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La neurophilosophie et la question de l'être

De
320 pages
Pour l'auteur la "neurophilosophie" ne saurait se réduire au principe de "l'Homme neuronal" et ses herméneutiques réductives, ni aux modélisations formelles, issues d'une psychiatrie inspirée par l'empirisme logique... Faut-il alors - en quel sens et dans quelles limites ? - se rallier à un nouveau "dualisme" ou à une forme de "transcendance" de l'Esprit sur la matérialité du cerveau ?
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La neurophilosophie et la question de l'être

Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir. Déjà parus
Les névroses, P. JANET, 2008. Anomalies et perversions sexuelles, M. HIRSCHFELD, 2007. Elles. Les femmes dans l'œuvre de Jean Genet, Caroline DA VIRON,2007. Éléments pour une histoire de la psychiatrie occidentale, Jacques POSTEL, 2007. Les psychonévroses et leur traitement moral, Dr DUBOIS, 2007. Demifous et demiresponsables, J. GRASSET, 2007. La conscience humaine, Pierre MARCHAIS, 2007. Van Gogh sa vie, sa maladie et son œuvre, Dr F. MINKOWSKA, 2007. Écrits sur l'analyse existentielle, Roland KUHN, textes réunis et présentés par Jean-Claude Marceau, 2007 Les phénomènes d'autoscopie, Paul SOLLIER, 2006. Vagabondages psy..., Albert LE DORZE, 2006. La théorie de l'émotion, William JAMES, 2006. Enrique Pichon-Rivière, une figure marquante de la psychanalyse argentine, Eduardo MAHIEU et Martin RECA (dir.), 2006. Une psychothérapie existentielle: La logothérapie de Viktor Frankl, Pascal Le V AOU, 2006.

CHRISTIAN

POIREL

La neurophilosophie

et la question de l'être
Les neurosciences et le déclin métaphysique de la pensée

L 'HARMATTAN

Du même auteur

Auteur de très nombreux articles dans des revues internationales et françaises, contributeur à des ouvrages collectifs, Christian Poirel a par ailleurs publié: Les rythmes circadiens en psychopathologie, Masson, Paris, 1975. Psychophysiologie générale et psychopathologie, Masson, Paris, 1983. Le cerveau et la pensée. Critique des fonden1ents de la neurophilosophie, L'Harmattan, Paris, 1983. En collaboration: Chronobiologie et psychiatrie, avec D. Sechter, Masson, Paris, 1985. Sommeil et pathologie de l'encéphale, avec Autret et Gaillard, Masson, Paris, 1991.

Cet ouvrage a été réalisé avec la participation de l'Association pour la Fondation Henri Ey.

(Ç) L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05246-8 EAN : 9782296052468

INTRODUCTION

«Dans la tradition occidentale, toute philosophie, même une philosophie de la transcendance, se réduit en tant que logosphilosophique à l'immanence », Emmanuel Lévinas, Noms propres,1976.

Au seuil de ce troisième millénaire, l'homme serait arrivé à un niveau de lucidité et de critique intellectuelle où toute référence métaphysique devient illusoire. C'est en déchiffrant les processus de la représentation mentale directement reliés au fonctionnement des réseaux neuronaux que s'évanouirait la possible légitimité de la question du dualisme entre la matière et l'esprit. Ainsi dans l'aval des neurosciences théoriques, le discours neurophilosophique déterminerait la vérité sur l'homme par la seule positivité du savoir physiologique. Sur la base des découvertes neuroscientifiques, « l'homme n'a dès lors plus rien à faire de l'Esprit, il lui suffit d'être un homme neuronal »1, les neurosciences du comportement tendent à montrer que les états mentaux sont identiques aux états cérébraux et que les états cérébraux sont déductibles de modèles2. Nous sommes dès lors en mesure d'accéder à « la recherche scientifique de l'âme »3 et de conceptualiser en informatique des ordinateurs affectifs et des machines pensantes: ultimes propositions dépassant le cadre opératoire de l'intelligence artificielle et marquant dans l'aval des neurosciences cognitives l'apogée du pouvoir de résolution des ordinateurs. Considérés à l'aune de
1 J.-P. Changeux, L'Homme neurona~ Fayard, Paris, 1983. 2 P. Churchland, Neurophilosophy (Toward a Unified Science of the MindBrain), MIT Press, Cambridge MA, 1986. 3 F. Crick, The Astonishing Hypothesis, Scribners, New York, 1994.

7

l'essentialisme physiologique ou numérique, ces propositions peuvent aussi relever dans leurs formulations de véritables décrets interprétatifs: « L'esprit est le cerveau» [the mind is the brain (ChurcWand, 1986)], affttmation relevant de l'empirisme logique reprise dans une perspective spinoziste par Gilles Deleuze et Félix Guattari: « Le cerveau est l'esprit même »4. Références philosophiques devenant en neuropsychologie: Voir les objets mentaux, voir l'esprit à travers les techniques informatisées de l'imagerie cérébrale. Plus généralement dans leur schématisme radical, ces réductions neurophilosophiques se réfèrent à la théorie immanentiste du double aspect de l'activité cérébrales,6, conception renouvelant le thème du reflet évoqué dans le matérialisme dialectique. Ainsi dans la perspective d'une révolution intellectuelle trop souvent méconnue liée à l'avènement récent des neurosciences cognitives, le problème cotps-esprit passait du registre traditionnel de la réflexion philosophique au domaine factuel de l'investigation scientifique. Dans l'histoire récente des mentalités, nous assistons culturellement à un glissement de paradigme, le passage progressif de la référence psychanalytique à des modèles neuroscientifiques de la vie mentale tendant à privilégier les modalités purement fonctionnelles de la pensée. Si nous devons faire l'éloge des neurosciences dans le champ grandissant du savoir, nous récuserons en philosophie des sciences comme en philosophie générale les dérives interprétatives de courants neurophilosophiques émanant
4

