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La nature de la société

De
158 pages
Depuis la Révolution française, la sociologie s'est présentée et représentée comme une "physiologie" attachée à rendre sa liberté d'allure à un "corps social" préjugé souffrant, voire moribond. Le sociologue scrute enregistre les fièvres civiles et s'efforce d'en comprendre l'origine. Les phénomènes sociaux ne vont pas sans raisons. La sociologie s'agglomère avec l'histoire naturelle jusqu'à s'y confondre pour former avec elle une doctrine connue depuis lors sous le nom "d'organicisme". Cet ouvrage interroge la périodisation de ce mouvement, l'étayage biologique des réflexions menées sur la "nature" de la société et l'inspiration solidariste au coeur de la "question sociale".
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La nature de la société

Collection «Histoire des Sciences Humaines»
dirigée par Claude BLANCKAERT
Fortes désormais de plusieurs siècles d'histoire, les sciences humaines ont conquis une solide légitimité et s'imposent dans le monde intellectuel contemporain. Elles portent pourtant témoignage d'hétérogénéités profondes. Au plan institutionnel, la division toujours croissante du travail et la concurrence universitaire poussent à l'éclatement des paradigmes dans la plupart des disciplines. Au plan cognitif, les mutations intellectuelles des vingt dernières années ainsi que les transformations objectives des sociétés post-industrielles remettent parfois en cause des certitudes qui paraissaient inébranlables. Du fait de ces évolutions qui les enrichissent et les épuisent en même temps, les sciences humaines ressentent et ressentiront de plus en plus un besoin de cohérence et de meilleure connaissance d'elles-mêmes. Et telle est la vertu de l'histoire que de permettre de mieux comprendre la logique de ces changements dans leurs composantes théoriques et pratiques. S'appuyant sur un domaine de recherche historiographique en pleine expansion en France et à l'étranger, cette collection doit favoriser le développement de ce champ de connaissances. Face à des mémoires disciplinaires trop souvent orientées par des héritages inquestionnés et par les conflits du présent, elle fera prévaloir la rigueur documentaire et la réflexivité historique.

Dans la même collection
L. Mucchielli (dir.), Histoire de la criminologie française, 1994. J. Schlanger, Les métaphores de l'organisme, 1995. A.-M. Drouin-Hans, La communication non-verbale avant la lettre, 1995. S.-A. Leterrier, L'institution des sciences morales, 1795-1850, 1995. M. Borlandi et L. Mucchielli (dir.), La sociologie et sa méthode, 1995. C. Blanckaert (dir.), Le terrain des sciences humaines. Instructions et enquêtes (XVII/exxe s.), 1996. L. Marco (dir.), Les revues d'économie politique en France. Genèse et actualité (1751-1994), 1996. P. Riviale, Un siècle d'archéologie française au Pérou (1821-1914),1996. M.-C. Robic et alii, Géographes face au monde. L'union géographique internationale et les congrès internationaux de géographie, 1996. P. Petitier, La géographie de Michelet. Territoire et modèles naturels dans les premières œuvres de Michelet, 1997. O. Martin, La mesure de l'esprit. Origines et développements de la psychométrie 1900-1950, 1997. N. Coye, La préhistoire en parole et en acte. Méthodes et enjeux de la pratique archéologique (1830-1950),1997. 1. Carroy, N. Richard (dir.), La découverte et ses récits en sciences humaines, 1998. P. Rauchs, Louis II de Bavière et ses psychiatres. Les garde-fous du roi, 1998. L. Baridon, M. Guédron, Corps et arts. Physionomies et physiologies dans les arts visuels, 1999. C. Blanckaert, L. Blondiaux, L. Lot Y, M. Renneville, N. Richard (dir.), L'histoire des sciences de l'homme. Trajectoire, enjeux et questions vives, 1999. A. et J. Ducros (dir.), L'homme préhistorique. Images et imaginaire, 2000. C. Blanckaert (dir.), Les politiques de l'anthropologie. Discours et pratiques en France (1860-1940), 2001. M. Huteau, Psychologie, psychiatrie et société sous la troisième république. La biocratie d'Édouard Toulouse (1865-1947), 2002. 1. Rabasa, L'invention de l'Amérique. Historiographie espagnole et formation de l' eurocentrisme, 2002. S. Moussa (dir.), L'idée de « race» dans les sciences humaines et la littérature (XVIIt-xl){ siècles), 2003. F. Tinland, L'homme sauvage. Homo ferus et Homo sylvestris, de l'animal à l'homme, 2003. M.-A. Kaeser, L'univers du préhistorien. Science, Joi et politique dans l'œuvre et la vie d'Édouard Desor (1811-1882), 2004.

