La nouvelle extrême droite

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Pourquoi le FN, qui stigmatise les populations maghrébines en France, prend-il la défense de l'Irak contre la coalition alliée en 1991 puis en 2003 ? Pour quelles raisons ce parti, qui faisait de R. Reagan un modèle dans les années 1980, développe-t-il à présent un antiaméricanisme forcené ainsi qu'un discours à consonance anticapitaliste ? Que signifie la prise de distance avec le colonialisme, sachant que le FN a été créé par d'anciens partisans de l'Algérie française ? Autant d'éléments portés par la jeune génération FN dans les années 1990 et qui ont bouleversé l'idéologie lepéniste.
Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782336261447
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TABLE
INTRODUCTION ....................................................................................9 LE FN ET LE PARLEMENTARISME RÉPUBLICAIN ....................................15 LA JEUNESSE : UN SYMPTÔME DES ÉVOLUTIONS SOCIO-POLITIQUES CONTEMPORAINES ................................................................................17 PRÉSENTATION DU FNJ........................................................................20 CONSIDÉRATIONS SUR L’ENQUÊTE DE TERRAIN ....................................22 CHAPITRE I LES RENOUVEAUX IDÉOLOGIQUES DE L’EXTRÊME DROITE EN FRANCE ..................................................29 L’EXTRÊME DROITE EN FRANCE DEPUIS LES ANNÉES 1960..................30 DE LA NOUVELLE DROITE AU FRONT NATIONAL : HISTOIRE D’UNE INFLUENCE IDÉOLOGIQUE ....................................................................42 CHAPITRE II LA SYMBOLIQUE IDENTITAIRE AU FNJ : « QUI SOMMES-NOUS ? »..................................................................51 L’INFLUENCE DE L’EXTRÊME DROITE DU DÉBUT DU XXE SIÈCLE .........52 QUAND CULTURE SIGNIFIE TRADITION .................................................62 LES JEUNES FRONTISTES ET LA RELIGION..............................................66 UNE SYMBOLIQUE A-HISTORIQUE .........................................................78 LE RELIGIEUX ETHNICISÉ......................................................................88 CHAPITRE III LA SYMBOLIQUE IDENTITAIRE AU FNJ : « QUI EST L'AUTRE ? ».......................................................................93 LES AMBIVALENCES DU DIFFÉRENTIALISME ..........................................93 L’IMMIGRÉ : UNE VICTIME MENAÇANTE .............................................103 L'IDENTIFICATION AUX SOCIÉTÉS « SAUVAGES » ................................113 L’IMPOSSIBLE INTÉGRATION ...............................................................118 LA FIGURE DE L’ÉTRANGER DANS LE CONTEXTE DE L’ASSISE RÉPUBLICAINE ....................................................................................128 LES ENJEUX DE L’ORIGINE NATIONALE SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE ......................................................................................132

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CHAPITRE IV LES REPRÉSENTATIONS « PRATIQUES » DE L’AUTRE..............................................................................................139 DU « RACISME ANTI-FRANÇAIS » À LA « PRÉFÉRENCE NATIONALE » ..139 IMMIGRATION ET INSÉCURITÉ :UNE REPRÉSENTATION SIGNIFICATIVE DE L’ANOMIE URBAINE ................................................153 DE LA VICTIME MENAÇANTE À LA VICTIME ÉMISSAIRE .........................170 CHAPITRE V « NI DROITE NI GAUCHE, FRANÇAIS » : L’IDÉOLOGIE POPULISTE ET LA HAINE DE LA POLITIQUE ...............................................................................................................181 LE REJET DES CLIVAGES POLITIQUES ..................................................183 GENÈSE DU POPULISME D’EXTRÊME DROITE......................................192 DE L’IGNORANCE DÉMOCRATIQUE .....................................................194 LA TENTATION POPULISTE AUJOURD’HUI ...........................................203 DE LA CRISE DU SENS À LA HAINE DE LA POLITIQUE............................206 SEULS CONTRE TOUS : LES AMBIVALENCES DE L’ADHÉSION ...............219 CHAPITRE VI L’IDENTITÉ NATIONALISTE ET LA CRISE DES VALEURS CONTEMPORAINES......................................................237 ANTIMATÉRIALISME ÉCONOMIQUE ET CONSERVATISME MORAL ..........237 MORALE SEXUELLE ET POLARITÉ DES SEXES .......................................244 UNE IDÉOLOGIE TOTALITAIRE ? .........................................................253 UNE PRÉGNANCE DE LA QUÊTE DU SENS ............................................265 DE LA POLARITÉ POLITIQUE À LA POLARITÉ IDENTITAIRE ...................273 CONCLUSION.....................................................................................279 BIBLIOGRAPHIE................................................................................285 INDICATIONS SUR LES MILITANTS INTERVIEWÉS................295 LISTE DES SIGLES ............................................................................299

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Introduction
La progression constante du Front national depuis le début des années 1980 a amené les principaux acteurs politiques et institutionnels attachés aux valeurs démocratiques à se pencher sur la signification de ce phénomène. Certains ont cru que l’on avait affaire à une simple poussée de fièvre qui allait retomber dès que le chômage et la précarité seraient en régression. Or, son accession au second tour de l’élection présidentielle de 2002 a fait suite à une période de croissance économique durant laquelle le chômage avait atteint son niveau le plus bas depuis des années. Les causes d’un tel phénomène sont donc à chercher ailleurs que dans la seule conjoncture économique. Bien qu’il exerce sans aucun doute une fonction tribunitienne se traduisant par un vote sanction, on a souvent tendance à oublier un peu vite que le parti de Jean-Marie Le Pen doit aussi ses succès au discours idéologique qu’il véhicule. On ne peut donc comprendre cette pérennité politique sans se pencher avec rigueur sur le contenu de ce discours idéologique afin de saisir précisément quels sont les éléments qui séduisent et mobilisent ceux qui le rejoignent. Et quel meilleur espace que le parti politique pour étudier comment les productions idéologiques naissent, évoluent, disparaissent, se transmettent au gré des mutations politiques et sociales que connaît une société ? La plupart des recherches qui se sont intéressées au FN ont bien souvent réduit son idéologie aux discours de ses principaux leaders en cherchant à saisir leur impact sur l’électorat. La sociologie électorale a ainsi tenté d’interpréter les scores du parti de Jean-Marie Le Pen en croisant deux variables principales : les messages du chef charismatique et la situation économique et sociale du pays1. L’objectif consistait à établir
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. A titre indicatif : N. Mayer, Ces Français qui votent FN, Paris, Flammarion, 1999 ; P. Perrineau, Le symptôme Le Pen, Radiographie des électeurs du