G. Deleuze et F. Guattari, Qu'est-ce que la philosophie? Éditions de Minuit, Paris, 1991. 5 J. R. Searle, Intentionali!) (An Essay in the Philosophy of Mind), Cambridge University Press, Cambridge UK, 1983. 6 J.-N. Missa, L'Esprit-Cerueau (La philosophie de l'esprit à la lumière des neurosciences), Vrin, Paris, 1993. 8

unilatéralement d'une analyse factuelle des réalités physiologiques. Dans ce contexte réducteur, enfermés le plus souvent dans leurs insularités épistémologiques, neurobiologistes et cliniciens témoignent de l'immense difficulté intellectuelle à pouvoir instaurer, même dans l'économie d'un échange, un dialogue unitaire. Au sein de ces débats théoriques, c'est en qualité de clinicien et de spécialiste de la recherche fondamentale que nous explorons le problème du champ atopique des relations fonctionnelles qui s'opèrent entre les fonctions mentales supérieures et leurs infrastructures biologiques. Situés à la croisée des sciences humaineset de la recherche neurobiologique,nos travaux permettraient à ces différents titres de dépasser certains clivages conceptuels demeurés traditionnellement inconciliables. Plus précisément, le lieu de ces réflexions se trouve balisé par deux textes de recherche portant sur le concept de psychophysiologie et le thème récurrent dans les neurosciences théoriques du problème corps-esprit7. Les travaux présentés s'inscrivent aussi dans des recherches antérieurement entreprises au CNRS portant sur la philosophie et la pathologie du temps8; l'objectivation chrono biologique de fluctuations temporelles des intégrations psychologiques et de leurs dissolutions pathologiques nous permettant de reconsidérer à travers les

7

C. Poirel, De la fracture des lois en psychophysiologie (Le cerveau et et l'analytique des l'esprit dans l'espace de l' organodynamisme neurosciences), L'Évolution Psychiatrique, 1994, 59, 63-75; Le matérialisme neuronal et la question de la transcendance, Archives de Philosophie,2005, 68, 77-94. 8 C. Poirel, Les rythmes circadiens en psychopathologie (perspectives neurobiologiques 1975. sur les structures de la temporalité), Masson, Paris,

9

paradigmes temporels de la vie mentale les relations fonctionnelles qui se tissent entre le cerveau et la pensée. C'est dans l'aval de ces considérations, qui ne sont pas étrangères au développement d'un athéisme postulatoire promouvant le concept immanentiste de vérité et la réduction de l'homme à sa physiologie9'10, que seront abordés à différents niveaux de recherche les fondements conceptuels du matérialisme neuronal, les écueils épistémologiques rencontrés par la problématique des relations tissées entre le cerveau et la pensée, les limites opératoires de la raison binaire et les impasses métaphysiques de la neurophilosophie dont l'exploration critique permet, sur le plan de la philosophie générale et de l'épistémologie, de reconsidérer sur des bases novatrices le dualisme classique et la question de la transcendance. En complément des épures descriptives pratiquées par les neurosciences théoriquesll, la référence à l'endoconsistance des contenus mentaux permet d'entrevoir l'invariance de l'être au sein de la réalité illusoire du monde que dévoilent la psychophysiologie fondamentale et les recherches axiomatiques.

9

J. R. Searle, Mind New York, 2004.

(A Brief Introduction),

Oxford University Press,

lD

J.-P. Changeux, L 'Homme de vérité,Odile Jacob, Paris, 2002 [The

Pf?ysiologyof Truth (Neuroscience and Human Knowledge), Harvard University Press, Cambridge MA, 2004]. 11 C. Poirel et M. Ennaji, Paradigmes chrono biologiques de la vie mentale et neurosciences cliniques, L'Encéphale, 2000, 26, 57-66. 10

PREMIÈRE

PARTIE DANS

DE LA DOUBLE RHÉTORIQUE INVOQUÉE LES NEUROSCIENCES

CHAPITRE l

Le matérialisme neuronal et la neurophilosophie En promouvant l'inutilité des références métaphysiques, les nouvelles constructions philosophiques relatives au matérialisme contemporain présentent l'originalité de s'inscrire directement dans les recherches portant sur la genèse cérébrale de la pensée et les avancées théoriques des neurosciences cognitives. Dans l'aval de ces considérations, faisons état de la double rhétorique parcourant le domaine de la neurophilosophie : le substantialisme de la pensée et la dimension logistique de l'esprit.
Le traitement substantialiste de la pensée

Les représentations mentales impliquées dans la pensée émaneraient de l'histoire évolutive de l'architecture cérébrale en interaction continue avec le milieu environnant. Ainsi, les structures opératoires de la pensée ne sauraient exprimer que le reflet épuré de la configuration du monde. Résultant d'une double sélection naturelle et culturelle, les objets mentaux comme les concepts les plus abstraits de la vie psychologique seraient inclusivement tributaires des schémas de la perception - les concepts les plus élaborés se réduisant à une sélection d'images mentales épurées dont le contenu perceptif s'est progressivement évanoui. En construisant des objets mentaux sur une base tissulaire neuronale, le cerveau réinvestirait l'homme dans sa texture naturelle. Dans ce contexte interprétatif promouvant l'immanence et la finitude, le problème psychophysiologique d'une possible matérialité de la pensée se trouverait ainsi résolu. 13

Au cours de l'évolution biologique, la marque de l'empreinte du monde laissée sur le tissu nerveux permettrait d'expliquer sinon de comprendre l'existence d'un possible discours d'intelligibilité entre la pensée et la réalité, entre le tissu mental et le tissu cérébral, le tissu mental nous livrant le miroir seulement plus complexe de l'organisation du monde. Ainsi, l'énigme de l'universalité de la raison humaine se trouverait résolue sur une base purement matérialiste. Émanation de la matière, la raison retrouve nécessairement l'organisation du monde, d'où son pouvoir de pénétration dans la sphère du réel, son caractère de finitude dans la rencontre des phénomènes et sa présence d'universalité dans la pensée humaine. Un matérialisme neuronal explicite ou clandestin aura succédé au matérialisme dialectique.
Le traitement logistique de l'esprit