Claude BLANCKAERT

La nature de la société
Organicisme et sciences sociales au XIX siècle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Këmyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7691-4 EAN: 9782747576918

Il faudra faire table rase, disait Charvet de son ton bref, comme s'il eût donné un coup de hache. Le tronc est pourri, on doit l'abattre. [...] - Cependant, disait à son tour Florent, dont la voix gardait un son lointain de tristesse, cependant si vous abattez l'arbre, il sera nécessaire de garder des semences... Je crois, au contraire, qu'il faut conserver l'arbre pour greffer sur lui la vie nouvelle... La révolution politique est faite, voyez-vous,. il faut aujourd'hui songer au travailleur, à l'ouvrier,. notre mouvement devra être tout social. Et je vous défie bien d'arrêter cette revendication du peuple. Le peuple est las, il veut sa part. Émile ZOLA
(Le ventre de Paris, 1968 : 201-202)

Introduction
LES PHYSIOLOGIES DU CORPS SOCIAL

La bio-philosophie du « corps social» alimente depuis la Révolution française un discours substantialiste qui prit forme scientifique sous diverses appellations concomitantes, I'histoire naturelle de la société, la physiologie sociale, la physique sociale puis la sociologie. Toutes ces expressions sont équivalentes. Elles varient seulement l'éclairage d'expérience, plus ou moins descriptif ou nomothétique selon les cas, réclamé de la raison publique. La réforme des institutions se découvre solidaire de la cohésion politique dont on espère qu'elle affranchira I'humanité des malheurs qui l'accablent. La sociologie du XIXe siècle y puisa sa raison d'être. Il lui fallait réduire la part d'arbitraire qui, toujours, fausse le commerce des hommes. Elle ambitionnera de découvrir le principe de concordance de leurs actions, l'exacte mesure de réciprocité de leurs intérêts et, dans l'unité du vivant, «un système général de l'ordre où l'on pourrait reconnaître une constitution déclarant les lois fondamentales de l'Etat» (Conry, 1994 : 586). Dans cette ambiance naturaliste, les discours tenus sur la destinée des nations et leur vocation au progrès annulent notre distinction commode entre le scientifique et l'évaluatif. La sociologie - un néologisme forgé par Emmanuel Joseph Sieyès dans les années 1780 (Guilhaumou, 2002, chap. 5) et impatronisé, bien sûr, à partir du Cours de philosophie positive d'Auguste Comte - n'a jamais paru une science détachée de l'art social, d'une rénovation des mœurs et d'une politique éclairée. De Volney à Durkheim, tous les auteurs qui s'y spécialisent admettront comme

pré-requis que le bonheur marche de pair avec le savoir et que « le premier et
principal objet de toute institution publique [doit] être le bien de la totalité des membres de la société, et non uniquement celui d'une portion d'entre eux» (Lamarck, 1820 : 90). Mais ce bien si rare et tant bafoué dépend des connaissances puisées dans la nature de I'homme, le système de ses besoins, ses aptitudes altruistes, ses affects collectifs. On ne peut y persévérer à l'aveugle: « la recherche continuelle des vérités auxquelles I'homme social peut espérer de parvenir, lui fournira seule les moyens d'améliorer sa situation, et de se procurer la jouissance des avantages qu'il est en droit d'attendre de son état de civilisation ». Sans ces vérités, ajoute Lamarck (1820 : 89 et 85-86), nul salut, « les actions qui sont en opposition avec ces principes, donnant lieu à des vexations,

