autre géographe qui s'est longuement penché sur la question de la technique est Pierre Gourou (1973)qui nous dit que l'homme, ce faiseur de paysages, n'existe que parce qu'il est membre d'un groupe qui est lui-même un tissu de techniques". Pour lui, les faits humains de l'espace devraient être examinés en fonction d'un ensemble de techniques. Il divise les techniques en deux grands groupes: les techniques de production et les techniques d'encadrement (3). Pour Gourou, le niveau d'une civilisation serait mesurable par le niveau de ses techniques (4), opinion critiquée notamment par M. Bruneau (1989), P.J. Roca (1989) et surtout D. Dory (1989) qui considèrent qui'il s'agit là d'un jugement qualitatif arbitraire des civilisations qui classe des peuples les uns au sommet, les autres à la base d'une grande pyramide culturelle inégalitaire, en laissant dans l'ombre l'importance des dynamiques sociales et politiques combinées. Gourou introduit également la notion "d'efficacité paysagiste" (1973 : 17, et 30- 31) (5). Mais comme paysage et espace ne sont pas synonymes, on peut se demander auquel des deux s'applique l'efficacité. Maximilien Sorre mérite aussi une référence spéciale pour avoir été le premier géographe à proposer, avec argumentation à l'appui, de donner de l'importance au phénomène technique. Sa conception de la technique est large, il refuse de la limiter au "sens étroit des applications mécaniques", pour l'étendre "à tout ce qui appartient à l'industrie et à l'art, dans tous les domaines de l'activité humaine" (Sorre, 1948 : 5) (6). Il a également présente à l'esprit l'idée de technique comme système, ainsi que son auto-développement et sa diffusion rapide (pp. 11-12); de même qu'il est persuadé qu'il est fondamental de comprendre la relation entre changement technique et changement géographique, suggérant à l'occasion que les études géographiques tiennent compte à la fois des techniques de la vie sociale, des techniques de l'énergie, des techniques de la conquête de l'espace et de la vie de relation, et des techniques de la production et de la transformation des matières premières (pp. 6-7). Mais M. Sorre a été peu suivi par ses collègues géographes alors que ses idées étaient mieux acceptées dans d'autres disciplines. D'après Anne Buttimer (1986: 66-67), "les géographes français n'ont pas prêté grande attention à Sorre : ils l'ont vu plutôt comme géographe orthodoxe, verbeux et peut -être incliné à confondre science et philosophie" . Le problème de la technique fait également partie des préoccupations du géographe André FeI. Dans son article déjà cité sur la géographie et les techniques (1987: 1062-1110)l dresse un inventaire i des multiples relations entre la technique et le fait géographique, rappelant que "si les objets techniques s'installent sur la surface de la terre, c'est pour répondre aux besoins matériels fondamentaux des

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hommes: alimentation, habitation, transports, et tous les objets utiles qui les entourent". Mais il reconnait qu'il manque une véritable science géographique des techniques dont l'objet et la méthode soient clairement définis (p. 162). Et c'est pour cela qu'il suggère la création d'une discipline qu'on pourrait appeler géotechnique. (7) L'actuelle révolution technique, centrée sur l'information, ne laisse pas les géographes indifférents. On peut citer pour exemple G. Tornqvist (1968, 1970, 1973, 1990), M. Chevalier (1980), H. Bakis (1984,1985,1987, 1990) et Suzanne Paré (1982) dont le livre Informatique et Géographie donne un inventaire intéressant de l'appareil informatique français par ville et par région, mais dont on peut regretter qu'il manque une étude de l'intérieur de l'espace et de la réalité sociale qui permettrait de comprendre comment le territoire est travaillé et transformé par les nouvelles présences techniques. Cela impliquerait que l'on aille au-delà de la seule informatique pour focaliser la place de l'ensemble des techniques présentes et passées dans la configuration du territoire à travers le processus de développement combiné et inégal. Il conviendrait pour cela de faire la distinction entre les techniques particulières vues dans leur singularité, et la technique, i.e.le phénomène technique vu comme une totalité. (8) Quand des géographes écrivent que la société opère sur l'espace géographique par le moyen des systèmes de communications et de transports, ils n'ont pas tort, mais la relation que l'on doit cheJ::cher entre l'espace et le phénomène technique, embrasse toutes les manifestations de la technique, y compris les techniques de l'action. Il ne suffit pas de considérer les seules techniques de la production ou encore les "techniques industrielles", c'est à dire la technique spécifique visant à un résultat spécifique qui conduiraient seulement à des notions comme celles d'espace agricole, d'espace industriel (Y. Cohen, 1994: 95) ou d'espace économique. Seul le phénomène technique pris dans son sens le plus large permet d'arriver à la notion d'espace géographique. Un remarquable effort en ce sens a été fait par le géographe espagnol Joan-Eugeni Sanchez dans le livre Espacio, Economia e Sociedad (1991: 263-319),particulièrement le chapitre 14 "El espacio e la inovaci6n tecno16gica", et par le géographe brésilien Ruy Moreira (1995). Pour P.J. Roca (1989) le discours des géographes sur la technique se fait selon trois approches principales et assez distinctes (p. 119): la première est axée sur le concept de genre de vie de Vidal de La Blache selon lequel, dit André FeI, les techniques, les sociétés qui les utilisent et le milieu géographique qui les accueillent, forment un ensemble cohérent. La seconde, que Roca attribue à R. Cresswell, a pour axe principal l'étude des techniques à partir des instruments de travail. Pour Cresswell, la technique serait définie comme "toute une série d'actions qui comprennent un agent, une matière et un instrument de travail ou moyen d'action sur la matière et dont l'interaction permet