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des causalités permettant de cerner ce qui pouvait bien pousser entre 10% et 20% du corps électoral, selon les élections, dans les bras d’un parti d’extrême droite jugé raciste et xénophobe. Selon les cas, étaient incriminés une situation économique maussade accompagnée d’un chômage endémique, l’érosion du parti communiste auprès des classes populaires qui, à partir des années 1990, se sont mises à voter significativement pour le Front national, un climat politique délétère avec l’éclosion médiatique des affaires de corruption, un sentiment d’insécurité sans cesse croissant, le système d’intégration des populations immigrées jugé en panne, etc. Autant de thématiques dont le leader frontiste a fait son fond de commerce depuis des décennies. Toutes ces enquêtes ont apporté de précieux éléments pour comprendre l’extension sans cesse croissante de ce parti singulier en France. Il reste que la démarche quantitative montre ses limites lorsque l’on tente de saisir le degré d’adhésion à un discours politique. En effet, voter pour un parti ne signifie pas que l’on adhère sans bornes au discours professé par son leader, aussi charismatique soit-il. Or ce type d’enquête repose sur des questions synthétiques, souvent posées par téléphone, dont on attend des réponses concises, le plus souvent par oui ou par non, susceptibles d’être inventoriées par des équations statistiques au demeurant fort complexes. Si l’on obtient de la sorte de grandes tendances, les nuances inhérentes à toute prise de position dans l’espace public sont bien souvent ignorées. Comme le résume Daniel Bizeul, un parti politique

Front national, Paris, Fayard, 1997. Ce à quoi il faut ajouter des ouvrages collectifs consacrés au FN et dans lesquels se trouvent de nombreuses contributions consacrées à l’électorat du Front national ; par exemple : N. Mayer et P. Perrineau, Le Front national à découvert, Paris, Presses de la FNSP, 1996 (1ère ed. 1989) ; ou encore des ouvrages consacrés aux élections et dans lesquels se trouvent immanquablement, depuis les années 1980, un, voire plusieurs chapitres consacrés au parti de J.-M. Le Pen : P. Perrineau et C. Ysmal (sous la dir.), Le vote de crise, L’élection présidentielle de 1995, Paris, FNSP, 1995 ; P. Perrineau et C. Ysmal (sous la dir.), Le vote de tous les refus, Les élections présidentielles et législatives de 2002, Paris, FNSP, 2002.

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« ne se réduit pas à une doctrine ou à un programme1 ». Il faut donc commencer par mettre en doute le principe selon lequel l’idéologie d’un parti se limiterait aux discours de ses dirigeants, y compris en ce qui concerne le Front national, souvent associé au charisme exceptionnel de son chef2. Bien que l’étude de ces discours soit indispensable3, elle ne peut suffire si l’on prétend s’inscrire dans une démarche sociologique, que ce soit auprès des électeurs ou des militants. En ce qui concerne l’électorat frontiste, loin d’être homogène, celui-ci apparaît bien souvent volatile au gré des différents contextes, qu’ils soient géographiques, sociaux ou temporels4. Il est donc difficile de vouloir l’identifier dans la durée à un corpus cohérent d’idées. Pour ce qui est des militants, nombre d’études ont montré que le FN ne produit pas un discours mono voce, mais qu’il est une nébuleuse regroupant des mouvances qui peuvent parfois s’avérer antagonistes5. L’électeur ou le militant types n’existent pas. La démarche qualitative, qui repose sur des entretiens semi ou non directifs, ou de l’observation, participante ou non participante, permet d’approcher la complexité que constitue l’adhésion aux idées d’un parti politique. Donner la parole aux
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. D. Bizeul, Avec ceux du FN, Un sociologue au Front national, Paris, La Découverte, 2003, p. 31-32. Voir notamment la critique méthodologique de la démarche quantitative faite par l’auteur, p. 26-27. 2 . Voir sur ce point, C. Ysmal, « Les cadres du Front national : les habits neufs de l’extrême droite », in O. Duhamel et J. Jaffré (sous la dir.), SOFRES, L’état de l’opinion, Paris, Seuil, 1991. 3 . Voir à ce propos les travaux très exhaustifs de Pierre-André Taguieff, « La métaphysique de Jean-Marie Le Pen » et « Un programme révolutionnaire ? », in N. Mayer et P. Perrineau (sous la dir.), Le Front national à découvert, op. cit. 4 . Une enquête menée par Nonna Mayer sur l’électorat FN de Paris dans les années 1980 a montré que les scores de ce parti, s’ils sont restés stables au cours des différentes élections qui se sont succédées, n’ont pas concerné les mêmes types de populations, réparties par CSP et implantation géographique dans la capitale. N. Mayer, « Le vote FN de Passy à Barbès (1984-1988) », in N. Mayer et P. Perrineau (sous la dir.), Le Front national à découvert, op. cit. 5 . Voir par exemple, G. Birenbaum, Le Front national en politique, Paris, Balland, 1992.