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des perfidies, des injustices et des oppressions de toutes les sortes, qui occasionnent des maux nombreux dans le corps social, et y font naître quelquefois des désordres incalculables». Le professeur de zoologie du Jardin des Plantes énonce une exigence commune. Par bien des aspects, une sociologie incipiente, cherchant ses marques, défère ses pouvoirs au regard clinique. La société est semblable au patient qui consulte. Elle est malade, réclame traitement, respect et compassion. Elle se soumet pourtant à la logique marmoréenne des nosographies en vogue. Il ne s'agit pas seulement d'identifier des symptômes. Il importe avant tout d'estimer la réactivité des organes et leur déficience, d'ausculter la vie, d'améliorer la circulation des humeurs. Or le remède prescrit n'agit qu'autant qu'il est conforme. La proto-sociologie s'est présentée et représentée comme une « physiologie» attachée à rendre sa liberté d'allure à un « corps social» préjugé souffrant, voire moribond. Le sociologue du XIXCsiècle connaît ses codes sémiotiques. Il scrute l'irritabilité des fibres, enregistre les fièvres civiles et pronostique de la genèse du trouble son déroulement prévu. Les phénomènes sociaux, en effet, ne vont pas sans raisons. La physiologie est déterministe. Sa maîtrise opératoire s'étend aux concaténations d'ensemble d'un «superorganisme» social dont l'anatomie morale et les équilibres spontanés procèdent, comme il est d'usage dans les sciences du vivant, d'une problématique des « rapports» entre structure et fonction, de la subordination des parties et de l'accommodation aux circonstances externes. Par convergence de but et de moyen, la sociologie rencontre le paradigme de l'organisation. Elle prend l'épithète de « biologique ». Elle s'agglomère avec 1'histoire naturelle jusqu'à s'y confondre pour former avec elle une doctrine connue depuis lors sous le nom d'« organicisme ». En première approximation, l'organicisme est une constante analogique de la pensée occidentale destinée à accorder le pluriel des hommes à l'unité d'une société. L'idée est remarquablement simple. Les individus se distribuent dans le corps d'une nation selon leur état ou leurs talents. Les rapports qu'ils contractent, d'obéissance ou de domination, les obligent mutuellement. Dans la littérature classique, le « corps politique» désigne cette fonction fédératrice et l'individuation du tout qui en résulte. Il matérialise la continuité de la chose publique face à la mosaïque des intérêts privés ou corporatistes. Or, dans une société d'ordre, chacun trouve sa place. Et de même que la tête commande aux membres, le souverain exige, le sujet s'exécute. Les historiens repèrent la métaphore organique chez Tite-Live, Hobbes ou Rousseau. Elle peut être associée à la doctrine de I'homme-microcosme comme à tout autre épisode de suprapersonnalité à la manière dont, à la fin du Moyen Âge, le corps du pape en vient à incarner l'Église elle-même. Elle surgit des bestiaires moralisés des premiers siècles et se retrouverait, à titre imagé, chez maints théoriciens du droit naturel. On doit douter pourtant que ces notations éparses inspirent les physiologies sociales du XIXe siècle. La « sociologie biologique », comme la nommeront défenseurs ou détracteurs, s'aligne sur la tradition didactique du vitalisme. Elle cherche ses symboles dans les critères de régulation mis en valeur par l'anatomie comparative et« animée ».

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Pour mettre en exergue ce nouveau mode d'intelligibilité, il faudrait oublier