Si la thèse substantialiste de la pensée repose sur une réduction de la vie mentale à ses infrastructures cérébrales, la thèse fonctionnaliste réduit la réalité pensante à un jeu complexe d'opérations binaires, - concept opératoire qui reposerait sur la combinaison de représentations mentales qui émanent directement de la seule architecture fonctionnelle des réseaux neuronaux. La résolution de la vie mentale dans une pensée numérique aboutirait au phénomène de l'abstraction manifestant l'essence évanescente de l'esprit. Ce langage opératoire de l'activité mentale définit le « men talais » ou langage de la pensée formelle répondant à des règles syntaxiques détachées des lois de fonctionnement du tissu cérébral. En référence aux processus de numérisation de l'intelligence artificielle, les fonctions supérieures de l'esprit se réduiraient, selon l'expression d'Ernest Nagel, à 14

une logique mentale sans ontologie12. Ces réductions substantialistes et logistiques de la vie mentale constituent cependant de profonds écueils épistémologiques en participant davantage de postulats philosophiques que de véritables démonstrations scientifiques. Dans ce contexte réducteur fondé sur le primat des études factuelles et des formalisations numériques, nous pouvons cependant à partir de la p!Jchophysiologie tracer ou creuser la piste de nouvelles réflexions critiques13.

12 E. Nagel, The Structure Science (problems in the Logic of Scientific of Explanation), Harcourt, New York, 1961. 13 En regroupant en deux grands ensembles théoriques les critères d'interprétation de la vie mentale, nous devons mentionner aussi de multiples nuances dans les conceptions gravitant autour de ces pôles dominants de référence: variations dans les matrices d'interprétation dont nous ferons état au cours de ces études. 15

CHAPITRE II

Les neurosciences

dans le trièdre des savoirs

Regards théoriques sur les critères de classification dans le domaine des neurosczences.

Au sein d'une spatialisation analytique des savoirs, une répartition épistémologique des connaissances montrerait que le substantialisme et le fonctionnalisme de la vie mentale occupent des statuts singuliers dans l'intelligence que nous avons du monde: conceptions qui ne sont pas strictosensu des disciplines, mais références conceptuelles qui autorisent de grands ensembles de recherche, en évoquant traditionnellement dans l'histoire de la pensée scientifique le recours factuel aux études de la nature ou le primat accordé aux sciences de la formalisation. Sur une face de ce trièdre de la connaissance, le substantialismeparcourt un territoire limité respectivement par les sciences empiriques (biologie, économie, langage) et par la réflexion philosophique (Philosophie des sciences, philosophie générale) dont Gilles Deleuze et Félix Guattari auraient pu dire, dans sa forme la plus élaborée, que la philosophie ne pense plus .par figures, mais par concepts; elle est création de concepts sur un plan d'immanence. C'est dans cet espace épistémologique que peuvent se discuter le sens de la vie, la signification des ordres symboliques ou la valeur inaliénable des conduites humaines. Sur la face adjacente de ce trièdre, le fonctionnalisme parcourt un territoire limité respectivement par les savoirs mathématiques, les sciences physiques et les sciences empiriques représentées par la biologie, l'économie et le langage. C'est dans cet espace qu'évoluent les sciences de la vie mentale ouvertes à la pensée numérique. La troisième 17

face de ce trièdre limitée par les sciences mathématiques ou physiques et par la recherche philosophique concerne le domaine interdisciplinaire de la connaissance formelle et de l'Intelligence Artificielle. Si les deux conceptions définissant les orientations théoriques des neurosciences cérébrales peuvent se rattacher dans leurs modalités d'approche à des insularités épistémologiques profondément éloignées, le statut général des neurosciences ne peut être défini dans la mesure où ce domaine de connaissances parcourt toute l'étendue des savoirs, de la recherche fondamentale aux sciences appliquées, des sciences physiques ou chimiques au répertoire élargi des sciences humaines, des études normatives aux approches herméneutiques (référence plus partit'ulière à la psychologie clinique, référence plus singulière à la psychopathologie). Très éloigné de la psychologie concrète dont Georges Politzer s'était fait l'ardent défenseur au cours d'un manifeste célèbre sur l'architecture de l'inconscient14, le retour à l'abstraction et à l'idéalisme substantialiste des sciences de la vie mentale tend à retrouver en marge de la psychanalyse et de la phénoménologie des comportements la pureté classique des circuits neuronaux et des schémas de conscience. Ce retour à un discours prétendûment novateur soutenu au niveau superposable de la neurobiologie et de la psychiatrie prolonge dans l'aval des herméneutiques réductÏves la double tradition gréco-latine du concept et du normatif, - héritage mental aboutissant culturellement au primat des instances de visibilité comme à la prégnance de l'hypersignifian
14