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la fabrication d'un objet ou d'un produit". La troisième approche, dit encore Roca (p. 120), met en relation trois entités: la société, les techniques et le milieu ainsi que leurs interrelations. Mais cette dernière approche, toujours selon Rosa, présente un risque, celui que les géographes ne dominant pas les méthodes nécessaires, s'en tiennent à l'étude des relations homme-milieu ou société-environnement. (9)
2 - La technique est elle-même un milieu

Comment travailler la question de la technique pour qu'elle serve à l'explication géographique? Nous croyons qu'une première approche consiste à considérer la technique elle-même comme un milieu, ce que d'ailleurs J. Ellul a proposé dans plusieurs de ses livres: l'ordre créé par la technique dit-il en substance, met l'homme dans un véritable nouveau milieu naturel. (10) G. Bohnee propose la notion de technostructure, qui serait le résultat des interrelations essentielles du système d'objets techniques avec les structures sociales et les structures écologiques, notion qui, de l'avis de B. Joerges (1988 : 17), servira à exorciser les ambiguités du concept de technique et de technologie dans les sciences sociales. La notion d'objet technique est centrale dans cette approche, comme elle le sera dans d'autres approches. J. P. Seris (1994) se demande si tout objet artificiel est objet technique, si par exemple un grain de blé ou un exemplaire de journal peuvent être considérés comme objets techniques. En fait, pour l'analyse qui nous intéresse ici, même les objets naturels pourraient être inclus parmi les objets techniques si l'on retient le critère de leur usage possible. Comme dit Seris (1994 : 22) "sera objet technique tout objet susceptible d'entrer à titre de moyen ou de résultat, dans les réquisits d'une activité technique". Ces objets techniques passeraient par une sorte de processus de sélection darwinienne, les sociétés les adoptant ou non d'après une estimation de leur valeur technique, de leur possibilité de succès ou d'échec (p. 35). L'efficacité de l'objet technique a été analysée par M. Akhrich (1987 : 56) qui considère qu'il vit dans un clignotement incessant entre "intérieur" et "extérieur". Mais en aucun cas la diffusion des objets techniques se fait de façon uniforme ou homogène. Et cette hétérogénéité vient de la façon inégale dont ils s'insèrent dans l'histoire et dans le territoire, dans le temps et dans l'espace. C'est ainsi, nous dit J. Prades (1992 : 18) que "la technique acquiert une présence et épouse un milieu". Etudiant les réseaux socio-techniques créés à partir de l'introduction d'objets techniques (ici l'électricité en milieu sous-développé), M. Akhrich (1987) nous fournit à l'occasion une clé pour comprendre, à partir du phénomène technique, comment se fait la production et la transformation d'un milieu géographique, et quelles sont les conditions d'organisation sociale et géographique nécessaires à l'introduction

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d'une nouvelle technique. L'auteur travaillait sur la diffusion du réseau électrique en Côte d'Ivoire, évaluant son rôle dans la production d'une solidarité forcée entre les gens. Selon cet auteur (p. 52), l'objet technique définit en même temps les acteurs et un espace. Comme le note Usher (1929), "à un moment donné, les choix sont limités par le contexte géographique et social" (p. 67). Ce qui, selon Stiegler (1994) permet à l'objet technique d'échapper au phénomène "d'hypertélie" (11). Ce terme d'hypertélie vient de Simondon (1958),père également de l'idée "d'objet technique concret". Il s'agit d'exprimer le fait qu'avec les progrès de la science et de la technique, les objets sont de plus en plus porteurs de possibilités fonctionnelles surdéterminées qui tendent à les charger d'une spécialisation extrême ainsi que d'une intention alité extrême. Pour Simondon (1958,1989: 36), les "objets techniques concrets" se distinguent des "objets abstraits" qui caractérisaient les premières phases de l'histoire humaine. "L'objet abstrait", rappelle Thierry Gaudin (1978: 31) est formé de la juxtaposition de composantes qui exercent chacune une seule fonction abstraite, tandis que dans l'objet concret, chaque élément s'intègre au tout.. Plus l'objet est concret, plus la coopération entre ses parties est étroite, jusqu'à les réunir en une seule et même forme. Pour Simondon, plus l'objet est
,