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individus à travers des entretiens permet de saisir les nuances de leur adhésion, d’écouter leurs justifications, de cerner leurs doutes, leurs ambivalences, voire leurs éventuelles critiques à l’égard de leur propre famille politique. De surcroît, cette forme de recueil de données s’avère particulièrement bien adaptée à l’étude d’une population militante, celle-ci se montrant bien moins volatile que celle des électeurs étant donné sa plus grande fidélité aux idées du parti. Or les travaux portant sur le FN ont, dans leur grande majorité, laissé au second plan la parole des militants de base au profit des déclarations officielles des responsables ou des aspects hiérarchiques et structurels de l’organisation politique1. Ainsi en a-t-il été de multiples études générales consacrées au FN et traitant conjointement des aspects électoraux, idéologiques, historiques et militants2. Le principal objectif de ce travail a été de donner la parole aux militants de ce parti politique jugé « pas comme les autres », afin de recueillir aussi bien un discours se voulant rationnel qu’une sensibilité. Une telle démarche n’est pas sans interroger la position du chercheur vis-à-vis de son objet d’étude. Nul n’ignore en effet la réputation sulfureuse qui accompagne le Front national depuis son émergence électorale au début des années 1980. La plupart des médias et des chercheurs qui s’intéressent au FN conviennent qu’il n’est pas un parti comme les autres. Ce parti est en effet jugé raciste, xénophobe, antisémite et véhiculerait des idées prenant leur source dans les périodes les plus sombres de l’histoire nationale, qu’il s’agisse de l’affaire Dreyfus, de la collaboration ou des guerres coloniales, pour ne citer que ces exemples. En tant que parti d’extrême droite, il constituerait une menace pour
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. On retiendra la notable exception que constituent les travaux de Birgitta Orfali qui interrogent l’adhésion des militants FN à partir de concepts liés à la psychologie sociale. B. Orfali, L’adhésion au Front national, Paris, Kimé, 1990. 2 . J.-Y. Camus, Le Front national, Histoire et analyses, Paris, Olivier Laurens, 1996 ; J. Marcus, The National Front and French Politics, New York, New York University Press, 1995 ; G. Birenbaum, Le Front national en politique, op. cit.

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les valeurs démocratiques. Il serait en ce sens impensable de l’étudier au même titre que n’importe quel autre parti politique. Il conviendrait donc redoubler de vigilance afin de ne pas donner l’impression de légitimer ses idées, ne serait-ce que de manière indirecte. Donner la parole à ses militants conduit ainsi immanquablement l’enquêteur à devoir se positionner par rapport à leurs idées. Cette attitude peut-être mue par un souci d’honnêteté intellectuelle consistant à assumer que ses propres positions idéologiques sont susceptibles d’avoir une incidence sur les analyses que l’on développe1. Mais cette précision peut également, voire surtout, être motivée par la peur d’être associé à ceux que l’on étudie, par le risque d’être accusé de complaisance vis-à-vis de son objet, ou de légitimer, même à son insu, des thèses condamnables. C’est pourquoi étudier sociologiquement le Front national peut parfois éveiller la suspicion, que ce soit parmi ses pairs ou dans son entourage2. Pour notre part, nous avons tâché, autant que nous le pouvions, d’éviter la controverse idéologique. Bien entendu, nous questionnons, dans ce travail, le sens et la portée politique des idées proférées par les jeunes frontistes à travers un regard critique. Ainsi, lorsque des militants affirment que rien, dans leurs propos, ne renvoie à une quelconque dimension raciste ou xénophobe, il convient d’évaluer si leur discours ne renferme pas, en dépit de leurs assertions, une dimension effectivement raciste ou xénophobe. Certes, ce regard n’est sans doute pas exempt de nos propres considérations idéologiques. Il reste que notre objectif n’est pas de condamner, mais d’interpréter convenablement ces éventuelles contradictions afin de comprendre leur logique interne. Pourquoi les discours racistes ou xénophobes ne sont-ils pas assumés en présence d’un observateur extérieur ? Qu’est-ce que cela nous dit sur la prégnance des valeurs contemporaines et sur les idéologies qui les remettent, a priori, en cause ? Tel est le credo
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. M. Duverger, Sociologie de la politique, Paris, PUF, 1988, p. 22. . Voir les considérations de D. Bizeul, Avec ceux du FN, op. cit., p. 44-45.