t.
Rieder, Paris,

G. Politzer,

CritiqtlC dcsjoJ/dCRJel1ts la p.rychologic, Éditions de

1928 (pUF, Paris, 1967). 18

Les neurosciences sont ainsi étrangement muettes sur les fondements biologiques et psychologiques de la vie affective et de la pensée, les instances de l'affectivité se trouvant réduites à la vie émotionnelle dont les déterminants sont directement physiologiques. Réserves qui se légitiment sur le plan de l'objectivité scientifique, mais attitudes qui deviennent plus contestables lorsque les neurosciences se métamorphosent dogmatiquement en neurophilosophie. Concernant le domaine actuel des approches neuroscientifiques, rappelons que les Sociétés Savantes des différents pays sont regroupées sous l'égide de l'Organisation Internationale de la Recherche sur le Cerveau: International Brain Research Organization (IBRO), fondée en 1960, dont les orientations de recherche fondamentale (biologie, chimie, physique) et de recherche clinique (neurologie, psychologie, psychiatrie) associent vingt-quatre thèmes concernant les différentes branches de la connaissance du tissu nerveux : Biophysique, canaux ioniques, neuroscience moléculaire; Transmission synaptique et non synaptique, transmetteurs et modulateurs; Neuroscience cellulaire et neurogénétique, Névroglie; Développement, régénération, transplantation plasticité; Nutrition et système nerveux; Métabolisme cérébral, circulation du sang, liquide céphalorachidien; Systèmes sensoriels, perception; Systèmes moteurs, système oculomoteur, coordination motrice Apprentissage et mémoire; Motivation, émotion, stress; Alimentation, boisson, sexualité; Neuro-endocrinologie; Système nerveux autonome, contrôle végétatif; Neuroimmunologie; Neuro-toxicologie; Neuro-psychologie humaine, comportement humain; Spécialisation hémisphérique et son interaction; N euro-sciences cliniques, neuropathologie; Sciences cognitives, attention, conscience, langage; Sommeil, rythmes biologiques; Gérontologie; Neuroéthologie; Neurobiologie théorique, informatique, 19

modélisation. Affiliée lors de sa création, en 1988, à l'IBRO, la Société des Neurosciences, société savante francophone, se réfère à une classification plus souple en huit thèmes: Neurobiologie du développement, Neuroanatomie, Neurobiologie moléculaire et cellulaire, Neurochimie et neuropharmacologie, N euro endocrinologie, Neurosciences cliniques, Neurophysiologie, Sciences cognitives (thème regroupant les sciences du comportement et les neurosciences théoriques). Sur le plan de l'analyse sémantique des thèmes abordés par les neurosciences, le panorama exhaustif de ces différentes approches montre que la problématique des activités mentales se construit seulement autour des outils anatomiques et physiologiques impliquant la vie de relation. Les fonctions mentales supérieures concernent le mode restrictif: l'apprentissage et la mémoire, la motivation et l'émotion (la vie affective ou les structures psychologiques de l'imaginaire s'avèrent réductibles aux modalités opératoires commandées par des états motivationnels), la neurop!Jchologie (posée en fondement paradigmatique de l'objectivation des instrumentalités cérébrales), les sciencescognitives,la conscienceet le langage (placés sous l'égide du concept de «représentation mentale» et d'hypothèses fonctionnalistes). Plus généralement, la pensée se réduit au traitement logistique de l'activité mentale, la conscience au niveau adaptatif de la vigilance et le langage aux modalités syntaxiques de communication. Devant cet inventaire tendant à résumer les repères du savoir concernant les domaines de l'activité cérébrale et de la psychologie, la philosophie des sciences demeure en droit de se poser certaines interrogations fondamentales. En ramenant la philosophie de l'esprit aux sciences du cerveau, en focalisant le débat des sciences humaines sur le seul terrain de l'objectivation cérébrale et comportementale, le mouvement contemporain des neurosciences évacue le problème de l'individualité de l'être dont l'enjeu singularise 20

non seulement toute réalité psychologique, mais encore tout phénomène biologique en son autonomie. Malgré son strict substantialisme, Gerald Edelman qui n'écarte pas l'hypothèse d'une vie mentale inconsciente15, pourrait souscrire aux propos de Robert Blanché concernant l'inclusion des sciences de l'homme dans le cadre rigide des sciences exactes16 :« Si donc, à certains égards, l'être vivant se résout en un entrecroisement d'actions physicochimiques, à d'autres égards il constitue une monade, centre individualisé de perception et d'appétition; et cette dualité paradoxale est précisément son trait caractéristique. - Si l'être vivant est, par son appartenance au monde physique, un objet, c'est un objet qui a cette propriété paradoxale d'être en même temps un sujet». Formulations qui se vérifient non seulement en psychophysiologie humaine mais encore en psychologie animale comme nous en ferons l'esquisse en abordant la genèse des schémas de causalité en éthologie comparée17 . Au sein de nos travaux expérimentaux dans le domaine des neurosciences [par exemple, régulation des comportements à motivation, mécanismes centraux régissant la susceptibilité épileptique (Neuro-sciences
cliniques

/

neuropathologie),

rythmes

biologiques

en

psycho-

G. Edelman, Bright Air, Brillant Fire: On the Matter of Mind, Basic Books, New York, 1992. 16R.Blanché, L'Épistémologie,PUF, Paris, 1983. 17 Ce niveau de rigueur et d' objectivation pose déjà problème dans la simple description du réel; prenons l'exemple de l'indétermination fondamentale imposée par les lois de la physique quantique: trajectoires imprévisibles régies par des phénomènes qui ne sont pas explicables par l'intervention de « variables cachées }). 21

t5

pathologie], nous souscrivons au type d'inventaire cité, puisque nous sommes engagés dans ces avenues de recherche impliquant des analyses factuelles. L'objection soulevée relève de la dérive théorique imposée philosophiquement par la double dimension réductrice du substantialisme et du langage formalisé. Wilder Penfield déclarait que: «la neurologie cherche à comprendre l'homme lui-même18 », proposition très éloignée de l'orientation prise par les neurosciences contemporaines promouvant le concept réducteur de «l'homme neuronal» ou le paradigme de modèles physiques de fonctionnement. Considérant pour son importance dans la dynamique de la personnalité la rubrique consacrée à la motivation, l'émotion et le stress, soulignons que l'émotion n'est pas l'affectivité. En schématisant une approche de ces contenus respectifs, on pourrait dire que l'émotion est à l'affectivité ce que la physiologie est à la psychologie; les tropismes cellulaires témoignent d'une ébauche de motivation et de premières réactions émotionnelles; les comportements de l'amibe poussés ou inhibés par les facteurs de l'environnement où certains conditionnements internes relèvent en leur forme primitive de la réactivité émotionnelle. L'affectivité s'avère d'un autre ordre, certes tout état affectif majeur s'accompagne de réactions émotionnelles, traductions physiologiques de contenus psychologiques, mais le passage inverse ne peut s'établir. Ces données malgré leur simplicité sont difficiles à saisir lorsque le chercheur rive les fondements de la vérité aux seules analyses factuelles et au seul témoignage de l'objectivation formelle. «Le vécu n'est pas observable, écrivait Mohamed Sinaceur, mais il permet de repérer une vérité forte et d'éprouver la confiance des raisonnements.