proche de la nature, plus il est imparfait; et au contraire, plus il est
technicisé, et plus il est parfait et plus l'homme a de maitrise sur lui. C'est ainsi que "l'objet technique concret" finit par être plus parfait que la propre nature. Mais lorsque l'objet opère à l'intérieur d'un ensemble d'objets, c'est à dire dans un système, l'hypertélie qui caractérise l'objet technique concret s'en trouve atténuée. Nous pouvons dire avec Georges Balandier que les notions de technique et de milieu sont inséparables, du moment que nous entendons le terme milieu "dans son acception la plus large, qui dépasse de beaucoup la notion d'environnement naturel" (1991: 6). Les objets techniques doivent être étudiés avec ce qui les entoure (Longdon Winner, 1985: 37) et chaque nouvel objet est en quelque sorte approprié d'une manière spécifique par l'espace préexistant. L'espace est formé d'objets; mais ce ne sont pas les objets qui déterminent les objets; c'est l'espace qui détermine les objets: l'espace pris comme un ensemble d'objets organisés selon une logique et utilisés selon une logique. Cette logique de l'installation des choses et de la réalisation des actions coincide avec la logique de l'histoire dont la continuité est assurée par l'espace. C'est en ce sens que nous pouvons dire avec Rotenstreich (1985 : 58) que l'histoire elle-même devient un environnement, et que la synthèse qui se réalise à travers l'espace n'implique pas une harmonie préétablie. Il se produit à chaque fois une nouvelle synthèse et se crée une nouvelle unité.

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C'est donc l'espace qui redéfinit les objets techniques malgré l'intentionalité avec laquelle ils ont été créés, en les intégrant à un ensemble cohérent où la contiguité oblige à agir en ensemble et solidairement. Nous nous rapprochons là de l'idée de Simondon de "naturalisation de l'objet concret", c'est à dire sa complète immixtion dans le milieu qui l'accueille, qu'il appelle encore de "processus d'adaptation-concrétisation" et qui va permettre que se crée, entre l'homme et la nature, le "milieu techno-géographique". Ce milieu techno-géographique, toujours selon Simondon, "n'est possible que par l'intelligence de l'homme" et suppose toujours l'existence d'une fonction inventive d'anticipation. Cette anticipation, dit-il, ne se trouve ni dans la nature ni dans les objets techniques déjà constitués (1958, 1989 : 56). En réalité, il ne s'agirait pas, d'après Simondon, d'une simple addition du milieu technique au milieu naturel, mais de la production de quelque chose d'autre, où l'objet technique est condition de l'existence d'un milieu mixte à la fois technique et géographique (p. 55), et que Simondon appelle milieu associé. Ce que Simondon nous apporte ici, devrait nous aider dans l'élaboration de la notion de milieu géographique, hier encore milieu technique, et aujourd'hui milieu technico-scientifique-informationnel. Et pourtant, ironie du sort, cette idée de Simondon, même reprises

récemment par Stiegler (1994 : 94),est à notre avis incomplète car elle
tend à reproduire les dualismes et les ambiguités de la proposition épistémologique traditionnelle de la géographie. Par exemple lorsque Simondon (p. 52) dit que l'objet technique est un point de rencontre entre deux milieux, le milieu technique et le milieu géographique", qu'il "doit être intégré aux deux", qu'il est "un compromis entre les deux" (B. Stiegler, 1994 : 92), nous objectons: pourquoi les unir à partir d'une séparation au lieu de les considérer comme fondus dans la production du milieu géographique? Car nous pensons qu'il n'y a pas d'un côté un milieu géographique et de l'autre un milieu technique, mais une fusion donnant un milieu géographique qui, durant des millénaires a été milieu naturel ou pré-technique, un milieu que l'on a appelé technique ou mécanisé pendant deux ou trois siècles et qu'aujourd'hui nous proposons de considérer comme milieu technicoscientifique-informationnel. Mais cette restriction que nous faisons à la proposition de Simondon, s'adresserait plutôt à l'attitude dualiste de la géographie devant son objet d'étude, comme si cette discipline avait voulu prolonger l'opposition entre milieu naturel et milieu technique, se refusant à voir que la technique s'intègre au milieu pour former une réalité unitaire. C'est ainsi que bien souvent sont décrits et expliqués parallèlement un milieu technique et un milieu géographique. Même l'allusion à un milieu humain, à une géographie humaine "intégrée au processus de concrétisation"(et non à une géographie physique) de Stiegler (1994 : 94) découle de ce vice fondamental. Mais nous

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