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méthodologique auquel nous avons tâché d’être fidèle tout au long de notre recherche. Démontrer que le FN véhicule des idées xénophobes est une chose. Se faire le porte parole des opposants au parti lepéniste en est une autre. Notre but n’est pas ici de combattre des thèses idéologiques dont nous ne partageons pas la teneur, comme s’en sont chargés de nombreux auteurs, mais de comprendre les motivations de militants qui rejoignent le parti lepéniste. Il s’agit de s’intéresser ici au renouveau idéologique du Front national. Nos enquêtes ont montré que ce renouveau est porté par une génération qui s’est socialisée politiquement dans un contexte particulier, celui des années 1990. Durant cette décennie, on a en effet assisté à des bouleversements dont il semble que nous n’avons pas fini de voir les aboutissements. On peut évoquer, à titre d’exemples, l’effondrement du communisme soviétique, les avancées décisives de la construction européenne, le processus de globalisation économique et culturelle, un chômage endémique, le terrorisme international, la première guerre du Golfe, les guerres balkaniques, les mouvements migratoires, la crise du système politique, etc. Autant d’événements qui ont marqué avec ampleur l’opinion publique hexagonale des années 1990. Et autant d’événements qui ont inspiré les discours du Front national et que celui-ci a amplifiés en retour. A tel point qu’il a réussi, durant cette décennie, à s’octroyer une place centrale dans les débats politiques. Obligeant beaucoup de gouvernements et de partis politiques à faire de la surenchère radicale dans leurs discours, il ne serait pas excessif d’affirmer qu’il est devenu, depuis une quinzaine d’années, l’épicentre de la vie politique française. Dans le même temps, aucun parti ne se permet d’envisager, depuis la fin des années 1980 et l’utilisation du FN comme arme politique par le PS de François Mitterrand pour contrer la droite, une quelconque alliance avec ce parti politique jugé xénophobe et antidémocratique et donc indigne de figurer dans les instances représentatives de la République. Afin de faire barrage à son ascension, on a alors assisté à des alliances
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« contre nature » entre la gauche et la droite - le fameux front républicain - ce qui a eu pour conséquence de brouiller encore un peu plus la représentation du clivage traditionnel sur lequel repose notre parlementarisme. Et ce brouillage n’a pas manqué de conforter un Front national se présentant comme le seul véritable opposant au système en place et donc à même de changer les choses. Autant d’éléments qui montrent qu’une réflexion rigoureuse sur ce parti implique que l’on s’interroge sur le système dans lequel il se meut, soit le parlementarisme républicain. Le FN et le parlementarisme républicain A écouter les déclarations de ses principaux dirigeants, on se rend rapidement compte que le FN joue avec les valeurs du système pour pouvoir mieux les contourner. Ainsi, Jean-Marie Le Pen ne cesse de proclamer son attachement à la République. Proclamation pour le moins troublante pour un chef de parti dont les racines plongent précisément dans les mouvements d’extrême droite qui l’ont précédé et dont la plupart se sont attachés à combattre le parlementarisme. Quoi que l’on pense de la nature de cet attachement, cela nous dit au moins deux choses. Tout d’abord qu’aujourd’hui, la République est à ce point installée dans les consciences que nul ne peut la remettre ouvertement en question sans se trouver délégitimé sur l’échiquier politique national1. Elle exerce des contraintes suffisamment puissantes pour forcer ses opposants à se rallier, du moins dans leurs discours, à ses valeurs fondamentales. Ce qui pousse Le Pen à se proclamer républicain et démocrate ainsi qu’opposé à toute forme de racisme et de xénophobie. Mais ensuite, il est indéniable que le leader frontiste ne manque pas de produire un discours qui marque une contradiction certaine avec les fondements de ce même système. En se gardant de
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. L. Dumont, Homo aequalis II, L’idéologie allemande, France-Allemagne et retour, Paris, Gallimard, 1991.

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toute attaque frontale, à part lors de certaines provocations calculées et toujours nuancées par la suite1, nombre de ses propos, souvent euphémisés, remettent en cause les principes de l’égalité et de l’universalité, soit la base idéologique de la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen. Il profite en ce sens de la marge de liberté que lui autorisent les institutions, notamment en ce qui concerne la liberté d’expression, pourtant toujours insuffisante à ses yeux. Toute la subtilité du discours idéologique de ce parti politique se situe dans cette dialectique de l’adaptation aux institutions républicaines et de leur contestation2. Tout en exerçant suffisamment de contraintes pour rendre leurs valeurs incontournables, ces institutions laissent néanmoins se développer une idéologie qui les remet en cause. On rétorquera, à juste titre, que ceci est le sort de tout régime démocratique que de permettre à ses ennemis de le contester. Mais, pour qui prétend faire une étude sociologique de ce parti politique, encore faut-il saisir les raisons des succès rencontrés par cette contestation. Comment un régime pacifié, une société relativement prospère et pluraliste, contenant certes des défauts, ont-t-ils favorisé l’éclosion d’un parti d’extrême droite au point qu’il arrive en seconde position du plus important scrutin électoral3 ? La raison majeure est à rechercher dans les fondements idéologiques de ce parti politique susceptible d’attirer près de 20% des votes exprimés. Le présent ouvrage
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. Que l’on songe au discours sur l’inégalité des races, à son calembour « Durafour crématoire » pour s’en prendre à un ministre du gouvernement de Michel Rocard, au « point de détail » que constituerait, selon lui, la Shoah, ou plus récemment à sa tentative de minimiser l’action de la Gestapo pendant l’occupation. 2 . Nous empruntons cet axe d’analyse à l’anthropologue Emmanuel Terray, notamment à travers ce qu’il appelle la dialectique de la contrainte et de la liberté dans ses études sur les productions idéologiques en Afrique subsaharienne. E. Terray, « L’Etat, le hasard et la nécessité. Réflexion sur une histoire », L’Homme, n° 97-98, janvier-juin 1986. 3 . De surcroît, nulle part ailleurs en Europe, un parti d’extrême droite n’a réussi une implantation électorale sur une aussi longue période. Voir, P. Perrineau, Le symptôme Le Pen, op. cit., p. 10.

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prétend donc explorer les attraits de cette idéologie, et plus précisément chez la jeune génération. La jeunesse : un symptôme des évolutions socio-politiques contemporaines Qu’est-ce qui distingue la nouvelle génération de l’extrême droite française des précédentes ? S’inscrit-elle dans la même ligne que ses aînés ou bien annonce-t-elle, en vertu d’un renouvellement générationnel, l’amorce d’un renouveau idéologique ? Pour répondre à cette question, et afin de cerner l’environnement dans lequel cette jeune génération frontiste s’est socialisée politiquement, il faut se demander au nom de quoi et contre quoi elle a rejoint le Front national. Ce qui, par extension, revient à se demander comment l’étude sociologique de son idéologie est susceptible de donner des indications sur les évolutions de la société contemporaine1. Commençons par la thématique identitaire, pierre angulaire idéologique de l’extrême droite depuis ses débuts. Si le parti de Jean-Marie Le Pen a été créé, pour l’essentiel, par d’anciens partisans de l’Algérie française, cet engagement a naturellement structuré pendant des décennies son idéologie, par exemple à travers la xénophobie exprimée envers les populations d’origine maghrébine. Or, si cette xénophobie semble perdurer, ses motivations n’ont plus qu’une relation lointaine et indirecte avec le conflit algérien. C’est ce que donne à entendre le discours des jeunes militants FN qui, comme nous le développerons plus loin, ne se reconnaissent pas dans le nationalisme expansionniste du temps de la colonisation et lui
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. C’est ce « va-et-vient » entre micro et macro structures qui a orienté notre recherche. Celle-ci fait s’articuler une dimension locale - en l’occurrence l’idéologie du Front national de la jeunesse - et une dimension globale – la société française actuelle. Sur cette considération méthodologique entre micro et macro structures, voir M. Abélès, « Le rationalisme à l’épreuve de l’analyse », in J. Revel (sous la dir.), Jeux d’échelles, La micro-analyse à l’expérience, Paris, Gallimard/Le Seuil, 1996.