18

W. Penfield, Foreword ~.
Brain and NerIJes, McGill

Feindel, Thomas Willis: The Anatomy
Press, Montréal, 1965.

of the

University

22

Une vérité qui défait la connivence machinale entre la conscience et l'organisation du monde19. Ainsi considérée sous l'angle de l'histoire des mentalités et de la réflexion épistémologique, la dérive des neurosciences vers la neurophilosophie ne s'avère pas innocente. Dans le domaine de la psychiatrie contemporaine, l'infléchissement des concepts théoriques pour l'adoption de classifications jugées plus opératoires relève du même idéalisme réducteur ou de la même approche nominaliste. Par son extension culturelle abusive et ses excès doctrinaux, la psychanalyse contribuait indirectement à dévaloriser la rigueur de l'investigation clinique en favorisant le développement d'une psychiatrie littéraire dont la neutralisation était marquée par deux mouvements idéologiques distincts, mais complémentaires: la p!Jchiatrie biologique (référence au substantialisme de la vie mentale promouvant les seuls traitements organiques) et la p!Jchiatrie formelle (référence au fonctionnalisme de la vie mentale posant comme seule valeur diagnostique: la permanence d'une combinatoire syntaxique de signes cliniques). Conséquences paradoxales, mais logiques pour la vérité psychologique: les névroses dont les racines les plus profondes plongent souvent dans l'univers de la subjectivité ne sont pas spécifiquement considérées dans l'inventaire diagnostique et statistique des troubles mentaux; fait d'autant plus étonnant que si la majorité des travaux de psychologie scientifique concerne l'étude et l'analyse des processus cognitifs, la plus grande part des recherches poursuivies en psychiatrie clinique concerne la pathologie de l'affectivité.

19

M. Sinaceur, Droit d'asile, in Présence de Louis Massignon (Colloque
du Collège de France), Maisonneuve et Larose, Paris, 1987, 149-154.

23

Dans cet espace critique, les formes les plus hautes de l'activité de l'esprit seraient déductibles de la physiologie cérébrale, mais paradoxalement l'analyse psychologique des sentiments normaux ou pathologiques ne saurait concerner les sciences du cerveau, contradictions internes qui fragilisent le fondement épistémologique des neurosciences cliniques20 en soulignant les impasses conceptuelles de la neurophilosophie. Ces paradoxes trouveraient cependant leur origine explicative dans l'histoire récente de la psychiatrie nord-américaine dont nous tracerons quelques aspects évolutifs dans le contexte actuel des neurosciences cliniques.
5 ur les critères athéoriques de diagnostic en p!ychiatrie

L'histoire de la psychiatrie américaine deviendra, après 1979, l'histoire contemporaine de la psychiatrie mondiale avec la généralisation des méthodes athéoriques de diagnostic et l'adoption internationale de la standardisation

20

Les neurosciences fondamentales demeurent, par définition, à l'abri de ces enjeux critiques [Nous pourrions prendre l'exemple personnellement plus familier des rythmes cérébraux et comportementaux: C. Poirel, Circadian rhythms and temporal structure of the susceptibility to tonic-clonic seizures in the mouse, Brain &search, 1984, 301, 384-388; Circadian chronobiology of epilepsy: murine models of seizure susceptibility and theoretical perspectives for neurology, Chronobiologia, 991, 18, 49-69]. 1 Basées sur la notion psychophysiologique de catégorisation, certaines approches unificatrices seraient cependant entreprises entre savoirs psychologiques, neurosciences cliniques et neurosciences théoriques (EM Hundert, Philosophy,Psychiatry,and Neuroscience: Three Approaches to theMind, Clarendon Press, Oxford, 1989). 24

des concepts opératoires de classification21. S'inscrivant dans le courant pragmatique de la philosophie britannique et dans l'aval de l'optimisme conquérant de la civilisation nordaméricaine, l'enthousiasme sociologique et missionnaire d'Adolf Meyer favorisait en début de ce siècle l'essor d'une approche p!Jchobiologique centrée sur les régulations comportementales et les modalités d'adaptation à l'environnement. Les analyses descriptives et les normes de répartition de différents types de réaction comportementale (notion de reaction tYPes)instaurés par Adolf Meyer22, en 1911, préfigurent les futures conceptions de la psychiatrie biologique et les critères de classification qui seront adoptés dans l'inventaire statistique actuel des troubles mentaux23. Pour situer certains jalons historiques récents, les méthodes multiaxiales de diagnostic actuellement en vigueur24 dérivent de considérations très hétérogènes relevant, certes, de faits