Paracelse et MeneniusAgrippa et choisir délibérémentl'article « Observation»
de l'Encyclopédie dans lequel le médecin Jean-Jacques Ménuret de Chambaud explique qu'un « système bien raisonné d'économie animale» ferait voir « cette sympathie dans tous les mouvemens animaux, cet accord si constant & si nécessaire dans le jeu des différentes parties les plus éloignées & les plus disparates ». L'auteur oppose alors deux représentations adverses du corps humain: l'une, négative, qui l'assimilerait à une troupe de grues volant ensemble « sans s'entr'aider réciproquement & sans dépendre les unes des autres» ; l'autre, positive, reprise du médecin Bordeu et de l'académicien Maupertuis, qui le compare à un essaim d'abeilles qu'on voit « se presser, se soutenir mutuellement, & former une espece de tout, dans lequel chaque partie vivante à sa manière, contribue par la correspondance & la direction de ses mouvemens à entretenir cette espece de vie de tout le corps» (Ménuret de Chambaud, 1765 : 318) 1. L'organicisme du XIXe siècle accentue ce contraste. Il dément absolument qu'une entité sociétale 2 soit la simple addition des individus. Il privilégie cette « liaison d'actions» et ce tribut qu'ils doivent à 1'harmonisation d'ensemble. À la manière des physiologistes, les sociologues subordonnent leur enquête causale à la prééminence du tout sur les parties, à leur coévolution. Le schème organique, en retour, leur suggère autant de perspectives normatives sur la « densité morale» favorable au fonctionnement du corps social. La philosophie politique en tirera argument pour proposer des solutions diverses aux « questions» de société et à toutes les sources de désorganisation qui menacent l'intégrité de sa composition. L'ordre social sera donc déclaré naturel, nécessaire et conditionnant. Les composants sont bien réels mais la société, comme l'être vivant, «s'organise elle-même, elle n'est pas un produit artificiel» (Schelling, 1946 : 72). Assurée dans son concept, la sociologie pouvait revendiquer le statut de science. On y voit aujourd'hui l'un des produits pervers et stérilisants du réductionnisme biologique. Mais les contemporains analysaient cette synchronisation des recherches d'une autre manière. Pour eux, il importait d'affirmer que le « Règne social» participait de la légalité commune de la nature. Si les évolutions parallèles des êtres vivants et des sociétés coïncidaient, elles devaient résulter de processus semblables opérant sur des réalités d'un niveau de complexité variable. L'axiome newtonien passe pour évangile durant tout le XIXcsiècle positif: aux mêmes causes, les mêmes effets et vice-versa. L'organicisme social tira peut-être quelque dividende de ses slogans physiologiques. Les mots, pourtant, hypothéquaient le sens. Remarquons quand même que les naturalistes succombèrent eux aussi à l'obstacle verbal. La sociologie ou le placage de ses catégories firent retour en biologie en voilant l'emprunt sous une leçon que Bachelard (1970 : 79) eût nommée de plénitude
-------------1. L'attribution de cet article non signé est établie par Jacques Roger (1963 : 631, n. 243). 2. Comme beaucoup d'historiens, je reprends ce terme « sociétal » pour éviter les connotations modernistes de l'adjectif « sociologique» et suggérer, avec Anthony Leeds (1974: 450, n. 18) que le concept de culture ne paraît pas avant la fin du XIXcsiècle.

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hétérogène. Dans les Colonies animales (1881) du zoologiste Edmond Perrier, professeur au Muséum national d'Histoire naturelle de Paris et principal inspirateur de Durkheim avec Herbert Spencer, les « fonctionnaires », « agents de police », « corporations », « ministre des affaires intérieures », « association d'échoppes ouvrières», «concitoyens», «ville populeuse», côtoient l'inévitable « prospérité par l'activité des échanges ». L'ouvrage n'en reste pas moins une étude d'économie animale de facture universitaire. D'autres exemples viendront circonstancier le fait. J'attire seulement l'attention sur la diffusion magistrale d'une authentique culture organiciste dont on trouverait autant de ramifications en architecture, en philosophie et surtout en linguistique. Victime elle-même d'une spécialisation fâcheuse des travaux, l'histoire des sciences humaines semble ignorer l'étendue du phénomène, son imparable consistance et sa fortune internationale. Avec son immense savoir, Georges Gusdorf (1993, I: 427) nous avertissait pourtant que «le paradigme de l'organisme soumet à la même intelligibilité l'économie naturelle, la biologie, la médecine et les domaines de l'histoire, de la sociologie et de l'art ». La notion réductionniste, celle d'« idéologie» qu'on lui accole pour exempter la (vraie) science du soupçon de partialité, ne traduisent rien d'une intuition unique et durable qui structura le projet créateur des sciences sociales. On peut, maintenant et presque par dérision, s'étonner que la cité savante tolérât si longtemps « des inversions aussi scandaleuses» (Bachelard, 1970: 177). Mais la critique reste impuissante à (psych)analyser les imaginaires sociaux puisqu'elle les juge avant de les comprendre. Dans sa forme essentialiste, le discours sociologique naturaliste appartient à l'expérience collective de cette « cité savante ». Et même s'il est écrit, il acquiert une sorte d'automatisme non questionné parmi les élites intellectuelles du siècle positif qui l'apparente aux « mentalités scientifiques» dont Jacques Roger (1983 ; 1993 : 21-25) soulignait

l'implicite et la stéréotypisation. Une image, disait-il, est « à la fois révélatrice
et contraignante» ; « son succès dans une époque donnée peut fournir des indications précises sur la pensée et les tendances, conscientes ou non, de cette période, après avoir contribué à fixer dans une expression commune la réflexion des contemporains» (Roger, 1968 : 176-177). L'organicisme se prête particulièrement à ce traitement. Par son itération, il accède à l'anonymat d'un paradigme 1 et semble résister à toute remise en cause. Il dessine, si l'on veut, une « totalité impure» (Roger, 1964: 39). C'est aussi un « style de science» politiquement surdéterminé par son désir d'ordre et sa morale du contrat physiologique. L'organicisme s'employa à lutter contre la lutte des classes et se fit volontiers censeur des plus brûlantes « utopies ». Les politiques de l'organisme ressortissent au genre d'édification et même de propagande. Il faut les analyser d'un point de vue fonctionnaliste et se demander alors ce qui est en jeu, sur le plan symbolique et instrumental, sous l'apparente neutralité de ces propositions.