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préfèrent les thèses « différentialistes » de la Nouvelle Droite postulant une égalité, mais dans le même temps une étanchéité, entre les nations. Doit-on conclure pour autant que l’idéologie des jeunes frontistes entame une rupture avec les fondements racistes et extrémistes de l’extrême droite ? Les quatre premiers chapitres s’attacheront à répondre à cette question. Dans le premier chapitre, nous relaterons les influences intellectuelles à partir desquelles la symbolique identitaire des jeunes militants frontistes s’est reconstruite au début des années 1990. Dans les trois chapitres suivants, nous analyserons les logiques de cette symbolique identitaire. Il s’agira de définir tout d’abord comment les jeunes frontistes se définissent en tant que français (chapitre II) ; puis les critères à partir desquels ils définissent les étrangers (chapitre III) ; enfin, comment cette symbolique complémentaire est érigée comme une solution quasi unique de règlement des problèmes sociaux contemporains, qu’il s’agisse du chômage, des problèmes d’insécurité ou du reversement des prestations sociales (chapitre IV). L’objet de notre recherche portant sur les référents actuels de cette idéologie et non sur ceux de la « vieille garde », l’enjeu sociologique consiste à apporter un éclairage nouveau sur l’expérience générationnelle de cette partie de la jeunesse qui a choisi de rallier le Front national. C’est donc sur les « modes particuliers d’expérience et de pensée »1 propres à cette génération que s’est focalisée notre attention. Si les générations antérieures ont été marquées directement par la Seconde Guerre mondiale, la contestation poujadiste, la lutte contre la décolonisation ou la Guerre froide, la jeune génération frontiste n’a été que très partiellement marquée par ces événements. Pour elle, adhérer et militer au FN ne revêt donc pas la même signification que pour les militants plus âgés2. D’où l’intérêt de
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. K. Mannheim, Le problème des générations, Paris, Nathan, 1990, p. 46. . On pourra objecter que des personnes plus âgées ont pu rejoindre le Front national en même temps que la jeune génération et donc par référence au contexte socio-politique contemporain et non à celui du passé. Or, il est fort

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connaître le rapport entretenu par les jeunes frontistes aux débats contemporains mettant en jeu les principes démocratique et égalitaire, principes que l’extrême droite s’est, a priori, toujours évertuée à combattre, cela constituant même sa principale caractéristique idéologique, et qui sont au fondement de notre système démocratique. C’est dans cette perspective analytique que nous avons retenu deux critères liés aux débats actuels – en plus de la thématique identitaire - qui mobilisent, dans les discours des militants, ces enjeux démocratique et égalitaire. Le premier envisage les valeurs politiques d’un point de vue institutionnel. Il s’est agi de cerner le rapport entretenu par les militants au pluralisme politique, notamment dans son articulation moderne autour du clivage gauche/droite, clivage à travers lequel s’est érigé le parlementarisme républicain. Cette dimension est analysée dans le chapitre V, notamment dans ses évolutions les plus récentes qui voient un affaissement généralisé de ce clivage, le but étant de saisir comment l’idéologie du FNJ, qui prétend remettre en cause l’opposition entre la gauche et la droite, interagit dans un tel contexte. Le second critère envisage les valeurs politiques d’un point de vue non institutionnel : remise en cause de la société de consommation, conservatisme moral, égalité entre les sexes etc., valeurs qui continuent de susciter de nos jours des débats importants. Cette perspective est abordée dans le sixième et dernier chapitre. La question de fond consiste donc à saisir ce qui peut bien attirer cette tranche d’âge vers un parti politique qui, bien qu’ayant évolué, reste malgré tout tributaire d’une idéologie fortement anti-égalitariste et d’une histoire qui a marqué certaines des crises majeures qu’a connues la nation française au XXe siècle.

probable que ces personnes aient pu être séduites par les valeurs nouvelles proposées par le FN et qui ont été portées par la jeunesse frontiste.

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Présentation du FNJ Fondé en 1973, soit un an après le FN, le Front national de la jeunesse regroupe les militants âgés de 16 à 25 ans1. Présent dans la presque totalité des fédérations départementales, le FNJ possède ses propres bureaux au siège national du parti à SaintCloud et bénéficie des services de plusieurs permanents rémunérés. Il diffuse un bulletin mensuel (Agir pour faire front2) que chaque jeune militant reçoit en même temps que le mensuel Français d’abord, destiné à l’ensemble des militants. Une structure mise en place dans les années 1990 grâce à un budget d’un million de francs3. Le président frontiste assigne au FNJ la tâche de transmettre le « flambeau » des idées nationalistes4, c’est à dire d’en constituer la relève5. Plus prosaïquement, il est chargé de diffuser les idées du FN auprès de la jeunesse, en particulier au sein des institutions éducatives, lycées ou universités. C’est à cet effet qu’ont été créés les syndicats Renouveau étudiant (RE) en 1990 et Renouveau lycéen en 1991. Si le RE a pu rencontrer quelques succès aux
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. Selon les descriptifs internes auxquels on a affaire, l’âge maximum peut aller jusqu’à 30 ans (voir les dernières mises à jour du site du FNJ: www.fnj.info). 2 . Ce bulletin de huit pages tirées sur papier glacé commente de façon concise et sur un ton qui se veut à la fois incisif et caustique l’actualité politique nationale. On y trouve également des comptes rendus sur les événements organisés par le FNJ, une présentations des articles vendus par correspondance (briquets, tee shirts, porte- clefs, etc.), une critique de film ainsi qu’un commentaire (évidemment partisan) sur un écrivain français ayant marqué son temps (de l’aveu même des militants que nous avons interviewés, cette dernière rubrique ne rencontrait qu’un intérêt mitigé au moment de nos enquêtes). 3 . Aucune information n’est, à notre connaissance, disponible sur son budget actuel. 4 . Cité par G. Birenbaum, Le Front national en politique, op. cit., p. 226. 5 . Pour une histoire détaillée du FNJ, voir l’ouvrage militant (et donc partisan) du collectif autonome Reflex, Bêtes et méchants, Petite histoire des jeunes fascistes français, Paris, Editions Reflex, 2002, pp. 85-108. A notre connaissance, la documentation scientifique sur cette structure jeune du Front national est quasi inexistante.