21 Cet exposé analytique se réfère à notre ouvrage sur le cerveau et la pensée (Critique des fondements de la neurophilosophie), L'Harmattan, Paris, 1997a. 22 Émigrant d'origine suisse né en 1866, Adolf Meyer, Professeur à l'Université John-Hopkins à Baltimore, fut souvent considéré comme le véritable fondateur de la psychiatrie américaine. Thèse physiologique de la psychiatrie qui sera reprise plus tardivement en son fondement matérialiste (E. R. Wallace, Mind-body and the future of psychiatry, TheJournal ofMedicineand Philosophy,1990, 15, 41-73). 23 Pour le lecteur francophone: DSM-III-R CritèresDiagnostiques,Masson, Paris, 1989 (traduction coordonnée par J. D. Guelfi). Inventaire devenu dans une forme récente le DSM-IV. (Inventaire clinique en révision permanente, on pourrait faire état plus généralement d'un DSM-R). 24 Évaluation portant sur trois axes principaux relatifs à objectivation du l' syndrome clinique (Axe I), la description de troubles du développement et de la personnalité (Axe II), le repérage de troubles et d'affections physiques (Axe III), et deux axes complémentaires relatifs à l'estimation de la sévérité des facteurs de stress psychosociaux (Axe IV) et à l'évaluation globale de fonctionnement (Axe V). 25

culturels mais aussi de la conjoncture de la seconde Guerre mondiale. Initialement des préoccupations militaires et d'ordre utilitariste formulées par la marine des États-Unis en 1944 et par l'armée de terre américaine en 1945 tendaient à forger des outils cliniques rapides et performants, le besoin d'un diagnostic rapide (notion de Quick Riference25)répondant à des impératifs permanents pour tout service de santé des armées. Ainsi, les listes diagnostiques mises en oeuvre dans un contexte exigeant des décisions rapides et la nécessité d'une mise entre parenthèses des spéculations théoriques évoquent le style direct des procédures décrites dans le DSM-III(IV) comme la dimension sémantique particulière de certaines notions retrouvées dans la formulation des différents systèmes nosographiques: par exemple, les notions d'estimation de difficultés d'ajustement, de capacités d'adaptation, de stabilité émotionnelle, d'évaluation du niveau de fonctionnement de l'individu, l'utilisation d'échelles de comportement. Ces références cliniques mesurables, codifiées et informatisables peuvent inviter le clinicien à privilégier le primat du quantitatif sur le qualitatif dans l'évaluation des phénomènes psychopathologiques. Reprenant les concepts utilitaristes issus du service de santé de l'armée américaine, certains organismes de santé publique regroupant des neurologues, des psychiatres et des psychanalystes cautionnaient entre 1950 et 1952 une restructuration plus unitaire des troubles mentaux en promouvant une reclassification qui soit utilisable pour les sciences neurologiques comme pour la psychiatrie ou la psychanalyse. Cet effort de normalisation aura pour conséquence intellectuelle de réduire considérablement les champs d'investigation de la psychologie de l'inconscient et de la
25Rappelant la notion de rapidité retrouvée dans l'intitulé de l'ouvrage de diagnostic psychiatrique: Quick Rifcrence to the Diagnostic Criteria From DSM-III, American Psychiatric Association, Washington DC, 1980. 26

psychopathologie clinique (soit l'Ego-p!Jchology relevant d'une conception de la psychanalyse centrée sur la notion du Moi). Le pragmatisme opérationnel de même que le conceptualisme philosophique nord-américains privilégiant les systèmes d'axiomatisation, l'épistémologie des modèles opératoires et la pensée formelle sur la notion de vécu existentiel se prêtaient directement à une formalisation syntaxique des troubles du comportement. Les épures diagnostiques athéoriques qui seront proposées plus tardivement par l'École de Saint Louis entre 1972 et 1974 serviront de balises aux nouvelles classifications syndromiques dont les aspects factuels rappellent les grandes descriptions cliniques proposées par Émile Kraepelin en 188926. À la même époque, l'essor de la psychanalyse américaine répondait par ses références culturelles à une certaine emprise de la psychologie eXpérimentale en facilitant le développement de schémas skinnériens d'interprétation. Cet apparent paradoxe aurait résulté, semble-t-il, d'un certain amalgame idéologique issu de la psychologie réflexe de John Watson27 dans la mesure où la psychanalyse - réduite aux études sémiologiques - et le behaviorisme - réduit à des enjeux physiologiques - sont concernés par des

méthodologies normatives privilégiant le principe d'une mécanisation linéaire de la vie mentale et de ses désorganisations pathologiques. En effet, ces deux formes explicatives de réduction analytique consistent à démonterun mécanisme psychogénétique relevant respectivement de l'ordre du déterminisme de l'inconscient ou de l'ordre de la causalité comportementale. C'est dans ce contexte que plus
26 E. Kraepelin, Traité depsychiatrie, (rédigé en plusieurs étapes de 1883 à 1896) ; H. Ey, Études psychiatriques,Desclée de Brouwer, Paris, 1952. 27 J. Watson, (cité par Paul Frais se) dont le manifeste réducteur s'intitulera: Psychology as the behaviorist views it (1913) ; P. Frais se, La psychologie expérimentale.PUF, Paris, 1966. 27

tardivement Noam Chomsky pouvait écrire «qu'il n'était guère possible de penser que la science ait progressé en , ,. e liminant Ies hypo th es es concernant Ies "etats mternes " »28 . ' Cependant, les états internes décrits en contrepoint des faits behavioristes externes ne rencontrent pas l'ordre vital d'un contenu psychologique dans la mesure où ils sont dégagés d'une implémentation cérébrale pour signifier l'autonomie des combinatoires logistiques de la pensée. L'engouement passé de nombreux cliniciens nordaméricains pour la psychanalyse et le behaviorisme semblait ainsi participer de l'apparente parenté entre deux ordres de méthodes opératoires qui privilégient un strict déterminisme biopsychologique et comportemental: théories psychologiques impliquant le principe d'une mécanisation de la vie mentale enchaînant la réponse au stimulus [différences théoriques portant seulement à l'origine sur le concept de stimulus (notion de motivation externe pour le behaviorisme, notion de motivation inconsciente pour la psychanalyse)]. Cet intellectualisme invoquant la pureté des schémas explicatifs rencontrera sans brisure idéologique l'empirisme logique légué par les logiciens du Cercle de Vienne29. La réduction des analyses factuelles à un langage
'