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1. Ou même d'une vision du monde qui s'étend de la philosophie de la nature jusqu'à la critique d'art (cf. Baridon, 1996).

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Étudier l'archéologie d'un thème, ici la « nature de la société », nous reporte disait Michel Foucault (1983 : XI) à un « a priori concret », un sol d'expérience
dont les prolongements existentiels méritent autant d'égards que les seuils prétendus de « positivité ». Foucault n'admettait pas qu'un système d'images valorisées fît événement dans I'histoire des savoirs. Sa perspective non-interprétative s'opposait à ce qu'on demandât aux choses dites « ce qui s'était dit en elles et malgré elles» (Foucault, 1969: 143). Mais s'il s'agit de caractériser leur « place» (ibid. : 158), 1'historien de l'organicisme ne peut en rester à l' économie (très politique) des textes sans questionner leurs présupposés, leur pragmatique et, dans des termes performatifs, « ce qu'ils font en disant ce qu'ils disent ». Le problème n'est pas d'interroger des fantasmes d'ordre ou d'harmonie communautaire mais d'induire des prises de parti masquées sous des postures analytiques. Les techniques de contrôle "social sont rarement transparentes à elles-mêmes et l'on eût étonné Durkheim en lui rétorquant que « le fantôme d'un corps social pallie à notre infirmité à penser la catégorie d'Actepouvoir collectif» (Mendel, 1977 : 122). Les premières études conséquentes et nombreuses de l'organicisme datent des années 1970. Dans le courant Iibertaire post-soixante-huitard, elles s'insurgeaient contre l' attitude fataliste, comminatoire et oraculaire des généticiens et autres propagandistes de l'éthologie humaine. Cette critique très contemporaine servit d'embrayeur à des lectures plus fines. On remonta le temps pour retrouver la scène primitive de doctrines ignobles étayées des plus savants alibis. Tel défendait le darwinisme social, tel autre l'inégalité « naturelle » des hommes et des races, un troisième l'égoïsme des gènes et, last but not least, un livre à grand tirage d'un professeur du Collège de France venait rappeler à notre hédonisme insouciant les « dangers de dégradation génétique dans les sociétés modernes» (Monod, 1973 : 206) ! Sans souscrire plus que de raison à des polémiques unilatérales et souvent anachroniques, j'en ai tenu le plus grand compte dans les chapitres qui suivent. Deux considérations m'engageaient à cet inventaire. En premier lieu, je les prenais à leur tour pour un langage-objet, des sources importantes dont devait bénéficier l'étude historique des organicismes. Elles participaient d'un même dossier contentieux, ici de contre-propagande, et d'une unique filière dont les attestations se sont multipliées tout au long du XXesiècle, après les philippiques de Célestin Bouglé, Alfred Fouillée et Jean Finot (cf. Hecht, 1999). C'est un premier point. Ces critiques sont dorénavant rendues à I'histoire, elles l'enrichissent et démontrent éloquemment le revirement des sciences sociales. Le second point concerne plus particulièrement ce que Michel de Certeau nommait l'opération historiographique ou l'écriture de I'histoire. L'épistémologie critique des années 1970 eut le mérite d'attirer notre attention sur les soubassements politiques des énoncés scientifiques, les agréments passifs ou l'engagement actif de savants citoyens inquiets du monde comme il va. Elle faisait même plus que souligner la chose, elle en manifestait l'ampleur et la généralité, d'hier à aujourd'hui. Le trait radical du propos préparait le tournant déconstructionniste de I'histoire des sciences de la décennie suivante. Elle montrait que les postures d'autorité des grands scientifiques, fussent-ils nobélisés ou