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élections du CROUS à ses débuts, il a dû rapidement se cantonner à un rôle mineur, ne parvenant pas à inspirer une réelle dynamique syndicale dans le monde universitaire. Il doit se contenter pour l’heure d’être le relais des idées du FNJ au sein du monde étudiant. La plupart de ses affiches reprennent d’ailleurs nombre de thématiques propres au Front national de la jeunesse. Tout en dénonçant l’activisme des syndicats de gauche et d’extrême gauche dont il conteste l’omniprésence sur les campus, il s’oppose à l’idéologie libérale de l’UNI, espérant ainsi se faire le porte drapeau d’une troisième voie entre capitalisme et socialisme. L’un de ses plus fameux slogan sera, dans cette logique : « Ni fac kolkhoze, ni fac coca !1 » Il reste que l’un des premiers objectifs du FNJ consiste à se donner une respectabilité en tentant de se démarquer de l’activisme musclé des autres groupes de jeunesse d’extrême droite, tels que le GUD en milieu étudiant ou les multiples mouvances skinhead2. Tel est un des premiers points que les responsables de cette structure jeune ne manquent jamais de préciser à tout nouvel enquêteur. Les derniers présidents du FNJ (Carl Lang, Martial Bild, Samuel Maréchal, Louis-Armand de Béjarry) incarnent autant de militants à l’apparence soignée, au vocabulaire choisi, aimables et affables, sans qu’ils se départissent naturellement d’une intransigeance idéologique et d’un goût manifestement prononcé pour l’autorité. Il s’agit en fait pour ces hommes de perpétuer l’objectif prioritaire du FN : devenir un parti à l’apparence suffisamment respectable pour donner à Jean-Marie Le Pen la légitimité d’un présidentiable. Il est symptomatique que lors de la scission de 1998 entre J.-M. Le Pen et B. Mégret, les différents dirigeants qui se sont succédés à la tête du FNJ sont, pour la plupart, restés fidèles au président du Front national. Si ce dernier s’est toujours efforcé de nommer des individus dont il était assuré du dévouement le plus total, c’est auprès des jeunes que cela s’est avéré le plus efficace. Or, ce qui a été vrai pour les dirigeants ne s’est pas
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. Nous revenons sur cette dimension dans le Chapitre V. . Bien que beaucoup de jeunes frontistes laissent percevoir une fascination pour de tels groupes violents.

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vérifié aussi nettement auprès des militants « de base » dont il semble qu’une part très importante ait rejoint le MNR de Bruno Mégret dans le courant de l’année 1999. En 1998, soit juste avant la scission, le FNJ revendiquait fièrement « 15 000 adhérents répartis sur quatre vingt quinze fédérations départementales1 ». Il reste qu’une note confidentielle interne, révélée par la presse, indiquait que, durant l’été de la même année, le FNJ ne regroupait en réalité que « 1993 militants à jour de cotisation2 ». Aujourd’hui, le nombre réel de ses adhérents restent difficiles à établir, et ce bien que le FNJ revendique, de façon sans aucun doute exagérée, quelque 10 000 adhérents3. Considérations sur l’enquête de terrain Afin de saisir comment les jeunes militants FN intériorisent le discours officiel, ou comment ils s’en écartent, nous avons opté pour une méthodologie reposant sur des entretiens et des observations. En ce qui concerne les entretiens, nous espérions au départ, sans doute un peu naïvement, recueillir des parcours de vie qui nous auraient permis d’établir un lien entre l’adhésion à l’idéologie et le vécu quotidien envisagé dans ses dimensions familiale, scolaire, amicale, religieuse, politique, sociale, etc. Cela revenait à postuler que les jeunes frontistes puissent avoir un recul suffisant avec leur propre parcours militant pour restituer « objectivement » les étapes de leur adhésion à l’idéologie frontiste. Il s’agissait pour nous de saisir quels avaient pu être les éléments déclencheurs de l’adhésion à cette idéologie dans leur milieu environnant. Or, dès les premiers entretiens, les jeunes militants interviewés interprétaient les raisons qui les avaient conduits au Front
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. Site internet du FN, www.front-nat.fr (sources relevées en juillet 1998). . Libération, 13-14 mars 1999. 3 . Site internet du FNJ, www. fnj.info (sources relevées en avril 2004). A la fin du mois de décembre 2005, le nombre total d’adhérents au Front national s’établissait, selon le journal Libération, à 12750. Libération, 3 février 2006.