28

N. Chomsky, Psychology and Ideology, Cognition,1972,1, 11-46.
Le problème de la logique de la science, science formelle et science du

29 R. Carnap,

réel, Hermann, Paris, 1935; H. Reichenbach, Experienceand Prediction, University of Chicago Press, Chicago, 1938. Plus généralement, le courant de la philosophie post-analytique aux États-Unis (Laugier, 1995) se retrouve dans certaines modalités d'interprétation américaines de la vie mentale et de ses dérèglements pathologiques. Participant à l'expertise de travaux pour la revue Behavioral and Brain Sciences (Cambridge, USA), journal consacré à des recherches transdis ciplinaires sur le fonctionnement cérébral, nous pouvions constater que de nombreux contenus théoriques relevaient de ce mouvement philosophique anglo-saxon fortement ancré dans une maîtrise strictement logique des problèmes d'ordre psychologique. 28

formalisé aboutira au cognitivisme dénoncé par Gerald Edelman pour son aspect statique, mais aussi pour des conceptions de l'activité mentale invoquant des réalités psychologiques déracinées de leurs infrastructures biologiques. En restant en bordure de la vie mentale, les recherches formelles émargent implicitement les phénomènes profonds qui peuvent régir l'activité psychologique. Ces doutes heuristiques étaient particulièrement soulignés par Mikaël Dufrenne, en 1968: « L'étude des structures, de la combinatoire, prévaut sur l'étude des significations... Dans un système logique, en effet, les symboles n'ont pas de contenu sémantique, leur sens est totalement défmi par les axiomes qui règlent leur emploi »30. Les structures bénéficient parfois d'une telle autonomie que les contenus psychiques qu'elles recouvrent risquent de perdre leur véritable spécificité, précisément dans le domaine de la temporalité, puisque l'appréhension essentiellement affective de la durée postulerait la continuité fonctionnelle entre le vécu et le réel, entre le subjectif et l'objectif. Problèmes d'interprétation difficiles à résoudre dans la mesure où l'objectivation intellectualiste et la réalité psychothérapique se distendent parfois considérablement: «la phénoménologie me heurtait dans la mesure où elle postule une continuité entre le vécu et le réel» écrivait Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques, attitude inscrite dans le contexte des herméneutiques réductives31, mais qui peut s'accommoder de la problématique du temps vécu. La pRrt «d'invention» ou de régression dévolue au temps quotidien fonde en psychophysiologie humaine un thème phénoménologique rendant compte d'une certaine
M. Dufrenne, cité in D. Sechter et C. Poirel, Chronobiologie t psychiatrie, e Masson, Paris, 1985. 31CI. Lévi-Strauss, Tristes tropiques,Plon, Paris, 1967. 29
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discontinuité entre l'ordre logique et l'ordre vital Une remarque latérale sur les procédures de formalisation permet de rappeler cependant l'inadéquation de l'approche logistique dans les études psychologiques concernant la pathologie du temps. Si, en psychologie eXpérimentale, le chercheur peut éviter l'écueil de se prononcer sur la «valeur du temps» (Fraisse, 1967)32, en psychopathologie clinique, le thérapeute se trouve implicitement confronté au double problème scientifique et philosophique de la temporalité. « Impossible de décrire la psychologie temporelle sans donner aux instants décisifs leur causalité majeure »33, écrivait Gaston Bachelard. Le discours récent de la psychiatrie accentue ce thème épistémologique de discontinuité ou de rupture porté sur le problème de la continuité psychique où « toute durée véritable est essentiellement polymorphe ». En pathologie mentale, et plus intensément en psychothérapie, nous sommes confrontés, très loin de la prise en considération des enveloppes formelles du temps, à ce que Jean-Toussaint Desanti appelle la « dialectique domestique» de la tempora lite" 34 . Dans l'éclairage de ces esquisses historiques relatives aux modalités syntaxiques de diagnostic, quelques points de doctrine sur les critères d'objectivation formelle mériteraient d'être évoqués. En restant à la surface de la vie mentale comme en manifestant des principes philosophiques nominalistes, l'inventaire athéorique des désordres mentaux ne paraît pas relever d'une classification d'ordre expérimenta4 bien que cet argument de légitimité ait pu être abusivement invoqué. En effet, sur le plan de la réflexion épistémologique et des
32

P. Fraisse, P.!Jchologiedu temps, PUF, Paris, 1967.

33G. Bachelard, La dialectiquede la durée,PUF, Paris, 1963. 34 ].- T. Desanti, Riflexions sur le temps ev ariations philosophiques Grasset, Paris, 1992. 30

I),

critères de la classification des connaissances, les sciences eXpérimentales impliquent nécessairement des procédures de vérification permettant de contrôler une hypothèse. Dans ce contexte interprétatif, les sciences expérimentales s'opposent stricto sensu aux « sciences d'observation ». Considérant les sciences de l'Homme, la généralisation d'application d'un système nosographique, comme la transposition d'un système culturel de diagnostic dans un autre champ sociologique posent grandement problème en promouvant extensivement les notions de fonctionnalisme, d'axiomatisation et de classification taxonomique; certaines tendances diagnostiques actuelles manifestent à ce titre un aveu d'échec sur le plan des connaissances humaines aussi bien que le reflet d'un appauvrissement conceptuel de la psychiatrie dans le domaine du savoir scientifique et médical. Une application réductionniste et non critique des méthodes multiaxiales de diagnostic énoncent pour le temps présent un état zéro de la psychiatrie théorique en reposant le problème