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professeurs dans les meilleures institutions, rencontraient spontanément les attendus autoritaires de l'ordre moral. La nature, dira-t-on, y pourvoit. Ceux-là n'en sont que les messagers. Sous couvert donc de vérités indiscutables, ils prononçaient sur tout. Ils jugeaient du bien, du mal, de ce qui est juste ou injuste en matière de régulation sociale. L'organicisme s'est prêté à tous ces travestissements. Il reste exemplaire de « ces représentations "actives" qui orientent l'action, bornent le champ des possibles par celui du pensable» (Rosanvallon, 2003 : 29). On en connaît l'abus et il est de la responsabilité spécifique de I'historien de montrer sur dossier la fabrique sociale des savoirs sociologiques. « Est abstraite, en histoire, toute "doctrine" qui refoule son rapport à la société. Elle dénie ce en fonction de quoi elle s'élabore. Elle subit alors les effets de distorsion dus à l'élimination de ce qui la situe en fait sans qu'elle le dise ou le sache: un pouvoir qui a sa logique; un lieu, qui soustend et "tient" une discipline dans son déploiement en œuvres successives, etc. Le discours "scientifique" qui ne parle pas de sa relation au "corps" social ne saurait articuler une pratique. Il cesse d'être scientifique. Question centrale pour l' historien. Cette relation au corps social est précisément l'objet de l'histoire. Elle ne saurait être traitée sans mettre aussi en cause le discours historiographique lui-même» (Certeau, 1975 : 70).

La question n'est pas neuve. Mais l'accent fut porté d'ordinaire, pour d'évidents mobiles éthiques, sur des œuvres réputées extrémistes ou attentatoires à la dignité humaine (racistes, eugénistes, sexistes, etc.). À ces discours d'imprécation, j'ai préféré délibérément ceux que je nommerai d'imprégnation. Ciblant le consensus moral comme le Saint-Graal, l'organicisme n'alimenta qu'incidemment des doctrines radicales ou jusqu'au-boutistes. Dans le grand XIXe siècle, je vois peu de savants qui s'y fussent commis. Mon étude reste internaliste. J'accorde ici peu de place aux relais d'opinion qui, tels Paul Bourget ou Charles Maurras, regretteront qu'une civilisation démocratique eût perverti l'action salvatrice de la sélection naturelle et consacré, de ce fait, le règne de la médiocrité (cf. Thuillier, 1981 : 88 et suiv.). L'âge d'or de l'organicisme satisfaisait à mon propos par cette double qualité de structure et de distance temporelle. J'aurai néanmoins à signifier en fin de course que la philosophie du « corps social» ne se périme pas avec le siècle et qu'elle motive encore, à ciel ouvert ou en sous-œuvre, bien des recherches atypiques de notre histoire récente. C'est là une vérité d'examen qui ressort des thèses critiques et qui doit être méditée. Sans atteindre au niveau de production scientifique de 1'« industrie darwinienne» des années 1975-1990 (cf. Lenoir, 1987), l'histoire de la sociologie a connu ces dernières années un regain d'intérêt presque inégalé dans la génération antérieure. Les historiens des sciences humaines doivent s'en féliciter. Le jeu des commémorations et la masse critique des travaux engagés nous valent des publications pertinentes et documentées. Je regrette pourtant que les doctrines du « corps politique» y fussent traitées en parents pauvres ou qu'une subtile division des études conduise les historiens (sérieux, c'est-à-dire socio-