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national à partir d’arguments qu’ils avaient manifestement acquis par la suite lors de leur socialisation au sein du parti. Leurs réponses contenaient, la plupart du temps, une rhétorique qu’ils n’avaient évidemment pu acquérir avant leur entrée au FN. Partant de ce constat, il nous a fallu changer de perspective analytique. Notre tâche a dès lors consisté à interpréter l’adhésion de ces jeunes au Front national, non pas en retraçant leurs multiples parcours individuels, mais en resituant leur discours dans le contexte socio-politique global de la société française du moment. Comment leurs prises de position se situaient-elles vis-à-vis des institutions et des valeurs qu’elles incarnent, des débats touchant aux notions d’égalité, d’intégration, du rapport à l’histoire nationale, etc. ? Et que nous disaient ces prises de positions sur l’état de ces valeurs et les débats qui les mobilisent ? Pour reprendre un exemple déjà cité, pourquoi aucun des militants (sauf un) ne s’est-il ouvertement déclaré raciste en situation d’entretien, alors que plusieurs d’entre eux ont tenu des propos racistes et xénophobes lors de situations où notre présence finissait par être oubliée ? Si ce type d’attitude semble les confondre, elle traduit surtout le souci de présenter une « bonne image » du parti, et donc de se conformer aux valeurs éthiques de la société contemporaine, pour éventuellement mieux les critiquer par la suite. Cette oscillation entre contestation et intégration des valeurs morales « institutionnelles », bien qu’elle ne soit pas exempte d’une certaine roublardise, constitue sans doute une des principales forces d’attraction du FNJ. C’est à travers cette dimension dialectique par laquelle les valeurs institutionnelles contemporaines sont à la fois intégrées et contestées que nous avons tenté de mener notre réflexion. En recoupant les points de similitude des différents entretiens enregistrés (48 au total), il s’est agi de saisir le terreau politique et social sur lequel cette idéologie contestataire se développe chez une partie de la jeunesse, dont on rappelle que le vote en faveur du FN était,

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dans le courant des années 1990, plus élevé que dans les autres tranches d’âge1. Autre biais auquel nous avons été confronté : la difficulté de recueillir des informations sur l’origine sociale. Un certain nombre de militants nous ont fait part, avant de commencer un entretien, de leur défiance à l’égard de ce type d’interprétation sociologique, estimant que ce qu’ils avaient à dire avait davantage de valeur que leur origine sociale. Cette défiance à l’égard de la sociologie, réduite à une science des catégories sociales, n’était sans doute pas sans liens avec un rejet des clivages de classes2. Afin de ne pas mettre en péril notre insertion, toujours problématique dans un tel terrain, nous avons donc renoncé, pour nombre d’entre eux, à les questionner sur ce point. Par ailleurs, ayant décidé de travailler dans la transparence, d’indiquer qui nous étions et ce que nous faisions, nous avons demandé en préambule l’aval de la direction nationale du FNJ, à l’époque présidé par Samuel Maréchal, gendre de Jean-Marie Le Pen. Si celui-ci a finalement répondu favorablement à notre requête, il nous a toutefois imposé une contrainte importante : le choix des terrains. En effet, alors que nous avions envisagé d’effectuer des enquêtes dans la capitale et dans au moins une des trois grandes villes conquises à l’époque par le Front national (Toulon, Marignane et Orange3), sans qu’un refus soit explicitement formulé de sa part, il nous conseilla vivement d’axer notre investigation sur des lieux jugés, selon lui, plus représentatifs du militantisme du Front national de la jeunesse, arguant que « là-bas, ils font du bon boulot ». Il semble manifeste que nous avons été dirigé vers des sections
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. P. Perrineau, Le symptôme Le Pen, Paris, Fayard, 1997, p. 102. Ce succès auprès des jeunes s’est quelque peu tassé lors de la dernière élection présidentielle, pour remonter auprès des populations plus âgées. Voir sur ce point, P. Perrineau, « La surprise lepéniste et sa suite législative », in P. Perrineau et C. Ysmal (sous la dir.), Le vote de tous les refus, op. cit. 2 . Voir sur ce point le Chapitre V. 3 . Vitrolles n’étant dirigé par Catherine Mégret que l’année suivant le début de notre requête.

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considérées comme des vitrines du FNJ. Si cette contrainte a sans doute constitué un biais, elle nous a convaincu d’exercer un regard critique accru sur les données recueillies. En ce qui concerne les terrains, il s’est agi tout d’abord du Val d’Oise, notre enquête se situant plus particulièrement dans une frange allant d’Enghien-les-Bains à Argenteuil. Ensuite de Nantes, ce qui fit rire plusieurs militants qui estimaient que cela n’était sans doute pas le fruit du hasard, Samuel Maréchal étant originaire de la région. A leurs yeux, celui-ci souhaitait sans doute obtenir par notre intermédiaire des informations sur « sa » fédération. Enfin de Lyon, de Marseille et de Strasbourg. Lors de nos enquêtes dans ces différentes sections, nous avons effectué nombre d’entretiens, observé des actions de propagande (collages d’affiches, distributions de tracts, manifestations), assisté à quelques séances de formation, à de nombreux meetings ainsi qu’à trois universités d’été du FNJ de 1996 à 1997 (au château du CNC1 à Neuvy-sur-Barangeon). Autant d’espaces dans lesquels nous avons mené de nombreuses observations, écouté des discours officiels, entretenu des conversations et recueilli une documentation de propagande abondante, naturellement utilisée comme source empirique. Afin de restituer le plus fidèlement la rhétorique des jeunes frontistes, leur logique de raisonnement, le vocabulaire employé et les symboles mobilisés, il nous a paru important de retranscrire, dans le cadre de nos développements analytiques, des extraits d’entretiens relativement longs et en nombre important. Selon les dires de plusieurs responsables locaux, les séances de formation ne rencontrent qu’un succès limité et nos échanges avec les militants nous ont amené au constat que les brochures sont manifestement très peu lues. De l’avis de tous, l’essentiel de la transmission des idées passe donc par la parole lors de discussions informelles. De plus, beaucoup de militants envisageaient les entretiens qu’ils nous accordaient comme un
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. Le Cercle national des combattants, structure qui regroupe les anciens combattants membres du Front national, présidé par Roger Holeindre, vieux compagnon de route de Le Pen.