épistémologique de la validité du fait p!ychopathologique35.
En psychiatrie comparée, la réduction progressive des instances psychologiques à des normes comportementales se traduit cliniquement par un appauvrissement de l'imaginaire et de la créativité. Disparition des contenus névrotiques36 au bénéfice de réactions caractérielles, substitution de la notion psychologique de vie affective à la notion physiologique de

Réalité mentale recouvrant la psychopathologie dont Eugène Minkowski pouvait dire que ce domaine concernait « davantage une psychologie du pathologique qu'une pathologie du psychologique» in A. Porot, Vocabulairedepsychiatrie,PUF, Paris, 1960,448-449. 36 La référence aux états névrotiques - dont l'approche symbolique de l'affectivité s'avère primordiale sur le plan diagnostique et thérapeutique - demeure absente dans les modalités actuelles de classification des troubles mentaux. 31

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réactivité émotionnelle, modification des structures mentales profondes exprimées dans la psychologie du quotidien et dans le sémantisme du langage: fonctionner, réagir émotivement, être positif,.. expriment des vecteurs de langue anglaise directement transposés dans l'univers mental des habitants francophones de l'espace nord-américain, termes ou locutions, repères conceptuels qui se propagent et normalisent les mentalités et les cultures à travers le monde par les systèmes unidimensionnels de communication. Rappelons en dernière instance que toute démarche clinique devrait s'investir dans un projet biologique et psychothérapique, la logique existentielle de la signification d'un vécu pathologique échappant à tout système axiomatique. En devenant des objets vidés de leur contenu vécu, les termes du discours clinique peuvent instituer pour le malade, le médecin et le thérapeute une combinatoire comportementale purement formelle. D'où le danger heuristique représenté par la réduction des contenus psychiques à des aspects formels ou des fonctions purement comportementales. Malgré leur valeur opératoire, les thérapies comportementales ou les théories systémiques approchant le jeu des relations familiales sur la base de processus autorégulés de fonctionnement ne peuvent échapper à cet ordre de critiques. En posant la question: comment fonctionne la famille? on ne recherche pas à déchiffrer les ressorts profonds qui motivent les investissements affectifs; dans le réseau systémique familial, la famille manifeste un système formel autorégulé dont la dynamique ne retient pas la question du sens. En répondant à une tradition préférentiellement comportementaliste localisée dans l'espace et dans l'histoire, les exigences de formalisation des contenus psychologiques dans un cadre hyperstructuré donnant seulement prise au quantifié et au quantifiable traduisent pour la psychiatrie une

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profonde crise de valeurs. Ces réductions formelles témoignent d'une dépréciation pour l'altérité d'autrui et tendent à maintenir en sommeil le rôle instaurateur de l'esprit. Considérant la fluidité du champ psychopathologique, la traduction comportementale des activités cérébrales, mais plus encore la réalité implicite de vie intérieure ne peuvent cependant échapper à la notion de hiatus organo-clinique. Dans sa fonction physiologique, le cerveau instaure l'ordre composé de la vie mentale. D'où l'importance en psychopathologie de la psychiatrie biologique, mais aussi en psychologie clinique du rôle fondateur que joue la signification d'un vécu pathologique. D'où l'importance de la prise en considération des espaces intersubjectifs dans la mesure où tout diagnostic clinique doit pouvoir anticiper sur le projet d'une relation psychothérapique différenciée. Question sans réponse que pose la médecine de la personne aux neurosciences cliniques comme aux nouveaux paradigmes de la pensée psychiatrique.
Le trièdre épistémologique de Foucault et le savoir p!Jchopathologique

En appliquant au domaine de la p!Jchopathologiegénérale le trièdre épistémologique de Foucault37 [espace tridimensionnel dont les arêtes correspondent respectivement aux mathématiques, à l'analytique de la finitude (la philosophie) et aux sciences empiriques (biologie, économie, philologie)], l'homme pathologique de la modernité se construit à partir de trois champs d'empiricité (la vie, le travai4 le langage) dont les avatars évolutifs pourraient servir de socle référentiel à la psychiatrie clinique. Ce triple contexte évoqué

37

M. Foucault, Les mots et les choses (Une archéologie humaines), Gallimard, Paris, 1966. 33

des SC1ences

antérieurement appelle différents jeux de réflexion pour la pathologie mentale. L'observation clinique des êtres vivants ne réside pas dans l'espace ordonné d'un continuum linéaire, mais dans l'insaisissable épaisseur de la vie [position philosophique très actuelle en référence à la notion physique de « chaos déterministe» appliquée à la dynamique évolutive de la vie mentale]. La considération des richesses n'est plus abordée sous l'aspect d'un continuum hiérarchisé, mais sur la base des fluctuations incertaines des formes de production (phénomènes de dominance, de concurrence et d'agressivité, autant de facteurs socio-psychologiques débordant des mécanismes de défense devenus impraticables). L'analyse des mots ne procède plus par décryptage sémantique d'une langue universelle, mais par référence à des univers linguistiques cloisonnés (références symboliques à des univers mentaux discontinus). Ainsi que la parole soit transgressée, abolie ou transformée, la pathologie de la communication fonde la névrose, la démence ou la psychose. Que les références à la matérialité et à la tension du désir soient compromises ou deviennent incertaines, une pathologie des instances sociales se développe. Que la vie apparaisse irrémédiablement verrouillée par la mort, une pathologie de la présence au monde se manifeste. Dans le modèle épistémologique évoqué, ce n'est pas le rapport des sciences humaines aux mathématiques (nous dirions le rapport de la psychiatrie aux neurosciences)qui fait écran à la positivité -la distanciation conceptuelle s'avère trop claire - mais les dimensions liées à l'analytique de la finitude et aux champs d'empiricités abritant la vie, l'économie et le langage. Délimitant le plan non quantifiable de la réalité clinique, ces deux dimensions entretiennent des relations trop enchevêtrées et trop énigmatiques pour clarifier des domaines autonomes de savoir [si l'axe des champs

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