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logues) de la sociologie à n'en pas parler, laissant ce soin à on ne sait quels érudits « antiquaires ». C'est ainsi qu'après avoir noté que dans la dernière partie du XIXe siècle « les idées évolutionnistes et biologiques étaient communes », Edward Shils (1972 : 71-72) affirmera que ce type d'analyse sociologique a été aussi vite enterré et « laissa peu de traces ». Les historiens de profession n'ont que faire des annales sélectives des praticiens des sciences. Mais la sociologie, comme tant d'autres disciplines et avec moins d'excuses, aime à se projeter dans un passé glorieux. Depuis le livre classique de Terry Nichols Clark, Prophets and Patrons jusqu'aux synthèses récentes, on admet bien qu'Auguste Comte, Herbert Spencer, René Worms « et quelques douzaines d'autres» (Clark, 1973 : 151), aient « utilisé» des comparaisons entre les sociétés et les organismes biologiques. Mais on saura peu de choses après lecture des variantes et des usages formels et pratiques de l'organicisme. Ce dernier paraîtra alors comme une erreur rectifiée ou un incident sans lendemain. On l'inscrira à la marge des manuels ou dans une préhistoire inconséquente préludant à la construction de véritables savoirs sur la société. La dénégation se retourne incontinent contre l'intention. Car il est acquis que l'organicisme fut le dénominateur commun des recherches positivistes, depuis Saint-Simon jusqu'à Durkheim et Halbwachs, et qu'il convient d'y voir un moment inaugural, nécessaire et durable dans une trajectoire historique assumée. Serait-il sans devenir (ce qui est affirmé plutôt que démontré), l'épisode resterait signifiant et même architectonique pour comprendre le mouvement d'ensemble des sciences de l'organisation, biologie comprise. La table rase n'explique rien. Elle rend sans doute plus mystérieuse encore la genèse différée d'un type de science où la ratiocination sur l'ancêtre et la filiation légitime des « pères fondateurs» font office de certificat de validation (cf. Shils, 1972 : 91). Une clarification vraiment radicale (i.e. positive) conduirait à accepter que la sociologie connut, dans son développement, une succession, voire une concurrence, de modèles dont le paradigme physiologique serait partie prenante. La biologie pré-darwinienne elle-même, science-reine, a vécu de cette rivalité et n'en fut guère affectée (cf. Greene, 1975 : 275 et suiv.). Loin de rabaisser l'organicisme à l'une quelconque des « perspectives dépravées» chères à Jurgis Baltrusaitis (cf. 1983), ou avec la même volonté de présenter autrement des textes « méprisés et rejetés par les savants de notre temps », les historiens des sciences ont depuis peu redécouvert le « naturalisme sociologique» 1. Leurs investigations portent soit sur des itinéraires d'auteurs singuliers et représentatifs, soit sur des questions formelles (la logique généralisée de l'organisation, la dualité individuation / sociation, le statut de l'analogie dans les sciences de l'homme et de la société, etc.) - en somme la structure d'un argument. Ces études sont également importantes et complémentaires. L'alliance des sciences naturelles et sociales y est mise en pleine lumière et les commentaires récents abandonnent cette rhétorique condescendante dont s'ornait la sociologie « savante» quand elle se penchait sur les « fondements»
-------------1. L'expression est de Durkheim (2004 : 47).

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ou les « origines» de sa pratique coutumière. Le discours de la compréhension s'est substitué à celui de la dénonciation. Mon propos s'assortit à ceux-là. S'il doit être différent, l'accent porte sur les effets pragmatiques et l'arrière-plan politique d'un discours d'inculcation dont l'efficace ne s'est pas démentie depuis les premiers théoriciens. J'y vois comme l'écho d'une apostrophe de I'historien Ernest Lavisse, réclamant la création de cours de sociologie dans les années 1890: «Depuis qu'ils sont capables de réfléchir, nos jeunes gens ont entendu parler de socialisme et de questions sociales. Ils savent que l' œuvre assignée au siècle qui vient, c'est la réforme sociale» (cil. dans Mucchielli, 1998: 108). Cette question obsédante dessine depuis la Révolution une sorte de courbe continue. Les auteurs, que je ne discuterai pas pour eux-mêmes, n'en sont que des ponctuations. Leur manière d'appréhender le « social », ses régulations et la voie des réformes souhaitées varie évidemment. Mais la forte cohérence du paradigme naturaliste souligne a contrario la nécessité d'une analyse culturelle de plus large ampleur, peut-être et justement « à cause de l'inadéquation des caractéristiques de l'action idéologique à la qualité de l'intention, qui exclut l'éventualité commode d'une élucidation au niveau individuel» (Sahlins, 1980 : 16-17). Interrogeant des attitudes mentales et un système de représentations articulées autour d'antithèses simples (holisme vs individualisme, égalité vs différenciation, fixité vs évolution, etc.), j'ai renoncé à toute perspective monographique fondée sur la chronologie. Saint-Simon, Comte, Spencer, Durkheim sont aujourd 'hui des auteurs sollicités. Ils bénéficient de rigoureuses exégèses et même d'évaluations tardives. Peut-être verra-t-on dans ces célébrations d'une science désormais séculaire une manière détournée d'en mieux « fonder» les « fondateurs », perspective peu historienne mais prisée des sociologues. Si j'ai rouvert ce dossier et diversifié l'emprunt à des auteurs moins connus sous ce rapport, historiens, géographes ou anatomistes, mon intention n'est pas d'en contester la filiation officielle ni d'éprouver, par ce biais, les titres de validité, la fécondité ou l'échec d'une métaphore envahissante. Après tout, cette généalogie reste à peu près conforme aux sources revendiquées dans le dernier quart du siècle chez les sociologues eux-mêmes. Selon le décompte de Massimo Borlandi (1993 : 70), Spencer, Comte et le naturaliste Edmond Perrier sont les trois auteurs les mieux cités dans La division du travail social (1893), la thèse doctorale de Durkheim. Saint-Simon n'y paraît pas. Toutefois, dans des cours presque contemporains qu'il consacre à l'examen du socialisme, Durkheim le campe en visionnaire philosophe, scientifique et politique. Il lui dresse ainsi un étonnant « Tombeau» :
« Quoiqu'il ait eu des précurseurs, jamais avant lui on n'avait encore aussi nettement déclaré, non seulement que l' homme et les sociétés ne pouvaient être dirigés dans leur conduite que si l'on commençait par en faire des objets de science, mais encore que cette science ne pouvait pas reposer sur d'autres principes que les sciences de la nature. Et cette science nouvelle, il n'en a pas seulement dressé le plan, il a essayé de la réaliser en partie. On voit tout ce qu'Auguste Comte et, par la suite, tout ce que les penseurs du XIXe siècle lui doivent. On rencontre chez lui les