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moyen d’évaluer leur maîtrise des idées ainsi que leur capacité à convaincre. D’où notre choix d’insister sur les données ainsi recueillies. L’interaction avec les militants fut souvent problématique lors des premiers échanges, notamment dans la section du Val d’Oise, beaucoup de militants se montrant suspicieux à notre égard. Cette réaction a peut-être tenu au fait que, dès le début de nos enquêtes, nous avons indiqué, lorsque cela nous était demandé (ce qui l’était souvent), nos opinions politique : nous ne partagions pas les idées du Front national. De plus, le fait d’être rattaché à l’université de Nanterre, cataloguée comme « fac de gauche1 », nous valait souvent des interrogations sur les raisons du choix de notre sujet d’enquête, plusieurs militants nous demandant si nous cherchions à les « casser » comme le font, selon eux, la plupart des journalistes. Ainsi, alors que notre enquête à la permanence du Val d’Oise à Deuil-la-Barre était entamée, nous rencontrâmes un permanent de la direction nationale du FNJ. A peine celui-ci sut-il qui nous étions et ce que nous faisions, qu’il nous prit à partie : « Alors on est des fascistes, on est des nazis, on veut tuer tout le monde, on va encore nous ressortir la deuxième guerre mondiale et tout ça ! » Cet incident, qui fort heureusement n’eut pas d’incidence sur la suite de notre enquête, révèle une suspicion assez généralisée envers tout observateur extérieur au FN. Notre refus du double jeu, s’il a constitué un écueil au départ, a eu en définitive pour effet, de manière un peu paradoxale, de modérer la suspicion, nombre de militants indiquant qu’au moins ils savaient de la sorte à quoi s’en tenir. Certains y voyaient même une aubaine de tenter de convaincre un « opposant » qui « au moins prenait le temps de les écouter ». Cette enquête s’est déroulée durant la deuxième moitié des années 1990, une époque marquée par une réorientation idéologique au sein du Front national de la jeunesse, puis du
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. Lors de notre présentation aux jeunes militants du Val d’Oise dans la permanence départementale, l’un des responsables nous présenta, en rigolant, à l’ensemble des militants : « C’est un type d’une fac de gauche qui vient faire une enquête sur nous ! »

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Front national dans son ensemble. C’est cette réorientation qu’il importe de mettre à présent en perspective avec le contexte de la décennie passée et donc à travers la génération qui s’y est socialisée. Cette mise en perspective éclairera les orientations idéologiques majeures actuelles du FN - par exemple son soutien à Saddam Hussein lors de la récente guerre en Irak ou l’opposition à la mondialisation économique et culturelle, ainsi que certaines orientations politiques et sociales globales que connaît de nos jours la société française.

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Chapitre I Les renouveaux idéologiques de l’extrême droite en France
Le nationalisme est une thématique centrale de l’extrême droite qui a toujours cherché à remettre en cause les fondements républicains de la nation française. Afin de cerner la particularité du nationalisme d’extrême droite, il conviendrait de vérifier en quoi il s’écarte ou se rapproche des fondements de l’Etat-nation tel qu’il s’est construit en France à partir de 1789 puis institué avec la Troisième République. Or les choses se compliquent si l’on part du principe que la nation républicaine constitue elle-même une idéologie nationaliste. Il faut donc se garder d’envisager celle-ci comme une référence idéologique dont le caractère « positif » irait de soi et face auquel le nationalisme d’extrême droite constituerait un versant « négatif » et dangereux. En réalité les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît. Ainsi, dès la seconde moitié du XIXe siècle, les passerelles idéologiques et les emprunts mutuels - dont les acteurs politiques n’étaient pas nécessairement conscients - ne manquent pas entre ces deux formes de nationalisme. Les héritiers de la Contre-révolution n’ont pas manqué de récupérer au début du XXe siècle la dimension du Tiers-Etat comme fondement de l’incarnation nationale - fondement imposé à la base par la Révolution française - en renonçant à la figure du monarque comme seule figure symbolique de cette incarnation. A l’opposé, les différents élans révolutionnaires ou républicains n’ont pas

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hésité à manipuler une certaine vision passéiste de la nation dans le but de parvenir à une meilleure cohésion nationale1. Ainsi le fait national n’est pas envisageable de manière purement objective dans la mesure où il constitue en lui-même une idéologie qui évolue au gré des circonstances historiques et des manipulations politiques. Mieux vaut donc, comme le préconise Eric Hobsbawm, assumer son caractère idéologique et par conséquent mouvant pour appréhender un tel phénomène.2 Il n’est naturellement pas question ici de prôner un relativisme absolu en renvoyant dos à dos toute forme de nationalisme. Mais, dans la mesure où le nationalisme d’extrême droite interagit dans une entité politique qui le dépasse, il convient de questionner également cette entité. L’Extrême droite en France depuis les années 1960 La première moitié du XXe siècle a vu l’extrême droite française formuler ses principaux fondements idéologiques. Ceux-ci ont été développés par des écrivains engagés tels que Maurice Barrès ou Charles Maurras à travers l’Action française, des hommes politiques comme Jacques Doriot avec le Parti populaire français, ou François de la Roque avec les Croix de feu, devenu le Mouvement social français en 1935 puis le Parti social français en 1936. Ces doctrines prétendent toutes, chacune à sa manière, renverser la République parlementaire encore instable et son idéologie égalitariste afin de lui substituer la loi d’un ordre naturel. Selon les cas, cet ordre est décliné sur un mode catholique, monarchiste ou même fasciste. Durant la Seconde Guerre mondiale, si certains de ses chefs se compromettent dans la collaboration avec l’occupant nazi, c’est l’ensemble de la mouvance qui se voit mise au ban du jeu politique à la Libération. L’extrême droite perd alors toute
. Voir dans le Chapitre III, la partie « Les enjeux de l’origine sous la Troisième République ». 2 . E. Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, Paris, Gallimard, 1992, p. 15 et 19.
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