Les physiologies

du corps social

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germes, déjà développés, de toutes les idées qui ont alimenté la réflexion de notre époque. Nous venons d'y trouver la philosophie positive, la sociologie positive; on verra que nous y trouvons le socialisme» (Durkheim, 1992: 132-133). Saint-Simon... «le premier ». L'hommage de Durkheim sanctionne un phénomène tendanciel, caractéristique du siècle. Théorie dirigée vers l'action, la sociologie est née de la « question sociale ». Elle s'en trouve qualifiée. La cohésion est en même temps un fait et une valeur. Elle est « la fin immanente, l'essence de toute société ». La sociologie se confirme dès lors dans sa vocation pratique, elle veut surmonter le double défi du XI)( siècle, quelque part entre libéralisme et socialisme (Filloux, 1987: 13). Quand il reparcourt sa propre généalogie intellectuelle, Durkheim témoigne d'un procédé commun. La sociologie prendra le naturalisme pour méthode universelle, l'intégration organique pour modèle et la « communion normative» (Filloux, 1987: 14) pour « système d'instincts de la vie sociale» (cf. Durkheim, 1992 : 228). La discipline morale n'y est pas tant gagée sur la concordance des besoins ou le partage des richesses et du pouvoir que sur « la nécessité d'un frein qui contienne d'en haut les appétits dans les consciences, et mette ainsi un terme à l'état de dérèglement, d'effervescence, d'agitation maniaque qui ne provient pas de l'activité sociale, et qui fait même souffrir» (Durkheim, 1992 : 230) ! Tout cela se dit et se médite, de manière ou d'autre, depuis la Révolution française. En 1795, le Nouveau dictionnaire français et allemand contenant les expressions de nouvelle création du Peuple Français, publié à Gottingen par L. Snetlage, enregistre avec enthousiasme la sémantique d'expansion de vieux termes techniques dont la popularité confine à la recréation et qui cristallisent l'esprit des temps nouveaux. « Organiser », « organisateur », participent de ce « vol» de langue (cf. Barthes, 1971 : 15) dans le contexte insurrectionnel:
«Trouvant... que toute la nature est organisée d'après des règles constantes, [l'homme] a appliqué ce cri de la nature le mot organiser à toute composition raisonnée non seulement des corps physiques... mais aussi des personnes morales et des corps politiques, tel [sic] que la société civile. Le grand usage de cette belle expression, sa grande étendue et le grand sens, qu'on lui donne actuellement, sont frappants» (Snetlage, 1795, cité dans Haines, 1978 : 25). De l'anxiété du changement à la « réorganisation» nécessaire, il n'y a qu'un pas. La période des secondes Lumières, qui confirme l'émergence du concept de « société» comme horizon de sens de la science politique, voit paraître chez Sieyès la première occurrence connue de la « sociologie» mais également, dans

une optique interventionniste, celle du « socialisme» qui doit traiter « du but
que se propose l'homme en société et des moyens qu'il a d'y parvenir» (cf. Branca-Rosoff et Guilhaumou, 2003). L'âge du socialisme, un mot que Pierre Leroux opposera bientôt à celui d'individualisme, correspond à la promotion des sciences de l'organisation et au dialogue - équivoque pour nous - de la biologie et de la sociologie.